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http://www.archive.org/details/luniversitcath04pari
,'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.
IMi'lU.MEUIE DE E.-J. BAILLY,
PLACB I90AS0KHB, H" 2«
L'UNIYERSITÉ
CATHOLIQUE.
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE , SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.
TOME QUATRIÈME.
-9-0-f*SBi
PARIS.
AUX BUREAUX DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,
RfS VB» BÀINTS-PÈaCB , 69.
U DCCC XXXVII.
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS,
CHAPITRE XI.
Objections : L» objections théologiquCÂ.
Nous avons vu, dans les chapitres pré-
ccdens , comment M. de La IWennais ,
pour avoir rompu avec Rome , est forcé
de marcher d'égaremens en égaremens ,
soit dans l'ordre religieux, soit dans
l'ordre politique. Il nous reste à exami-
ner les raisons par lesquelles il essaie de
justifier cette rupture môme.
Les raisons qu'il allègue forment deux
séries d'objections contre les jugpmens du
Saint-Siège. Les unes, qui semblent s'ap-
puypr sur certains principes catholiques,
ont pour but de mettre en contradiction
avec ces principes les actes émanés d<i
Rome. Les autres prennent leur point
d'appui hors de la doctrine de l'Eglise,
dans des idées purement politiques. Les
objections de la première espèce sont
comme le dernier retentissement d'une
foi fuyante : dans les secondes, on n'en-
tend plus aucun accent de foi 5 le tribun
a entièrement remplacé le prêtre. Il im-
porte de distinguer ces deux genres d'at-
taques, pour mettre quelque ordre dans
cette discussion.
Commençons par les objections théo-
logiques.
Après avoir rapporté textuellement sa
lettre au Pape, du 5 novembre 1833, par
laquelle il déclarait :
« 1" Qu'en tant que l'Encyclique pro-
« clame , suivant l'expression d'Inno-
« cent 1er, la tradition apostolique, qui,
« n'étant que la révélation divine elle-
« même, perpétuellement et infaillible-
« ment promulguée par l'Eglise , exige
« de ses enfans une foi parfaite et abso-
« lue, il y adhère uniquement et absolu-
« ment;
« 2° Qu'en tant qu'elle décide et règle
« différens points d'administration et de
« discipline ecclésiastique, il y est éga-
« lement soumis sans réserve ;
3° Enfin, qu'à raison des fausses inter-
prétations que l'on pourrait donner à
sa déclaration, « sa conscience lui fait
« un devoir d'ajouter qu'il demeure, à
« l'égard de la puissance spirituelle, en-
« tièrement libre de ses opinions, de ses
« paroles et de ses actes, dans l'ordre pu-
« rement temporel ; »
Après avoir, dis-je, cité cette déclara-
tion, M. de La Mennais ajoute : « quelles
« que pussent être les vues politiques de
(f Rome, je croyais, je l'avoue, ma décla-
« ration tellement conforme aux maxi-
« mes catholiques universellement re-
« çues, qu'il me semblait presque impos-
« iible qu'on refusât de s'en contenter
« (1). »
En réfléchissant toutefois avec un es-
prit plus calme aux maximes catholiques
(1) Afraires de Rouie , p. 14i;.
6
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
universellement reçues, il se fût aperçu
aisément, nous le croyons, que d'après
ces maximes mêmes, il éfait impossible
que le Saint-Siège voulu! bien se conten-
ter de cette d«^claration.
Rappelons d'abord quel était l'état des
choses. Le Saint-Siège demandait la ga-
rantie d'une soumission sincère et réelle
à l'Encyclique, et M. de La Mennais avait
terminé sa lettre au Pape, du 4 août 1833,
par ces paroles si formelles : « si l'ex-
« pression de mes sentimensne paraissait
« pas assez neite à Votre Sainteté, qu'elle
« daigne elle même me faire savoir de
« quels termes je dois me servir pour la
« satisfaire pleinement : ceux-là seront
« toujours les plus conformes à ma pen-
« sée, qui la convaincront le mieux de
« mon obéissance filiale. >• Sa Sainteté
lui avait indiqué, en conséquence, la
formule dont il devait se servir pour la
satisfaire pleinement j mais au lieu de
souscrire purement et simplement cette
formule, il se jette dans les distinctions
et les restrictions. En rapprochant cette
manière de procéder de l'engagement
qu'il avait pris dans sa précédente lettre,
Rome n'avait pas même besoin de peser
tous les termes de cette nouvelle décla-
ration pour voir clairement que celte
garantie ne garantissait rien , et qu'elle
était à la fois évasive et menaçante.
Mais, indépendamment de celte obser-
vation générale, cette déclaration était
affectée de certains vices incompatibles
avec une soumission réelle à l'Ency-
clique.
M. de La Mennais réduisait sa soumis-
sion à deux points : 1» adhésion aux ar-
ticles de foi , aux vérités révélées qui se
trouvent contenues dans l'Encyclique ;
2° obéissance à ce qu'elle décide et règle
en matière de discipline et d'administra-
tion ecclésiastique. Que pouvait-on exi-
ger de plus, demande t il : est-ce que
cela ne renfermait pas tous les objets
possibles de l'obéissance catholique ?
Puisque M. de La Mennais argumentait
ici en prétendant s'appuyer sur les
maximes catholiques universellement re-
çues, il pouvait se rappeler, que, d'après
ces maximes, une doctrine peut être con-
traire à ce qui est établi par la iradilion
des Jpôlres cl des Pires ^ non pas seule-
xueut çn (aut qu'(;UQ couUçul de» asser-
tions précisément contradictoires, dans
leurs termes mêmes, aux points révélés,
ce qui constitue des propositions for-
mellement hérétiques, mais encore en
tant qu'elle présente aussi des propo-
sitions voisines de l'hérésie, erronées,
scandaleuses et le reste , lesquelles bles-
sent à divers degrés la pureté de la tra-
dition. De pareilles qualifications sont
employées dans les jugemens doctrinaux
les plus solennels , M. de La Mennais ne
l'ignore pas, et il a eu lui-même, dans ses
précédens écrits , l'occasion de faire
sentir comment elles sont nécessaires
pour préserver le dépôt de la saine doc-
trine. Il ne pouvait oublier non plus,
que, d'après les maximes catholiques, le
Saint Siège, lorsqu'il condamne une doc-
trine, tantôt attribuée chaque proposi-
tion les qualifications spéciales qu'elle
doit subir, tantôt procède d'une autre
manière, soit en déclarant collective-
ment que les propositions réprouvées
sont respectivement hérétiques , erro-
nées, scandaleuses, etc., soit en pronon-
çant, en termes plus généraux encore,
qu'elles sont contraires à l'enseignement
de l'Eglise. Les Apôtres ont donné eux-
mêmes, dans leurs épitres, l'exemple de
ces condamnations générales dont l'u-
sage se retrouve à toutes les époques.
Saint Augustin dit à ce sujet : « Il nous
« est superflu de chercher ce que l'Eglise
« catholique pense de chacune de ces
« propositions, puisqu'il suffit , pour les
« rejeter , de savoir qu'elle les ré-
« prouve (l). » Et Bossuet : « Les con-
« damnations générales sont utilement
« pratiquées dans l'Eglise, pour donner
« comme un premier coup aux erreurs
« naissantes , et souvent môme le der-
« nier, selon l'exigence du cas, et le de-
« gré d'ohstinalion qu'on trouve dans les
« esprits (2). »
Lors donc que l'Eglise, en réprouvant
' n certain nombre d'erreurs qu'elle dé-
signe, proclame un ensemble de véri-
tés qu'elle déclare être établies par la
tradition des Apôtres et des Vires, elle
prescrit, non seulement de professer les
articles de foi qui font partie de l'en-
(1) Quid contra sin[;ii1as propositioncs scntiaf
Ecclesiu catliulica, tupcrfluà quseritur, cùaipropter
hoc tufricial oam conlrà eas scntire. Lib. de Hser.
(2) Soc. Ëcril. «ui: k liy. ^ J^^^tvftrtt" s*
DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.
seignement promulgué par elle , mais
encore de suivre cet enseignement dans
toute son étenilue. en rejetant, dans les
opinions contre lesquelles ce jugement
doctrinal est diigé. toiit ce qui, sous un
rapport ou sous un autre , plus ou moins
prochainement, mérite d'élre censuré.
Or, que faisait >1. de La Mennais par la
partie de sa déclaration qui se rapportait
à la doctrine? H admettait, d'une part,
que l'Encyclique renferme , eu matière
de doctrine, des points qui ne consti-
tuent pas des articles de foi proprement
dits, et d'autre part, il limitait son adhé-
sion, il la restreignait aux seuls articles
de foi proclamés par l'Encyclique. Il
avait hien soin d'articuler, en propres
termes, qu'il n'entendait en suivre la
doctrine qu'en tant qu'elle énonçait
des dogmes formelleaient révélés. 11
était dès lors évident
1" Que sa déclaration ne l'engageait à
rien, même par rapport aux points de
foi promulgués par 1 Encyclique: car il
demeurait toujours maître de les ranger,
d'après son jugement particulier, dans
la partie doctrinale de l'Encyclique qu'il
refusait de suivre;
2° qu'il s'affranchissait formellement
d'une partie essentielle de la soumission
catholique, par cela même qu'il se ré-
servait la liherté de soutenir, si cela lui
ploi ait. les doctrines qui, sans mériter
la noie d'hérésie , étaient condamnable»
à d'autres titces : doctrines qui peuvent
souvent exercer une influence plus fu-
neste qu'ime hérésie qui serait lancée
parmi les hdoles sans que les voies lui
eussent été préparées. Celle-ci en effet a
moins de chances de séduire, à raison de
son opposition si manifeste à la foi; et
presque toujours les hérésies ne parvien-
nent à s'implanter dans les esprits, que
lorsque ceux-ci ont été déj.'i remués,
et si on peut le dire, labourés par cer-
taines opinions, qui disposent p: ochai-
nement les âmes à recevoir celle lemence
de mort.
La seconde clause de la déclaration de
M. de La Mennais, celle qui est relative
à l'indépendance dans l'ordre femporel,
suflisail h elle s^'ule pour anéantir toutC'
soumission effective h l'Encyclique. Que
l'ordre purement temporel ne tombe pas
sous la juridiction de la puissance spiri-
tuelle, c'est un principe qui, pris d'une
manière abstraite, ne fait qu'exprimer la
distinction de deux puissances , distinc-
tion maintenue par la tradition de l'E-
glise. Mais celte maxime, énoncée comme
clause re trictive de la déclaration de
M. de La Mennais, avait une tout autre
portée. Il fait voir lui-même , dans son
livre , qu'il avait tenu à insérer cette
clause parce qu'au fond il était décidé à
ne pas suivre la doctrine de l'Encyclique
sur la liberté des cultes , la liberté de la
presse, la soumission auxpuissances, etc.,
c'est-à-dire la majeure partie de l'en-
seignement contenu dans le jugement
pontifical.
Concluons donc de tout ce qui vient
d'être dit que le Saint-Siège, qui voulait
s'assurer d'une soumission réelle au ju-
gement solennel qu'il avait porté , ne
pouvait se contenter de la déclaration
de M. de La Mennais. Il était placé dans
l'alternative de la désapprouver ou de
livrer aux vents sa propre autorité. INous
recommandons cette observation à quel-
ques personnes qui , bien que soumises
à ses décisions , sont disposées à croire ,
avec un esprit de légèreté et de critique
peu filial, que Rome a mis trop de ri-
gueur dans ses exigences. L'histoire at-
teste que le Saint-Siège n'est jamais exi-
geant qu'à regret, et les paroles paternel-
les de Grégoire XVI, leur commentaire
officiel dans les lettres du cardinal Pacca,
fout voir qu'en cette circonstance en par-
ticulier Rome n'a point dérogé à ses ha-
bitudes. Nulle autorité sur la terre ne
connaît mieux le prix de la tempérance
dans le commandement; mais elle sait
aussi que la modération doit se modérer
elle-même, et s'arrêtera la limite au-
delà de laquelle elle mettrait en péril les
intérêts de la foi.
Nous venons de voir que , d'après les
maximes catholiques invoquées par lui,
M. de La Mennais n'est aucunement fondé
à se plaindre du refus qu'a fait Rome
d'accepter sa déclaration au sujet de
l'Encyclique. Passons maintenant à ses
griefs théologiques contre l'Encyclique
elle-même.
Le premier de ces griefs est relatif à la
doctrine sur la liberté des cultes. Lais-
sons parler M. de La Mennais. « S'il est
« do foi que la libellé de conscience ou
^ L'UNIVERSITÉ
« la tolérance civile des cultes doit être
tt réprouvée par les catholiques , il faut
« qu'elle ait été expressément défendue
« de Dieu. Si Dieu l'a défendue expres-
« sèment, cette défense ne souffre au-
« cune exception ni de personnes , ni de
« lieux, ni de temps. Or, depuis l'origine
K du Christianisme jusqu'à nos jours ,
« l'histoire montre l'Eglise s'accommo-
« dant partout sur ce point aux lois éta-
« blies , et Ton ne voit pas qu'elle ait
« jamais fait aux gouverneniens chré-
« tiens un devoir absolu de l'iritolé
« rance. Comment donc serait-on calho-
« liquement obligé de croire , d'une
« croyance absolue et illiinitée , que c'est
t< une maxime absurde et erronée de
« prétendre qu'il ïàuX. assurer et garantir
« à qui que ce soit la liberté de con-
« science'? L'Eglise aurait-elle pu licite-
« ment tolérer dans la pratique une
« maxime absurde et erronnée , une
w maxime, js le répète, opposée à la
« foi, si l'on est tenu de la rejeter uni-
« quement et absolument , et de ne rien
« approuver qui y soit contraire? Il y a
« plus: un peuple entier, le peuple ir-
V landais, professe hautement aujour-
« d'hui même cette maxime erronée ,
« elle forme une des bases principales
« sur laquelle il s'appuie pour réclamer
« ses droits religieux et politiques. Or
« de deux choses l'une , ou il le peut
« faire catholiquement , et alors que
« penser de l'Encyclique? ou il ne le
« peut pas , et en ce cas d'où vient que ,
« le laissant rfc/i/er autant qu'il lui plait,
« on n'essaie même pas de le ramener
« dans les voies catholiques. »
Celte objection repose sur une étrange
confusion d'idées. Quelle est la doctrine
que l'Encyclique réprouve dans V Avenir?
C'est ce piincipe général que la plein»;
liberté des cultes est l'état normal el
légitime , dont on ne peut s'écarter sans
violer les droits de l'homme et du ci-
toyen. Quelle est, d'un autre côté , la
maxime ([u'implique la conduite de l'E-
glise , (|ui s'est accommodée aux lois éta-
blies dans les divers pays et aux néces-
sités des temps? C'est celle maxime que
la liberté d's cultes peut licitement être
tolérée loiscjue la Irancpiillité |)ublique
l'exige, et au degré où elle l'cxigi;. (Jr
comment peul-on imaginer qu'où tombe
CATHOLIQUE.
dans une contradiction en enseignant à
la fois que tel régime n'est pas l'ordre
naturel, l'état normal, et néanmoins qu'if
peutêtre toléré pour éviterdeplusgrands
maux. Loin qu'elles se contredisent , la
seconde de ces assertions suppose la pre-
mière. Puisque M. de La ftlennais vou-
lait partir d'un principe posé par l'Ency-
clique, pour en déduire les conséquences,
il devait prendre ce principe tel qu'il
est j il ne fallait pas dire : « S'il est de foi
que la liberté des cultes doive être ré-
prouvée par les catholiques » ; il devait
dire seulement : « S'il est de foi que la
maxime suivant laquelle il faut assurer
et garantir à chacun cette liberté, comme
si elle était un droit imprescriptible',
doive être réprouvée par iescalholiqiîes.»
En employant indifféremment ces deux
as erlions l'une pour l'aiitre , comme si
elles étaient ideiitiques, M. de La Men-
mais argumente complètement à faux. Il
prête à l'Eglise une maxime très diifé-
lente de celle qui a dirigé sa conduite
en ce qui concerne la tolérance. Par
une étonnante distraction, il transforme,
au moyen d'une variation de termes, le
pr ncipe qu'il combat en un principe
ioul autre , e; voilà sur quoi repose cet
échafaudage de déductions étah'es avec
une iierté si écrasante pour nous autres
pauvres catholiques.
L'objection tirée de l'opinion de l'Ir-
lande est de nulle valeur. Le peuple ir-
landais veut , soit par rapport à la li-
berté des cultes, soit par rapport aux
auttes libertés, l'égaie extension, à tous
les sujets du Royaume-Uni , des fran-
chises politiques qui font partie du droit
public de la Grande-Bretagne. Qui no
voit que les justes réclamations de ce
peuple n'entraînent nullement l'appro-
bation de la maxime générale et absolue ré-
prouvé»; par l'Encyclique? Que, dans i'ar-
d. ur de la lutte , quelques uns des cham-
pions de rirlandi; aient émis thioriqu -
m'iit des assertions répréhe.nsibles, cela
peut être; nidis qu'on iiOi^s uu)ntre des
actes publics exprimant ro|>iiiion du
peuple iiland-.is, qu'on nous montre un
manifeste d^^ S'-s é^êque. dont il suit l'cn-
seif<niineni . d'où l'on puisse inférer qu'il
ptol'esse la maxime condanniée .- on ne
l'essaiera pas.
Les mêmes observalions s'appliquent,
DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.
quant au fond, à la liberté illimitée de
la presse, que l'on fait dériver du même
principe que ia liberté absolue des cultes.
Du reste, en ce qui concerne la presse,
M. de La Mennais ne cherche point à
prouver^ par quelque argument spécial,
que la doctrine de l'Encyclique soit en
opposition avec la pratique de l'E'^lisej
il prétend seulement qu'elle entraîne des
conséquences incompatibles nvec les
bases de l'ordre social. Nous retrouve-
rons celte objection dans le chapitre
suivant; nous n; nons occupons , dans
celui-ci , que des objections théolo-
giques.
M. de La Mennais touche ensuite la
question de la soumission aux puissances.
« Qu'un pouvoir établi , dit-il , ne puisse
« en aucun cas être attaqué et renversé
« sans crime ; que ce soit là un principe
« fondé sur l'enseignement et sur ia pra-
« tique constante de l'Eglise, en un mot
« un principe de foi: outre que les écri-
« vains scoiastiqnes , et en particulier
« saint Thomas . soutiennent expressé-
« meiit le contraire, je cherchais vaine-
« mont en moi-même le moyen de con-
« ci ier celte assertion avec Thistoire où
« nous voyons tant de révolutions poli-
« tiques contre lesquelles l'Eglise ne pro-
« testa jamais ; tant de princes déposés
« ou menacés de l'être, sur des motifs de
•t nature si diverse, par les pontifes ro-
te mains eux-mêmes. Fal!ait-il recon-
« naître dans ces nombreuses déposi-
« tions prononcées en vérlu d'un droit
« qu'on appelait divin, autant de viola-
it tions de la loi réellement divine? Alors
« quelle idée aurait-on des Papes, et que
« devenait leur autorité ? »
. Si les limites de cet écrit nous permet
talent de traiter avec une étendue conve-
nable chacune des graves questions qui
s'y rapportent, nous pourrions établir
ici, comme nous espérons le faire ail-
leurs, que l'esprit de soumission au pou-
voir, recommandé comme un devoir par
la tradition chrétienne, offre, aux yeux
de la raison, des garanties réelles d'ordre,
de bien-être et de progrès, qu'on cherche-
rait vainement dans l'esprit do perturba-
tien et de révolte que l'on voudrait y
substituer. 31ais sans entrer dans une
longue discussion, quelques observiitions
suflisent pour écarter l'objeclion Ihéolo-
gique que M. de La Mennais élève à ce
sujet contre la doctrine de TEBcyclique.
D'abord, en rapportant le précepte de
l'apôtre , qui ordonne d'être soumis au
puissances , l'Encyclique ne lui donne
point un sens nouveau comme M. de la
Menn-T is le suppose ; elle ne dit point que
tout pouvoir quelconque, par cela même
qu'il existe de fait, soit le pouvoir légi-
time envers qui l'obéissance des peuples
est engagée. Lorsque la Convention cou-
vrait la France des échafauds de la
terreur, elle était un pouvoir existant et
un des plus puissans que l'on ait jamais
vus ; or nul catholique n'imagine que
l'Encyclique l'oblige à reconnaître que
les villes, les provinces qui se fussent
concertées alors pour affranchir leur pa-
trie, eussent violé le précepte de l'apôtre.
En second lieu , quant à l'opinion de
saint Thomas et des théologiens qui l'ont
suivi, je n'ai pas besoin d'entrer dans
une discussion de textes, ni de combiner
ici les diverses parties de leur doctrine,
pour montrer en quoi elle diffère de la
docUine révolutionnaire. Un fait con-
stant met hors de doute cette différence.
L'Encyclique réprouve, dans l' advenir, les
princijies de révolte qui sont un renou-
vellement des doctrines de Wiclef. Or
lorsque l'Ëgiise prononça contre les er-
reurs de ce sectaire, une condamnation
qui ne fût ignorée d'aucun théologien ,
l'opinion de saint Thomas et d'autres
scholastiques était connue; leurs livres
avaient cours dans les écoles catho-
liques , et il n'est venu à la pensée de
personne que leur doctrine dût être
confondue avec celle que l'Eglise avait
frappée d'anathème.
En troisième lieu, la contradiction que
M. de La ÏMciinais prétend exister entre
la doctrine de l'Encyclique et les actes
d'un certain nombre de Papes au moyen
âge, est insoutenable. De ce que h' Souve-
rain Pontife condamne les doctrines qui
poussent à la révolte, à la violation des
lois fondamentales de chaque pays, com-
ment peut-on en conclure que la même
condamnation retombe sur la conduite
de ces Papes et sur la doctrine en vertu
de laquelle ils agissaient? Cette doctrine
(ît ces actes, aux yeux mêmes de tous les
gallicans raisonnables, constituent un
ordre do faits très différens de ce qui est
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
réprouvé par l'Encyclique. Ils étaient,
non pas l'explosion d'une indépendance
anarcbique, perturbatrice de la consti-
tution de chaque état, mais le jugement
d'une autorité reconnue et de la plus
haute qui existât, laquelle , en pronon-
çant qu'un prince, juridiquement retran-
ché de l'EjîIise, ne pouvait commander
à des peuples catholiques, s'appuyait sur
le droit public universellement admis
alors par la république chrétienne. Entre
les maximes alléguées par ces Papes et
la doctrine révolutionnaire, il y a une
énorme différence, que M. de La Mennais
lui-même a plusieurs fois signalée.
Ecoutons encore IVl. de La Mennais :
« Je ne concevais pas davantage qu'une
« association entre des hommes de reii-
« gions différentes, dans un but d'utilité
« commune et d'intérêt purement tem-
« porel, pût être proscrite sans qu'il en
* résultât une complète rupture des re-
« lations sociales entre les individus et
« les peuples malheureusement divisés
« de croyances, et par conséquent la dis-
« solution de l'unité du genre humain,
« une des premières et des plus certaines
* lois de notre nature, n
L'improbation dont il s'agit ici était
une conséquence nécessaire des prin-
cipes posés par l'Encyclique. Le Pape
ne pouvait admettre que cette associa-
tion fût formée dans un but d'intérêt
purement temporel, puisqu'elle avait pour
but de propager et de réaliser les doctrines
que l'Encyclique déclare être contraires à
l'enseignement de l'Eglise, c'est-à-dire
aux principes et aux lois de Tordre spi-
rituel. Que M. de La Mennais, qui per
siste à retenir ces doctrines, trouve
élrangequ'une pareille association puisse
être proscrite , cela se conçoit; mais il
est encore plus aisé de concevoir que le
Saint-Siège, qui les réprouvait, ne pouvait
tolérer une institution destinée à leur
donner en quelque sorte une organisa-
tion vivante.
Eiilin le 'lernier grief Ihcologique de
M. de La Mennais se rapporte à la doc-
trine de rEncyclique sur l'union du sa-
cerdoce et de reinj)ire. •• Personne ne
" doute que le chef d'une société quel-
« conque ne soit le suprême juge de ce qui
* convient à celte société. Aussi au Pape
« seul le droit de décider s'il est avan-
" tageux pour l'Eglise qu'elle soit unie à
« l'Elat ou séparée de lui. Mais que l'on
« soit obligé de croire, uniquement et
« absolument, que cette union a toujours
" été favorable et salutaire aux intérêts
" de la religion et à ceux de l'autorité
« civile; que cette proposition qui ne
« contient qu'un jugement porté sur un
'< enseofible de f.iits historiques, puisse
« jamais être matière de foi ou appar-
« tienne à la révélation de Jésus-Christ,
« j'aurais voulu me le persuader, puis-
" qu'on m'en faisait un devoir • mais tous
« mes efforts pour y parvenir étaient
« inutiles. »
31. de La Mennais raisonne encore ici
d'après la fausse et sophistique supposi-
tion que nous avons marquée précédem-
ment. Il suppose qu'en lui prescrivant
de suivre uniquement et absolumeni la
doctrine de l'Encyclique , Grégoire XVI
l'obligeait à croire que ce jugement doc-
trinal ne renferme pas une seule phrase
qui ne soit l'expression d'un article for-
mel de foi , d'un point expressément ré-
vélé par Jé^us-Christ. On sait très bien
que l'utilité des faits historiques dont il
s'agit, n'est pas un dogme enseigné par
le Sauveur et prêché par les Apôtres.
Mais on sait en même temps qu'il est de
foi que Jésus-Christ a promis à son
Eglise une assistance perpétuelle, et l'on
ne saurait concilier avec ce dogme ré-
vélé l'assertion suivant laquelle la con-
duite de l'Eglise n'aurait pas été con-
forme, dans son ensemble, aux intentions
de son divin fondateur , c'est-à-dire n'au-
rait pas été utile à l'Eglise elle-même,
pour l'œuvre de la sanctification des
âmes, et à la société temporelle, dont les
intérêts les plus fondamentaux sont né-
cessairement liés au maintien et à la
propagation de la vraie religion. Celte
utilité, considérée en général, tient donc
essentiellement à un point de foi : la
proposition contraire mérite donc d'être
censurée. Eu partant des maximes ca-
iholitjues, il ne faut pas de grands efforts
]>our parvenir à se j>crsuadcr cela.
Voilà pouitantà quoi e rédui-enl les
objections Ihéologiques de M. de La Men-
nais. il suffit, pour les écarter, du moins
la plupart, de rétablir par quelques ob-
servations très simples lélat vrai de la
question. De tous les jugemens du Saint-
DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.
11
Siège que l'on a vu attaquer par des
théologiens rebelles, je n'en connais pas
qui aient été en butte à des arguniens
aussi peu spécieux. Franchement , le
jansénisme était plus f ri, et si Fénelon
eût écouté l'esprit d'orgueil, il eût pu
se retrancher dans des subtilités plus
captieuses, pour disputer à l'Eglise son
obéissance. Afin de couvrir, autant qu'il
est possible , le scandale éclatant que
donnent les égarf^mens des hommes de
génie, Dieu a préparé deux moyens; U
gloire de leur soumission^ ou les misères
de leur révolte. S'ils sont prêtres surtout,
s'ils lèvent contre l'arche sainte une
main consacrée, leur force est à l'ins-
tant frappée de faiblesse. Leur voix puis-
sante tombe, et de ces lèvres dépositaires
de la science s'échappent, avec un vain
fracas, de fastueuses chicanes.
A ce triste spectacle , j'ai besoin de
reporter ma pensée vers un souvenir
bien différent. Fasse le ciel que ce sou-
venir contienne le germe d'une espé-
rance ! Je me rappelle que M. l'iibbé de
La Mennais m'a raconté qu'il fut ap-
pelé, il y a long-temps , auprès d'un
vieux janséniste qui se mourait sans se
convertir. Quelques ecclésiastiques l'a-
vaient déjà visité; ils avaient discuté
avec lui, car le malade avait une loule
d'objections à faire, et il disputait avec
feu sur son lit de mort. On n'en avait
rien obtenu. M. l'.tbbé de La Mennis lui
ayant adressé quelques mots d'exhorta-
tion. 4]Non,non, dit le moribond, on a fait
àRorae une chose, unecertaine chose...»
et il allait rentrer en dispute contre la
bulle, lorsque M. l'abbi^ de: La Mennais,
qui voulait éviter de reprendre une
argumentation inutile, lui dit tout sim-
plement : « Mon ami, je suis moins
« savant que vous, mais il y a une chose
« que je sais bien , c'est que Jésus-Christ
« nous ordonrje d'être soumis à Pierre et
« à ses successeurs. Si vous disputez
« contre ce commandement, croyez-vous
« que vos objections pourront prévaloir
« au tribunal de .lésus-Chrisloù vousallez
« bientôt compar.tîlre. Si au contraire
•I vous renoncez à ces subtilités pour vous
M soumettre d'esprit et de cœur, croyez-
« vous queDieuvousen fasse un reproche?
« Je ne le pense pas ; voilà tout ce que je
• m9, » — K Monsieur, lui dit le malade,
« je regrette qu'on ne m'ait pas encore
« parlé de la sorte ; ce que vous venez
« de me diie me touche, je merepeiisde
« mes erreurs. » Il reçut l'absolution et
mourut dans la paix de l'Eglise. Yoilà
ce que l'abbé de La Mennais me racontait,
ô mon Dieu !
CHAPITRE XII.
Objections politiques.
Les objectïons politiques de M. de La
Mennais contre l'Encyclique se rappor-
terit à une seule idée. C'est que la liberté
absolue de culte, de presse, d'association
consliîue l'état social légitime. L'Ency-
clique étant manifestement contraire à
cette doctrine, il en conclut qu'il y a
opposition radicale entre la doctrine
catholique et les droits fondjmentaux de
1 humanité. l,es objections relatives à
chacune de ces liber es en particulier ne
forment au fond qu'une seule et même
objection, puisque ces libertés ne sont
que des formes diverses de ce qu'on
appelle l'affranchissement complet de
l'intelligence. Il nous suffira donc d'at-
taquer le principe général dans lequel
elles se résument. Mais, d'un autre côté,"
les discussions générales , pour être
mieux comprises , demandent à être ap-
pliquées à quelque «oint particulier.
INous prendrons, en conséquence, pour
exemple la liberté ab olue de la presse.
Eu plaçant la discussion sur ce terrain,
où les préjugés révolutionnaires régnent
encore avec le plus de force, nous mon-
trons du moins que nous attaquons les
difficultés de front.
Toute socii^té repose sur la combinai-
s:;n de deux lois : une loi d'union qui
lie ensemble les êtres sociaux par leur
soumission à des obligations communes ;
une loi do liberté personnelle, qui laisse
chaque individu développer sou activité.
Si cette seconde loi est faussi'e de manière
à prévaloir contre la première, si la loi
d'union est blessée ou détruite par une
extension désordonnée de la liberté in-
dividuelle , le lien social se dissout
dans la même proportion, et l'individu
lui-même, qui n'est libre réellement que
dans la société et par la société, supporte
12
L'UNIVERSITÉ
le contre-coup de cette grande pertur-
bation. Tel est le vice radical de la théo-
rie que nous réfutons en ce moment.
Il faut, pour s'en convaincre, embras-
ser, dans ses dernières conséquences, le
principe de liberté, tel qu'il est entendu
par nos cîdversaires. Chaque homme
doit être libre d'exprimer, de prêcher,
de faire circuler toutes ses opinions par
tous les moyens qui sont en son pouvoir :
voilà leur principe, principe absolu, in-
flexible , dominateur, règle suprême qui
doit régner en tous temps, en tous lieux.
Pour concevoir, sons sa vraie notion,
l'ordre social qui peut sortir d'une pa-
reille doctrine, il ne suffit pas de voir
les conséquences que l'on en a déjà tirées,
on doit en outre découvrir celles qu'elle
porte pour ainsi dire dans son sein; car,
encore une fois, ce principe est absolu,
et tout principe absolu doit être jugé
comme tel, c'est-à-dire qu'il faut l'en-
visager dans toute l'étendue des résul-
tats qu'il provoque et qu'il commande.
Or. nous signalerons ici ti-ois séries de
consé(|uences , devant lesquelles nos ad-
versaires reculent ou hésitent , parce
qu'elles leur fout peur ou qu'ils sentent
qu'elles feraient peur. Les unes sont re-
latives au pouvoir , qui administre la
société; les autres, aux relations des
citoyens entre eux; les troisièmes , à la
loi morale.
]Nos adversaires admettent que la li-
berté d'exprimer ses opinions en toute
matière implique pour tout individu le
droit, noii pas semement de critiquer
les actes du i)ouvoir, mais de déclarer
que le pouvoir a violé fondamentale-
ment sa mission : ce qui entraîne, dans
leur doctrine, la légitimité d'une insur-
rection; s«!ul(;ment ils n'osent pas encore,
du moins la pin[)ar! , soutenir forme Ic-
ment que chaqne individu peut exciter,
d'une manière directe, au renversement
à main armée de l'ordre établi. Mais
pourquoi cette limite? à quel lilic la
pose-t-on ? Kst-ce que la provocation à
la révolte n'est pas un corollaire de la
manifestation de toutes les opinions?
Quoi! je pourrai aujourd'hui, établir
en point de droit, dans un journal à dix
mille exernplair<;s, que l'insiUMCîction est
le plus saint des devoirs , contie un gou-
vernement oppresseur : je pourrai de-
CATHOLÏQUE.
main établir, en point de fait, que le
gouvernement a violé ses devoirs les
plus fondamentaux; et je ne pourrai,
après-demain, réunir ces deux assertions
dans une même phrase ? Il me sera per-
mis de proclamer les prémisses, et dé-
fendu d'en énoncer la conclusion claire-
ment aperçue par tout le monde ? J'aurai
tous les jours, pendant six mois, pendant
un an, répandu à profusion toutes les
pensées, toutes les maximes, toutes les
accusations qui rendent une conflagra-
tion inévitable , et je ne pourrai articu-
ler un donc, je ne pourrai écrire ces
quatre lettres sur une feuille de papier,
lorsque la révolte, provoquée par moi,
sera déjà vibrante dans toutes les âmes ?
Quelle pitoyable restriction ! Quelle ri-
dicule toile d'araignée, pour arrêter un
torrent ! Si, du temps de Molière, une
faculté de médecine eût permis aux mé-
decins d'enseigner que le séné est un
remède contre l'hydropisie, et en même
temps de déclarer que tel ou tel individu
est de fait hydropique, et qu'elle se
fût avisée après cela de leur défendre
d'exciter les hydropiques à s'administrer
ce remède, Molière n'eût pas trouvé as-
sez de sarcasmes pour fustiger cette
ineptie. Or devient-elle du bon sens ,
lorsque les médecins politiques préten-
dent appliquer cette absurde inconsé-
quence au traitement du corps social ?
Yoilà donc une première conséquence
qu'il faut admettre, quelque envie que
l'on ait eu jusqu'ici de la dissimuler:
en vertu du principe absolu, posé par nos
adversaires, relativement à la libre ma-
nifestation de toutes les opinions, il doit
être loisible, par le droit commun , à
chaque individu d'exciter formellement
eî publiquement à l'insurrection, à toutes
les heures du jour, partout où il voudra
et tant qu'il lui plaira. Le même principe
renfeiMue encore une autre conséquence
non moins inévitable, en ce qui concerne
les rapports des citoyens entre eux.
rs'os adversaires admettent que dans
une société constituée par la loi du suf-
frage universel elde l'égalité absolue des
droits, la presse, outre la censure des actes
du pouvoir, peut encore et doit attaquer,
lorsqu'elle le juge à propos, le caractère
des hommes investis de fonctions publi-
ques : le peuple, disent-ils, a le droit de
DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.
13
connaître la valeur personnelle des in-
trumens qu'il emploie, et la liberté des
opinions permet à chaque citoyen d'é-
clairer à cet égard la masse du peuple.
Mais, en livrant la réputation des hommes
publics aux attaques de la presse , les
mêmes publicistes de la démagogie , ou
du moins beaucoup d'entre eux, veulent
que la réputation des particuliers de-
meure inviolable. C'est là encore une
insoutenable restriction. Dans la société,
telle qu'ils la constituent, tout individu
est homme public , puisqu'il concourt
plus ou moins directement à la législa-
tion et à l'administration de l'état. Pour-
quoi donc sa réputation ne tomberait-
elle pas également sous la juridiction
souveraine de la presse? Soutenir que la
loi doit protéger la réputation de chaque
individu, c'est invoquer d'anciennes idée*
d'ordre qui ne peuvent subsister dans le
système que nous combattons. Le droit,
dans ce système , le droit suprême et
absolu , c'est l'émission libre de toutes
les opinions que l'on juge utiles ; le
droit de tout individu attaqué, c'est d'a-
voir la faculté de répondre 3 voilà tout.
Les lieux communs, que l'on répète lors-
qu'il s'agit des hommes publics, revien-
nent ici : du choc des opinions jaillira
la lumière, une bonne réputation, si elle
est méritée, sortira plus pure et plus so-
lide de l'épreuve qu'elle aura subie , et
cinquante autres adages semblables. Sous
quelque face que l'on tourne la question,
on est irrésistiblement conduit à cette
seconde conséquence : le droit de guerre
de chacun contre la réputation df. tous
est une partie intégrante de la liberté
commune réclamée par nos adversaires.
En ce qui concerne la morale, une troi-
sième conséquence , bien grave aussi ,
doit être acceptée par eux. Ils posent en
principe, que toutes les opinions les plus
perverses, que le matérialisme, l'athéisme
ont droit de se produire librement 5 mais
par un reste d'anciennes idées ils refu-
sent d'étendre cette liberté aux livres
obscènes. Pourquoi encore cette restric-
tion ? Les maximes d'où l'on part ne
sauraient l'autoriser. Qu'est-cequ'un li-
vre obscène? La manifestation de cette
opinion adoptée par l'auteur, que la pu-
reté des mœurs n'est qu'un vain mot. S'il
lui est libre de soutenir théoriquement ,
qu'il n'y a ni vice ni vertu, que l'homme
n'a d'autre loi que ses penchans sensuels,
pourquoi lui refuserait-on le droit de
mettre sa théorie en action dans un livre?
Pourquoi ne lui serait-il pas permis d'at-
taquer , dans l'imagination des hom-
mes, les vérités et les sentimens qu'il
peut légalement attaquer dans leur rai-
son? Dans le système de nos adversaires
tout individu a droit de faire tout ce qui
ne nuit pas à la liberté et au droit d'au-
trui. Personne n'est forcé de lire un
mauvais livre. Kul ne peut donc se plain-
dre que sa liberté ait été blessée. Il faut
donc encore abandonner l'insoutenable
restriction par laquelle on essaie de tem-
pérer, à cet égard, les conséquences de
la liberté absolue de la presse.
Remarquons aussi, pour en bien con-
cevoir toute la portée , que la doctrine
de nos adversaires entraîne pour chaque
individu le droit, non seulement de pu-
blier toutes ses opinions par la voie de
la presse, mais encore de les publier par
tous les moyens possibles. On s'adresse
parles écrits aux hommes dispersés; par
lesdiscours, on remue les hommes assem-
blés. La liberté d'association , soutenue
également d'une manière absolue par
nos adversaires au même titre que la li-
berté de la presse, autorise évidemment
ce mode de publicité.
Maintenant, je le demande: que l'on
se représente, par la pensée, une société
où toutes les conséquences que nous
venons de déduire seraient perpétuelle-
ment en action : offrirait-elle ce type
d'ordre, de régularité, de sécurité, d'har-
monie, que la civilisation doit se propo-
ser pour but? Une nation où tout indi-
vidu , mécontent de ce qui est , tout
ambitieux qui rêve un bouleversement
dans l'espoir de s'élever sur des ruines,
tout brigand en espérance pourrait
monter sur le tréteau d'un journal ou
sur ceux d'un carrefour pour appeler
les lecteurs ou les passans à l'insur-
reclionet à la guerre civile: cette nation
ne serait pas une association pacifique
et forte, ce serait tout au plus un misé-
rable camp , ouvert aux incursions de
tous les sauvages de la civilisation. Une
nation où la haine, la basse jalousie,
toutes les plus viles passions pourraient
à leur gré , en se couvrant du manteau
14 L'UNIVERSITÉ
de l'intérêt public, dénigrer, calomnier,
assassiner la réputation de tout citoyen,
dans les livres, les journaux , les assem-
blées de tous genres , ne serait pas une
société, ce serait un coupe-gorge de
deux ou trois cents lieues de longueur.
Une nation oii le vice immonde aurait
légalement le droit d'exercer, sous toutes
les formes, l'apostolat public de Tinfa-
raie, ne serait pas une société, ce serait
un mauvais lieu en giand.
Veut-on désavouer toutes ces consé-
quences, je ne demande pas mieux, mais
voyons en vertu de quel principe. Tant
que vous partez de la notion de la li-
berté telle que vous la proclamez , nul
moyen d'échapper à ces conséquences,
nous l'avons vu. Il faut donc, pour les
écarter, sortir du point de vue du droit
individuel , il faut invoquer certaines
idées générales d'ordre, il faut recon-
naître que les libertés individuelles, au
lieu d'être la règle absolue et primitive,
ont leurs règles dans les nécessités so-
ciales, il faut en un mot abandonner
votre théorie sur l'émancipation de la
parole. Et comme tout ce qui vient
d'être dit de la liberté de la presse s'ap-
plique également, sauf les nuances, à
celles de culte et d'association , qui , de
votre aveu, sont de même condition et
de même origine, tout votre système
croule, dès que vous essayez de le rendre
tolérable.
En résumé donc, si l'on veut suivre la
théorie de M, de La Mennais dans toutes
ses conséquences , on fait prévaloir la loi
de la liberté contre la loi d'ordre et
d'union, qui est le fondement de la so-
ciété. Si l'on veut arrêter ses conséquen-
ces destructives, on est forcé de recourir
à un principe q'ii sape celte théorie par
sa base. Dans le preinii r cas, le système
tuerait la société ; dans le second , il est
tué lui-môme.
M. de La Mennais cherche à rétorquer
contre notre principe le même genre
d'argiimental ion que nous dirigeons con-
tre les siens en les poussant à quelques
unes de leurs dernières conséquences. 11
objecte que, si l'on veut suivre les nôtres
jusqu'au bout, on arrive à des résultats
révotans et impraticables, puisque le
pouvoir directeur de la société serait le
paallre d'arréler, suivant son caprice^
CATHOLIQUE.
tous les «louvemens de l'esprit humain ,
et d'étouffer ainsi l'esprit humain lui-
même. Cette argumentation par voie de
conséquences extrêmes n'est pas de
mise contre notre doctrine, comme elle
l'est contre la sienne. M. de La Mennais,
dans sa thf'orie sur la liberté, pose des
principes absolus, inflexibles, dont il
exige l'application absolue aussi ; et tout
principe, revêtu de ces caractères, doit
être jugé d'après toutes ses conséquences
rationnelles. Nous posons au contraire un
principe, général il est vrai et en ce sens
absolu en soi, mais en même temps es-
sentiellement relatif dans son applica-
tion, lorsque nous disons que le pouvoir
social , quelle qu'en soit la forme, doit
régler l'usage des libertés individuelles,
d'après les besoins propres à chaque
société et à son état de civilisation. M.
de La Mennais, qui, dans un article du
journal le Monde, a présenté l'abolition
de tout gouvernement comme le but des
progrès du genre humain , aspire à réali-
ser, tel qu'il le conçoit, l'absolu dans
l'humanité : nous regardons celte géo-
métrie politique comme une chimère,
parce que l'absolu est perpétuellement
limité^ circonscrit, modifié par les né-
cessités relatives de l'humanité. Dans
tout gouvernement , de quelque manière
qu'il soit constitué , le i)ouvoir législatif
a le droit de régler les impôts : voilà un
principe général , universellement re-
connu. Que répondrait-on à un homme
qui, pour combattre ce principe, viendrait
dire : Voyez où aboutit ce droit attribué
au pouvoir législatif: il suppose que ce
pouvoir sera le maître de disposer, s'il le
juge nécessaire, de tous les revenus des
propriétés, et par conséquent d'annuler
la propriété elle-même. On lui répon-
drait que, sous peine d'anéantir à l'ins-
tant tout gouvernement , il faut bien re-
connaître en général au législateur le
droit de disposer d'une partie des reve-
nus en déterminant les impôts; mais
qu'en réalité il existe, dans le sein de
toute nation intelligente et chez laquelle
le sentiment de la juitice est développé,
des forces qui limitent perpétuellement
l'usage de ce droit, et l'empêchent de
dégénérer en abolition de la propriété.
Au lieu de la propriété, qui est en quel-
que sorte la liberté dans l'ordre matériel ,
DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.
ta
appliquez ceci aux libertés intellectuel
les , la réponse sera la même. Sans doule
les abus demeiîrent possibles; mais de
bonne foi s'aj^it-il de transfigurer l'homme
dès ce monde? Il s'agit de se rallier à des
principes qui n'érigent pas les abus en
lois. Sous l'empire de nos doctrines, le
désordre peut troubler la société, parce
que l'homme est homme : avec les doc-
trines de M. de La Mennais, le désordre
est le droit, la loi même.
Si donc nous n'avions pas le bonheur
d'être catholiques, et que noire esprit, in-
certain des lois da la société éternelle, fût
néanmoins attaché encore aux principes
qui peuvent atténuer l'imperfection et
alléger les maux des sociétés du temps,
nous n'en rendrions pas moins grâce au
chef de l'Eglise universelle d'avoir si-
gnalé , dans certaines doctrines , le grand
écueil d'où les sociétés modernes doivent
s'éloigner _, pour retrouver une marche
paisible et régulière. Cette voix, que cent
millions d'hommes révèrent , n'a pas
retenti en vain dans le monde , et l'his-
toire dira que si Pie VI a défendu con-
tre le schisme l'unité de i'Eglise , si Pie
VII a défendu la liberté de l'Eglise con-
tre la tyrannie, Grégoire XVI, en pré-
servant de toute atteinte la tradition
chrétienne conservatrice des principes
sociaux , a défendu l'avenir de la civili-
sation.
CHAPITRE XIII.
Fin.
Après les objections viennent les pro-
phéties. Sous prétexte d'avertir les ca-
tholiques des dangers graves qui mena
cent leur religion , on se plaît à contris-
ter leur foi par des sinistres présages. On
étale les embarras , les tribulations de
l'Eglise, on retourne le fer dans ses plaies,
on disserte froidement sur ce qu'on ap-
pelle son agonie, qn prophétise sa mort
en tressaillant d'espérance. Dieu m- pré-
serve, je l'ai dé']h demandé en commen-
çant Cft écrit, de toute parole anière, de
toute paro'e qui ne serait pas le cri d'un
devoir. Mais comment ne diraisje pas
que cet empressement à venir pri^senter
à l'Eglise affligée une éponge trempée de
vinaigre et de lie! révolte d'autres senti-
mens encore que ceux de la piété? Il est
aussi des souvenirs qui, à défaut de
croyance , eussent dû retenir sur ses lè-
vres ces malheureuses prédictions. Si le
souvenir des autels qui avaient reçu ses
sermens, des âmes que ses écrits'chré-
tiens avaient consolées, de tous les sacrés
liens de fo» et d'amour qui l'unissaient à
la mère commune des fidèles ne pouvait
plus rien sur son âme , est-ce que tant de
prédictions si changeantes qu'il avait
faites d'année en année , de livre en livre ,
n'auraient pu du moins l'engager à se
défier du rôle de prophète? Quand on
veut être prophète, la sagesse conseille
d'ordinaire de ne l'être qu'une fois.
Naguère encore, lorsque M. de La 3Ien-
nais écrivait, dans sa retraite près de
Rome, les considérations sur les maux
de l'Eglise , qu^il a jugé à propos d'in-
sérer dans son dernier ouvrage, il était
plein d'espérancepourl'avenir de l'Eglise,
et cependant les faits généraux étaient les
mêmes , l'éiat du monde n'a pas fonda-
mentalement varié en cinq ans. Que
s'est-il donc passé depuis alors , qui lui
fasse apercevoir les mêmes faits sous un
aspect diamétralement opposé , qui lui
fasse voir la mort où il voyait une impé-
rissable vie ? Il est survenu une Encycli-
que. A l'instaiit, le présent et l'avenir se
sont métamorphosés à ses yeux : son pano-
rama a changé subitement de décorations
et de perspectives. C'est, dira- t-on, qu'il
a vu que Rome était irrévocablement liée
à des doctrines incompalibles avec celles
qui sont, suivant lui , la vie et le salut du
monde. Fort bien , mais ce ne sont donc
pas alors les faits, ce sont les théories
de M. de Lamennais qui prophétisent :
ce présage est moins effrayant.
En jugeant de l'avenir pp.r le présent,
M. de La Mennais ne reconnaît que deux
hypothèses, deux voiespossibles.Par l'une
les peup'es iraient chercher le repos à
l'abri du despotisme, et comme il sou-
tient que le despotisme est la doctrine
même de l'Encyclique, il admet que^
dans celle supposition, les peuples tom-
beraient à genoux devant Rome, dont
ils admireraient la sagesse supérieure.
Mais il écarte bien vite cette supposi-
tion, comme contraire au progrès né-
cessaire de la société. 11 ne voit dans
ravenir que l'autre route qui conduit à
16 L'UNIVERSITÉ
la réalisation absolue de la liberté et de
l'égalité, telles qu'il les conçoit. Dans
celle hypothèse , soit que les efforts des
peuples soient comprimés par les gou-
vernemens, soit qu'ils obtiennent un
triomphe complet, l'Eglise et l'humanité
marchent et continueront de marcher en
sens inverse; de là, entre l'Eglise et
l'humanité, un schisme définitif, qui ne
serait que la destruction m<^me de
l'Eglise.
M. de La Mennais se trompe : il n'y a
pas seulement deux voies , deux termes
possibles, il y en a trois ; outre le despo
tisme. outre la démagogie, il y a un
avenir entre ces deux excès. Qui lui a
dit qu'après des secousses, d'impru-
dentes et terribles expériences peut-être,
les principes sociaux d'ordre et de li-
berté, qui ont présidé a la naissance et au
développement des sociétés chrétiennes,
ne reprendront pas leur empire, et
que l'on opérera graduellement, sous
leur iniluence , les améliorations, les ré-
formes politiques que les changeinens
survenus dans la société rendront néces-
saires?
Reprenons les trois suppositions. INous
ne croyons pas plus que lui que le des-
potisme soit l'avenir des sociétés chré-
tiennes. Mais, si nous pouvions le crain-
dre , nous le craindrions dans le triora
phe de son parti. Quand il a été donné à
ce parti de régner sur la France , il y a
quarante ans, qu'a-t-il réalisé? Le
despotisme le plus briUal et le plus in-
sultant, car c'était un despotisme par-
leur de liberté. Lisez maintenant les ma-
nifestes de ce parti depuis sept ans; dé-
pouillez-les de ce qui n'est que phrase;
allez au fond : qu'y trouvez-vous? La même
fureur de domination, les mêmes arrière-
pensées de terrorisme , la même incor-
rigible habitude de mettre la liberté dans
les mots, la violence dans les actes. La
race des hommes despotiques , la voilà ,
et le bon sens public ne s'y trompe pas.
S'il leur était donné de prévaloir, on fini-
rait bientôt, comme toujours, par cher-
cher dans le despotisme régulateur d'un
seul, un asile contre le despotisme anar-
chiqueccnt fois plus intolérable. Mais,
sous quelque forme que ce mal se produi-
sît, il ne pourrailjamais être qu'une phase
passagère. La notion cl le scntimcnl du
CATHOLIQUE.
droit, de la justice, de l'honneur sont
trop développés chez les nations chré-
tienne^ pour ne pas réagir efficacement
contre le règne de la force brute . et
l'Eglise surtout a besoin de liberté. Si le
droit public de l'Orient pouvait s'instal-
ler sur un trône catholique, il y aurait
des Encycliques contre lui, comme il y
en a aujourd'hui contre la démagogie.
Non , ce n'est pas au pied du despotisme
que l'Eglise et les peuples se rencontre-
ront jamais. Gardien fidèle de la doc-
trine qui lui a été transmise, Grégoire
XVI n'a fait que rappeler des maximes
dont tous les siècles chrétiens ont retenti.
Il n'a fait, nous l'avons vu, que con-
tinuer l'antique tradition, et je ne sais
qui oserait accuser les enseignemens du
christianisme de n'être qu'une tradition
de servitude.
Nous ne croyons pas davantage que
l'avenir apparti^-nne à la liberté et à
l'égalité révolutionnaire;nousne croyons
pas que le parti, qui s'obtine à les rêver,
soit l'avant-g.irde du genre humain. Tout
homme, si cela lui plaît, peut s'adjuger
l'avenir et le monde , il peut, en se don-
nant lui-même son mandat, se constituer
le i\ présentant des vœux des peuples , en
dépit des réalités, qui donnent un dé-
menti à ses fanatiques prétentions. Dans
les contrées de l'Europe , qui sont tra-
vaillées par dos idées de réforme politi-
que , les doctrines de nivellernent absolu
n'ont aucun crédit : en France , sauf
une école peu nombreuse, la moitié du
public s'en effraie, l'autre moitié s'en
moque. N'importe: demênieque les jour-
naux de la terreur appelaient les habi-
tans d'un faubourg le peuple , de même
que des journaux appellent encore un
jury de douze homnif's le pays , la déma-
gogie enfle aussi son nom : cela s'intitule
l'humanité.
Mais, à côté de ces prétentions, des
signes très graves annoncent que les
idées négatives , qui sont le fond de la
doctrine révolutionnaire, sont en état de
décadence. Ces signes se manifestent, les
uns dans la marche de la partie active de
la société, les autres dans la nouvelle
direction que suivent la plupart des
théories sociales.
Une solennelle expérience a révélé, à
la face du monde, le vide cl l'impuissance
DU DERNIER ÉCRIT DE M. DE LA MENNAIS.
17
des systèmes politiques fondés sur la dé-
fiance et l'hostilité envers le pouvoir.
Pendant quinze ans , la France avait été
saturée de doctrines qui avaient pour but
commun de réduire l'action du pouvoir
social ù la plus grande nullité possible.
Qu'est-il arrivé pourtant? Lorsqu'il s'est
agi, non plus d'attaquer, mais de cons-
truire , l'immense majorité des partisans
de ces doctrines les ont abandonnées.
Excellentes pour détruire, ils les ont
trouvées détestables pour édifier. Des
doctrines, qui ont une véritable puis-
sance régénératrice, ne subissent pas de
pareils échecs : elles entraînent les mas-
ses qui les ont adoptées , elles les maî-
trisent, elles les poussent à accomplir
leur œuvre féconde. Leur force réelle se
manifeste surtout au moment ou il faut
organiser : toute doctrine , qui ne résiste
pas à cette épreuve , n'a point d'avenir.
En second lieu , une direction nouvelle
se laisse apercevoir dans le mouvement
des esprits qui s'occupent des théories
sociales. On nous avait dit jusqu'ici :
Cherchez la plus grande somme de li-
berté individuelle , et vous trouverez le
plus grand bien-être ; voilà le thème
fondamental qu'on variait de mille ma-
nières. On commence à dire : Cherchez
les conditions de la plus grande somme
de bien-être général , et vous y trouverez
réellement la plus grande liberté possi-
ble. Ce nouveau thème est aujourd'hui
le fond de la plupart des écrits sérieux,
qui traitent du présent et de l'avenir. Il
y a changement complet de point de vue.
On passe du point de vue individuel au
point de vue social; et à mesure que
l'on suivra cette direction, on s'éloignera
de plus en plus de la théorie révolution-
naire , qui part primitivement de l'indé-
pendance individuelle, pour essayer de
construire, sur cette base, des plans
d'organisation.
Sans doute la fièvre qui a troublé la
France peut, en se propageant dans plu-
sieurs autres pays , les agiter plus ou
moins long-temps. Mais dans ce cas la
maladie révolutionnaire y suivra les
mêmes phases. Après l'ardeur de l'atta-
que, l'impuissanc»* d'édifier ; après l'en-
thousiasme, le désenchantement j après
la ferveur, la défection.
Indépendamment de toute discussion
sur le fond des choses, nous croyons
donc q.ue l'avtnir ne sera pas plus l'héri-
tage de la démagogie qu'il ne le sera du
despotisme. Ces deux suppositions écar-
tées, on est ramené à des prévisions plus
conformes à l'expérience du passé , et
aux nécessités permanentes de la société
humaine. Si chaque individu a besoin
d'une sphère d'activité libre , chaque so-
ciété a besoin d'un pouvoir qui gouverne
réellement les forces individuelles et
qui les organise d'après les diverses dé-
veloppemens de la civilisation. La com-
binaison de ces deux principes , au degré
où elle est possible dans chaque peuple,
voilà l'éternelle loi; là où elle n'existe
pas, on la cherche. L«s hommes peuvent
s'agiter dans d'autres directions , mais
c'est là que Dieu les ment.
Toutefois, pour bien juger l'état ac-
tuel et les remèdes" que ses maux atten-
dent , il faut porter ses regards plus haut
que les combinaisons politiques. La so-
ciété n'est jamais en proie à de grandes
souffrances que lorsqu'il y a eu affai-
blissement de l'esprit de charité dans le
monde. Le Christianisme , pondant dix-
huit siècles , a fait pénétrer dans le cœur
de la société un immense amour ; mais
depuis que des classes nombreuses, per-
verties par l'incrédulité ou flétries oar le
doute, se sont soustraites à son influence
au moins directe, bien des sources de
vie se sont desséchées en elles , et il s'est
fait de grands et stériles déserts d'où
s'échappe un long cri de douleur. Ce
n'est pas l'industrie qui sera , par son
activité, la libératrice des malheureux ;
témoin l'état des prolétaires dans la ca-
pitale de l'industrie, l'Angleterre, état
si révoltant que l'on se sent tenté de re-
gretter comme un bienfait l'antique es-
clavage. Ce n'est pas la science qui sera
la libératrice des malheureux : seule
elle n'est qu'un pâle flambeau qui éc'aire
sans jamais rien féconder. Il faut un
principe supérieur , qui réchauffe ce
que l'égoïsme a refroidi, qui unit ce
qui est divisé , qui fait que ce qui est
haut se penche vers ce qui est bas il
faut que l'esprit de dévouement se ré-
pande dans le chaos de la société ac-
tuelle. A toutes les grandes crises so-
ciales, l'esprit de sacrifice de la part
des classes puissantes a élè le salut dit
18
inonde. Quand les barbares envahirent
l'empire romain , si ces géants du monde
moderne n'eussent pris conseil que de
leurs passions et de la victoire . ils n'eus-
sent pas ojieus demandé que de rétablir
à leur profit l'esclavage des société»
païennes, avec tout son luxe d'oppres-
sion. Le Christianisme ne le leur permit
pas : i! ne pouvait pas tout exiger de ces
farouches néophytes, mais il leur com-
manda du moins dès l'origine le sacrifice
de l'esclavage, et grâce à lui il n'y eut
de possible que le servage , transition
néc^siaire à un état meilleur. Dans les
siècles modernes, de nouvelles classes
se sont formées, qui, en ces derniers
temps , sont parvenues chez nous à con-
centrer entre leurs mains la plus grande
partie de la puissance publique. Mais
dans cette nouvelle phase sociale, où est
cet esprit de sacrifice , qui devrait inau-
gurer leur pouvoir, comme un commen-
cement de miséricorde et de dévoue-
ment inaugura le pouvoir de la classe
guerrière, qui a dominé sur le moyen
âge ? Le Christianisme n'a pas encore
baptisé leur avènement à la puissance.
Cependant la loi de vie, contre laquelle
rien ne saurait prévaloir, réclame et ré-
clamera jusqu'à ce qu'elle «oit écoutée.
Que ceux qui sont grands se fassent les
serviteurs des autres. Les formes sous
lesquel es s'exerce ce glorieux servage
peuvent varier; le fond, jamais. Dans
l'ancienne société, où l'élément guer-
rier occupait une si grande place, l'aris-
tocratie était tenue au sacrifice de son
sang ; elle a long-temps été fidèle à sa
mi^sion de dévouement, e'Ie a péri lors
qu'elle a eu laissé s'affaiblir et se cor-
rompre l'esprit de son institution. Dans
la société nouvelle qui aspire à s'organi-
ser pour le travail bien plu» que pour la
ffuerre , l'ari tocraiie industrielle n'a
pas, pour obligation habituelle, le même
genre de sacrifice à faire; mai elle restera
bien au dessous de l'aniienne aristocra-
tie militaire, elle manquera d'une con-
sécration esventie le et vita'e , si par
d'autres g<nres de dévouement appro-
priés à l'état présent du monde, elle ne
s'efforce pas de s'é'everà la hauteur du
b'.it que le Christianisme assigne ù toute
puissance sur la t» rre. Considérer le pro-
\élaire, non comme machine de richesse,
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
mais comme nu associé de travail; ne
pas calculer avec une cruelle précision
jusqu'à quel point on peut fatiguer ses
bras, sans se priver, en brisant cet in-
strument, des bénéfices qu'il rapporte ;
lui fournir, non pas seulement un mor-
ceau de pain pour prix de ses sueurs,
mais aussi la facilité de se nourrir du
pain de l'âme , de recevoir les instruc-
tions religieuses qui forment et déve-
loppent l'homme moral ; et au lieu de
forcer son corps à travailler les sept
jours de la semaine, sous peine de mou-
rir de faim , ne pas reculer devant quel-
ques sacrifices , pour faire jouir son âme
de la irci>e du Seigneur ; multiplier par-
tout des institutions, des centres de pro-
tection et de secours,, qui consistent ,
non pas seulement à conseiller l'épargne
à ceux qui n'ont presque rien , mais à
déverser sous différentes formes, dans la
masse des classes souffrantes, le superflu
de ceux qui ont beaucoup ; concourir
au bien commun, non point seulement
par des offrandes matérielles , mais en-
core par des services personnels , en
donnant au sacerdoce , aux congréga-
tions religieuses de charité, une dime
vivante , la dîme des générations ; sacri-
fier enfin , dans les régions du pou-
voir, ces mesquines et odieuses luttes
d'ambition et d'amour-propre, pour
s'occuper sérieusement de préparer des
mesures législatives et administratives,
animées de l'esprit du christianisme .-voilà
quelques traits du dévouement, par le-
quel l'aristocratie moderne doit conti-
nuer, dans nos sociétés industrielles , le
dévouement de l'aristocratie militaire
du moyen âge. Il faut le dire, en hono-
rant de grand cœur toutes les excep-
tions, il n'y a encore, dans une pa/tie
très nombreuse de la classe qui gou-
verne, ni l'intelligence de cette mission,
ni la volonté de l'accomplir. Semblable à
une machine dont plusieurs des princi-
paux rouages seraient arrêtés, faute d'im-
pulsion , la société actuelle renferme
une multitude d'hommes, d'ailleurs piiis-
sans et actifs, qui, étrangers ou indiffé-
rens aux croyances religieuses , ne fonc-
tionnent pas dans un but social chré-
tien. Ces rouages arrêtés ou sujets â un
mouveuu'nt désordonné, ne privent pas
seulement la socictc de leur concours
DU DERNIER ÉCRIT DE 31. DE LA MENNAIS.
19
nécessaire ; ils embarrassent , et souvent
même ils paralysent l'action des autres
rouages sociaux : de là une profonde
perturbation, et toutes les souffrances
qu'elle traîne à sa suite.
D'où viendra l'impulsion réparatrice?
D'où soufflera l'esprit de vie qui doit pé-
nétrer , réchauffer celte masse inerte et
froide ? Qui est-ce qui a conservé . qui
est-ce qui possède la tradition de l'an-
tique charité ? D'un côté sont les chré-
tiens réels , avec leur glorieux passé , et
les innombrables œuvres de dévouement
qu'ils entretiennent sur tous les points
du globe ; de l'autre côté , quelques
hommes , transfuges des croyances chré-
tiennes, bien qu'i's veuillent retenir en-
core le nom de chrétiens , et qui se
donnent pour les sauveurs du monde ,
auquel ils n'ont apporté encore que des
paroles stériles , qui n'ont point fait
éclore une seule œuvre empreinte de
l'esprit de sacrifice. Pour accréditer la
mission qu'ils s'attribuent , ils se pré-
sentent comme les vrais successeurs des
premiers chrétiens ; ils nous disent que
le caractère des premiers chrétiens , ef-
facé en nous, revit en eux. Eh bien! nous
acceptons ce terme de comparaison.
Les premiers chrétiens étaient des
hommes d'avenir, mais dans un sens su-
périeur à celui qu'on donne souvent à ce
mot dansle langage du jour. Ils plaçaient
dans le ciel le point d'appui de ce levier
de charité , avec lequel ils soulevaient la
terre. Ils se considéraient comme des
voyageurs, qui, pour arriver à leur pa-
trie, passaient en faisant le bien. Grâces
à Dieu , cet esprit vit et revit sans cesse
dans toutes les générations de lidèles qui
se transmettent les uns aux autres, de
main en main , et de siècle en siècle , le
flambeau divin. Mais, certes, ce n'est pas
là l'esprit qui domine chez les jeunt^s
adeptes du nouveau chrisi ianisme. En gé-
néral, les méditations célestes les occu-
pent fort peu , je crois ; ils sont des hom-
mes du présent, peu scn^ibIes aux con-
solation> mystiques. Ils préparent aux
peupies futurs un indicible bonheur ^
mais la plupart tiennent surtout à c<'
qu'on leur escompte une parliedesjouis-
sarices de l'avenir.
Les premiers chrétiens élaient des
sommes doux et paciiiques. Ils travail-
laicr.l en paix au soulagement des maux,
à la destruction des abus. Ils repous-
saient les réformes violentes, les insu-
bordinations politiques, par sentiment
et par devoir, par esprit d'ordre et d'o-
béissance. Plutôt que de troubler le
moiide, ils savaient pardonner, même à
ceux qui les empêchaient de faire du
bien : leur plus sublime patience était de
supporter avec calme les souffrances de
leur charité. Cette charité priait , aver-
tisiait, tonnait quelquefois, mais ne ru-
gissait pas. Cet esprit se perpétue dans
l'Eglise, de l'aveu de nos adversaires, car
ils l'accusent de lâcheté. Mais, de bonne
foi, qui pourrait reconnaître, dans leurs
appels permanens à l'insurrection , dans
ces vœux impies pour le renversement
de tout l'ordre social existant, les senti-
mens des premiers chréiiens envers les
puissances de ce monde? Qui pourrait
reconnaîtra, dans le langage irritant
avec lequel ils provoquent le soulève-
ment des classes inférieures, les paroles
de consolation et de paix que les pre-
miers chrétiens adressaient aux esclaves
agenouillés devant la croix? Les haran-
gues de Spartacus ne seront jamais le
commentaire de l'épître de saint Paul
sur l'affranchissement d'Ouésime.
Les premiers chrétiens étaient des
hommes es.Nentiellement pratiques. Ils
savaient que le chnstianisuie renfermait
d'inépuisables trésors de bienfai>ance
qu'il verserait sur les générations futu-
res. Mais s'ils ne pouvaient pas réaliser
de leur temps, tous les bienfaits qu'ap-
pelaient leurs vœux et que pressenait
leur foi. ils n'en étaient pas moins ar-
dens à faire tout la bien actuellement
possible , à patiquer la charité d^n» ses
plus huuiblc^ détails. Ils visitaient les
pnsorinit rs . portaient des remèdes et des
consolations aux malades, distribuaient
dî^s auQiônes, semaient obscurément tous
les germes des grandes œuvres, que le
ciel et le temps '.levaient féconder. Les
nouveaux chrétiens ont, pour la plupart
un superbe dédain pour ces minuties de
la charité 5 ils estiment fort les v..sles
spéculations qui embrassent les siècles
fiiluis, et font vraimeiit trop peu de c.is
de ces modestes pratiques de bienfai-
sance qui les attendent à leur jiorle. Les
malheureux du jour trouvent peu d«; sou-
20
L'UNIVERSITÉ
lagement dans les systèmes sur le bon-
heur de l'avenir. Tsous avons conservé,
nous, la vieille charité : imbécilles chré-
tiens, qui avons encore foi au mérite d'un
■verre d'eau donné avec amour!
Les premiers chrétiens étaient des
hommes de charité, parce qu'ils étaient
hommes de prière et de foi. Il ne faut
pas croire qu'il ait suffi au christianisme
d'énoncer le précepte de l'amour frater
nel envers tous les hommes, pour le faire
passer dans la pratique. Est-ce que Marc-
Aurèle et Epiclèle, en proclamant de
belles maximes de morale, ont entraîné
le monde avec elles? Le christianisme n'a
pas seulemet.'t promulgué la loi de cha-
rité; il a donné des forces pour l'accom-
plir. C'est avec ses mystères, son culte,
ses sacremens, qu'il a rendu l'homme
capable, suivant la belle expression de
saint Paul, de faire la écrite avec amour.
Il n'a pas seulement éclairé l'intelli-
gence ; il a nourri le cœur. Qu'avez-vous
îtait de cette nourriture sacrée, apôtres
d'un christianisme sans dogmes et sans
culte? Vous êtes pour les mystères d'a-
mour ce que les iconoclastes étaient
pour les saintes images : là oîi vous avez
passé, le sanctuaire reste froid et vide.
]Son , la tradition de la charité chré-
tienne n'est pas avec vous ; elle est où se
conserve la tradition de la foi. Si notre
action n'accomplit pas encore tous les
CATHOLIQUE.
genres de bien que notre pensée embrasse,
c'est qu'il y a dans le chaos social qui
nous entoure mille obstacles qui arrê-
tent la meilleure volonté, et dont nous
ne sommes pas responsables; c'est aussi
que les préjugés haineux que l'on a ins-
pirés contre nous à une partie du peuple,
la rendent inaccessible encore à notre
influence. Mais les croyances qui nour-
rissent le dévouement , mais l'esprit de
sacrifice , mais la charité active sont
toujours là, soutenant toutes les ancien-
nes œuvres de bienfaisance, en en créant
journellement de nouvelles, attendant
qu'il leur soit permis d'agrandir le cercle
de leurs bienfaits, épiant toutes les idées
pratiques d'amélioration, toutes les vues
utiles, toutes les découvertes, pour s'en
emparer, pour convertir toute science en
amour. L'Eglise est ce qu'elle a toujours
été : elle n'est pas seulement la demeure
paisible de tous les esprits qui se repo-
sent dans l'unité de foi ; elle (st aussi la
grande salle d'asile , l'atelier universel
des bonnes œuvres, où se presse, au
service'de toutes hs souffrances, l'élite
de ces âmes qui forment, à toutes les
époques, l'immortelle aristocratie du dé-
vouement. Le Pape en est le chef : voilà
les véritables affaires de Rome.
L'abbé Ph. Gerbet.
SCIENCES HISTORIQUES.
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.
SEPTIEME LEÇON.
£tal (le la Gaule au moment de l'invasion. — Sé-
nateurs ;;auloi8; Sociétés «le navii^ulion et de
métiers ; Naulcs l'arisieiis ; population des campa-
îjnes. — l'roijrés du cliristianisnio en Gaule ; pre-
mières Eglises. — Saint Urbicus, saint Iliiairo
de Poitiers , saint Martin. — Les deux amans de
ClcrmoDt.
Une poignée de vagabonds , pAtres ,
meurtriers ou esclaves échappés , ayant
bâti quelques bulles sur les collines du
Tibre, s'appela le peuple romain, et dit
qu'il avait bâti la ville étt?rnelle , pour
être la maîtresse de l'univers. Obligé de
repousser l'insuUe et les armes de ses
voisins , il vainquit ; et contre la cou-
tuuicqui avait toujours gouverné le vieux
monde , il s'incorpora les vaincus pour
soutenir sa victoire. Depuis, de conquête
en conquête , il ne cessa de se recruter
des esclaves qu'il avait vendus sur le
champ de bataille ou amenés k la cordo
sur sonforum. L'affranchissement, quand
ils avaient touché le sol de Rome , les
rendait Romains, et ce ramas continuel
de toutes les races vit les rois eux-mêmes
se prosterner devant lui, la tête l'ase ,
en bonnet d'affranchis, et saluant ses
sénateurs du nom de dieux sauveurs (1).
Figure providentielle d'un autre peuple
et d'un autre empire, auxquels il devait
préparer la place sans le savoir. Dès que
les Romains eurent fait leur lâche , un
pauvre pêcheur juif vint poser sa chaire
évangélique en face de la chaire impé-
riale, pour dominer du Vatican le Capi-
to'e et l'univers, urhi et orbi. A sa voix
se forma une faible agrégation de gens
misérables, qui eut à soutenir aussitôt
une guerre acharnée, et qui n'en devint
pas moins un grand peuple. P<?r une
tactique singulière , ce peuple méprisé
trouvait sa force dans ses défaites ; il
s'incorporait les vainqueurs en les affran-
chissant à son tour , mais d'une plus
noble manière , en donnant la liberté
spirituelle aux plus grands coupables
comme aux plus vertueux. Son étendard,
toujours honni et battu , fit de plus ra-
pides conquêtes que l'aigle des légions.
Enfin, les Césars vinrent aussi demander
la faveur de s'agenouiller parmi ces nou-
veaux affranchis; car il n'était plus pos-
sible de méconnaître en eux le nouveau
peuple romain, le vrai royaume éternel;
et de siècle en siècle , nations , grands et
monarques se prosternèrent aux pieds
des successeurs de saint Pierre , comme
lui vicaires et représentant du vrai Dieu
sauveur. Lorsque peu de temps après
ce succès décisif, un empereur apostat
osa le contester et renouveler contre les
chrétiens les premières injures, il ou-
bliait étrangement l'origius; plus réelle-
ment vile de son propre empire et de sa
nation. Un philosophe comme lui , si
studieux d'expliquer par des allégories
les infâmes sottises du paganisme, aurait
dij, ce semble, saisir la comparaison ,
et reconnaître dans Rome païenne le
symbole matériel de Rome chrétienne.
On a droit de s'étonner bien davantage
SCIENCES HISTORIQUES. 21
quand on entend l'ancien lecteur de Ni-
comédie reprocher au chrétien de crier
h tout venant : « Corrupteurs , meur-
K triers, sacrilèges, scélérats de toute
« espèce, approchez hardiment. Point de
« souillure que n'efface à l'instant l'eau
« dont je vais vous laver. En cas de réci-
« dive , vous n'aurez qu'à vous frapper
« la poitrine, vous battre la tête, et je
« vous rendrai aussi purs que la première
« fois (1). » Pouvait- il sensément attri-
buer plus d'efficacité aux rits de purifi-
cation pratiqués par Edcsius et Maxime,
ou au sang des bœufs qu'il immolait avec
profusion ? lui, surtout, qui avait reçu
bi long-temps l'enseignement de l'Eglise
et ses secours spirituels, comment n'a-
vait-i! pas compris et les sacremens et
les doux rayatères de la fâiiséricorde di-
vine?L'orgueil philosophique serait trop
stupide dans une telle méprise sans la
mauvaise foi. Oui, l'Eglise appelait à elle
tous les coupables, tous les sacrilt^ges
pour les purifier. Déjà elle avait par-
couru et dépassé tous Ips chemins de
l'empire pour porter au loia cette bonne
nouvelle. M.^is comme il n'y avait point
pour elle de limites , il fallait que celles
de l'empire tombassent autour d'elle ;
que toutes les frontières fussent brisées
pour la dégager visiblement de toutes
les entraves locales, pour ôler les pré-
ventions de nationalité qui eussent re-
tenu les autres peuples , et pour laisser
l'accès -libre aux affranchis de toutes les
races veis la chaire de saint Pierre , le
centre de l'univers catholique.
L'époque de celte œuvre était venue.
Le plus grand et le plus pieux des em-
pereurs, Théodose, avait rétabli à grand'
peine l'unité impériale , afin que la ruine
en fût plus éclatante : il expira , et ce
fut le signal. Les Barbares du Nord s'é-
branlèrent. Un Goth , poussé , comme il
le dit lui-même , par une volonté sur-
humaine, alla fouler aux pieds le Capi-
tole , opiniâtre dans son idolâtrie, et lui
signifier qu'il n'avait plus rien à pré-
tendre (2). Déjà d'autres hordes germai-
(i)Juvenal, 8-271.
AI) infarai genlem deducis asylo.
Majorum priinus quisquis fuit ille tuorum
Aut pastor fuit, aul illud quod dicercnoio.
(1) Julien , dialogue des Césars.
(2) Socrat. 7-10; Sozom. 9-6. Pondant le sicgo
do Home , par Alaiic , les sénateurs pau-ns essaye-
rai (te didourner le péri! par des cérémouies étrus-
ques et des iuimolatioDj de viciim»*.
22
L'UNIVERSITÉ
nés avaient passé le Rhin , commencé la
destruction des cirques, des théâtres et
des dissipations païennes, avec l'incen-
die et le pillage des cités. Quel était alors
l'élat de la Gaule, et comment s'y est pas-
sée l'invasion ? c'est ce que nous avons
maintenant à considérer. Nulle part ail-
leurs , peut-être^ ce grand événement
n'est plus remarquable , et aucun histo-
rien n'en ayant retracé la vue exacte et
complète , j'essaierai d'y suppléer. Cette
nécessité de restaurer ainsi une époque
ne se représentera que rarement. J'ai
déjà prévenu meslecteursque je ne m'en-
gagerais point dans un récit suivi.
La Gaule, divisée en dix-sept provin-
ces, avait subi la même administration
que tout le reste de l'empire , et n'avait
pas moins à souffrir du despotisme et de
la fiscalité. Cependant sa position géo-
graphique et le caractère de ses habi-
tans lui avaient donné une assez grande
importance. Elle était à la fois frontière
de Germanie et centre de l'occident ro-
main. Quoique les usages, les lois et la
langue de Rome y eussent assez promp-
tement prévalu, les Gaulois conservaient
leur ancienne fierté , de sorte que la
Gaule agit constamment sur les desti-
nées de l'empire. Les Césars y venaient
fréquemment 5 depuis la tétrarchie, l'un
d'eux y résidait presque toujours et peut-
être ce fut le malheur d'Honorius de n'a-
Toir pas préféré au séjour de Milan,
celui de Trêves, de Lutèce ou d'Arles •
la surveillance générale y était plus facile
et plus assurée : l'Italie ne se gardait
que par la Gaule. Aussi trouve-t-on dans
celle contrée une distinction qu'on cher-
cherait vainement ailleurs. Au dessus des
Décurions il y avait dans les principales
villes des sénateurs , qui portaient ce ti-
tre, il est vrai, sans fonctions, ni auto-
rité spéciale, mais non sans avantages
et sans influence. Ils jouissaient de tous
les privilèges des clarissimes ^ ne por-
taient point les charges de la curie, et
dans un temps où les deux sénats de
Rome et de Constanlinople figuraient
encore aux yeux l'ancien conseil de la
république, ce n'était pas i)eu d'Iionneur
pour les cités gauloises que de posséder
des sénateurs. Quoiqu'il dépendît du
prince de créer un sénateur, l'existence
des familles séualoriales de Gaule , et
CATHOLIQUE.
l'illustration de la plupart d'entre elles
avaient vraisemblablement leur origine
dans les coutumes du pays, antérieure-
ment à la conquête romaine. Cette élite
de Gallo-Romains , forcément inactive
sous le nive.ui administratif, réduite à la
seule influence de l'éducation et de la ri-
chesse, avait pourtant plus de consistance
que toute la noblesse impériale. Dans
quelque nullité qu'elle vécût, ce n'était
pas moins une sorte d'aristocratie et l'u-
nique dansl'empire. Nous la reti ouverons
sous les rois barbares. Elle tenait en ef-
fet au pays et par son caractère gaulois
el par une institution qui soutenait en
même temps la classe moyenne , c'est-à-
dire par les corporations de commerce.
Toutes les provinces avaient de ces cor-
porations j mais la Gaule, posée entre
deux mers, sillonnée en sens divers d'un
grand nombre de rivières , voyait son
commerce bien plus florissant , et il
nous reste plus de monumens qui nous
fassent connaître ses corporations et leur
importance. On les désignait comme par-
tout, sous les noms de Nantes ^Navicuiai-
res, Scaphaires j Lenunculaires , qui indi-
quent également des sociétés de naviga-
tion avec de très petites différences ,
impossibles à saisir maintenant. On ap-
pelait ces Nantes encore plus générale-
ment marchands ou négocians. Ces di-
verses associations se distinguaient les
unes des autres par un surnom tiré des
lieux où elles exerçaient leur industrie,
où elles avaient une résidence centrale ;
telles étaient les Nantes An Rhône, de la
Saône , de la Loire , de la Durance , etc.
Elles se composaient toujours de person-
nes honorables, décurions, sévirs, séna-
teurs; la moindre dignité qu'on y pût
acquérir fut celle de chevalier, concédée
par Constantin et confirmée par Julien,
Gratien cl Théodose à tous ceux qui en
faisaient partie. Le code Théodosien con-
tient beaucoup de privilèges accordés à
la condition Aenanteel Aemarchand;c'è-
laie ni des exempt ions de plu sieurs charges
publiqm s et civiles, de tutelle, de dons
gratuits et de quelques impôts. Ils préle-
vaient un droit sur les denrées qu'ils
transportaient. Tous les juges leur de-
vaient protection ; ils avaient des juges
particuliers pour les affaires civiles. Cha-
que corporation possédait, en propriété
commune et inaliénable, des terres, dont
les revenus étaient al'fectés aux dépenses
communes. Chacune avait ses régie -
mens et son organisation légale, son pa-
tron ou curateur, et ses officiers, élus
pour un temps déterminé. Le patron
était toujours choisi au moins parmi les
curiales , souvent parmi les sénateurs.
Les ofliciers du palais seuls ne pouvaient
point participer aux sociétés de com-
merce. Un curiole , pendant l'exercice
du patronage, avait dispense des charges
onéreuses de la curie, quoique d'ordi-
naire il n'usât pas de ce droit; \e patron
èlaii naute lui-même, et partageait les
soins et les profits du commerce. Souvent
même il exerçait le courtage ; cette oc-
cupation, loin de déroger, jouissait d'une
grande considération, et il existe une
inscription érigée en l'honneur d'un eu
rateur , en même temps courtier {allec-
tor ), par les nautes du Rhône et de la
Saône pour sa fidélité dans sa gestion. On
donnait communément la qualification
d'ordre , de corps très honorable [ordo,
sp tendis s iinuw corpus) à ces compagnies ;
et le mot de Consortium indiquait dans
cette communauté d'intérêts et d'action,
un lien plus fort que celui des anciennes
sodalités romaines (1).
Entre ces grandes corporations de la
Gaule, il en faut remarquer une fort sin-
gulière, qui a survécu à toutes les autres,
dont l'organisation propre est demeurée
la base de ses transformations succes-
sives , et semble avoir tiré à soi le centre
administratif de la France moderne. Je
veux parler des Nautes auxquels appar-
tenait la navigation de la Seine et de ses
affluens; ils ne prenaient point leur sur-
nom de leur principale rivière, comme
(1) Voyez dans l'Histoire du droit municipal par
Raynouard , premier chapitre, les diverses inscrip-
tions citées (Paprcs Grutcr, et dans l'histoire do
Paris, par D. Félibien et D. Lobineau , la disser-
tation sur les antiquités ceitifiues , et la dissertation
sur l'origine de l'Ilôtel-de^Viile de Paris , par Leroy.
Raynouard n'a pas songé au travail des deux béné-
dictins dont il eût pu se servir utilement. Souvent
on néglige , par un certain zélo d'érudition , des
recherches déjà faites pour les faire plus péniblement
ou d'une manière moins complète. De là aussi quel-
ques publications qui no sont guère neuves que
pour leur auteur, (^'est le principal défaut des Éludes
Historiques , de M. de Chateaubriand , ouvrage qui
ne répondfpoint à uu si grand nom.
SCIENCES HISTORIQUES. 23
les autres sociétés de ce genre, ni même
du lieu de leur résidence, Lutèce, mais
de leur petite nationalité ; ils s'appelaient
les Nautes parisiens {Nautœ Parisiaci)^
Tous les habitans de Lyon ou de Is'antes
n'étaient point Nautes du Rhône et de
la Loire ; la cité et la société de com-
merce formaient deux corps très dis-
tincts et indépendans l'un de l'autre j au
contraire , il n'y avait d'habitans de Lu-
tèce que les Nautes; la ville et l'associa-
tion étaient une même chose. On sait
combien ils résistèrent à César et à son
lieutenant Labienus ; ils fournirent 8000
hommes à la ligue Gauloise qui assiégea
César devant Alésia. Traités en peuple
conquis, non en alliés, après la victoire,
ils eurent à payer le tribut. Les Romains
bâtirent à la tête de leur pont une forte-
resse , qui devint par la suite le grand
Chdtelet à l'extrémité du pont au Change.
Les Parisiens n'eurent point d'organisa-
tion municipale ; et quand on les eût
traités en alliés, on n'eût pas fait autre-
ment, parce que la prospérité de la ville
tenait à son commerce, et que pour l'in-
térêt de la province et des finances ro-
maines , on n'y devait rien changer. Ils
eurent seulement un défenseur , comme
les autres cités, et ce défenseur fut tou-
jours choisi parmi les Nautes. Les Pari-
siens restèrent donc nécessairemetit ce
qu'ils étaient, une grande confédération
marchande. Ils continuèrent de posséder
des domaines communs ; parmi ces biens-
fonds était compris tout le terrain qui
s'étendait de l'ancien port Saint Jacques
au port Saint-Michel, ce qu'on appelait
encore, sous Louis VII, le Clos-aux-Dour-
geois. Ils gardèrent comme auparavant
leur administration intérieure , entière-
ment réglée sur leur vie de négoce; et dans
la forteresse romaine , la salle même qui
portait pour inscription : Tributuni Cœ-
sai-is, où l'on acquittait les péages et le
tribut, servait aux délibérations admi-
nistratives des Nautes, sous le litre de
Loculoriunt Civiuni ; depuis ce fut le
Parloir-aux- Bourgeois. Une inscription
du temps de l'empereur Tibère atteste ii
cette époque l'état florissant du corps
des Nautes ou de la cite de Paris. Des
faubourgs s'ajoutèrent du côté du midi ,
sur la rive gauche de la Seine ; il y avait
de ce côté un palais impérial, un champ
24
L'UNIVERSITÉ
de Mars ou d'exercice militaire ; ces mo-
iiumens et les thermes dont il subsiste
de curieux vestiges dans lu rue de la
Harpe sont présumés antérieurs à la ré-
sidence de Julien (1).
Autour de ces grandes et nobles socié-
tés se groupaient naturellement des cor-
porations inférieures d'ouvriers divers ,
que les Nantes employaient 5 on trouve
mentionnées celles des rouliers et des
peseurs. On sait de plus que les artisans
et les petits marchands étaient con-
stitués en corps de métiers depuis
Alexandre Sévère (2). Toute cette masse
d'industrie subalterne formait propre-
ment le peuple des villes et appuyait le
haut commerce , qui lui communiquait
son activité et sa prospérité.
La seule population des campagnes
n'entrait point dans cette communauté
d'intérêts , et demeurait reléguée dans
la culture des terres, sous le poids des
corvées et des exactions. Aussi toujours
mécontente , elle s'efforçait souvent de
se délivrer. Les troubles de l'empire par
les usurpationsmilitaires des Trente Ty-
rans avaient favorisé leurs tentatives
d'indépendance. Vers cette époque com-
mença l'insurrection des Bagaudes ou
Confédérés (3j, qui devint assez formi-
dable pour nécessiter une expédition de
l'empereur Maximien. Ils avaient deux
chefs , Elianus et Amandus, que quel-
ques auteurs ont regardés à tort comme
chrétiens , et qui prirent la pourpre.
Comme il arrive toujours quand une mul-
titude se soulève pour se faire justice,
ils ne vivaient que de brigandage , et fu-
ient un moment le fléau de leur pays.
(1) Voyez Felibien, aux mêmes documens cités.
(2) Lamprid. Alex. Sev. 55. M. Guizol, première
leçon, parle de la population inférieure des mar-
cliands et des artisans, devenue libre au ii-^ siècle
par une révolution lente et insensible. Ce passage
de Lanipride n'explique pas, mais constate, un
chaDgeraenl 1res sensible au commencement du
S» siècle. Une lettre de Pline le jeune et une réponse
de Trajan , touchant une association A''uuvriers à
établir dans Mcomédie, pour éteindre les incendies,
donnent une indication beaucoup plus ancienne. Il
y avait d''aillcurs certainement des sodalités ou
corps d'artisans sous la république , et leur rétablis-
sement n'est insensible (|uc depuis Auguste jusqu'au
gouvernement d'Alexandre Sévère.
(5) Hu mot celtique Bagat ou Jiacad, troupo,
ligoe. Uucangc, Gloii.
CATHOLIQUE,
Autun eut un siège terrible à soutenir
contre eux. Maximien les tailla en piè-
ces. Leurs dernières troupes se défendi-
rent encore dans une presqu'île de la
Marne, à une lieue de Paris, oîi César
avait bâti une forteresse, qui conserva
long-temps de leur résistance le nom de
fort des Bagaudes ( Castrum Bagadau-
runij Saint - Maur - des - Fossés. ) Dioclé-
tien , pour prévenir désormais un pareil
danger , ordonna de ne rien exiger des
paysans quand ils auraient acquitté leur
capitation et leurs fournitures de vivres.
Médiocre adoucissement qui, laissant sur
eux exclusivement la capitation , les re-
tenait dans un abaissement légal et éta-
blissait la servitude de la glèbe (1). Ja-
mais aussi ne furent-iis complètement
soumis , et tous les usurpateurs trou-
vaient toujours parmi les pâtres et les
colons de quoi grossir leurs armées.
Cette race malheureuse eût fini par être
broyée dans l'affaissement et la chute de
l'empire. Les classes supérieures, qui s'en
séparaient dédaigneusement , ne pou-
vaient pas mieux se préserver elles-mêmes
par leurs privilèges; mais le Christia-
nisme était venu d'avance au secours des
uns et des autres. En Gaule , comme
partout , il convertit d'abord la classe
moyenne , puis les grands dont il liL
une véritable aristocratie , une aristo-
cratie de charité , qui devait affermir
le peuple et gagner les paysans. Il est
certain que le Christianisme pénétra en
Gaule dès le temps des apôtres. L'Eglise
de Vienne fut fondée par saint Crescent,
disciple de saint Paul , et celle d'Arles
par saint Trophime, que saint Pierre en-
voya. Un peu plus lard, saint Pothin ,
disciple de saint Polycarpe, et qui dut
partir aussi de Rome , posa son siège
épiscopal à Lyon. Il paraît que l'Evan-
gile ne demeura pas inconnu au reste
de la Gaule. Cependant , les progrès en
furent très lents et très peu sensibles ,
et l'on ne peut guère constater que la
formation des églises de Langres , de
Dijon , de Besançon et de Valence , jus-
qu'à l'époque de la mission de saint Denis
et de ses compagnons , vers 250, Là ,
(1) Panei;. vet. 1-4, 7-4 ; Vict. 59; Eutrop. 9-13
Naudcl , des changcraens opérés dans l'admiulglrat.
impér. 1' partie , art. 6.
commencèrent les évêchés de Paris , de
Tours, de Clermont, Limoges, Avignon,
]\arbonne , Béziers , Toulouse , d'où la
prédication ra} onnantentoussens, étoila
les Gaules de nouvelles communautés ca-
tholiques, «Un disciple de ces premiers
« évoques, Ursinus, étant allé à Bour-
« ges, y annonça le Sauveur. Quelques
« croyans ordonnés clercs apprirent le
« chant des psaumes , les solennités du
« culte et la manière de construire une
« église. Comme ils avaient peu de res-
« sources pour bâtir , ils demandèrent
tt à un des habitans sa maison pour en
« faire une église • mais les sénateurs
K et les principaux citoyens de la ville
u étaient alors attachés aux cérémonies
K idolâtres-. Ceux qui avaient reçu la foi
« étaient pauvres ; et n'ayant point
« obtenu la maison , ils s'adressèrent à
« un certain Léocadius , sénateur, un
K des premiers de la Gaule et de la fa-
it mille de Vettius Epagathus, qui avait
« souffert la mort à Lyon pour le nom
« de Jésus-Christ. Quand ils lui eurent
ï exposé leur demande et la foi chré-
« tienne , il répondit : Si la maison que
« j'ai àBourges était bonne pour cet usa-
« ge , je ne refuserais pas de la donner,
et A ces mots , ils se jettent à ses pieds ,
« lui offrent trois cents pièces d'or avec
« un plat d'argent, en l'assurant que
« cette maison est fort convenable. Alors
« Léocadius ayant pris trois pièces d'or
« en signe d'accord , et rendant le sur-
et plus , renonça aux idoles , se lit chré-
« tien etchangea sa maison en église (1). »
Ainsi de proche en proche se commu-
niquait la foi. Dans l'intervalle d'un demi-
siècle , il s'éleva environ soixante évè-
chés nouveaux en Gaule , et ce nombre
s'accrut encore dans le siècle suivant.
INulle part après Rome la religion ne fut
plus éclatante et aussi ferme. L'hércsie
n'y pouvait prendre pied ; les gnostiques,
lesnovatiens, les donatistes, les ariens,
les priscillanistes tentèrent inutilement
de s'y cantonner. Même avant qu'on eiit
la facilité de tenir des conciles , la dis-
cipline apostolique s'y était maintenue
intacte, et rien n'était mieux observé que
le célibat ecclésiastique. Saint Urbicus ,
(*) Grég. de Tours , de glor. coofess. «0, Uist.
ecclég. FraDcor. 1-29.
SCIENCES HISTORIQUES. 25
sénateur converti , avait succédé à saint
Strémonius sur le siège de Clermont. «Il
K avait une épouse qui , selon la coutume
K ecclésiastique , s'était sépariie de l'ha-
« bitation sacerdotale, et menait une vie
a pieuse : tous deux s'adonnaient h la
« prière , aux aumônes et aux bonnes
« œuvres. Comme ils vivaient ainsi , la
« malignité de l'ennemi, qui est toujours
« envieux de la sainteté , attaqua la fera-
« me, et, l'enflammant de concupiscence
« pour son mari , en fit une nouvelle
« Eve ; car, emportée par la passion, et
« couverte des ténèbres du péché, elle
K se rendit à la maison épiscopale dans
« les ténèbres de la nuit. Trouvant tout
« fermé , elle commence à frapper à la
« porte , en ajoutant de telles paroles :
« Evêque, ne t'éveilleras-tu pas ? n'ou-
« vriras tu pas ta porte ? pourquoi raé-
« prises -tu ton épouse ? pourquoi ne
« prétes-îu pas l'oreille aux préceptes
« de Paul ? car il a écrit : Prévenez l'un
« à l'autre , de peur que Satan ne vous
« tente. Yoici que je reviens vers toi ,
« non pas vers un étranger , mais vers
K mon mari. En écoutant de semblables
« raisons long-temps répétées , la reli-
« gioîi du prêtre s'attiédit- il reçut sa
« femme dans sa chambre et dans sa cou-
« che , et ensuite il la congédia. Alors ,
« revenu à lui - même un peu tard , et
« affligé de son crime , il se rendit dans
« un monastère de son diocèse pour faire
« pénitence. Après avoir efface sa faute
« par ses gémissemens et ses larmes , il
« revint dans sa ville. Ayant accompli le
« cours de sa vie , il sortit de ce monde
« (292). Sa femme ayant conçu , il lui
« était né une fille, qui passa ses jours
« dans la vie religieuse (1), » On voit que
l'Eglise de Gaule n'avait pas attendu le
neuvième canon d'Ancyre , le premier
de Kéocésarée, le troisième de Isiciie, ni
ses proprts conciles, pour garder les
saintes règles. Saint Phœbadius d'Agen ,
saint llilaire de Poitiers, soutinrentla foi
par leurs écrits comme par leurs exem-
ples. Alors les empereurs s'honoraient
du nom de Chrétiens j et ce dut être
aux peuples une nouveauté aussi agréa-
ble qu'étrange , d'entendre les évêques
parler le même langage aux princes qu'à
(l)Grég. de Tours, hi«t. 1-3».
20
L'UNIVERSITÉ
la foule , les rappeler au devoir comme
le dernier de leurs sujets et r(:sister à
leurs injustices. « Il est temps de par-
« 1er,» écrivait s«int Hilaire à Constance
qui favorisait les odieuses menées des
Ariens; «se taire plus long-temps, ce
« ne serait plus modération , mais la-
it chcté... Si j'avance quelque f<iu^seté ,
« qu« je sois regardé comme un infâme
« calomniateur ; m-^is si manifestement
« je ne dis que la vérité, je n'outrepasse
« point une sainte et apostolique liberté...
« Loup ravissant , nous voyons ta peau
« de brebis. Tu ornes le sanctuaire de
« l'or de la république ; tu donnes à Dieu
« des biens enlevés aux églises ou acquis
« par l'exaction : tu reçois les évoques
« avec le baiser dont Judas a trahi Jésus-
« Christ ; tu baisses la tête pour rece-
« voir leur bénédiction, quand tu foules
« aux pieds leur foi... ; tu leur remets la
« capitation que Jésus-Christ paya pour
a éviter le scandale. Voilà la peau de bre-
« bis : voyons les actions du loup (I).»
On conçoit que les petits vers d'Ausone ,
les déclamations des rhéteurs et les mo-
notones adulations des panégyristes ,
commençassent à paraître bien fades au-
présde cetteénergie. Lescitoyens décou-
ragés apprenaient par là qu'ils avaient
au besoin de véritables appuis , plus so-
lides que les défenseurs officiels des mu-
nicipes. Bientôt saint Martin, la lumière
des Gaules , sans se rebuter par la gros-
sière obstination des paysans , alla leur
montrer la vérité , qui n'était pas moins
destinée pour eux , et il commença de
les éclairer par l'autorité de son zèle et
de sa charité ardente. En même temps ,
il montrait la perfection du désintéres-
sement dans son monastère de Ligugey,
où des pauvres volontaires, quittant quel-
quefois même une grande fortune, me-
naient sous sa conduite une vie d'absti-
nence et de travail , copiant des livres
pour l'inslruction d'autrui. et cherchant
surtout la leur dans la prière et la con-
templation, f Aussi plusieurs y furent
« choisis pour l'épiscopatj car, quelle
« était l'église qui ne désirAt pas tirer
« son évêque du monastère de saint I\Iar-
« tin (2) ! » Quoique la vie cénobitique
(1) llilar. coiil. C<)n>l. 1 , (i, 10.
(!i) Sulp. Sev. vit» Mari. 7; Gré(;. do Touri ,
hist. l-5«.
CATHOLIQUE.
fût déjà essayée en Gaule , on peut dire
que ce fut saint IMartin qui l'y établit. Il
fonda plusieurs monastères. De fervens
émulateurs, comme saint Honoratus dans
son ermitage de Lerins , multiplièrent
ces pieux asiles, et assurèrent à la vertu,
à la science , au malheur, un refuge qui
allait devenir plus précieux encore dans
l'invasion.
J'ai cité les exemples éminens ; toute-
fois, quelque puissance qu'ait manifestée
en eux le Christianisme , on se trompe-
rait si on pensait l'y voir tout entière.
Leur part est grande sans doute dans les
premiers fruits que la Gaule rendit à la
loi évangélique ; mais à côté d'eux et
hors même du rayonnement de leur zèle,
se révèlent d'autres mérites non moins
admirables et non moins efficaces peut-
être dans l'obscurité qui les cachait sou-
vent à leurs contemporains comme à
nous. Les vertus les plus difficiles deve-
naient en quelque sorte communes. Lors-
que l'épiscopat , maintenant tranquille
et révéré . commençait en Orient de ten-
ter l'ambition , en Gaule on en fuyait les
devoirs et les honneurs comme un dan-
ger plus redoutable que la persécution.
On avait usé d'artifice pour attirer saint
Martin à Tours , après la mort de l'évê-
que saint Lidorius. Leshabitans s'étaient
disposés sur la route à son arrivée de
manière qu'il ne pût échapper. On le
conduisit sous bonne garde dans la ville
pour le faire élire (371). Trois ans après ,
le premier concile de Valence nous ap-
prend un singulier moyen de résistance
imaginé pour se tirer même d'une pa-
reille surprise ; c'était de s'accuser de
quelque crime. Le quatrième canon de
ce concile défendit d'ordonner évoques
ceux qui s'accuseraient ainsi, parce que
s'ils n'avaient point commis de crime ,
ils étaient du moins coupables d'avoir
menti pour s'accuser. Acceptus, élu dans
le moment même à Fréjus, réussit par
un pareil mensonge, aidé de ce décret,
à rendre nulle son élection. Celui qui le
remplaça n'en fut pas moins un saint
évêque 1). Les saints évêques , en effet,
ne pouvaient manquer alors en Gaule ,
et il y en avait un grand nombre au corn-
ai) Lonj-fleval , liist. do l'Eglise gatlic. liv. 2 ;'.^Vie
de lainl Martin , 7 ; Episl. concil. valent.
SCIENCES HISTORIQUES.
mencement du cinquième siècle. Les plus
célèbres sontrBricius (saint Brice), suc-
cesseur de saint Martin ; à Rouen, Yic-
tricius ,• à Bordeaux , Amandus , succes-
seur de Delpliinius ; Evre , à Toul ;
Anianus (saint Aignan) , à Orléans ; Mar-
cel , à Paris ; Exupère , à Toulouse.
Parmi les simples fidèles, l'esprit de
foi produisait des merveilles semblables.
Deux époux, Paulin et Thérasia , renon
çaient à tous les avantages de la plus
haute illustration , de leurs immenses
richesses , au bonheur même de la plus
douce union , pour la pauvreté et la soli-
tude religieuse. Ausone, l'ancien maître
et l'ami de Paulin , n'y comprenait rien.
Ce voluptueux varsificateur, demi-païen
encore, qui jouissait si délicieusement
de ce qu'il appelait sa petite villa, son pe-
tit héritage j deux cents arpens de terres
labourables , autant en forêt , cent ar-
pens de vignoble et cinquante en prai-
ries (1), s'étonnait que Paulin pût se
dessaisir d«s magnifiques domaines, des
Etats qu'avaient possédés ses pères. Il
semble s'en prendre d'abord à Thérasia :
ensuite il met en usage toutes ses finesses
d« style pour le dissuader. Ses regrets,
entortillés d'esprit et de verbiage mytho-
logique , sont bien peu touchans, malgré
' toute leur sincérité. Paulin lui répondit
^ enfin 5 et en lui témoignant toute sa re-
connaissance pour ses anciennts leçons
et son amitié, il réfutait ses faibles rail-
leries contre la vie monastique , et après
avoir vanté les esp('rances pour lesquelles
il abandonnait des biens périssables , il
terminait d'un ton doux et ferme : « Si
« tu approuves ma résolution , félicite
« ton ami de ses espérancts ,• si tu ne
« l'approuves pas, permets qu'il se con-
« tente de l'approbation de J.-C. (2). »
Sulpice Sévère et sa femme , dans une
situation brillante aussi et dans la fleur
de l'âge, imitèrent presque aussitôt Pau-
lin et Thérasia, auxquels ils étaient unis
d'affection. Cette noble ferveur se ré-
pandait d'elle - même. D'autres époux
27
(1) Auson. idyll. 3 , et episl. de 21 ù 20.
24 : Mo sparsain raplamque domuin , laceralaquc
centum
Per dominos, veteris Paulin! régna fleamus.
et 23: Si proili, Pauline, limes , noslra;(iue vereris
Crimcn amicilio), Taaaquil lua ncicial islud.
(1) Paulin , epist. i. ad Ausou.
essayaient de s'y élever sans désunir leur
vie ; de riches veuves ne songeaient plus
qu'à profitsr de leur liberté pour étudier
les saintes Ecritures; et saint Jérôme,
de sa solitude de Bethléem , les encou-
rageait de ses conseils (1), Si quelque
chose peut ajouter encore à l'idée de la
foi vive qui florissail alors en Gaule ,
c'est le gracieux récit que Grégoire de
Toursnousalaissé du pieuxaccord de per-
fection conclu entre deux jeunes époux
de Clermont, le jour même de leurs no-
ces. Vers ce même temps , «Injuriosus,
« l'un des sénateurs Arvernes, demanda
« en mariage une jeune fille aussi riche
« que lui Leurs pères n'avaient pas
< d'autres enfans. Le jour fixé pour les
« noces , la solennité accomplie , les
« deux époux se mirent , selon la cou-
« tume, dans un même lit. Mais la jeune
K fille, profondément contristée, setour-
« nanl vers le mur, pleurait amèrement.
« Aussitôt le jeune mari : Pourquoi t'af-
« fliges-tu ? dis-le moi , je t'en prie ; et
K comme elle se taisait , il ajoute : Je
« t'en conjure par Jésus-Christ , Fils de
« Dieu; sois assez sage pour m'apprendre
« le sujet de ta douleur. Alors, elle se
« retourna vers lui , et lui dit : Quand
« je pleurerais tous les jours de ma vie,
« je n'aurais pas assez de larmes pour
« adoucir l'immense douleur de mon
« cœur. J'avais résolu de conserver à
« Jésus-Christ mon pauvre corps intact;
« mais, pour mon malheur, je me vois
c< délaissée de lui, à ne pouvoir ac-
« complir ce que je .voulais; et ce que
(c j'avais gardé depuis le commencement
« de ma vie , je le perds à ce dernier
« jour que je n'aurais pas dû voir. Me
« voilà donc délaissée par le Christ im-
« mortel , qui me promettait pour dot
« le paradis , donnée pour épouse à un
« homme mortel; et au lieu de roses in-
« corruptibles, des roses périssables me
« parent ou plutôt m'enlaidissent. Et
a qnandje devais sur ce quadruple fleuve
« de l'Agneau revêtir la robe de pureté ,
« ce vêlement m'est imposé comme un
•( fardeau et non comme un ornement.
« Mais pourquoi tant de paroles ? Infor-
V tunée ! qui devais obtenir les cieux, je
« suis plongée aujourd'hui dans l'abime.
(1) Uieron. episl. de 89 à 92.
28 L'UNIVERSITÉ
K Oh ! si c'était là ma destinée , pour-
ce quoi le premier jour de ma vie n'en
« fut-il pas la fin ? oh ! si j'étais entrée
« dans la porte de la mort avant qu'on
« m'eût nourrie de lait ! oh ! si les bai-
« sers de mes bonnes nourrices m'eus-
« sent été prodigués dans le cercueil !
« Tous les plaisirs de la terre me font
« horreur , parce que je considère les
« mains du Rédempteur percées pour le
« salut du monde. Je ne regarde plus
« les diadèmes étincelans de pierreries ,
« lorsque je pense à cette couronne d'é-
« pines. J'ai à dégoût tes vastes domaines
« étendus au loin , parce que je désire
« l'aménité du paradis. Tes beaux édi-
« fices me déplaisent, quand je regarde
f le Seigneur assis au dessus des astres.
« A ces paroles , accompagnées d'abon-
« dantes larmes, le jeune homme, tou-
« ché de compassion , répondit : Pv'os
« pères , les plus nobles d'entre les
« Arvernes , n'ont que nous , et ils
H ont voulu nous unir pour perpétuer
« leur famille , afin que quand ils ne
« seront plus , un étranger ne succédât
« point à leur hérilage. Elle reprit : Le
« monde n'est rien, les richesses ne sont
« riiin , la pompe de ce siècle n'est rien,
« la vie dont nous jouissons n'est rien :
« mais la vie qu'il faut chercher, c'est
« celle qui ne se ferme point à la mort;
« qu'aucun mal ne peut interrompre ,
« aucun accident finir- où l'homme,
« demeurant dans une béatitude éter-
« nelle, vit d'une lumière sans fin,- et ce
« qui est plus grand que tout cela , où
« jouissant de la présence de Dieu môme,
« dans une perpétuelle contemplation, et
u changea l'état des anges, il goûte une
K joie impérissable. Tes douces paroles,
« dit le jeune époux , ont fait briller à
« mes yeux la magnifique splendeur de
« la vie éternelle. Si tu veux donc rcnon-
« cer aux désirs sensuels, je partagerai
« ta résolution. Elle répondit : Il est dif-
CATHOLIQUE.
« ficile aux hommes d'accorder cela aux
« femmes. Cependant, si tu fais que nous
« passions intacts dans le siècle, je te
« donnerai une part de la dot que m'a
« promise mon fiancé, mon Seigneur
« Jésus-Christ, à qui je me suis consacrée
« comme servante et comme épouse.
« Alors le jeune homme, armé du signe de
« croix , dit : Je ferai ce que tu me pro-
<t poses ; et tous deux s'étant donné la
« main, ils s'endormirent. Depuis, du-
« rant de longues années, reposant dans
K la même couche , ils vécurent avec une
« chasteté admirable. Ce qui fut bien
« manifeste à leur mort; car, le temps
« d'épreuve étant fini, l'épouse s'en alla
« vers le Christ; et comme l'époux, rem-
« plissant les devoirs funèbres, la dépo-
« sait dans le tombeau , il dit : Je le
« rends grâces. Seigneur éternel, notre
« Dieu, de ce que je remets à ta miséri-
« corde ce trésor sans lâche , comme tu
« me l'as confié. A quoi elle répondit,
<t en souriant : Pourquoi dis-tu ce qu'on
« ne te demande pas ? Il la suivit peu de
« temps après. Comme leurs tombeaux
« avaient été placés contre des murs dif-
K férens, il apparut un nouveau mirâcle
« pour manifester encore leur chasteté ;
« car le peuple revenant le lendemain ,
« trouva rapprochées ces tombes qu'on
ft avait mises à une assez grande distance
V l'une de l'autre , afin que la sépulture
« ne séparât pas les corps de ceux que le
« ciel réunissait. Les habitans du lieu les
« ont appelés jusqu'à ce jour les Deux-
« Amans (t). » Dans l'égHse de saint Illy-
dius , vulgairement saint Allyre , à Cler-
monl , une même tombe, qui renferme
les corps des deux époux, porte les noms
dCInjuriosus et de Scholastica.
Edouard Dumoist.
(i) Grég. de Tours, Uist., 1-42.
LETTRES ET ARTS.
2d
LETTRES ET ARTS.
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE
DES PREMIERS CHRÉTIENS.
CINQUIÈME LEÇON.
Vue de Rome. -^ Impressions produites par ses
Monumens. — Tableau (jénéral des Cata-
combes.
Aspect des deserti , caractère de la campagne ro-
maine , églises et palais de Rome , obélisques ,
fontaines, ruines. — Topographie des catacombes,
leur origine, leur plan, résumé de leur histoire.
O Roma nobilis , orbis et domina
Cunctarum urbium excellentissima,
Roseo martyrum sanguine rubea ,
Albis et virginum liliis candida ,
Salutem dicimus tibi ! per omnia
Te benedicimuï , salve , per saecula !
( Hymne Chrét. »xlr. d'un manmc.
du Yalican. J
Réellement, si l'homme est 'vieux et
fatigué de la vie, ti comme un oiseau
de passage il veut aller chercher des
régions plus chaudes , sMl soupire vers
le silence et la paix contemplative , il
ne peut nulle part s'abattre mieux
qu'ici. Nul lieu dans l'univers ne pré-
sente au pèlerin un refuge mieux placé
à l'embranchement de toutes les routes
humaines. Nulle grande cité- n'est
pleine d'un recueillement aussi pro-
fond que l'ermitage de Rome.
f Von der llagen, Briefe au$ der
fremde indie heim , t. iv. )
Voilà donc Rome ! la ville sainte, la
cité des ruines et des renouvellemens,
où toujours tout est venu s'accomplir !
Immense et solitaire au milieu de celte
Arabie déserte qu'on appelle le ]..alium ,
ne daignant pas reblancliir son sépulcre,
elle est couchée entre Saint-Picrro et le
Colisée , la reine des morts de tous les
&ges.
Voyez-vous ces chars poudreux et su-
perbes qui passent rapidement sur les
chemins des consuls? faisant retentir les
pavés éternels des voies Appia, Salaria ,
Flaminia ; ils apportent des Gaules et de
la Germanie, ou des fanges glacées de la
Sarraatie, les Barbares devenus maîtres
du monde par le sabre ou la science, et
qui viennent contempler Rome tombée.
Çà et là , le long de la triste route , quel-
que pin ombellifère, seul ornement du
paysage , auprès d'une villa délaissée ,
s'élève majestueusement sur la colline;
par intervalle de longues rangées de
mornes tombeaux , creusés dans le roc
vif, ou construits en brique avec des re-
vétemens de marbre disparus, voilà tout
ce qui annonce l'approche de la grande
cité, réduite au silence et au repos.
Il semble que celte vieille terre satur-
nienne se soit lassée de population ,
comme elle s'est lassée de gloire , et
qu'elle ait voulu redevenir un désert pri-
mitif, A peine si d'heure en heure lo
voyageur rencontre une figure vivante
d'ordinaire quelque pâtre armé de la
longue lance antique, et qui chemine
lentement sur ces puissantes voies de ses
pères, où toute l'humanité a roulé deux
mille ans , piais où plus rien ne se remue
que les troupeaux de bœufs, suivis par
leurs nomades bergers ; mais ces bœufs
du moins ont conservé toute leur beauté
virgilienne. Quand on les voit endormis
au pied d'un tombeau, sous les feux d'un
ardent soleil , leurs grands yeux fermés,
projetant vers vous, comme un arc im-
mense , l'ombre immobile de leurs cor-
nes , dessinées dans de si grandioses et si
harmonieuses proportions, l'imagination
exailée par leur beauté se figure contem-
pler des taureaux de Phidias sculptés sur
un monument hellénique. Immédiate-
ment après, le chemin s'enfonce de nou-
veau pour plusieurs milles dans la soli-
tude ; quelquefois un cavalier traverse
devant vous la voie au galop, et fen4
comme la flèche le désert.
30 L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE
Enfin voilà les aqueducs qui commen-
cent à filer leurs longues rangées d'ar-
cades : comme ils baissent la tête, eux
qui jadis si fiers arrivaient à Kome
apportant j dit Chîiteaubriand , les eaux
au peuple roi sur des arcs de triomphe.
Découvrez -vous le dôme de Saint-
Pierre, qui surgit à l'horizon derrière
tous ces tombeaux du désert , comme s'il
était lui-même le couronnement d'un
dernier sépulcre ! Mais à mesure qu'on
approche, il monte , comme dans l'his-
toire l'immortelle papauté au sortir des
catacombes. Oui, il faut l'admirer, la co-
lossale coupole ; de loin surtout il semble
qu'elle va dominer le monde, pareille à
la tiare de ses pontifes.
A deux milles de Rome l'antique Ponte-
Molle , où le paganisme fut vaincu avec
Maxence, et dont les arches et les piles
sont encore telles que les fit l'édile Mil-
Tius, annonce bien par toutes ses statues
de marbre blanc la capitale des arts.
Allemands, Anglais, Français, arrivant
de leur pays , s'y rencontrent pour en-
trer dans la ville. Près de ce pont , l'un
deslieuxlesplus historiques qui existent,
oîi furent arrêtés les complices de Cali-
lina par l'orateur romain , où Pompée
et Lépide conférèrent pour le partage du
inonde, où JNéron se livrait à ses orgies
nocturnes, où triompha Constantin, et
qui fut orné sous INapoléon d'un arc
triomphal ; on montre dans la verdoyante
vallée le champ que labourait Quintus
Cincinnatus de ses mains dictatoriales.
Il est près du Tibre! Ainsi ce torrent,
c'est le Tibre ; qu'il est triste sous ses
roseaux! qu'il s'est léiréci ce fleuve sa-
cré des nations ! ses eaux ont baissé
comme l'esclavage.
Déjà Rome est apparue, ou du moins
on en dislingue la place à la croix d'or
qui brille au dessus de Saint-Pierre, dans
l'azur bleu du ciel ; mais aperçue ainsi du
mili(!u des bruyères et des landes, elle
semble une oasis de monumens restée
dans un désert.
Approchons ! la ville se dresse avec ses
cou|)oles, ses toiirs sans nornlre et son
grand dôme encadré derrière les cou-
ronnes de cyprès du IMonle-i\l^l io , et les
forêts de sapins des villa Porghèsc et
Ludovisi. Voila ces remparts noircis et
crénelés qui tombent depuis les Oolhs!
il s'en écroule un peu chaque jour, de-
puis seize siècles, et ils sont encore de-
bout. Yoilà la porte Angélique et la
porte du Peuple ] la charmante villa Ma-
dama toute peinte par Raphaël, s'incline
sur vous du haut du coteau de Marins;
elle a deux siècles, et d^jà c'est une
ruine. Dans cette ville où est venu Sa-
turne fatigué s'asseoir sur ses ailes bri-
sées, toutdevient rapidement débris; les
monumens croulent comme ceux des
Césars. Ici on ne compte plus le temps.
Youlez-vous embrasser dans leur en-
semble les formes et les contours de la
grande cité? Montez au Palais de France,
qui est comme le Capiiole de la ville mo-
derne; élevez-vous jusqu'au sommet du
Monte-Mario ; do là l'œil plonge dans un
chaos de monumens. On suit à la trace
de ses murs l'ancienne Rome couchée
sur les sept collines des augures. On la
voit prolonger sous l'horizon ses ruines
vers la mer, comme une immense né-
cropole , tandis que plus près de soi est
la Rome moderne qui , adossée aux gi-
gantesques débris des Sept-Monts, est
presque tout entière descendue dans la
plaine et la vallée, suivant ce que dit
la Sagesse , que tout orgueilleux sera
abaissé. Les célèbres collines, dont les
iiiter-jnonts sont à moitié comblés, ne
s'élèvent plus que de quelques cent pieds
au dessus du Tibre , et rangées autour
du Palatin, berceau de Rtimulus et des
Augustes , elles semblent l'adorer. Mais
plus rebelles , l'Aventin , premier foyer
des peuples vaincus, et l'EsquILin, sé-
pulture des esclaves, détournent leur
tête du Capiiole, et paraissent vouloir
fuir au désert; tandis qu'environné de
ses relranchemens étrusques, le lier Ja-
nicule sur la rive opposée , manoir de
l'aristocratie moderne, élève dédaigneu-
sement sa cime au dessus du \atican, et
cache ses racines sous les barques du port
nommé Ripa-Grande. Il est assez singu-
lier que Rome antique ouvrait presque
toutes ses portes sur l'orient, en formant
un demi-cercle ou arc , dont le Tibre
était la corde , et que Rome chrétienne,
au contraire, dessine un triangle informe
tlont la pointe est à la porte du Peuple,
ouverte sur roccidenl tt lesGauhs.
Maintenant descendons dans la ville
des ruine» anci(;uiies et juodcnics , plou-;
LETTRES ET ARTS.
31
geons-nous dans ce sanctuaire de l'his-
toire du passé , où tout dort, vertus et
crimes, esclaves et rois, martyrs et Cé-
sars, où tout proclame les oppressions,
les injustices, les douleurs de cette terre,
la nécessité d'une autre vie. Des laby-
rinthes de rues pauvres , bordées de mai-
sons basses et malsaines, qui çà et là
aboutissent à quelque supeibe palais,-
des boutiques mesquines étalant surtout
des provisions de bouche 5 des pans gi-
gantesques de i^ortiques impériaux que
souillent des tabagies de paille : telle est
aujourd'hui la pauvre et sublime Rome.
Une seule rue peut passer pour belle ,
c'est le Corso. Peu d'églises vraiment
majestueuses; en retour, une profusion
de chapelles chargées de richesses, à
larg s et informes façades, sous les-
quelles s'alongent des portiques à colon-
nades , où vient dormir le peuple ro-
main en hailons, mais plein encore de
son antique fierté ; tout décèle en lui le
vieux lion qui sommeille. Quelque part
que vous alliez, tout vous dit que c'est
ici la ville du repos. Quelque chose d'ex-
traordinaire parle dans ce silence absolu
de la cité; ses ruines vous racontent au
fond de l'âme des choses consolantes que
ne disent point les autres ruines.
El au milieu de cet assoupissement
univ»^rsel , le doux murmure des fon-
taines , dont l'abondance distingue Rome
de toute autre capitale, est le seul bruit
qui ne s'arrête jamais.
Devant les piincipales basiliques ro-
maines sont des obélisques venus de
Thébes ou de Meraphis: plusieurs d'entre
eux projetant sur le ]Nil l'ombre de leurs
pointes , donnèrent l'heure pendant des
siècles aux peuples d'Afrique avant de la
donner aux enl'ans de Romulus; et tous
déroulant leurs hiéroglyphes, ont déjà
commencé à nous dévoiler en traits
grandioses l'histoire perdue du monde
primitif. Au pied de ces puissans mono-
lithes, les grands bœufs d'Ausonio , en-
core tels que les a décrits Virgile , vien-
nent se coucher les jours de marché,
avides de mettre à l'ombre leurs tètes
superbes ou de se rafraîchir, aux fon-
taines. Au dessous des mystérieuses
sculptures égyptiennes, on lit, presque
sur ciiaque obélisque : Senaliis populus-
gue Romanus; et à côté, eu traits plus
modernes : Urhanus ,Clemens ,Leo , Plus,
poniifejc maximus. Ces noms pacifiques
de pontifes, ordinairement frêles et dé-
biles vieillards, surmontant le nom co-
lossal et terrible du peuple roi, font rê-
ver avec douceur à la vanité de la puis-
sance qui ne peut opprimer qu'un jour.
Ces monumens sacrés , les plus anciens
produits de l'art humain , sont de toutes
parts dominés par les tours, les flèches
les coupoles triomphantes des chrétiens
qui couvrent comme une forêt de mâts
la ville des apôtres , et d'où descendent
soir et matin des torrens d'harmonie
aérienne. C'est surtout après le coucher
du soleil , quand le crépuscule com-
mence, que toutes les cloches s'ébran-
lent avec amour pour célébrer les louan-
ges de la Vierge Immaculée , et chanter
l'Ave Maria , qui ouvre le jour et marque
la première des 24 heures d'après l'an-
tique méthode italienne : cette méthode
que dut apporter SUurne , et qui semble
celle par laquelle commencent les na-
tions , ne sépare point , comme la
nôtre , le cadran en deux portions de
douze chiffres; elle va sans interruption
de 1 à 24 ; c'est pourquoi on avance ou
retarde les horloges , selon que les jours
croissent ou décroissent.
L'une des choses dont Rome est le
moins pourvue, c'est de ponts: sous les
Césars elle nen eut que huit , qui main-
tenant son! réduits à quatre; mais elle
pourrait en avoir moins qu'on s'en aper-
cevrait peu , car le Tibre , ce fleuve
juagnifique et saint, qu'un magistrat
spécial devait , dans les temps anciens
maintenir toujours pur, à présent oublié
traversant à la haie le coin le plus in-
fect de Rome , est devenu comme un
égout. Près des petits temples de Vesta
et de la Fortune on voit encore surgir
du milieu des eaux les trois arcades noir-
cies et si pittoresques du pont de Scipion
l'Africain, aujourdhui Ponle-Rollo ; il
était voisin du pont Sublicius que défen-
dit lloratius Codés contre Porsenna
maisconstruitenbois, et resté teljus(]n'à
l'ère chrc'lienne, comm' un vieux palla-
dium qu'on n'osait pjs toucher; ce der-
nier a disparu sans laiîser de traces.
C'était de ce pont, où avait été sauvée
la liberté , qu'on jetait tous les ans , sous
Ï9, république, les treille yicUmes iiu-
32
maines demandées par la liturgie étrus-
que, et que remplacèrent plus tard trente
statues de jonc. C'était de là aussi qu'é-
taient précipités les tyrans, et que le
peuple jeta dans les eaux Héliogabale
avec une pierre au cou. Leurs corps al-
laient tomber sur ceux de leurs victimes
et se mêlaient aux corps des esclaves
inutiles , trop vieux ou haïs , qu'on lan-
çait chaque nuit aux poissons ; car c'était
ainsi qu'avant l'arrivée du Rédempteur
le fort traitait le faible. En face du Ponte-
Rotto est appuyée , sur une frise et des
colonnes antiques, la maison féodale de
l'héroïque et bizarre Nicolas Rienzi,qui
voulut ressusciter, sous le Christianisme,
l'étrange liberté romaine.
Quel voyageur n'a pts quelquefois , du
pied de ce noir donjon, contemplé les
pêcheurs du Tibre qui passent à la dérive
dans leurs petites barques , où deux
roues, tournant comme celles d'un mou-
lin à eau , plongent dans le fleuve et re-
tirent successivement en cadence leurs
filets. Impétueux comme tous les torrens,
le Tibre , fils des monts Etrusques et Om-
briens, enfin descendu dans la plaine on-
doyante du Latium , s'y enfonce dans un
sol mobile, et arrive à Rome tout petit
et épuisé de sa route; là, moitié en-
foui dans les sables dont il absorbe
l'argile, devenu Tune des plus sales ri-
vières de l'Europe , il se hâle hors de la
cité à travers les décombres des quais
antiques, honteux de s'appeler le Té-
vère, dit Chateaubriand ; il fuit, comme
s'il rougissiit des orgies qu'il a vues;
mais la tache lui reste , et l'on dirait qu'il
roule encore avec ses fanges les immon-
dices de l'univers.
Cependant il est loin d'en être ainsi:
Rome chrétienne peut amplement nous
consoler des saturnales de l'antique Ba-
bylone d'occident. Aujourd'hui le Ro-
main s'est résigné, trop peut-être : l'an-
cien temple de la guerre, foyer pendant
plus de douze siècles d'une agitation sans
repos , est devenu le temple des arts et
le siège de la prière. II semble que la
Providence même , en sablant les ports
sur toutes les côtes , en étendant de plus
en plus des déserts autour d'elle, en
affligeant ses habitans de la contagion
périodique dite mal Aria, ait voulu lui
rendre désormais impossible toute dO"
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
mination matérielle, tandis qu'au con-
traire elle paraîtrait avoir cherché à
l'élever au plus haut point de la vie con-
templative et artistique , en l'environ-
nant des plus beaux spectacles physiques
que puisse offrir l'Europe , en rendant ses
solitudes magiques, en donnant à ses
montagnes et à ses ruines un charme que
rien n'égale. Sans doute quiconque veut
sentir le beau, être artiste ou parler de
l'art , doit aller à Rome.
C'est des catacombes romaines que les
arts modernes sont sortis , et ils ger-
maient déjà , aurore prophétique d'un
monde nouveau, dans ces ténébreux sanc-
tuaires, que le reste du monde ignorait
encore qu'un art chrétien dût jamais
exister. Cependant il se dégageait en
silence , comme un parfum d'amour, des
sépulcres des martyrs. Doué d'une fraî-
cheur de sentimens, d'une légèreté de
touche que le moyen-âge plus hardi
n'offre plus, cet art timide et tout allé-
gorique offre comme des séries de sym-
boles hiéroglyphiques , remplis quelque-
fois d'une imagination exquise , toujours
pleins d'un sens profond et qu'il importe
d'examiner, car ils servent de point de
départ à deux mille ans de gigantesques
travaux.
Des Cryptes, ou Temples- Grottes et Chapeties
souterraines des Chrétiennes durant les trois
premiers siècles.
Le caraclère que l'architecture offrait
dans les monumens religieux dei
catacorabe», décida de celui qu'ells
prit au dehors, lorsque le christianisme
commença à jouir d'une pleine liberté.
D'AsiNCOURT , hist. d» l'art.
Chaque âge de renouvellement du
monde commence par des pressenti-
mens:or, tant que dure cet état, l'art
produit ce qu'on appelle des monumens
primitifs. C'est sous ce nom qu'on désigne
tout ce qui, chez les chrétiens, a précédé
la fleuraison du moyen ftge; mais avant
cette époque avaient déjà passé obscu-
rément plusieurs périodes , chacime
douée d'un caractère propre , toutes
néanmoins remontant aux catacombes
comme à leur principe commun. Saintes
catacombes! elles ont été pour la société
moderne l'enveloppe d'où sort la chry*
LETTRES ET ARTS.
3^
salide, le sépulcre érigé en autel, et
d'où le phénix s'envole transfiguré,
O tenebras sole ipso lucidiores ^ ubi con~
stituta sunt Dei ternpla , dit saint Cy-
prien (1). Ces raonumens, s'is n'ont au-
cun mérite comme art, sont donc au
moins comme souvenir bien dignes de
l'aliention des hommes.
Il est incontestable que les chrétiens
primitifs y célébraient leurs mystères.
Convenue in cœmeteriis ^ dit le pape
saint Clément, ad légendes sacros li-
bres et psallendos hymnes j pro marty-
ribus mortuis.... ac pro fratribus vestris;
atqiie etiain càm excédant è vitâ ^ prose-
quimini cantu p^alnioruni , si fucrint
fiddes. Les nombreux réécrits des Cé-
sars interdisant aux chré;iens de se
rendre dans ces souterrains, prouvent
que le nouveau culte y tenait ses assem-
blées; et l'histoire nous apprend que la
première mesure des persécuteurs avant
de lancer leurs arrêts de mort , était de
fermer les catacombes pour que les chré-
tiens n'eussent plus de lieux de réu-
nion (2). Ainsi Gallienus , effrayé du sort
de son prédécesseur, le malheureux Va-
lérien , ouvrit de nouveau aux fidèles
l'entrée de ces labyrinles, qni furent
prohibés après lui par d'aulres Césars
persécuteurs. Il n'y a donc nul doute
que les catacombes n'aient servi , à dé-
faut de temples, pour les usages du culte
chrétien; mais quelle est leur origine,
quels furent leur plan , leur disposition,
leurs ornemens? Là commence l'obscu-
rité.
Dans la construction de celles des peu-
ples primitifs de l'antiquité paraissent
avoir régné certaines idées symboliques.
Le fait est clair chez les Egyptiens , qui
soignaient la demeure des morts plus
même que celle des vivans, La vaste né-
cropole à l'occident d'Al^xaiidiie est
amplement décrite dans Pococke; elle
se compose de larges roules souterraines,
coupées transversalement par des gale-
ries dont les faces latérales présentent
trois rangs de cavités creusées les unes
au dessus des autres, et dans les dimen-
sions du corps humain. La régularité
(1) LiTre IV , «d Malth.
(2)BoldeUi.
IV.
architectonique des plans prouve qu'on
les creusa dans le dessein positif d'en
faire une ville des morts. Elles ont, sui-
vant d'Agincourt, une analogie frappante
avec celle des Sarrasins à Taormine en
Sicile , où l'on voit des traces de rues de
douze pieds de largeur (1). Tous les peu-
ples sous des religions matérielles doi-
vent en effet présenter de grands traits
de rc-semblance, à quelque époque qu'on
les prenne.
Une autre catacombe égyptienne fut
trouvée , par Pococke , exclusivement
remplie de corps des gens du pe\iple,
rangés debout diius les corridors; les
squelettes drs riches étaie ta part, sous
des niches de formes diverses (2), Enfin
celle de Saccara , à quatre lieues du
Caire, dite la catacombe des oiseaux,
fut en effet trouvée remplie de momies
d'oiseaux embaumés dans des vases, de
manière que leur tête surmontait régu-
lièrement l'orifice. Dans aucune d'elles
cependant on n'a pu reconnaître un sym-
bolisme complètement clair et invaria-
blement suivi, bien qu'il semble quel-
quefois entrevoir qu'ils se proposaient de
répéter au sein de la terre des morts
une image de la cité des vivans, sur-
montée par la voûte azurée du firma-
ment et éclairée par des milliers d'étoiles
que remplaçaient les lampes suspendues
aux alcôves funèbres.
Dans la Judée, Abraham, Jacob et les
patriarches avaient de pareilles cryptes
pour sépultures. Un tombeau des rois de
Juda, entièrement taillé dans le roc vif,
semble avoir été comme un couvent sou-
terrain , à nombreuses allées de cel-
lules, qui partaient comme autant de
rayons d'une salle centrale, ornée sur
chacun de ses quatre cô es par douze
chapelles qui . réunies, coûiplclaieiit le
noà.brc 48 (3). Les premiers modèles de
ces cryptes étaient vraisemblab.enient
les labyrinthes funèbres et sacerdotaux
(1) Son plan est dans d^Agincourt, pi. 9< d'archit.»
n" 20.
{1) On remarque celles que d^Agincourt a fait des-
siner aux numéros 4 el !> de la pi. 9 d'archil. et qui
sonl de fépoque des Ploléinées.
(3) Beiuardino Amico ( dei sagri Edifizj di Terra
Santa. \
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
H
des nécropoles égyptiennes, avec leurs
murs et leurs plafonds chargés d'histoires
hiéroglyphiques. On lit que Simon Ma-
chabée couvrit de sept pyramides où
étaient des navires sculptés la tombe de
son père et de ses frères , peut-être en
mémoire du candélabre à sept branches,
emblème du monde éclairé par les sept
rayons du soleil, en même temps que
par les sept paroles du Verbe créateur.
Les hypogées étrusques diffèrent peu
de l'Asie, Enfin on trouve le même ca-
ractère en Gaule dans la catacombe
druidique ou romaine de Quesnel , petite
bourgade de l'ancienne province du San-
lerre (t). composée de deux rues princi-
pales qui se croisent à angle droit. Ces
immenses ^souterrains, qu'on appelait
Territoriuni sanctce Uherationis , ser-
vaient aux neuvième et dixième siècles
de refuge aux habitans qui , par des en-
trées secrètes pratiquées dans les églises
avoisinantes, y descendaient avec leurs
bestiaux et leurs blés aux approches des
î^ormands : ils offrent des cellules et des
chambres disposées en habitations, mais
il n'y a pas de preuve qu'elles aient ja-
mais servi à enterrer des morts. Les vil-
lageois y vont aujourd'hui danser aux
grandes fêtes. Les caves de tuf de Sau-
mur et de la Touraine sont aussi le théâ-
tre de pareilles réjouissances , et plus
d'une fois dans leurs labyrinthes perfides,
des couples égarés ont trouvé la mort.
Les plus remarquables de toutes les
catacombes d'Europe, sont celles des Pe-
lades en Sicile, et notamment à Syra-
cuse ; elles étonnent par leur grandeur
et la patience d'exécution des détails;
on y reconnaît les nations antiques pré-
parant leurs tombeaux, comme si c'é-
taient leurs véritables demeures , idée
qu'on a crue morale, et qui n'était que
l'expression de sociétés matérialistes.
Bien différentes de celles-ci , les cata-
combes chrétiennes sont construites sans
aucune règle et sans autre guide que la
nécessité du moment. Y cJiercher un
plan systématique , des dispositions as-
tronomiques et mystérieuses, comme
dans les labyrinthes sacerdotaux du
(1) Décrive uu tome xxvii de Tacad. des inscr. et
bell. l«tt>
monde primitif, serait une entreprise
vaine ; les hypogées même de Rome
païenne avaient déjà répudié ce carac-
tère : on était trop près du Christianisme
et de l'accomplissement des figures pour
que le symbolisme ne fût pas en partie
disparu de la vie humaine.
Le mot catacombe , d'origine grec-
que (1) , désignait déjà sous le paganisme
le lieu de sépulture de chaque famille j
mais celles que les chrét.ens s'appro-
prièrent au temps des persécutions ,
étaient la plupart des carrières délais-
sées , appelées Arenariœ par Cicéron,
et d'où l'on avait tiré la pierre et le
sable pour la construction des palais :
taillées sans art ni méthode , en tout
sens, dans le tuf et la pouzzolane, où
elles descendent quelquefois à 80 pieds
de profondeur ; longues de plusieurs
milles, promenant sous la campagne les
méandres de leurs rues tortueuses, larges
de 3 ou 4 pieds , sur 6 ou 7 de hauteur ;
ces arènes étaient comme les galères du
système pénitentiaire romain; les mal-
heureux qui y étaient condamnés et qui
n'en sortaient plus, n'avaient pour sou-
tenir leur reste de vie qu'une nourriture
à peine digne des animaux (2) , et tra-
vaillaient à tirer pour les constructions
romaines cette argile àiiepulvis putrola-
nus j sable de pouzzole qui, rouge ou
noir, formait un moitier compacte au
point de se durcir dans l'eau comme du
marbre. Ces catacombes n'ont donc
qu'une origine fortuite , comme celles de
Naples et de Paris, qui n'étaient aussi
originairement que des carrières.
Mais d'autres, bien différentes, furent
d'anciens caveaux appartenant à des fa-
milles nouvellement converties ; de là
tant de tombeaux qu'on y a trouvés avec
des vases lacrymatoires, des idoles, des
inscriptions païennes , des sculptures
mythologiques et le monogramme de
Jupiter D. O.M., ou bien I. O. M., que de
bons antiquaires romains avaient inter-
prété par Jntroilus Omnium Monacho-
riim , au temps où l'on croyait l'ortho-
doxie intéressée à soutenir que les cata-
combes chrétiennes avaient été dès l'oxi-
(1) Ry-T* autour , y;ja6o; CaveAQ.
(2) BoldoUi, Aringlii...
LETTRES ET ARTS.
35
gine séparées de celles des païens. Pour-
tant il était nature! de penser que chaque
famille continua long-temps d'enterrer
dans sa catacombe tous ses membres,
tant païens que chrétiens j plus tard seu-
lement ces derniersen devinrent seuls pos-
sesseurs, alors que tant de martyrs y eu-
rent été entassés , qu'on en aurait trente
mille à fêter pour chaque jour de l'an-
née , selon Severano , si on comptait
tous les confesseurs des dix persécu-
tions.
Quoi qu'il en soit , les chrétiens pa-
raissent avoir eu de bonne heure leurs
sépultures particulières et séparées ,
comme le prouve le cri des païens d'A-
frique : Cœmeteria claudantur , des-
truanturl rapporté par Tertullien ; cri
qu'on retrouve fréquemment dans les
martyrologes. Il était simple que les per-
sécutés se réfugiassent dans les sépulcres,
déclarés inviolables par toutes les reli-
gions antiques. De nombreux papes même
en ont fait leur demeure (1), et Athanase
nous apprend que , chassés des cata-
combes, les chrétiens allaient se creuser
ailleurs des asiles souterrains, qui deve-
naient ensuite des temples. Cacher dans
les entrailles de la terre sa vie aussi bien
que ses trésors, quand ils étaient mena-
cés , fut chez tous les anciens peuples un
usage universel.
Ainsi , comme toutes les religions ma-
térielles et issues de la terre qui l'avaient
précédée , la sainte Eglise du Christ ,
quoique venue du ciel , dut aux persé-
cutions d'avoir aussi ses labyrinthes sa-
crés dans les profondeurs des rochers, et
ses cryptes ténébreuses, pareilles sous
plus d'un point aux grottes de l'Inde et
de l'Egypte. Malheureusement ces re-
traites n'existent plus dans leur forme
première. La plupart des escaliers par
où l'on y descend aujourd'hui sont mo-
dernes, quoique souvent encombrés j la
lumière n'y pénètre plus , les soupiraux
carrés ou circulaires qui y laissaient ja-
dis tomber quelques rayons de soleil sur
les morts sont comblés 3 l'eau est sta-
gnante dans une grande partie de ces
(1) Angelo Mai , malgré son immense érudition ,
l'a encore prétendu au lojne y de S» Yeterum Script.
CçUecUQ noya.
corridors ; les tombes y sont partout vi-
des et brisées , les mosaïques des murs
détruites, les autels abandonnés: mais
les parois de ces étroites galeries offrent
encore leurs arcades sépulcrales et leurs
étages d'ouvertures pour les cercueils ,
murées avec de grosses briques ou fer-
mées par des dalles de marbre, derrière
lesquelles reposaient les confesseurs,
comme des matelots endormis dans les
couchettes d'un navire.
Les corridors aboutissent çà et là à de
vastes chambres pleines d'osseraens , es-
pèces de tombes communes nommées
polyandres , et qui ont pour ornement
sur leurs portes et leurs murs de simples
croix aux quatre branches égales , en
mosaïque. Ces colombaires sont pour la
plupart carrés, sauf quelques uns eu ro-
tonde : d'ordinaire complètement téné-
breux, ils ne recevaient d'autre lumière
que celle des lampes. Il y en avait pour-
tant , dans chaque catacombe , au moins
un percé à sa voûte d' un large ou-
verture par où descendait le jour.
Ce genre de colombaire s'appelait cu-
hiculum clarum. Les martyrologes en
mentionnent un dans la catacombe de
Sainte-Priscilla. Il n'est point rare de
trouver dans ces chambres des puit5
profonds et des citernes , qui sans doute
ont servi à baptiser les premiers catéchu-
mènes , et d'où s'échappent , suivant
Aringhi , des ruisseaux d'eau minérale,
but de nombreux pèlerinages au moyen
âge.
Les catacombes romaines se distin-
guent par leurs étroits espaces de celles
bien plus larges de PSaples , de Syracuse
et du reste de la Sicile , creusées dans
le roc , et où l'on ne craint pas la
chute des voûtes , tandis que la descente
dans celles de Rome est souvent dange-
reuse à cause du peu de solidité des pla-
fonds croulans de pouzzolane , ce qui
fait que le gouvernement pontifical en
a défendu l'entrée pour mettre un terme
aux événemens tragiques dont elles
étaient le théâtre , et on ne peut plus pé-
nétrer que dans quelques unes. Les es-
caliers pour y descendre se trouvent or-
dinairement dans les églises autour des-
quelles elles sont creusées, comme à
Saint-Sébastien , à Sainte-Agnès, à Saint-
Laurent , à Saint-Pancrace ; ou bien ils
36
L'UNIVERSITÉ
sont dispersés et cachés dans les vignes
qui enveloppent l'emplacement de l'an-
cienne Rome.
A l'entrée de la plupart d'entre elles ,
des vases de marbre ou de verre ea forme
de conque , incrustés dans le mur avec
du ciment de chaque côté des portes,
contenaient l'eau lustrale ; ils furent les
premiers bénitiers. Les portes étaient
ornées de croix rouges, aux deux tiges
égales; et Boldetti vit encore dans des
blocs de travertin les trous creusés pour
les gonds (1). Quant aux portes même,
elles paraissent avoir été de différens
métaux, à en croire ce même auteur qui
en a trouvé une de fer encore debout,
mais à demi rongée de rouille. Quant
aux grilles des rosaces et des fenêtres de
ces cryptes , elles étaient ordinairement
formées de dalles de pierre , percées à
jour : c'est l'origine des verrières gothi-
ques avec leur réseau de nervures taillé
dans le granit.
On est frappé de la diversité de con-
struction de ces cryptes , consistant sou-
vent en plusieurs étages souterrains su-
perposés, et creusés en différens siècles
depuis le premier jusqu'au dixième, ce
qui rend très difticile de distinguer l'épo-
que de chacune d'elles. Les unes, plus
anciennes , offrent un chaos informe de
corridors enlacés , longs de plusieurs
milles; les autres, bâties après les per-
sécutions , dans les temps de sécurité ,
ont des plans très réguliers ; ce sont les
cryplœ novœ auxquelles le moyen âge
ajouta encore des constructions posté-
rieures. La voûte des corridors forme le
plus souvent l'arc, comme à la cata-
combe de Sainte-Agnès ; les portes par
lesquelles on débouche de ces couloirs
dans les colombaires forment ordinaire-
ment un carré très alongé, comme les
portes de nos appartemens. On en voit
qui au haut présentent , au lieu des deux
angles droits, plusieurs degrés en angles
en saillie l(;s uns sur les autres (2); il y
en a qui sont complètement arquées (3).
Quand la pouzzolane s'est tiouvée trop
molle on a bâti en pierre de longues
(i) Boltai-i.
(2) Oâservaz. , lonie i".
(.'>) Comme dans le» {^rollcs de riIindouMan.
CATHOLIQUE.
parties de catacombes, surtout aux en-
virons des portes. A peu d'exceptions
près tous les colombaires sont intérieu-
rement revêtus de stuc blanc destiné à
recevoir les peintures; la voûte elle-
même était ornée de petits tableaux en-
vironnés d'arabesques.
La forme la plus usitée de ces cham-
bres funéraires est le carré avec une
voûte croisée , dont les deux nervures
se rencontrent au milieu ; quelquefois
c'est la voûte en berceau , mais informe,
taillée presque en triangle émoussé à son
sommet, comme dut êtie l'ogive primi-
tive, et telle qu'on la troiîve déjà dans
les tombeaux étrusques ; le cinquième
colombaire de la catacombe des saints
Marcellin et Pierre, offre une voûte ainsi
formée ; néanmoins ce cas est rare. Les
treize autres chambres du même cime-
tière , les quinze salles de la catacombe
de Sainte-Agnès , ainsi que les chambres
qu'on voit dans celle des martyrs Simpli-
cius et Servilianus, ont la voûte croisée,
quelquefois soutenue par quatre colon-
nes taillées dans le roc vif. C'est ainsi que
dans la dernière catacombe citée, il y
en avait quatre aux angles du premier
colomhaire, avec des fûts couverts d'ara-
besques , et serrés aux deux bouts par
deux simples anneaux , en place de base
et de chapiteaux. La plupart de celles
qu'on trouve çà et là dans ces souter-
rains ont la même simplicité , excepté
les colonnettes d'albâtre et autres ma-
tières précieuses qui avaient été placées
sous les arcades des principaux mauso-
lées. Dans le colomhaire dont on vient
de parler, les quatre arêtes de la voûte
posent sur quatre têtes de Méduse , por-
tées par l'entablement recliligne qui sur-
monte immédiatement les anneaux des
colonnes. Mais habituellement elles sup-
portent des corbeilles de Heurs, des
agneaux , des colombes et autres sym-
boles chrétiens. Rarement unis par une
véritable clef de voûte, les quatre pen-
dentifs ne se confondent pourtant ja-
mais assez pour former une coupole
exacte; souvent même le carré de ces
salles est oblong , ainsi que celles de
l'antique cimetière de Sainle-Priscilla,
quoique carrées, elles alongenl leurs voû-
tes en berceau dans la direction des corri-
dors et des portes arquçes. Les monu-
menta arenata des martyrs ou des riches
patriciens, sous leurs arcades basses,
pareilles à des alcôves mystérieuses, in-
terrompent seuls l'uniformité des mu-
railles, percées de longues et étroites ou-
vertures pour les cercueils.
Quelquefois ces salles sont, comme les
hypogées étrusques , entourées de bancs
creusés dans le roc. Le premier colom-
bairc qui sert comme de vestibule à la
longue catacombe de Sainte-Agnès, mal-
gré que ses murs soient percés presque
jusqu'au haut des niches pour les cer-
cueils, est environné à sa base d'un banc
ou rang de sièges taillés dans le roc , à
peu près pour 24 personnes , outre deux
chaires sacerdotales séparées; là sans
doute les premiers chrétiens s'assem-
blaient pour leurs synaxes. A l'entrée du
labyrinlhe des morts, sur les tombeaux
desquels se célébraient les mystères ,
cette salle carrée , avec une voûte croi-
sée toute couverte de peintures hiérogly-
phiques , était comme le premier degré
d'initiation.
On a vu qu'il y avait dans les cata-
combes la partie secrète et la partie pu-
blique ; ces deux parties se distinguent
encore dans le cimetière de Sainte-
Cyriaca , de Saint-Calixte et autres. Il est
évident que la partie publique servait
de temple, et peut-être prenait déjà le
nom d'église. Or , tantôt cette crypte
était privée et domestique , creusée dans
l'intérieur des palais des riches Romains
et des nobles matrones ; tantôt elle était
commune au peuple entier , et dans tous
les cas elle précédait les labyrinthes se-
crets des morts qui n'étaient ouverts que
deux fois l'an, le jour de la nativité et
le jour de la passion du martyr qu'on y
honorait. A ces deux anniversaires, toute
la multitude s'y précipitait pour passer
la nuit sur les tombeaux des saints illu-
minés et couverts des plus riches orne
mens. Devant ces mausolées embaumés
de mille fleurs, retentissaient les hymnes
pleins d'une céleste joie; car dans ces
sépulcres la vue ne rencontre rien de
triste ; la mort, qui à la vérité n'y est pas
voilée, est toujourscouronnée dé palmes;
partout s'y élèvent des emblèmes d'espé-
rance et d'amour. Aussi les catacombes ,
bien qu'inondant l'âme de mélancoliques
souvenirs, rcxc'\ltent et la rendent plus
LETTRES ET ARTS. 37
légère ; car ne sont-ce pas ces martyrs
qui ont achevé la victoire du Christ?
Cyprien Robert.
COURS SUR LA MUSIQUE
RELIGIEUSE ET PROFANE.
SIXIÈME lEÇON.
SOMMAIRE.
Continua(ion de Thistoire de l'orgue. — L'orgue
ancien suppose de vastes connnaissances. — L'or-
gue hydraulique était mù par la vapeur. — Les
essais tentés dans le but de rendre l'orgue expressif
datent de l'époque de la décadence de la musique
religieuse et de l'introduction de la musique pro-
fane dans les temples. — Résumé et analyse de
ces innovations. — L'orgue expressif d'Erard
regardé par les musiciens comme le signal d'une
révolution générale de la musique.
IVous avons montré, dans notre précé-
dente leçon, que l'orgue, construit à l'imi-
tation de la voix humaine, se rapporte
néanmoins, par les loiset les conditionsde
sa sonorité, à l'expression caractéristique
du plain-chant, c'est-à dire, qu'il est dé-
pourvu de la faculté de produire ces ren-
flemens et ces diminutions de son, ces
inflexions et ces accens qui appartien-
nent exclusivement à l'expression des
passions terrestres. Nous avons ajouté
que dans cette impuissance même réside
en quelque sorte la consécration de cet
instrument, et que les bornes et la pré-
tendue imperfection de son mécanisme,
sur lesquelles ou déclame depuis si long-
temps, attestent et sa haute destination
et l'esprit qui a présidé à son institution.
Et qu'on ne dise pas que les invenleurs
de l'oigue l'ont construit d'après ce sys-
tème, parce qu'ils étaient dans l'impos-
sibilité de faire mieux, et parce qu'ils n'é-
taient pas assez habiles pour trouver le
moyen d'en graduer les accens. Nous ré-
pondrions, en premier lieu, que la pensée
(le faire autrement ou mieux qu'ils n'ont
fait, ne s'est pas môme présentée à leur
esprit, par la raison toute simple qu'ils
n'avaient pas l'idée d'un chant différent
38
du chant plane , parce qu'ils agissaient
d'après une donnée existante et qu'ils tra-
vaillaient à la réalisation extérieure du
seul type musical adopté dans le culte
religieux. En second lieu , même en ad-
mettant que les premiers constrjicteurs
d'orgues n'ont pas compris toute la por-
tée de leur création ; qu'ils n'ont été
eux-mêmes, comme nous l'avons dit
plus haut , que de simple instrumens ,
en ce sens qu'ils ne pouvaient avoir la
conscience des développemens qui de-
Taient s'introduire plus tard dans l'art
tout entier par le fait même de Tin-
vention de l'orgue ; on peut cepen-
dant présumer que ces hommes, qui
avaient deviné et employé l'élément de
la vapeur (1), qui, dans la suite, parla
savante combinaison des jeux de muta-
tion, avaient pressenti la célèbre théorie
de la coexistence des petits mouvemens ,
formulée au dix-septième siècle par Ber-
nouilli , possédaient des connaissances
assez profondes, assez étendues en ma-
thématiques, en géométrie, en mécani-
que , en acoustique , en musique , et
qu'ils seraient certainement parvenus à
rendre les sons de l'instrument suscepti-
bles d'augmentation et de diminution si
ce besoin eût été réclamé par les condi-
tions de l'art dans ces temps reculés. Si
donc nous voyons qu'aucune tentative de
ce genre n'a été faite dans les siècles que
nous pouvons considérer comme l'anti-
quité de notre système de musique; si
( 1 ) Toutes les orgues qui servirent dans les derniè-
res fêles de l'empire romain et dont Claudien , Ter-
tallien , Corneille Sévère et Tétronne ont parlé ,
ou qui furent employées dans les cérémonies re-
ligieuses jusqu'au IX": siècle de l'ère chrétienne,
toutes ces orgues étaient hydrauliques. Celui que
Pépin reçut en 7o7 de Constantin Copronyine, et
qui fut placé dans l'église de Saint-Corneille ù
Compiégne, était de ce genre. On n'entend pas
très bien aujourd'hui lo sens de ce mot hydrau-
lique, mais tout concourt à prouver que l'orgue
hydraulique était un instrument à vapeur. L'eau
était mise en ébuUition dans un réservoir placé
sous les tuyaux, et chaque fois qu'en frappant
une touche on levait la soupape qui bouchait la
partie inférieure d'un des tuyaux , la vapeur, en
s'échappant par ce cylindre de métal, produisait un
son. Le passage suivant cilé par Hwanzc ( nd voc.
organum ) et tiré par lui d'un écrivain du XII»
siècle, Guillaume de Mnlmesbury , ne permet pas
de douter que co no soit là la véritable définition
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
nulle ne remonte au delà de l'apparitioik
de la musique dramatique; si toutes, au
contraire , ont une date très récente ;
au lieu, sur ce peint, d'accuser d'igno-
rance les anciens facteurs, on ne peut
que déplorer l'erreur de ceux qui se
sont cru autorisés à prêter à l'orgue
une expression mondaine , à le dépouil-
ler de son caractère sacerdotal pour
lui donner l'agilité et la variété de l'or-
chestre et pour l'assimiler aux instru-
mens de théâtre, comme s'il était dans
l'ordre et dans la nature que l'or-
gue dût progresser et se perfectionner
d'après l'orchestre , issu de lui.
Faisons néanmoinsconnalire les divers
essais tentés dans ce but. Cet historique
servira d'ailleurs à compléter les notions
qu'il est nécessaire d'avoir de la struc-
ture et du mécanisme de l'orgue.
Il n'y a guère plus de cent cinquante
ans que l'on a essayé de faire perdre à
l'orgue ce majestueux caractère qu'il
tient de la planitude et de l'égalité de ses
accens^ pour lui communiquer les in-
flexions et les nuances de la musique
profane , laquelle est destinée à expri-
mer, comme nous l'avons vu, les modifica-
tions de l'âme humaine considérée dans
lemilieu deschosesterrestres.On serasans
doutesurprisdevoirdesartistesaussiémi-
nens que plusieurs de ceux dont il va être
question, travailler ainsi à l'anéantisse-
ment d'un des plus magnifiques attributs
de l'orgue; mais il est permis de croire
du mot hydraulique : « Extant etiam apud illam
(( ecclesiam organa hydraulica , ubi mirum in mo-
« dum aqua calefacta: violentia ventus eœergens
(( implet concavitatem barbili, et per multiforaliles
c transitus œnex fistul«e modulatos clamores emiltit.»
Ainsi, dès les premiers siècles de notre ère, oa
connaissait la force de la vapeur, aquœ calefacl»
violenlia, et il a fallu plus d'un millier d'années
pour qu'un mécanicien prît l'idée d'en profiter. (Voir
le Dictionnaire des origines , de MM. Noël et Car-
pentier , 2'' cdit, )
Puis([ue nous parlons ici des connaissances variées
que supposait l'art du facteur d'orgues, nous ajou-
terons comme fait curieux que les tuyaux de cet
instrument ont fourni l'idée des télescopes; ce fut
le fameux Galilée qui les inventa. Pour observer les
planètes , il se servit d'un tuyau d'orgue dans lequel
il posa des verres. Galilée était fils de Vincent
Galilée, auteur du Dialogue lur la musique an-
cienne cl moderne. Il était lui-même lUU^icicn aussf
habile que grand malhématicieD.
LETTRES ET ARTS.
39
que les uns n'ont pas su résister à cette
fatale impulsion en vertu de laquelle la
musique profane tend depuis plus de
deux siècles à envahir la musique sacrée,
tandis que les autres se sont laissé sé-
duire uniquement par les difficultés du
problème qu'il s'agissait de résoudre tt
dont Gréfry regardait la solution comme
la pierre philosophale en musique.
On eut d'abord l'idée d'adapter à l'in-
strument des trappes ou des jalousies qui
s'ouvraient et se fermaient à la volonté
de 1 organiste et au moyen desquelles il
pouvait concentrer le son d.ns l'inté-
rieur de l'instrume it, ou lui donner une
plus ample issue. Déjà l'on avait appli-
qué ce mécanisme assez simple au clave-
cin j un bouton pressé par le genou en
soulevait le couvercle pour p: oduire un
crescendo, et le baissait pour le dimi-
nuendo. Quant à l'orgue . ce moyen, bien
que vanté p «r les ancens organistes et
mis encore en pratique vers !a fin du siè-
cle passé par le célèbre abbé Voj<ler,
n'obtint pas un grand succès. jNéanmoins,
faute de mieux, on l'employa en Allema-
gne et en Angleterre. Son insuffisance
détermina le môme abbé Vrg!er à y ajou-
ter un appareil acoustique dont il a lui-
même donné une description forf, cu-
rieuse dans la Gazette musicale de Leip-
zick {{).
Après divers essais de cette nature et
dont il est peu intéressant de s'ocuper,
on en fit d'autres qui avaient pour but
de trouver dans le mécanisme même
de l'instrument les moyens de modifier
le son. Nous ne parlerons que de ceux-ci.
On commença par imaginer des ven-
taux particuliers, au moyen desquels
^organi^le pût régler à son gré l'inten-
sité du vent. Le diminuendo que l'on ob-
tint était sensible, mais il avait un détes-
table effet. Le son perdait de sa justesse
en môme temps qu'il perdait de sa vi-
gueur, et le pianissimo n'était plus qu'nn
affreux rAlement péniblement articulé
et aussitôt étouffé. L'auteur de cette in-
vent on demeura ignoré; il ne mérite
guère en effet d'être connu. Après bien
des tûlonnemens infructueux, on sentit
la nécessité de changer de route.
Cette découverte était réservée à la
(1) Tom. III, p. 566 et suiv.
France. Ce fat Claude Perrault qui eu
eut la première idée. Cet homme célè-
bre, à la fois li'téra'eur, médecin et
architecte, s'occupait de reconstruire
l'orgue hydraulique des anciens d'après
la description, fort obscure pour nous,
de Vitruve. En suivant celte idée , il
crut arriver aux moyens de donner à
l'orgue la faculté de pousser des sons
différens en force, pour imiter les accens
de la voix, et le fort et le faible que Le ma-
niement de L'archet produit sur les violons^
et la variété du souffle dans Les flûtes et
dans Les hautbois. On vnit clairement
qu'il s'agit de faire de l'orgue un inslru-
ment mondain. Dus une note de la
îraduction de Vitruve, Perrault donne
l'expiication de son système. Ce pas-age
est curieux, mais il ne regarde que les
facteurs (1). On y trouve l'idée première
d'un orgie improprement appelé ex-
pressif, c'est-à-dire, à sons rentlés et di-
minués selon la pression plus ou moins
for'e des touches. Ce aiécanisme, tout in-
génieux qu'il étai ,Iaissait beaucoup à dési-
rer pour ierésultat voulu; le renflement du
son ne pouvait guère s'effectuer que par
saccades e' non graduellement et s sns so-
lutioudecontinuité. Un friCleur d'orgues
français, Jcrin Moreau. qui vivait a Rot-
terdam dans la première moitié du
dix-huitième siècle, est le premier qui
semble avoir voulu tirer parti de l'idée
de Claude Perrault; du moins ce facteur
a-?-il fait quelque chose de pareil en pro-
duisant un crescendo par l'intonaiion
successive de plusieurs tuyaux. En 1736,
Jean Moreau construisit l'orgue de l'é-
glise Saint-Jean à Gonda. L'instrument
ù trois claviers et à pédales, avait cin-
quante-deux registres ou jeux. Il avait
ceci de particulier, que lorsque les trois
claviers étaient accouplés , l'organiste
pouvait renfler et diminuer le son au
moyen de la pression des doigts. Quand
il enfonçait la touche de l'épaisseur d'un
écu. le jeu de ce clavier parlait. L'enfon-
çait-il un peu davaniage ? l'autre clavier
faisait parler aussi son jeu, et enfin lorsque
la louche était abaissée jusqu'au fond, tous
les trois claviers parlaient ensemble (2).
(1) Perrault, ^rc/it<cc<. de Yilrute, édit. do 1681,
p. .>27.
(2) Gerber, Nouv. Diclion. des muïicten» , art.
MOREAU.
•iO
L'UIVIVERSITÉ
Peut-être l'Allemagne aurait-elle à ré-
clamer aujourd'Iiui l'honneur de cette
découverte, si elle avait secouru nn hom-
me laissé dans la misère et mort dans le
découragement. Schroëler, organiste de
la cathédrale de Noidliausen, et qui fut
en même temps l'inventeur du piano ,
Schroëter avait aussi consacré ses veilles
à la recherche des moyens de rendre
l'orgue expressif. En 1740, il prétendit
avoir réussi, et fit un dessin de l'instru-
ment ; mais il m mqua des ressources né-
cessaires pour le construire. Un mécani-
cien se présenta, qui lui offrit cinq cents
écus de son secret, à la condition que
Schroëter renoncerait à l'honneur de l'in-
vention. Indigné d'une offre senihlable.
Schroëter refusa et jeta son devis de côté;
quelques uns même prétendent qu'il le
brûla : il est certain du moins qu'il n'a
pas été trouvé après sa mort parmi ses
papiers (1).
Gerber parle d'un orgue que les frères
Buron. facteurs français, construisirent
en 1769. à Angers , et qui avait un méca-
nisme propre à renfler et à diminuer le
son ; ma's il ignore lui même la nature
de ce procédé.
Jean-André- Stein , célèbre facteur de
pianos et d'orgues , fit , vers 1772 , un
piano organisé , dont le jeu de flûte était
susceptible de nuances. Le renflement et
la diminution des sons dépendait de la
pression des doigts : mais cette pression
avait l'inconvénient de faire hausser et
baisser les tons. Pour les maintenir jus-
tes , en les renforçant ou en les dimi-
nuant, il fallait appuyer le genou sur une
pommette.
Ce sirait ici le lieu de parler du pro-
cédé de Sébastien Erard; mais ce pro-
cédé, trouvé dans les dernières années
du dix-huitième siècle, n'ayant guère été
complété que de nos jours , et d'ailleurs
étant regardé comme ayant définitive-
ment résolu le problème , nous croyons
devoir ne l'examiner qu'après tous les
autres.
En 1803 , les frères Girard, à Paris,
prirent un brevet d'invention pour des
moyens de construire des orgues dont on
peulenfler ou diminue/- tes sons à l'olonlé,
(l) Voir le Diclion. des muficiem , de MM. Cljoron
et Fayolle.
CATHOLIQUE.
sans en changer la nature ou le ton. A
l'expiration du brevet, leur procédé fut
rendu public ; mais il serait fort long et
for! dilficile d'en donner une exp'icatioa
satisfaisante sans le secours de plan-
ches (1). 'V^ers la même époque, M. Gre-
nié, s'occupant de recherches pour la
construction d'un orgue expressif , pré-
tendit que les frères Girard avaient puisé
leur idée dans ses conversations. Les
résullalN obtenus ne lui paraissant pas
propres à remplir le but qu'il se propo-
sait, il poursuivit ses essais avec persévé-
rance. Au moyen d'un procédé à anches
libres , lesquelles , quoique inventées de-
puis long'temps, étaient restf'es incon-
nues à tous les facteurs, il parvint à for-
mer un instrument qui, en partant d'un
sonégal en douceur à celui de Vharmoni-
ca, s'élève à toute la force d'une musique
militaire {2). En 1811, le même facteur
présenta à l'Institut un petit orgue de
chambre , consistant en un simple jeu
d'anches libres. L'expression résidait
dans la disposition et l'action des souf-
flets subissant des pressions variables ,
do?it l'intensité , transmise aux tuyaux ,
leur donnait le caractère et l'accent des
instrumens à vent. Le rapport de la com-
mission de l'Institut , daté des 20 et 22
avril 1811 , proclame l'auteur de cet in-
strument le premier qui ait inventé cette
intensité d'expression , jusqu'à présent
inouïe dans les orgues. ]\éanmoins, ce
mécanisme présentait encore des incon-
véniens dont l'auteur ne tarda pas à s'a-
percevoir. Après avoir trouvé d'autres
perfectionnemens , M. Grenié prit en
1816 un nouveau brevet pour un instru-
ment qui, outre les jeux d'anches, avait
un jeu de flûte dont les tuyaux étaient
munis de soupapes appelées conserva-
teurs du ton. Enfin , malgré toutes les
améliorations que les diverses parties de
l'instrument ont tour à tour subies, le
système de M. Grenié n'en est pas moins
resté fondamentalement le môme , c'est-
à-dire, que, dans ses orgues, l'expres-
sion n'est pas immédiate pour chaque
touche^ mais elle se communique à toute
(1) Voir la Description des machines et procédéi
sfirri/iés dans les brevets (rintciiliun , etc., par
Clirislian , l'aris , lluzard , loui. H, p. liCiS-270.
('2) Ibid. lom. VI , p. 63.
LETTRES ET ARTS.
41
la masse du clavier. Sébastien Erard a
combiné les deux systèmes , l'expression
par nuances (de chaque touche), avec
l'expression par masse ( de tout le cla-
vier ) ; mais ce mécanisme , le plus com-
plet et le plus parlait de tous , est resté
un secret.
M. Muller , élève de M. Grenié , M.
Mieg(l), M.Chameron, ont profité, dans
la fabrication de leurs orgups , des dé-
couvertes de leurs devanciers , et ont
introduit quelques perfectionnemens de
détail qui , sans changer la nature du
mécanisme , rendant l'instrument plus
commode et plus facile à toucher (2).
L'éiliteur des Essais sur la musique de
Grétry, publiés à Bruxelles, « pensp que
«c la découverte de ce secret appartient à
« M. Devold-T, à Gand, qui a réussi à
« donner k l'orgue cette perfection et
« ce charme désiré. Son orgue à pres-
« sien , dit l'éditeur, est antérieur à !■ us
« ceux que l'on a établis à Paris et d'un
« effet mervei leux. » Mais on ne nous
dit pas en qo: consiste le mécanisM,o(.3)
Nous avons dû indiquer rapidement
toutes les tentatives que l'on a faites dans
le but de rendre l'orgue expressif, pour
prouver que, sous prétexte d'un progrès
dans les arts mécaniques et d'un perfec-
tionnement purement instrumental, il
s'agit ici, au fond, comme on a pu s'en
convaincre d'après les paroles sacramen-
telles que nous avons citées, de substi-
tuer l'expression et le caractère de la
musique mondaine à l'expression et à
l'accent de Va musique sacrée. Or, la dé-
couverte de Sébastien Erard étant celle
sur laquelle les partisans de celte ré-
forme musicale fondent leurs plusgrandes
espérances, nous allons examiner cette
invention dans toutes les conséquences
qu'on lui attribue.
Chargé de construire un piano orga-
nisé pour la reine Marie-Anioinette , Sé-
bastien Erard eut l'idée d'en rendre le
( 1 ) Voir la Revue Encyclopédique de 1823 ,
p. C27.
(2) Nous devons déclarer que les faits qui com-
posent le résumé qu'on vient de lire ont été tirés en
partie d'un article plein d'érudition de M. Anders,
inséré dans la Ga-zelle musicale de Paris , première
année , n'^ 21.
(.•5) Essais sur la musique. Bruxelles , tom. m ,
pag. 298.
jeu d'orgues expressif. Après d'innom-
brables essais, il parvint à réaliser ce
qti'il avait conçu. 11 commença l'instru-
ment et comuiuniqua sa découverte à
Grétry qui en parle avec enthousiasme
dans ses Essais sur la musique. « J'ai
« touché, dit ce dernier, cinq ou six
«c notes d'un buffet d'orgues qu'Erard
« avaitrendues susceptibles de nuances,
« et sans doute le secret est découvert
« pour un tuyau comme pour mille.
« Plus on enfonçait la touche , plus le son
« augmentait; il diminuait en relevant
« doucement le doigt : c'est la pierre
« philosophale en musique que cette
« trouvaille. »
La révolution survint, et l'instrument
ne fut point achevé. Dès qu'Erard put se
livrer de nouveau à ses travaux, il se
consacra entièrement à perfectionner le
piano et la harpe. Cependant il ne per-
dait pas de vue le projet d'appliquer son
invention de l'orgue expressif à un ins-
trument de grandes dimensions. En 1827,
.ii présenta, à l'exposition des produits
de l'initistrie. un g>and orgue qui, sous
le rapport de la per'"e,tion du méca-
nisme , excita l'admiration de tous ceux
qui l'entendirent. Cet orgue avait deux
claviers: le clavier supérieur était celui
de l'expression; on se servait de l'in-
férieur si on ne voulait produire que
l'effet de l'orgue ordinaire. L'instru-
ment était destiné à la chapelle du roi ,
mais des raisons de localité s'opposèrent
à son installât on. Erai d en fit un second
sur les dimensions données, et celui-ci
était encore plus parfait. Il avait trois
claviers : l'un, le clavier supérieur, était
expressif au moyen de la pression des
doigts, c'est-à-dire que chaque touche
pouvait séparément renfler le son; les
deux autKs claviers n'avaient qu'une
expression commune à toutes les touches
ensemble On l'obtenait au moyen d'une
pédale qui. selon la pression du pied plus
ou moins forte , renflait ou diminuait le
son de ti>ute la masse del'instrument. Par
quel procédé ce résultat s'opérait-il?
Encore une fois, c'est là ce qui est de-
meuré un secret. L'orgue construit pour
la chapelle du roi a été en partie détruit
h la révolution de 18.30; l'autre, resté en
la possession de son auteur, a été trans-
porté par les soins de son neveu, M.Pierre
Erard , du château de la Muette à Paris,
où l'on peut Je voir dans les ateliers du
célèbre facteur.
Toutes ces innovations ont donc , ainsi
que nous l'avons dit , une date très ré-
cente; elles ont toutes, et peut-être à
l'insu de leurs auteurs, été sollicitées
par la tendance de la musique dramati-
que à envahir la musique sscrée, par la
tendance de l'esrîrit du monde à sécula-
riser les choses de la religion et du culte.
Voilà pourquoi les dernières de ces inno-
vations, si intéressantes d'ailleurssous un
point de vue industriel et dont on pour-
rait tirer un utile parti dans certaines
limites et certaines conditions, ont été
accueillies par la généralité des musi-
ciens, comme annonçant une époque où
la musique doit changer de face dans
toutes ses parties. Cette unanimité ne
nous effraie pas. Elle montre seulement
à nos yeux à quel point les notions les
plus simples et les plus saines s'altèrent ,
à qnel point les idées les plus claires
s'obscurcissent dans les meilleurs esprits,
lorsque des élémens d'erreur se déve-
veloppant de loin et se mêlant à des dé-
bris d'anciennes vérités ou à des vérités
mal entrevues, forment à la longue un
milieu social faux et menteur. Mais, par
une singularité remarquable , ceux-là
même qui paraissent le plus engoués de
ces découvertes et pour qui elles sont le
signal de brillantes destinées pour la mu-
sique, n'ont pu échapper à la rencontre
lumineuse des principes éternels, des
principes fondamentaux de tout art, de
toute expression humaine, lorqu'ils ont
voulu ériger leurs rêves en théorie; et
telle est la puissance et, pour ainsi dire,
la vertu de ces principes que, reprenant
jusque dans la bouche de ceux qui les
méconnaissent, leur évidence et leur
autorité, ils ont obligé ces écrivains à se
condamner eux-mêmes à force d'ambi-
guïtés et de contradictions. En sorte que,
pour combattre l'erreur de eux qui sa-
luent déjà un grand et merveilleux déve-
loppement musical dans les prétendus
perfectionnemens de l'orgue , nous
n'aurons qu'à nous emparer de leurs
propres argumens et à les tourner contre
eux. 11 n'est pas, du re-.te, médiocrement
curieux de voir deux opinions diamétra-
L'UNIVERSITÊ CATHOLIQUE.
lement opposées cherche» leur appui
dans les mêmes motifs.
E'^outons les paroles d'un compte-
rendu de l'orgue d'Erard , publié en 1829.
L'auteur établit d; bord qu'une révolu-
tion « s'est opérée dans la musique » de-
puis Mozart , et « s'est consommée de nos
jours ; » que . pour ce qui est de « sa na-
« ture, elle consiste dans l'introduc'ion
« d'un système dramatique dans les com-
« positions vocales ou instrumentales
« et dans l'expression substituée aux
K formes mécaniques de l'art ; que la
« musique religieuse même a subi les
« conditions de celte transformation du
•t but et des moyens. « 11 établit en
second lieu « qu'une révolution générale
« a commercé vers la fin du seizième
« siècle, où l'on a imaginé de se servir
a de la musique pour les actions théâtra-
« les. » Puis il ajoute : « Cette tendance
« vers les formes dramatiques, vers l'ex-
K pression et vers les formes mélodiques,
« a continué sans interruption jusqu'au-
« jourd'hui, et a rendu nécessaire une
tt réforme bien entendue de la musique
« d'église et particulièrement du style de
« l'orgue (1). »
Nous le demandons : est-il possible de
mieux établir que l'orgue est la seule
et véritable expression de la musique
d'église puisque l'on reconnaît la né-
cessité de réformer l'une pour réfor'
mer l'autre? Et, lorsque l'on nous dit,
d'un côté , que l'orgue ordinaire est
dépourvu d'expression; de l'autre , que
la musique dramatique est la seule ex-
pressive, bien que ces deux assertions
soient fausses en elles mêmes, n'est-ce
pas reconnaître la même vérité, comme
si l'on disait que l'orgue et la musique
d'église n'ont pas ces accens passionnés,
ce* inflexions variées qui caractérisent
l'art mondain? Mais, de plus , il faut
montrer que, de l'aveu formel des ad-
versaires, l'orgue ancien se r?»pporte,
par tes conditions de sa structure , à
l'institution du chant ecc ésiaslique et
qu'il a reçu sa destination de cette insti-
tution même. C'est ce qui va ressortir du
passage suivant, où l'aulear cité nous ap-
(1) Revue mutieal$, de M. Fétit, (om. VI,
p. 130.
LETTRES ET ARTS.
43
prend en quoi doit consister la réforme
bien entendue de la niusiqiie d'église et
du style d'orgue.
« Mais il ne suffît pas que les orga-
« nistes modifient ia musique qu'ils exé-
« cutent et y introduisent des phrases
« expressives, il faut encore que l'in-
K strument dont ils se servent seconde
« leurs inspirations ; or, c'est ce qui n'a
< point iieu dans les orgues construites
« d'après l'ancien système. Un orgue
« bien établi est certainement un fort
« bel instrument : sa puissance est grande
« et majestueuse, et , lorsqu'il est touché
« par un habile organiste, l'impression
« qu'il produit est profonde au premier
« abord; mais dans les pièces d'une cer-
« taine étendue, la monotonie est inévi-
« table, malgré les changemens de cla-
« viers, parce que l'instrument, riche de
« sonorité , est dépourvu d'accent. Ce
« que j'appelle accent, c'est la modifica-
f tion de la force du son, sans laquelle
f il n'y a point d'expression possible.
< Danî l'orgue ancien, le passage du
« fort au faible ne peut se faire que par
< masse et non par nuance. C'est donc
< un instrumentendehorsde l'expression
« et de l'effet dramatique. Il est rel igieux,
f simple et noble ; mais il manque de
f sensibiiité. Il est propre aux choses
I larges et brillantes ; il ne l'est pas à la
f musique colorée.
« Le nouvel instrument de M. Erard
« est pourvu de toutes les qualités àa l'an-
« cien orgue et n'a pas ses défauts , ou
« plutôt, il est en possesion des avanta-
« ges qui manquent à celui-ci. Il offre
« aux organistes les moyens de se mettre
« en harmonie dans leurs inspirations ,
« avec la musique du siècle y sans les
« obliger à abandonner les larges formes
« classiques qui sont de leur domaine,-
« ils acquièrent avec lui ce qui leurman-
« quait pour émouvoir , sans rien perdre
« de ce qu'ils possédaient pour étonner.
« Ou je me trompe fort, ou le moment est
« venu d'une révolution dans la musique
« d'orgue^ révolution dont la découverte
« de V orgue expressif est le signal. Bien
- des critiques seront faites des innova-
« lions qui seront tentées en ce genre :
« on dira que c'est perdre un style consa-
« cré; que c'est abandonner la maniera
K sublime de Jean Sébastien Bach ; et l'on
K ne comprendra pas d'abord que ce
« grand artiste, homme de génie s'il en
m fût, aurait modifié son style, et l'eût
a mis en rapport avec les besoins de l'é-
« poque actuelle , s'il y eût vécu. Après
« tout, si quelque Jean Séb?îstien Bach
« peut naître encore , et s'il fait la révo-
K lution nécessaire , il vaincra les réNis-
« tances d'école en charmant le pu-
« blic (1). »
Nous avons dû citer ce long passage
en entier pour faire voir que les nova-
teurs accusent hautement et franchement
leurs intentions et n'en dissimulent au-
cune. Il ne s'agit de rien moins, en effet,
que d'introduire le drame dans le temple,
l'opéra dans le sanctuaire. Ecoutez plu-
tôt : L'orgue ancien est un instrument en
dehors de l'expression et de l'effet dra-
matique ; il manque de sensibilité ! il
n'est pas propre à la musique colorée. Le
nouvel instrument de M. Erard , an con-
tr.iire, offre aux organistes les moyens
de se mettre en harmonie avec la musique
du siècle , de produire l'émotion en char~
mant le public ; et c'est là cette révolution
dont le moment est venu et dont la décou-
verte de l'orgue expressif est le signal,
révolution qu'il fjut opérer à tout prix,
au lique de perdre un style consacré/
Et c'est un maître de chapelle qui veut
une musique d'église j un style d'orgue
aux ordres des conservatoires, des pro-
fesseurs, des théâtres; aux ordres des
professeurs, des compositeurs d'opéras
et des saltimbanques ! Il veut, en un mot,
une musique d'église officielle. Et ce maî-
tre de chapelle oublie ce qu'il a dit tant
de fois, et ce que nous nous ferons un de-
voir de lui rappeler, que la musique a été
conservée, sauvée par l'église; que la
musique d'église a créé la musique mon-
daine, par conséquent les conservatoires,
les professeurs, les théâtres et les maî-
tres de chapelle ! Et pourquoi cette ré-
forme simultanée du style d'orgue et du
chant d'église ? parce que l'orgue est mo-
notone, parce qu'il est dépourvu d'accent
terrestre. Mais la musique d'église est
comme lui, monotone, c'est-à-dire, plane;
dé pourvue d'expression et d'accent ter-
restic, c'est-à-dire, pleine d'une expres-
sion calme et céleste et du souffle de rie j
(1) KeviM n»uiica(«, ihid^
44
L'UNIVERSITÉ
donc, encore une fois, l'orgue et la musi-
que d'église ont le même caractère, la
même destination, et le style de l'un et
de l'autre est également consacré.
Mais alors il faut aussi réformer le
plain-chant, le chant grégorien, ce chant
que vous avez si souvent regretté de ne
pas voir rétabli dans son ancienne inté-
grité, dans sa simplicité première (1). Il
fauteiicorere/brwer le langage, la poésie,
les arts, dans lesquels se m mifi'ste un
double élément, l'élément divin, céleste,
spirituel, et l'élément de l'activité et de la
sensibilité humaine. Que dis-je ! il faut
réformer aussi l'homme lui-même, car
l'homme aussi vit de deux vies, l'une qui
le met en rapport avec Dieu , l'autre qui
le met en rapport avec les êtres cré^'s;
deux modifications de sa nature d'où
naissent nécessairement deux modes di-
stincts, deux expressions diverses qui
s'incarnent alternativement dans toutes
les formes de sa pensée et de ses senti-
mens, selon que s "s sentimens et sa pen-
sée appartiennent à l'un ou l'autre de ces
deux ordres.
CATHOLIQUE,
C'est, comme nous le vairons dans la
prochaine leçon , à de pareilles consé-
quences qu'on est irrésistiblement en-
traîné lorsqu'on se renferme exclusive-
ment dans un point de vue et qu'on étend
un système particulier au delà de ses
limites naturelles. C'est ainsi que l'auteur
que nous réfutons , prenant la musique
dramatique pour unique point de départ,
est contraint de la généraliser de telle
manière qu'elle absorbe et anéantit la
musique religieuse, laquelle par son ex-
pression tranquille , égale et conson-
nante , semble être chargée d'exprimer
la pensée de celui qui ne peut recevoir ni
de changement ni d'ombre d'aucune vi-
cissitude, a Apud quem non est trans-
mutalio, nec vicissitudinis obumbra-
tio (2). .
Joseph D'Ortigue.
(1) Curiosité» historiques de la musique , par
M. Fétis, p. Î07 et 408.
(2) Epist. Sancl. Jacobi. 1.
REVUE.
DE L'ENSEIGNEMENT
LE COLLEGE DE JUILLY.
L'éducalion de la jeunesse qui a été
considérée à toutes les époques, partout
les bons esprits, comme une œuvre si
importante, est une chose grave et diffi-
cile particulièrement de nos jours, après
une révolution qui a remué toutes les ba-
ses sur lesquelles le monde s'était repo-
sé, pendant plus de quinze siècles , dans
un temps où l'enfant , arrivé à l'âge
d homme, r.e trouve, en entrant dans la
société publique , que des doutes à la
|ilaee de toutes les anciennes croyances,
des ruines à la place de tous les éta-
blissemens du passé.
Or, pour mettre les études en harmo-
nie avec les besoins d'une époque si nou-
velle, n'y a-t-il rien à essayer de nou-
veau , et l'éducation peut - elle, sans pé-
ril , demeurer stationnaire en face du
mouvement prodigieux qui emporte le
monde?
Pour répondre à cette question, si inti-
mement liée à tous les intérêts de la re-
ligion et de l'ordre social ; pour recon-
naître ce que peuvent laisser à désirer
des plans d'études classiques qui furent
tracés par dtsliommes donlpersonne ne
révère plus que nous la mémoire , pour
expliquer la pensée d'où peut sortir une
REVUE.
45
nécessaire réforme, nous sommes forcés
d'entrer dans quelques développemens.
Jetons un coup-d'œil sur l'histoire : là
est la lumière qui éclaire le grave sujet
qui nous occupe; car l'histoire, considé-
rée sous son point de vue le plus géné-
ral, n'est que le tableau du développe-
ment de l'humanité , et , si nous osons
ainsi parler, le plan de l'éducation du
genre humain, sous la discipline de la
Providence. Comme l'homme, le genre
humain a eu différens âges. Nous lo
voyons commencer par une longue en-
fance qui se prolonge jusqu'à Jésus-
Christ. Une religion impaiTile et qui
n'est que la manifestation naissante des
rapports de l'homme avec Dieu; la vérité
ne pouvant se montrer à des peuples en-
fans que sous le voile de la fable , ni les
instruire qu'en les berçant avec des con-
tes et des allégories; des langues, une
poésie, une philosophie, une littérature ,
des arts brillans de tous les prestiges de
l'imagination, mais sous des formes dont
la perfection matérielle ne sera peut-être
jamais surpassée , aucun fond sérieux; à
peine les premiers élémens de la science
de l'homme et de la société; tels sont les
traits généraux de l'histoire de l'huraa-
nilé, avant que l'Évangile se fût levé sur
le monde, c'est-à-dire tous les caractères
de l'enfance.
Eome était devenue le centre de Tuni-
vers; le monde ancien s'était comme ré-
sumé dans le monde romain, et ce mon-
de, à la fois jeune et usé, s'affaissait sous
le poids d'une honteuse décrépitude ,
lorsque descendit à pas lents du Calvaire
cette société merveilleuse née de la pa-
role et du sang de l'Homme-Dieu, l'Église
qui se penchant sur le cadavre d'une so-
ciété mourante , souffla sur cette boue
et lui fil une âme vivante , à son imag<^ ,
âme divine, douée d'une vie piogressive
et impérissable.
Nous ne pouvons pas nous arrêter ici
à contempler le miracle du renouvelle-
lement du monde par le Christianisme.
Nous devons nous borner à signaler le
caractère essentiel de cette œuvre mer-
veilleuse, que l'on ne remarque pas tou-
jours assez. La révolution opérée par le
Christianisme ne fut pas une destruction,
mais un progrès, t Jésus-Christ n'était Te-
nu rien abolir, mais tout perfectionner.
Les ombres de la superstition , les vains
songes de la philosophie qui avaient ob-
scurci la lumière divine dont avait été
éclairé le berceau de l'humanilé s'é-
vanouirent devant le grand jour de l'E-
vangile; l'homme vit ainsi l'horizon du
monde moral reculer devant lui, il pé-
nétra plus avant dans les mystères de la
nature de Dieu et de sa propre nature ,
il connut d'une manière plus complète
les rapports qui unissaient la terre avec
le ciel , et par là il passa de la vie de l'i-
magination et des sens à la vie de l'in-
telligence, de l'âge de l'enfance à l'âge
de la rai on.
Or, à cause du lien intime qui unit tout
dans le monde, le langage, la philoso-
phie, les sciences, les lettres, les arts,
les institutions sociales, tout dut se péné-
trer peu à peu de la vie nouvelle et divine
dont l'Evangile avait ouvert la source
intarissable ; tout dut commencer à se
dégager de la matière et des sens, et ten-
dre vers les hauteurs où le Christianisme
était venu élever le genre humain.
Pour nous résumer, la vie de l'huma-
rifé est une, la croix en est le centre; la
croix n'a pas brisé, elle est au contraire
l'anneau merveilleux qui lie la chaîne des
temps. L'ère chrétienne n'est que la
transformation de tous les élémens de ci-
vilisation, le développement de tous les
germes de vériié, que la Providence
avait conservés au milieu de la déca-
dence et des erreurs de l'ère païenne •
le monde moderne, c'est le monde ro-
main refait par l'Eglise et soulevé par
ses mains puissantes de la terre vers le
ciel : Rome chrétienne présenta une belle
image de celte œuvre du catholicisme,
lorsque la main hardie de Michel-Ange
posa le Panthéon antique dans les airs.
Si Icî aperçus que nous venons d'indi-
quer sont vrais, ils tranchent la question
que nous nous sommes proposée ; car
il en résulte une double conséquence.
On aperçoit, en premier lieu , en quoi
sont incomplets, vicieux, les plans d'étu-
des classiques qui ont trop long-temps
prévalu. Quel doit être le but de l'é-
ducation? Développer l'homme, lout
l'homme; or, comment ce but peui-il
être atteint autrement qu'en faisant par-
46
L'UNIVERSITÉ
ticiper la raison de l'enfant , à mesure
qu'elle grandit et autant qu'elle en est
capable, à tous les progrès par lesquels
s'est développée d'âge en âge la raison
du genre humain? Donc, après les pas
immenses que l'esprit humain a faits
dans tous les sens, poussé par le souffle
divin du Christianisme, ce n'est pas dans
les siècles idolâtres qu'il faut aller cher-
cher tous les principes du développement
de l'intelligence de l'homme; des études
toutes païennes ne sont pas la pâture la
plus naturelle , la seule dont ii convient
de nourrir des générations catholiques.
Et cependant aliez, je ne dis pas de nos
jours , mais dans le dernier siècle, dans
des temps plus reculé? encore, en France,
dans presque tou'.e l'Europe, entrez dans
les écoles publiques, quetrouverez-vous?
de jeunes intelligences tellement par-
quées, que l'on nous pardonne ce mot,
dans le champ étroit de l'asitiq-iité pro-
fane, qu'excepté dans l'ordre du salut et
de la vie future qui leur est toujours
montré comme un ordre à part qui ne
se rattache par aucun lien à la vie pré-
sente , on les laisse à peine soupçonner
que le monde ait marché depuis les Ro-
mains et les Grecs, et qu'il y ait rien
autre chose à savoir que ce que peuvent
leur dire ces peuples éteints; des enfans
qui, jetés dans le monde païen presque
dès le beceeau, reviendiont, à l'âge
d'homme, de leur exil classique, l'âme
tellement préoccupée des images de la
Grèce et de Rome , qu'ils seront comme
étrangers à tout le reste. Aous croyons
que ce n'est rien exagt^rer que de voir
dans celte apostasie de la littérature, des
arts , des scienceb, de la politique , réa-
lisée ainsi dans les premières études
d'où sortent les pensées de toute la vie ,
une des causes, la plus intime peut-être,
qui prépara cette révolution dont la
main sacrilège essaya de briser tous les
liens qui unissaient le présent au passé,
le monde à son auteur. Oui ne voiten ef-
fet que par un pareil sysi ème d'éducation
l'esprit des peuples se trouvait livré d'a-
vai.ce à tous les mensonges de cette stu-
pide, de cette insolente philosophie qui
s'en vint un jour dire à Dieu : « Tu ne
régneras plus sur nous, car nous vou-
lons avoir de la raison, du génie même
et surtout de la liberté ; et la religion
CATHOLIQUE.
que tes prêtres nous enseignent, ne fa|Ë
qu'emmailloter de ténèbres la liberté , la
raison, le génie de l'homme, pour les
retenir dans une éternelle enfance. »
C'est au Dieu de l'Evangile, c'est après
que le monde avait marché quinze cents
ans dans les routes de lumière que la
parole du Christ avait ouvertes devant
lui, que la philosophie osa dire ces cho-
ses; et il se trouva que le monde chrétien
avait tellement perdu la conscience de
lui-même , était si ignorant de sa pro-
pre histoire , qu'il crut n'avoir rien à
faire de mieux que d'arracher à tous les
nobles pouvoirs auxquels il avait obéi ,
le sceptre qu'ils tenaient de Dieu, pour
le remettre à des législateurs de collège^
comme les a nommés M. de Bonald, qui,
ridicules même alors qu'ils étaient atro-
ces, entreprirent de refouler, à travers
des flots de sang, la société vers son ber-
ceau, de ramener, à la suite du bourreau,
les jeux, les fêtes, les mœurs, les lois,
la liberté et jusqu'aux Dieux du paga-
nisme, et nous donnèrent enfin sur les
ruines de la première monarchie du
monde catholique, cette représentation
du monde romain, qui exciterait à jamais
ie rire de la postérité, si elle ne devait
pas lui arriver mêlée à tant de lamen-
tables souvenirs, escortée de tant de
lugubres images.
Mais , en second lieu , un excès ne doit
pas nous jeter dans un autre excès. Si
une éducation qui ne nourrit l'enfance
que d'études païennes est essentiellement
incomplète, et peut devenir fatale, c«
serait une grande erreur aussi que do
méconnaître la place importante qui ap-
partient à l'antiquité dans les éludes
classiques. Cette conséquence ne ressort
pas moins rigoureusement que la pre-
mière de ce qui s'est manifesté à nous
dans le coup d'œil que nous avons jeté
sur l'histoire du monde. Tout est uni,
comme nous l'avons vu , par des rapports
nécessaires, dans ce vaste plan de l'édu-
cation du genre humain ^ merveilleuse
manifestation d'une pensée divine où
noua devons cherciier la pensée , le plan
naturel de l'étlucatiou de l'homme ; les
siÙL-les païens sont le germe d'où sont
sortis les siècles chrélicns. Le monde ro-
main a été en toutes choses le point de
départ du monde moderne , d'où il suit
que nos langues, notre littérature, nos
arts, nos sciences, nos ifirstitutious, no-
tre civilisation enfin tout entière, fille
de l'aniquité quant au corps, si l'on
peut ainsi parler, fille du Christianisme
quant à l'esprit, ne peut être comprise
sans la connaissance intime du double
éUvr,ent dont elle se compose. Le pro-
blème de la Tie humaine échappe égale-
ment au philosophe qui ne veut tenir
compte que des phénomènes matériels,
et à celui qui prétend tout expliquer par
les phénomènes de la pensée j l'homme,
pour être connu, doit être étudié dans
les deux principes di tincts qui se révè-
lent dans sa mystérieuse existence, et
dans les rapports qui unissent ces deux
principes : il en est de même de l'huma-
nité.
Que l'on ne se méprenne donc point
sur notre pensée. Le vice radical dans
lequel se résument tous les légitimes re-
proches qui peuvent être adressés, selon
nous, aux plans d'enseignement généra-
lement adoptés dans les écoh s , ce n'est
pas d'avoir attaché à l'élude des langues
mortes une importance extrême, mais de
n'avoir pas vu que cette élude est stérile
ou ne produit même que des fruits dan-
gereux dans l'intelligence des élèves, si
elle ne se lie pas à d'autres éludes ; c'est
de n'avoir pas compris que les langues
anciennes ne sont pas tout ce qu'il im-
porte à l'homme de savoir, qu'elles ne
sent pas o.'êHfie à proprement parler une
science , mais l'inslrument nécessaire
pour acquérir la science d« l'antiquité,
qui n'a elle-même de véritable valeur
pour. nous, que parce qu'elle est l'intro-
duction naturelle à la science des temps
modernes.
Éviter les inconvéniens, les périls que
nous venons de signaler, en uni^siint ce
qui n'aurait jan^ais dû être féparé; re-
produire dans réduction de l'homme,
autant qu'il est possible, toute la pensée
du plan de Dieu dans l'éducation du g«nre
humain, et, par cons(^quent, chercher
1« principe du développement de l''intel-
ligence de l'enfant dans les principes
mêmes par lesquels s'est développée l'in-
teUigeoce de l'humanité; découvrir de
REVUE. 47
bonne heure à l'élève, dans ses différens
points de vue, tout le vaste horizoD du
monde de la foi et de la science, lA que
l'a fait le catholicisme et le génie des
temps modernes; les hauteurs qu'il ne
peut pas aborder encore, les lui faire en-
trevoir pour qu'il connaisse au moins le
but où conduisent les sentiers ouverts à
ses jeunes pas; faire des esprits complets
en liant entre elles, dès leurs premiers
élémens, des études qui ont des rapports
nécessaires, qui loin de se nuire se prê-
tent un secours réciproque ; faire sur-
tout des hommes de notre temps pour
qui le passé ne soit que la lumière qui
éclaire le présent, qui dissipe queîques
unes des ténèbres de l'avenir : tel est le but,
ce nous semble, que doit se proposer
l'éducation, telle est la pensée que nous
nous efforçons de réaliser, autant qu'il
est eu nous, par la marche que nous
avons tracée à notre enseignement.
Toutes les réformes particulières qui
caractérisent le plan des études du col-
lège de Judly, et dont nous allons indi-
quer les plus importantes, ne sont que
les conséquences des vues générales que
nous venons d'exposer.
Aucun des objets qu'embrasse généra-
lement l'enseignement classique n'est ex-
clus de notre enseignement. En étendant
sur beaucoup de points le cadre ordi-
naire des études, nous n'avons rien re-
tranché de ce cadre. Ainsi , en particu-
lier, loin que l'étude de l'antiquité soit
sacrifiée à dei études d un intérêt plus
grave, plus immédiat pour nous, nous
croyons pouvoir affirmer que nos élèves
doivent emporter du collège des not;ons
sur les langues, la littérature, la philo-
sophie, l'histoire des anciens peuples ,
beaucoup moins imparfaites; qu'ils au-
ront été initiés d'une manière plus posi-
tive à la science de l'antiquité, par cela
même que cette science se trouvera liée
dans leur esprit à un ensemble de con-
naissances qui en forment le complément
nécessaire.
II.
Toutes les branches de l'enseignement
forment des cours distincts et sont con-
fiées à des professeurs (spéciaux,
48 L'UNIVERSITÉ
Il résulte de cette division de l'ensei-
gnement que les préoccupations exclu-
sives d'un professeur, le talent, le goût
particulier qui peut déterminer une
pente naturelle de son esprit vers un
<^enre d'études, ne nuit point à l'avance-
ment des élèves dans les autres études ;
que chaque faculté obtient de la part
du professeur tout le soin , de la part des
élèves tout le temps que réclame l'éco-
nomie générale de l'enseignement; que
le développement de l'instruclion classi-
que dans les différentes parties qu'elle
embrasse s'accomplit ainsi avec plus
d'ordre et de régularité.
Un autre avantage obtenu par cite
combinaison, c'est que choque élève est
classé suivant le degré de connaissances
qu'il a acquis dans chaque faculté; qu'il
peut suivre, par exemple, en même temps
un cours plus avancé de latin et un cours
de grec inférieur ; les trop grandes iné-
galités qui découragent le travail, bri-
sent le ressort de l'émulation et embar-
rassent l'enseignement, sont par là plus
facilement évitées.
Enfin, chaque classe n'étant occupée
que par un seul objet, les élèves assis-
tent à un plus grand nombre de classes ,
mais la durée des classes est abrégée;
elle ne dépasse pas une heure dans les
cours inférieurs. Par là tout le temps
perdu par la fatigue des élèves et celle
des professeurs dans les classes trop lon-
gues , se trouve économisé.
nié
Etendre le cercle des études, sans
nuire à chaque étude particulière : ce
problème que l'enseignement du collège
de Juilly s'efforce de résoudre, n'est pas
aussi difficile dans la réalité, qu'il peut
le paraître au premier coup d'œil. Car,
en y regardant de près , on voit que, au
lieu de s'exclure, les études diverses
s'entr'aident , lorsque dès les premiers
élémens on les combine d'après les rap-
ports naturels qui existent entre elles;
que, bitui loin (pie l'instruction perde
dans les détails, ce qu'. Me gagne du côté
de l'ensemble, c'est de l'unité d'un en-
semble complet que jaillit la lumière
qui éclaire les détails Tout se tient dans
l'intcUigçnce de l'iioiiime et dans les dif-
CATHOLIQUE,
férens ordres de connaissances sur les-
quels l'intelligence doit s'exercer 3 quel-
que nombreuses que soient les branches
de la science, la scii-nce est une; c'est ce
chêne dont les mille rameaux , renfermés
dans le même germe, nourris de la même
sève , s'élancent d'un même jet dans les
airs.
Partant de cette idée, au degré où elle
nous a paru applicable , nous avons tracé
le cadre des études de manière à ce que
Tenfant reçoive, dès la première période
de son éducation, les premiers germes
de toutes les connaissances que doit em-
brasser son instruction classique. Toutes
les parties de l'en eignement marchent
dn froni, s'avançaiit graduellf ment de ce
qu'eles ont de p us élémentaire à ce
qu'elles présentent de plus élevé , Kuivant
les développemens naturels de l'intelli-
gence.
Ainsi l'étude des langues vivantes se
trouve mêlée de bonne heure à l'étude des
langues mortes, afin que les élèves puis-
sent saisir le plus tôt possible les termes
de comparaison nécessaires pour les faire
f énétrer peu à peu dans les secrets et
dans le génie des unes et des autres; afin
aussi que le monde moderne et le monde
ancien s'ouvrent, pour ainsi dire, à la fois
devant leurs yeux et qu'ils commencent
de bonne heure à entrevoir les rapports
qui riipprochent des peuples au premier
coup d'œil si opposés entre eux.
Les langues sont un instrument que
nous nous hâtons d'appliquer à l'usage
auquel il doit servir. Dès que les progrés
des élèves dans l'étude des langues
mortes leur permettent decommuniquer
avec les géniesclassiques qui illustrèrent
Rome et la Grèce , nous leur faisons
étudier les grands monumens de la lit-
térature païenne, non par lambeaux,
mais dans leur ensen.ble. Dans ce but, à
pjrlir de la quatrièa.e, le texte d'une
partie des compositions de l'année est
pris dans des auteurs autres que les
auteurs traduits et expliqués en classe,
et qui sont mis dans les mains des élèves
un mois d'avance, qu'ils préparent en
s'aidanl , si cela leur est nécessaire , du
secours d'une traduction. Le jour de la
composition, un passage, indiqué parle
sort, doit être traduit sans recourir au
dictionnaire. Ce travail particulier ,
REVUE.
9
combiné pendant trois ans avec le tra-
vail ordinaire de la classe , fait passer
devant les yeux des élèves toutes les œu-
vres les plus remarquables des écrivains
de l'antiquité , et rassemble dans leur
mémoire tous les faits nécessaires pour
suivre avec fruit un cours sur l'histoire
comparée de la littérature des peuples an-
ciens et des peuples modernes, qui forme
le complément de leurs étudeslittéraires.
Ce que nous venons de dire de l'étude
des langues indique la marche uniforme
que nous suivons dans les autres études.
Ainsi, dès les classes les plus infé-
rieures , quelques heures sont consa-
crées chaque semaine à la géographie et
à riiistoire ; ce ne sont d'abord que de
simples récits par lesquels le professeur
éveille la curiosité de l'enfant, sans im-
poser encore à sa mémoire aucune tâche
réglée ; puis des leçons plus méthodiques
que l'on se contente de faire répéter de
vive voix , et dont on exige plus tard une
rédaction écrite ; et ainsi , sans fatigue
et sans effort , l'élève se trouve posséder,
lorsqu'il arrive à la dernière période de
son éducation , tous les faits essentiels,
tout le squelette de l'histoire , si j'ose
ainsi parler : il ne s^agit plus que d'ani-
mer ce corps , que de bûtir avec ces ma-
tériaux l'édifice de l'une des sciences les
plus importantes pour l'homme ; et c'est
letravail^auquel est occupée l'intelligence
des élèves dans les classes supérieures ,
où une suite de leçons sur la philosophie
de l'histoire exercent leur raison sur
l'ensemble des faits recueillis dans un
enseignement élémentaire de six an-
nées.
Les élèves familiarisés de bonne heure,
d'après la même méthode, avec les faits
les plus simples, les notions accessibles
à leur jeune intelligence qu'offrent les
mathématiques et les sciences physiques
et naturelles, abordent avec moins de
difficulté et parcourent avec plus de
fruit les divers degrés de l'enseigne-
ment spécial de cette branche des éludes
qui commence en quatrième. L'éludedcs
mathématiques prépaiée ainsi dès les
basses classes, coordonnée avec les au-
tres études dans les classes supérieures,
est conduite assez loin pour qu'un élève,
arrivé au terme de son instruction clas-
sique , sans en avoir négligé aucunç par-
tie , puisse , après une année de prépa-
ration spéciale , se présenter avec suc-
cès aux examens même de l'école poly-
technique^ c'est un résultat qui a été déjà
obtenu.
Ce serait se faire illusion, sans aucun
doute , que de croire que l'enfant puisse
apercevoir les rapports qui lient les
diverses connaissances auxquelles il est
initié ainsi dès la première période de
son éducation , et que l'unité de la
science se révèle à sa jeune raison. Mais,
outre que ces études accessoires occu-
peraient d'une manière utile le petit
nombre d'heures qu'elles dérobent cha-
que semaine à l'élude des langues, quand
elles n'auraient d'autre résultat que d'en-
tretenir, par une heureuse variété , dans
l'esprit de l'élève, ce mouvement sans
lequel toute instruction languit , on se
tromperait en croyant qu'elles ne por-
tent pas des fruits très réels. Ces notions
élémentaires sont comme autant de ger-
mes qui fécondent peu à peu l'inlelli-
gence , qui l'enrichissent de bonne heure
d'un fonds d'idées positives sur lequel
l'imagination trouve à s'exercer, et qui
communiquentaux compositions une ma-
turité précoce ,• ainsi, par l'effet d'un
enseignement large, complet dès l'ori-
gine, il se trouve que toutes les facultés se
sont développées avec plus d'harmonie;
que l'esprit, si j'ose ainsi parler, a grandi
dans tous les sens.
Un mot qu'il nous reste à dire de la
méliiode adoptée pour l'enseignement
de la religion, de la philosophie, do
l'histoire , de la géographie, de l'histoire
naturelle, montrera, sous un autre point
de vue, comment chaque étude sert
au progrès d'autres études. Les élèves
assistent à des conférences qui sont in-
terrompues, de temps à autre, par des
interrogations destinées à s'assurer qu'ils
ont compris, et à les exercer à exprimer
ce qu'ils comprennent en termes conve-
nables. Ils rédigent ensuite la leçou
qu'ils ont écoutée , en sorte qu«, dès les
basses classes et surtout ù partir de la
quatrième, chaque élève écrit , chaque
semaine , plusieurs rédactions , exercice
qui ne grave pas seulement plus proton-
dénient dans sa mémoire les enseigne-
niens qu'il reçoit, mais qui l'accoutume
de bonne heure à se rendre compta; do
50
L'UNIVERSITÉ
ce qu'il entend , à suivre la chaîne d'un
raisonnement , à lier ses propres idées ,
à les exprimer avec ordre et avec préci-
sion. Par là ils se trouvent préparés à la
ihétorique qui, lorsque rien n'a déve-
loppé encore la logique naturelle que
nous portons tous avec nous-mêmes, n'est
et ne peut être qu'un art futile de combi-
ner des mots, c'est-à-dire tout ce qu'il y a
de plus popre à fausser à la fois la raison
et le goût.
lY.
On voit par tout ce que nous venons
de dire comment toutes les études sont
combinées entre elles , liées les unes aux
autres dès leur point de départ j com-
ment, commençant plus tôt, elles sont
conduites plus loin que dans les plans
ordinaires d'instruction classique.
Pour compléter cette exposition, nous
dirons quelque chose de particulier sur
les deux branches de l'enseignement, qui
dominent toutes les auti-es, la religion
et la phdosophie, et sur une institution
propre au collège de Juilly, qui résume
tout l'ensemble des études.
Religion. Si l'homme vient de Dieu,
s'il retourne à Dieu; si les rapports de
cet être d'un jour avec l'être infini con-
stituent tout ce qu'il y a de noble, de
grand , de sérieux dans son existence, la
religion, qui n'est que l'histoire de ces
rapports merveilleux, est, sans aucun
doute, la première de toutes les sciences,
et il nous sera permis de dire, avec un
philosophe du dernier siècle, dont l'au-
toritt'^ ne sauraitêtre décemment récusée,
avec Diderot, « qu'il n'y a pas d'ignorance
« plus honteuse pour l'homme, que celle
« de la véritable théo'ogie.»
Or. ce n'est pas savoir la religion que
de n'en avoir appris que ces premiers et
indispeiisableséléuiens auxquelsse borne
trop conimunémenl l'instruction reli
cieiise de rcnfance. L'étude de la reli
«'ion. dans le collège de Juilly, setiouve
intimement liée, dès 1 1 première période
jusqu'au terme de l'éduci-tion, à tous les
progrès de l'intelligence des élèves et au
développeiiu-ut de toutes lesautreséludes.
Elle se parl.ge en »iualrccours, chacun
tle deux années :
J.e premier cours est consacré à une
CATHOLIQUE. ^
explication simple etfamjlière du caté-
chisme.
Dans le second , ces notions élémen-
taires sont développées par un ensemble
d'in.structions plus méthodique, plus rai-
sonné sur le symbole, les sacremens et la
morale.
Les deux années suivantes sont occu-
pées par l'étude des faits dont se com-
pose l'histoire de la religion avant et
après Jésus-Christ.
Les élèves se trouvent ainsi préparés
et conduits par degrés à l'enseignement
plus élevé, qui complète leur instruction
religieuse dans les hautes classes, et dont
nous allons indiquer le plan.
La religion que certains esprits se re-
présentent comme un fait solitaire dans
l'histoire de l'humanité, comme un ordre
de spéculation qui n'a de rapport qu'au
monde futur, et en dehors duquel s'ac-
complit toute la révolution des choses
d'ici-bas , la religion est le véritable cen-
tre de la vie de l'homme, le nœud qui
unit ses doubles destinées, et par consé-
quent la lumière qui doit éclairer ses
études sur lui-môme et sur tout ce qui
l'entoure, le grand fait du monde, le mot
de l'univers.
De là, il suit que la religion elle-même,
pour être embrassée dans tout l'ensemble
de ses caractères divins, doit être étu-
diée dans un double point de vue :
En elle-même, comme la manifesta-
tion des lois qui constituent l'immor-
telle société de l'homme avec Dieu;
Dans ses conséquences temporelles,
comme renfermant le principe et la
règle de tous les développemens de
l'homme et de l'huinaniiédans le monde
delà pensée, dans le monde extérieur et
social, dans le monde même de l'imagi-
nation et des arts.
Et de celle double étude, il sort une
double démonstration, l'une directe,
l'autre indirecte, de la vérité de la reli-
gion catholique.
Dans noire enseignement, la religion
est considérée sous les deux aspects que
nous venons d'indiquer.
En elle-tncine , l'économie de la foi
envisagée par son côté purement surna-
turel et divin, consiste eu une merveil-
REVUE.
51
leuse hiérarchie, qui nous montre l'hom-
me uni par l'Eglise à Jésus-Christ, et par
la parole et les mérites de .Jésus-Christ
élevé jusqu'à l'intelligence et à l'amour
infini 5 DIEU , jésus-christ, l'église, ces
trois mots résument donc tout Tordre
miraculeux qui nous est dévoilé par la
foi catholiqiie.
A ces trois grandes vérilés correspon
dent trois grandes négations : l'héré-
sie, le déisme, l'athéisme, qui mesurent
les divers dt'grt^s de l'incrédiilité.
De là, la division naturelle de celte
première partie de notre enseignement.
Kous étahli'ssons l'existence de Dieu,
contre les athées , la mission de Jésus-
Christ, contre les déistes , l'aulorité-' de
l'Eglise contre les hérétiques (1).
Dans ses conséquences temporelles :
l'homme est un^ quoique sa mystérieuse
existence appartienne à deux mondes ,
qu'elle soit liée par une double chaîne
aux mobiles révolutions du temps et h
l'ordre immobile de l'éternité.
Cette unité des deitinées humaines ne
peut nous être manifestée que par la re-
ligion, lien merveilleux qui unit la terre
au ciel, terme nécessaire où se résume la
pensée de Dieu, dont le monde est l'ex-
pression.
D'où il suit que la foi est la seule lu-
mière qui éclaire les deux faces de l'hu-
manité, le seul point de vue d'où l'on
peut suivre le double développement de
l'existence de l'homme ; que le Chribtia-
nisme ne nous dit pas seulement le mot
de nos destinées dans l'ordre surnaturel,
mais que c'est au Chr islianisme qu'il faut
demander encore le mot de nos destinées
temporelles.
Ce mut ne peut pas être sans doute
pleinement compris ici-bas. La pensée
divine réalisée dans cet univers ne nous
apparaîtra dans sa radieuse unité qu'a-
près que sera venu le terme des révolu-
lions qui doivent compléter sa manifes-
tation rtàns l'ordre présent.
Mais il n'en est pas moins vrai que c'est
dans le reflet du grand jour de rélernité et
(1) On peut lire le sommaire de ceUe première
pariic do uotre Cours iiuiii'UiHvtrsité Caiholique ,
1. 1, p. m.
de la claire vision du cielque la foi abaisse
sur les ombres de la terre et du temps,
que se trouve la seule lumière qui nous
dévoile autant qu'elles peuvent l'être,
les éiiii^rae.3 de la science: il n'en est pas
moins vrai que lorsque le monde moral
est envisagé des hauteurs où le Christia-
nisme éiée la raison même de l'enfant ,
l'horizon recule, tout s'agrandit, et un
admirable tab'eau f.e déroule devant les
yeux. Car voici , nous bornant à la por-
tion de ce tableau la plus importante . ce
qui demeure invinciblement démontré
pour tout esprit qui a soi^dé les bases du
monde de la p» usée et du monde social,
qui a suivi les phases successives de leur
histoire, le flambeau de la révélation à la
main :
1° Que l'intelligence humaine étant n^^e
de l'intelligence infinie, par la paro'e, la
paro'e de Dieu est le principe et la règle
nécessaire de tous les développeinens
delà raison de l'homme j d'où il suit
qïîe dans la foi catholique, expression
seule vraie de la parole de Dieu, se trouve
la source de la seule véritable philoso-
phie.
2° Que pour trouver le principe de
l'existence et la règle des développe-
mens du monde social, il faut les cher-
her plus haut que l'homme, s'élever jus-
qu'à Dieu : d'où il suit que dans le catho-
licisme, manifestation de Dieu la plus
parfaite, se trouve aussi le germe de la
plus haute perft^ction sociale.
3" Que la foi catholique nous fournit le
seul point de vue qui d mine et du haut
duquel on peut observer la marcht^ gé-
nérale de l'humanité j quedans les f^rands
faits de l'histoire de la société i nmor-
telle de 1 homme avec Dieu, que la foi
nous raconte, se trouve la lumière qui
révèle le point de départ, qui explique
les rév lutions, qui montre le terme de
la société des hommes dans le temps.
Par conséquent, la foi calholiqurt ren-
ferme la solution la moins imparfaite que
les grand-) problèmes soulevés par la phi-
losophie proprement dite, par la phi o-
sopliie sociale et par la philosophie de
1 histoire, pu ss» nt recevoir, dans les con-
ditions pri-sentes de la raison humaine.
Les bornes que nous devons nous pres-
crire ne nous permt liant point d expo er
la marche de cette partie de uotrc cusei-;
S2
L'UNIVEBSÏTÉ
gnement (1), nous n'avons pu qu'en indi-
quer les résultats.
L'étude de la religion se trouve M^e por
là, comme on le voit, à toutes les autres
études, elle en devient le cen'ire.
Et nous croyons que c'est la place qui
appartient à la religion dans un plan d'é-
ducation bien entendu;
Car la religion, c'est la racine divine
de tous)esdéveloppemensde l'homme et
de l'humanité •
La religion est tout ce qu'il y a d'im-
muable dans le monde de la pensée , dans
l'ordre des croyances et des devoirs ;
D'oîi il suit que dans tous les temps,
que plus particulièrement dans un temps
de révolution et de doute, la religion est,
comme le disait un philosophe dont on
nous permettra d'invoquer de nouveau
l'autorité non suspecte en cette occasion,
Diderot, " la plus essentielle leçon de
« l'enfance, celle par où tout enseigne-
'< meut doit commencer et finir. »
Aussi , à ceux qui verraient avec peine
l'importance que nous allachons à l'en-
seignement de la religion^ qui nous blâ-
meraient d'envisager cette étude tout
ensf^mble comme la base et le couron-
nement nécessaire de toutes les autres
études, sans cherchera nous justifier au-
trement , nous dirions : Avant de nou3
condamner, profonds philosophes , con-
sentez k examiner un moment si ce que
Ï10US faisons n'est pas une nécessité. Je
sais que depuis plus d'un siècle vous tra-
■vaiilrZ,vous et vos devanciers, à éclaircir
par la seule puissance de votre raison, et
sans rien emprunter aux lumières de la
foi, tous les obscurs probièuies d'où dé-
pendent les destinées de l'homme ; vous
avez entrepris de faire des croyances, des
devoirs , tout un ordre moral enfui qui
n'aura rien de commun avec celui que
le Christianisme avait fait; vous mettrez
ù fin quelque jour cette œuvre que vous
poursuivez avec une admirable patience:
mais en attendant, voyez ces jeunes es-
prits que nous sommes chargés de nour-
rir ; ils ne peuvent pas vivre des futures
découvertes de votre raison, ils nous de-
(l) Nous avons coitamencé et nous continuerons à
jlublior dans VVnivcrsild Cathvliijue des fragmcns
do celle gecondu pailie de noire Cours. (V. loni. i ,
y- 2U7 et 407 ; t. 11 , p. 401 ; t. im • )
CATHOLIQUE.
mandent du pain, le pain des intelligen-
ces , la foi. Or, où trouver de la foi, de
nos jours, dans le monde, ailleurs que
dans l'E«;lise? Ravissez à ces jeunes intel-
ligences les enseignemi^is de ceUe auto-
rité qui leur redit les imposantes paro-
les sorties, à l'origine, de la bouche de
Dieu, que tous les siècles ont répétées, et
devant lesquelles s'incUna la longue suite
des générations humaines; que l'Église
cesse d instruite ces enfans, et de qui
apprendront-ils, je vous le demande, tout
ce qu'il leur importe avant tout de savoir?
Qui leur dira ce qu'ils sont, d'où ils vien-
nent, où ils vont, ce qu'ils ont à faire ici-
bas, les rapports qui les unissent à leurs
sehiblables? Sur toutes ces graves ques-
tions , que pourront-ils recuaillir de vo-
tre bouche , que des réponses qui se con-
tredisent à l'infini, que des doutes qui ne
laisseront pas h leurs âmes un seul mo-
ment de repos? Ah ! laissez-nous donc
établir sur la seule base immuable l'ave-
nir de ces jeunes esprits; laissez nous
leur dire : « Mes enfans , voyez ce
monde où vous allez être jetés tout à
l'heure. Au trouble dont paraissent agi-
tés ces hommes qui disputent de tout, au
bniit que font leurs paroles, en se heur-
tant aux ténèbres qui s'échappent du choc
de tant d'opinions contradictoires, on
dirait la mer irritée, brisant ses flots les
uns contre les autres, dans une nuit de
tempête. Cependant, no vous effrayez pas;
regardez ce roc immobile au pied duquel
toutes ces vagues expirent et dont le som-
met, inaccessible aux nuages, réfléchit
une lumière dont le foyer est dans le ciel.
Si quelque attrait vous y convie , laissez
allervos naissantes pensées sur cet océan
des disputes humaines, mais que votre
œil ne perde jamais de vue ie phare ini'
iiiortel que la main de Dieu a placé sur
le rivag':^ , et qui peut seul vous indiquer
une route sûre à travers mille écueils;
affrontez les abîmes de la science, cher-
chez ù en creuser toutes les profondeurs;
mais ne descendez dans celle nuit qu'eu
portant devant vous le flambeau de la
foi. (^)uclque guide qui se présente à vous,
quelque génie qui s'offre à vous con-
duire, n'abandonnez jamaiscelle lumière.
Quand même le premier des esprits cé-
lestes , celui qui approche le plus près
le trôno de Dieu , descendrait ppur vous
dire le mot de tous les problèmes qui
tourmentent l'esprit humain depuis six
mille ans, et qu'aux rayons de cette in-
telligsnce immortelle vous croiriez voir
s'évanouir toutes îes ombres du monde
physique et du monde moral, si une pa-
role , une seule parole , descendue de la
chaire éternelle ou siège l'héritier des
pouvoirs que Jésus-Christ légua à un
pauvre pêcheur de Galilée, vous avertis-
sait de vous tenir sur vos gardes , que
vous n'avez devant vous que He fausses
clartés et un jour tro«»peur, fermez les
yeux, rentrez avec simplicité dans les
ténèbres d'une humble ignorance, préfé-
rable mille fois à tous ces vains tonges
de science et de philosophie qui ne fe-
raient que vous endormir sur les bords
d'un redoutable abîme , loin du centre
des véritables lumières , loin du soleil
des intelligences qui ne peut être autre
que la parole de Dieu (1). »
Philosophie. — Si la religion est le
principe nécessaire de l'exi.'.tcnco de
l'homme el de l'humanité , la science de
la religion n'est pas tout l'homme, toute
l'humanité. De la foi qui pose en Dieu la
base commune de toutes les intelligences
créées, naît la science, la philosophie
qui constitue le développement, la vie
propre de chaque intelligence.
Après nous être inclinés devant la pa-
role révélée , après avoir écouté dans le
silence ce que Dieu nous a dit de lui-
même, de l'homme et du monde, travail-
ler à concevoir , autant qu'il est en nous,
ces mystérieux enseignemens; après avoir
allumé le flambeau de noire raison au
flambeau de la foi , essayer, à l'aide de
cette lumière empruntée , de voir aufsi
avant que possible dans la nuit qui nous
entoure : en un mot , s'efforcer de deve-
nir semblable à Dieu , <:n participant,
suivant la mesure de notre intelligence
finie, à sa science inlinie , c'est là un
droit inamissible de l'homme que c» r-
tains hommes voudraient en vain lui
contester , car Dien en écrivit lui-même
le titre, en imprimant eu nous son image.
Ce noble, ce légitime exercict! de l'in-
telligence, cet effort pour comprcjidre et
(I) Discours prononcé à la distriliution des prix,
août 18S5.
REVUE. ->*
pour expliquer le mot de Dieu et de l'u-
nivers, c'est là ce qu'on nomme la phi-
losophii^
Dp. la nature de la foi et de la philo-
sophie découlent les rapports néces-
saires qui doivent les unir.
La foi est le principe d'unité du monde
de la pensée ; ôtez en effet ces vérités
qui empruntentde la raison inlinie de qui
elles émanent une autorité devant laquelle
doivent se courber toutes les raisons
iinies , et vous ne voyez plus dans le
momie des intelligences que la triste
image de l'état sauvage, des esprits ra-
dicalement indépendanslesuns à l'égard
des autres, tous d'une nature finie, éga-
lement sujette à l'erreur , dont aucun,
par là môme, ne peut prétendre à la sou-
veraineté , et par conséquent nul lieu
possible , mais une irrémédiable anar-
chie.
La philosophie représente l'élément
de liberté. Les intelligences finies, unies
h leurs racines par la foi , au sein de
l'intelligence inhnie , libres en tout ce
qui n'est pas défini par la foi , ont cha-
cune, par la science, leur développement
propre.
Or, la liberté n3 devant jamais briser
l'unité, le progrès véritable n'étant que
le développement dans l'ordre , on voit
com:ucnt la science doit reconnaître, à
son point de départ, les dogmes qui lui
sont manifestés par la révélation, rejeter
comme fausse toute rxpUcation qui bles-
serait quelques uns de ces dogmes; com-
ment en un mot, ainsi que nous l'avons
déjà constaté, la foi est le principe né-
cessaire el la règle de toute véritable phi-
losophie.
L'histoire atteste qu'il n'est point d'ab-
surdité, point de folle extravagance où la
philosophie n« soit tombée, toutes les
lois qu'elle a violé une de ces lois essen-
tielles de l'esprit humain.
Il y a donc deux philosophies qui n'ont
rien de commun entre elles que le nom.
Il y a une philosophie, fille légitime
de la l'.eligion et de l'esprit de l'homme,
s'il m'est permis de parler ainsi, qui peut
faire l'orgueil de son père, sans causera
sa mère aucun chagrin, qui, cherchant la
lumière à sa .source infinie, l'intelligence
de 1 )ieu manifestée par sa parole, qui, res-
pectant dans sa marche Iç cçrcle que les
54
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
pensées de Dieu tracent autour des pen-
sées de l'homme, s'efforce de recueillir,
tous les rayons qui s'échappent de la di-
vine profondeur des vérités révélées pour
éclairer les mystères répandus autour de
l'homme et de l'humanité, pour frayer
devant l'intelligence, à travers les ombres
de la vie présente, une route lumineuse
qui la conduise comme par degrés à !a
claire vision du ciel et de l'éternité.
Et il y a une philosophie, fruit impur
de l'orgueil et de la raison de l'homme,
qui disputant à Dieu la place qui lui ap-
partient i. la tête de toutes les vérités
comme à la tête de tous les êtres , es-
sayant de briser dans les mains de Tin-
telligence infinie le sceptre du monde des
intelligences, se déclare souveraine, cher-
che dans l'homme seul le point de départ
et la règle de toutes ses concepi ions ,• qui,
ne pouvant, au milieu de la mobilité et
des contradictions infinies de la raison
de l'homme abandonnée à elle même,
saisir rien de fixe, rien de permanent^ ne
sait où prendi-e, voit toutes les vérités
lui échapper, et après avoir erré péni-
blement dans le labyrinthe de toutes les
erreurs , aboutit nécessairement , et va se
perdre dans l'abîme du doute et du
néant.
Je lésais, la philosophie, quelle origine
qu'elle revendique, qu'elle se présente
comme issue de la religion ou de l'im-
piété, n'est regardée par certains esprits
que comme je ne sais quel être chiméri-
que, dont les creuses rêveries importent
peu aux destinées, aux véritables intérêts
de l'homme et delà société. Ceci est,
suivant nous, une très grave erreur.
Pour qui sait voir le lien qui unit tout
dans le plan de la création, les révolu-
tions du monde de la pensée ne sont pas
une chose si indifférente, car là se trouve
le véritable principe de toutes les révo-
lutions du monde extérieur et social.
En voulez-vous une preuve assez écla-
tante . assez près de vous ? En des jours
d'épouTantable mémoire, vous vties un
être hideux sortir des égoùts du vice, et
porté par des mains teintes du sang des
prêires et des rois, s'asseoir sur les autels
du Dieu trois foii saint pour y recevoir
les adorations d'un peuple ivre d'impiété
et de licence j que lisait-on sur son front?
JDccssQ liaison, Ces paroles avaient un
sens j que signifiait donc cet impur et ef-
frayant symbole? Cette sacrilège raison,
aux pieds de laquelle l'athéisme faisait
fumer l'encens et le sang, sur les ruines
du monde religieux et social, d'où venait-
elle? Qui lui avait appris qu'elle était née
souveraine, que le monde lui apparte-
nait, qu'elle pouvait en disputer l'empire
à la Religion et à Dieu ? Qui lui avait dit
ces choses? La Philosophie. Reculez de
trois cents ans dans le passéj pénétrez dans
les obscures écoles de ces penseurs dont
les rêves vous inquiètent si peu,- c'est là
que vous trouverez la première origine
de cette scission funeste qui, en séparant
de la foi la pensée de l'homme, détacha
de sa base antique le monde social j c'est
là que vous verrez quelques hommes, qui
auraient certes reculé d'épouvante s'ils
avaient aperçu les conséquences de ce
qu'ils faisaient , exhumer de la poussière
des siècles païens un principe d'erreur
où se trouvait le germe de toutes les er-
reurs; déclarer que la raison de l'homme
ne relève originairement que d'elle-
même, qu'elle a par conséquent le droit
de douter d'abord de tout, pour ensuite
tout juger. C'est de là enfin, que vous
verrez cette orgueilleuse raison, sacrée
ainsi reine par la main des philosophes,
sortir, après que le protestantisme lui a
ouvert la route, s'avancer en conqué-
rante au milieu du monde, et demander
insolemment à la Religion compte de
l'autorité qu'elle exerçait depuis si long-
temps 5ur l'humanité; citer à son tribunal
toutes les traditions, toutes les antiques
croyances, et les condamner toutes; dé-
molir l'unaprèsl'ôulrelouslesfondemens
de l'ordre social, parce qu'ils avaient été
posés tous par la main du Christianisme,
et ne s'arrêter qu'après que ce travail de
destruction étant accompli, sur les bords
de l'abîme où elle venait de précipiter la
première monarchie de l'univers, sur un
échafaud d'où la religion et la royauté
venaient de remonter vers le ciel, le
front ceint des palmes du martyre, elle
eût proclamé que le régne de Dieu était
aboli , que le règne de l'homme allait
commencer.
Laissez-nous donc voir dans les con-
ceptions des philosophes, autre chose
que de vaines abstractions; laissez-nous
considérer la philosophie comme l'étudQ
la plus grave, la plus importante après
l'élude de la Religion.
D'après ce que nous venons de dire,
on aperçoit assez les pensées qui domi-
nent notre enseignement philosophique ;
nous pouTons expliquer en peu de mots
le plan que nous lui avons tracé.
La cause première du mouvement ter-
rible qui emporte le monde depuis trois
siècles est. suivant nous, ainsi quo nous
l'avons expliqué, dans le mouveriient im-
prinrié à l'esprit philosophique vers la fin
du moyen âge.
WoHs appelons de nos vœux , nous de-
mandons au Ciel l'homine de génie, le
philosophe catholique, qui étouffera Tim-
piété et la révolution dans le monde de
la pensée où elles prirent naissance, qui
renouera l'alliance nécessaire entre la
philosophie et la foi , qui faisant jaillir
des profondeurs des dogmes chrétiens
une lumière qui éclaire tous les phéno-
mènes du monde physiqne et du monde
moral constatés jusqu'à ce jour, et coor-
donnant entre elles toutes les découver-
tes des temps modernes, dans un vaste
système d'explication catholique, élèvera
"un de ces monuraens dans'ie genre des
créations du moyen âge qui résument les
conquôles de l'esprit humain dans le do-
maine de la philosophie, et lui servent
de point de départ pour s'avancer à de
nouvelles conquêtes.
Mais nous , qui n'avons pas reçu celte
haute mission, que pouvons-nous faire
pour remplir, sous le point de vue qui
nous occupe , une mission plus humble
et cependant utile, auprès des jeunss
esprits dont l'éducation nous est confiée?
Deux choses, à ce qu'il nous parait, qui
forment la division naturelle de notre
enseignement philosophique.
Premièrement, dans une histoire de la
philosophie aussi étendue que peuvent
le permettre les limites des études clas-
siques, nous cherchons à leurdonnerune
idée nette de tous les principaux systèmes
de la philosophie des temps anciens et
des temps modernes. iS'ous croyons que
celte anatomie de la pensée de tous les
grands philosoj/hcs , que celte analyse
des efforts que l'esprit humain a faits
dans les différons siècles, pour résoudra
les grands problèmes qui l'occupent de-
puis l'origine du monde, est tout en3em'
REVUE. ^^
ble et une source d'instruction solide
pour les élèves, et l'exercice le plus pro-
pre à développer les forces de leurs jeu-
nes intelligences (l).
Stcondement, après avoir fait ainsi
l'inventaire de tout ce que nous a légué
la raison des philosophes , tant anciens
que modernes , éclairés par la lumière
infaillible de la foi, nous séparons c« que
la raison da chrétien peut accepter de c«
qu'elle doit répudier dans cet héritage.
Toutes les conceptions de la pensée de
l'homme que nous voyons opposées «u
quelque point aux pensées de Dieu ma-
nifestées par l'enseignement de l'Eglise ,
nous les déclarons fausses et nous nous
efforçons d'en montrer le vide en les
examinant , soit dans le principe d'er-
reur d'où elles partent, soit dans les con-
séquences funestes où elles aboutissent.
Toutes les conceptions philosophiques
qui n'ébranlent aucune des bornes que
Dieu pose par les mains de l'Eglise autour
de l'esprit humain, nous les discutons
comme des opinions libres ; nous n'en
imposons aucune à nos élèves; loin de
là nous tâchons de les garantir autant
qu'il est en nous de ces dangereuses
préoccupations, de ces admirations ex-
clusives qui sont un des principaux ob-
stacles au développement du véritable
esprit philosophique. Nous leur disons.-
étudiez, essayez de comprendra toutes
ces brillantes créations de la pensée hu-
maine, mais n'accordex à aucune la foi
aveugle que vous ne devez qu'à la parole
de Dieu. A mesure que vous approfon-
direz tous ces systèmes, vous verrez que
la vérité complète n'est nulle part, mais
que tous renferment quelque vérité; par
conséquent dans ces monumens du passé
vous ne pouvez espérer de trouver que
des fragmens de science, qui recueillis,
nous l'espérons, quelque jour, par la
main du génie, posés sur la base de la
foi, serviront à élever un monument qui
répondra au développement actuel de
l'esprit humain; mais qui, lorsque l'es-
prit humain se sera développé de nou-
veau , se trouvera incomplet à son tour.
Car l'objet de la philosophie, l'expli-
(t) Le précis de celte partie du coiirs de pliiloso-
pliio du collège de Juiliy , a été piil)lié chez Ha-
CUBiTB, libraire, rue fierre-Sarra^iu, u''^2,ù Pari>!4
66
L'UNIVERSITE
cation des vérités infinies que l'homme
possède par la foi, ne peut être pleine-
ment atteint, même clans le ciel: l'homme
alors sous le rapport de l'intelligence ne
serait plus seulement semblable mais
égal à Dieu 5 ia philosophie est donc de
sa nature une science imparfaite , tou-
jours en ébauche, une science progres-
sive, qui tend, d'âge en âge, vers un but
qiii recule et s'enfuit devant elle dans
îes abîmes de l'infini,
ÏNous aurions craint de trop dépasser
îes bornes dans lesquelles nous désirions
renfermer cette exposition, en essayant
d'expliquer la marche particulière des
étndes historiques et littéraires. La pen-
fée de ce double enseignement se laisse
assez apercevoir d'ailleurs par tout ce
que nous avons dit.
Conférence de haltes études. Le plan
tles études du collège de Juilly est cou-
ronné par une institution à laquelle nous
avoni donné le nom de conférence de
hautes études.
Tous îes élèves de philosophie font
partie de cette conférence ; les élèves de
rhétorique et de seconde peuvent y être
admis, après avoir présenté un travail
qui promette de leur part une collabo-
ration utile.
Les séances ont lieu régulièrement une
fois chaque semaine, en présence des
directeurs , et des professeurs des
hantes classes.
Les élèves lisent des dissertations sur
des sujets de religion , de philosophie,
d'hi«toire, de littérature, quelquefois
même de sciences physiques et mathéma-
t iques. Ils trouvent auprès des directeurs
tous les conseils qui peuvent leur être
nécessaires pour ne pas s'égarer dans le
choix des questions qu'ils abordent , ou
dans la manière de les résoudre; on leur
procure tous les livres qu'il peut leur
être utile de consulter; mais du reste les
compositions destinées à la conférence
des liautcs études ne se distinguent pas
seulement des compositions ordinaires
tins classes, en ce que le fonds en est plus
sérieux, le cadre beaucoup plus large,
nais aussi en ce que ni l'un ni l'autre ne
sont tracés d'avance aux élèves, que ces
compositions sont un travail (jui leur
iippartient entièrement, dans lequel on
CATHOLIQUE.
laisse à leur esprit la plus grande liberté
possible.
Après qu'une dissertation a été lue, une
commission de trois élèves dî^signés par
les directeurs, est chargée de l'examiner,
et de présenter un rapport dans la séan-
ce suivante. Lorsque, comme cela ar-
rive souvent, les conclusions de la com-
mission ne sont pas favorables à toutes
les opinions émises dans le travail qui
lui a été soumis, l'auteur prend la parole
pour répondre aux critiques qui lui ont
été adressées •" il s'engage des discussions
auxquelles tous les élèves ont droit de
prendre part. Ces discussions auxquelles
s'attache souvent un très vif intérêt, qui
se prolongent quelquefois pendant plu-
sieurs séances, sont à la fin résumées par
un des directeurs , qui en prend occa-
sion de fixer les idées des élèves , sur
le fond même de la question qui a été
agitée.
On aperçoit tous les précieux résultats
que l'on s'est proposé d'obtenir de cette
institution, et qu'elle a produits, on
croit devoir le dire, au delà de ce que
l'on avait espéré.
La conférence de hautes études ne mû-
rit pas seulement l'intelligence des élèves
en les exerçant à écrire et à parler sur des
sujets plus graves, plus sérieux que ceux
qui sont la matière commune descompo-
sitions classiques ; mais elle leur four-
nit l'occasion de chercher dans les prin-
cipes posés dans l'enseignement du col-
lège, une réponse à toutes les grandes
questions d'où dépend leur avenir; elle
donne, en même temps, un moyen aux
directeurs d'apprécier les fruits que l'en-
seignementportedans l'esprit des élèves,
de développer tout ce qu'il y a d'incom-
plet dans leurs jeunes idées, de redresser
tout ce qu'ils aperçoivent de défectueux.
La conférence des hautes études est quel-
que chose d'intermédiaire entre le col-
lège et le monde, singulièrement propre,
l'expérience nous le démontre chaque
année, à atteindre dans l'ordre de l'intel-
ligence, In but essentiel que doit se pro-
poser l'éducation, qui est d'opérer la
transition de r(!nrance à l'âge d'homme.
L'utilité de cette institution aurait pu
être contestée dans d'autres temps; mais,
ainsi que nous l'expliquions dans un
discours adressé aux élèves, il y a trois
REVUE.
57
ans, à l'occasion de la distribution des
prix , nous croyons qu'elle répond à une
incontestable nécessité des temps où nous
sommes.
« En effet, disions-nous, nous n'igno-
rons pas tout ce que l'on peut nous op-
poser sur le danger de vous permettre,
si jeunes, d'aborder toutes les bantes,
toutes les épineuses questions que vous
remuez dans cette conférence ; mais à
celte objection, quelque plausible qu'elle
puisse paraître, il y a, ce nous semble,
une réponse simple et péremptoire : c'est
que ces questions remuent tout, dans le
monde où vous allez entrer; c'est que,
de nos jours, il faudrait pouvoir montrer,
en quelque sorte , à l'enfant, dès le pre-
mier moment où s'ouvrent les yeux de
son intelligence, les bases sur lesquelles
la main de Dieu a posé l'édifice de la re-
ligion et de la raison humaine, parce
que, de nos jours, la pensée même de
l'enfant se joue avec ces bases antiques
et sacrées.
a Nous nous sommesreprésenté souvent
un jeune homme dont les premières an-
nées auraient été murées, si j'ose parler
ainsi , et sans aucun rapport avec le
mouvement de notre époque , comme
sembleraient le conseiller certaines per-
sonnes. Suivons-le au moment où , au
sortir de la famille ou du collège, il est
jeté au milieu de tous ces jeunes hommes
qui remplissent nos écoles publiques :
qu'apprend-il, que lui dil-on de tous
côtés dans ce monde nouveau ? « Que le
Dieu de l'Evangile, le Christianisme, que
l'Eglise surtout, que tous les nobles pou-
voirs que la religion avait consacrés, et
à Tombre desquels se reposèrent une si
longue suite de générations, que toutes
ces choses bonnes, si on les considère
comme des formes correspondant à l'en-
fance de l'humanité, sont toutes choses
usées et qui ont fait leur temps j que les
philosophes du dernier siècle eurent tort
d'insulter le monde de nos pères ; que les
philosophes de notre siècle, plus justes ,
doivent l'enterrer avec tous les honneurs
qui lui sont dus, et se li.lter de fair;; un
monde nouveau ; que c'est à la jeunesse
qu'appartient celte œuvre, parce que,
pour l'exécuter, il ne faut que compren-
dre ces deux mots, libcric , cfiutitc, dont
la jeunesse a une intelligence naturelle
et merveilleuse 5 el puis, ce qui est en-
core un caractère précieux ds cet Age ,
ne s'effrayer de rien, ne reculer jamais
devant les conséquences des principes
que l'on a posés. » Que doit-il se passer,
je me le demande, dans l'âme neuve de
ce simple jeune homme que nous avons
supposé, lorsque tous ces axiomes incon-
testés de la science transcendante de notre
temps lui sont répétés cent fois chaque
jour, et par les camarades de ses études,
avec la bonne foi la plus réelle, et, avec
toute l'apparence de la bonne foi, par
ses maîtres eux mêmes, par les hommes
renommés qui, dans le cercle où il vit ,
tiennent le sceptre du savoir, de la rai-
son, de la haute philosophie? Il y a, il
faut en convenir, dans toutes ces impré-
vues extravagances auxquelles une trop
timide éducation n'a préparé aucune ré-
ponse, quelque chose de bien fait pour
tenter un jeune cœur. Au lieu de se con-
lumer dans l'étude aride d'un passé
mort, créer tout un immortel avenir ;
mettre !a main et attacher peut-être fon
nouu'iuue œuvre où il ne s'agit de rien de
moins que de démolir le peu qui reste
de la religion et de la société de nos pères,
pour faire une nouvelle terre, de nou-
veaux cieux à l'usage des générations qui
viendront après nous! et cela lorsque,
pour être apte à un si merveilleux tra-
vail, il suffit de croire que tout le lien de
la société humaine doit consister en ce
que tous les hommes soient indépendans
les uns des autres ; tous libres , tous
égaux! Après tout, il pourrait bien en
être ainsi, quelque étonnant qu'il pa-
raisse au premier coup d'œil; tous le di-
stnt, ou si quelques uns le nient, on les
traite d'esprits étroits, rétrogrades. Pour-
quoi être un esprit étroit, rétrogade?
pourquoi pas plutôt un génie créateur et
réformateur, comme presque tous les
jeunes gens de inon ûge? De bonne foi ,
cOmuient résister à une pareille séduc-
tion ?
«Or, j 2 ne crains pas de le dire, aucun
de vous, Messieurs, ne se laissera aller h
ces rêves insensés dont se berce l'orgueil
de la génération au milieu de laquelle
vous êtes destinés à vivre, et cela par
l'effet naturel d'une éducation qui aura
élargi de bonne heure le cercle de vos
éludes. Vous aussi , vous aurez occupe
58
Totre jeune pensée des problèmes d'où
dépend l'avenir du monde : mais ce n'est
pas àvotrefaibleet naissante raison, c'est
à la raiïon de vos pères , qui vous parle
par les monumens du passé, c'est avant
tout à la raison, seule infaillible, de Dieu,
qui se manifeste à vous dans l'enseigne-
ment de l'Eglise, que vous aurez deman-
dé la solution de ces problèmes. Aussi ,
quelque hardi que puisse paraître l'essor
de vos jeunes esprits, il ne nous effraie
point, il ne doit point effrayer vos reli-
gieuses familles, parce qu'il a son prin-
cipe et sa règle dans la seule autorité qui
ne peut pas nous égarer ici-bas, la reli-
gion, centre et lien commun de toutes
vos études. »
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE
DES PRISONS EN FRANCE.
TROISIÈME ARTICLE.
De l'élat actuel des prisons en France, considéré
dans ses rapports avec la théorie pénale du Code ;
par L.-M. Moreau-Christophe , ex-inipecteur-gé-
néral des prisons du département de la Seine (i).
De la réforme des prisons , ou de la théorie de Tem-
prisonnement; par Ch. Lucas, inspecteur-général
des prisons du royaume (2).
Examen historique et critique des diverses théories
pénitentiaires , ramenées à une unité de système
applicable à la France ; par L.-A. Warquet-Vas-
selot , directeur de la maison centrale de détention
deL«os (3).
Les deux articles que nous avons déjà
consacrés (4 à l'examen de l'état actuel
des prisons de la France et dos rt lormes
qu'il comporte, ont fait suflisamment
comprendre au lecteur que notre préten-
tion n'est pas de formuler un système
original et neuf, ni de trancher souve
rainement des questions sur lesquelles
hésitent des honunes qui joignent une
longue expérience prali(|ue aux lumières
acquises par la méditation et l'étude.
Faire connaître les plus remarquables et
les plus récens ouvrages publiés sur la
matière qui nous occupe, indiquer les
propositions qui semblent avoir acquis
(1) Paris, rhezDesroz, rue Saint-Georges , H.
(2) Paris, chez Legrand, quai des Auguslins, !î9.
(3) Lille , chez Vanackcro lils, rue du Théâtre, 10.
{*) Voir lei Uvraiituoii d'avril el mai.
force d'axiome dans la science des pri-
sons, et celles qui sont encore contro-
versées; raconter le bien déjà réalisé,
soit par l'administration, soit par la
bienfaisance privée , et faire ressortir
d'un exposé fidèle des faits les améliora-
tions ultérieures que réclament l'huma-
nité ou la justice : tel est l'unique but de
ce travail. S'il nous arrive de combattre
des opinions étayées d'un nom qui fait
autorité, nous prendrons soin de nous
appuyer sur des autorités non moins im-
posantes. Si nous révoquons en doute
l'efficaciié ou la sagesse de quelques me-
sures adoptées par l'administration, ce
sera en nous fondant . soit sur les lois
qu'elle a mission d'exécuter fidèlement,
soit sur les documens qu'elle-même a pu-
bliés.
Nous avions, dans notre dernier article,
jeté un coup-d'œil sur les prisons pré-
ventives des provinces ; examinons cette
même classe de prisons, dans Paris.
PRISONS PRÉVENTIVES, A PARIS.
« Paris fst la capitale des prisons ,
dit M. Moreau Christophe, comme des
salles d'asile, comme de tous lesétablis-
semens de bienfaisance : on peut môme
dire qu'aujourd'hui la prison y siège, y
fleurit , y domine avec plus de luxe et de
magnificence qu'aurune autre institu-
tion. » Néanmoins, même dans cette ville
privilégiée, le sort des prévenus a été
beaucoup plus négligé que celui des con-
damnés. Si les prisons préventives y
sont complètement distinctes des prisons
pour peines (1) . ainsi que le veut la loi ;
et si elles se subdivisent elles-mêmes en
maison de dépôt, maison d'arrêt, maison
de justice , celte classification , qui est
déjà un pas immense vers la réforme ,
fait mieux ressortir encore les abus qu'on
regrette de voir subsister précisément
dans les établissemens qui auraient dû
les premiers en être purgés.
Grand Dépôt de la préfecture de po-
lice. — Toutes les personnes arrêtées
(I) A IVxception de deux prisons, la maison da
correction des Jeunes Détenus, et la Prison Politi-
que , qui renferment siniullanément des prévenus
et des condanmés; mais ces deux classes do déleous
y soûl coinpléleuiuul séparées.
REVUE,
5d
dans Paris par un agent quelconque de
l'administration , sont amenées à la pré
fecture de police. Là , se trouve en per-
manenc* un officier de police judiciaire,
qui, sur la lecture du procès- verbal et
des autres pièces à l'appui , les envoie
au D«^pôt ; elles doivent y être interro-
gées dans les vingt- quatre heures, au
plus tard , par un magistrat qui les
fait transférer à ^^ maison d'arrêt, ou
ordonne leur élargissement. Chaque
soir, donc, viennent s'entasser au Dé-
pôt les nombreuses captures qui ont
été surprises dans les mailles serrées
du filet que la police tient incessamment
tendu sur l'océan bourbeux où s'agitent
tant de passions , tant de vices , tant de
misères ! Escrocs, vagabonds, querel-
leurs avinés , filles publiques , assassins;
et quelquefois aussi , lorsque des trou-
bles politiques bouleversent la cité, et
que la contagion de la colère semble
gagner jusqu'aux gardiens de l'ordre,
de nobles suspects dont la présence pu-
rifie, pour quelques instans, l'immonde
sentine. — « J'ai vu sous les verroux du
Dépôt, au mois de juin 1832, Hyde de Iseu-
ville et Chateaubriand ! Chateaubriand
acceptant avec une résignation moqueuse
la coupe d'amertume qui manquait aux
amertumes de sa vie... Hyde de Neuville
la repoussant avec colère, et menaçant
de la jeter au visage de celui qui la lui
offrait. Si, lorsque j'avais l'honneur d'être
ministre du roi de France, me dit-il une
heure après son arrestation , le préfet
de police de Belleyme se fût permis en-
vers un homme de ma condition l'in-
digne traitement qu'on se permet envers
moi , je l'eusse fait destituer dans les
vingt-quatre heures. Allez rapporter cela,
de ma part, à celui qui vous envoie. »
( Moreau-Christophe. )
Le Dépôt se compose de quatre salles
distinctes : une pour les femmes, une
pour les filles publiques , deux pour les
hommes; en outre, d'une chambre pour
les enfans , et de cellules pour y séques-
trer les mutins ou pour y placer provi-
soirement les aliénés,- enfin , de quinze
chambres de pistole , que se disputent
les détenus qui ont quelque argent en
poche. Les salles sont pavées de larges
dalles en plan incliné , afin de faciliter
l'écoulement des eaux de lavage qu'on y
jette à pleins seaux. Durant l'hiver , un
calorifère h la vapeur y entretient une
température suffisamment élevée.
Ces dispositions, qui ne datent que de
1828, sont assurément un notable pro-
grès sur l'état de l'ancien Dépôt ( 1 ) ;
(1) Le Dépôt actuel a été organisé sous l'adminis-
tration de M. Delaveau. La principale amélioration
consiste dans l'isolement des filles publiques. Celle»
de ces malheureuses qui ont enfreint les réglemen»
relatifs à leur profession , sont conduites devant un
commissaire de police attaché au Burtaudes mœurs.
Il les envoie au Dépôt , et fait son rapport au préfet
de police qui les met en liberté, ou les condamne à
l'emprisonnement, de son autorité privée; car, en
se vouant à l'infamie , la prostituée renonce , pour
les délits qu'elle commet en tant que prostitués, aux
garanties judiciaires qui protègent tout citoyen.
Cette plaie honteuse de la prostitution qui défigure,
comme une lèpre, la face de toutes les grandes vil-
les, a été scrutée avec un rare courage par un homme
à qui la double autorité de la science et de la vertu
permettait d'aborder un pareil sujet san» se salir,
nais dont l'ouvpage , si utile, ne saurait néanmoins
convenir qu'aux lecteurs spécialement voués à l'étude
des questions d'administration publique ou de méde-
cine. Nous empruntons à ce livre le passage suivant
dans lequel l'auteur mentionne un trait vraiment
héroïque de charité, et qui donne la mesure du bien
réalisé par l'administration : « Dans le dernier siè-
cle , le Dépôt , dit Maison de Saint-Martin , où l'on
enfermait les prostituées , se composait de quelques
chambres étroites , délabrées, n'ayant pas un seul
meuble , et sur le carreau desquelles on jetait de
temps en temps un peu de paille. La nourriture
consistait en une ration de pain noir ; la soupe était
un lute que des associations charitables apportaient
du dehors. Une demoiselle respectable se consacra,
par vertu et par dévouement , à la surveillance de
cette maison, en acceptant l'humble titre de con-
fierge. Un demi-siècle s'est écoulé depuis que la
prison de Saint-Martin a été supprimée ; mais le sou-
venir de colle vertueuse fille ne s'est pas effacé
dans la mémoire de ceux qui l'ont connue. Tous le»
vieillards auxquels j'ai pris des renseignemens ,
m'ont parlé de mademoiselle Héance , et n'avaient
pas d'expressions suffisantes pour exalter son mé-
rite. » (Parent-Duchatelet; De la Prostitution dans
la rille de Paris.) — Il semble que la Providence se
plaise à faire croître les plus belles fleurs de vertu
à côlé du plus immonde fumier.
Durant la révolution, alors qu'on osa proposer dos
primes pour les ^//c«-m(!res, on pense bien qu'il no
s'agit plus de prisons pour les prostiluces. — Eo
179«, elles retombèrent sous la surveillance de la
police , et furent dirigées sur le Dépôt général do
la préfecture. — « Dans ce Dépôt général que j'ai
visité plusieurs fois , continue M. Paront-Duchatelet,
et dont je n'oublierai jamais l'aspect repoussant, à
I peino pouvait-oa f«iro la distinclioa des sexes : lef
60
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
mais si on compare le Dépôt actuel avec
les autres prisons de Paris, telles qu'elles
sont organisées aujourd'hui , combien
les améliorations introduites paraîtront
incomplètes ! Le Dépôt est la seule pri-
son de Paris qui manque de préau. Les
lits de camp sont relevés , le matin ^
contre les murs, et le dortoir devient
promenoir, réfectoire , etc. Les détenus
y satisfont à tous leurs besoins, sans
pouvoir sortir ; c'est aussi de toutes les
prisons celle où le détenu trouve la cou-
che la plus dure, la plus maigre pitance,
le moins d'air et d'espace. Les dimen-
sions des lits de camp ont été calculées
pour un total de 220 personnes au plus
dans les quatre salles , et le nombre s'é-
lève souvent à 400 ! Si du moins les quel-
ques pieds carrés que le prisonnier oc-
cupe lui appartenaient en propre ! Si
une cloison l'isolait de toutes les impu-
retés qui fermentent autour de lui , et
défendait ses yeux , ses oreilles , sa per-
sonne contre des spectacles , des propos,
des actes infâmes ! jMais non : il lui faut
tout voir, tout entendre . subir d'indi-
gnes provocations Est-il un plus into-
lérable supplice pour l'innocent qu'une
méprise des agens de la police ou des
apparences trompeuses ont plongé dans
ce cloaque ? Et si déjà le cœur du jeune
homme conduit au D(^pôt est ouvert
au vice , quels ravages n'y fera pas un
séjour de vingt-quatre heures , de qua-
rante-huit heures, et quelquefois davan-
tage ( car le délai légal ne peut pas tou-
joursêtre observé), dans cette atmosphère
méphitique, où la corruption le pénètre
par tous les pores ! Nous Fomnies loin
de partager l'excessiv ; mansuétud^> de
certains philanthropes qui voudraient
convertir les prisons pour peines en des
hospices commodes et doux , où le con-
damné n'aurait qu'à regarder tranquille-
ment bouillir son pot-au-feu ; peut-ôtre
même a-t-on dépassé les justes bornes
dans les adoucissemens apportés au ré-
gime de plusieurs maisons rie répression.
Mais lorsqu'il s'agit d'individus qui ne
sont pas môme encore accuses ni préve-
nus , en faveur dcscpiels la présomption
prosliluées s'y troiivaionl prln-iiiêle avec toutes los
femiHcg arrêtées, coupables ou non coupalilcs, jeunes
ou vieilles, vertacaies ou débauchics, »
légale d'innocence demeure entière , et
qui subissent seulement, pour employer
une expression de M. Dupin, une mise en
fourrière, en attendant le premier in-
terrogatoire du juge , on ne saurait faire
parler assez haut l'équité qui s'indigne
d'un traitement pire que celui infligé aux
criminels , la morale qui gémit de tant
decausesde dépravation, l'honneur même
de notre civilisation qu'un pareil spec-
tacle compromet aux yeux des étran-
gers (î) !
Biais on d' arrêt. — Les inculpés qu'un
mandat d'arrêt ou de dépôt atteint au Dé-
pôt provisoire de la préfecture de police,
sont transférés dans les maisons d'arrêt
dites de la Force et des Madelonnettes :
la première, destinée aux hommes ; la se-
conde, aux femmes. Les filles publiques
sont immédiatement conduites à leur
prison spéciale, dite de Saint'Lazare.
Les Madelonnettes réunissent à peu près
toutes les conditions désirables : sépara-
tion complète du logement des employés
et de celui de-, délenties; quartier dis-
tinct pour les détenues âgées' de moins
de seize ans; des cellules pour la moitié
environ des détenues adultes , et pour les
autres des chambres à plusieurs lits:
poste d'inspection à chaque étage; salle
de bains, lavoir; ateliers de couture;
trois préaux: chapelle, etc. A la Force ^
les prévenus Agés de moins de dix-neuf
ans et de plus de seize (2) occupent aussi
un quartier distinct, où ils ont des cel-
lules pour la nuit, et durant le jour, un
atelier, qui sert également de salle d'é-
cole. Les autres prévenus sont abandon-
nés à l'oisiveté; ils couchent dans des
dortoirs communs , et il arrive . dans des
momens de presse, qu'un seul lit sert
pour deux! C'est seulement depuis 1825
qu'on daigne accorder aux prévenus une
nourriture aussi copieuse et de même
qualité qu'aux condamnés.
le transport de tous ces détenus du
grand Dépôt aux prisons , ou do celles-ci
au Palais-dc-Justice, où ils attendent,
sous les voûtes de la Souricicre (3) ,
(1) Voir la lievuc hrilatini(pie , livr. (ravril 1057.
(2) Nous avons tli'jà dit que les jeunes prévenus
mineurs de seize ans, étaient placés dans le péni-
tencier d(! la Hoquette.
(ô) Anciennes salles do cuisine du palais do saint
Louis.
REVUE.
61
l'heure de l'interrogatoire, s'opère dans
des carrioles couvertes, grillées et cade-
nassées, qu'on appelle vulgairement pa-
niers à salade. — «Dans ces ignobles
véhicules, dit M. Moreau-Christophe , on
retrouve tOus les vices de la prison com-
mune j on y est asphyxié, encaqué, volé^
des infamies s'y commettent. » — Nous
concevons difficilement comment des
vols et des infamies peuvent être commis
en présence du gardien , qui est placé à
l'avant de la voiture , et qui à travers une
grille aperçoit tout ce qui se passe dans
l'intérieur. Tel quel, et bien que ce réu-
nissant pas tous les avantages des voilu-
res cellulaires qui viennent d'être con-
struites récemment pour le transport des
galériens , le panier à salade serait envié
du prévenu qui, dans plus d'une ville de
province, suit sa voie douloureuse, pédes-
trgment , les mains garoUées, sous les
regards insultans de la foule. L'emploi
de voitures soigneusement closes est sur-
fout une grande amélioration relative-
ment aux filles publiques. — «Autrefois,
pour les faire passtr du Dépôt à la pri-
son, on les conliuit à des soldats, qui les
conduisaifnt par les bras. Dans celte
marche , qui attirait tous les regards et
que suivaient en grand nombre les polis-
sons des rues , les liiles affectaient une
effronterie scandaleuse, riaient aux éclats
arec les soldals,'ct prenaient avec eux tou-
tes les libertés possibles. De là des éva-
sions fréquentes favorisées par les sol-
dats eux-mêmes, et le spectacle le plus
hideux et le plus dégoûtant offert aux
yeux de la population. Cet état de choses
dura jusqu'en 1816. » (Parent-Diichalelei.)
Pour éviter aux prévenus l'ennui de
déplacemens réitérés et l'inconvénient
des longues heures d'oisiveté et d'attente
qu'ils subissent sur les bancs de la Souri-
cière , M. Moreau Christophe voudrait
que les ji-gcs d'instruction se transpor-
tassent eux-ïnênies à la geôle, pour y
procéder à l'interrogatoire des prison-
niers. Sans examiner si la majesté de la
justice ne serait pas quelque peu com-
provnise par ces marches et contre mar-
ches des magistrats trottant incessam-
ment du palais à la prison , et de la pri-
son au palais, n'en résullcrait-il pas des
lenteurs préjudiciables aux prévenus
eux •mômes Déjà i'eifrayanle jftMlUplicUé
des affaires criminelles, à Paris, n'en ra-
lentit que trop Texpédition. — «Année
commune, 25,000 plaintes sont adressées
au parquet de Paris. Sur ces 25.000 plain-
tes, 14,000 sont envoyées aux juges d'in-
struction. En supposant qu'il n'y ait
qu'un prévenu par plainle, 14,000 indivi-
dus subissent interrogatoire devant les
juges d'instruction, ce qui fait une
moyenne de 28,000 interrogatoires par
année, à raison de deux interrogatoires
seulement par chaque prévenu, sans
compter les interrogatoires et les con-
frontations de 28,000 témoins, à raison
pareillement de deux témoins par pi-é-
venu. » — Cet énorme fardeau sous le-
quel succombaient lesmagistrats, malgré
tout leur zèle et toute leur activité, sera
désormais allégé, par la création de la
nouvelle chambre qu'une ordonnance
récsnte a adjointe au tribunal de pre-
mière instance du département de la
Seine.
jMaison de justice. — Le prévenu mis
en accusation passe de la maison d'arrêt
dans la maison de justice, dite Concier-
gerie^ du nom de l'ancienne conciergerie
du palais de la Cité, où elle est située.
Depuis sa restauration , en 1827, cette
prison ne laisserait rien à désirer, si la
siluaiion des cours au dessous du niveau
des quais ne nuisait à sa salubrité. Elle se
compose de deux quartiers distincts :
l'un, pour les hommes; l'autre, pour les
femmes. On y trouve préau, infirme-
rie, etc.; la cantine y a été supprimée.
Le travail n'y est guère possible, les ac-
cusés n'ayant pas trop de temps pour
concerter leur défense avec leurs avo-«
cats.
Sous le rapport historique, la Concier»
gerie éveille des souvenirs que nos lec-
teurs nous permettront de ne pas omet-
tre. Elle a gardé la trace de deux noms
qui remuent tout cœur capable d'admi-
rer et d'aimer. — Dans un des prome-
noirs couverts destinés aux détenus, on
V( il de longues tables de [ïierre, sur les-
quelles un saint et un héros, le bon roy
Loys j, distribuait lui-môme des vivres
aux pauvres , alors que le préau longé
par cette galerie formait la principale
tour de son palais. — A la chapelle de la
Conciergerie attient le cachot oîi la reine
MarieAnloiuetlo attendit l'iieurg du mar-^
62
L'UNIVERSITÉ
tyre. La Restauration avait transformé ce
cachot lui-même en chapelle expiatoire,
masquant sa misère et sa nudité sous un
luxe de décorations funéraires. Au mois
de février 1831, M. Moreau-Christophe,
alors inspecteur-général des prisons du
déparlement de la Seine, «lit ordonner,
par le préfet de police, l'enlèvement de
ce lieu de douleur, des emblèmes de
réaction qui en déuaturaient l'enceiniC.
Mais on y a laissé l'autel, les marbres,
les encadremens el tous les «utres ou-
vrages d'architecture qui les rappellent.
Que ne fait-on, ajoule-t-il, disparaître
entièrement ces ouvrages , et que ne
rend-on les lieux à leur nudiié pre-
mière ! » — Son vœu nous paraîtrait dicté
par un exquis sentimenl des convenan-
ces, s'il le bornait aux ornemens qui ne
s'adressent qu'aux yeux; parce qu'en ef-
fet, « ils ne sauraient valoir en émotions
une seule parcelle de terre empreinte du
pied de la malheureuse reine , humectée
de ses larmes amères. » — Mais un autel ,
une croix, sont-ce donc là des images qui
ne disent rien à l'àme? Signes de pardon
et d'immortelle espérance , les faii-e dis-
paraître , pour ne plus laisser subsister
que de sinistres souvenirs, ne serait-ce
pas irréligieusement méconnaître le cœur
et les pensées dernières de l'auguste vic-
time?
En résumé , on voit qu'à Paris même
le sort des prévenus esl d'autant plus né-
gligé, quede moins graves présomptions
de culpabilité sont acquises contre eux :
ce n'est qu'au fur et à mesure que la pré-
somption légale d'innotence s'atténue ,
et que le simple fait de Tarrestation se
complique par le mundat d'ai-rêt ou de
dépôt , pu s par l'acte d'accusation ,
que leur prison s'améliore ei. participe
progressivement au bien-être et à l'ordre
dont la plénitude est réservée au séjour
des condamnés.
DE LA RÉFORME DES PRISOiNS PRÉVENTIVES.
La confusion des condamnés et des
prévenus sous les mêmes verroux , ou
une disparité de trailcineuL tout à l'a-
vantage d<;s premiers, violent si niani-
lestemenl les pi incipes de justice et d'é-
quité , qu'on s étonne (|ue de tels abus
ii'aiuul pas CU l'objet dus prcmici es réfor-
CATHOLIQUE.
mes opérées par l'administration. Chose
étrange! ils se retrouvent, beaucoup plus
graves encore . dans un pays qu'on a
coutume de citer comme modèle pour
la tenue des prisons et pour le respect
des droits du citoyen. A côté de leurs
pénitenciers, ordonnés avec un soin scru-
puleux, mais réservés à l'aristocratie du
crime , les Etats-Unis ont d'autres pri-
sons , aussi négligées qu'aucune de nos
maisons d'arrondissement, dans lesquel-
les ils entassent condamnés à bref terme,
prévenus, et, qui pis est, témoins ! Car,
d'après la loi et la coutume américaine,
le témoin qui ne peut fournir caution
est jeté et retenu en prison jusqu'à la fin
de la procédure (t). Un publiciste amé-
ricain, justement célèbre, M. Ed. Living-
ston , dans son Code disciplinaire des
prisons, accepte cet usage pour l'avenir,
et il assigne place dans les maisons de
détention :
« Aux personnes qui , dans les cas dé-
terminés par la loi , seront détenues pour
qu'on soit sûr d'avoir leurs dépositions
comme témoins dans les procès crimi-
nels. I
Dieu merci'! la France ni aucun autre
pays d'Europe, que nous sachions , n'of-
frent le scandale d'une si monstrueuse
atteinte à la liberté individuelle. Nos lois
interdisent même la confusion des pré-
venus el des condamnés dans une prison
commune. Si leurs prescriptions à cet
égard ont été trop souvent méconnues
dans la pratique , au moins le principe
demeure intact, et l'effort unanime des
publicistes français qui écrivent sur les
prisons , tend , aujourd'hui , à en géné-
raliser l'application.
M. Moreau- Christophe s'exprime à ce
sujet d'une manière aussi juste que pi-
quante :
« En commençant l'application du sys-
tème pénitentiaire par renfermer les pré-
venus ilans une j)riso?i commune où ils se
corrompent , sauf à les renfermer plus
tard dans des pénitenciers pour qu'ils s'y
corrigent, l'administration des prisons
(1) Voyez roiiviajjo de WM. de Ucauiuont cl do
'l'ocqucvillc : Du système pduilenliaire Uiix EtaU~
i'nis, pages 'l'J et 3I1>.
Voyez aussi l'ouvrajje de M. Ch. Lucas : Du »j/»-
thne pénitenliairç en Muropç cl aux /!<«<«- t/m'l,
l. l'f, p. 2W.
REVUE.
68
agit comme ferait celle des hospices,
en déposant provisoirement dans nn!^
même salle basse tous les malades at-
teints de diverses lièvres contagieuses ,
et en les y laissant confondus des mois
entiers , respirant le même air, s'ino-
culant réciproquement leurs maux, sauf
à les classer plus tard , pour opérer leur
guérison , dans les salles séparées qui
sont assignées dans l'établissement à cha-
que espèce particulière de maladie, i
M. Marquet Yasselot ne trouve pas de
termes assez énergiques pour peindre
l'irritation qu'éprouve l'honnête homme,
victime de soupçons erronés , lorsqu'il
se voit assimilé , pendant des semaines ,
pendant des mois , à des êtres pervers
et flétris. iS'est-ce pas en partie à l'exis-
tence de ces odieux abus qu'il faut attri-
buer l'aversion et le mépris qu'un grand
nombre de personnes témoignent contre
les agens chargés d'exécuter des arresta-
tions qui entraînent pour l'innocent de
si pénibles et de si humiliantes consé-
quences ? Sentimens fâcheux ; car ils réa-
gissent contre les magistrats , contre la
justice elle-même ; ils infirment le res-
pect et la confiance qu'elle doit inspirer
aux honnêtes gens par son action tuté-
laire.
L'auteur de la Théorie de l'emprisonne-
ment àir ailé à fond cette même question
de l'emprisonnement préventif.
Tous ces publicisles sont d'accord sur
la nécessité de séparer les maisons pré-
ventives des prisons pour peines; de les
diff. rencier par le traitement comme par
le local ; de borner la sévérité du régime
des premières aux mesures strictemeiit
nécessaires pour maintenir la discipline
intérieure , empêcher les évasions et
mettre obstacle a la corrnplion mutuelle
des détenus.
L'isolement cellulaire pendant la nuit
paraît applicable aux prisons préventives
comme aux prisons jcpressives. 11 fait
partie de tous les plans de réforme fl) ;
il est regardé comme indispensable pour
(1) Ccpen<lant M. de Laville de Mirmont , inspec-
teur-général di:s maisons centrales de di^cnlion, pré-
tend que les dortoirs communs sont préférables auv
cellules. Voyez ses Obserralions sur les Maisons
centrales de Dtlenlidn , d l\)Ccasioa de l'ouvrage de
MM. de Jieauttwnl el de Tocquevilk , sur les yàii-
obvier aux honteux désordres et aux
complots que favorise l'agglomération
des détenus dans des dortoirs communs.
Mais la séquestration prolongée pendant
le jour , non plus qu'un silence absolu
et continuel , ne sauraient être imposés
aux prévenus, sans aggraver injustement
le simple fait de la détention provisoire
par une peine estimée si sévère qu'on
n'osera probablement , en France , l'ap-
pliquer dans toute sa rigueur aux con-
damnés eux-mêmes. Réservé soit comme
moyen disciplinaire , soit pour les né-
cessités de l'instruction judiciaire , lors-
que le magistrat ordonne de tenir un
prévenu au secret, l'isolement durant le
jour ne peut être que facultatif pour les
autres prévenus.
Il s'agit cependant d'empêcher que le
vice ne puisse ressaisir , dans les lieux
et aux heures de libre communication,
la proie qui lui aura été momentané-
ment soustraite par l'isolement nocturne.
Ici se présente l'importante question de
la séparation des prévenus en diverses
classes , selon les différences de sexe ,
d'âge , de moralité.
Pour apprécier les inconvéniens de
toute nature auxquels donne lieu le voi-
sinage d'hommes et de femmes enfermés
dans la môme prison , si exactement sé-
parés que puissent être d'ailleurs les
quartiers qu'ils occupent, si scrupuleuse
que soit la surveillance, il faut lire ce
qu'a écrit, à ce sujet, M. Marquet- Vasse-
lot , dont le zèle est éclairé par trente
années d'expérience. JNous n'oserions re-
produire ici le tableau hideux et trop
fidèle qu'il trace avec une indignation
profondément sentie , et qui offre ma-
tière aux méditations non seuletuenl de
l'administrateur , mais encore du mora-
liste qui veut savoir jusqu'où peut dé-
choir un être immortel , créé à l'image
de Dieu, et du médecin qui étudie les
ravages causés dans l'organisation phy-
sique par la fureur des passions. Aucun
doute ne saurait exister sur la nécessité
d'assigner des prisons entièrement dis-
leticiers d'Amérique. M. Ch. Lucas refulc son opi-
nion el prouve victorieusemeul que l'isoleiuenl noc-
turne est sujet à moins d'inconvcuiens suus le rap-
port de la discipline el des mœurs. Voyez 6U J'hvvrii
de li^Jimprisvnncmcnl , vol. i, p. i^iV.
64
tinctes aux condamnés et aux condam-
nées. Nous reviendrons sur ce point en
traitant des prisons pour peines. Mais, y
a-t-il possibilité d'appliquer la même
mesure aux prévenus et aux prévenues ,
si désirable qu'elle soit ? Demander la
création de deux maisons d'arrêt près
de chaque tribunal de première instance,
ne serait-ce pas imposer à la plupart des
villes des dépenses beaucoup au dessus de
leurs ressources ? Peut-on exiger qu'un
minime chef - lieu d'arrondissement se
conforme au salutaire exemple donné
par une cité riche et populeuse comme
Paris ? Le mieux est L'ennemi du bien ;
et réclamer des améliorations imprati-
cables , ce serait indisposer les contri-
buables, c'est-à-dire, l'opinion publi-
que, contre desréformes trop menaçantes
pour leur bourse. Considérons en outre
que les désordres constatés par M. 3Iar-
quet-Vasselot dans les prisons répressives
où les deux sexes se trouvent voisins ,
tiennent en grande partie à des causes
qui s'atténuent dans l'emprisonnement
préventif ; savoir : la privation prolon-
gée des relations dont les condamnés
avaient contracté l'habilude avant leur
entrée en prison, et l'inactivité de leur
esprit qui peut se porter tout entier vers
de honteux objets. Au contraire , le pré-
venu , préoccupé des chances de son pro-
cès et de ses préparatifs de défense ,
trouve dans les inquiétudes d'une posi-
tion non encore fixée, un aliment à son
imagination et à ses pensées : il est moins
en proie aux impressions et aux désirs
qui absorbent toutes les facultés du con-
damné : sa captivité ne se prolonge pas
assez pour irriter ses passions jusqu'à la
frénésie j enfin , la mobilité de la popu-
lation des prisons préventives met ob-
stacle aux laborieuses intrigues que les
condamnés ourdissent avec leurs com-
plices pendant des mois , des ans entiers.
A défaut donc de ressources suffisantes
pour établir des maisons d'arrêt desti-
nées exclusivement aux hommes et d'au-
tres aux femmes, la séparation des quar-
tiers , dans une même maison, et une
vigilance sévère préviendront les abus ,
autant que cela est possible.
ISous en dirons autant de la sépara-
lion des jeunes prévenus d'avec les pré-
venus adultes; si ce n'est que, dans les
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
villes où il existe un pénitencier réservé
aux jeunes condamnés, mieux vaudrait
placer les jeunes prévenus dans un quar-
tier spécial de cet établissement, comme
on a fait à Paris.
Prétendre pousser plus loin les divi-
sions et les subdivisions de l'enceinte
d'une même prison préventive , et y as-
signer des quartiers distincts aux diverses
classes de moralités, ce serait de plus en
plus mettre la théorie aux prises avec
l'impossible. « La multiplication des
classifications , disait M. de Rambuteau
dans son rapport sur le budget de
1832. exigerait souvent un plus grand
nombre de classes de détenus qu'il n'y a
de détenus effectifs dans les prisons d'ar-
rondissement. » — « Si l'on prend , dit
M. Ch. Lucas, trente départemens for-
mant les ressorts des cours royales d'Or-
léans, Bourges, Rennes, Angers , Poi-
tiers, Limoges, Riom , Lyon, Grenoble,
on trouvera sur cent vingt-sept maisons
de justice et d'arrêt, soixante-huit, c'est-
à-dire plus de la moitié . qui ont une po-
pulation moyenne de moins de quinze
détenus, treize qui n'en ont que de cinq
à dix, onze de un à cinq. » — Là même où
le nombre des prévenus est plus consi-
dérable , l'excessive multiplicité des
murs de séparation , des préaux , amoin-
drirait outre mesure la portion d'air et
d'espace réservée aux habitans de chaque
quartier.
P'audra-t-il donc que le prévenu, qui
tombe pour la quatrième ou cinquième
fois peut-être sous la main de la justice,
dont tous les antécédens sont ignomi-
nieux, professeur émérite de vice et de
débauche , puisse salir par son contact
et pervertir par ses discours et ses
exemples celui qui n'avait pas encore
franclii le seuil d'une prison , et qui ,
peut-être, n'a pas dévié du sentier de
l'honneur? RI. Ch. Lucas indique un
moyen facile de limiter une si funeste
liberté de communications, sans frac-
tionner indéfiniment l'enceinte de la
prison : c'est de faire pour la séparation
des moralités ce qu'on fait dans un grand
nombre de prisons départementales pour
la séparation des sexes, c'est-à-dire d'as-
signer des lieuns différentes pour la
promenade dans le préau commun aux
prévenus inoffensifs et aux prévenus
REVUE.
6ô
suspects. Combinée avec l'isolement noc-
turne et le bienfait de l'isolement facul-
tatif durant le jour, cette mesure met-
trait à l'abri de toute atteinte la dignité
morale des prévenus qui se respectent ;
et elle protégerait la faiblesse de ceux
qui inclinent au mal, contre la conta-
gieuse influence des plus pervers.
Quant au classement des prévenus
dans la catégorie des suspects ou des in-
offensifs , selon leur moralité présumée ^
M. Ch. Lucas en adjuge le soin aux
mêmes magistrats (le procureur du roi
et le juge d'instruction) qui intervien-
nent tous les jours pour les besoins de
l'instruction, dans les communications
intéri^'ures de la maison d'arrêt, et les
défendent enti-e tels et tels prévenus,
•c II n'y aurait , dit-il , qu'un pas de plus,
ce serait de faire , dans l'intérêt de la
séparation des moralités, ce qu'ils font
dans l'intérêt de l'instruction , et de ré-
gler de la même manière les permis ou
interdits de communication , dans le
mouvement journalier de la population.
Seulement l'unité d'exécution forcerait
de concentrer entre les mains seules du
procureur du roi ce pouvoir et ce de-
voir de classer les moralités. Peut-être
reprochera-t-on d'abord à cet emploi
du classement , d'être arbitraire ; mais
il ne pouvait avoir un autre caractère ,
puisque dans l'emprisonnement préven-
tif, ce n'est primitivement ni la disposi-
tion de la loi , ni la sentence du juge ,
mais les besoins de la procédure et les
renseignemens de la poursuite, qui rè-
glent la position du prévenu. » — Nous
avouons que l'analogie ne nous paraît
pas concluante. Que le magistrat inter-
dise, pour les besoins de la procédure ,
les communications entre tel et tel pré-
venu , cette précaution n'outrage pas
ceux qui en sont l'objet • tandis que 1j
clas&iiicalion dans la catégorie des sus-
pects, c'est-à-dire des hommes présumés
•vicieux, porterait en quelque sorte le
caractère d'une peine infamante. Ainsi ,
que plusieurs prévenus, honorables par
leurs antécédens et leurs mœurs piivé«^s,
mais impliqués dans une accusation de
complot politique, soient tenus, par
ordre du magistrat , séparés les uns
des autres tant que dure l'instruc-
tion j ils pourront ise plaindre de la ri-
IT.
gueur de celte mesure , ils ne se plain-
dront pas qu'on leur fasse insulte. Mais
que ces mêmes hommes fussent isolés
des autres prévenus , comme suspects
d'une contagieuse immoralité, ils se ré-
crieraient , et l'opinion publique mur-
murerait avec eux contre une dégrada-
tion sans jugement, ^ous doutons qu'il
fût opportun d'imposer au zèle et aux
lumières du ministère public une si
délicate et si pénible mission ; et la pré-
somption légale d'innocence qui protège
le prévenu ne nous paraît susceptible de
recevoir une si grave atteinte qu'au-
tant qu'un fait également légal autorise
cette classification en prévenus sus-
pects et en prévenus inoffensifs.
Mais ce fait légal , quel sera-t-il ? Le
chercherons-nous dans la différence des
actes imputés aux prévenus, dans la
qualification de crime ou de délit qui
' leur est attribuée ? « Mais , pour qui
connaît le moral des prisons, dit M. ]Mo-
reau-Christophe, le délit, souvent, im-
plique de la part de celui qui le commet,
plus de perversité que le crime. L'ex-
périence prouve que la nature de la peine
encourue donne rarement la mesure de
la dépravation des condamnés. »
Les directeurs des maisons centrales
dans leurs réponses à la circulaire mi- '
nistérielle du 10 mars 1834, qui provo-
quait plusieurs renseignemens sur les
effets du régime des prisons, déclarent
presque unanimement que les dangers
des communications contagieuses sont
plus à craindre de la part des correc-
tionnels par rapport aux réclusionnaires
condamnés pour crimes, que de ceux-ci
à ceux-là. — « Les correctionnels en géné-
ral sont plus vicieux. Parmi les criminels
il se rencontre beaucoup d'hommes qui
ont succombé à la violence de leurs pas-
sions ou aux besoins d'une nombreuse
famille. >> ( Réponse du directeur de la
maison de IJeaulieu). — < En général , on
remarque beaucoup plus d'indocilité et
de penchant à la paresse parmi les cor-
rectionnels. Ceci peut paraître un para-
doxe, mais c'est le résultat de l'observa-
tion. » ( Réponse du directeur de la
maison d'Ensisheim ). — « La corruption
chez les correctionnels est poussée à ses
dernières limites. > ( Réponse du direc-
teur du Mont-Saint-Michel }. — La mai-
6fe L'UNIVERSITÉ CATHOLlQUli.
son centrale de Poissy est; consacrée ex-
clu> ivement aux correctionnels. C'est, de
l'aveu général, la population la plus in-
disciplinée. On conçoit en effet que l'es-
croc, le filou, lie des grandes villes,
possédant par cœur leur code pénal et
sachant s'arrêter prudemment sur l'ex-
trême limite qui sépare le crime du délit,
puissent être infiniment plus vicieux que
des hommes qui ont été entraînés plus
loin par la violence de la passion ou
Tempire tyrannique des circonstances. Si
donc le jugement qui déclare un indi-
•vidu coupable d'un délit, et un autre
coupable d'un crime, ne donne point la
mesure de leur perversité , elle ne sau-
rait, à /br/i077, ressortir de la différence
des qualifications énoncées dans le man-
dat d'arrêt ou dans l'acte d'accusation.
Il faut par conséquent recourir à un
autre fait légal qui porte avec lui une
présomption suffisante pour motiver le
classement d'un prévenu dans la catégo-
rie des suspects. Le fait de la récidive
n'offre-t-il pas ce caractère? Lorsqu'un
prévenu tombe pour la seconde ou troi-
sième fois sous la main de la justice,
cette circonstance aggravante qui, s'il
est condamné de nouveau, le rendra pas-
sible d'une peine plus sévère, ne légi-
time-t-elle pas aussi , avant le jugement ,
son classemen! dans une catégorie ex-
ceptionnelle? Ne fait-elle pas présumer,
à bon droit , plus de danger dans le com-
merce de cet homme que les funestes
conséquences d'une prc mière faute ont
enchaîné au mal ? N est-ce pas prudence
et justice d'empêcher qu'il ne puisse ré-
pandre, parmi les autres prévenus, les
germes vicieux qu'il a puisés antérieure-
ment dans les prisons pour peines? In-
dice non pas certain, mais puissant,
d'une nature malheureusement viciée,
fait légal, matériel et ne laissant aucune
place aux caprices de l'homme, la re-
prise de justice n'offrirait-elle pas une
base plus ralionuKlIe que l'arbitraire des
procureurs du loi pour la séparation des
moralités dans les pr sons préventives?
M. Morediu-ClKistopUf, qui hisse dési-
rer :>on second vo'i'.ine, ne s'est pas cx-
p|i(jué sur Ci tle importante question.
IVfaisCeq"'»! dii dans son premier volume
f)ioitvè: t" que la qualification du délit
on de crime aitribuée à l'acte qui est im-
puté au prt'ven;'. ne coni,litiUi nulietnent
à ses yeux un indice de ! i moralité de
l'iigeiitj 2° qu'il comprend la nt^cessilé
de ne pas multiplier à l'excès les diverses
classes de prisons. Car il propose, avec
raison, ce nous semble, d'affecter une
même prison aux inculpés, soit accusés,
soit simples prévenus; estimant que c'est
en pure perte et au préjudice du bien-
être des détenus, que les départemens se
constituent en f. ai» pour classer les pri-
sons préventives en maisons d'.srrêt et en
maisons dt' justici^, et pour établir entre
elles une distinction nominale, purement
chimérique et Fans application.
« Autant la première division intro-
duite par la loi en prisons pour peines,
d'une part , et en maisons d'arrêt et de
justice, de l'autiC, est fondée en légalité
et en raison , autant la subdivision entre
les maisons d'arrêt et les maisons de jus-
tice me le semble peu. En effet, en or-
donnant que les maisons d'arrêt seront
exclusivement destinées aux prévenus, et
les maisons de ju-.tice aux accusés, le lé-
gislateur a séparé ces deux classes de
prisonniers qui pouvaient , sans le moin-
1 dre inconvénient, se trouver ensemble;
car ce ne sont que des présomptions plus
ou moins graves qui placent certains pri-
sonniers dans la classe des prévenus , et
fait renvoyer les autres en état d'accusa-
tion , tandis que ce sont des preuves qui
séparent les condamnés des uns et des
autres. Pour les prévenus, il faut un ju-
gement : pour les accusés, un arrêt; c'est
la seule différence qu'il y ait entre eux.
Or, cette différence n'est que df juridic-
tion ; elle n'en entraine aucune dans le
degré d'incertitude de la criminalité. Si
même il y avait une différence morale à
établir à ce sujet je n'hésiterais pas à dire
qu'elle serait à l'avantage de l'accusé de
crime, eîc.
« Et puis à quoi sert cette séparation?
Lorsque le prévenu contre lequel a été
rendu nue ordonnance de prise de corps,
est mis en accusation , il reste dans la
maison d'arrêt jusqu'à la prochaine ses-
sion de la cour d'assises, et il n'est trans-
féré dans la maison d'^ justice que quel-
qui'S jours seuliMiicnt avant l'ouverture
de. débals de sou alf.iii e. »
Le travail ne s.iuriit êtse rendu obliga-
toire pour les prévenus ; mais, comme
d'une antre part , l'oisiveîé forcée est
une peine plus dure que le travail obli-
gatoire, lorsqu'elle s'applique à l'ouvrier
indigent qui épuise ses dernières res-
sources, s'endette, se df^moralise dans les
stériles et fastidieux loisirs de la capti-
vité préventive , tandis que le réclusioii-
naire et le forçat gagnent leur denier de
poche et amassent un pécule d'ôpargnes,
il serait désirable que l'administration
fournît des moyens de travail aux pré-
venus qui le désirent. La difficuUé d'oc-
cup r fructueusement une population
mobile cède devant les considérations
d'équité, que fortifie l'intérêt de la disci-
pline, « cent détenus occupés, di» le
juge Powers , étant plus faciles à surveil-
ler que cinquante détenus oisifs, »
En supposant réalisées ces diverses
mesures en faveur des prévenus; leur
régime matériel amélioré; leur dignité
morale protégée; leur captivité devenue
plus douce et dégagée, autant que possi-
ble, des circonstances qui l'assimilent à
l'emprisonnement pénal; la société. au-
rait-elle pleinement acquitté sa dette
envers l'innocent dont la liberté a été
immolée au soin du repospublic et qui a
subi peut-être un dommage énorme par
la suspension de ses affaires, le coup
porté à son crédit, les nuages jetés sur
son honneur?
Plusieurs publicistes estiment qu'une
action en dommages-intérêts contre l'Etat
devrait luiêtre accordée. — * ]N'est-ce pas,
dit M. Ch. Lucas, une exception révol-
tante que le privilège du trésor public,
affranchi du recours que la loi im-
pose partout ailleurs à l'accusateur,
comme un acte de réparation et de jus-
tice? C'est évidemment reconnaître deux
morales, deux justices, l'une pour les
citoyens, l'autre pour le fisc. » —Toutefois,
dans le système de ces publicistes, l'ac-
tion en dommages-intérêts contre l'Etat
n'appartiendrait pas de plein droit à
tout accusé absous. On déférerait à la
sagesse des juges le soin de l'accorder ou
de la refuser, selon que l'acquittement
de l'accusé serait à leurs yeux un brevet
d'innocence ou leur paraîtrait résulter
seulenienl du défjut de preuves décisives.
Remarquons d'abord que, le ])réi'enu
ne paraissant devant le tribunal torrec-
tionael, Vaccusc n'étant traduit aux as-
REVÛÉ. ^
sises, qu'après amples informations de la
chambre du conseil et de la chambre des
mises en accusation, bien rarement son
innocence paraîtrait assez évidente auic
juges pour lui accorder un recours qui
inculperait jusqu'à un certain point la
sagesse et les lumières des magistats ins-
tructeurs. Or , pour attribuer une répa-
ration pécuniaire à un très petit nombre
prévenus et accusés, que demandent ces
publicistes?
Ils demandent que les autres soient
frappés, par le refus même de l'action en
indemnité, d'une sorte de flétrissure
morale. Ils demandent que le juge éta-
blisse une différence là où les jurés n'en
ont point établi, et qu'il infirme, par
une injurieuse exclusion , l'autorité des
verdicts d'acquittement dont ils ne doi-
vent compte qu'à Dieu et à leur con-
science. En réalité, la mesure proposée
deviendrait une peine contre la majorité
des accusés absous, par cela même
qu'elle serait le privilège d'un très petit
nombre, et elle porterait une atteinte
indirecte, mais réelle et grave, aux pou-
voirs du jury.
Que deviendra cependant le prévenu
indigent qui a épuisé ses dernières res-
sources dans la prison, et qu'une ordon-.
nance de non-lieu jette sur le pavé de la
rue , sans argent , sans vêtemens , sans
abri, sans travail.
— « Comment pourvoira-t-il, dit M. Bé-
ranger dans un rapport dont nous avons
déjà cité plusieurs fragmens (1); com"
ment pourvoira-t-il aux premières at-
teintes du besoin ? A qui aura-t il re-
cours pour avoir du pain ? Qui lui
donnera son premier gîte? Qui veillera
enfin à ce que, pendant l'intervalle qui
va s'écouler jusqu'à ce qu'il ait rejoint
sa famille , ou qu'il se soit procuré des
moyens d'existence , cet homme , digne
de tant d'intérêt si l'épreuve judiciaire
qu'il a subie a démontré son innocence,
si redoutable dans le cas où de l'insuffi-
sance des preuves serait résulté pour
lui une encourageante impunité, sub-
siste, repose en paix, et ne soit pas
irrésistiblement conduit du désespoir au
crime?
(1) Moyens d'introduirt en France le lyttèmepi^
nitentiaire.
68
L'UNIVERSITÉ
« Je ne puis résister à raconter com-
ment la charité d'un seul homme a pu ,
pour la ville de Paris , obvier à ces in-
convéniens; je tairai son nom, sa mo-
destie en souffrirait trop si je le divulguais.
Trappe , pendant le cours d'une magi-
strature que ses vertus et ses lumières
honoraient, de la position déplorable des
affranchis de prison, pour qui la liberté
n'est que l'abandon et la misère , il con-
çut la pensée de leur fournir pendant
quelques jours un asile et de quoi sub-
venir aux premières nécessités de la vie.
A cet effet , il s'assura d'une maison
tenue par d'honnêtes gens, où, à un prix
modéré , on se chargea de les nourrir et
de les loger. Des bons furent par lui con-
jiés aux juges d'instruction, aux prési-
dens des tribunaux correctionnels et des
cours d'assises, avec prière de les remet-
Ire à ceux de ces malheureux dont je
■viens de parler, qui seraient dépourvus
de toute ressource, et qui appelleraient
]e plus spécialement leur bienveillante
pitié.
« Ce digne magistrat, averti à l'instant
oiJ il est fait usage de l'un de ces bons, se
rend sur-le-champ dans la maison indi-
quée , s'informe des projets de celui qui
en est porteur, le prévient que l'hospita-
lité lui sera accordée pendant huit jours
ei qu'il doit mettre ce temps à profit
pour se procurer de l'ouvrage. S'il man-
que de vêtemens , il lui fournit ceux qui
lui sont le plus nécessaires ; enfin, dans ce
premier moment d'où peut dépendre
tout un avenir, il le sauve à la fois de la
douleur de se voir seul et délaissé, et
des inspirations funestes qui en seraient
l'inévitable conséquence. »
Des secours de ce genre confiés par !e
gouvernement aux juges pour qu'ils les
distiibuassent d'oifice, à titre d'assistan-
ces et non d'indemnité légale, vaudraient
mieux que la faculté d'accorder une ac-
tion en dommagesintérCts contre l'État.
CATHOLIQUE.
Quant aux prévenus qui sont condam-
nés et qui passent de la prison préven-
tive dans une prison pour peine, l'équité
ne semble-t-elle pas demander qu'on
ieur tienne compte du temps passé dans
la première? La loi (l) ne fait courir la
durée des peines temporaires qu'à dater
du jour où la condamnation est devenue
irrévocable (2). Il résulte de là que l'in-
dividu condamné pour un délit léger à
un emprisonnement de trois mois, par
exemple, subit en réalité une peine beau-
coup plus longue que le coupable con-
damné à un an , si celui-ci est resté
libre de sa personne jusqu'au moment
de sa condamnation, tandis que l'autre
avait déjà subi, durant l'instruction, une
captivité préventive de 12, 15, 22 mois,
ce qui n'est pas inliniment rare.
ÎS'ous nous sommes étendus longue-
ment sur l'emprisonnement préventif
qui réclamait eu effet un examen tout
spécial , par la gravité des abus que pré-
sente son mode d'exécution. Une partie
des faits et des considérations sur les-
quels nous avons appelé l'attention de
nos lecteurs se reproduisent au sujet de
l'emprisoniTement pénal qui fera la ma-
tière de notre prochain article. En pour-
suivant l'élude des prisons et de leur ré-
for me, nous achèverons de faire connaître
les ouvrages dans lesquels ViM. Moreau-
Christophe, Ch. Lucas et Marquet-Yasse-
lot ont déposé le fruit de leur expérience
et de leurs méditations.
P. L.
(1) Art. 21 du Code pénal modifié.
[2) Excepté dans le cas où le condamné ne s''élanl
pas pourvu , il y a eu appel ou pourvoi du ministère
public ; auquel cas, quel que soit le résultat de cet
appel ou de ce pourvoi , la durée de la peine court
du jour du jugement , et non du jour de la décision
de la Cour suprême. 11 en est de même dans le cas
où la peine a été réduite sur le pourvoi du con-
damné. Art. 22.
L'AME EXILÉE,
LEGENDE,
PAR ANNA MARIE (l).
La terre est un exil , la patrie est aux cieux
C'était aux premiers jours de la foi chré-
tienne. Le sang des martyrs germait de
toutes parts des confesseurs et des vier-
ges. Né de ce divin effluve jailli sous la
lance du Centurion , l'Amour s'enivrait
des souffrances de la Croix ^ il fécondait
de ses sueurs et de ses larmes l'aridité
des solitudes. Il brisait par la Patience ia
rage ingénieuse de l'Egoïsme qu'il com-
battait à bras ouverts , et il allait, sans
terreur , sonder le vide infini du désert.
La Vie se prodiguait aux tortures pour
payer la rançon de l'esclavage sensuel •
l'Ame se livrait avec Foi aux tentations
solitaires pour conquérir la force ou la
justification du Dévouement. La couronne
d'épines, afin de gagner le monde ; le
désert, afin de se gagner soi-même ! Sou-
vent , dans leur immense besoin de cha-
rité , ces glorieux athlètes des luttes in-
visibles , ces vétérans du martyre qui
sauvaient Rome r^ilgré César, se sen-
taient jaloux de toute la Croix du Sei-
gneur : les uns allant donner leur sang
au monde, après avoir crucifié leur âme ;
les autres venant achever l'œuvre de leur
jour , sous le regard de Dieu , par la
persécution volontaire et le martyre in-
térieur ! Oh ! dans cette ineffable réno-
vation de la Terre, le Ciel ne devait-il
pas lui sourire et s'abaisser ? Quelles
vertus dans ce sang ! quels parfums dans
ces larmes ! ces larmes saintes, délices
des Anges (2) ! Quel rassérénement de
l'air ! quelle saveur de renaissance ! Tout
est changé. Un nouveau pain de vie ! un
nouvel homme ! de nouveaux cieux !
Pourrions -nous donc admirer que tant
de grâces miraculeuses aient été dès lors
le salaire anticipé de tant de miracles
humains? La bonté divine n'aurail-elle
pas daigné parfois se croire en retour
avec notre héroïque infirmité ? D'immen-
ses faveurs n'auraient- elles pas été les
(1) Paris , Delloyo , lilirairc , place do la Dourte, &.
(2) Deliciw angelorum. S. Bern.
REVUE. W
arrhes divines avancées à celte Foi brû-
lante , à cet invincible Amour !
Et cependant Dieu venait de redeman-
der à une sainte femme , veuve et mère
de martyrs , l'unique enfant qui lui res-
tait ! sa fille ! Marie ! la plus belle et la
plus touchante entre les roses de Saaronî
Morte soudain au moment où ses com-
pagnes allaient tresser sa couronne d'é-
pouse , où le thaled brodé d'or se dé-
ployait pour ombrager sa tète ! le voile
nuptial n'est plus qu'un linceul; les lis
de la mort couvrent son front pâle ; elle
semble dormir sous l'ombre de sa chaste
paupière, et les pleurs de ses compagnes
vont bientôt couler sur sa tombe.
Autour de la couche virginale reten-
tissent les derniers chants 3 hymne d'a-
dieux et d'espérance , mélodieux viatique
de l'âme voyageuse !
A l'heure des funérailles , les chants
de la Foi s'interrompent pour laisser un
dernier cours à l'affliction de l'Homme.
Les pleurs et les sanglots redoublent au
moment où tout va disparaître de ce qui
était Marie !
Mais que sont les douleurs qui peuvent
s'exprimer ! Une femme est assise auprès
du lit; sans pleurer, sans gémir, sans ar-
racher ses cheveux , comme celles qui
l'entourent; mais plus pâle que la jeune
morte, et comme elle immobile, les yeux
fixés sur ce visage sans couleur , et de-
puis deux jours que Marie n'est plus ,
cette femme n'a changé de regard ni d'at-
titude
C'est la mère !
Au nom de Marie , une dernière fois
prononcé, elle se lève ; elle regarde long-
temps autour d'elle ; elle revient enfin à
la conscience de sa douleur ! Mais plus
l'affreuse réalité lui apparaît, moins elle
y peut croire ; plus ses yeux s'ouvrent ,
plus elle doute dans son cœur. A l'im-
mensité de sa souffrance , elle s'assure
que Dieu n'a pu vouloir lui prendre sa
fille !
« Ma fille ! Où est ma fille ? Il me la
rendra ! >• Et soudain dans la sainte folie
de sa foi éplorée , la malheureuse mère
s'élance de sa demeure , et , d'une voix
étrange , elle commande à tous l'attente
de son retour.
Pauvre Sarah ! elle n'aura donc eu la
constance édifiante de survivre à ses lils
^n
L'UNIVERSITÉ
ej; à leur père, que pour voir le frêle ,
l'unique appui de sa vieillesse dérobé à
ses tremblantes mains ! Que lui sert d'a-
Tpir rais tant de peines au pied de la
Croix, si le ciel lui en ravit le mérite en
brisant les derniers ressorts de son âme ?
Que lui sert ce trésor de vertus et de pa-
tience, laborieusement amassé, si un in-
vincible désespoir le dissipe en un jour !
La nuit s'écoule ; les heures tombent
en silence dans le sablier muet, et Sarah
n'est point de retour. Déjà le soleil éclaire
au loin les monts de la Judée j la cigogne
relève sa tête endormie de dessous son
ailej les lampes pâlissent aux rayons du
jour naissant
Qu'est devenue Sarah ?
La plaine est sombre encore, couverte
d'un brouillard bleu que la vue ne peut
pénétrer... Les fossoyeurs murmurent...
Tout-à-coup le simoun chasse le brouil-
lard comme un voile détaché qui s'en-
vole :
« La voilà ! » s'écrie un enfant, i Voilà
Sarah qui gravit la colline ! » Un vieillard
est avec elle 5 c'est le saint de la grotte
de Ganim , puissant en œuvres de misé-
ricorde :
«Mais hélas ! qu'espérer maintenant?»
dit en pleurant la jeune Anastasie.
Qui sait ? Le saint, dans sa jeunesse, a
connu Jean le bien-aimé. Les vertus sor-
ties de la poitrine du Sauveur ne se sont
pas affaiblies sans doute en passant au
solitaire. Il approche ; tous sont agités
d'un saint tremblement • ils tombent à
genoux ; le poil de leur chair se hérisse
dans une religieuse attente. Le vieillard
recueilletoutesses puissances intérieures
dans une ardente prière : il se lèvcj il
s'avance vers Marie, guidé par Sarah, et
posant sur la tête de la jeune fille ses
mains mutilées par les bourreaux :
« Marie, levez-vous ! »
O miracle ! — miracle ! A celte voix
puissante Marie s'est levée ! Elle a posé
ses pieds sur la terre ! Toutes les fleurs
qui la couvraient se répandent autour
d'elle. La mort est toujours sur ses traits
altérés ; ses membres roidis semblent
agir sous une volonté supérieure, qui les
dompte et les force à robéissance. Ses
yeux s'ouvrent j ils sont ternes et fixes ;
wais peu à peu les voilà qui s'éclairent
çommQ ui^Q ^toilc au ciel ^ la vie »'y ra^-
CATHOLIQUE.
lume et l'âme y resplendit de nouveau..,
— Ah ! je meurs de joie , s'écrie Sarah !
Pauvre mère ! qu'elle est loin de se
douter que l'excès de l'affliction était
pour elle le comble de la gloire ! que sa
douleur allait bientôt faire sa joie, com-
me , à présent, sa joie va bientôt faire
sa douleur ! Ses forces l'ont abandonnée
dans cette suprême confiance en Dieu j
mais Dieu ne lui en veut pas : il y a tant
de souffrance dans cette révolte de l'a-
mour ! Seulement il va l'instruire, par sa
complaisance même , qu'il l'avait mieux
aimée dans la rigueur de sa volonté ,
qu'elle-même n'aimait sa fille dans les dé-
chirantes réclamations de sa tendresse !
«J'ai donc dormi bien long- temps?
Qu'est-il arrivé pendant mon sommeil ?
Pourquoi ces fleurs, ces parfums, » de-
mandait Marie à sa mère et à sa compa-
gne Anastasie, qui l'observaient dans une
admiration mêlée d'une sainte terreur.
K N'avais-je donc pas cessé de vivre?»
Et promenant ses mains sur sa mère et
sur Anastasie : « J'ai donc rêvé la mort?
reprit- elle. »
•« Que se passe-t-il , Marie , au dedans
de toi-même? dit Anastasie.
« Je ne sais, lépond la jeune ressus-
citée. Je ne souffre plus comme à ce mo-
ment où je crus sentir mon âme quitter
salragile enveloppe; mais je ne sens pas
non plus cette abondance de bonheur
dont je fus soudainement inondée. J'étais
heureuse comme, il ne nous est pas donné
d'être ici-bas. Oh ! que mon rêve était
beau ! Mes yeux sont encoie tout éblouis
de sa splendeur, et tout ici me paraît si
sombre et si triste ! Que la lumière est
pâle, auprès decellequej'ai vueen songe!
Le soleil est-il donc voilé ? Ses rayons
n'ont plus d'éclat ni de chaleur. Pour-
quoi la nature est-eile ainsi obscure et
désolée ? et puis le vent de la terre me
donne froid au cœur ! Ma mère , ré-
chauffe-moi ! »Samére la presse dans ses
bras ; Anastasie cherche à tiédir ses pieds
de son haleine. — «Ce rêve , qui me le
rendra ?... Dans cet air gl^cé je me sens
mourir ! Ah ! que re puis -je me ren-
dormir, afin de rêver encore ! «—«Quoi,
Marie , s'éciie la mère, tu regrettes la
mort auprès de moi ! »
— i La mort ! c'était la mort ! Oh , ma
mère !m( que la mort «st bvlle ! >
REVUE.
71
La vertu des pleurs malernels a bien
pu arracher à la tombe des restes inani-
m«s ; mais elle n'a pu reconquérir l'âme
sur le ciel. Ces pleurs , ce deuil du pins
ineffable des amour^j de la terre , ne p^u-
Tcnt rendre à la je'une ressuscité« le désir
de vivre. Lu trisre mère en appelle à une
autre douleur , à un autre amour , pour
rattacher sor. enfant à la vie. Oh ! com-
bien ce nouvel effort doit coûter à son
cœur! Si Marie consent à vivre, ce n'est
donc pl'js au nom de Sarah que son âme
sera redescendue des cieux !
«^ ïluben , ton jeune et beau fiancé ,
doit revenir bientôt de son long voyage ;
tu l'aimais, Marie, et il t'aime... Vous
serez unis ; tu seras heureuse épouse ,
heureuse mère ; tu ne sais pas ce que
sont les joies d'une mère qui tient son
fils premier-né dans ses bras ! Tu l'ap-
prendras , 31arie , et tu sauras que la
terre contient une félicité dont le ciel
serait jaloux si elle ne descendait pas de
lui. — Paix, ma mère, dit doucement
Marie; mes oreilles retentissent encore
de la voix des Anges... » '
Marie ne peut plus aimer d'amour hu-
main, cet amour qui ne sait guère qu'em-
brasser et attirer à soi quelqîieségoïsmes;
cet amour, inquiet et jaloux , qui veut
être payé de retour, et, si pur qu'il soit,
s'élève bien rarement au dessus de la
douleur de se croire oublié ou méconnu.
Elle aime mieux ; elle aime autrement ;
elle aime de cet amour immense, infini,
sorti du temps et des ombres qui passent,
délivré de la prison des sens; cet amour
tout à la fois vive intelligence et pur
désir, récompense et mérite, soupir d'es-
poir et larmes de félicité , ineffable ;is-
piration et volupté divine. Elle rapporte
tout h cet amoiir; elle aime tout dans cet
amour ; elle n'aime plus que l'amour
même.
« Ah ! Ruben , disait-elle , vous aussi
vous voulez que je vive ! '•
Mais ce n'est pas pour lui imposer la
vie de nouveau; ce n'est pas en vain non
plus que Dieu a relâché cette âme , cap-
tiveun jour delà félicité éternelle. Marie
sera revenue chercher sur la terre sa
couronne nuptiale pour assurer à Ruben
le parlage des joies célestes avec sa cé-
hîste fiancée ; elle sera revenue dire à
Sarah les réalités de la mort , en lui lé-
guant un fils pour alléger les dernières
heures de son pèlerinage : « Ma mère ,
voilà votre fils ! Ruben , voilà la mère ! »
— « Vous me pleurez , ajoute-t-elle , et
c'est là l'amertume que Dieu attache à
ma délivrance. Ah ! pourquoi me pleu-
rez-vous ? Vous qui m'aimez, aimez-raoi
dans le ciel où je vais aller veiller sur
vous... Mère chérie ! dis que tu consens
à me voir te quitter pour cette patrie oii
le bonheur m'attend. Je ne pourrais goû-
ter avec plénitude les joies mêmes du
ciel, si ton cœur inconsolable me rappe-
lait toujours. La voix d'une mère déso-
lée trouble jusqu'à la paix des cieux. Ma
mère, bénis-moi..., et permets-moi de
partir... »
« O Marie, tu n'es pas mère !... dit
Sarah » , et elle resta silencieuse un mo-
ment , sans courage et sans parole.
Mais rassemblant ses forces comme la
Vierge au pied de la Croix , elle dit en
posant ses mains sur la tète de son en-
fant : «Que le Dieu tout-puissant te bé-
nisse et te rende les délices ineffables
dont mes vœux insensés t'ont privée, ne
réservant que pour moi la douleur ! »
Puis elle ajouta très bas, n'ayant pas
la force d'articuler ces mots : — « Par-
tez, âme de mon unique enfant j habiter
aujourd'hui les demeures heureuses ! »
Sublime martyre de l'amour ! il s'est
enfin renoncé lui-même ! L'amour ma-
ternel touche à l'amour infini !
Le prêtre achevait la cérémonie sainte..*
Elle était en extase, les yeux levés ,
les mains jointes , immobile et mur-
murant un chant presque inarticulé.
Aux dernières paroles du ministre du
Seigneur, elle dit d'une voix défaillante:
— « Ruben ! ma mère ! je meurs en vous
aimant... — Adieu ! Adieu! >
Quelles consolantes impressions nais-
sent de cette délicieuse légende ! quelles
hautes leçons dans le pur et antique des-
sin de ce drame touchant ! Le détache-
ment de la vie , le mépris ou plutôt le
désir de la mort, la certitude de l'avenir,
et je ne sais quelles vagues aspirations
d'un air , d'un jour nouveau se suggè-
rent au cœur ému , sous l'expression Ja
plus simple et la plus pénétrante. Que
ces douces pages soient aux âmes en deuil
unsalutaireenseigncmenli— Que l'amour
prenne garde de se pleurer lui-môme dans
72
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
la perle de ce qu'il aime ! L'intempé-
rance de nos regrets est une révolte con-
tre Dieu , une défiance de ses promesses,
une inconséquence avec ce long murmure
d'anguisses que nous élevons contre la
vie. Que la foi demande raison à la dou-
leur, et ce n'est plus la mort, mais la
vie que nous prendrons en patience. Le
plus pur des théosophes a dit sainte-
ment : « L'espérance de la mort fait la
consolation de mes jours; aussi voudrais-
je que l'on ne dît jamais l'autre vie, car
il n'y en a qu'une. » Cette pensée prend
toute la force d'un sentiment après la
lecture de VAme exilée. L. Moreau.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
De la Démoeratie nouvelle ou det mctur$ »t de la
puissance des classes moyennes en France , par
EdOUIRD AlLETZ [l).
Diverses publications antérieures à celle-ci : Le
tableau de Vhisloire générale de PEurope depuis
1814 jusqu'à 1850, les Esquisses de la souffrance
morale, VEssai sur Vhomtne, ou accord de la philo-
sophie et de la religion, avaient déjà assigné à M.
Ed. Allelz une place non sans honneur parmi les
écrivains sérieux de l'époque. Dans la Démocralie
noutelle, ainsi que le titre le fait aisément pres-
sentir, les faits et les théories politiques jouent un
grand rôle. Nous croyons donner une idée suffisam-
ment exacte des opinions de fauteur, en disant
qu'elles concordent avec celles qui furent dévelop-
pées par M. Guizot, le 3 mai 1837 , à la chambre
des députés , dans le mémorable discours qu'il pro-
nonça pour expliquer ce qu'il entendait par gou-
vernement des classes moyennes. Ancien régime,
Restauration , révolution de juillet , ordre de choseï
actuel, système républicain, cens électoral et d'éli-
gibilité, franchises communales, centralisation,
jory, liberté de la presse, etc., sont tour à tour
Vobjet de l'examen de M. AUetz. Sans aborder , ici ,
des sujets de polémique quotidienne, qu'il nous
eoit permis de critiquer quelques jugemens relatifs
i des actes qu'on peut considérer comme apparie-
nanl déjà au domaine de l'histoire.
Il nous a paru que la sévérité de l'écrivain envers
]a Restauration , y était portée au delà des bornes
de la justice , et nous avons regretté de no pat
retrouver dans ces jugement la sagesse et l'éléva-
tion de pensée qu'on remarque en général dans
l'ouvrage.
Voici en quels termes il parle des honneurs ren-
dus aux restes de Louis XVI : « Le convoi funèbre
(1) A Paris , chez P. Lequiçn , libraire-éditeur,
quai des Augutlins, 47.
qui roule avec grande pompe, vers les sépultures de
Saint-Denis , les restes de l'infortuné Louis XVI, fait
revivre dans tous les esppits l'image de l'échafaud
d'un roi , et la nation, péniblement oppressée de ce
rêve , se demande si on veut faire retomber sur sa
tête le sang de l'auguste martyr. » — S'il y a, ici ,
quelque chose d'injurieux pour la France , c'est
uniquement l'étrange susceptibilité qui tendrait à
faire considérer la majorité nationale comme com-
plice d'un forfait qu'elle avait vu s'accomplir muette
d'effroi et d'horreur. Nous nous étonnons du blâme
infligé à une mesure protégée par des considérations
qui n'auraient dû échapper ni k" la raison ni au
cœur d'un écrivain tel que M. Alletz. La cérémonie
funèbre qu'il censure , fut à la fois l'accomplisse-
ment d'un impérieux devoir de piété fraternelle et
un acte de haute et religieuse moralité. Fallait-il
donc , pour complaire aux bourreaux de celui que
l'auteur appelle un auguste martyr, qu'un frère
laissât pourrir à la voirie les ossemens de sou
frère , et s'interdît de les faire placer honorablement
dans la sépulture familiale i" El comment un écri-
vain qui déplore la violence des passions anti-sociales
dont Louis XVI fut victime, de même que, dans
le gouvernement actuel , il applaudit surtout le mo-
dérateur de l'esprit révolutionnaire ; comment peut-
il ne pas approuver la pacifique manifestation de
respect et de douleur par laquelle les grands corps
de l'Etat protestèrent contre le crime de régicide?
Toujours en parlant des premières années de la
Restauration, l'auteur a écrit la phrase suivante :
« Les parolesimprudentes du clergé sèmentde» alar-
mes dans les campagnes , louchant le rétablissement
de la dime et de la corvée. » — L'auteur nous mon-
trerait sans peine des pamphlets et des articles de
journaux oii la prétention de rétablir dlme et eorvé»
était en effet imputée au clergé; mais pourrait-il
nous citer des faits suffisans pour absoudre lei
accusateurs du crime de calomnie , et du reproche
de légèreté le juge qui réserve ses ceniurea contre
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
7S
lei accusés? Sans remonter à 1816 , une expérience
plus récente aurait pu lui rappeler arec quelle
effronterie les ennemis de l'Eglise savent exploiter
l'ignorance et le mécontentement de pauvres gens
accessibles aux plus absurdes insinuations. Au com-
mencement de 1850 , lorsque des incendies , allumés
par d'invisibles mains, dévoraient les chaumes et
exaspéraient la colère des populations rurales de la
Kormandie , des voix également inconnues firent
circuler parmi elles un murmure sinistre contre le
clergé. On parla de souscriptions organisées entre
les prêtres pour soudoyer les incendiaires et réduire
le peuple en le ruinant. On fut jusqu'à émettre une
lis'.e imprimée de prétendus souscripteurs parmi
lesquels figuraient les plus vénérables ecclésiasti-
ques. Ces monstrueux mensonges trouvaient créance
dans un trop grand nombre d'esprits. Serait-on
fondé à dire, pour cela, que les paroles impru-
dentes du clergé semèrent des alarmes dans les
campagnes, louchant la sécurité des personnes et
des biens? Est-ce sur le clergé ou sur les calomnia-
teurs du clergé , que doit retomber l'odieux de ces
alarmes ?
Ailleurs , l'auteur reproche aux Bourbons de
s'être souvenus que de braves et fidèles officiers ,
l'élite de la marine française , s'étaient fait tuer
pour eux à Quiberon , et d'avoir permis qu'un
monument modeste consacrât le lieu de leur trépas.
N'est-ce point faire la loi trop dure aux rois , d'exiger
qu'ils poussent l'oubli jusqu'à l'ingratitude, et l'hu-
milité jusqu'à couvrir d'un voile discret le dévoue-
ment de yaillans hommes qui se sont sacrifiés à
leur cause? Que si tout monument qui se rattache
aux guerres de la Vendée était proscrit comme un
téméraire souvenir « qui remue la cendre des
morts , » il faudrait donc aussi briser la statue tu-
mulaire du vendéen Bonchamps , étendant une main
protectrice sur la tête des prisonniers républicains
au moment même où la balle mortelle venait de
l'atleiudre ! Hélas! nos discordes civiles nous ont
coûté assez de larmes et de sang pour que l'on
recueille du moins, avec de nobles égards, la mé-
moire des faits où le caractère national s'est montré,
quels que fussent la bannière et le camp, généreux ,
admirable en face de la mort , dévoué jusqu'à l'hé-
roïsme à la cause sincèrement adoptée. Lorsque les
années auronientièreraentcalméles espritsémus en-
core par tant d'orages, les écrivains les plus étrangers
aux sympathies et à la foi politique des émi{;rés tués
à Quiberon, ne méconnaîtront pas ce qu'il y eut
d'honorable dans l'inspiration qui porta ces hommes
i quitter des retraites hospitalières pour chercher
un tombeau dans la terre natale ou y relever le
principe séculaire auquel étaient acquis leurs con-
victions et leurs sermens.
Tout en voyant dans le triomphe des classes
moyennes un fuit légitime, heureux, et qu'il croit
destiné à une longue durée, l'auteur n'oublie pas
qu'à chacun des droits dont sont investies les classes
qui participent au gouvernement de la chose pu-
blique , correspond un devoir envers la classe in-
digente que la néceigilé d'un incessant labeur ma-
nuel et le défaut de lumières placent naturellement
sous la tutelle de ses aines en civilisation.
Il rappelle aussi à la société et à ses chefs tous
les titres de l'Eglise à leur reconnaissance et à leura
respects. Le chapitre où il traite du célibat ecclé-
siastique ; celui où il examine s'il conviendrait,
comme l'ont proposé quelques novateurs, d'ôler au
clergé la faible indemnité qui lui est attribuée par
l'Etat, et de le mettre à la merci de la charité pri-
vée, peuvent être cités comme des modèles de dis-
cussion, de bon sens, de raison ferme et haute.
L'auteur croit devoir offrir aux pasteurs et aux
évêques eux-mêmes des conseils qu'il ne nous ap-
partient point de discuter ici.
Outre les questions politiques, l'auteur en examine
une infinité d'autres ; questions d'économie sociale :
paupérisme , rapports du maître et de l'ouvrier, éta-
blissemens de bienfaisance, système de prohibitions
ou de liberté commerciale, marine, colonies, dé-
veloppement des ressources agricoles du royaume ,
etc. ; questions de morale publique , influence de la
religion, de la littérature, des arts, éducation'
mœurs domestiques, mission civilisatrice et chré-
tienne de la France , qualités et défauts du caractère
national, moyens de féconder les unes et de répri-
mer les autres , etc. , etc. On conçoit que des ques-
tions si nombreuses , et la plupart si compliquées ,
ne peuvent être , dans le court espace de deux volu-
mes, développées et approfondies comme elles le
seraient dans des traités spéciaux. Assurément , par
exemple, si un Rollin , vieilli dans le sacerdoce de
l'enseignement, consacra plusieurs années de tra-
vail et quatre solides volumes au Traité des études ,
ce n'est pas en quelques pages qu'on peut ré-
soudre, aujourd'hui , les difficultés plus grandes que
jamais qui se rattachent à la question de l'éduca-
tion de la jeunesse. Mais telle n'a pas été, sans
doute , la prétention de M. Alletz ; il a voulu seule-
ment jeter un rapide coup-d'œil sur tous les pro-
blèmes auxquels peut donner lieu l'état actuel de la
société française, envisagée sous le double rapport
de ses besoins matériels et moraux , en insistant
particulièrement sur ceux qui se rapportaient d'une
manière directe au titre de son livre. Peut-être le
lecteur ne saisira pas toujours avec facilité l'enchaî-
nement des chapitres où se pressent tant de matières
diverses; peut-être , au plaisir et au profit de la
lecture se mêlera le regret de no pas trouver une
unité plus manifeste entre ces fragmcns que l'on
comparerait , sans injustice , à une collection d'arti-
cles de journal , généralement remar([Hables.
Le style de l'auteur est riche , fleuri , trop abon-
dant parfois et quelque peu ambitieux. Le blàme-
rons-nous d'avoir prodigué le luxe littéraire dans
un sujet dont l'ornement naturel semblait être
le nerf de la diction et la netteté delà pensée, plu-
tôt que la pompe et l'éclat des images? Çà et Ifi se
rencontrent , aussi , des hardiesses de langage que
le goût avoue difficilement. Par exemple , l'expres-
sion dormir sa victoire qu'il appliciue au peuple pa-
raissant sommeiller après son triomphe, nous parait
être une réminiscence malheureuso des magnifiques
74
I^UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
paroles de Bossnet : « Dormez yotre sommeil,
grands de la terre. »
Dans l'intérêt des mœurs publiques, Taulenr
émet un vœu qui appelle une dernière observation.
il demande que la morale soit enseignée dans lej
facultés et les collèges , par des professeurs spéciaux,
et séparément des religions positives. 11 s'étonne qu'on
ne "ait pas encore sécularisée, de sorte que les
hommes qui ne professent aucune religion ne con-
naissent de la morale que ce quHls en apprennent
dans le monde , et que la notion du devoir n''a jamais
été plus obscurcie que de nos jours. D'abord il n'est
pas exact de dire que la morale , séparée des reli-
gions positives, et réduite aux proportions que lui
assigne l'auteur , ne fasse point partie de l'enseigne-
mentuniversitaire. Ce queM. Alletz demande existe :
dans les cours de philosophie des collèges et des
facultés, on traite les trois points auxquels il limite
les attributions des professeurs de morale; c'est-à-
dire : l'existence de Dieu , l'immortalité de l'àme , la
notion du devoir. Que si ces enseignemens , comme
l'auteur le déclare formellement , laissent peu de
traces dans la vie pratique ; si les hommes qui ne pro-
fessent aucune religionne connaissent de la morale que
ce qu''ils en apprennent dans le monde ; si la notion du
devoir n'a jamais été plus obscurcie que de nos jours;
il ressort de celle observation que l'immense
majorité des hommes ne saurait être efficaceineul in-
fluencée par quelques principes abstraits de morale ,
séparés des croyances religieuses qui les complètent,
les vérifient , les sanctionnent. Les raisons de ce
fait, qui ont été maintes fois exposées, ne sauraient
échappera l'espril méditatif de l'auteur. Les souhaits
qu'il forme pour l'amélioration des générations
uouvelles seraient mieux servis, pensons-nous,
si on fortifiait dans les collèges l'enseignement de
la religion et des devoirs qu'elle fait aimer, que
si on créait une académie des sciences morales dans
chaque chef-lieu d'arrondissement, et une chaire de
droit naturel dans chaque village.
Nos critiques, minutieuses peut-être , sont elles-
mêmes une preuve de l'importance que nous atle-
chons aux écrits d'un honorable publiciste dont tous
estiment le talent , et qui nous est particulièrement
cher comme partageant les croyances en dehors
desquelles toutes les ressources secondaires de l'ha-
bileté humaine ne sauraient assurer la régénération ,
le repos et la dignité des sociétés.
Essai sur la centralisation administrative, par
F. Ukciiaru, avocat à la cour royale de Nimas ,
membre du conseil général du Gard (l).
Cet ouvrage offre quelques rapports avec celui
dont nous venons de rendre conipic , par l'impor-
tance du sujet ([ui touche, comme le précédent,
(1) A Paris , chez llivert , libraire ,° quai des Au-
î^nstins. A Marseille , chez Marius Olive , impri-
Ea«ur, rue Paradig , 47.
aux plus graves intérêts matériels et moraux d«
la société ; par la multiplicité des questions que lei
deux écrivaiBS embrassent et la similitude fortuit*
de plusieurs de ces questions; ajoutons aussi, par
l'élévation des vues et le remarquable amour du
bien public qui inspirent l'auteur de VEssai sur la
centralisation comme l'auteur de la Démocratie
nouvelle. La différence des titres indique, d'ailleurSi
suffisamment , celles qui existent entre les deux
ouvrages. L'auteur de l'Essai sur la centralisation
administrative se préoccupe beaucoup moins que
l'auteur de la Démocratie nouvelle, des questions de
politique proprement dite ; la nature de son sujet
lui commandait de s'attacher plus spécialement aux
questions de législation; il lui a été possible
d'émettre un grand nombre de vues pratiques, de
s'étendre en une foule de positifs et fructueux
détails, sans que jamais on perdît de vue l'unité et
l'enchaînement de diverses parties de son travail.
Pour analyser succinctement deux volumes qui
contiennent tant de faits et d'aperçus, nous ne
croyons pouvoir mieux faire que de présenter à nos
lecteurs , sous. une forme abrégée , mais en emprun-
tant presque toujours les propres paroles de l'au-
teur , Vintroduclion dans laquelle il expose son bat
et son plan.
Dans l'ûge primitif des peuples, l'administration
est simple et grossière; les mœurs vierges et naïves
suppléent efficacement à l'insuffisance des lois.
L'administration se perfectionne à mesure que les
sociétés vieillessent , que les intérêts se multiplient
et se compliquent, que les mœurs se détériorent.
Un temps vient où , comme dit Chateaubriand , la
civilisation passe de l'àme au corps.
En envisageant sous toutes ses faces l'administra-
tion publique organisée par nos lois modernes, on
voit qu'elle a été réduite à un mécanisme dont le
pouvoir central est le grand , l'unique ressort. Le
gouvernement régit tout, administre tout par se»
préposés ; c'est le seul être collectif qui jouisse d'une
existence et d'une puissance réelles.
Considéré dans son principe, ce système, dit
l'auteur, est un attentat permanent au droit d'as-
sociation , droit fondé sur les deux grandes lois de
la nature humaine; l'amour de Dieu et l'amour des
hommes. Considéré dans ses conséquences, il se
signale par deux vices capitaux : la déperdition des
véritables forces sociales , et le déchaînement des
passions mauvaises et subversives. En anéantissant
toutes les libertés locales et en centralisant le pou-
voir outre mesure, l'Assemblée Constituante pré-
para la dictature sanglante de la Convention. L'Em-
pire perfectionna , dans l'intérêt d'un glorieux des-
potisme , le monopole parisien. Ce funeste héritage
perdit en trois jouis la Restauration qui l'avait
accepté sans avoir la force de le défendre.
Il est temps d'asseoir l'ordre public sur d'autres
bases ; de substituer à l'esprit d'individualisme et à
l'esprit départi, les seuls qui subsistent dans un
oriire social ainsi constitué , l'esprit do famille , l'es-
prit de corps , l'esprit de cité, l'esprit de religion,
l'esprit de pairie. La tentaliyo scrait-cllo chimérique?
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
^
Déjà un grand nombre d'hommes éclairés ont
compris le mal et pressenti le remède. Or, l'histoire
entière fait foi de l'action et de la réaction réciproques
des doctrines sur les mœurs , des moeurs sur les
lois, des lois sur les mœurs et les doctrines.
En apportant le tribut de ses réflexions et de ses
élndes pour l'œuvre de la réorganisation sociale,
l'auteur a laissé à d'autres le soin difficile d'indi-
quer les modifications qu'il conviendrait d'introduire
dans la base et le faite de l'édifice , c'esl-à-dire dans
la législation domestique et dans la constitution des
grands corps de l'Etat. Il se borne aux questions
de droit administratif, et ramifie son sujet en trois
principales divisions :
1» L'ordre administratif, qui comprend les attri-
butions actuelles des ministres de l'intérieur, du
commerce , des travaux publics , de l'instruction
publique et des cultes ;
Z° L'ordre judiciaire, placé sous la direction su-
prême du garde-des-sceaux , ministre de la justice;
5° L'ordre militaire et diplomatique, qui em-
brasse les départeraens de la guerre , de la marine
et des relations extérieures.
Dans la monarchie représentative telle que l'au-
teur la conçoit, la loi d'association appliquée à l'or-
dre administratif comprend les associations profes-
sionnelles, les communes, les cantons, les départe-
mens , les provinces, la nation. Il parcourt donc
successivement les lois organiques des métiers et
des professions, tant libres que syndiqués, le sys-
tème de» élections et des attributions communales,
cantonales, départementales, provinciales, et enfin
l'administration centrale. Quant à ce dernier point,
l'auteur, comme nous l'avons déjà dit, laisse de
côté l'immense problème de l'organisation et des
attributions respectives des grands pouvoirs de
l'Etat , problàme de politique plutôt que d'adminis-
tration ; il se borne à examiner la compétence du
roi et des agens ministériels dans les réglemens
d'administration publique. Il traite aussi des attri-
butions de la police générale. Il a étudié à fond ce
qui concerne l'administration du domaine national,
l'impôt , la dette publique , l'amortissement et la ré-
duction des rentes, la comptabilité générale du
royaume., etc.
Outre ces intérêts matériels, l'ordre administratif
en embrasse d'autres d'un rang plus élevé, qui ap-
pellent également toute l'attention de l'auteur. Il
essaie de fixer la portée du principe établi dans la
société moderne , savoir : la séparation du spirituel
et du temporel , et de concilier les intérêts do l'ordre
et de la liberté dans l'exercice des droits les plus
précieux de l'homme. Il traite successivement de la
liberté des cultes et de la liberté d'enseignement.
Il parcourt les lois relatives au culte juif, aux cultes
chrétiens réformés et au culte catholique, et il
signale les réformes qui lui paraissent opportunes.
Celte matière se partage dans son livre en cinq
grandes divisions .
1" Lois relatives au dogme et h la liberté de
conscience , c'est-à-dire aux croyances , aux sacre-
meng , aux tœu\ religieux ;
2° Lois relatives à la nomination des évêques ,
des prêtres et des diacres , à l'organisation du clergé
régulier;
3" Lois relatives à la discipline ecclésiastique, à
la juridiction volontaire et contentieuse , à l'appel
comme d'abus;
4» Lois relatives à l'exercice extérieur du culte;
S» Lois purement temporelles , c'est-à-dire rela-
tives, soit à l'adiministraligu des biens ecclésiastU
ques , soit aux droits politiques du clergé.
Une courte citation fera connaître à nos lecteurs
les principes que suit l'écrivain dans ces délicate^
questions :
« La liberté des cultes n'a , aux yeux de la loi
civile , d'autre limite que l'obligation de respecter
l'ordre public. L'église, le temple, la synagogue,
la iiiosquée, peuvent paisiblement s'élever les uns
à côté des autres sous l'abri protecteur des lois.
(( Mais il est des cultes trop peu nombreux pour
être considérés comme des personnes civiles , capa-
bles d'acquérir et déposséder; la puissance publi-
que les tolère, mais ne les reconnaît pas; d'autres
sont reconnus à cause de leur importance relative;
un seul peut et doit obtenir l'honneur du culte
national. Chaque culte est entièrement libre dans sa
discipline intérieure; la puissance spirituelle et la
puissance temporelle doivent concourir , chacune
dans sa sphère , aux formes et aux conditions de son
exercice extérieur. La religion de l'Etat doit être
distinguée des autres par le caractère officiel de ses
pratiques , mais non par un caractère exclusif et
dominateur. »
La liberté d'enseignement étant intimement liée
à la liberté religieuse, l'auteur fait succéder à l'exa-
men des lois qui intéressent celle-ci, celui des lois
qui limitent la première. Il tâche de déterminer à
quelles conditions peuvent s'établir les écoles libres ;
il suit les conséquences de l'abrogation du monopole
universitaire dans l'enseignement primaire , secon-
daire et supérieur, et dans les écoles spéciales. Il
traite ensuite de l'enseignement religieux sous le
triple point de vue des écoles secondaires ecclésias-
tiques, des séminaires et de la prédication. Il jette
en terminant un coup d'œil sur l'organisation ac-
tuelle des académies et des dépôts scientifiques et
littéraires , ainsi que sur les réformes qu'appelle ,
dans l'intérêt de nos provinces , cette branche im-
portante de nos établissemens d'instruction pu-
blique.
Passant immédiatement à l'ordre militaire et di-
plomatique , l'auteur , qui a réclamé Vadminislration
pour le pays, maintient et fait prévaloir, ici, le
principe (|ue le gouvernement appartient au chef de
la monarchie représentative. — « Celui-là, dit-il,
comprendrait mal le mouvement de l'esprit public ,
qui songerait à dépouiller la France du caractère
d'uuité qu'elle a conquis après trois siècles d'efforts ,
et à la transformer en une fédération de provinces in-
dépendantes les unes des autres et dépourvues de
lien commun. Un immense progrès social réside en
germe dans la réunion de lotîtes les parties du ter-
ritoire sous le même gouvernement , les piêmcs
76
lois, les mêmes tribunaux. » — L'auteur se garde
de contester au roi le droit de faire les traités de
paix, d'alliance, de commerce, d'exercer le com-
mandement suprême sur les armées de terre et de
mer, etc. Il se borne à rechercher si on ne pour-
rait pas alléger le pesant fardeau des armées per-
manentes par un système d'associations militaires
de citoyens tour à tour adonnés aux rudes travaux
de la guerre et aux occupations de la paix. Il indi-
que les réformes que lui semblent réclamer le sys-
tème actuel de recrutement, les lois relatives à
l'état des officiers, à la discipline militaire, etc. 11
présente aussi quelques considérations sur l'orga-
nisation du corps diplomatique, destiné par les
tendances pacifiques du siècle à un rôle de jour en
jour plus important.
L'organisation judiciaire , qui forme comme le
nœud des diverses parties de l'ordre social , est le
dernier objet des investigations de l'auteur. Il con-
sidère, dans son principe et dans ses effets , l'unité
des lois et des tribunaux. Il jette un coup d'oeil ra-
pide sur les rapports de l'autorité judiciaire avec la
puissance législative , le pouvoir exécutif et l'au-
torité administrative; puis descend aux détails de
l'organisation et des fonctions des diverses classes
de tribunaux. 11 envisage enfin la juridiction admi-
nistrative qui participe à la fois des fonctions de
l'ordre judiciaire et de celles de l'administration ;
après s'être demandé si elle doit être confiée à des
magistrats inamovibles ou à des délégués révocables
du roi , il rattache à la solution de cette importante
question, l'organisation des tribunauxadministralifs.
Cette brève exposition suffira , nous l'espérons,
pour faire apprécier à nos lecteurs avec quel ordre
et quelle méthode M. Bechard a su enchaîner les
diverses parties de son vaste sujet.Elle leur permettra
aussi de pressentir l'intérêt d'un ouvrage où tant de
graves questions sont habilement traitées par un écri-
vain qui joint à une remarquable science historique ,
une connaissance spéciale de notre législation et
des affaires administratives. Si les limites d'un bul-
letin bibliographique ne nous interdisaient de trop
amples développemens, quelques discussions nai-
Iraient nécessairement d'un livre qui remue tant do
principes et touche à tant de laits. Vo'ici, par exem-
ple , quelques lignes grosses de controverses : « Le
double principe de l'élection consiste dans la repré-
lentation et dans le mandat : de là le vote uni-
versel, hors duquel il n'y a, en fait de représentation,
que mensonge et monopole; de là le mandai impé-
ratif, principe de force et de sagesse, obstacle salu-
taire aux égaremens individuels.» — Toutefois,
l'esprit essentiellement organisateur de l'écrivain,
et le soin qu'il prend île ne pas se perdre en de vaincs
théories, mais d(! formuler l'appliralion pratique de
les idées, lui fait éviter des énieils ((u'on avait
redoutés au simple énoncé de ses principes. Ainsi ,
le principede suffrage universel, lorsiiu'il l'applique
aux élections communales et (|u'il le combine avec
celui <lei associations, ne parait plus aussi hasar-
deux qu'on avait pu le croire d'abord :
(( L'élection individuelle , faite sur la vaste
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
échelle du suffrage universel, amènerait des assem-
blées ou turbulentes ou désertes. Pourquoi ne
chercherait-on pas à conjurer ce double danger en
admettant aux élections municipales et autres , non
seulement les contribuables , représenlans de la
propriété foncière , mais encore les députés des or-
dres et des corps, représenlans des arts libéraux et
industriels ?
« Ce système , dont le rétablissement fut proposé
à une autre époque , n'a jamais été combattu
comme mauvais en lui-même , mais comme s'ap-
puyant sur des formes sociales qui n'existent plus :
l'objection est plus spécieuse que solide.
(c L'esprit d'association, éternelle loi du monde
moral, a triomphé des obstacles que lui ont succcs-
sivçnient opposés la philosophie égoïste du XVIII»
siècle et la politique d'isolement de notre révolu-
lion ; au mot de corporation on ne voit p-us se sou-
lever des préjugés de partis; on sait distinguer
l'abus du principe, et tout le monde reconnaît que
l'ordre social n'a pas de plus mortel ennemi que
l'individualisme.
« Toutes les formes politiques du principe de
l'isolement ont été d'ailleurs épuisées dans les sys-
tèmes électoraux qui se succèdent depuis quarante
ans sans qu'on ait recueilli d'autre fruit de ces ten-
tatives que des orages révolutionnaires ou la paix
de la servitude. Ne serait-il pas temps de changer
le principe lui-même , et d'essayer si la représenta-
tion des agrégations morales ne serait pas préférable
à celle des passions et des ambitions individuelles.
« Dans ce système qu'il serait possible de réaliser
à tous les degrés de la hiérarchie électorale , la con-
tribution ne serait pas la seule condition de l'élec-
torat ; le commerce serait représenté par ses cham-
bres consultatives et ses conseils de prud'hommes ,
l'ordre judiciaire par ses magistrats, les professions
libérales et industrielles par leurs syndics. On pour-
rait , en suivant les bases déterminées par la célèbre
déclaration de Louis XVI , faire concourir dans des
proportions inégales , quant au nombre des députés
à élire , les hommes adonnés à la culture des arts
mécaniques et ceux qui s'occupent des arts libéraux ;
car chacun doit exercer des droits politiques et ob-
tenir la représentation de ses intérêts , mais seule-
ment dans la proportion de son importance sociale.
« De toutes parts on s'élève contre le privilège
territorial, on réclarao l'admission des capacités
personnelles dans les assemblées électorales. Le
système que nous proposons satisfait à cette exi-
gence, mais il ne circonscrit pas les capacités dans
l'étroite limite des porteurs de diplômes ; il no
sépare pai par une distance incommensurable le
jeune licencié en droit et en médecine elle père de
famille , chef d'atelier, qui a aussi sa part d'intérêt
au bien public , etc. , etc. »
En indiquant les réformes que lui semble comporter
notre législation agricole et industrielle , l'auteur
émet des i)rinripcs d'économie poliliqutî qui offrent
une frappante .inalogie avec ceux que développent ,
(l;iiis ce rcru(;il , deux honorables écrivains qui ont
bien voulu prêter à VUniver$ilé Catholique U
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
77
concours de leurs lumières et l'autorité de leur
science.
Nous ne savons si les vues de l'auteur seront
jamais réalisées; nous ne savons si l'esprit d'asso-
ciation pourra reprendre en France la puissance
de triompher des habitudes nouvelles introduites
par les lois dans les mœurs, et s'accommoder à
l'état actuel de la société ; nous ne savons si nos
communes pourraient vivre de cette vie forte
qu'elles ont conservée chez un peuple voisin , et si
les idées de l'auteur relatives aux fonctions gra-
tuites , aux corporations , à l'organisation commu-
nale, cantonale, départementale et provinciale,
prévaudront contre des obstacles de plus d'une
nature. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'elles ne
sent pas le rêve solitaire d'un homme étranger aux
réalités de la situation présente. Un grand nombre
d'esprits comprennent, aujourd'hui, les péril» d'un
état de choses qui accumule toutes les ambitions ,
nobles ou cupides , dans un champ de bataille où
chaque secousse ébranle la société entière , tandis
que la multitude qui ne participe point aux droits
politiques , lutte , souffre et s'agite sous les funestes
contre-coups d'une concurrence illimitée et d'une ex-
cessive production, sans organisation qui prévienne
ou répare le mal. L'intérêt même des chefs de la société
réclame une plus égale répartition de ses forces et
l'existence d'un certain nombre de corps qui soient des
modérateurs intermédiaires , non seulement par l'in-
fluence de leurs conseils désintéressés , mais encore
par l'action régulière de leurs pouvoirs établis.
L'auteur de la Démucralie nouvelle partage , à cet
égard , plusieurs des vues de l'auteur de VEssai sur
la centralisation , et, tout eu se montrant contraire
à l'extension de la capacité politique, en ce qui
louche les intérêts généraux de l'état, il opine con-
tre la centralisation administrative , et en faveur
d'un système qui communiquerait une vie plus
active aux communes et aux départemens; il émet
aussi le vœu que l'on rétablisse , dans un but d'as-
sistance mutuelle, les anciennes corporations de mé-
tiers, moins les jurandes et les maîtrises.
Citons encore, en l'abrégeant, un passage de
VEssai sur la centralisation, où l'auteur se prononce
sur une question qui a remué bien des passions :
« Les administrations locales et gratuites exigeant
le concouis d'hommes éclairés et indépcndans par
leur position sociale, leur établissement pourrait ,
jusqu'à un certain point, favoriser les débris de
l'ancienne aristocratie , lesquels s'offriraient natu-
rellement au suffrage des électeurs. Serait-ce un bien?
nous le pensons, quoi qu'en puissent dire de préten-
dus amis de la liberté qui répudieraient volontiers
les doctrines et les intérêts populaires , si ces doc-
trines pouvaient servir la classe aristocratique. C'en
est fait, en France, des privilèges de la naissance
cl de la faveur. Ce serait pour les débris de notre
ancienne noblesse un rêve absurde que -celui des
anciennes prérogatives de l'ordre; mais le rctablis-
sement des libertés provinciales leur donnerait un
moyen facile de reconquérir, comme individus, la
haut» considération et la puissant* influeuc* qui
s'attachent à l'indépendance de la position sociale et
à l'illustration des souvenirs , etc. , etc. »
Peut-être l'auteur a-t-il compromis son système
d'émancipation administrative en l'étendant aux pro-
vinces, qui ne sont plus aujourd'hui qu'un souvenir
historique, souvenir toutefois assez récent pour
alarmer , sitôt qu'on l'évoque , les hommes qui com-
prennent l'immense avantage d'une forte unité na-
tionale. En bornant ses vues aux communes , aux
cantons , aux départemens , il eût fait plus aisé-
ment accepter ce qu'elles ont d'immédiatement
praticable.
Enosh , Prologue par Gustave de Langue (l).
II y a peu d'années encore le voyageur s'arrêtait
à contempler tristement, près la petite ville de Sa-
blé , les ruines du prieuré de Solesmes et de sa
gracieuse chapelle. Un pieux savant a exécuté la
haute pensée de rendre ce temple à Dieu, cet asile
à la pensée. Aujourd'hui les cellules ne sont plus
vides , les bénédictins y ont repris le cours de leurs
travaux, et les brises humides ne recouvrent plus
de lichen les merveilleux groupes de statues du
sanctuaire , au milieu desquels l'artiste voyait sur-
tout avec peine se détériorer la délicieuse scène qui
représente le Christ donnant lui-même le viatique à
sa mère mourante.
Par une froide soirée d'automne , un jeune poète
frappa à la porte du prieuré; les heures sont douces
à Solesmes et l'inspiration y est à l'aise ; le jeune
homme y prolongea son séjour, et là lui vint la
pensée d'une œuvre qu'il donne aujourd'hui au pu-
blic. Le nom de l'auteur a signé quelques articles
de ce recueil, et nous l'avouons même avec fran-
chise , Gustave de Lanoue est pour nous plus qu'un
collaborateur, c'est un ami. Que fera le critique dans
cette situation diflicile ? Il n'a qu'un parti à prendre,
c'est de se démettre de ses droits en faveur dû
lecteur, de rendre compte , de citer et de laisser le
public juger.
En présence d'une imposante nature qui déroulait
à ses yeux une rivière sombre, bordée de rochers
de marbre noir dont on fait des tombeaux, sa pen-
sée a dû naître grave ; au milieu du chant des moi-
nes ou du silence de sa cellule , l'inspiration a dû
descendre sur lui religieuse et sainte. La Bible fai-
sait sa lecture unique, la Genèse le faisait assister
au berceau de l'homme , l'Evangile lui montrait les
souffrances humaines incarnées dans le Christ, et
l'Apocalypse déroulait à ses yeux les scènes sombres
et désolantes de la ruine du monde. Eden, Jërusa-
lem. et Josaphal, lui apparaissaient comme les trois
âges que l'humanité était appelée à vivre; aussi cea
trois noms forment-ils les trois parties de ce poème,
(1) 1 Tol. in-Go, chez Debécourt, éditeur, rua des
Saints-Péres , 60 , Paris.
18 L'UNIVERSITÉ
dont iè iiffe est Enosh , mot hébreu qui signifie à
la fois, dans son acception profonde, homme et souf-
france.
Enosh! voilà ce nom tout empreint de mystère,
Que tu vas désormais, courbé sous ta misère.
Revêtir et changer contre le nom sacré
Qui rappelait le lieu dont Dieu l'avait tiré.
Enosh! car tu n'es plus cet Adam plein de gfâce
En qui Dieu se plaisait à réfléchir sa face.
Enosh! Enosh! voilà ton nom à Pavenir;
Il est toute la vie , il veut dire souffrir.
Comme l'indiquent ces quelques vers , tout ce
poème est une explication de la destinée humaine
par la souffrance. C'est comme un ecce homo de
l'humanité.
EDEN.
Au début , un chœur d'anges et de démons se fait
entendre; c'est Dieu qui va à la création au milieu
des acclamations du ciel et des imprécations de
l'abîme. La Trinité se met à l'œuvre pour créer
l'univers. Le Père, Dieu-puissance, crée la matière
dans un éloquent monologue. Dans un dialogue avec
le Père, le Verbe, Dieu-intelligence, crée la lumière.
Enfin , dans un trilogue , la Puissance , le Verbe ,
TAmour, se mettent à l'œuvre à la fois pour créer
l'homme.
LA PUISSA!(CE.
Le corps est né de ma puissance.
LB VERBE.
L'esprit est un rayon de mon intelligence.
l'amour.
Le cœur, siège des sens , procède de l'amour.
LÀ PUISSANCE.
0 corps, mets devant moi ton front dans la poussière;
Le culte qu'il me faut c'est l'ardente prière.
LE VERBE.
Esprit , dans les sentiers qui conduisent à moi ,
Pour ne pas l'égarer, prends la main de la foi.
l'amoor.
0 cœur, il n'est pas bon de vivre solitaire ,
Fais de la charité la compagne sur terre.
Mais riionime nouveau-né dédaigne les conseils
de la Trinité sainte. L'Esprit , au lieu de prendre
humblement la main de la Foi, prend pour seul ap-
pui l'Orgueil ; l'Amour, au lieu de la Charité, prend
pour conipai'.ne la Voiupté, el du monstrueux hy-
men de la Volupté et de l'Orgueil naiti a Mort. L'Or-
gueil , lu Volupté el la Mort apparaissent ainsi au
berceau du genre humain , et le mal est créé par
l'homme, à coté du bien créé par Dieu. Mais l'ange
de la jubticc apparaît en même tcmp-; que le mal
sur la terre, pour lancer un triple analliéme sur les
facultés déchues de Thomme, sur son esprit, sur
Boa caur, sur son $orp$.
CATHOLIQUE.
Anaihème contre l'esprit.
Science, esprit de l'homme, anathème sur toi!
Dieu pour luisant flambeau t'avait donné la foi,
El tu l'as dédaigné ainsi qu'un mauvais guide,
Dont l'esprit serait simple et dont l'œil serait vide;
Comme un bâton chélif qui plîrait sous ta main,
Tu Tas jeté à terre au détour du chemin.
Malheur! malheur! la foi, ce vivant témoignage.
Qui s'en devait aller prêchant Dieu d'âge en âge;
La foi , sublime écho des chants harmonieux
Dont les Anges en chœur font retentir les cieux;
La foi, des temps passés mystérieux symbole
Qui veut qu'on ferme l'œil el croie à la parole :
La foi l'avait été donnée au premier jour
Comme un baume du ciel, comme un parfum
d'amour ;
Et toi pour l'élever jusqu'au secret de l'Être,
Tu l'as sacrifiée au désir de connaître.
Malheur ! malheur ! ô homme , en tout temps et tout
lieu;
Malheur! car tu n'as pas compris le don de Dieu.
Mais l'ange de la justice est aussi l'ange de l'a-
mour, car en même temps qu'il châtie, il console;
en même temps qu'il annonce la mort , il donne le
moyen de revenir à la vie ; ce moyen , c'est la souf-
france.
Va , mais auparavant , retiens celle parole ,
Parole de l'amour qui châtie et console.
Tu marcheras toujours sans te plaindre de Dieu :
De tout ce que Dieu fait , tout est bien en tout lien.
Si tu ne trouves point de repos sur la terre,
Si ton outre n'a plus, pour la soif qui t'altère.
Au fond rien à l'offrir qu'un breuvage de fiel ,
Ne te plains point... il est à la garde du ciel
Une énigme , voilà cette énigme profonde :
Celui qu'il ceint d'épine , il le fait roi du monde....
En même temps donc que l'ange de la justice ar-
rache au front du roi de la nature la couronne de
fleurs immortelles qui le décorait dans l'Eden, il lui
en remet une autre sur la léle , qui sera aussi une
couronne d'immortalité, s'il peut supporter pendant
le temps les cuisantes déchirures des épines dont
elle esl tressée. Mais pour lui faire supporter avec
résignation les gouttes de sang qu'elle fail ruisseler
de son front , trois esprits célestes descendent du
ciel à ses cùlés el lui enseignent la résignation.
Les trois grâces du ciel l'adoptent pour leur frère.
O grand infortuné , dont le mal est ia loi ;
>ous t'aimons, notre amour le donnera sur terre
Trois sœurs : la Charité , l'Espérance el lu Foi.
Jérusalem.
Jérusalem, c'est la Rédemption. Le poète montre
ici comment la rosée sanglante qui arrosa la terre
au lever du soleil de justice , fit refleurir les facultés
de l'homme flétries par le péclié. La scène se passe
dans l'enceinte du cénacle, qui contient en effet tout
entière la Jérusalem nouvelle. Le poète nous mon-
tre d'abord dans la femme la réparation des facultés
humaines dans les saintes de lu primitive Égljs'e'.
BULLETINS BrBLlOGRAPHIQUfiS.
La Samaritaine , symbole de l'orgueil yaincu par
la foi ; Marie Madeleine , symbole de la volupté
vaincue par la charilé ; la fille de Jaïre, symbole de
la mort vaincue par l'espérance, sont successivement
introduites par le Christ dans la Jérusalem nouvelle.
Saint Pierre , symbole de la foi triomphant de la
science; saint Jean, symbole de la charité purifiant
l'amour ; saint Jacques , symbole de l'espérance ,
viennent ensuite exprimer la régénération de l'autre
moitié de l'humanité. Des chœurs célèbrent les œu-
vres et les souffrances de Jésus et de Marie, et cette
scène du cénacle se termine par une communion
où l'humanité, qui s'est corrompue en communiant
avec les substances immondes de la nature déchue ,
consomme sa réparation en s'identifiant avec la Di-
vinité.
Dans la seconde partie de ce second livre, Jésus-
Christ apparaît dans la grotte de Gethsemani suant
sa sueur de sang. L'ange vient lui apporter son
calice de douleur. Le breuvage qui remplit le vase
est le mélange de tous les crimes de l'humanité ;
fiel cent fois plus amer que celui dont le Christ sera
abreuvé sur la croix.
Comme un cercle mouvant qui passe et qui repasse,
On aperçut dans l'ombre, à l'entour de sa face.
Tout l'enfer qui , sortant de l'abîme sans fond.
Venait avec des cris s'abattre sur son front.
C'était le monde ancien et ses sombres idoles;
L'Olympe avec ses dieux et ses déesses folles :
C'était les Sept péchés sous leurs chapes de plomb,
Comme pour le sabbat, accroupis tous en rond.
C'étaient des yeux sanglans sur des visages blêmes,
Des gueules de serpens vomissant des blasphèmes.
Des ongles de vautour aiguisés dans le sang,
Qui déchiraient le cœur du Christ agonisant.
A l'aspect des péchés qui souillent le monde , le
poète s'asseoit tristement sur ces ruines morales de
la Jérusalem nouvelle, pour chanter de plaintives
lamentations. L'Homme-Dieu lave enfin dans son
sang les souillures du monde , et la Rédemption est
accomplie.
Josapkat,
Tous les maux engendrés par la nature et par
l'homme , s'apprêtent à détruire le monde. Le Sur-
gile mortui retentit dans les airs, et le genre hu-
main se lève de terre au chant du Dies rrœ et au
branle des cloches qui tintent le glas aux tours des
vieilles cathédrales ; et la mort balaie les cendres
du genre humain. Enfin les trois grandes phases de
l'humanité, représentées par Enosh, Elie et Jean,
apparaissent au tribunal de Dieu. Les saintes age-
nouillées autour de la croix , demandent grAce pour
les peuples dont elles ont été les patrones sur la
terre, et l'ange de la justice et de l'nmour replace
sur la lète de l'homme régénéré par la souffrance,
la couronne d'immortalité qu'au berceau du genre
humain il avait arrachée h son front.
Comme on le voit , il y a une grande largeur dans
cette composition (jui la distingue des poésies dé-
tachées , quelquefois gracieuses , mais sans liaison
qui croissent chaque année avec profusion dans les
champs de la littérature. La pensée théologique est
simple et parfaitement coordonnée dans les trois
parties de ce poème, seulement dans les détails le
luxe de la description usurpe quelquefois l'aperçu
philosophique qui devrait toujours dominer dans un
sujet aussi grave. Ainsi, par exemple, on préfére-
rait entendre la patrone de la France implorer la
grâce de Dieu au jugement dernier, au nom des ma-
gnifiques destinées religieuses de notre patrie, aux-
quelles elle préside, qu'au nom des simples faits de
sa légende et des dentelures de Saint-Étienne-du-
Mont. Le vers de M. de Lanoue n'est pas d'une fac-
ture novice, c'est un vers harmonieux, habile,
dans lequel la pensée est toujours à l'aise et l'ex-
pression riche et abondante ; la seule chose qu'on
pourrait lui reprocher, c'est de tomber quelquefois
dans le défaut de cette dernière qualité. On pourrait
comparer le poème d'Enosh à une chapelle de la
renaissance , tantôt tendue de noir, tantôt garnie de
franges d'or et de fleurs , d'où s'échappent alterna-
tivement des chanis gais ou funèbres, toujours reli-
gieux et chrétiens , à la fois imposante et gracieuse,
mais où cependant le minutieux des détails nuit
quelquefois à l'harmonie de l'ensemble.
Nous avons cherché dans ce compte-rendu à don-
ner une idée de la conception; une citation fera ap-
pécier la forne.
Lorsque l'ange de la justice a lancé la malédic-
tion de Dieu contre le corps désormais destiné à
mourir, par un de ces heureux retours de poésie
personnelle , jetés au milieu de la gravité de ce
poème théologique, comme ces gracieux actes d'a-
mour que Berlioz a semés dans la sombre harmonie
de sa marche du supplice , le poète s'écrie :
C'est bien là l'anathéme ! et pourtant quand tout
tombe,
Quand tout autour de moi va heurter à sa tombe,
Quand je vois s'en aller vêtus de leur linceul,
Parens, amis... d'eux tous pourquoi resté-je seul.
J'étais bien jeune au jour où Dieu mit prés de moi ,
Comme un ange gardien pour m'enseigner sa loi.
Un enfant plein de grâce , une petite fille
Que le ciel en présent offrait à sa famille.
Si douce , que chacun enviait sa douceur;
La mère pour la fille et l'enfant pour la sœur.
Nous avions le même âge et la même pensée,
Et vers le même but notre barque poussée ,
Voguait ainsi qu'on voit deux cygnes au col blanc
Nager dans un ciel pur leurs deux ailes au vent.
Nous grandissions ainsi tous les deux, moi près d'elle,
Moi (jui n'ai jamais su combien elle était belle,
Tant son corps n'était rien à côté de son cœur!
Tant notre amour était d'un frère et d'une sœur!
D'autres vantaient ses yeux et ses longs cils d'ébéue
Où se mirait son âme innocente et sereine,
Sa taille souple et frète ainsi (ju'un long roseau
Que la brise du soir balance au bord de Peau;
Son front grand et timide , et son cou qu'elle penche
Avec ses cheveux noirs sur son épaule blancbe..,
80
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
Ponr moi seul elle était bonne et douce. A quinze ans,
Son front devint plus grave et ses yeux moins rians.
Le jour, rêveuse et seule elle allait prés des rives
Entendre murmurer les eaux des sources vives;
Puis à son piano, quand rentrant sur le soir.
Toujours triste et rêveuse elle venait s'asseoir,
On voyait ses pensers vêtus de voiles sombres.
Sur les touches d'ivoire errer comme des ombres.
La jeune tille était souffrante , sa beauté
Allait comme la fleur tomber avant rété.
Souvent dans les ruisseaux que le matin parfume ,
Sur le courant de l'eau flotte une blanche plume;
Souvent un peu de laine , arraché au buisson ,
Si le vent l'en détache , erre sur le gazon.
Alors vient un oiseau, chantant d'une voix douce,
Qui tout en triomphant porte à son nid de mousse
La plume que le cygne a laissée au ruisseau ,
Et le flocon de laine enlevé au troupeau ;
Ainsi la jeune fille ici-bas solitaire ,
Errait sans rien comprendre aux choses de la terre,
Quand descendu du ciel , sur un rayon de feu,
Pour composer les chœurs qui chantent devant Dieu,
Un ange la trouvant pour la terre trop belle.
Au ciel avec amour l'emporta sur son aile.
Celte citation suffira pour faire juger de la poésie
de Gustave de Lanoue; car un volume de poésie
est comme une cassolette remplie de parfum , il
suffit d'une simple bouffée que la brise nous en ap-
porte , pour faire apprécier la qualité de toute l'es-
sence qu'elle renferme.
J. de F.
De Mairimonio , i. opéra D. Jos. Carrière (1).
Nous ne faisons , ici , qu'annoncer l'ouvrage de
M. l'abbé Carrière. Dans une des prochaines livrai-
sons de VUniuersilé Catholique, il eu sera rendu
compte avec le soin et l'étendue que réclame une
telle publication. Cependant nous avons voulu la
signaler , dès son apparition , non seulement aux
ecclésiastiques qui se réjouiront de recueillir le
fruit des longues éludes du vénérable et savant
sulpicien sur une matière si importante dans l'en-
seignement de la théologie et de la morale , mais
encore aux jurisconsultes que le respect pour la loi
divine ou seulement l'amour de la science portent
à s'enquérir , avec exactitude , des doctrines de
l'Eglise, relatives au contrat de mariage. M-
l'abbé Carrière a développé et approfondi , dans
deux substantiels volumes , toutes les questions de
(1) 2 vol. in-»" ; prix: 11 fr. chex Méquignon
junior , ruo des Grands-Aueustins , 0.
théorie et de pratique qui se rattachent à son sujet ,
et nous n'hésitons pas à adopter et à reproduire le
jugement suivant par lequel VÀmi de la Religion
termine l'analyse qu'il a faite de son ouvrage : « La
clarté et la précision avec lesquelles il procède , la
méthode qu'il porte dans tout l'ouvrage , la modé-
ration et l'habileté des discussions , l'art avec lequel
l'auteur embrasse et enchaîne toutes les parties d'un
si vaste sujet , les vues neuves et élevées qu'il
montre partout , le savoir dont il fait preuve , tout
indique un homme supérieur à sa matière , nourri
de longues éludes, et digne lui-même de faire au-
torité. Ceux même qui ne partageraient pas ses
opinions sur des questions que l'Eglise a abandonnées
aux disputes, seront obligés de rendre hommage à
l'impartialité de ses discussions , en même temps
qu'à la réserve et à la sagesse avec lesquelles il
propose son avis. >
Annales des Sciences religieuses , publiées à Home,
sous la direction de l'abbé DE lcca, livraison de
juillet-août 1837, i'' du tom. v.
I. Selecta exempla testimoniorum Ecclesis arme»
niae de sancta sede romana.
Ce recueil , publié par les moines arméniens du
couvent de Saint-Lazare à Venise, lors de l'élection de
Pie VII, et récemment augmenté par eux , est re-
produit par les Annales, comme un supplément pré-
cieux des nionumens analogues de l'Église russe ,
publiés parle comte de Maistre, dans son célèbre
traité du Pape.
II. Quatrième conférence de Mgr Wisbman , sur
l'histoire naturelle de l'espèce humaine, 2« par-
tie.
III. Recherches historiques sur la véritable origine
des Yaudois.
IV. Dissertation sur l'invocation des saints dans la
Synagogue : l'article par le chevalier Drack (en
français ). ♦
Appendice. — Dissertation lue à l'Académie de re-
ligion catholique à Rome, par S. Em. le cardinal
Poi.iDORi, le 27 avril 1837, sur la nécessité d'une
réforme fondamentale des études philosophiques,
et spécialement de la métaphysique.
Édition des prophètes en langue copte.
Statistique religieuse de Londres.
Altérations du rituel de l'Église grecque unie, faites
par ordre du gouvernement russe, traduction de
la protestation du clergé du district de Nowogra-
dek, du 2 septembre 1851.
Réfutation d'un opuscule de M. Défendent Sacchi ,
où il attaque l'existence de la magie.
liibliograpbio religieuse du l'Italie en 1836 et 1837.
■4*0^
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
QjKDWllWtO 20. — Q/loOui^ aS^J.
S>cîmci^$ §>ocx(Xi^$.
COURS D'ÉG0N03IIE SOCIILE.
SEPTIÈME LEÇON (1).
Le souTenir d'une dégradation primi-
tive et radicale ne s'est jamais effacé de
la mémoire des peuples , et à quelque
degré que l'erreur l'ait altéré, il n'en
demeure pas moins le point de départ de
toutes les traditions humaines. Mais au
commencement de notre ère, la race Juive
était depuis long-temps la seule qui n'eût
point oublié lespromesses faites à Adam,
la seule qui eût gardé l'espérance d'une
réhabilitation future; partout ailleurs,
cette espérance avait été étouffée sous
les mythes destinés à la perpétuer ; le
symbole avait usurpé la place de la mys-
térieuse réalité, et il ne présentait plus à
la conscience des multitudes qu'une énig-
me dont le mot, retenu peut-être par
quelques initiés , était complètement
ignoré de tout le reste. L'existeace ac-
tuelle de l'homme , ses vices , ses misères
et sa faiblesse n'étaient donc dans la
pensée des anciens Idolâtres , que l'effet
(1) Voir le Numéro 16 , tom. m, pag, 211,
TOMB ïv. — N, 20. 1Ç57.
nécessaire d'une irrémédiable déchéance,
que l'accomplissement rigoureux d'une
destinée inflexible. S'ils croyaient à la
sainteté plus grande de quelques favoris
des Dieux , ils n'y voyaient qu'une sus-
pension partielle ou momentanée de la
sentence portée contre l'espèce tout en-
tière : sentence progressive dans les châ-
timens : car ce qui est corrompu va tou-
jours en se corrompant davantage. Ainsi
la seule perfccnbiUtc qu'ils comprissent
était la perfectibilité dans le mal , et ils
ne cessaient de redire avec leurs poètes
et leurs philosophes que dans la marche
successive des siècles , chaque génération
était condamnée d'avance à être plus
mauvaise que celle qui l'avait précédée ,
meilleure que celle qui devait lui survi-
vre. Les législateurs les plus hardis de
l'antiquilc n'échappèrent point au dé-
couragement universel et quel que fût le
succès des efforts qu'ils faisaient afin
de réformer les mœurs, ils reconnais-
saient eux-mêmes que leurs cités fondées
si péniblement devaient bienfAt retoui-
bcr sous le joug de Ja malédiction uni-
82
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALI,
Terselle. Il y avait donc au fond du Pa-
ganisme un immense désespoir de l'ave-
nir, elles hautes intelligences qu'il cou-
Trait de son ombi-e avaient proclamé
long-temps avant le Fils de l'homme, que
son royaume à lui, le royaume de Dieu ,
le royaume du juste et du bien véritable,
n'est pas de ce monde. L'honneur d' a^Cir-
mer le contraire était réservé à la philo-
sophie moderne.
Plus heureux que les Idolâtres, les Juifs
connurent le mystère de la Rédemption^
et s'ils n'eussent été aveuglés par un gros-
sier patriotisme , ils auraient aisément
aperçu à travers le voile qui envelop-
pait la pensée des prophètes, que le Dé-
siré des nations devait être le Dieu et le
régénérateur commun de toutes les lan-
gues et de toutes les races. Mais ce peuple
avide se faisait en quelque sorte un de-
voir de fausser le sens delà parole sainte
afin de concentrer les gloires futures de
l'humanité sur les enfans d'Abraham se-
lon la chair et non selon la foi. Le Messie
après lequel soupiraient la plupart des
Israélites n'était donc qu'un roi vain-
queur , conquérant le monde et parta-
geant entre ses frères les dépouilles des
vaincus. C'est qu'ils voulaient du butin
et non une réhabilitation , c'est qu'ils
voulaient l'oppression de la terre parles
douze tribus, et non sa purification du
crime qui l'avait primitivement souillée :
aussi les Juifs demeuraient-ils non moins
étrangers que les païens eux-mêmes à la
théorie du perfectionnement humani-
taire. ]Ni les uns dans l'égoïsme de leur
nationalité , ni les autres dans leur igno-
rance des desseins d'une miséricorde in-
finie ne pouvaient rêver les bienfaits d'une
civilisation perpt'tutllement progressive.
Ceux-là se refusaient à ouvrir les yeux et
ceux-ci n'ap» rcevaient dans la nuit des
temps qu'un abîme de ténèbres où de-
vaient enfin être engloutis les débiles
restes d'une race abAt irdie par le crime
et uséepir les siècles.
Enfin le Fils de l'homme descend des
cieux, et avec lui et par lui un nouvel
ordre K'gitiuie, fondé sur la double doc-
trine d'une dégradation primitive et
générale , suivie d'une réhabilitation non
Hioins universelle. Dès Lrs le croyanl
eut le droit de ne plus désespérer du
genre humain, car s'il laissait avec les
païens l'âge d'or derrière lui , devant lui
était un autre âge d'or plus brillant et
surtout plus durable. Car les chérubins
qui gardaient Eden étaient désarmés de
leurs flamboyantes épées , une autre fois
encore la volonté divine en ouvrait les
portes aux coupables mortels, et s'ils
subissaient en deçà du seuil l'épreuve
imposée à Adam , du moins puissance
leur était déjà donnée pour en approcher
chaque jour davantage et conquérir en-
fin, même ici-bas, celle paix céleste avant-
goùt et gage d'un bonheur sans fin. Ce
n'était encore que la doctrine du perfec-
tionnement individuel , ardente à la fois
ei logique ; mais la doctrine du perfec-
tionnemer:l sociai s'y trouvait enfermée,
car quel chrétien eût osé désirer ©u
espérer pour lui-même , ce qu'il se refu-
sait à désirer ou à espérer pour chacun
de ses semblables? Nous le répétons en-
core , nous n'avons pas à démontrer ici
la vérité du culte de nos pères ; ni cette
tâche ni ce devoir n'apparliennentàl'éco-
nomiepoliîique , oais nous avons le droit
do dire ce qu'aucun incrédule ne saurait
nier, qus la théorie de la perfectibilité
est incoLr.palible avec la croyance dans
le dogme d'une dégradation primitive,
à moins que celle-ci ne soit modifiée par
la foi chrétienne dans le mystère de la
rédemplioiK Les hommes du progrès le
comprennent si bien qu'ils rejettent le
preojier de ces dogmes afin de se déli-
vrer du second, (^est dans la matière
inorganique qu'ils vont chercher leur
Adam, et c'est après l'avoir fait passer de
l'inertie de la pierre à la vie de la plante,
de l'ins'.inct de l'animal à la raison de
l'homiue qu'ils eutr'ouvrent les cieux, et
\ <i montrent le trône sur lequel , dans la
dernière de ses transformations possibles,
il t'asseoira enfin, l'égal de l'Eternel.
Cependant la théorie du progrès indé-
fini de la civilisation ne pouvait sortir de
lathéuriedu progrès iiidt'fini de l'individu
qu'àl'aided'une longue suite de siècles j
car il l'a Hait eu premier lieu qu'une société
temporelle naquit delà société spirituelle
desctiréliens,cl en second lieu, qu'après
êlreentrcs dans la voie des améliorations
terrtislrcs , ils en vinssent à reconnaître
l'impuissance où ilsétaieutetoù lisseront
toujours de donner à leur ordre légal la
désespérante perfeclion de leur ordre W-
?AR M. DE COUX.
83
gitime. Etrangers au milieu des gentils
et persécutés par eux , faibies et désar-
més dans ce monde qu'ils d*^vaient re-
nouveler , ils ne se doutèrent pas d'abord
de la double mission qui leur éiait con-
fiée, et satisfitits de conquérir des hcni-
mes à leur foi , heureux de pouvoir répé-
ter sans cïs-e aux nouveaux convertis
le précepte du Sauveur : «Soyez p.TrfaiLs
«comnje votre père céleste esl parfait», ils
étaient loiu de penser que le perfection-
nement graduel qui leur était individuel
lement prescrit enfanterait un jour des
iijstilutions, humaines dans leur forme et
leur sanction , mais perfectibles au degré
où eux-mêmes ils étaient devenus per-
fectibles. Si la loi évangélique eut ren-
fermé même les premiers rudimens d'un
organisme terrestre, ils eussent com-
pris dès le commencement la nature et
l'éLendue des conséquences sociales de
leurs croyances ; mais alors, ainsi que
nous l'avons déjà dit, l'homme étant
donné avec ses besoins changeans et le
globe avec la diversité de ses climats, !e
catholicisme n'aurait pu être le catholi-
cisme ; il eut été seulement le culte des
régions et des siècles approprié à ses
formules civiles et politiques.
Ainsi d'une part les païens et les juifs
étaient radicalement incapables de con-
cevoir la notion de la perfectibilité in-
délînie du genre humain, et de l'autre les
catholiques ne pouvaient l'acquérir qu'à
l'aide d'une longue expérience du mou-
vement ascendant imprimé à notre es-
pèce par le grand acte qui l'a rachetée.
Si les philosophes modernes ont été les
premiers à constater celle miraculeuse
impulsion , c'est que ceux qui s'arrêtent
jugent toujoiirr, mieux de la distance déjà
parcourue que ceux qui marchent en-
core ; et certes lorsqu'ils ont voulu s'en
attribuer l'honneur ou en déplact^r la
cause , ils sont tombés dans la plus
palpable des erreurs. En effet on ne
saurait admeltre que la perfeclibililé
indéfinie soit une propiiété inséparable
de la nature humaine sans être obligé de
convenir que les anciens la possédaient
au même degré que nous ; et bien que
dans leur monde plus jeune , elle dîitêirc
moins déve!opp(';e qu'aujourd'hui, coui-
menl se fait-il alors qu'ils n'aient pas
même soupçonné l'existence d'une si
haute faculté? Aristote et Platon avaient-
ils par hasard la vue moins perçante que
Condorcet ou Saint-Simon? étaient-ils
plus esclaves des croyances contempo-
raines? ne savaient-ils pas que depuis les
aulochthones jusqu'à eux il y avait eu
progrès? les barbares enfin qui les entou-
raient étaient-ils plus barbares que les
nègres de l'Afrique ou les tartares de
l'Asie centrale? Cependant leurs vœux se
résiiment toujours en un retour vers l'in-
trouvable passé, et leurs espérances
sociales, faibles et décolorées, se rédui-
sent à l'amélioration passagère de quel-
ques familles d'hommes libres surgissant
au sein d'un esclavage universel, comme
les oasis éparsessur la surface d'un désert
éternellement inhabitable. Assurément
si le progrès , abstraction faite des
croyances religieuses, était une loi de no-
tre vie présente, ces grands hommesl'eus-
sent connu; et puisqu'ils ne l'ont pas
connu, nousavonsledroitd'eninférer que
l'humanité livrée à elle-même n'a puis-
sance que pour se précipiter de plusen plus
dans l'abîme où l'avait fait tomber une
première chute. Devancez les temps fixés
pour l'accomplissement de la promesse
d'un Réparateur : dites à ces fortes intel-
ligences qu'il y aura des peuples qui croi-
ront à la merveille, déjà réalisée, d'une
régénération universelle ; livrez -leur
l'Evangile, enseignez-leur le catéchisme,
et ils li'auront nul besoin des yeux do la
foi pour lire dans la destinée de la so-
ciété catholique les moti progrès perpé-
tuel dans sa marche, et indéfini dans son
terme. Alors ils découvriront a qui
échappait aux regards non moins péné-
trons des pères de l'Eglise, parce que
leur attention concentrée sur les choses
de la terre , ne cherchera que là les bien-
faits du Christianisme. Ils feront ce que
font les philosophes de nos joursj mais
logiques jusqu'au bout, parce que dans
leur ravissement inattendu ils n'éprou-
veront pas le triste besoin de séparer le
bienfait du bienfaiteur, ils p oclameront
hautement que le progrès véritable est
le patrimoine tellement exclusif de la
société chrétienne qu'il lui échappera
nécessairement à mesure que les indivi-
dus dont elle se compose cesseront d'être
chrétiens.
Toutefois, et nous ne pouvons trop in-
Z4
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE
sister sur ce point, le progrès social des
catholiques est un accident, inséparable ,
il est vrai, de tout grand accroissement
dans leur nombra , mais néanmoins for-
tuit, en ce sens, qu'il s'opère à ieur insu,
sf-ns qu'ils le cherchent, et surtout sans
que d'avance ils en connaissent la na-
ture. Cela tient, ainsi que nous l'avons
déjà dit, à ce que leur culte agit dii'ec-
tement sur la sociabilité et seulement
d'une manière indirecte parl'opinionsur
la société; en sorte que le perfeotion-
nement va toujours de celle-là à celle-ci,
et jamais, comme dans le système des
constituans modernes, de celle-ci à celle-
là. Aussi les améliorations produites par
l'esprit chrétien ont-elles le double
avantage, d'abord de pénétrer dans les
lois sans éprouver d'autre résistance que
celle qui ieur est opposée par le législa-
teur lui-même, et ensuite de ne plus
pouvoir en sortir dès qu'elles y sont une
fois entrées. Les mœurs, et quand les
moeurs viennent à dégénérer, l'opinion
publique long-temps encore après, leur
prêtent leur force et leur garantie. Pour
défaire complètement l'ordre du catho-
licisme, il faut changer jusqu'aux idées;
pour défaire celui de la philosophie , il
suffit dans la charte qu'elle a dictée, de
substituer un paragraphe à un autre pa-
ragraphe.
Or , la manière dont procède le catho-
licisme implique une extrême lenteur au
moins dans les premières transforma-
tions de la société temporelle, et cette
lenteur fut nécessairement augmentéepar
la présence d'un ordre légal païen, fort
des nombreux intérêts qu'il avait créés
et auquel les premiers chrétiens étaient
en conscience tenus d'obéir, au degré où
ilspouvaientle fairesanstomber dans une
évidente apostasie. Une religion ihéocra-
lique, c'est-à-dire formulant dans une me-
sure quelconque une administration civile
ou politique, et privée de cet appel aux
forcesqui lit plus tard la fortune de Maho-
met, n'aurait pu surmonter de pareils ob-
stacles, lliimî'.inement parlant, elle se se-
rait enfermée, comme le Judaïsme, dans
le cercle d'une seule famille, ou comme
les cultes de Sérapis et de Milhra, elle
se serait fondue dans la masse incohé-
rente des superstitions contemporaines;
il efit fallu que Dieu fit violence à la
liberté de Fhomme pour que Jupiter
descendît du Capitole, et que la croix
remplaçât l'aigle qu'adoraient les ré-
gions. Mais le Christianisme ne fonda
d abord qu'une société spirituelle, et à
mesure que celle-ci s'agrandissait, que
les autels des faux dieux dtvenaient dé-
serts, l'opinion publique qui d'abord
avait jeté les chrétiens aux bêtes du cir-
que , se réconciliait graduellement avec
eux , et le temps arriva enfin où le paga-
nisme délaissé par toutes les âmes droites
et éclairées fut banni du trône et relégué
dans la partie la plus vile ou la pluscor-
rompue de la population. Alors se pré-
senta un phénomène sans exemple dans
les annales du monde, phénomène dont
l'examen mérite la plus sérieuse atten-
tion.
Il n'est dans la vie des peuples aucun
événement qui la modifie aussi profon-
dément que le passage d'un culte à un
autre culte; et ce passage est d'autant
plus périlleux, il est suivi de consé-
quences d'autant plus graves que les
croyances nouvelles différent davantage
des croyances dont elles tiennent la
place. Non seulement la religion an-
cienne, même après sa défaite, oppose une
résistance opiniâtre, et presque toujours
armée à la religion victorieuse, mais en-
core celle-ci n'est solidement établie qu'au-
tant qu'elleestenfinparvenueàremplacer
l'ordre légal qu'avait fondé sa devancière
par un autre ordre légal en harmonie
avec ses propres préceptes. Les révolu-
tions politiques ne remuent que la sur-
face de la société , tandis que les révolu-
tions religieuses l'agitent jusque dans
ses entrailles , car celles-ci s'attaquent à
tous les droits existans, à la propriété
comme au lit conjugal, A la famille
comme à l'état, souvint dans leurs élé-
mens constitutifs, et toujoins dans leur
sanction. 11 y a là une multitude de faits
accomplis, d'habitudes invétérées, d'af-
fections consacrées par le temps qui sont
subitement remis en question ou violem-
ment brisés , et la force même des
choses amène pour l'ordinaire les luttes
les plus sauvages, les catastrophes les
plus effrayantes. C'est que h's novateurs
n'aspirent à rien moins qu'à tout renou-
veler de part et d'autre; l'intérêt éter-
nel, dans ce qu'il a de plus évident, s'ap-
PAR M. DE COUX.
puie sur l'intérêt temporel dans ce qu'il
a de plus net. Alors le choc est tellement
animé que peu de nations peuvent y sur-
vivre . mais si e'ies y survivent, elles
retrouvent, dans l'énergie d'une foi plus
jeune, une sève qui les rajeunit elles-mê-
mes. Voilà ce qui arrive invariablement
dans tous les cultes non chrétiens, parce
que les novateurs apportent avec eux
un ordre légal tout fait, et que pour
donner aux peuples dont ils ont fait la
conquête, une législation et des insti-
tuliciîs appropriées aux dogmes qu'ils
enseignent, ils n'ont pas besoin de ces
longs tâtonnemens, de ces essais péni-
bles et trop souvent stériles qui sont la
condition du progrès chrétien; mais le
catholicisme n'avait aucune théorie so-
ciale à offrir aux empereurs convertis,
et le grand Théodose , comme Charlema-
gne plus tard, ne trouvèrent aucune
donnée nouvelle, l'ébauche d'aucun orga-
nisme politique dans leurs croyances si
ferventes. Les successeurs de Constantin
restreignirent, il est vrai, l'autorité du
père et de l'époux , reconnurent l'invio-
labilité du lien conjugal, adoucirent le
sort des esclaves, protégèrent le dévelop-
pement de la charité publique • mais
l'empire, de plus en plus catholique
dans sa législation civile , demeura païen
dans son administration j le souverain
était toujours l'état, et le pouvoir illimité
dont il était investi donnait à ses vices
ou à sa faiblesse une influence que rien
n'atténuait. Les croyances et les mœurs
se ressentirent de cet énorme abus ; car
les unes furent bien souvent faussées par
le despotisme des théologiens couronnés ,
et les autres finirent, sous le règne des
eunuques ou des tyrans, par tomber au
niveau de la corruption impériale. Les
âmes fortes se retirèrent alors dans le
désert ou aux pieds des autels, et l'em-
pire d'occident délaissé par les seuls
hommes qui eussent pu le sauver, parce
qu'il ne voulait pas de leur mule vertu ,
entra dans cette incurable agonie que ter-
mina enfin Tépée d Odoacre.
Alors commença pour le Catholicisme
une ère véritablement nouvelle, ère de
régénération sociale et de progrès poli-
tique. Les barbares ne trouvèrent dans
les provinces désolées par leurs incur-
sions qu'un seul pouvoir debout, qu'une
seule société encore vivante : la hiérar-
chie ecclésiastique et la société spiri-
tuelle catholique. Eux-mêmes, ils n'ap-
portaient qu'un ordre légal informe, tel
que 1 avaient fait les besoins des tribus
indépendantes de la Germanie. Ils au-
raient été obliges de le modifier profon-
dément, sous peine de ne régner que sur
le chaos , alors même qu'ils eussent
persisté à repousser les croyances des
vaincus. C'étaient là des conditions de
succès qui avaient manqué au catholi-
cisme la première fois qu'il s'était em
paré du monde , et il en profita pour
multiplier dans les royaumes germains
le nombre de ses expériences, cherchant
à la façon des alchimistes à réaliser son
grand œuvre , le règne de Dieu sur la
terre, et parvenant comme eux à des
résultats aussi importans qu'ils étaient
inattendus. C'est ainsi que la liberté
civile, que l'égalité devant la loi, que
le droit des gens , que l'accord du pou-
voir temporel avec le développement
de l'activité individuelle furent successi-
vement obtenus. C'étaient l'amour du
prochain, le dogme de la fraternité hu-
maine, l'obéissance due au Créateur par
la créature, sujette ou couronnée n'im-
porte , qui faisaient irruption dans la
politique et s'infiltraient dans l'adminis-
tration. La société féodale fut la première
formule de cet immense mouvement,
mais ne fut pas ce mouvement lui-même.
Cetle formule n'exprimait que l'applica-
tion encore possible de l'ordre légitime
catholique et non son application tout
entière. Aussi à mesure que les temps
s'écoulent la féodalité se décompose,
et d'appui qu'elle était, elle devientfobs-
tacle. La réforme du XVI= siècle, si mal
comprise des prolestans surtout, n'est en
réalité qu'une réaction de la noblesse
contre les libertés pratiques des classes
déjà affranchies par l'influence de l'E-
glise. Certes, en Angleterre, en Hollande,
dans la partie protestante de l'Allemagne
et de la Suisse , les croyans aux dogmes
du culte dominant ne sont ni plus nom-
breux ni plus fervens que dans les pays
catholiques, et cependant c'est dans
ceux-ci que la féodalité a laissé le moins
de traces, où elle a le plus complètement
disparu. Osonsdire toute notre pensée, le
catholicisme en avait depuis long-temps
86
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE ,
fini avec les formes sociales des siècles
passés , depuis long-temps il entraînait
les peuples par les voies d'ordre et de
paix qui sont les siennes, vers une autre
et meilleure organisation politique, lors-
que la philosophie s'emparant des maté-
riaux qu'il avait préparés, plagiaire
ignorante du plan qu'il avait conçu , est
venue bouleverser le monde en lui pro-
mettant les biens qu'il allait obtenir et
qui peut-être lui ont maintenant échappé
pour toujours.
L'approximation constante de l'ordre
légal des catholiques à leur ordre légitime,
approximation qui implique la sépara-
tion absolue de ces deux ordres et leur
mutuelle indépendance est donc, si nous
De nous trompons, à la fois la cause ft
la mesure de la perfectibilité catholique.
jXon que l'ordre légal des peuples fidèles
à la foi de Rome ne relève à aucun ds-
gré de leur ordre légitime, mais la suze-
raineté hautement reconnue de celui-ci
a un caractère qui lui est propre et qui
assure à l'autorité temporelle une en-
tière liberté. En effet d'une part le ca-
tholicisme est la charte politique des
nations légalement catholiques j de l'au-
tre , il définit avec une merveilleuse
clarté la juridiction de son sacerdoce,
et il résulte de ce double fait, en premier
lieu, que toute institution hostile au
Téritable pacte social est une viulation
directe de la loi fondamentale de l'état,
et en second lieu, que l'autorité tempo-
relle sachant jusqu'où elle peut aller
sans violer aucun de ses devoirs, demeure
catholique alors même qu'elle repousse
avec le plus de hauteur les eaipiétemens
du pouvoir sacerdotal. Ce magnifique
accord de la soumission du gouverne-
ment temporel dans les choses spiri-
tuelles, avec la plénitude de son action
dans toutes les autres, n'est possii)le,
ainsi que nous le verrons plus tard, chez
les chrétiens mêmes, qu'à l'aide d'uu
clergé célibataire. Mariez îe prêtre et
l'évêque, et si les croyances sont ferven-
tes, le sacerdoce finira bientôt par for-
mer une caste qui s'emparera graduelle-
ment de toutes les hautes (onctions di;
l'ordre légal. Que si au contraire les
croyances sont tièdes ou divisées à l'in-
fini comme chez les protcstans, ce sera
le pouvoir huinajû qui dominera le sa-
cerdoce et envahira l'encensoir. Le pon-
tificat suprême passera aux laïcs et la
raison publique, insultée par celte subor-
dinfilion logiquement impossible du ciel
à la terre, se détachera de plus en plus
d'une religion qui autorisa de pareillei
folies.
Les sociétés théocraliques possèdent
eet immense avantage que leur ordre
légal est toujours en harmonie avec leur
ordre légitime, en ce sens que celui-là
prescrit toujours ce que commande ce-
lui-ci, en sorte que l'intérêt temporel
créé par la puissance des lois humaines
prête constamment son appui à l'intérêt
étemel. Toutefois cet accord si utile en
théorie présente les plus graves inconvé-
nie£)s dans la pratique, du moment où le
pontificat absorbé dans la souveraineté
temporelle, n'est plus qu'un moyen d'in-
fluence terrestre dans les mains de ceux
qui l'exercent. Alors le prince innove en-
core dans les choses de doctrine au profit
de son autorité et quelquefois de ses plai-
sirs. Le sacerdoce se met de cette manière
(?n pleine révolte contre les croyances
dont il tient sa mission, et la conscience
publique s'indigne ou s'abrutit. Aussi les
folies religieuses des empereurs romains
furent-elles une merveilleuse prépara-
tion au progrès de l'Evangile. Les idolâ-
tres consentaient bien à croire à leurs
ridicules diTinités , mais lorsque de sim-
ples mortels souillés de crimes et sou-
vent enfoncés dans la fange des vices les
plus infâmes osèrent usurper le titre de
dieux , lorsqu»' Octave , Caligula , Néron
se furent fait élever des temples, les
paiVns reculèrent devant une si mon-
strueuse absurdité , et pendant qu'ils s«
prosternaient aux pieds des nouvelles
idoles, leur conscience se séparait mal-
gré elle du culte de leurs pères ou du
sacerdoce qui le représentait. Ainsi s'af-
faiblissait la foi qui avait été la vie de
l'empire romain et avec elle l'organisme
temporel qui en était l'expressionj en sorte
qu'une catastrophe eût été inévitable,
alors même que le Christianisme ne fût
pas venu renverser le vieil édifice de la
crédulité humaine. Supposez que la ve-
nue du Sauveur eût été encore reculée de
quclqi'.es siècles , et Rome, que les chré-
tiens ne purent sauver parce que ses
instilutions roidiçisipar le temps n'étaient
PAR M. DE COUX.
XT
plus assez souples pour se façonner aux
exigences de la nouvelle religion, n'eiit
peut-être pas vécu jusqu'à Constantin.
Les sociétés protestantes sont soumises
à la même loi, car partout où ie protas-
tantisme est devenu la loi fondamentale
de l'état, la réforme a reconstitué la
théocratie, en investissant le souverain
d'une haute juridiction sur le sacerdoce
et le culte lui-même. En effet , religion
établie parla loi ditune religion, dontles
dogmes relèvent de l'autorité temporelle,
dont les prêtres reçoivent leur mission du
souverain, et dès lors celui-ci est en fait
revêtu du pontificat suprême. Sans doute
les énormes scandales donnés par les Cé-
sars sont impossibles en Prusse et en An-
gleterre,mais celât ier^t surtout au progrès
de l'incrédulité et à la diversité des croyan-
ces qui existent dans les deux pays. Si
tous leurs habitars reconnaissaient au
souverain la puissance spirituelle qu'il
s'attribue, il est difficile de dire jusqu'où
les mèneraient un jour le radotnge de
quelque vieillard, les caprices de quelque
jeune fille, L'indépendanc« pleine et
entière du sacerdoce, son institution di-
vine, sa hi érarchie parfaitement distincte
de la hiérarchie légale sont évidemment
au nombre des conditions d'où dépend,
avec la conservalicn du culte, la durée
des sociétés humaines.
En effet aucune société humaine n'est
à son état normal lorsque la loi terrestre
commande ce que défend la loi divine ou
réputée telle. Alors il y a opposition né-
cessaire entrs les deux grands intérêts
de l'homme, son intérêt éternel et son in-
térêt temporel. Si la crainte des peines
décrétées par le souverain conduit le
peuple à l'apostasie, la sociabilité est bles-
sée à mort; l'ordre légal subsiste seul,
sans autre appui que la force brute qui
en émane, et il périt dès qu'elle a perdu
la plus faible partie de sa brutalité éner-
gique. Au contraire si l'intérêt éternel
prédomine, les croyans se révoltent aus-
sitôt contre la tyrannie qui pèse sur eux,
ou du moins leurs affections se détachent
du pouvoir qui l'exerce, el l'élat ébranlé
par unti résistance active ou passive, pé-
rit de mort violente ou toiib^ impuis-
sant et mé])risé dans une langueur mor-
telle. La Turquie est une exemple vivant
et frappant à la fois de cette grande
vérité. Les premiers chrétiens avaient
entrepris de ranimer le cadavre païen
de Rome, en y faisant pénétrer une âme
catholique et ils échouèrent dans cette
glorieuse tentative que leur imposait la
nature même de leur foi. Mahmoud au
contraire veut donner un corps chrétien
au vieil esprit de l'Islamisme, et ses ef-
forts si énergiques qu'ils aient été n'ont
abouti et ne pouvaient aboutir qu'à la
ruine de son empire. 11 a éteint le fana-
tisme des sujets qui acceptent la nouvelle
réforme, et aliéné pour toujours les
affections des sujets qui la repoussent.
Que pourra-t-il au moment où les puis-
sances de l'Occident prendront pour
champ de bataille le seuil même de son
palais?
Ainsi la puissance des peuples , leur
énergie véritable dépend de l'harmonie
parfaite des croyances religieuses avec
les institutions civiles, soit que celles-
ci aient un caractère sacerdotal, soit
qu'elles aient un caractère purement
laïque. Alors l'intérêt temporel prêle sa
force à l'intérêt éternel et ils concourent
etisemble au même but, à la conserva-
tion et au développement de la sociabilité
générale par la conservation et le déve-
loppement de la sociabilité individuelle.
Ma'heur aux gouvernemens qui établis-
sent, môme avec les meilleures inten-
tions, un monstrueux antagonisme entre
ces deux intérêts; car en voulant corriger
ce qu'ils prenent pour des abus, ce qui
sous l'empire d'un autre culte serait peut-
être une détestable anomalie , ils ébran-
lent la base sur laquelle repose leur au-
torité el compromettent l'existence môme
de la société qu'ils veulent perfectionner.
Certes l'on ne peut rien concevoir d»
plus funeste au progrès de la civilisatioa
que lapolygamie, et néanmoins, le souve-
rain mahométan qui voudrait élever son
peuple au rang des nations monogames
sans le convertir d'abord au Christia-
nisme commettrait une faute immense.
Eu effet , la loi de Mahomet entraine la
pluralité des femmes, et dés lors le lé-
gislateur qui porterait atteinte au triste
privilège des maris musulmans, se po-
serait par cela même au dessus du pro-
phète, au dessus d'Allah, puisqu'il se dé-
clarerait plus sage, plus éclairé que l'un
Cl qae l'autre. Quel mahométan consen-
S8
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE
tirait à admettre une prétention assuré-
ment bien fondée en elle-même , mais
dont le mahométan ne peut reconnaître
la légitimité qu'aulant qu'il cesse d'élre
mahométan? Il y aurait donc conflit en-
tre la loi humaine et la loi divine , et si
la première l'emportait, si l'intérêt teiB-
porel représenté par les peines décernées
contre les polygames, prédominait long-
temps, qui ne voit que la foi musulmane
ne tarderait pas à s'attiédir pour s'étein-
dre enfin dans une complète insouciance?
Bientôt il ne resterait de la sociabilité,
que la société temporelle, issue de l'AI-
coran.
Cette société tomberait sous le con-
trôle unique de l'autorité terrestre qui
ne rencontrerait plus de point d'arrêt
dans les consciences, mais aussi qui n'y
trouverait plus de point d'appui. Cepen-
dant on conçoit qu'à la rigueur un gou-
vernement déjà fortement organisé, si les
administrés sont assez riches pour redou-
ter l'anarchie et déjà assez éclairés pour
en comprendre les conséquences , puisse
vjvi-e long-temps encore aux dépens des
Iiabitudos d'ordre données par des siè-
cles de foi, mais il n'est pas donné à tous
les arbres de végéter après qu'ils ont été
abattus, et les peuples dont l'ancien
culte impliquait un organisme légal d'une
prodigieuse perfection , sont les seuls
qui n'expirent pas avec leurs croyances.
Cette loi facile à démontrer explique l'opi-
nicitre attachement qu'ont plus d'une
fois inspiré les plus grossières supersti-
tions, ainsi que le progrès de l'incrédulité
chez les nations chrétiennes.
Il y a dans l'homme une invincible
aversion pour cet état de nature que la
philosophie du dix-huitième siècle van-
tait si plaisamment au seiïi des délices de
Versailles et dans les salons de Paris. Le
peuple le plus dégradé et le plus misé-
rable a horreur de la vie de la brute ;
car, au milieu de sa misère, sous le poids
de la conquête, foulé aux pieds par le
plus slupide des tyrans, il a conscience
qu'il peut tomber plus bas encore, de-
venir plus esclave, plus avili , plus mal-
heureux qu'il ne l'est déjà. Il s'attacha
donc avec une espèce de fureur à l'ordre
social auquttl il doit les biens sociaux
qui lui sont laissés, la propriété, la fa-
mille , la communion des âmes 3 el si im-
parfaits qu'on les suppose , il ne sent pas
moins qu'au plus faible degré où il puisse
les posséder , il leur devra des jouis-
sances et un bien-être matériel que les
animaux ne connaîtront jamais. Or, plus
il est près de la vie sauvage , mieux il en
comprend les douleurs , et par consé-
quent plus il tient au principe de sa so-
ciabilité, quelque absurde que soit ce
principe , quelles que puissent être les
conséquences que d'ailleurs il implique.
Ebranler sa foi sans lui en donner une
autre, c'est le précipiter dans un abîme
placé à côté de lui , dont son œil peut
sonder à chaque instruit la profondeur,
et un insurmontable instinct l'éloigné
d'autant plus sûrement de l'incrédulité,
que son ordre légal est plus imparfait.
En effet , moins la société temporelle est
fortement constituée , moins elle est ca-
pable de se défendre par elle-même, et
plus le lien de la société spirituelle doit
avoir de force afin de pouvoir résister
aux passions individuelles qui tendent
sans cesse à la détruire. Mais les institu-
tions civiles des peuples non chrétiens et
le judaïsme n'étant qu'un christianisme
anticipé , se ressentent nécessairement
des infirmités inhérentes au culte dont
elles dérivent, puisque ce culte est, en
très grande partie du moins, une œuvre
purement humaine. Elles renfermeront
donc toujours quelques dispositions nui-
sibles à l'homme collectif, dispositions
que l'on ne peut changer puisqu'elles
sont sanctionnées par une révélation
prétendue, et au degré oîi les grandes vé-
rités de la morale sociale y auront été
méconnues, elles seront, par la force
même des choses, débiles et caduques.
Que la philosophie porte son flambeau
dans cet amas de contradictions et de
révoltantes absurdités, et la foi dispa-
raîtra , et la société spirituelle se dissou-
dra , et la sécurité des personnes ainsi
que celle des choses n'aura plus d'autre
garantie que des peines terrestres, dont
les forts se moqueront, auxquelles les
adroits échapperont, et qui bientôt ne
pourront même plus atteindre les faibles.
Ce sera le commencement de l'état de
nature, cl si jamais cet état était un in-
stant possible, il faudrait chercher cet
instant à la lin et non au commencement
de l'exislcnce de l'humanité.
PAR M. DE COUX.
89
Mais une religion parfaite , c'est-à-dire
vraie d'une vérité absolue, pourvu qu'elle
ne soit pas théocratique comme l'était
le judaïsme, produira à la longue un
ordre légal si excellent , portera si haut
la civilisation des peuples qui la profes-
sent, qu'ils n'éprouveront plus la crainte
de tomber un jour dans les misères de
la vie sauvage. L'incrédulité donc ne leur
inspirera aucun effroi , du moins quant
à ses résultats sociaux, et trop souvent
ils ne verront en elle qu'une amie prête
à les délivrer des devoirs qu'ils trouvent
importuns, parce que ces devoirs dont
l'accomplissement a fait leur fortune,
les troublent dans la jouissance des ri-
chesses qu'ils ont acquises. Le temps
viendra peut-être oîi ils s'efforceront de
ne pas croire au culte qui les enivre de
ses faveurs , car ils inféreront de la sé-
paration des deux ordres qui les consti-
tuent peuples , que chacun de ces ordres
a sa vie propre et distincte, et qu'ainsi
la destruction de la société spirituelle
n'entraînera pas la ruine de cette société
temporelle , la seule qu'estiment encore
des cœurs énervés par le plaisir. Cette
erreur s'infiltrera d'autant plus aisément
dans les intelligences qu'elle sera d'abord
une vérité, puisque la philosophie n'aura
une action immédiatement délétère qu'a-
près qu'elle aura perverti l'opinion et
neutralisé tous les élémens matériels de
sécurité que la foi des ancêtres avait si
péniblement créés. Chose singulière !
l'incrédulité des masses est un phéno-
mène sans exemple parmi les ido-
lâtres. L'histoire atteste que la rai-
son humaine n'a jamais pu ébranler
au plus faible degré les croyances popu-
laires lorsqu'elles étaient souillées des
plus folles ou des plus détestables er-
reurs , tandis qu'au contraire nous les
voyons aujourd'hui, malgré leur écla-
tante pureté , languir et se perdre au
sein d'une indifférence presque générale.
Il y a là quelque chose d'étrangement
inexplicable au premier abord, et ce-
pendant ce que nous avons dt'jà dit suffit
peut-être pour montrer que cette ano-
malie apparente est en réalité une des
preuves les plus fortes de la désespérante
perfection du culte de nos pères. Certes,
s'il avait donné au monde un organisme ci-
vil moins robuste, l'instinct social des
multitudes se serait depuis long-temps
soulevé contre les destructeurs futurs
de leur sociabilité, et les ennemis du Fils
de l'Homme n'auraient pas excité une
indignation moindre que celle qui autre-
fois enchaînait le rire sur les lèvres des
augures, et chassait d'Athènes les con-
tempteurs de Minerve ou de Jupiter.
Voyez ce qui se passe maintenant que
les droits de la propriété , après avoir
perdu ce qu'ils avaient jadis de divin,
sont devenus un problème que le pauvre
prétend résoudre à sa manière , mainte-
nant que la foi jurée a perdu sa sanction
céleste, maintenant enfin que l'impuis-
sance de l'ordre légal apparaît aux re-
gards les moins attentifs. Il y a cinquante
ans personne ne croyait que la civilisa-
tion fût en péril 5 aujourd'hui, tout le
monde le sait, et voici que déjà la con-
science publique se sent entraînée mal-
gré elle vers cet ordre légitime dont la
nécessité déjà démontrée pour les intel-
ligences les plus élevées, est déjà instinc-
tivement comprise par la multitude.
Qu'ont fait de leur vieille haine pour les
prêtres , de leur superbe dédain du
catholicisme, les hommes qui les con-
fondaient avant Juillet dans une haine
commune contre la branche aînée? Faut-
il les prendre eu masse comme plus
croyans? Hélas ! non. Mais ils compren-
nent les besoins de leur intérêt tempo-
rel , ils voient clairement qu'un retour
aux doctrines qu'ils détestent est le
plus puissant de nos besoins sociaux; ils
s'avouent enfin que l'ordre légal isolé
de l'ordre légitime est un corps sans
âme, et par cela même destiné à une
prochaine pourriture. Ils veulent donc
être entourés de croyans , afin de retrou-
ver la sécurité qu'ils ont perdue , et This-
toire enregistrera parmi les plus curieux
de ses souvenirs, l'apostolat si fréquent
aujourd'hui d'hommes eux-mêmes dénués
de toute conviction religieuse, cl néan-
moins disposés à favoriser de tout leur
pouvoir les tendances chrétiennes qui
percent de tontes parts.
IVous nous sommes longuement , trop
longuement peut-être, étendu sur les
rapports qui unissent, dans toute asso-
ciation humaine , l'ordre légal à l'ordre
légitime ; toutefois nous n'avons encore
examiné ces deux ordres que séparément
m
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
en théorie, et abstraction faite des réa-
lités de la vie pratique des peuples. Dans
notre prochaine leçon , nous nous occu-
perons de l'orgnnisation des diverses na-
tions sous l'influence des innombrables
accidens qui les modifient, et nous re-
connaîtrons qu'il n'est aucune société
humaine qui ne puisse être ramenée à
l'une de ces trois formes, savoir :
La société unitaire j
La société catholique ;
La société de tjransaction.
G. D8 Goox.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE
POLITIQUE.
ONZIÈME LEÇON.
Suite (i).
De l'Économie politique en France jusqu'à la fin du
règne de Louis XIV. — Révocation de l'édit de
Nantes. — Appréciation de ses causes et de ses
effets. — Détresse du commerce et de TÉtat. —
Ouvrages composés sur l'Économie politique. —
De l'Économie politique en Angleterre. — Ou-
vrages publiés sur cette matière en Angleterre.
— En Italie. — En Allemagne.
La mort de Colbert devint le signal de
la décadence do la France. La première
année du ministère de M. Le Pelletier fut
marquée à la fois par la disette et par la
guerre d'Espagne. II fallut recourir à
des édits bursaux, à la création de char-
ges nouvelles et à des emprunts au denier
dix-huit, quoique le taux des constitu-
tions de rente eût été réduit au denier
vingt. La seconde (1685) fut tristement
célèbre par un événement très grave dans
les annalesdela religion, de la politique
et de l'économiepolilique. Nous voulons
parler de la révocation de l'édit rendu à
Nantes par Henri TV en faveur des pro-
testans. Cet acte, si diversement appré-
cié, exige par son importance et par ses
résultats, que nous lui consacrions quel-
ques inslans d'examen.
La révocation de l'édit de Nantes fut
sans doute une faute et un malheur
aggravés encore pnr les actes de violence
que le tnnrqiiis de I.ouvois osa minier aux
vues modérées de l.onis \l V. ^Mais on ne
saurait attribuer exclusivement cette me-
(1) Voir le numéro 18, C. m, p. '10).
sure impolitique à l'intolérance reli-
gieuse du monarque et du clergé fran-
çais. Les écrivains qui ont jugé cet évé-
nement dans son principe et dans ses fa-
tales conséquences, ont presque toujours
isolé la législation et la politique géné-
rale des souverains catholiques de cette
époque envers les protestans, de celle de
tous les gouvernemens protestans en-
vers leurs sujets catholiques. Par l'effet
d'une prévention contraire à l'impartia-
lité de l'histoire , on a toujours repré-
senté Louis XIV comme livré par la su-
perstition d'une vieillesse chagrine à un
système d'intolérance et de persécution
opposé aux principes de philosophie et
de civilisation où l'Europe était parve-
nue. Or, d'une part, Louis XIV n'avait
guère que quarante-sept ans en 1685, et
de l'autre la politique qu'il adopta à l'é-
gard des protestans de son royaume ne
fut que l'application des mesures géné-
ralement suivies ailleurs et dont les
gouvernemens protestans avaient pris Pi-
nitiative contre les catholiques. En com-
parant même le Code pénal de ceux-ci
avec celui de la France , il serait facile
de se convaincre que Louis XIV fut plus
indulgent et plus tolérant que tous les
autres souverains. Dans le principe il
avait cherché à amener les réformés à
entrer dans le sein de l'Eglise catholi-
que par l'effet de la seule persuasion.
Ensuite il essaya l'emploi de restrictions
plus sévères apportées à l'exercice public
de leur culle. Enfin il recourut tour à
tour à la crainte des exclusions politi-
ques et civiles, et à l'attrait des honneurs
et des récompenses. La marche sage et
PAR M DE VILLENEUVE-BARGEMOINT.
»1
mesurée, recommandée à cet égard par
Louis XIV aux intendans et aux évéques,
avait obtenu des succès qui dépassaient
toutes les espérances. M. d'Aguesseau,
en quittant l'intendance du Languedoc,
avait vu plus de soixante mille protes-
tans de la ville et du diocèse de Isinies
changer de religion en trois jours (1). De
nombreux exemples, dans les classes les
plushonorables de la société, indiquaient
une tendance universelle à se conformer
aux intentions d'un roi qui ajoutait à la
puissance du trône, la force et l'autorité
qu'il empruntait du respect et de l'ad-
miration de ses sujets. « Louis XIV ne
voyait plus de protestansdansla noblesse
française dont la moitié était encore pro-
testante sous Henri IV. Il n'apercevait
que des catholiques dans toutes les par-
ties de son royaume immédiatement sou-
mises à ses regards. Il était peut-être ex-
cusable d'ignorer que les montagnes des
Cévennes et du Vivarais renfermaient
quelques peuplades aussi étrangères
alors au reste de la France par leurs
mœurs que par l'absence des arts et du
commerce. Si quelques ailles de com-
merce offraient encore un grand nombre
de négocians et d'ouvriers de la religion
protestante , le ministère pouvait voir
dans leur fortune même, le présage de
leur conversion, par l'ambition naturelle
que les pères, ou du moins leurs enfans,
auraient de participer aux honneurs et
aux distinctions dont leur religion les
excluait.
« Dans cette persuasion , Louis XIV et
son conseil ne parurent pas douter que
l'uniformité de culte ne pût être établie
par un simple acte du gouvernement.
Les cent cinquante-huit articles de l'édit
de Nantes avaient été successivem?nt ré-
voqués par des lois et des décisions par-
ticulières,* et si l'exercice public du culte
protestant n'était pas encore défendu par
une loi formelle, il se trouvait interdit
en tant de lieux différons, qu'on pou-
vait le regarder comme généralement
abrogé. La révocation de l'édit de Nan-
tes ne fut donc, dans l'opinion du ca-
binet de Versailles , que la dernière ré-
daction de toutes les lois, dé tous les
édits , de tous les arrêts et de tous les
régleracns qui , chaque année et chaque
(1) Mémoires du cbancelier d'Aguesseau.
jour, avaient apporté des restrictions à
la constitution politique et religieuse des
protestans en France.
« Au reste , l'erreur de Louis XIV et de
ses ministres fut l'erreur commune de
toute la nation (1). »
L'assertion de l'un de nos préiats les
plus éclairés et les plus tolérans, relati-
vement à l'approbation unanime qui ac-
cueillit en France la révocation de l'édit
de Nantes, est fondée non seulement sur
les adresses de félicitations de tous les
ordres du royaume , l'adhésion des par-
lemens et le témoignage de tous les his-
toriens du temps, mais encore sur l'opi-
nion de plusieurs écrivains que l'on ne
saurait accuser d'avoir cédé trop facile-
ment à des préventions catholiques. On
en jugera parles lignes suivantes du phi-
losophe Saint-Lambert. « L'esprit répu-
blicain et même l'esprit démocratique
qui a toujours dominé chez les calvinistes,
était, je le sais, aussi contraire à la mo-
narchie que la religion catholique lui est
favorable. Mais ces calvinistes étaient
restés tranquilles dans les guerres de la
Fronde. Ceux qui s'étaient enrichis par
le commerce ou la finance voulaient
être nobles, parvenir aux emplois, aux
honneurs, et ils prenaient peu à peu l'u-
sage de se convertir ; le peuple les aurait
imités. Il aurait été converti par la sé-
duction du roi et du clergé. Dans la con-
duite de Louis XIV envers les calvinistes,
ce qu'il y eut de plus injuste et de plus
cruel ce fut de les empêcher de sortir
de ses états. Dans toute cette affaire
Louis XIV fut trompé par ses ministres
et céda trop facilement au \'œu général
de la nation [2). y>
(1) Uistoire de Bossuet par S. Em. le cardinal da
Bauàset.
(2) La manière dont Saint-Lambert s'exprime dans
ses vœux adressés aux étals-généraux de 1789, est
bien plus reniarquabio encore. <( Les lois et les
usages , dil-il , n'admeltanl point parmi nous les
calvinistes à celles ilcs fonctions de citoyens qui
ont (juelque rapport à la législation , ils ne doivent
pas , dans une monarchie , être admis aux états-
généraux , surtout dans un moment oii ils pourraient
unir leurs intrigues et leurs nmrmnres aux clameurs
do l'aris. » Li plus loin il ajoute : « La toU'ranco
pour les calvinistes est un des biens que je demande
et que j'espère. Mais il faut qu'ils la méritent. Jo
ne les en trouverai pas dignes tant qu'ils me paraî-
tront ennemis du gguveraement inoaarcliiquc. Il
92
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE
Quant au droit qu'avait Louis XIV
d'exercer ce grand acte d'autorité , on ne
l'a jamais contesté. Quarante ans aupara-
vant Grotius écrivait : «Ilfaulquelespro-
testans sachent que i'édit de Nantes et au-
tres semblables ne sont pas des traités
d'alliance , mais des ordonnances faites
par les rois pour l'utilité publique, et
sujets à révocation lorsque le bien public
demande qu'on les révoque. »
Du reste, quels que soient les motifs qui
déterminèrent Louis XIV et son conseil
à retirer auxprotestans le libre exercice
de leur culte, et ù enjoindre, aux minis-
tres de cette religion qui se refuseraient
ù y renoncer, de quitter la France dans
le délai de deux mois, il est certain qu'il
n'avait été ni dans l'intention du roi ni
de ses ministres, comme quelques histo-
riens ont paru le croire, de prononcer
le bannissement de tous lesprotestansdu
royaume et d'user de violence à leur
égard. L'éditde révocation déclarait for-
mellement qu'en attendant qu'il plîit à
Dieu d'éclairer les prétendus réformés ,
ils pourraient demeurer dans le royaume,
y continuer leur commerce et y jouir de
tous leurs biens sans pouvoir être trou-
blés ni empêchés sous prétexte de leur
religion. Toutes les familles protestantes
qui existent encore en France et qui y
jouissent des propriétés que leurs pères
leur ont transmises, descendent de ces
mômes prolestans qui profitèrent de la
liberté et de la garantie que leur offrait
I'édit de révocation. Il entrait si peu dans
la pensée et dans les intentions de
Louis XIV de bannir les protestans de
France qu'il prit les mesures les plus ac-
tives pour s'opposer à leur retraite, et la
vigueur déployée à cet égard a été jus-
tement biftmée.
Le bannissementdes ministres du culte
réformé devint l'une des premières cau-
ses de l'émigration d'un grand nombre
de protestans. La plupart d'entre eux ap-
partenaient à des classes que leurs rela-
me semt)l(! qu'en altcndanl cette métamorphose , on
pourrait prendre pour modèle de eondiiitc avec eux
celle des An(;iais avec Wis presbytériens. »
M. le cardinal de Kau.ssiH dit avec raison h co su-
jet, qu'il est assez sin{;ulier de voir Sainl-Lambcrl
opiner en 17HÎ), comme les ministres de Louis XIV
en lliOJ.
tions habituelles rapprochaient le plus
de leurs pasteurs.
Les puissances ennemies ou jalouses
de la France, contribuèrent aussi à sé-
duire par des promesses splendides cette
classe utile d'ouvriers et d'artisans dont
l'existence reposait bien plus sur leur
industrie personnelle et sur leurs talens
que sur des propriétés territoriales. Le
double motif de priver la France de su-
jets précieux et de s'enrichir de ses per-
tes, invitait les gouvernemens étrangers
à les rechercher, h les attirer et aies ac-
cueillir avec empressement. Mais très
peu de propriétaires quittèrent le royau-
me et l'on en trouve la preuve dans la
faible valeur des confiscations pronon-
cées contre les fugitifs.
Il est difficile de fixer exactement le
nombre des réformés qui abandonnèrent
la France à cette malheureuse époque.
Divers écrivains protestans le portent à
des chiffres évidemment exagérés et qui
d'ailleurs ne s'accordent pas. Les uns
évaluent à trois ou quatre cent mille et
d'autres à deux cent mille. Le duc de
Bourgogne, qui fit des recherches pour le
fixer avec précision , quelques années
après la révocation de I'édit de Nantes ,
dit textuellement dans le mémoire qu'il
a laissé sur cet objet, « que ce nombre ne
monte, suivant le calcul le plus exagéré,
qu'à soixante-sept mille sept cent trente-
deux individus. » D'autres écrivains l'é-
tablissent sur le pied de quinze mille
familles, ce qui se rapporte à peu près
à cette évaluation.
ce En s'en tenant au calcul môme de
M, le duc de Bourgogne , dit son émi-
nence le cardinal de Bausset, il n'est
point de cœur français qui ne ^j^ive gé-
mir du sort de soixante-huit mille Fran-
çais fuyant leur terre natale , s'arrachant
à leurs familles, ù leurs proches, à leurs
habitudes, h toutes les affections de la
nature pour aller chercher une existence
incertaine dans une terre étrangère. De
tous les peuples, le Français est celui
qui éprouve le plus vif désir de vivre et
de mourir sous le ciel qui l'a vu naître.
Ces grand(^s éinigralions forment tou-
jours une époque désastreuse dans This-
loire d'une nation, t;l laissent de longs et
douloureux soiivciiirs.il eût <Hé certaine-
ment plus digne d'un prince qui était fait
PAR M. DE VILLENEUVE BARGEMONT.
91
pour donner l'exemple et non pour le re-
cevoir de s'élever au dessus de l'inquié-
tude que pouvait occasionner la présence
de quelques minisires protestans. On était
sans doute en droit de leur interdire les
fonctions publiques d'un ministère que
l'état ne voulait plus reconnaître; mais il
ne fallait pas les arracher à leur patrie ,
à leurs famillt^s, à toutes les douceurs et
à toutes les habitudes de leur vie, pour
s'être engagés dans une profession que
les lois autorisaient lorsqu'ils l'avaient
embrassée. Donner un effet rétroactif à
des lois de rigueur est toujours une
grande injustice. Elle devient dans la
suite un titre pour autoriser de plus
grandes injustices encore contre ceux
même qui en ont donné l'exemple. L'his-
toire de tous les siècles et de tous les
pays n'en offre que de trop déplorables
témoignages (1). »
Toutefois on doit le répéter, les mal-
heurs qui suivirent l'acte si vivement re-
proché à Louis XIV ne sauraient être im-
putés à ses ordres et encore moins à ses
intentions. D'abord on s'était flatté qu'il
n'y aurait plus de protestans en France
lorsque le grand roi aurait prononcé
qu'il n'y en avait plus. Lorsque ensuite
une résistance inattendue, à laquelle se
mêlèrent quelquefois des actes séditieux
dignes de toute l'animadversiondes lois,
eut exaspéré l'âme inflexible et impitoya-
ble de Louvois,ilne fut que trop disposé
à adopter des mesures violentes et arbi-
traires si conformes à son caractère et à
ses principes absolus de gouvernement,
l^a conversion des protestans cessa d'être
pour lui une affaire de religion, et il ne
voulut plus voir en eux que des rebelles
à réduire et à punir.
« C'est à celte époque, dit encore le
sage et éloquent prélat dontnous aimons
à faire connaître l'opinion si impartiale
et si éclairée, qu'on vit exercer, au sein
même de la France, les lois terribles de
la guerre contre les citoyens français, et
qu'on mit la licence des soldats aux pri-
ses avec l'irritation d'un peuple enflammé
du zèle de sa religion et égaré par des
suggestions étrangères. Quoiqu'il soit
bien difficile de rencontrer la vérité au
milieu de ces exagérations de tous les
(1) Histoire de Bossuel.
partis, on ne peut douter par les témoi-
gnages des contemporains les plus sages
et les plus modérés, que les Cévennes et
le Vivarais n'aient été le théâtre des scè-
nes les plus terribles et que tous les gens
de bien n'aient eu à gémir des excès dont
on se rendit coupable des deux côtés.
Tout le monde s'accorde à blâmer l'abus
criminel qu'on osa faire du nom de
Louis XIV pour autoriser des actes aussi
contraires à son caractère qu'à ses inten-
tions et à déplorer les calamités qui en
furent la suite (1). »
L'illustre historien de Fénelon et de
Bossuet, dont l'autorité, dans cette ques-
tion ne saurait être récusée, affirme que
non seulement Bossuet , mais encore
tous les évêques de France , à l'exception
peut-être de M. de Harlay , archevêque
de Paris, ne furent point admis aux dé-
libérations qui décidèrent la révocation
de l'édit de Nantes. Pendant les troubles
déplorables qui agitèrent plusieurs de
nos provinces du Midi , quelques contrées
furent assez favorisées du ciel pour voir
arriver jusqu'à elles des anges consola-
teurs sous les traits et le nom de Féne-
lon, de l'abbé Fîeury et de l'abbé de
Langeron. Plus tard le cardinal de Noail-
les et Bossuet, qui n'avaient jamais voulu
employer que les armes de la science et
de la persuasion, firent prévaloir peu à
peu les conseils de la douceur. Et pour
rétablir ici une vérité trop peu connue ,
il est juste de dire qu'ils furent puissam-
ment secondés par les insinuations per-
suasives de madame de Maintenon que
la pitié naturelle à son sexe , et une rai-
son calme et douce rendaient toujours
accessible à des maximes avouées par la
religion comme par l'humanité (2). »
Telle est l'inipartiale vérité sur un acte
politique dont les conséquences fatales à
la paix civile cl religieuse du royaume , ne
furentpas moins préjudiciables au com-
merce et à l'industrie manufacturière. Ce
fut à celte époque que disparut la fabri-
cation naissante des étoffes de colon.
Toutefois il faut plaindre, plutôt qu'ac-
cuser un prince dont les vues paraissent
avoir été pures elexemptesd'intolérance
et d'inhumanité. — Exerçant sur les cs-
(1) Histoire de Bossuet.
(2) Idein.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
94
prits un prestige inouï de mniesté et de
grandeur, habitué à une obi^issance pas-
sive, persuadé que dans cette occasion
il suffisait d'une simple manifestation de
sa volonté pour obtenir un r''sultat désiré
par la nation tout entière, il céda à l'il-
lusion des souverains absolus. Il eut le
malheur de confier le soin d'apaiser les
premiers désordres à un mmistre violent,
dur et obstiné , et ce malheur fut la
source de tous les antres.
Cependant, et malgré les difficultés des
circonstances, le contrôleur-généial Le
Pelletier étaitparvenu enl686à diminuer
les dettes de deux millions, et à n.odé-
rer les droits sur les vins. Il eut même la
sagesse de lever l'interdiction de la vente
des grains à l'étranger pour les années
1686 et 1687. Mais alors éclata la coali-
tion générale de l'Europe contre la Fran-
ce, M, Le Pelletier se retira : son succes-
seur, M. dePontchartrain, eut à pourvoir
à l'entretien de six armées. Parmi les ex-
pédiens auxquels il dut recourir , nous
citerons une refonte générale des mon-
naies avec l'augmentation arbitraire d'un
vingtième de leur valeur au profit de
l'Elat. Il existait alors 500 millions d'es-
pèces dans le royaume. Ainsi le bénéfice
devait être de 25 millions de livres. Mais
on commit l'énorme faute d'altérer les
monnaies par l'alliage, de faire des re-
fontes inégaies, et de donner aux écus
une valeur qui n'était pas exactement
proportionnée à celle des quarts. II ar-
riva que les quarts d'écus étant plus forts
elles cens plus faibles, les premiers fu-
rent portés dans les pays étrangers. Ils y
furent frappés en écus sur lesquels il y
avait à gagner en les reversanten France.
L't^lat perdit donc p;:rcette inadvertance
grossière, plus de 40,000,000 de livres
sans aucune utilité. — A la même époque
on fit porter à la monnaie tous les meu-
bles d'argent massif. Ceux du roi avaient
coijtédix millions: on en retira trois seu-
lement, et l'on vit disparaître sans re-
tour d'inesli niables chefs-d'œuvre de ci-
selure. En 1095, un nouvel impôt fut créé
sous le nom de capitation. Ainsi que ce
litre l'indique, il était établi par tête,
mais gi-adué en vingt classes , afin de
proporlionnei' le farileau aux diverses
fortunes. Le clergé se soumit à cette ta.xe
dont il se rachela depuis comme beau-
coup de particuliers. Celte disposition
produisit la première année plus de 21
millions de livres.
La paix de Riswyck vint rendre enfin
quelque repos à la France épuisée. Mais
le désordre des finances était arrivé à son
comble. M. de Chamiliart, en acceptant
le contrôle en 1699 , obéit aux ordres du
roi en honnête homme qui se dévoue au
plus pénible des sacrifices. Sa probité et
son application ne pouvaient surmonîer
tant d'obst clés réunis. Pressé, dès sonen-
trée au ministère, par des maux déjà an-
ciens, et surpris bientôt par une guerre
formidable, il n'eut pas le choix des
moyens. M. de Pontchartrain , son pré-
décesseur, avait prodigué les assigna-
tions du trésor public données par an-
ticipation sur les revenus royaux. Le
crédit était épuisé, la défiance générale,
et l'agriculture menacée par des me-
sures désastreuses motivées sur l'état de
guerre, telle, par exemple, que la défense
d'exporter à l'étranger les fils, les lins,
le chanvre et les toiles de la province
de Bretagne,
En vain Chamiliart essaya-t-il de rani-
mer l'industrie en créant un conseil royal
de commerce, et faisant rendre un édit
portant que le commerce en gros ne dé-
rogeait pas h la noblesse. Ces vues sages
qui auraient dû être complétées par des
institutions en faveur de l'agriculture,
n'obtinrent aucun résultat. Une nouvelle
refonte des monnaies mal conçue comme
la précédente , obéra encore davantage
le trésor. En 1706, le ministère complè-
tement dépourvu d'argent, commença à
faire payer les dépenses de la guerre en
billets de monnaie, en billets de subsi-
stances, d'ustensiles, etc., et comme ce
papier, auquel était attaché un intérêt,
n'était pas admis dans les coffres du roi,
il fut aussitôt décrié que mis en usage, et
ne servit qu'à des spéculations d'agiotage
et d'usure. On fut donc réduit encore
à la nécessité de consommer d'avance
quatre années du reviîuu de rEl;il, à
continuer les emprunts les plus onéreux,
et enfin h créer toutes sortes de char-
ges , la plupart ridicules, mais recher-
chées à cause du privilège d'exemption
des tailles. Ainsi l'on vit établir le con-
trôle défi perruques dont le bail fut passé
pour neuf ans moyennant 210,000 livres
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
95
par au : on inventa la dignité de conseil-
lers du roi rouleurs et courtiers de vins,
de contrôleurs aux empilemens de bois,
de conseillers de police, des charges
de barbiers-perruquiers, de contrôleurs-
visiteurs du beurre frais, d'essayeurs du
beurre salé, etc., etc.
Lorsque Cliamillart remit, en 1708,
l'administration des finances à Desma-
retz, ministre habile, prudent et intègre,
la dette de l'Etat s'élevait à plus de deux
milliards de livres. Le p remier soin du
nouveau contrôleur-général fut de rani-
mer la confiance et le crédit en recon-
naissant toutes les dettes de l'Etat, y com-
pris le papier-monnaie dont le refus ,
dans les caisses du trésor, rendait la né-
gociation impossible. Il existait pour
72 millions de ces billets de monnaie.
Desmaretz imagina de les retirer au
moyen d'une nouvelle refonte d'espèces;
à cet effet, il fit rendre, en mai 1709, un
édit portant que ceux qui présenteraient,
aux changes et aux hôtels des monnaies,
cinq sixièmes en pièces anciennes ou ré-
formées, et un sixième en billets de mon-
naie, recevraient la totalité en argent
comptant, et que les billets seraient bif-
fés et annulés en leur présence. Celte
opération rétablit la circulation du nu-
méraire et soutint un moment le crédit
du gouvernement. Mais à la suite du cruel
hiver de 1709, le renchérissement des sub-
sistances fut si excessif, qu'il en coûta 45
millions pour les vivres de l'armée seu-
lement. Il fallut remettre aux peuples
neuf millions de tailles. La dépense de
cette année s'éleva à 221 millions, et le
revenu ordinaire n'en produisait pas 50.
On fut obligé d'établir une imposition
d'un dixième , de créer 30 millions de
rentes au denier 25, de négocier 32 mil-
lions de billets qui en produisirent à
peine 8 en espèces. Les talens et le zèle
actif de Desmarttz parvinrent ainsi à
mettre la France en état de rejeter les
propositions humiliantes des conférences
de Gertruydcmberg : mais ils ne pou-
vaient, comme on le voit, remédier à
l'énorme plaie des finances. Ce fut beau-
coup que, de ne pas l'augmenter.
I Louis XIV mourut en 1715". Il laissa
une dttte de 2,600,000,000 liv. à 28 livres
le marc d'aigciit , ce qui représente en-
viron 4,500,000,000 fr. au taux de 1760,
et plus de 5 milliards actuels. Sur cette
somme les dettes exigibles s'élevaient à
743,132,443 fr. On a calculé que sous ce
règne, il a été dépensé 18 milliards de
francs, ce qui donnerait année moyenne,
330 millions de francs.
Lorsqu'on reporte sa pensée sur le dé-
veloppement prodigieux que Louis XIV
avait pu donner à toutes les sources de
la richesse publique dans les premières
années du règne de Colbert, et qu'on
énumère tout ce qu'il sut accorapîir de
grand et d'uliie, même au milieu de ses
guerres les plus désastreuses, on ne sau-
rait sans doute déplorer trop amèrement
l'irapérieuxetfatal penchantdu grandroi
pour ia guerre et pour la magnificence.
Ce reproche , qu'il se faisait à son heure
suprême, la postérité peut justement le
lui adresser. Mais il faut cependant le
reconnaître; le luxe de Louis XIV fut
toujours judicieux et plein de gran-
deur (1), et trois belles provinces réunies
pour toujours à la France (la Flandre, la
Franche-Comté et l'Alsace) et l'établisse-
ment de sa dynastie en Espagne et à Na-
ples, peuvent peut-être obtenir aujour-
(i) On a prodigieusement exagéré les dépenses
de Versailles et des autres palais de Louis XIV.
Quelques écrivains les ont perlées à \ milliards, et
prétendent que le roi en fut tellement effrayé , qu'il
fit brfiler les mémoires des architectes et des ou-
vriers. Mirabeau les fait monter à 1200 millions.
Ces évaluations ne reposent sur aucune base; mai9
toute incertitude à cet égard a dû disparaître devant
le travail consciencieux auquel sest livré M. Guil-
laumot , ancien architecte des bàtimens du roi
Louis XVI, qui a compulsé soigneusement toutes
les archives du département des bàtimens royaux.
Il résulte des recherches dont il a publié le résultat
en 1801 , que les sommes consacrées aux dépenses
du château et des jardins do Versailles , à la con-
struction des églises de Notre-Dame et des llécollet»
de la même ville , de Triation , de Clagny et de
Saiut-Cyr; du château , des jardins et de la machine
de Marly ; do l'acqueduc de Maintcnon; des châ-
teaux de Choisy et de Moulineux , et aux travaux
de la rivière d'Eure, ne se sont élevés, pendant
tout le règne de Louis XIV, qu'à 187,078, ;;r.7 liv.
15 s. 2 d., ce qui revient à environ 100,000,000 fr.
de nos jours, et à moins de six millions par année.
Du reste, le journal manuscrit du marquis de Dan-
geau se trouve presque d'accord , pour les années
lOît;; et 1G8G, avec le relevé fait par M. Guillaumol.
(Voir le manuscrit do Dangeau à la date du 2 jan-
vier 1G8«, et la vie de Fénelon par M. lo cardinal
40 Duusset , tora. vi, p. 408 , S« édii^onO
§6
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE
d'hui un bill d'indemnité à Louis XIV et
à Louvois. La Convention et l'Empire
ont coûté bien davantage à la France et
il ne nous reste rien de leurs conquêtes.
Louis XIV, pour initier son pelit-fils,
le duc de Bourgogne, à la science du gou-
vernement, ordonna, en 1698, à tous les
intendans du royaume, de faire parvenir
au conseil des mémon-es détaillés sur la
population , le commerce , l'agricul-
ture, les richesses et l'état des familles
de leurs généralités respectives. On re-
marque parmi ces mémoires, celui trans-
mis par IM. de Lamoignon, intendant du
Languedoc, et quelques uns de ses collè-
gues. Si chacun de ces magistrats avait
apporté la même capacité et la même
exactitude à remplir les intentions du
roi , la collection de ces travaux forme-
rait aujourd'hui l'un des monumens les
plus importans et les plus curieux de
l'administration de cette époque (1);
mais on n'avait pas songé à tracer aux
intendan:^ un plan uniforme et un pro-
■^ramme suffisamment détaillé , et l'exé-
cution de cette excellente mesure ne
répondit pas à l'attente de son auguste
auteur. îséanmoins on peut la considé-
rer comme ayant ouvert la carrière aux
travaux statistiques, dont le perfection-
nement et les applications ont été pous-
sés si loin depuis le commencement du
XIX^ siècle.
Le règne de Louis XIV , si célèbre par
sa suprématie littéraire , compte un bien
petit nombre d'écrits spéciaux d'écono-
mie politique. — En 1690, Philibert Col-
let, avocat au parlement de Bourgogne,
publia , sans nom d'auteur, un traité sur
les usures , dans lequel il établissait que
l'intérêt de l'argent est plus légitime que
la dîme, parce qu'il est le prix d'un ser-
vice rendu par le capital. Cette pensée a
été recueillie et développée plus tard par
d'autres économistes. Un ouvrage plus
important, est celui que fit imprimer, en
1707, M. de Bois;;uilbert, lieutenant-gé-
néral au siège de Rouen, sous le litre
de : Détails de la France pendant les
années 1095, 1690 et 1097 (2) j à des dé-
fi) La collerlion manuscrite existe dans les ar-
chives (lu royaume, sous le litre de Mémoiriîs des
Inlendans. Le comte de Houlainvilliers en a Uooné
un abrégé très bien fait , imprimé en 1730.
(2) Rouen (HoUandc) 1707 , in-12.
tails assez intéressans sur la statistique
de la France , il réunit de bonnes vues
sur l'administration des finances et de
saines maximes d'économie politique.
Mais il adressa à l'administration de Col-
bert des reproches exagérés , entre autres
celui d'avoir diminué de 1,500 millions
la valeur capitale des fonds de terre.
Boisguilbert, neveu du maréchal de Vau-
ban, donna en 1712, une seconde édition
de son ouvrage, et l'intitula : Testament
politique de M. de Vauban. Or , cet
homme illustre ayant publié , l'année de
sa mort même , en 1707 , un Projet de
dixine royale soumis au Roi, et dans le-
quel on citait avec éloge le livre de Bois-
guilbert- le public fut porté à attribuer
à celui-ci l'ouvrage de son oncle , et plu-
sieurs écrivains ont partagé cette opi-
nion. Mais la tradition de la famille du
maréchal et des autorités respectables
sont d'accord pour la combattre. Il y a
seulement lieu de penser que Boisguil-
bert avait fourni beaucoup de renseigne-
mens au véritable auteur qui, en effet , a
pris pour base de ses calculs les recense-
mens opérés dans la généralité de Rouen
par Boisguilbert,
Le Projet de dixme royale _, par Vau-
ban, publié en 1707, mais d'une manière
incomplète, est consacré à exposer et à
développer le système d'un impôt uni-
que, par le moyen duquel (en suppri-
mant la taille, les aides, les douanes
d'une province à l'autre , les décimes du
clergé, enfin tous les impôts onéreux
et non volontaires, et réduisant en outre
l'impôt du sel de plus de moitié), on ob-
tiendrait un revenu certain et suffisant ,
sans frais , sans être à charge à l'un des
sujets du roi plus qu'à l'autre, et qui
s'augmenterait progressivement par la
meilleure culture des terres. Cet impôt
était le prélèvement en nature d'un
dixième des récoltes. Son produit était
évalué à 80 millions, et pouvait, selon
l'urgence des besoins, être porté jusqu'à
152 millions, dernière limite des sacrifi-
ces possibles.
Vauban, dans la solution du magnifi-
que problènu' que s'était proposé son
Ame généreuse (celui d'arriver à une ré-
partition équitable de l'impôt entre tous
les citoyens, sans distinction de rang et
de classes) , montra une connaissance ap-
PAR M.
profondie delà science administrative et
financière , et des vues nouvelles sur
l'application de la statistique aux di-
verses combinaisons de l'impôt. Son livre
est curieux et intéressant à lire , lors-
qu'on veut connaître l'organisation et
l'état de la France dans les dernières an-
nées du règne de Louis XIV. Il est sur-
tout empreint d'un amour du bien et
d'une droiture qui inspirent la confiance
et la vénération.
Parmi les nombreux manuscrits que ce
grand homme . le pins honnête homme du
siècle {i), avait laissés sous le titre modeste
de : Mes oisivetés , et qui ont rapport à
une multitude de questions d'économie
politique, d'administration générale et
d'art militaire , on trouve des mémoires
statistiques sur le commerce des Provin-
ces-Unies, sur la culture des forêts, sur
les finances, etc. Il est à regretter que
plusieurs de ces précieux documens aient
été disséminés ou égarés.
Yauban avait cherché à démontrer la
nécessité de rétablir l'édit de Nantes. Il
avait même rédigé un mémoire sur les li-
mites de l'autorité ecclésiastique dans
les choses temporelles.
On n'osa pas joindre au Projet de
dixme royale j imprimé l'année de sa
mort, un appendice qui le termine et
qu'il avait intitulé : Raisons secrètes (et
gui ne doivent être exposées qu'au Roi
seul) qui s'opposeraient à l'établissement
du système. C'était le long chapitre des
abus et des intérêts attachés à leur main-
tien.
Dans un ordre moins élevé, parurent les
travaux utiles de Savary, négociant éclai-
ré et modeste qui eut une grande part à
l'ordonnance de 1673 sur le commerce.
Ils furent publiés sous le tilre de Parfait
négociant j ou Instruction générale pour
ce qui regarde le commerce des mar-
chandises de France et des pays étran-
gers, et de ; Parères , ou avis et conseils
sur les plus importantes matières du
commerce. Ses fils, également versés dans
la science commerciale, sont les auteurs
du Dictionnaire universel du Commerce,
qui parut en 1728.
Les écrits que nous venons d'énumérer
forment à peu près le seul tribut offert à
(1) Saint-Simon.
DE VILLENEUVE-BARGEMONT. 9T
la science économique pendant le règne
de Louis XTV. Cette époque, si abon-
dante en faits pratiques d'administration
et en vastes expériences , préparait les
élémens des études théoriques et devait
nécessairement les devancer. Mais si les
principes de la science n'étaient point
encorecomplétement indiqués, une foule
d'écrivains, l'honneur et la gloire d'un
magnifique règne, ne faillirent pas, du
moins, au devoir d'éclairer le monarque
et les dépositaires d'une autorité abso-
lue, sur les vérités morales qui sont les
fondemens de la société et tiennent par
conséquent de près à toutes les théories
d'économie publique. Corneille, dans
ses vers mâles et si souvent sublimes;
Boileau dans ses belles épîtres ; Bossuet
dans ses sermons , dans ses immortelles
oraisons funèbres , dans sa Politique sa-
crée et dans son admirable discours sur
l'Histoire universelle ; La Bruyère , dans
quelques pages éloquentes et vigoureu-
1 ses ; Racine , dans ce mémoire politique
qui causa sa disgrâce et peut-être sa mort ;
Massillon et nos autres grands orateurs
chrétiens • le bon La Fontaine lui-même,
dans quelques uns de ses naïfs et char-
mans apologues; et surtout, enfin , l'au-
teur de Télémaque, et des Directionspour
la conscience d'un roi, Fénelon, ce mo-
dèle de vertu, de génie et de pitié tendre,
ne craignirent pas de blâmer l'amour de
la guerre, l'excès du luxe et de l'orgueil,
et de rappeler les maximes d'humanité,
d'économie, d'équité et de morale, qui
doivent diriger les souverains et leurs
ministres.
En France, d'ailleurs, quelque puis-
sant que fût le mouvement imprimé aux
esprits par le développement des lumiè-
res, la philosophie était demeurée chré-
tienne et catholique. Les mœurs du clergé
étaient complètement d'accord avec
la morale évangélique, et la vie simple
et pure des pasteurs du peuple ajoutait à
l'autorité de leurs préceptes. Le? ouvra-
ges de Bodin , les Essais de Montaigne , le
Traité de la Sagesse de Charron, la nou-
veauté hardie de la méthode philosophi-
que de Descartes , quelques écrits de
Gassendi, faisaient peut-être présager
de loin les doctrines avouées du scepti-
cisme. Mais les maximes de lîobbes, de
Spinosa et de Bpyle ne pouvaient encore
98
COURS SUR L'HISTOIRE DE
se faire jour h une époque où les plus no- j
blés intelligences de l'uniTers étaient sou-
mises au Catholicisme ou du moins pro-
fondément chrétiennes. L'unité de la foi
garantissait en France l'unité des vérités
scientifiques, et elle donnait aux ques-
tions de haute politique et aux sciences
classées comme sociales , ce caractère
sévère de moralité et de religion qui do-
mine en général toute la littérature d'un
siècle à jamais célèbre dans les fastes de
la civilisation humaine.
L'histoire de l'économie politique en
Angleterre, pendant le cours du XVII^
siècle se présente sous ua aspect tout
différent.
Le règne du successeur d'Elisabeth.
Jacques Stuart , remarquable par la réu-
nion des deux couronnes d'Angleterre et
d'Ecosse, le fut surtout par les constans
efforts du pouvoir pour se soustraire à
une omnipotence parlementaire qui se
ilt sentir souvent dans des votes de sub-
sides accordés avec difficulté ou une ex-
trême parcimonie. Une fois cependant
elle se montra facile. Le trésor royal se
trouvant absolument vide en ICIO, le roi
se résolut à demander un revenu fixe en
échange de certains droits regardés jus-
que-là comme annexés à la couronne. La
discussion qui s'éleva à ce suj^t dans la
Chambre des communes est réellement
curieuse en ce qu'elle donne une juste
idée de la singulière tournure d'esprit
d'un prince qui aspirait à passer pour
un des plus beaux génies du siècle, et
dont le sage Sully , dans son ambassade à
Londres, avait apprécié la bizarre va-
nité. Jaques l"^ voulait avoir 200,000 liv.
St. , et la Chambre n'en voulait accorder
que 180,000. « Yous p^ét^ ndez vous fixer,
dit le lord-trésorier , à neuf vingtaines
(nine score ); mais S. M. m'a ordonné de
vous faire observer que ce nombre neuf
ne saurait lui plaire, parce que l'on
compte neuf Tpoc\es qui ont toujours été
des mendians. quoiqu'ils servissent neuf
muses. S. M-, bien qu'elle y trouvât son
b(^néfice, n'aurait pas plus de goût pour
onze , parce que le traître Judas est cause
qu'il n'y a que onze apôtres. ]\Iais il est
un nombre moyen qui nous ace rderait
facilement, c'est dix, nouibr^' sacré,
puisque c'est celui des comniandcmens
de Dieu. » On nesait si ces étranges argu-
L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
mens désarmèrent le Parlement d'An-
gleterre. Mais il est certain qu'il accorda
au roi les dix vingtaines de mille livres
sterling».
Après avoir livré le royaume à ses fa-
voris, SommersetetBuckingham, Jacques
laissa à son fils une couronne chance-
lante qui devait tomber au milieu des
plus sanglans orages. La vie politique de
Charles 1^^, prince si digne d'un meilleur
sort, fut remplie parjune longue lutte en-
tre les divers pouvoirs de l'Etat, et se
termina par la plus cruelle catastrophe.
Dans les troubles de ce règne , la ques-
tion des sjibsides occupa une place im-
portante. Les refus d'impôts furent une
arme constamment employée par le Par-
lement ennemi des Stuart. Dès le prin-
cipe, les Communes refusèrent au mo-
narque , non seulement une liste civile
pour la durée de son règne, suivant l'u-
sage , mais encore les revenus nécessai-
res à l'administration de l'Etat. Charles
fut donc forcé de recourir à des levées
arbitraires de deniers, aux bénévolences
(dons gratuits), aux compositions auto-
risées par la constante coutume des rè-
gnes précédens, et d'établir pour les dé-
penses de sa maison, les droits dits de
tonnage et de pondage sur les marchan-
dises entrant et soîtant du royaume. Le
Parlement supprima ces perceptions.
Alors le roi , par un funeste recours aux
coups d'état, cassa le Parlement et gou-
verna par lui-même durant l'espace de
douze années. Ce furent peut-être « celles
tù les Anglais jouirent d'une excellence
de régime, d'une plénitude d'abondance,
de paix et de prospérité, telle qu'aucun
autre peuple n'en a joui pendant une si
longue période (I); « mais les Anglais
étaient moins satisfaits que rassasiés de
ce bonheur. Ils avaient pris au sérieux
leur gouvernement représentatif. Aussi
Ilampden, pour soulever la nation tout
entière . n'eut qu'à refuser le paiement
d'un impôt non consenti par les Commu-
nes. On sait avec quel héroïsme le gendre
de Henri IV sut défendre sa couronne et
mourir. Sous Cromwel. que nousconsidé-
rons ici seilcmenl comme administra-
teur, l'ordre, la vigilance et l'économie
présidèrent au maniement des dépenses
(I) Lord Clorcndon.
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
99
de l'Etat. Aucun nouvel impôt ne fut
crée^ et cependant le commerce, la ma-
rine et les colonies , reçurent un déve-
loppement qui rendit, sous ce rapport ,
l'Angleterre la première nation de l'Eu-
rope. Elle le dut principalement à l'acte
dit de la navigation (1), dont Cromwell
conçut l'audacieuse pensée, et qui dé-
rogeait en faveur de l'Angleterre seule-
ment au principe reconnu dans le droit
public des nations , que le pavillon cou-
vre la marchandise.
Pendant leprotectoratde Cromwel, les
richesses encore intactes de la noblesse
et du clergé catholique de l'Irlande, de-
vinrent la proie des soldats de l'usurpa-
teur, et dès ce moment celte portion de
la Grande-Bretagne n'a cessé d'être une
terre d'oppression , d'intolérance ou de
misère.
Charles II et Jacques II , les derniers
rois d'une race marquée du sceau du mal-
heur, ne comprirent point les hautes
leçons du passé. L'un, indolent, volup-
tueux et prodigue, mit le désordre dans
les finances, et cependant le Parlement
lui avait assigné pour la durée de son
règne, le produit considérable des acci-
ses en remplacement des droits de pon-
dage et de tonnage. A l'exemple de son
malheureux père, il voulut aussi régner
sans le concours du Parlement. Il fut en
effet roi absolu pendant cinq ans, c'est-
à-dire jusqu'à sa mort (de 1681 à 1685).
Un moment la nation anglaise sembla
avoir perdu toute idée de liberté, mais
ce sentiment n'était qu'assoupi; le réveil
était proche et la réaction ne pouvait
manquer d'élre violente et décisive.
Jacques II , sous le nom de duc d'York,
avait acquis une grande illustration dans
les rangs de la marine anglaise, qui lui
attribue, sinon l'invention, du moins le
perfectionnement des signaux de mer. Il
fut long-temps populaire à titre d'habile
marin. Mais il avait été le conseiller de
son frère, dans ses tentatives pour ressai-
(1) D'après cet acte et les statuts qui font com-
plété, tout le commerce de TAnglelerre el des co-
lonies anglaises doit se faire par des bilimens an-
glais el des équipages également anglais , sons peine
de confiscation de» bùlimens et îles marcliandises ,
ce qui entraîne une inquisition odieuse Mir les na-
vires des autres nations, el établit une usurpation
manifeste sur Icg droit» respcclifi de» peuple».
sir le pouvoir absolu. On connaissait son
attachement à la religion catholique et
son éloignement pour le système de gou-
vernement représentatif. Un parti, de-
venu puissant (les wighs (1) ), ne tarda pas
à se prononcer contre lui. Dès le prin-
cipe la contradiction de ses actes et de
ses paroles inspira une défiance que rien
ne put éteindre. A son avènement au
trône, il avait proclamé sa résolution in-
variable de maintenir les lois de l'Etat et
l'Eglise établie ; et cependant, par une
simple déclaration , il s'attribua la con-
tinuation de la liste civile de son frère,
que, selon l'usage, le Parlement pouvait
seul lui accorder. C'était une mesure im-
prudente et inutile, puisque le Parlement
lui constitua , pour la durée de son rè-
gne, des revenus plus élevés que ceux
dont avaient joui Charles II et ses prédé-
cesseurs. L'histoire si connue de sa
chute, à laquelle les inquiétudes des
protestans el les manœuvres de son gen-
dre Guillaume eurent tant de part , serait
hors de notre sujet. Ce fut en 1688 que
s'accomplit cette révolution célèbre qui
plaça sur le trône d'Angleterre une nou-
velle dynastie.
L'avènement de Guillaume III changea
la face de l'administration de la Grande-
Bretagne. Ce prince, élevé à l'école com-
merciale el industrielle de la Hollande,
était doué d'un génie actif et perçant,
d'une grande capacité en affaires , d'un
caractère persévérant- il ne manquait
pas de bravoure ; ses habitudes étaient
simples et dictées par un esprit d'ordre
et d'économie. Ces qualités, appliquées
à toutes les parties du gouvernement,
l'aidèrent à soutenir glorieusement con-
tre Louis XIV une lutte qui durajusqu'en
1697 (2), et à donner à la nation anglaise
même au milieu de la guerre, une di-
rection encore plus marquée vers le com-
merce et les manufactures. Depuis lono--
temps le système des banques et les prin-
cipes du crédit public étaient connus et
pratiqués avec succès en Hollande. Guil-
laume les introduisit en Angleterre sur
(1) Ce fui sous le règne de Cliarles II que les par-
ti» politiques se désignèrent en Angleierro sous Jei
n«uis de Wiglis el de Tory».
(2) Guillaume lit fut reconnu roi de la Grande-
Brelagno par Louig XIV, à la paix do Riswjck,
en 10»7.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
100
une vaste échelle. Ce fut l'écossais Pat-
terson qui proposa au roi une institution
qui devait former une des bases de la
prospérité de la Grande-Bretagne. Après
la paix deRiswyck, on s'était aperçu que
les taxes créées comme garanties des
emprunts allaient devenir insuffisantes.
L'Écossais Patterson (!) , homme hardi
et ingénieux , offrit de soulager le trésor
et de le tirer de son embarras. « Pour-
quoi , disait-il au roi (dans un mémoire
présenté à Guillaume) , la Hollande votre
patrie , placée sur le sol le plus ingrat ,
est-elle la nation la plus riche du monde?
Parce qu'elle regorge de numéraire.
Quel est le moyen de suppléer au numé-
raire ? C'est le crédit , c'est l'institution
des banques , qui procurent au papier
l'efficacité de l'argent.» Ce raisonnement
séduisit le monarque , et la banque na-
tionale d'Angleterre fut fondée. Pour prix
de son privilège, cet établissement prêta
au trésor 1,200,000 liv. st. à 8 pour 100
d'intérêt. De nouvelles ressources furent
donc assurées à l'état ; mais leur créa-
lion facile et leur nature fictive ne se
prêtaient que trop à de dangereux abus.
Guillaume III lui-même fut le premier
à augmenter énormément la dette pu-
blique de l'Angleterre ; en 1688 , époque
de l'expulsion des Stuart, elle s'élevait
à i6«000.000 de livres de France, dont
l'intérêt était payé à 4 pour 100. La guerre
de dix ans terminée par la paix de Ris-
wyck, coûta à l'Angleterre 1,100,000,000
liv., et à la mort de Guillaume . la dette
constituée était portée à 400.000.000 liv.
Mais les développemcns prodigieux du
commerce et de l'industrie aidèrent à
supporter ce fardeau et permirent de
l'accroître encore.
Déjà, sous Elisabeth, les navigateurs
anglais avaient pénétré dans les Indes
orientales, les uns par la mer du Sud,
les autres en doublant le Cap de Bonne-
Espérance. Le fruit de ces voyages fut
assez important pour déterminer, en
IGOO, les plus habiles négocians de Lon-
dres, à former une société qui obtint le
privilège exclusif du commerce de l'Inde.
Les démêlés sanglans av«x les Hollan-
dais et les l'orlugais arrêtèrent les pro-
(1) Palierson, fondalr>ur du crédit public en An-
gleterre, mourut pau\ro cl iunoré.
grès de cette compagnie qui n'existait
plus en quelque sorte lorsque Cromwell
déclara la guerre à la Hollande. Elle ob-
tint , en 1657 , le renouvellement de son
privilège et s'empara d'une partie du
commerce de l'Arabie , de la Perse , de
rindostan , de la Chine et de l'est de
rinde. Après la révolution de 1688 , une
nouvelle société de négocians anglais
entra en concurrence avec la première
compagnie. Les deux associations se com-
battirent quelque temps, elles finirent
ensuite par s'unir en 1702, et formèrent
dès lors la célèbre Compagnie des Indes
qui devait contribuer si puissamment à
étendre la suprématie commerciale de
l'Angleterre sur tout l'univers.
Les Anglais, depuis le règne d'Elisa-
beth , avaient aussi étendu leurs con-
quêtes en Amérique. Ce fut sous Jac-
que I^r que Guillaume Penn commença
à fonder la belle colonie qui reçut le
nom de ce sage législateur. Mais on peut
rapporter à l'administration de Guil-
laume III l'essor extraordinaire que pri-
rent à la fois en Angleterre toutes les
branches de l'industrie commerciale et
manufacturière , et la direction générale
des esprits vers les spéculations et les
recherches propres à accroître les ri-
chesses nationales. La haine de ce mo-
narque contre la France fortifia l'an-
cienne rivalité des deux peuples ; mais
cette rivalité changea dès lors, sinon de
caractère , du moins de cause et de but.
Ce fut désormais notre industrie , notre
commerce, notre navigation , notre pros-
périté matérielle que l'Angleterre cher-
cha à arrêter ou à détruire par une com-
binaison systématique, suivie avec habi-
leté et persévérance , et trop souvent
couronnée de succès.
Du reste, Guillaume, habitué à ne
considérer comme réels et importans
que les intérêts matériels du pays , et h
réduire toute la morale politique au
dogme de l'utilité, établit en maxime
de gouvernement la corruption des mem-
bres du Parlement , déjà pratiquée par
Cromwell , et ouvrit la carrière si har-
diment avouée et élargie depuis par Ro-
bert Walpole et ses successeurs. Cet
exemple porta ses fruits. L'unique pen-
sive des Anglais fut la poursuite de la ri-
chesse et du bien-être , et tout se résuma
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMOINT, 101
intéressantes de l'organisation sociale.
chez eux dans la morale des intérêts. Le
célèbre Boyle (1) , contemporain de la
révolution de 1688, et que l'on cite ce-
pendant pour son esprit de piété et de
charité , disait qu'il était bon de prêcher
l'Evangile aux sauvages , parce que dùt-
on ne leur apprendre qiC autant de chris-
tianisme qu'il en faut pour marcher ha-
billés , ce serait un grand bien pour les
manufactures anglaises. Ces mots ré-
vèlent le nouveau génie de l'Angleterre.
La politique , la législation et l'opinion
populaire prirent dès ce moment , en
effet, ce caractère de cupidité ambitieuse
et égoïste qui distingue la physionomie
morale de cette nation.
Dans le cours du siècle qui finit avec
Guillaume III (2) , plusieurs ouvrages sur
l'administration des finances , le com-
merce et autres questions d'économie
politique dont on s'occupait avec ardeur,
furent publiés en Angleterre. Sous Jac-
ques ler^ lord North (Dundley) proposa
au i"oi un projet pour augmenter le
revenu de la couronne sans le secours
du Parlement. Quelques principes de ces
écrits et du discours sur le commerce du
même auteur ont été adoptés , en Angle-
terre, par les ministres modernes.
John Graunt, négociant et membre
du conseil commun de la cité de Lon-
dres, publia, en 1661, des Observations
naturelles et politiques sjir les listes mor-
tuaires de cette ville. Ce travail fut reçu
avec un empressement égal à sa nou-
veauté et à son importance , non seule-
ment par les Anglais, mais en différens
pays de l'Europe, et il attira l'attention
du gouvernement français. La science
déjà aperçue en Italie et en Allemagne,
dont il ouvrait la carrière en Angleterre,
fut d'abord appelée Arithmétique poli-
tique, avant de recevoir le nom de Sta-
tistique j, dont les publicistes modernes
ont fait de si nombreuses applications.
Graunt avait borné ses recherches aux
rapports de la population et de la mor-
talité à Londres avec celles des villes et
des campagnes, l'étendue du territoire
et les différens âges de la vie. Mais les
conséquences qu'il déduisait de ses ta-
bleaux touchaient aux questions les plus
(1) Né en 1626 , mort en 1691.
(2) Guillaume III mourut en 1701.
Il laissa en mourant ses papiers à sir
William Petty, qui donna, en 1676,
une édition beaucoup plus complète de
l'ouvrage de son ami , et s'occupa lui-
môme avec ardeur de divers travaux
d'arithmétique politique. La science s'a-
grandissant à ses yeux, eut pour objet
toutes les recherches utiles à l'art de
gouverner les peuples , telles que le
nombre d'hommes qui habitent un pays,
la quantité de nourriture qu'ils doivent
consommer, le travail qu'ils pourront
faire, la durée moyenne de leur vie , la
fréquence des naufrages; enfin tous les
faits qui peuvent asseoir , sur les calculs
les plus positifs ouïes plus probables,
les mesures à prendre par les gouverne-
mens. William Petty fit paraître, pendant
le règne des deux derniers Stuarts, un
Traité des taxes et contributions ; la Po-
litique mise à découvert j brochure sug-
gérée en 1681 par la rivalité de la France
et de l'Angleterre ; plusieurs Essais d'a-
rithmétique politique , un Essai sur la
multiplication de l'espèce humaine j, et
VAnatomie politique de l'Irlande. On
trouve dans ces différens écrits des dé-
tails extrêmement curieux sur la popula-
tion, le commerce, les revenus publics
et les impôts de l'Angleterre, de la Hol-
lande, de la Zélande et de la France , et
qui tendent tous à présenter la situation
de la Grande-Bretagne comme infiniment
plus prospère que celle de sa rivale. Oa
remarque avec surprise , au milieu de
plusieurs principes de gouvernement ap-
plicables à l'Angleterre, cet axiome:
Que toutes sortes d'impôts et de taxes
publiques tendent plutôt a augmenter
qua affaiblir la. société et le bien public.
Les travaux de William Petty lui assurent
du reste un rang distingué parmi les éco-
nomistes ; il est le premier qui ait envi-
sagé, sous ses divers rapports, la puis-
sance et les effets du principe de la po-
pulation.
Charles Davenant appliqua avec beau-
coup de talent, à l'administration des
finances de l'Angleterre, les recherches
dont Graunt et Petty avaient donne
l'exemple, et il rectifia beaucoup de cal-
culs du dernier de ces écrivains. Ses di-
vers écrits sont intitulés : Essai sur les
moyens de subvenir aux frais de la
102
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
guerre ; Discours sur les revenus publics
et le commerce de l'Angleterre; Essai sur
les méthodes probables de donner V avan-
tage à une nation dans la balance du
commerce; Essai sur labalance du pou-
voir ; Essai sur la paix dans l'intérieur
et la guerre au dehors. Davenant deux
fois membre du Parlement, commissaire
de l'excise , et enfin inspecteur-général
des importations, était un homme de
pratique et d'expérience, et ses écrits
révèlent une grande habileté financière.
Ses premières publications parurent
quelques années après la révolution de
1688 , et sont entièrement favorables aux
principes qui l'avaient amenée. Quoi qu'il
se fût vivementprononcécontrela France,
il fut cependant accusé d'être secrète-
ment vendu à Louis XIV et d'en recevoir
une pension considérable. Il était alors
dans l'opposition contre le ministère j
plus tard il se réconcilia avec lui et en
obtint un emploi important.
Son discours sur les revenus publics
et le commerce de l'Angleterre ren-
ferme, dans la partie qui traite de la
dette publique en 1698, une comparaison
curieuse de la situation de la France,
de la Hollande et de l'Angleterre à cette
même époque. Davenant établit que le
revenu général de la France, avant la
guerre, était de 1,974,000,000 liv. {\);
celui de la Hollande de 411.250,000 liv.,
«t celui de l'Angleterre de 1,034,000,000
liv. Après la guerre , ce revenu se rédui-
sait, pour la France, à 1,903,500,000 liv.,
pour la Hollande, il s'élevait à 428,875,000
liv., et celui de l'Angleterre était des-
cendu à 1,010,500,000 liv. Les impôts se
montaient en France, avant la guerre, à
317,250,000 liv., enHollande, à 111,625,000
liv., en Angleterre à 78,853,592 liv. Enfin
la dette publique de la France était mon-
tée à 2.352,755,0001., celle de la Hollande
à 587.500.000 liv., et celle de l'Angleterre
à4l2,484,784 liv. De ces calculs Davenant
tirait la conséquence que la France
payait, en 1098, le sixième de son revenu
général en impôts, la Hollande environ
un tiers j et l'Angleterre à peine un trei-
zième; qu'il faudrait une longue écono-
mie à la France et à la Hollande pour
(1) A 2a fr. le marc d'arconl qui esl aujourd'hui
lie tJi fr.
amortir leur dette , et que l'on devait
trouver dans cette situation la meilleure
garantie d'une longue paix , et de la su-
prématie progressive de l'Angleterre sur
ses rivales maritimes. Davenant évaluait
la totalité du numéraire d'or et d'argent
existant en Angleterre , en 1698 , à
225,000,000 liv. Quelques autres écrits
spéciaux sur le commerce parurent vers
le même temps , tels que les Considéra-
tions sur Le Commerce et V Intérêt de V Ar-
gent par Josias Child , le Trésor de V An-
gleterre dans le Commerce étranger, par
Thomas Mun, et le Traité général du
Commerce, de Samuel Richard; l'ingé-
nieux et aventureux auteur de Robinson
Crusoé , Daniel de Foé . s'occupa aussi
d'économie politique ; il écrivit sur les
monnaies anglaises, projeta des banques
pour chaque comté d'Angleterre et des
factoreries pour les marchandises, pro-
posa un bureau de pensions pour le sou-
lagement des pauvres ; et enfin publia
un long essai sur les projets eux-
mêmes.
Après ces auteurs, on doit citer les ou-
vrages de Locke dans lesquels on trouve
quelques aperçus généraux d'économie
politique mêlés à des considérations de
politique générale.
Bacon , dans sa classification des scien-
ces morales , n'avait point séparé l'éco-
nomie publique de la politique. Locke
les confondit également dans ses théo-
ries; son Essai sur le Gouvernement ci-
vil eut pour but principal de justifier la
révolution de 1688, en établissant sa légi-
timité sur la sanction donnt^e à la consti-
tution nouvelle par la nation anglaise.
Il admit en principe que le pouvoir
administratif et judiciaire étant délégué
par la société , demeure à celui qui en est
en possession, tant que la société subsiste
telle qu'elle a été constituée. Ainsi le
gouvernement légitime n'est fondé que
sur les droits naturels des peuples. Cet
ouvrage, dans lequel ont été puisées en
partie les maximes du Contrat Social de
J.-J. Rousseau, ne se rapporte que très indi-
rectement aux questions que se propose
spécialement l'économie politique. Locke
fut aussi l'auteur de la Constitution civile
cl religieuse de la colonie de la Caroline,
qui , abandonnée par les Espagnols et
ensuite par les protestans fraudais en-
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
lOS
voyés par Coligny , avait été occupée par
une société de commerce où figuraient
les principaux et les plus riches seigneurs
de î'Angletei-re. Cette législation ne put
se soutenir par le défaut d'équilibre des
pouvoirs : les lords propriétaires de la
colonie en devinrent les oppresseurs , et
la couronne dut en reprendre la posses-
sion moyennant un dédommagement de
540,000 livres. Un écrit d'économie plus
spécial , fut celui que Locke présenta au
gouvernement sous le titre de : Considé-
rations sur les moyens d'élever la valeur
des espèces monétaires ^ et de diminuer
le taux des intérêts publics. L'altération
d'un tiers qu'avaient éprouvée les mon-
naies donna lieu h cet opuscule publié
en 1691. Il est vraisemblable que Locke
eut connaissance des écrits de Scaruffi et
de Serra , et peut-être de ceux que pu-
blièrent de son temps , sur une question
qui intéressait toutes les nations civili-
sées, deux autres économistes italiens,
Turbulo de Naples , et Montanari de
Modène.
Le premier était directeur de la Mon-
naie de Naples. Témoin des abus intro-
duits dans le système monétaire de son
pays, il les dévoila dans divers mémoires
que l'on a réunis sous le titre de Discours
et Rapports sur les Monnaies du royaume
de Naples. Mais ses dissertations ne rou-
lent que sur les désordres qui existaient
alors dans cette branche de l'adminis-
tration publique , et l'abbé Galiani , bon
juge en pareille matière , n'a vu dans
Turbulo qu'un maître de monnoyerie et
non un philosophe législateur.
Montanari (Gerrainiano) publia , en
1680, un Traité sur les monnaies , et peu
d'années après un autre petit ouvrage
intitulé : Court traité des monnaies dans
tous les états. A cette époque la confu-
sion des monnaies infestait encore à la
fois les états vénitiens, ceux de l'Eglise,
la Toscane , la Lombardie , le royaume
de Naples et une grande partie de l'Alle-
magne.
Dans ces ouvrages, Montanari traite
des monnaies , des matières avec les-
quelles on les fabrique , et de l'impor-
tance dont elles peuvent être pour la
société. Après avoir relevé les erreurs
que l'on commet et les préjudices (jue le
trésor du prince et les bourses des parti-
culiers éprouvent dé la hausse des mon-
naies, il établit les maximes univei'selles
que l'on doit suivre en tout ce qui con-
cerne le système monétaire et la fabrica-
tion des espèces.
Les écrits de Montanari , supérieurs à
ceux qui les précédèrent, peuvent mar-
cher de pair avec les meilleurs ouvrages
publics depuis sur les monnaies en Italie,
et surtout avec ceux de Locke qu'ils
avaient précédé.
Ces travaux d'économie politique sont
à peu près les seuls qu'aient produit l'Ita-
lie pendant le dix-septième siècle. Dans
le cours de cette mémorable époque,
l'Allemagne, déjà avancée dans les scien-
ces philosophiques, commença à briller
du plus vif éclat, par les travaux de
Leibnitz, génie universel, qui exerça
une véritable souveraineté sur les princi-
paux savans de son siècle. Nous aurons
occasion d'apprécier son influence sur
la philosophie et la morale , lorsque nous
étudierons leurs rapports avec l'écono-
mie politique. Quant à cette dernière
science , Leibnitz ne l'a pas traitée spé-
cialement ; mais on a trouvé dans ses
œuvres posthumes un mémoire adressé
à Louis XIV sur un projet de conquête
et de colonisation de l'Egypte, qui révé-
lait des pensées profondes sur la poli-
tique , l'administration et le commerce.
Leibnitz considérait la possession de
l'Egypte par la France comme devant
conduire nécessairement à une haute
prépondérance sur le gouvernement de
l'Europe. N'est-il pas permis de penser
que l'exposé de cette idée neuve et hardie
avait été connue de Napoléon loi'squ'il
fut porter nos armes sur les bords du
Nil et aux pieds des Pyramides ?
Leibnitz fut consulté par Pierre I" sur
les moyens de réaliser ses vastes concep-
tions pour la civilisation de ses sujets.
Or les prodigieux résultats obtenus par
le fondateur de ce colossal empire , at-
testeraient au besoin que le génie de
Leibnitz n'était étranger à aucune des
sciences politiques. Du reste, le grand
philosophe recommanda instamment de
ne jamais les séparer de la religion et de
la philosophie , qu'il regarde comme
élroilement unies aux élémens de la pros-
périté des peuples.
Un contemporain de JLeibnitz , becken-
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
104
dorf, chancelier du duc de Saxe Go-
tha et de l'université de Halle, publia, en
1651 , un ouvrage d'économie politique
intitulé : Etat d'un prince de l'empire.
C'est le plus ancien de ce genre qui ait
paru en Allemagne ; il offre le tableau
d'une principauté bien constituée , bien
gouvernée et bien administrée sous les
rapports de la politique , de la justice et
des finances ; mais cet écrit , qui obtint
une grande réputation dans le temps,
paraît destiné plutôt à tracer les règles
de l'administration et des finances d'une
ville municipale ou d'un état borné, que
les principes généraux de l'économie
politique; il appartient plus spéciale-
ment à celte classe de sciences que les
Allemands ont appelées Carnérales , du
nom des chambres administratives qui
existent dans toute l'Allemagne , et qui
ont pour objet principal la surveillance
et le bon emploi des revenus publics.
La plupart des autres états de l'Eu-
ropo, pendant la plus grande partie du
dix-septième siècle, ne présentent guère
qu'une pratique gouvernementale lente-
ment et imparfaitement dégagée des
vieilles traditions du passé. La supério-
rité maritime et commerciale de l'Italie
avait disparu depuis la domination de
Charles-Quint. Elle passa entre les mains
des nations qui, tour à tour, entrèrent
en partage de la vaste conquête du Nou-
veau-Monde.
Au milieu de cette lutte d'intérêts com-
merciaux qui devait devenir générale et
perpétuelle , les regards de l'Europe de-
meurèrent fixés sur le règne qui domine
à une si grande hauteur toute l'histoire
contemporaine. Les puissances , long-
temps coalisées contre la France , cher-
chèrent à s'approprier plusieurs des
institutions de Colbert. et adoptèrent la
plupart de ses maximes administratives.
La doctrine de la balance du commerce
devint celle de presque toute l'Europe ,
et un nouveau siècle devait encore s'é-
couler avant que l'économie politique
se révélât sous d'autres formes et par de
nouvelles théories.
Le vicomte Alban de Villeneuve
Bargemont.
CYPRIEN ROBERT.
105
%Cttte$ n %tt$.
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE
DES PREMIERS CHRÉTIENS.
SIXIÈME LEÇON (t).
Description architecturale et topographique des
Catacombes,
SOMMAIRE.
Impression générale produite par ces souterrains ,
détails sur chacun d'eux. — Crypte de sainte Fé-
licité.— Cimetières de Priscilla, de Saint-Sébas-
tien , de Saint-Laurent, de Saint- Pierre, de Saint-
Paul , de Saint-Marcellin , etc. — Légendes di-
verses.
Sub Romà Romam quaerito ,
0 Viator!
Sacra h«c urbis, imo orbis cœmeteria snnt.
Aringhi (Rom. Subterr., t. i<^r.).
Entrons enfin dans ces labyrinthes fu-
nèbres , où gisent les plus héroïques gé-
nérations de notre terre : descendons
dans Rome souterraine , pour exami-
ner en détail chacun de ces glorieux sépul-
cres, d'où le monde moderne est sorti.
Ici venaient méditer ces philosophes cé-
lèbres qui seront à jamais nos maîtres ,
Tertullien, Grégoire le Grand, saint Au-
gustin , saint Jérôme. « Lorsque j'étu-
diais à Rome les arts libéraux, dit ce
dernier, j'avais coutume le dimanche,
avec les jeunes gens de mon âge et qui
avaient les mêmes sentimens que moi,
de visiter les sépulcres des apôtres et des
martyrs. Souvent même nous descen-
dions dans les cryptes qui , creusées dans
les entrailles de la terre , présentent par
quelque côté qu'on entre leurs murailles
couvertes de longs rangs de morts, dans
leurs bières, sous une obscurité tellement
(1) Voir le dernier numéro , page 29.
profonde que rarement un rayon des-
cend d'en haut pour tempérer l'horreur
des ténèbres, et qu'errant dans l'aveugle
nuit, nous nous rappelions ce vers^ir-
gilien :
De toutes parts la terreur et jusqu'au silence de ces
lieux glacent nos âmes (1). )>
Ecoutons, d'après Chateaubriand, Eu-
dore raconter sa descente aux Cata-
combes :
« Je vis s'allonger devant moi des galeries
souterraines quà peine éclairent de loin
en loin quelques lampes suspendiies. Les
murs des corridors funèbres étaient bor-
dés d'un triple rang de cercueils, placés
les uns au dessus des autres; la lumière
lugubre des lampes rampant sur les pa-
rois des voûtes, et se mouvant avec len-
teur le long des sépulcres , répandait une
immobilité effrayante sur ces objets
éternellement immobiles.
» En vain prêtant une oreille attentive,
je cherche à saisir quelques sons pour
me diriger à travers un abîme de si-
lence. Je n'entends que le battement de
mon cœur dans le repos absolu de ces
lieux (2). »
(1) Dùm essem Romae puer et liberalibus studiis
erudirer, solebam com cacleris cjusdem œtatis et pro-
positi , diebus dominicis, sepulchra apostolorum et
raarlyrura circuire, crebrôque cryptas ingredi , qusp.
in terraruin profunda defosso;, ex utràque parle in-
gredientium, pcr parietes habenl corpora sepullorum,
et ila obscura sunl omnia ut... rarù desupcr lamea
admissumhorrorem temporel lenebrarum,..; et cœc4
locto circumdalis illud Virgilianum proponilur :
Horrorubiquéanimos, siroul ipsa silcntia terrent.
{Comment. »ur Eiech.)
(2) Les Martyrs , liv. U.
106
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
Dans ces salles pavées d'ossemens , où
tout proclame le néant de la vie, le
néant des plaisirs , et porte au dégoût
de ce qui n'est pas éternel , les plus glo-
rieux martyrs n'ont pas même pu garder
leur sépulture terrestre. Les sarcophages
ont été brisés, les reliques enlevées par
les barbares du Nord. Ce n'est donc que
comme monumens historiques qu'on peut
étudier ces grottes dépouillées de tous
les ornemens qui les embellissaient
jadis.
Le moyen âge , préoccupé de l'avenir
et peu enclin à l'étude du passé, son-
geait si peu aux catacombes qu'on per-
dit la trace de la plupart d'entre elles.
C'est Antonio Bosio qui, au dix-septième
siècle, ayant poursuivi durant sa vie en-
tière, à travers mille périls, ses fouilles
autour de Rome, fit enfin rentrer toutes
ces catacombes oubliées dans le do-
maine de l'histoire. A cet homme , l'un
de ceux qui ont le mieux mérité de l'ar-
chéologie sacrée , succède Aringhi , qui
traduit en latin sa Rome souterraine , et
l'augmente de nombreuses recherches ,
ainsi que Sévérano. La masse des faits
s'augmente par les découvertes de Buo-
narotti, Bartholi , Boldetti, Ciampini ,
Bottari et d'Agincourt. Mais on peut dire
pourtant que jusqu'ici Rome est la seule
ville dont les catacombes chrétiennes
aient été explorées à fond. Elle en pos-
séda jadis au moins soixante, dont une
quarantaine a revu le jour ; la plu-
part sont placées hors de l'enceinte de
Rome, conformément à l'usage antique
et universel de ne point ensevelir dans
la ville, usage commandé par l'article
de la loi des douze Tables : Jn urbe ne.
sepelùo, neve urito.
En outre elles se trouvaient dans des
lieux écartés et solitaires; il était simple
qu'une religion outragée, persécutée cha-
que jour, cacha tsps sanctuaires loin du re-
gard impie de la foule. Du reste , les chré-
tiens désignaipnl par les noms les plus
poétiques ces lieux chéris que les païens
n'appelaient que du nom de carrière j
(arenarium) ; pour les fidèles c'étaient le
portj le refuge j le dortoir, le concile des
martyrs.
Parmi ces nombreux temples-grottes
celui dont on peut le mieux discuter la
date est la crypte de sainte l^clicité.
Cette heureuse mère , qui n'a pas cessé
jusqu'à nos jours d'être l'objet d'un culte
spécial à Rome, martyrisée sous An-
tonin avec ses sept enfans , les Macha-
bées romains , fut enterrée avec eux non
loin du ponte Salaro , dans un caveau
qu'Anaslase nomme quelquefois la cata-
combedes Jordani, etdans lequel le pape
Boniface, chassé de Rome,secachaj et con-
struisit un oratoire où fut son propre
tombeau. Ce lieu était précédé par un
petit temple dédié à sainte Félicité, lequel,
menaçant ruine, fut restauré par le pape
Symmaque , puis par le pape Adrien 1«^,
sous le règne duquel l'oratoire ne s'ap-
pelait plus que du nom de Saint-Sylvain,
un des sept fils de l'héroïque mère (1).
Mais la trace de ces grottes était perdue
quand Bosio fouillant dans une petite
villa , près du ponte Salaro, y découvrit
un escalier comblé , le rouvrit , et y étant
descendu se trouva dans les deux tem-
ples de Saint-Boniface et de Sainte-Féli-
cité.Leplus ancien^, celui de la sainte, bâti
en rotonde, précédait le second qui for-
mait un carré ; une seule ouverture au
centre de leurs voûtes, circulaire pour le
premier, carrée pour le second, les avait
éclairé» jadis ; sept arcs en absides, creu-
sés dans ce mur , pour les sept fils mar-
tyrs, entouraient la chapelle des Macha-
bées chrétiens ; l'un de ces arcs avait été
plus tard ouvert et taillé en porte, pour
donner entrée dans le second temple ,
également creusé sous la terre, et où Bosio
trouva encore les restes de l'autel du
saint pontife proscrit. Cette dernière
crypte a 22 palmes de hauteur sur 23 de
large et 37 de long ; la précédente est
plus petite. De là on descendait encore
plus bas dans les labyrinthes funèbres,
par de petites portes maintenant murées.
Telles étaient les églises des temps de
persécution.
Temples - grottes dans
Rome.
l'intérieur de
La loi des douze Tables permettait aux
héros romains qui avaient mérité extraor-
dinairement de la pairie, d'être enterrés
dans l'enceinte sacrée de la ville. Suivant
cet exemple, les chrétiens ensevelissaient
aussi , quand ils le pouvaient , leurs mar-
(1) AnaiiUse.
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
107
tyrs dans la cité; ainsi furent inhumées
sainte Bibiane et sainte Martine aux
lieux où sont maintenant leurs églises.
Les thermes de Novatus, fils du sénateur
Pudens, qui avait accueilli saint Pierre
arrivant à Rome , recelaient une crypte
dédiée à sainte Priscilla , où l'on enlerra
en secret des martyrs dont la légende
élève le nombre à près de trois mille.
L'église actuelle de Sainte -Praxède et de
Sainte-Pudentienne, les deux filles de
Pudens, martyres, quoiqu'elle ait été
bâtie beaucoup plus tard sur celte crypte,
offre encore une chapelle dite du Bon
Pasteur j encaissée sous le sol , et qu'on
présume occuper la place de la chambre
du prince des Apôtres. On y montre
même la fontaine dans laquelle il bapti-
sait, et un petit autel de bois où est
écrit: In hoc altare S. Petrus, pro vivis
; et defunctis, ad augendam fideliuni mul-
\ titudinenij corpus et sanguineni Doniini
offerebatj ainsi qu'un vieux portrait du
Christ, don prétendu de saint Pierre à
son hôte , et qui porte son nom en grec,
liÉTpoî 0 Éêpàto?. On distingue encore, bien
que très effacé, le typegrandiose et maigre
du Christ ascète de Byzance.
Dans la maison où saint Paul avait ins-
truit à la fois les juifs et les romains,
tournant vers les gentils la doctrine de
la nouvelle synagogue, existait égale-
ment une crypte qu'est venue recouvrir
plus tard l'église de Santa-Maria in via
latâ (1). Car c'était la grande rue de
Rome, l'apôtre ayant choisi à dessein sa
demeure dans le quartier le plus popu-
leux et le plus mouvant. Et là, pendant
que son compagnon saint Luc écrivait
les Actes des apôtres , le philosophe
nouveau donnait ses leçons.
Le Christianisme devait succéder A
toutes les ruines morales et physiques
entassées par l'homme. C'est pourquoi à
mesure que la folie des Césars abandon-
nait à la destruction les monumens de
Rome idolâtre, les fidèles s'en empa-
raient, y bâtissaient en secret des sanc-
tuaires, rendant à Dieu toutes les tombes
délaissées. Les immenses thermes du
Dioclétien que quarante mille confes-
seurs avaient aidé à bâtir, livrés peu de
temps après lui à la solitude , virent
(1) Arioghi,). u.
s'élever dans leurs ténèbres des chapelles
au Christ (1). Les pèlerinages commen-
cèrent vers ces murs consacrés par les
sueurs et le sang des saints Et enfin la
Providence voulut qu'une salle de ces
thermes , élevés par le plus grand persé-
cuteur de la croix, soit devenue par la
main de Michel-Ange l'Eglise de Notre-
Dame des Anges , l'un des plus beaux
ornemens de Rome chrétienne. Un cloî-
tre de Chartreux l'entoure de ses humbles
cellules , adossées contre les grandes co-
lonnes impériales ; et dans ces lieux qu'a
ravagés l'orgueil, ces hommes soutien-
nent en quelque sorte le monde par
l'abnégation deux-mêmes.
Ailleurs c'est le Colisée, cette Alpe
bâtie , qui dans ses vastes cercles de gra-
dins contenait tous les ordres sociaux du
peuple-roi qui venait y étaler ses pom-
pes : son arène est devenue un chemin de
la croix qui aboutit à une humble cha-
pelle , où sous un crucifix , les bras ten-
dus au passant malheureux, on lit : Passio
Christi , conforta me; et auprès de cette
inscription une petite barque de marbre,
élégamment sculptée , contient l'eau bé-
nite; elle est seule intacte au milieu des
débris de ce Colisée, le plus vaste monu-
ment que la force humaine ait osé jeter
h V Océan des âges.
Mais le plus remarquable , le plus his-
torique de tous les temples-grottes de
l'intérieur de Rome , est celui du pape
saint Sylvestre élevé dans les souterrains
des thermes de Titus, dits plus tard
thermes de Doraitien, puis de Trajan.
Ces décombres gigantesques qui ont cou-
vert jusqu'aux temps modernes la colline
de l'Esquilin , étaient , à ce qu'il parait,
l'asile des chrétiens proscrits à l'époque
où Constantin vainquit Maxence. Là saint
Sylvestre vivait caché, quand le nouvel
empereur le lit prier de venir à sa cour
et lui annonça que Maxence et son sénat
païen et persécuteur étaient vaincus.
L'oratoire de ce pape, ainsi que l'autel
de marbre sur lequel on présume qu'il di-
sait la messe, fut enfin découvert en 1637,
à l'occasion des fouilles sous le pavé de
l'Eglise de San-Martino al Monte, consa-
crée à l'évéque de Tours , par le pape
Symmaque.
(1) Aringhi , t. u.
108
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
Cette crypte vénérable , où expira l'es-
prit de persécution , après trois siècles
de fureurs, et où pour la première fois
on célébra la messe publiquement , avait
ilé ornée par saint Sylvestre avec une
spéciale prédilection, et consacrée à la
mère de Dieu qu'on y a trouvée dans
plusieurs endroits représentée en mosaï-
que. Sur l'une, on voit le pape Sylvestre lui-
même aux pieds de Marie j une autre offre
la Vierge avec l'enfant , assise entre deux
saintes. Les deux mosaïques qui remplis-
saient le fond des deux absides se rappor-
taient au Messie : sur la première l'a°neau
blanc était couché entre les deux saints
Jean • le précurseur le montrait du doigt
en disant : ecce agnus Dei ; l'évangéliste
semblait s'écrier du fond de sa médita-
tion : in principio erat verhu?n.
La seconde mosaïque était le portrait
du Christ entre saint Pierre et saint Paul,
qui lui présentaient les martyrs Proces-
sus et Martinianus.
Aringhi, qui a étudié ces tableaux, les
croit exécutés sous Constantin,- plusieurs
choses feraient croire qu'ils furent au
moins restaurés plus tard. A la voûte,
posée sur de massifs piliers , se voit une
croix grecque en mosaïque de pierreries,
entre les quatre Evangiles ouverts, repré-
sentés non plus par des rouleaux de
papyrus, mais par des livres reliés et
carrés. Le pavé de la crypte , formé de
mosaïques de marbre blanc et noir,
paraît de même remonter aux plus an-
ciens temps. Là se voit en outre le siège
pontifical, mais brisé, de saint Sylves-
tre , en simple pierre sans ornemens.
Aux murs de la basilique supérieure sur
une vaste fresque remplie d'anachronis-
mes , se trouve figurée une assemblée
d'évêques réunis en concile. Le pouvoir
temporel à peine catéchumène montre
déjà les prélentionspontificalesduglaive
mal converti; de longs rangs d'évêques
chapes et mitres entourent le pape cou-
ronné de la tiare, et assis sur un trône
royal, à dais moderne, tandis que les
coins de la salle sont occupés par des
soldats à longues lances appelées à for-
tifier les décisions de la parole de vie et
de liberté, et protégeant le feu qui brûle
les livres d Arius, comme si celte triste
hérésie n'avait pas eu en elle-même le
feu de sa propre destruction.
Le pavé de ce temple est orné de beau-
coup de pierres tumulaires, tirées de la
catacombe de sainte Priscilla , et im-
portantes pour l'histoire de l'art, mais
qui appartiennent la plupart à la pé-
riode barbare. Ce vénérable sanctuaire ,
plus noble et plus grand que le Capitale
avec toutes ses gloires ^ s'écrie Aringhi
dans son enthousiasme, est aujourd'hui
desservi par les moines carmélites , suc-
cesseurs du prophète Elle, dont ils se
disent les enfans ; et c'est une des nom-
breuses harmonies qu'offre Rome entre
l'art et la nature, de voir ce Carmel
romain , d'où la croix s'est élancée
triomphante du sein de l'ardente et ascé-
tique prière, isolé entre des vignes et
d'antiques débris, élever à l'écart son
rocher silencieux, que l'on gravit par
un long escalier, passant sous des voûtes
presque ténébreuses.
Les souvenirs qui se rapportent à la
primitive Eglise sont sans nombre dans
Rome. On pourrait citer la Pietra Scele-
rata, sur laquelle on croit que plusieurs
milliers de confesseurs furent décapités,
et qui se voit à Saint-Yitus, sur l'Esqui-
lin; l'emplacement de l'égout où avait
été jeté le corps de saint Sébastien
après son martyre , et qu'on voit encore
dans la grande église de Saint Andréa
délia Valle; le lieu de prostitution où
avait été exposée sainte Agnès , et qui,
recouvert par la basilique de cette sainte
sur la place Kavone , est devenu une
crypte sacrée , où se voit le fameux bas-
relief de l'Algarde représentant le mira-
cle opéré pour cette sainte dont la che-
velure croît subitement pour la couvrir,
et dont le regard frappe de mort l'impu-
dique venu pour la déshonorer.
Mais un des lieux qui excite à Rome le
plus vif intérêt est le souterrain de la
petite église de San-Pietro in Carcere ,
autrefois prison Mamertine, où furent
enfermés saint Pierre et saint Paul. Ce
cachot où venaient mourir les rois cap-
tifs sous la république romaine , moitié
taillé dans le roc , moitié construit d'é-
normes blocs de pierre par les chefs pri-
mitifs Ancus ]\Iarlius et Tullus llostilius,
sur le versant du Cnpitole qui regarde
le forum , communiquait avec cette
place au moyen de l'escalier des soupirs,
dit les Gémonies, sans doute parce que
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
109
de cette ouverture unique s'échappaient
les gémissemens des victimes, dont on
jetait ensuite les corps sanglans sur ces
degrés. On montre encore dans cet hu-
mide et froid réduit l'endroit du mur
contre lequel s'asseyait saint Pierre en-
chaîné, ayant devant lui l'étroite piscine,
toujours pleine, dont le pieux pèlerin,
avec un vase de 1er qui y est attaché,
s'empresse de goûter l'eau douce et pour
ainsi dire grasse , comme si elle s'était
repue de cadavres. Là prêchant tous les
jours les personnes qui descendaient
pour l'écouter, l'apôtre en convertit
quarante-sept ; là il baptisa ses deux
geôliers Processus et Martinianus. Celte
eau a coulé sur leur tête , cette eau a
désaltéré le pêcheur de Galilée. La tra-
dition raconte que, du haut de ce capi-
tole, Simon, le magicien, s'étant élevé
dans les airs, et se vantant de monter au
ciel comme le Fils de Dieu, fut précipité
par la prière de l'apôtre et se brisa la
tête dans sa chute ; et que Néron irrité
contre Pierre et Paul , qui avaient dé-
voilé devant tout le peuple les fourberies
de cet homme qu'il aimait , les fit , quoi-
que alors absent de Rome, condamner
tous deux à mort.
Des Cryptes creusées dans les faubourgs de Rome
ancienne.
Avant de décrire les principales cata-
combes, il ne sera pas inutile d'indiquer
la position respective de chacune d'elles.
Cette classiiication fera concevoir plus
vite leur immense étendue. Le seul côté
nord-ouest de Piome, traversé par la via
Flaminia , route de Florence et de l'Om-
brie , en sortant par la porte du peuple ^
n'offre presque aucune trace de ces mo-
numens. Toutes les autres voies en sont
bordées. On trouve sur lavia Salaria- Yetus
celles de Priscilla, de sainte Félicité,
d'Ostorius , des saints Hermès et Basilla;
sur la via Psomcntana , en sortant par la
porte Pie, celle dite ad Nymphas, et
deux autres, l'une dédiée à sainte Agnès
l'autre à saint Tsicomède; sur la via Ti-
burtina , chemin de la Sabine", en des-
cendant du mont Yiminal et sortant par
la porta San-Lorenzo , celles do saint
Laurent et de saint llippolylej sur la via
Appia- Vêtus, en sortant par la porte
Saint-Sébastien, on rencontre les célèbres
catacombes de ce martyr, immense né-
cropole qui s'étend sous tes vignes d'un
côté jusque vers la porte du peuple ; de
l'autre , jusque près la basilique de saint
Paul, où, comme un fleuve soutei-rain
qui reçoit de petits ruisseaux, elle ab-
sorbe les hypogées de la voie latine par-
tie du mont Cselius ; ceux de la via Arici-
na, route de Naples et d'Albano, com-
mençant au bas de l'Esquilin, à la porte
de Saint Jean-de-Latran • ceux enfin de la
voie Ardeatina, tous consacrés par des
martyrs illustres : Domitella, Kerée et
Acliillée, les papes Sixte , Damase et
Calixle , les saints Marc et Balbine , Félix
etAdauctus, et la fille de saint Pierre,
Petronilla.
Il y a encore sur la via Ostiensis, en
descendant l'Aventin par la porte Saint-
Paul , les cryptes de saint Paul ou de
Lucine, d'Anastase ad aquas salvias , de
Cyriaca,de Timothée d'Antioche et de
Commodille.
Puis on passe le Tibre , et prenant
l'ancienne rive étrusque, on trouve :
En sortant par la porta Portèse , sur la
route de Porto et Civita-Vecchia, les
cimetières de Generosa et de Saint-
Jules.
En descendant du Janicule , sous
l'église de Saint-Pancrace , ceux de Cale-
podius, dont l'entrée est dans l'église
même ; et à quelque distance de la porta
San Pancrazio celui dePontianus; près
du Tibre, sous la colline appelée monte
Verde, voisine de la voie Aurélia, entre
le val d'enfer et la porte du peuple celui
de San-Lorenzo in Lucina ; et enfin ren-
trant h Rome par la via Triumphalis, on
vient se reposer dans celui du Vatican,
sous la grande basilique de Saint-Pierre,
après avoir parcouru le vaste demi-cercle
extérieur, et contourné la cité des morts
en dehors de celle desvivans.
Quand les persécuteurs ne pous^iient
pas la haine jusqu'à priver les fidèles de
cette dernière consolation , les amis des
victimes avaient coutume d'élever à l'en-
trée de ces souterrains un portique qui
précédait la caverne (xpclnnca) où gi.
saicnt les os de chaque confesseur.
Parmi ces cavernes il y en avait surtout
deux qui dès l'origine attirèrent la vé-
nération de toutes les églises du monde :
110
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
c'étaient les sépulcres de saint Pierre et
de saint Paul , élevés sur le !ieu de leur
martyre , hors des remparts de Rome:
car l'usage des Romains fut toujours de
supplicier, comme d'ensevelir, hors de
la ville. Saint Pierre avait donc été cru-
cifié sur le Janicule , et son compagnon
avait été conduit ad aquas salvias , où
chemin faisant il convertit encore trois
soldats , et où la tradition dit qu'autant
de sources jaillirent sous les trois bonds
que fit sa tête en tombant.
Ces deux mausolées des deux princes
de l'apostolat, entourés de magnificence
par Constantin, furent regardés long-
temps comme le palladium politique de
la ville , comme les deux tours inexpu-
gnables, qui protégeaient les remparts
de Rome et les mausolées des Césars pla-
cés entre eux et la ville. C'est ainsi que
l'époque Constanlinienne profanait déjà
l'Eglise comme instrument politique.
Prudentius dit :
Dividit ossa duum Tibris Smer, ex utrâque ripa ,
Inter sacrata dum fluit sepuicra.
Et Fortunatus ajoute :
A facie hostili duo propugnacula praesunt,
Quos fidei turres urbs, capiit orbis, habet.
En effet ces deux catacombes sont pla-
cées aux deux extrémités opposées de
Rome,celledesaiiU Paulvers l'orientdont
il semble encore appelerles nations. celle
de saint Pierre vers l'occident auquel il
tend les mains ; la première sur la roule
d'Oslie où l'on s'embarquait pour An-
tioche , la Grèce, Alexandrie et tous les
antiques foyers de la sagesse , l'autre sur
la voie triomphale qui venait de l'ibérie,
des Gaules, du Danube, de toutes les
régions barbares et inconnues.
Saint Pierre gisait là dans sa crypte ,
au pied du mont Vatican, dit la mon-
tagne infâme par les anciens romains;
lui qui avait souffert la mort vile de la
potence, et de plus avec la I6le en bas,
semblait garder la porte triomphale par
où entraient les consuls et leurs armées
victorieuics. Tout cela ne présageait rien
de terreslrcmentsplcndide & lîomc chré-
tienne.
Les papes, héritiers du pêcheur, rési-
daient aussi depréférence surcclignob e
Yalican , où les Césarg devaient bientôt
venir recevoir en supplians leurs cou-
ronnes de la main d'un homme du peu-
ple , d'un pauvre moine au corps grêle et
cassé, qu'on appelait Pontife du monde.
Tout cet univers matériel avec son or-
gueil n'est donc rien. Le Vatican le criait
de toutes ses forces , Constantin ne l'en-
tendit pas.
Mais malgré les efforts du pouvoir
militaire pour se réhabiliter , Pierre et
Paul sont restés les chefs des nations. De
même que leurs basiliques se partagent
Rome dont elles sont comme les deux
reines, de même leur doctrine commune
se partage Pempire de l'esprit humain.
Saint Paul décapité avait été enseveli
par une de ses élèves , la sainte matrone
Lucina , dans la crypte que recouvre
maintenant la basilique de cet apôtre,
où naguère encore on lisait sur un mar-
bre du pavé cette vieille inscription :
Sub lioc paviraento tessellato
Est cœmelerium Lucinse matrons,
In quo plurima ganctorum martyrum corpora
Requiescunt.
Dans un autre endroit étaient ces vers
barbares :
Janitor ante fores fixit sacraria Pelrus,
Quis neget lias aras instar el esse Pauli ?
Parle aliîi Pauli circumdant alria niuros.
Hos inter Roma est : hic sedet ergo Deus [i).
Moins ravagée, à ce qu'il paraît, que
celle de saint Pierre , celte crypte a con-
servé les os du grand apôtre tandis que
le pêcheur de Galilée a confondu les
siens avec ceux des autres martyrs sous
la confession vaticane; ce qui a fait dire
à quelques auteurs proteslans , à Munter
par exemple, qu'ils avaient disparu.
La catacombe de saint Paul bcmble
n'avoir fait qu'un avec celle de saint
Zenon ad aquas saU'ias , où fut enterré
ce héros de U foi avec ses 10 mille com-
pagnons martyrs , soldats comme lui.
Celle de saint Anastase au lieu où est
maintenant la petite église Scala Cœli ,
et celle de saint Timolhéc d'Antioche
parai?scnt égalcnieiil n'avoir éié que les
parties différentes d'un même tout.
Sur la voie d'Aidée une crypte célèbre
conservait les os de la vierge martyre,
sainte Pélronille , la fille, probablement
(I) AriPgUi, liT. III.
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
111
adoplivede saint Pierre; car quoique ma-
rié avant son opostolat, il n'y a eu au-
cune preuve qu'il ait amené à Rome sa
famille. Celte grotte avait été bâtie par
la riche et pieuse Domitella , l'une des
néophytes de l'apôlre, laquelle y fut elle-
même ensevelie après son martyre, ainsi
que ses deux eunuques , les frères INérée
et Achillée, dont Grégoire-le-Grand cé-
lèbre le saint triomphe dans une de ses
homélies, lue au peuple sur leurs tom-
beaux mêmes, le jour de leurs anniver-
saires. Peut-être leurs corps furent-ils dé-
placés ; car Aringhi nous montre une
autre catacombe , aujourd'hui détruite ,
deCommodilla, située sur la route d'Os-
tie, et que recouvrait la basilique des
SS. Félix et Adauctus, dite aussi de Sainte-
Pétronille , monument somptueux dont
on voit encore quelques fondemens dans
la vigne du couvent de Saint-Paul ex-
tra muros. Et à une distance peu consi-
dérable se trouve également la basilique
des SS. Kérée et Achillée, rebâtie en 1597
par le cardinal Baronius qui eut, chose
rare alors , le bon goût de lui conserver
sa forme primitive. Elle domine les tris-
tes ruines des Thermes de Caracalla. Ces
deux esclaves ont ainsi , de tout temps ,
des lampes brûlantes sur leurs tombes,
tandis que leur maîtresse Domitella , et
son époux Flavius Clemens, converti,
dit-on, par saint Paul , et proche parent
de JNéron, quoique manyrisés tous deux
par leur coumu l'empereur Domilien, ne
jouissent pas à beaucoup près d'un culte
aussi populaire.
Sur la même voie Ardeatina existait
encore le cimetière de Sainle-Albine où
fut enterré plus tard le pape saint Marc,
et les grottes des martyrs Claudius, Nicos-
trate. Symphorien, Castor. Sirnplici us, les-
quelles corrcspondait'nt avec la fameuse
cafecombe des quatre Saints couronnes.
Sévère, Sévéri^n, Carpophore et Victorin.
La voie Appia , bordée encore aujour-
d'hui de grand*; mausolées païens, est
l'une des rouli s sur laquelle s'ouvraient
le plus de catacombes. On cite frincipa-
lemenl celiede sainte Soter, vierge et mar-
tyre, celle des Sain's Eusèbe elMarrel,
qu'Aringhi croit avoir fait partie des
catacombes de Saint-Calixte , cl enfin
celle de Prétexlaïus où furent inhumés
une foule de martyrs.
SurlaviaSalaria-Vetusonvisitaitprin-
cipalemenl la crypte des SS. Hermès et
Basilla , retrouvée par Bosio au lieu ap-
pelé le tre Madonelle, et que surmontait
une chapelle dédiée à saint Hermès,
préfet de Rome et martyr, et qu'Anastase
qui l'appelle une basilique , dit avoir été
rebâtie par Adrien I. Cette chapelle moi-
tié souterraine et le caveau qu'elle recou-
vrait étaient encore intacts quand l'anti-
quaire romain parvint à s'y frayer une
route à travers les substruclions de la
villa des Jésuites, dont les plus vieux lui
assurèrent avoir vu autrefois des pein-
tures du Sauveur et des anges dans
l'abside de celte chapelle. Elle est car-
rée, soutenue par quatre colonnes éclai-
rées d'en haut par une seule ouverture
également quadrangulaire; et delà, par
des portes très basses, on se glisse dans
les catacombes des SS. Hermès , Basilla,
Proie et Hyacinthe; mais les sentiers en
sont si étroits et à voûtes si écrasées
qu'on ne peut y marcher qu'en rampant.
Sur cette même voie la catacombe de
sainte Priscilla , mère du sénateur Pu-
dens , chez qui saint Pierre avait logé ,
renfermait une foule de sanctuaires ,
dont les principaux cités dans les mar-
tyrologes sont ceux des papes Marcel,
Sylvestre, Célestin, saints personnages
dont le dernier est mentionné par Anas-
tase comme ayant lui-même orné de
peintures sa chapelle souterraine; et
ceux de saint Hermès et de saint Ba-
silla, enfin les grottes de terrible souve-
nir où avait été enseveli saint Chrysanthus
avec la vierge martyre Daria, et où l'em-
pereur Numérianus, après en avoir clos
tontes les issues, fit mourir de faim une
multitude de fidèles. On y trouvait en-
core les grottes de Sainte Noella , où le
pape Libérius avait récité des homé-
lies contre l'arianisme. El'es communi-
quaient avec la catacombe Oitorienne,
sépulture de l'illustre famille des Osto-
rius, dont parlent Tacite et Tertullien,
où saint Pierre lui-même, et plus tard le
pape Libérius, ont baptisé de nombreux
catéchumènes. Le monument du tribun
mariyr Claudius, érigé dans les caveaux
de sa villa par son épouse, sainte Hilaria ,
laquelle après sa passion y fut ellc-nu'ime
ensevelie, ainsi que ses deux fils, Jason
et Maurus, se trouvait également dans la
112
catacombe de Priscilla, qui recevait ainsi
des accroissemens nouveaux et de nou-
veaux noms à mesure que l'entassement
des victimes obligeait à creuser de nou-
velles galeries, qui finissaient par réunir
entre elles les grottes les plus éloignées.
De cette manière s'explique l'extraor-
dinaire étendue de la catacombe de saint
Sébastien, inextricable labyrinthe, où
l'on ne se hasarderait point impunément
sans guide. Tout porte à croire que cette
longue nécropole avait été commencée
bien des siècles avant les chrétiens, et
que dès le temps de la république ro-
maine on en tirait déjà la pouzzolane.
C'est la plus belle et la plus vaste de
toutes : aussi le lieu par oii l'on y descend
est-il appelé par excellence «rf Catacom-
has. Elle recèle , à ce qu'on croit , les
corps de près de cent mille martyrs ;
plusieurs jours sont, dit-on, nécessaires
pour la parcourir ; ses méandres se pro-
longent jusque sous les murs de Rome, et
rejoignent ceux de la basilique de Saint-
Paul.
Sorti de Rome , à travers des ruines ,
parla porta San-Sebastiano, dont l'arc
gigantesque , flanqué de deux antiques
tours , pose sombre et menaçant sur
des blocs énormes, à moitié écroulés,
bientôt on se trouve dans le désert, en
suivant la voie Appia par oîi s'enfuyait
saint Pierre, pour échapper au supplice,
lorsque Jésus lui apparut soudain, et à
la question du disciple: Domine, quo va-
dis? répondit: V ado Romain , ilerum
crucifigi; ce qui rendit le courage à l'a-
pôtre , et il alla se livrer aux bourreaux.
La pierre où durant cette apparition,
Jésus est censé avoir imprimé ses pieds ^
percés des stigmates de la croix, se con-
serve pieusement à la basilique de Saint-
Sébastien. La pauvre chapelle, qui doit à
cette apparition son nom de Domine
quo vadis , s'élève au bord de la roule
sur l'emplacement présumé du superbe
temple de Mars, aux cent colonnes, où
les soldats, revenus des batailles, allaient
suspendre leurs armes en ex-voto. Saint
Etienne, pape et martyr, y ayant élé
conduit pour sacrifier aux dieux, provo-
qua par ses prières, dit la légende, un
tremblement de terre, et le temple s'é-
croula au milieu des plus effroyables
coups de foudre.
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
On arrive enfin à quelques maisons
qui , perdues au milieu de la solitude
sans bornes , entourent silencieuses le
couvent et l'église de Saint - Sébastien
fuori délie mura. Cette église , sans bas-
côtés ni colonnes, sans chœur exhaussé,
a perdu jusqu'à son abside , et n'a plus
rien de basilical que son plafond doré.
L'auteur de toutes ces restaurations ,
qu'une inscription au dessus d'une porte
woxavciQ Scipion , cardinal Borghhse , n'a
pas même respecté la catacombe dont il
a modernisé l'entrée et les vénérables
vestibules , où l'on pénètre de l'église
par un corridor latéral. Debout , à l'en-
trée de l'escalier funèbre, une pierre tom-
bale porte en bosse une figure d'évéque,
grandeur naturelle, avec mitre et crosse,
la tête entre deux fleurs de lis, et sous
ses pieds l'épitaphe : D. O. M. — Jo. Bo-
dier. Cenomano. philos, ac tnedico insi-
gni. Ce prélat médecin et enfant du Maine,
mort à 75 ans, florissait par sa science
sous le pape Jules IL Ainsi, comme dans
tous les lieux célèbres, la France a laissé
un souvenir aux portes des catacombes.
La pierre sépulcrale d'un de ses fils sert
comme de premier degré pour y descen-
dre. Puis tout le long de l'escalier, d'au-
tres tombes modernes décorent les murs
jusqu'à ce qu'on arrive enfin dans les
froids caveaux de l'antiquité.
On y distingue encore les cryptes pu-
bliques et les souterrains secret», dis-
tinction qui avait lieu sans doute à l'o-
rigine pour toutes les catacombes. La
partie publique se compose d'un petit
nombre d'oratoires et de chambres aux
murs remplis de tombeaux , parmi les-
quels était celui de sainte Cécile ; et de
peur que le souvenir s'en perdît , un ar-
chevêque deBourges, nommé Guillaume,
y fit mettre en 1409 l'inscription qui s'y
lit encore. La partie secrète , où l'on ne
peut descendre que par d'élroits soupi-
raux qui se trouvent au milieu des vi-
gnes , forme par ses railles méandres et
corridors , continuellement barrés de
murs transversaux , un inextricable la-
byrinthe.
Bosio , le premier des modernes qui y
soit descendu , fut souvent obligé d'y
ramper comme un serpent, tant les voû-
tes en sont basses. Elle a trois étages de
corridors l'un isur l'autre , qui coinmu-
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
113
nîquent entre eux par des escaliers tail-
lés dans le tuf, et tous les murs sont ta-
pissés de tombeaux (1). Bosio prétend y
avoir trouvé des squelettes de géans. Çà
et là des autels et de petits sanctuaires
ruinés interrompaient les corridors se-
més de pierres brisées et de fragmens
d'inscriptions; il semblait que les Bar-
bares fussent récemment sortis de ces
ténèbres, après y avoir exercé leur rage
destructive. Aussitôt qu'un corps saint
était trouvé, on l'emportait à Pioaie : les
martyrs décapités avaient une hache au-
près de leur tête. Dans d'autres cercueils
on trouvait des tenailles, des grils, des
fouets dont il ne restait plus que les
plombs aigus qui les terminaient, et qui
avaient déc'uiré les corps des rebelles à
]a religion de l'état.
On y trouve des chambres qui parais-
sent clairement avoir servi de demeure à
des vivans, peut-être à des papes et autres
illustres proscrits.
Saint Philippe de Néri, lui-même, y a
demeuré dix ans parmi les cercueils, dans
les plus austères pénitences, luttant con-
tre les démons, quelquefois visibles, dit
la légende • savourant les délices de la
mort à soi-même, et du mépris de cette
vie avant d'aller au grand jour réformer
le monde.
Cet immense cimelière qui, à mesure
qu'on lui conliait les corps de nouveaux
martyrs, prenait de nouveaux noms, prit
ainsi celui du pape Damase , qui avait
diécoré une parlie de ses souterrains ,
ceux des saints Marc et Marcelîin , de
sainte Cécile, du pape saint Zéphirin, de
Sixte II ; et enfin, le pontife Nicolas I'^^
bâtit, pour en garder l'entrée, le cou-
vent actuel. Mais, primitivement , ces
grottes portaient le nom de Lucine , qui
peut avoir été, vu le grand nombre de
catacombes auxquelles il est appliqué,
une dénomination générale pour dési-
gner les cryptes lumineuses où brûlaient
des lampes appelées cternelies , et où
priaient des vierges veilleuses qu'on nom-
mait peut-être Lucines , parce qu'elles
brillaient comme un rayon de Dieu dans
l'obscurité des sépulcres. I^a tombe pré-
sumée d'une de ces vierges se voit en-
core dans la basilique de Saint-Sébastien,
(1) Aringhi.
TUB IV.
après l'autel de ce martyr, avec l'ins-
cription : Hoc est sepuicrum sanctœ Lu-
cince virginis ; et au bas : Guils. archs.
Bituricen. f /ieri_, c'est-à-dire, fait par
ordrede Guillaume, archevêque de Bour-
ges. C'est probablement à cette Lucine
que saint Sébastien apparut en songe ,
pour lui découvrir dans quel cloaque
gisait son cadavre, afin qu'elle l'en fit
tirer.
Dans la même église, Angelo Mai a
également lu ces vers sur une pierre an-
cienne :
Hic habitasse priùs sanctos cogDoscere debes ,
Nomina quisque Pétri Pauli pariterque requiris;
Discipulos oriens misit, quod sponlè fatemur.
Sanguinis ob ineritum , Chrislum per astra secuti ,
iEtherios petiere simus, regnaque piorum(l).
Le célèbre mausolée de Csecilia Metella
se voit de cette basilique, long-temps lieu
de repos d'une autre Cécile moins riche
et moins renommée , mais plus vérita-
blement glorieuse. Le tombeau de la Cé-
cile païenne est une vaste et orgueilleuse
tour, qui s'élève, ornement de la voie
Appia, sur un coteau incliné, dominant
le désert. Couronné de créneaux par les
Barbares, et appelé par les pâtres Capo
di bove^ 5 cause des têtes de bœuf sculp-
tées à sa irise , ce monument a été depuis
quelques années entièrement déblayé, au
point de montrer à nu son splendide pavé
de mosaïques.
Aux bases de cette colline on creuse
encore des arènes pour en tirer, comme
il y a trois mille ans, le sable dont se
fait le ciment destiné à bâtir la ville éter-
nelle.
Je me souviens d'avoir assisté à un dî-
ner de ces pauvres mineurs qui ont rem-
placé les esclaves antiques. A l'entrée de
leurs souterrains , était une taverne im-
provisée avec des fragmens antiques; de
belles dalles de marbre blanc, prises
dans les ruines voisines , servaient de ta-
ble à leurs repas de pain noir et d'oi-
gnons, mais qu'assaisonnait du moins le
jus de la vigne, permis par le Christ i
tous les hommes, tandis que le paga-
nisme l'interdisait aux esclaves , de peur
qu'il fit naître en eux de trop généreuses
pensées.
(l) Nova coUcclio vder. scriplor., (oin. v.
N" 20. i8ô7.
114
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
Après celle-ci , la plus fréquentée de
toutes les catacombes romaines, i^tail
celle dédiée à saint Laurent et à saint
Hippolyte sur la voie Tiburtine , dans le
lieu appelé autrefois l'Agro Yerano. La
pieuse veuve Cyriaca y avait une villa ,
où fuient portés de nuit les corps de
l'archidiacre saint Laurent, de saint
Justin et de l'évéque saint Hippolyte ,
martyrs, à qui elle creusa des tombeaux.
Et là entourée des pauvres , ses enfans ,
la riche matrone passait sa vie en prières.
Ces tombes furent depuis couvertes d'or
et d'argent par Constantin , après qu'une
foule de confesseurs y furent venus dor-
mir à l'entour des premières victimes.
jNon content d'embellir ces cryptes , il
les recouvrit d'une somptueuse basilique ,
celle de Saint-Laurent extra-muros. On
y lit encore aujourd'hui sur une pierre
cette vieille inscription à
confesseurs :
la sloire des
Haec est œterno florens et grata juventus
Sanguine quai fuso pulchra Irophœa tulit.
Ibant ut sererent quee semina pulchra ferebant ,
Et lacrymis fientes immaduere genœ.
Nunc de messe suis portantes farra maniplij ,
Laetitia redeunt se comitante nova (1).
Derrière le maître-autel une porte s'ou-
vre pour laisser descendre dans la cata-
combe, mais qui n'est plus guère qu'une
ruine; les voûtes de ses corridors s'étant
en beaucoup d'endroits éboulées. Il pa-
rait du reste qu'elle va se réunir à celle
de saint Sébastien, sous les vignes du cou-
vent de ce nom.
Parmi les cryptes qu'elle renfermait,
l'histoire mentionne principalement celle
de saint Hippolyte, où affluaient chaque
année, le jour de sa passion, des pèle-
rins de toutes les cités italiennes , comme
le prouve l'hymne de Prudentius sur ce
martyr et ses compagnons, dans lequel
il énumère les cantons les plus éloignés
de la presqu'île. Ce saint , à la fois phi-
losophe et grand seigneur , ami de l'em-
pereur Alexandre Sévère, et auteur d'un
cycle pascal , le seul qui ait survécu du
troisième siècle , fut de tout temps un des
objets favoris de la vénération romaine.
Mais sa crypte , que l'écrivain Anaslase
dit avoir clé restaurée par le pape
(1) Arioghi.
Adrien I" ^ n'a point été retrouvée ; il
faut se contenter de la poétique descrip-
tion qu'eu donne Prudentius :
Haud procul extrême culta ad pomœria vallo ,
Mersa latebrosis crypta latet foveis.
Hujus in occullum gradibus via prona reflexis
Ire per anfraclus , luce latente , docet.
Primas namque fores summotenùs inlrat hiatu,
Iliustratque dies limina Testibuli.
Inde, ubi progressu facili nigrescere visa est
Nox obscura , loci per specus ambiguum ,
Occurrunt celsis immissa foramina tectis,
Quœ jaciunt claros antra super radios.
Quamlibet ancipites texuut hinc inde recessus,
Arcta subumbrosis atria porticibus.
Attamen excisi subter caya viscera montis
Crebra terebrato fornice lux pénétrât.
Sic dalur absentis , per sublerranea, solis
Cernere fulgorem luminibusque frui (l).
Dans ces grottes les premiers moines
du couvent de Saint-Laurent chantaient
nuit et jour les louanges des martyrs.
Les diverses parties de cette grande cata-
combe étaient appelées chacune d'un
nom particulier. La principale était celle
du pape saint Calixte , perdue au milieu
du vaste Areuarium , d'où la plupart des
pi?rresdeRomeanliqueavaientététirées.
Onydistinguaitdeux parties, l'une secrète
et l'autre publique. La partie secrète,
séparée de l'autre par des constructions
postérieures, était jusqu'à Bosio restée
inaccessible; il ne parvint qu'avec beau-
coup de peine à s'y glisser par une ou-
verture située dans les vignes des moi-
nes de Saint-Laurent; il trouva plusieurs
étages de corridors, et même des colom-
baires les uns sur les autres, où gisaient
des cadavres non encore tout-à-fait con-
sumés après tant de siècles; et çà et là ,
de petites chapelles . mais nulle part de
peintures , partout des pierres tombales
extrêmement simples, à inscriptions
chrétiennes. La plupart des tombeaux
ouverts et vides témoignaient de l'esprit
de rapine des pieux barbares du moyen
âge, qui ne passaient jamais par Rome,
sans enlever le plus qu'ils pouvaient de
corps saints des catacombes, pour dis-
perser ensuite ces reliques par toute
i'I'Airope. Les tombeaux encore fermés
et non dépouillés sont ceux de hdèlcs
obscurs ou non saints ; on y a trouve des
(1) UymnuiM,S. Uippgl.
lampes, des vases de verre, des coquilles,
des anneaux, des statuettes d'ivoire.
Une seconde ouverture trouvée dans
les vignes des moines introduisit l'ardent
antiquaire dans une chapelle primitive.
Il y trouva encore un sié^e pontiiical
taillé dans le roc, et l'autel sur lequ^J
les papes d'il y a quinze ou dix-sept
siècles offraient loin des tyrans le saint
sacrifice pour la liberté du monde : mais
tout était obstrué de décombres. Aux
grottes de saint Laurent attenaient la
basilique de la mère de Dieu, et celle de
saint Janvier, restaurées par Adrien
1er (1)5 la première, où l'on voyait aux
fêtes de l'Assomption une nombreuse af-
fluence de peuple , existait encore sous
Léon IV qui lui fit de riches offrandes ;
mais depuis lors il n'y en a plus de nou-
velles, ainsi que des oratoires de sainte
Cécile et de saint Abbacyrus,- la basilique
de saint Etienne protomartyr, dont le
corps apporté de Byzance, sous le pape
Pelage , gisait aussi dans la catacombe
de saint Laurent (2) , disparut de même
sans que l'histoire en ait marqué la
chute.
Sur la même voie Tiburtine était en-
core la crypte de sainte Symphorose et
de ses sept enfans. Cette héroïne imitée
plus tard par sainte Félicité, et que les
martyrologesappellent: Tôt coronis quot
fœtihas iilustrem matronam , demeurait
à Tibur, pendant que l'empereur Adrien
bâtissait au pied des Apennins , à l'entrée
de cette délicieuse Suisse Romaine , qui
est encore aujourd'hui un des plus beaux
pays de l'univers, sa célèbre villa,
abrégé des merveilles de tout l'empire ,
et où se trouvaient exactement répétés
les chefs-d'œuvre d'architecture de cha-
que pays. Enfin tout étant prêt pour la
dédicace de la villa Adriana, la sibylle
de Tibur interrogée répondit : « La veuve
Symphorose et ses sept fils nous déchi-
rent tous les jours en invoquant leur
dieu.» Cette pieuse veuve, retirée à Tibur,
chantait sans doute avec ses enfans des
hymnes pieux dans sa maison, comme
pour empêcher le bruit des orgies ro-
maines de monter jusqu'à Dieu. L'empe-
(1) Anaslase.
(2) Idem,
PAR M, CYPRIEN ROBERT. 115
reur appelle cette femme • sommée d'en-
censer les idoles, elle répond : « Mon mari
Getulius et son frère Amantius étant vos
tribuns ont préféré la mort plutôt que
de sacrifier à vos dieux ; je désire aller
les rejoindre. » Irrité, Adrien la fait sus-
pendre par les cheveux devant le temple
d'Hercule, dont les magnifiques sub-
structions servent maintenant de base à
la cathédrale de Tivoli. Inébranlables
comme leur mère, ses sept fils furent
attachés à sept poteaux autour du même
temple, et des cordes, au moyen de
poulies, leur arrachèrent les membres.
Symphorose fut précipitée dans l'Anio,
au pied du temple de la sybille et de la
cascade chantée par Horace. Cette fa-
mille de Macchabées avait près de Rome
une basilique, dont Aringhi dit avoir vu
les restes à la villa Maffei, dans l'endroit
nommé les sept frères (a sette fratte.)
Sur la voie Nomentane fut long-temps
vénérée la catacombe ad Njmphas c'est-
à-dire aux eaux, où le prince des apôtres
baptisait ses néophytes, et où furent
inhumés entre autres martyrs les saints
Maurus et Papia.
Sur la route d'Ostie saint Cyriacns avait
aussi la sienne, précédée d'un temple
et creusée au bord du Tibre. Bosio eu a
trouvé l'ouverture au pied d'une colline
à sept milles de Rome, au lieu dit en-
core San-Ciriaco.
La basilique de Saint Pancrace s'éleva
de même sur la crypte de ce martyr,
appelée autrement catacombe de Cale*
podius.
Sur la voie Salaria existaient plusieurs
églises de ce genre, maintenant détrui-
tes; telles furent celle de Saint-Anthy-
mus , et la basilique de Saint-Saturnin
rétablie par le pape Félix après un in-
cendie, et dont Aringhi a trouvé les fon-
demens près du ponte Salaro, à l'endroit
où Bosio avait découvert avant lui l'es-
calier, orné de peintures effacées, qui
descendait dans la catacombe des mar-
tyrs Thraso et Saturninus, l'une des
mieux construites et des plus richement
ornées qu'il y eut à Rome. D'Agincourt y
a fait plusieurs découvertes précieuses,
ainsi que dans la catacombe dite du
Crucifix , située entre celle de Priscilla
et le Ponte Salaro ; mais cette dernière
116 COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
fort belle réo-ulièrement bâtie , avec des 1 Tels sont les principaux cimetières d«s
peintures' barbares, indique une époque J martyrs.
postérieure aux persécutions. 1 Cyprien Robert.
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE
ET PROFANE.
SEPTIÈME LEÇON (1).
EOHMAIRE.
Conlinualion de l'histoire de l'orgue, VoT^ne expres-
sif, instrument nouveau qui n"a presque aucun rap-
port avecl'ancien orgue.— Opinion de Grétry à ce
sujet. — Distinction de la musique d'église et de
la musique mondaine , de la musique spirituelle
et de la musique temporelle i leurs conditions
respectives. — Limites des deux genres. — Com-
paraison prise dans l'ordre social. — Impossibi-
lité de réunir les deux genres dans un seul. —
La prétendue réforme basée sur l'orgue expres-
sif serait l'anéantissement de l'orgue ancien et ce-
lui de la musique religieuse.
c II n'est cœur si dur , ny ame si re-
o vescbe, qui ne se sente touchée de
a quelque révérence , à considérer cette
« vastité sombre de nos églises, la di-
« versité d'ornements, et ordre de nos
u cérémonies , et ouyr le son dévotieux
« de nos orgues , et l'armonie si posée
« et si religieuse de nos voix. Ceux
« mesme qui y entrent avec mespris,
m sentent quelque frisson dans le cœur ,
K et quelque horreur, qui les met en def-
e fiance de leur opinion (2). »
Il y a plus de véritable philosophie
(l) Pour bien comprendre cette leçon , il est né-
cessaire d'avoir sous les yeux la leçon précédente.
Wous nous proposons de réfuter ici une à une les
assorlions de ceux qui prétendent fonder une re-
forme entière de la musique sur la découverte de
l'or'ue expressif. Ces assertions étant contenues
dans le passage de la licvue Mmicale que nous avons
cité le mois dernier, il est bon de les relire dans leur
ensemble pour être tixo d'avance sur les points eg-
genlicls de la discussion. (Voir la dernière livraison,
pag. 57.)
(2) Essais de Monlaigne , liv. II , cbap. xii , t. S,
p. 5»3 i édil. 1069.
dans ces quelques lignes de Montaigne
que dans tout ce que le docte maître de
chapelle auquel nous répondons, a
écrit touchant la réforme bien entendue
de la musique d'église et du style de
l'orgue. Si l'intelligence de ce dernier
avait pu s'élever aux rapports de l'homme
avec Dieu, avec l'infini, rapports quisont
aussi l'objet de l'art, il n'etàt pas dit que
sans la modification de la force du son,
il n'y a pas d'expression possible, et
que l'orgue ancien est dépourvu d'accent
et n'offre aucun moyen d'expression. En
effet , cette modification de la force du
son qui constitue seule l'expression,
qu'est-elle en elle-même sinon une chose
toute matérielle ? A ce compte, les cris
des oiseaux, leshurlemensdes animaux,
le sifflement des vents, tous les bruits
que l'on entend dans les cités, seraient
donc expressifs , puisque tous sont sus-
ceptibles de la modification de la force
du son. Mais si l'on définit ainsi l'ex-
pression j quel sens faut-il douner à la
phrase suivante : la nature de la révo-
lution^ opérée par Mozart^ consistait
dans l'expression substituée aux formes
mécaniques de l'art. Celte expression,
telle que vous la comprenez , n'est-elle
pas elle-même une forme mécanique.^
On se perd dans celle matière et dans ce
mécanisme j et l'auteur, selon son habi-
tude , restreint la signification des termes
à un sens positif, matériel , et prêle à ce
sens une valeur absolue. La musique
d'église , le chant grégorien , riiarmonie
de l'orgue, sont dépourvus de cette sorte
d'expression, il est vrai (1), mais l'ab-
(l) On ne peut pas dire absolument que l'orgue
iCuffri oMCun, moyen d'expression , mOmo dans
PAR M. D'ORTIGUE.
117
sence de cette expression en produit une
autre plus élevée, plus noble, en ce
qu'elle n'a rien d'humain et de terrestre.
Quoi ! il y a une expression dramatique ,
une expression et un accent pour les
passions (1), pour les actions théâtrales ^
et il n'y en a point pour la piété , pour
la prière , pour l'adoration , pour la con-
templation, pour l'extase ! Mais ne voyez-
vous pas que vous réduisez l'art à n'être
plus que l'expression de la partie infé-
rieure de l'homme, de la partie en quelque
sorte animale? L'orgue ancien est sans
expression/ Et cependant, dites-vous, il
est grand et majestueux ^ il étonne, il
est riche de sonorité j il est religieux ^
simple et noble , il est propre aux choses
larges et brillantes ! Et tout cela , encore
une fois, ne dit rien, n^ exprime rien!
toutes ces choses ne sont que des formes
mécaniques de l'art ! Il n'y a donc pas
^expression grande et majestueuse , no-
ble j simple, religieuse/ On demeure
stupéfait en voyant un pareil abus du
langage et une semblable confusion des
notions les plus claires.
Grétry , au moins , dont l'écrivain rap-
pelle les paroles touchant les premiers
résultats obtenus par Sébastien Erard ,
Grétry, tout en témoignant la plus vive
admiration pour la découverte de l'or-
gue expressif, n'avait pas songé à bâtir
sur cette découverte une réforme du
chant d'église. « C'est, disait-il, la pierre
« philosophale en musique que cette
« trouvaille. La nation devrait faire éta-
« blir un grand orgue de ce genre, et
•f récompenser Erard , l'homme du
« monde le moins intéressé (2). » La na-
tion, entendez-vous! la nation de 93, épo-
que à laquelle Grétry écrivait ces lignes,
ainsi que le remarque notre auteur (3).
En effet , un grand orgue de ce genre
établi dans le Champ-de-Mars , par
exemple , eût très bien figuré dans les
fêtes de VEtre suprême ou de l'immorta-
lité de l'âme célébrées sous la prési-
»ens , puisque par le changement de claviers, par
l'adjonction des jeux et lo secours des pédales, on
peut modifier considérablement la force du son.
(1) Bésunu; philosophique de l'Uitloire de la Mu-
sique, CCXV-CCXXVI.
(2) Essais sur la Musique , livre scplième , t. m,
p. 291i , Bruxelles.
(3) Revm Mwicale, lom. TI, p, JOO.
dence de Maximilien Robespierre. Et
quand l'auteur du compte-rendu de 1829
vient nous dire que « au moment où
« plusieurs églises sont en construction
« à Paris , il serait à désirer que le gou-
« vernement chargeât M. Erard de lacon-
« fection d'un pareil instrument, et sa-
« tisfît ainsi au vœu de Grétry (l) » j il
prête à Grétry un vœu que Grétry n'a
jamais formé (2).
(1) Ibid.,ip. 159.
(2) Nous avons déjà VU que Grétry s'était montré
grand enthousiaste de la découverte de l'orgue ex-
pressif. Voici ce qu'il dit dans le premier livre de ses
Estais : a L'on cherche les moyens de diriger les
<c aérostats ; cherchons donc aussi à perfectionner lo
« plus beau , lo plus noble instrument de musique
« que nous ayons. L'orgue, en effet, serait à lui
« seul un orchestre superbe , si l'on pouvait donner
« au son la gradation du doux au fort , à la volonté
« de l'organiste. J'en ai parlé à M. Charles , el il
« n'a pas cru cette découverte impossible Je ne
« puis supporter long-temps le meilleur orgue, lou-
e ché par le plus habile organiste : j'ai cherché la
« cause de cet ennui ; il provient sans doute do l'u-
« niformité des sons; l'artiste a beau changer de
a jeu , il retrouve partout des sons pleins et sans
« nuances. {Essais sur la Musique, liv. I, tom. i,
« p. 57.) )) L'on voit que lorsque Grétry écrivait ce*
lignes , il n'était pas question encore de l'inventioQ
d'Erard; ces mots : J'en ai parlé à M. Charles, etc.,
le prouvent évidemment. De plus , par cette autre
phrase : Vorgue en effet serait à lui seul un orches ■
Ire superbe, etc., l'auteur indique assez qu'il ne
désire voir perfectionner l'orgue que pour le mettre
en état de remplacer l'orchestre à l'Opéra. C'était,
en effet , là une idée fixe chez Grétry. Déjà , dans le
même livre de ses Essais [ibid., p. !ii}-36) , il avait
conseillé aux directeurs de théâtres de placer quel~
ques gros tuyaux d'orgue derrière la scène pour sou-
tenir les voix ; mais au livre septième (t. iii,p, 2!»i>
et suiv.), il s'abandonne, avec la plus louchante
bonhomie, à l'idée que l'orgue exercera un jour,
dans les salles do spectacle , les fonctions de l'or-
chestre. Les parok's qui, suivant M. Fétis, contien-
nent un vœu relatif au perfectionnement de l'orgue
des églises et à la réforme du style sacré, sont si
éloignées do se rapporter à cet objet, qu'elles sont
amenées par un vœu tout contraire. Le passage est,
du reste , trop curieux par lui-même pour ne pas lo
mettre sous les yeux du lecteur. « L'orgue rempla-
« cera peut-être un jour tout un orchestre de cent
« musiciens. Si Erard achève sa superbe invention,
a si chaque tuyau d'orgue devient susceptible de
(( toutes les nuances sous le doigt do l'orfjaiiiste ,
« quel grand parti ne tirera-t-on pas de cet instru-
« ment alors parfait:' (Ici se place la note sur celle
« trouvaille appelée lu pierre philosophale en viusi-
H que, et sur lu rçcomp^nsç quo la tiad'on ^dcvraiC
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE ,
118
Hé bien! que notre grand réformateur
rêve comme il l'entendra, une révolution
dans la musique d'église ; qu'il essaie de
substituer la musique du siècle au son
dévotieux de nos orgues et à l'armonie
•posée et religieuse des chants sacrés , que
nous importe ! N'est-ce pas lui qui a dit,
n'est-ce pas la même main, la même
plume qui a écrit que k un examen ap-
te décerner à son auteur.) Il faudra cependant se
« garder de donner au son des tuyaux plus de
« charme que n'en ont les voix humaines (excel-
« lent Grétry ! il faut bien perfectionner Torgue ,
« mais pourtant se garder de lui donner trop de
« charme) ! Le violon n'a de prééminence dans l'ac-
te compagnement, que par ce qu'il est aigrelet, et
« qu'il n'efface point la douceur des voix naturelles ;
K le violon est bon partout , parce que , outre qu'il
« soutient ou détache les notes au gré du composi-
te leur, le son en est mixte. Il faudra sans doute que
<c l'orgue , pour remplacer un orchestre , possède
t< tous les jeux de flûtes et d'archets, cors, trom-
« peltes et timballes, ce qui ne sera pas difficile;
« ce sera au compositeur d'indiquer à l'organiste de
« quel jeu il devra se servir. Jamais de flûte avec
« les voix de femme ; jamais de trop belles basses
« avec les voix graves ; enfin il faut s'arranger pour
te que le son des tuyaux soit plus ou moins hétéro-
« gène avec les voix. Comme je ne doute pas qu'on
te ne fasse un jour au théâtre l'essai de ce que je
« propose , je préviens que je voudrais un orgoo
te fort d'unissons, et tout au plus d'octaves ; car les
t( aliquoles tierces ou quintes {[es jeux de mutation),
«. donnant partout avec certains jeux , ne présentent
t( à mon avis qu'un harmonieux galimathias ( ! ! ).
f( Je connais l'opinion de quelques musiciens sur
fi l'impossibilité de construire un orgue sans ali-
te quotes; mais, leur dirais-je, puisque les instru-
tc mens à vent s'en passent, l'orgue peut s'en pas-
te ser; et les voix humaines ne peuvent-elles pas
t( aussi se regarder comme des instruniens à vent,
(( des tuyaux ? qui a jamais songé d'ajouter des ali-
te quotes à un chœur de femmes ou d'hommes ? En-
te fin , qui sait si tous les sons de la nature n'ont
te pas leurs aliquotcs ? Il est au moins permis d'en
te douter. S'il était bien prouvé que les instr\iniens
te à tuyaux , ainsi que les voix , ne produisent point
ti de sons accessoires , voici peut-être une règle
te (ju'il faudrait prescrire; elle consisterait à dire :
t( Unissez toujours les inttrumens qui ne fournissent
te point d'aliquotcs harmoniques aux inslrumens à
te timbres et à cordes qui en fournissent ; sans celte
te réunion , vous auriez de la sécheresse dans Vhar-
V. monie. Je désire aussi que ror!;ue et (|ue l'orga-
te niste soient absolument cachés aux. yeux des spec-
te tateurs. L'organiste peut être à la place <lu souf-
(e fleur; son orgue iuuuense à la place, de l'orchestre,
» mais recouvert de légères plaïuhi-s de sapin , (|uo
v l'organiste pourra entr'ouYfir cl fcriuor ix volonté.
« profondi de l'histoire de la musique
«t démontre que cet art n'a eu d'existence
<e solide chez les Européens que par
ee l'église »,• que et les théâtres même ne
ee peuvent prospérer sans l'existence
<t des chapelles (1) » ? N'est-ce pas lui qui
a dit que « la chute de la musique d'église
« avait eu pour résultat la décadence de
« toutes les parties de l'art musical (2) ? »
N'est-ce pas lui qui a dit qu'au quatrième
« J'ai , je l'avoue , un penchant invincible pour le
ee violon, la basse et la quinte, qui sont de la même
« famille. Je crains que les tuyaux les plus perfec-
<e tiennes n'impriment une teinte de tristesse dans
« l'âme des spectateurs. Au reste, l'orgue ne fiit-il
« propre que pour accompagner les chants tragi-
(c ques , ne servît-il que dans les spectacles des dé-
« partemens , où trois ou quatre mauvais violons
« composent un orchestre , je crois que l'orgue se-
« rait d'uu secours marqué. Je ne parle pas de l'or-
« gue tel qu'il est , sa monotonie serait préjudi-
« ciable ; mais de l'orgue susceptible d'inflexions
<( partielles et générales , c'est-à-dire d'un ou de
<e plusieurs tuyaux , selon la volonté de l'organiste.
(e Un homme pourra-t-il , sur l'orgue le plus formi-
« dable , produire autant de grands effets qu'un or-
ée chestre majeur? /(eM^ê^re que non : mais deux
(c hommes peuvent être assis au même clavier, de
(e même que l'on exécute des sonates à quatre mains,
(( et l'orgue aura de plus ses pédales. Au reste, je
<c ne donne ici qu'une première idée qu'il faudra
ce perfectionner si elle est bonne, »
Ce passage est long, mais il est instructif et di-
vertissant. Ne vous semble-t-il pas que le musicien
de génie , l'écrivain spirituel n'est pas médiocrement
embarrassé de son idée avec toutes ses précautions,
ses prévisions, ses recommandations, ses craintes,
ses doutes, ses anaa^emens, ses peut-être i' Nous de-
mandons si c'est là perfectionner un instrument ; si ce
n'est pas, au contraire, l'anéantir pour en construire
un nouveau, sans caractère, sans symbolisme , puis-
qu'il abandonnerait son accent propre, ses sons pro-
longés, son harmonie massive et majestueusement
traînante , pour se calquer servilement sur l'orches-
tre dont il n'égalerait jamais la souplesse, l'agilité,
la délicatesse, l'éclat. Il n'est donc pas d'imagina-
tions bouffonnes, tranchons le mot, de folies , aux-
quelles les meilleurs esprits ne se laissent entraîner,
lorsque par le malheur do leur naissance et les cir^
constances do leur éducation, leur intelligence s'ou-
vre aux fausses lueurs d'une de ces époques fatales,
où les idées arrivent altérées et perverties, où les
notions les plus saines se dénaturent , et forment
autour de la raison de l'homme comme une enve-
loppe , comme une atmosphère , comme un milieu
d'erreurs et de préjugés , dont les purs rayons de la
vérité ne peuvent pénétrer l'épaissiuir!
(1) Curiosiit's de la Musique, p. 221.
(2) /6irf.,p. 225.
PAR M. D ORTIGUE.
119
siècle de l'ère chrétienne , « l'art n'ayant
« plus rien à faire dans le monde , il se
« réfugia dans l'église ; que ce fut elle
K qui le sauva , en le transformant (l)i? »
]N'est-ce pas lui qui a dit, en parlant de la
révolution opérée par G. Monteverde,
c'est-à-dire de la création de cette môme
musique dramatique qu'il veut intro-
duire dans l'orgue : « Dès lors le carac-
« tère de la musique religieuse fut
K changé, et peut-être est-il permis de
K DIRE QUE CELUI QUI LUI CONVENAIT LE
« MIEUX FUT PERDU. LeS VARIÉTÉS DE 80-
« ISORITÉ DES INSTRUMENS SONT DES MOYENS
« d'expression DES PASSIONS HUMAINES,
a QUI NE DEVRAIENT PAS TROUVER PLACE
« DANS LA PRIÈRE. Palcstrlna avait mieux
« compris qu'aucun autre le style
«< CONVENABLE POUR l'église et l'avait
« porté à sa perfection ; après lui , on a
« fait de belles choses d'un autre genre ,
« MAIS où IL Y A MOINS DE SOLENNITÉ, DE
« DÉVOTION ET DE CONVENANCE (2 ? » K'est-
ce pas lui enfin qui a dit qucK Allegri el
« Foggia semblent se distinguer des au-
« très par les qualités d'une expression
« religieuse plus PÉNÉTRANTE, BIEN QU'iLS
« n'aient pu se défendre des DÉFAUTS DE
•c l'application DU STYLE DRAMATIQUE A
« LA MUSIQUE d'Église (3)? « Ici, vous le
voyez , il est question d'une expression
religieuse et pénétrante , tandis que tout
à l'heure il n'existait d'autre expres-
sion que Vexpression dramatique et
passionnée. Il faut en convenir , quand
un homme plaide le pour et le contre
avec autant d'assurance; quand il se
permet des assertions aussi contradic-
toires , peut-être est-on en droit de lui
dire d'avoir un peu ])lus de défiance de
son. opinion.
Néanmoins , ces contradictions , toutes
formelles, toutes flagrantes qu'elles sont,
pourraient n'être considérées, chez un
homme aussi distingué que celui que
nous combattons , que comme des modi-
fications d'une pensée qui se développe
sans cesse. Il arrive en effet que tel es-
prit se contredit, par la seule raison
qu'il progresse. Une vérité ne peut en-
(1) Riêumé philosophique de l'Hiitoire de la Mit-
iiqutj p. cxLYin elcLUiii.
(!i) Ibid., p. ccxx.
(5) Ihid.f p. ccUiX.
trer en lui avec toutes les vérités qu'elle
amène, sans en chasser l'erreur contraire
avec toutes ses conséquences; chez lui
alors, les contradictions, loin d'être
l'indice de la faiblesse et de l'incertitude
du jugement , sont au contraire un signe
de force. Mais rectifier une opinion
isolée , n'est pas se développer ; le déve-
loppement embrasse tout l'ensemble et
toute l'étendue d'une doctrine ; et , quant
à la question des conditions du style reli-
gieux, à cette question fondamentale
qui , bien entendue , suffirait pour faire
crouler tout l'échafaudage de cette pré-
tendue réforme basée sur l'orgue expres-
sif, il n'est pas moins vrai qu'elle n'est
pour notre adversaire qu'un point de vue
isolé, un fait en quelque sorte égoïste,
indépendant et sans connexité avec les
autres. Avec toute son érudition, avec sa
clarté d'analyse, avec toute sa sagacité,
l'auteur est incapable de cet essor et de
cet élan, si naturels pourtant à l'intelli-
gence de l'homme, qui, sans lui faire
perdre de vue les réalités essentielles de
l'art, rélèvent néanmoins assez hautpour
lui montrer qu'une question n'est pas tou-
jours renfermée dans le cercle matériel
où elle a pris naissance, qu'elle déborde
quelque fois sa propre sphère et qu'elle
implique d'autres questions d'un ordre
supérieur.
Mais il n'est pas difficile peut-être de
démêler le principe de tant de confusion
dans les idées, de tant de variations dans
le langage. Manifestement , le compte
rendu de l'orgue expressif d'Erard, a été
écrit dans un de ces momens d'absence
et de vertige dont les esprits les plus maî-
tres d'eux-mêmes ne peuvent se garan-
tir , lorsque , séduits par l'attrait et la
nouveauté d'une découverte , ils s'éga-
rent à la poursuite de quelque idée sys-
t(^matique sans s'apercevoir qu'en cou-
rant ainsi après une ombre , ils dévient
de la route qu'ils ont constamment sui-
vie, et sans s'inquiéter de la manière dont
ils reviendront sur leurs pas. Voici donc
l'idée spécieuse à laquelle l'auteur s'est
livré en écrivant son compte rendu. lia
voulu concilier le caractère de la musi-
que d'église avec le caractère de la mu-
sique dramatique ; il a voulu opérer,
comme on dit aujourd'hui, une fusion
entre deux genres différens sinon oppo-
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
120
s(îs. Son compte rendu est, en un mot,
v.ne espèce de charte, de compromis en-
tre le passé et le présent, qui méconnaît
le présent, dénature le passé, et ne sa-
tisfait personne , si ce n'est l'auteur qui,
par un tour de force d'esprit, pense avoir
trouvé le moyen de contenter tout le
monde. En effet , il prétend associer la
majesté, \di grandeur, avec Vaccent pas-
sionné; le style religieux , simple et no-
ble avec la musique colorée; mettre en
harmonie la musique du siècle avec les
larges formes classiques; émouvoir en
même temps (\\i'étonner; et il ne voit pas
que, dans ce bizarre mélange, toute la
prépondérance étant donnée à l'élément
mondain, celui-ci tendra incessamment
à détruire l'autre.
Toutefois, il faut reconnaître ici que
T/îuteur, tout en se laissant abuser par
une idée imaginaire et hors de toute
application réelle, estnéanmoins conduit
jusque là par le sentiment d'une vérité
incontestable, quoique mal aperçue, car
ii y a toujours un principe vrai au fond
du système le plus faux. On ne peut se dis-
simuler que, quelque radicales, quelque
fondamentales que soient les différences
de la musique d'église et de la musique
mondaine; quelque inconciliables, quel-
que incompatibles entre elles que soient
If's propriétés i-espectives de leurs élé-
mens constitutifs, les styles, néanmoins,
cr:mme dit l'écrivain avec beaucoup de
justesse, participent, jusqu'à un certain
point les uns des autres (1^ et se pénè-
trent en quelque sorte. Ceci touche à
une question d'une extrême importance
qui viendra en son lieu, mais que nous
ne pouvons nous dispenser d'indiquer
fn passant. Cette question est celle de
la distinction de la musique sacrée et de
la musique mondaine, distinction qui est
la même que celle que l'on peut établir,
dans l'ordre social, entre la puissance
spirituelle et la puissance temporelle ,
en tenant compte des modifications né-
cessaires qu'entraîne l'un ou l'autre de
ces deux ordres. A l'extrémité de ce
({uc nous appellerons le domaine res-
pectif de chaque musique , il y a , pour
ainsi dire , un terrain neutre, vague, in-
termédiaire , que chacune peut parcou-
(1) lifivm muticdile , tom. yt, p, i%f).
rir librement sans empiéter pour cela
sur l'autre. Mais par cela môme, cette
question est très délicate et très épineuse,
à cause de la difficulté ou plutôt de l'im-
possibilité de fixer la ligne de démarca-
tion au delà de laquelle les excursions
deviennent des envahissemens. Ce n'est
donc pas cette ligne qu'il faut chercher
à fixer j car, outre que le génie, selon
les circonstances, la déplacera toujours,
on ne pourrait le faire sans rapprocher
considérablement les deux termes oppo-
sés, au risque de les confondre et de les
immobiliser dans un j;out monstrueux.
Ce sont, au contraire, ces deux termes
qu'il faut bien définir, bien distinguer,
en les séparant par un espace incommen-
surable , pour qu'ils ^puissent , sans se
heurter, s'abandonner à leur force d'ex-
pansion, et pour qu'alors même que l'un
pt'nètre dans l'autre , leurs centres res-
pectifs demeurent toujours immuables
et visibles. Puisque nous trouvons l'oc-
casion de nous expliquer sur ce sujet en
toute franchise , nous dirons que l'orga-
nisation, d'ailleurs si admirable de la
musique d'église, eut cela de déff ctueux
que, soumise à un esprit de domination
trop exclusif, elle asservit, en le mécon-
naissant, le principe de l'activité hu-
maine ; elle absorba , dans sa propre
unité , les inspirations de l'art séculier ;
et ce système trop compact, allant jus-
qu'au dehors gêner l'indépendance du
génie et étouffer le germe des concep-
tions, prépara contre lui une réaction
terrible. Effectivement, le remède fut
pire que le mal. Dès que la musique
mondaine se vit en possession d'une con-
stitution à elle, en rapport avec le prin-
cipe de se3 inspirations terrestres, elle
ne se contenta pas de régner dans le
monde extérieur, elle se rua, échevelée ,
dans le temple; comme une bacchante
elle y vociféra toutes les passions terres-
tres, et, par une profanation aussi ira-
pie qu'hypocrite , elle se fit un voile de
la sainteté des textes de l'Écriture et
des paroles de la liturgie. Elle se livra à
de plus révoltans excès : elle poussa ,
dans certains lieux, le cynisme jusqu'à
s'unir ù des paroles analogues au liber-
tinage de ses accens. Et l'on se prend
parfois à regretter qu'il n'en n'ait pas été
partout ainsi, car alors elle n'eût trompé
PAR M. D'ORTIGUE
121
personne, et le premier désordre, qui
subsiste encore, aurait cessé.
Ce n'est pas faute d'avoir établi la di-
stinction fondamentale entre la musique
spirituelle et la musique temporelle j que
l'écrirain réformateur est tombé dans
les erreurs de doctrine et les contradic-
tions de fait que nous venons de signaler.
Personne , au contraire , comme nous
allons le voir , n'a mieux reconnu , sous
le double rapport historique et théori-
que , les bases tonales de l'une et l'autre
musique (1). Mais, partant du principe,
vrai en lui-même, que les styles, dans
la partie en quelque sorte flottante de
leur sphère particulière , se font des em-
prunts et des échanges mutuels, il est
arrivé , en forçant les conséquences de
ce même principe , jusqu'à vouloir les
confondre en un seul , et à opérer , avec
deux événemens qui, de son propre aveu,
s'excluent l'un l'autre (2) , celte réforme
bien entendue selon lui , ce système hy-
bride dont l'orgue expressif serait la per-
sonnification. Il y a plus : l'écrivain ne
concevant les faits que sous la notion
d'élémens absolus, nécessaires, ayant
en eux-mêmes leur raison d'être, et,
alors même qu'il veut les grouper dans
un ordre synthétique, ne faisant autre
chose que les envisager à l'état de séries
et les enfiler arbitrairement les uns aux
autres suivant une méthode d'empirisme,
loin de les rapporter à une idée domi-
nante et de les faire dépendre d'un point
centrai, il s'ensuit qu'il les juge diver-
(1) <t II me reste à parler d'une audacieuse inno-
« Talion qui opéra tout-à-coup une transformation
<( complète de la tonalité, je veux dire de Vart tout
(t entier. » ( Résumé philosophique de l'Histoire de
la Musique, p. ccxx. ) — (c Par ce seul fait, il
« (C. MonieYerde) créa les dissonances naturelles de
« l'harmonie, une tonalité nouvelle, le genre de
<( musique qu'on appelle chromatique, et, consé-
(( quemment, la modulation. n{lbid,, p. ccxxi.) —
(( Sa Iimineas» pensée conçut aussi la nécessite
« d'un rhylhmt régulier. « {Ibid., p. ccxxt.) — « Il
« venait d'inventer une nouvelle mntique. » (Revue
Musicale , 7= année , p. 14G ). — Voir les citations
suivantes.
(2) « Le résultat immédiat de la prohibition des
« rapports de la note supérieure du premier dcmi-
« ton avec la note inférieure du second , était qu'il
u ne pouvait y avoir de noie sensible réelle dans la
« musique , consé quemment que la tonalité de la
« musique actuelle ne pouvait exister, » ( Résumé,
p. CCXXI. )
! amoD
sèment selon l'aspect sous lequel ils se
présentent à ses yeux. Ainsi , selon qu'il
se place au point de vue de la musique
sacrée ou profane , il considère l'autre
comme la subordonnée de la première.
Prend-il pour base la musique d'église?
il envisage la musique mondaine comme
moins noble, fjioins solennelle, moins con-
i-enable (1). Son imagination s'arrôte-t elle
sur celle-ci? celle-là lui apparaît comme
devant subir les transformations de la
musique dramatique (2) , comme ayant
un but moins noble^ moins éleué (3), com-
me dépourvue d' accent j d'expression, de
sensibilitéj de couleur. Puis , confondant
tout , brouillant fout, la musique large,
calme, noble de l'église, il l'appelle un «rf
mécanique J et , au lieu de se montrer au
moins conséquent en nommant art moral
la musique pourvue d'expression et de
sensibilité , il démontre qu'elle est aussi
une science matérielle (4). Voilà la raison
de celte ambiguïté de langage, de cette
versatilité d'opinions que l'on ne peut
s'empêcher de déplorer dans cet écrivain.
Savoir laquelle des deux musiques est
l'objet de sa prédilection, est chose facile
à deviner. Avec celle rare sensibilité dont
le professeur est si heureusement doué,
il lui serait mal aisé de dissimuler son
faible pour la musique expressive. Mais
enfin il tient aussi à la musique large ,
solennelle, imposante du templej et com-
me un homme qui est à la fois maitre de
chapelle et directeur d'un conservatoire
doit se montrer très conciliateur, des
deux il n'en veut faire qu'une. Cependant
il faut se donner le plaisir de voir un
auteur se débattre contre l'impossibilité
de son système et finir par succomber à
la peine , en abandonnant un des deux
élémens dont ce système devait se com-
poser. Hélas, oui ! désespérant de mettre
en harmonie La musique du siècle avec
(1) Voiries citations de la page 118 et 110.
(2) Revue Musicale , tom. vi, p. 130. '
(")) « Dès que les musiciens comprirent qu'il y
« avait quelque chose de plus élevé dans l'art que
« ces calculs de notes souvent pénibles , etc. u {Ré-
sumé, p. ccxv.) — « Tous ces hommes comprenaient
« la possibilité de diriger l'art vers un plut noble
u but, en le faisant servir au développement det
« moHvemens passionnes de l'dtne. » {Ibid., page
CCXTIII.)
(4) Reme Mmicale , 7« année , p. 446.
1^2
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.
le style consacré de l'église , il se résigne
à sacrifier ce dernier. Relisons encore :
« Bien des critiques seront faites des in-
« novations qui seront tentées en ce
« genre : on dira que c'est perdre un
K Style consacré, etc. (1), »
Ainsi , voilà qui est clair! plus d'har-
/fionicj plus de fusion , plus d'accord ,
plus de conciliation possible. La réforme
hien entendue cessera d'être une méta-
morpliose, une transformation ; ce sera
une révolution , et une révolution néces-
saire; le style consacré sera a?iéanti (2) ;
la musique instrumentale , théâtrale ,
accentuée , expressive , terrestre , disso-
lue, toute musique qui sert au dévelop-
pement des mouvemens passionnés de
l'âme, fera irruption dans le temple qui
ne sera plus un sanctuaire avec ses fidèles,
mais qui deviendra une salle d'opéra avec
son public et l'orgue pour orchestre.
C'est alors qu'on pourra battre des mains
et se glorifier d'avoir satisfait au vœu
de Grétryf
Et ne prenez pas ces paroles pour une
de ces exagérations imaginées à plaisir ,
au moyen desquelles on se ménage un fa-
cile triomphe sur un adversaire. L'au-
teur, dans un autre endroit, nedépasse-
t-ilpas toutes ces conséquences en nous
disant que Vexpressionvive et passionnée
de la musique d'un peuple, est l'indice,
non d'une révolution dans l'art, baga-
(1) Voir le resle de la citation dans la précédente
leçon, ci-dessus, page 42.
(2) « Monleyerde venait à'anéanlir l'existence des
« tons du chant ccclésiaj'lique dans la musique uion-
« daine. » [Résumé, p. ccxxui.) — Ailleurs, et
comme s'il eut voulu corriger d'avance ce que ces
paroles ont de dur, M. Fétis nous dit « qu'il (Mon-
« teverde) n'avait pas gdlé cette ancienne musi(iue,
« mais qu'il en avait inventé une nouvelle. » [Revue
Musicale, 1' année, p. liG.) Ce qui est, en effet,
beaucoup plus consolant , car on peut dire : — Mon-
tevcrde n'a pas rjdté rancienne musique , seule-
ment il l'a oaéunlie. — Ou bien : Mouteverdo a
ane'an/t l'ancienne musique, il est vraij mais il ne
l'a pas gdlëe. — Lequel préfére-t-on ?
telle! mais d'une révolution dans les
mœurs et dans l'ordre politique? lise» et
jugez :
a Platon, ainsi que les philosophes les
« plus célèbres de la Chine , considérait
« la simplicité des mœurs et le calme
« des passions comme le fondement le
«f plus solide du maintien et de la cons-
« titution et de la tranquillité d'un
« royaume ou d'une république : orj il est
« de certains systèmes dans la musique
« qui ont un caractère calme et religieux
« et qui donnent naissance a des mélo-
« dies douces et dépouillées de passion j
« comme il en est qui ont pour résultat
ti nécessaire l'expression vive etpassion-
« née A l'audition de la musique d'un
« peuple, il est donc facile de juger de
a: son état moral , de ses passions ^ de ses
« DISPOSITIONS A UN ÉTAT TRANQUILLE OU
« RÉVOLUTIONNAIRE, et eufiu de LA PURETÉ
a DE SES MOEURS OU DE SES PENCHANS A
<r LA MOLLKSSE. QuOI QU'ON FASSE , ON «K
» DONNERA JAMAIS UN CARACTÈRE VÉRITA-
«r ELEMENT RELIGIEUX A LA MUSIQUE SANS
a LA TONALITÉ AUSTÈRE ET «ANS L'HARMO-
« MIE CONSONNANTE DU PLAIN-CHANT J il
« n'y aura d'expression passionnée et
« dramatique possible qu'avec unetona-
or lité susceptible de beaucoup de jnodu-
« lations y comme celle de la musique
« moderne L' inspection de la musique
« d' un peuple peut donc donner une idée
« assezjuste deson état moral ^et Platon et
M les philosophes n'ont pas été à cet égard
<â dans une erreur aussi grande qu'on
c pourrait le croire (1). ■
^'ous pensons que de semblables paro-
les n'ont pas besoin de commentaires.
Pourquoi un homme ne dil-il parfois
d'aussi vraies , d'aussi excellentes choses
que pour 6e réfuter et se condamner lui-
même V
Joseph d'Ortigue.
(1) Réiumi Philotophiqu« <*» l'Bùtoire île la Mit-
aiqu», p. un.
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE.
n AJ att
123
REYUE.
DE LA PEINTURE CHRÉTIEINNE EN ITALIE.
De la Poésie Chrélienne dans ses principes , dans sa
matière et dans ses formes; par A. F. Rio. —
Forme de l'art : Peinture (l).
L'ouvrage que M. Rio a publié il y a
un an , a été déjà jugé dans ce re-
cueil (2), quant à son ensemble et à son
esprit général, d'une manière assez com-
plète et assez remarquable pour nous
dispenser de l'envisager de nouveau sous
ce point de vue. Mais nous croyons ren-
dre service à nos lecteurs en leur faisant
connaître plus en détail et dans un ordre
méthodique les objets traités dans ce
livre, les idées principales qui y sont ex-
posées , les découvertes précieuses que
les hommes sérieux et religieux peuvent
y faire. En donnant ainsi un aperçu des
richesses renfermées dans ce volume,
nous croyons rendre un véritable service
à ceux d'entre nos lecteurs qui ne l'ont
pas lu, et nous espérons ne pas déplaire
à ceux qui le connaissent déjà, en les ai-
dant à classer et à coordonner dans leur
mémoire les notions nouvelles et impor-
tantes qu'ils ont dû y puiser.
Amis passionnés de l'art chrétien, et
ayant suivi, quoique de très loin, M. Rio
dans la route qu'il a si glorieusement
ouverte , c'est pour nous un droit et un
devoir de ne rien négliger pour que le
public catholique puisse apprécier toute
l'importance de l'œuvre dont M. Rio a
doté notre littérature historique et re-
ligieuse.
(1) Paris, chez Debécouri, rue des Sainls-Fèrei,
n° 69, 18Ô6. 1 voL in-8', prix 7 fr. «0 c.
(2) Voyez le n" de juin H5ô6 , t. i , p. Si6.
Il appartient à V Université Catholique
de publier des analyses détaillées d'ou-
vrages utiles à l'histoire de l'influence
catholique sur le monde : et nous ne
craindrons pas, pour remplir cette mis-
sion si essentiellement conforme à l'es-
prit de ce recueil, de dépasser les bornes
habituellement imposées à la revue d'un
ouvrage nouveau, dans la plupart de nos
publications périodiques. On ne nous
saura peut-être pas mauvais gré d'un
mode d'examen qui se rapproche ainsi
de celui employé depuis tant d'années et
avec tant de succès par les puissantes et
célèbres Revues de l'Angleterre et de l'Al-
lemagne.
Nous n'hésiterons pas à dire que le li-
vre de M. Rio est un de ceux qui peuvent
avoir le plus besoin d'être ainsi révélés et
annoncés au public, car il est de ceux
dont on pourrait dire avec vérité au pre-
mier abord, qu'on ne sait d'où il vient ni
où il va. Il serait très difficile de se
faire une idée juste de son contenu d'a-
près le litre que nous avons donné plus
haut. Ce titre s'applique h un vaste en-
semble de travaux, où l'auteur emi)rasse
la partie la plus séduisante et la plus fé-
conde du domaine de la pensée chré-
tienne et dont ce volume n'est qu'un
fragment; mais M. Rio a eu le tort très
grave de ne pas nous montrer comment
le fragment se rattachait à l'ensem-
ble. Aucun préambule , aucune conclu-
iiow ne nous apprend pourquoi dans un
livre qui annonce devoir traiter de ta
pocsie chrétienne , la première page du
texte commence ainsi : de la peinture
124
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
chrétienne d'abord dans les catacom-
bes, etc. On ne sait ce que veulent dire
ces mots : Forme del'Art, qui font partie
du titre,- et ces autres : Seconde Partie,
tandis qu'on cherche en vain de quoi il
peut être question dans la première , et
si elle existe ou non, achèvent de jeter la
confusion dans l'esprit du lecteur. Il est
vrai que sur la couverture brochée du vo-
lume, on lit ; Del'Art Chrétien; et celte ad-
dition met sur la voie de la pensée fonda,
mentale de l'auteur, savoir: queTart est
idenlique avec la poésie, surtout dans l'or-
drereligieuxj qu'il n'est autre chose qu'une
des formes de la poésie, et qu'on ne sau-
rait isoler Thisloire, l'étude, l'intelli-
gence de l'un et de l'autre. C'est là une
vérité incontestable à nos yeux : mais
l'auteur n'aurait pas dû oublier que cette
identité de la poésie et de l'art n'a ja-
mais été proclamée en France et qu'elle
n'est rien moins que constatée , ni même
soupçonnée par l'immense majorité des
lecteurs français. Il était donc néces-
saire de bien établir préalablement ce
point de départ.
M. Rio, ne pouvant ou ne voulant pas
nous présenter en ce moment cette base
fondamentale de ses travaux , aurait dû
se borner à prendre pour titre les pre-
miers mots de son premier chapitre : De
la Peinture Chrétienne ; et en y ajoutant
ceux-ci : en Italie, il aurait donné à cha-
cun une notion claire et complète du
beau volume que nous allons passer en
revue, heureux de pouvoir , grâce à lui ,
donner à nos lecteurs une esquisse histo-
rique des produits de cette admirable
branche de l'art chrétien dans le temps où
elle a été la plus féconde et la plus bril-
lante.
11 est donc sous-entendu que pour
M. Rio, la peinture, comme tous les au-
tres arts, n'est qu'une des formes de la
poésie ; or, comme la poésie religieuse est
nécessairement la poésie la plus haute,
sinon la seule, il s'en suit que la peinture
religieuse occupe nécessairement aussi
le premier rang dans le développement
de la peinture. Cette primauté est d'ail-
leurs suflisammenl dcnionlrée par le fait
en Italie : c'est ce qui explique pourquoi
l'étude de cet art louche de si près à la
religion.
Cela posé nous commencerons par éta-
blir quels sont les principaux mérites de
M. Rio dans cet ouvrage. Et d'abord nous
placerons au premier rang le catholi-
cisme du livre et de son auteur. Et qu'on
nous entende bien, c'est d'un bon et so-
lide catholicisme que nous voulons par-
ler, non pas de ce vague sentiment reli-
gieux qui est à la mode aujourd'hui, qui
consent à ne rien nier pourvu qu'il ne
soit pas obligé de rien admettre comme
incontestable. M. Rio n'est pas de cette
trempe-là : à chaque page de son livre on
voit que c'est un homme qui n'a ni honte
ni peur de croire tout ce qu'il a trouvé
dans le catéchisme , l'Evangile, et la tra-
dition de l'Eglise : et il en résulte pour le
lecteur un sentimentde bien-être qui vaut
presque mieux que l'enthousiasme , et
comme une sorte de soulagement ineffable
qui repose et qui exalle en même temps. On
voit encore qu'il pratique ce qu'il croit :
on voit qu'il a prié au pied de ces autels
dont il décrit la parure avec tant de
poésie, que les trésors de l'art chrétien
n'ont pas élé pour lui des toiles mortes,
débris plus ou moins curieux de la my-
thologie chrétienne , mais bien des sym-
boles plus ou moins parfaits de l'éter-
nelle vérité. En un mot M. Rio est
franchement et avant tout catholique :
plus on le lit et plus on reconnaît en lui
un frère , un homme à côté de qui on se-
rait aise d'élever sa prière à Dieu, un
homme que tout catholique pourrait
accoster avec confiance soit dans une
église , soit dans une galerie , soit dans
une académie, et lui prendre la main,
et lui donner son cœur, sans craindre
de se tromper, et de trouver le froid
sourire de l'incrédulité ou la vanité satis-
faite du pédant sous le voile d'un en-
thousiasme factice.
C'est là ce qui place M. Rio bien au
dessus de Rumohr, et de tous les Alle-
mands qui ont pu rivaliser avec lui par
la science et le sentiment de l'art, mais
qui sont restés bien en deçà pour la foi, à
l'exception du seul Frédéric Schlegel.
Ce doit être quelque chose de bien dé-
concertant , ce nous semble , pour vous,
Messieurs les critiques, qui , dans vos ju-
gcmcns souverains sur l'art ancien et
moderne , posez d'abord en principe
que le catholicisme est définitivement
mort, qu'il est aujourd'hui dénué de
PAR M. DE MONTALEMBERT.
12&
toute sève créatrice, et qu'aucun ctre
doué de raison, et à plus forte raison, de
science, ne peut y trouver la règle ac-
tuelle et positive de ses jugemens et de
ses idées? Daignerez-vous seulement vous
retourner dans votre marche triomphale
du salon de 1837 au salon de 1838, pour
écouter la voix grave et éloquente d'un
homme qui aurait cependant quelque
droit à votre attention? Car ici il ne s'a-
git pas d'un peintre obscur , atteint et
convaincu de faire des pastiches du
moyen âge , selon le terme inventé pour
flétrir aux yeux des fins connaisseurs
toute tentative de régénération; c'est un
savant professeur de l'Université, qui
après avoir commencé à vivre sur les
champs de bataille et avoir gagné à
quinze ans la croix d'honneur, a ensei-
gné long-temps l'histoire avec éclat; et
puis tout à coup, à la fleur de l'âge, s'est
senti saisi d'un tel amour pour l'art pu-
rement chrétien, qu'il a l'enoncé à toute
autre occupation pour l'étudier et pour
en révéler les doux mystères et les saintes
traditions. Un esprit aussi rétrograde
vous étonne peut-être: mais, s'il plaît à
Dieu, vous en verrez bien d'autres.
A côté de ce mérite suprême de la foi
complète et courageuse, vient se placer
chez M. Rio celui d'une science appro-
fondie et complètement originale. Son
livre est en quelque sorte un répertoire
de découvertes en fait d'art , qu'il y a eu
autant de mérite à faire que de courage
à publier, tant elles froissent la routine
des jugemens ordinaires et tant elles sont
éloignées de la voie battue depuis trois
siècles que le paganisme a envahi tous
les domaines de l'intelligence. Mais c'est
encore à la foi chrétienne que M. Rio
doit sa vraie science; c'est elle qui lui a
donné la lumière , qui lui a procuré le
point de vue aussi neuf que satisfaisant
où il place ses lecteurs. Ce point de vue,
nous nous îiâlons de le dire, ne résulte
d'aucune théorie arbitraire ni indivi-
duelle: il n'y a peut-être pas dans son
livre une seule page de théorie propre-
ment dite , et nous l'en félicitons haute-
ment; il n'est parti que d'une seiije don-
née toute simple et toute chrétienne,
c'est que toutes les œuvres de l'homme
racheté par Dieu, doivent concourir à la
gloire de son Sauveur et au salut de son
âme. Or comme cette loi suprême, si
étrangère à tous les docteurs de l'art de-
puis la renaissance , a heureusement
dominé le génie des peintres italiens pen-
dant deux ou trois siècles, il a été facile
à M. Rio de rassembler assez de faits po*
sitifs , assez de détails biographiques,
assez de jugemens de visu sur des œuvres
capitales, pour dresser un inventaire des
riches produits du génie chrétien pen-
dant la période que ce volume embrasse.
C'est de cet inventaire même que ressort
une théorie, ou plutôt une série de con-
séquences toutes naturelles , que chacun
peut et doit en déduire , et dont l'auteur
a laissé souventla déductionà la sagacité
du lecteur. Nous les résumerons toutes
en une seule , savoir : que la peinture
chrétienne est la plus belle de toutes, et
qu'elle répudie tout ce qui , soit dans
l'expression, soit dans l'inspiration, tient
de près ou de loin au matérialisme, ou,
en d'autres termes, au cultede la nature,
qui règne dans l'art depuis les Médicis.
C'est donc un immense service rendu
par M. Rio, aux chrétiens d'abord, et
ensuite à tous ceux qui s'occupent con-
sciencieusement de l'art , que d'apporter
un livre défaits, un livre d'érudition et
d'observations personnelles, au milieu de
ce déluge de prétendus critiques , dont
les jugemens téméraires et les stériles
théories inondent tous les feuilletons de
nos jours , et finit par déborder jusque
dans les journaux religieux ou soi-disant
tels.
Un service presque aussi grand et
plus facile à apprécier, c'est d'avoir en-
lin donné aux voyageurs en Italie un
manuel qui puisse leur ouvrir les yeux
sur les beautés de l'ordre le plus élevé
et justement le plus méconnu , que leur
présentera le pays qu'ils parcourent.
Pour nous , à qui il a fallu trois voyages
et trois séjours prolongés eu Italie ,
pour nous dépêtrer complètement du
bourbier matérialiste où l'on est lancé
tout d'abord par l'effort combiné et una-
nime de tous les livrets, de tous les
guides, de tous les itinéraires, en un mot
de tous ceux qui ont écrit sur l'Italie,
en français, en anglais ou en italien, en
prose ou en vers, depuis les effusions lyri-
ques de lord Byron jusqu'au fameux
guide économique et culinaire de ma*
126
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
* dame Starke ; pour nous, qui en sommes
;çnfin bien sortis. S'^ce à Dieu et à
-M. Rio. nous nous hâtons de lui adresser
nos actions de grâces, en même îemps
que nous le recommandons à tous nos
compagnons d'infortune passés ou fu-
turs. Nous leur dirons que, s'il y a eu en
Allemagne quelques symptômes de ré-
génération sous ce rapport , la France a
été privée jusqu'à présent, non seule-
ment d'un ouvrage savant et fondamental
comme celui-ci, mais même du plus pe-
tit essai, de la plus insignifiante mono-
graphie, rédigée dans un esprit de justice
et d'affection pour l'art catholique. Il a
paru dernièrement un ouvrage très esti-
mable en cinq gros volumes, intitulé
V Indicateur Italien,^diV M. Valéry : c'est
certainement ce qu'il y a de plus complet
jusqu'à présent sur l'Italie, et on y trouve
beaucoup de faits et de recherches très
curieuses ; mais que pensera l'amateur
de l'art chrétien lorsqu'il verra dès les
premières pages, que la cathédrale de
Milan n'est qu'un énorme colifichet, qu'on
lui recommandera le Saint-Jérôme de
Prévitale à Bergame, comme très élégant'
Sans parler des innombrables péchés
d'omission envers des chefs-d'œuvre les
plus suaves. Et ce sera bien pire si l'in-
fortuné remonte plus haut et se trouve
pris à la gorge par les Dupaty, les Co-
chin, les Lalande. Mais
Non ragionam dilor....
Laissons le dix-huitième siècle pour-
rir en paix. Répétons seulement que le
livre de M. Puo est le meilleur guide
pour l'étude de la peinture en Italie.
Bienheureux ceux qui n'auront pas eu
d'autre guide que lui , qui prendront ce
'livre pour premier Cicérone: nous n'a-
vons pas eu ce bonheur : mais nous sa-
'vons par rexpéricnce d'autrui le bien
qui en résulte, et nous avons vu la faci-
lité et la rapidité avec laquelle des voya-
geurs encore purs de tout contact avec
l'esthélique routinière, ont été conduits
à l'étude et à la connaissance du vrai
par ce livre qui , .selon leur propre ex-
pression , versait des flots de poésie dans
'leur âme.
Il eût été à désirer que M. l\io eut songé
à adjoindre à. toule celle poésie un index
topographique qui en eût facilité Pu-
sage au voyageur , à mesure qu'il par-
court les lieux qui renferment les trésors
décrits par Pécrivain. Mais comme nous
Pavons déjà vu pour son titre, M. Rio ne
songe pas toujours à se rendre accessible
au vulgaire. L'index n'existe pas. Chactm
peut s'en faire un (1) ■ et, tel qu'il est, le
meilleur conseil que nous puissions don-
ner à ceux de nos lecteurs qui feront ou
referont le voyage d'Italie, c'est d'em-
porter avec eux ce volume. C'est dans
l'espoir d'obtenir pour ces pages l'hon-
neur d'être adjointes , à titre de supplé-
ment , à ce précieux vade mecum , que
nous relèverons avec quelque détail cer-
taines omissions de M. Piio , et que nous
combattrons ses opinions sur certains
peintres ou certains tableaux , mais tou-
jours dans l'intérêt exclusif de la même
cause et en parlant des mêmes principes,
ne différant de lui que pour leur appli-
cation.
Après ce préambule, qui n'est pas trop
long pour l'importance de Pouvrage, nous
allons passer à l'analyse des divers cha-
pitres , en avertissant d'abord nos lec-
teurs que toutes les idées et tous les faits
que nous citerons sont tirés de l'ouvrage
même . à moins de mention contraire.
Dans le premier chapitre , nous assis-
tons tout d'abord au magnifique specta-
cle de la peinture chrétienne , venant au
monde dans le berceau sanglant des ca-
tacombes, et contrastant autant par sa
direction intime que par ses manifesta-
tions extérieures avec les dégoûtantes or-
gies de Part sous les Césars persécuteurs.
Un bon résumé des sujets représentés
dans les catacombes fait ressortir la su-
blime abnégation de soi , avec laquelle
les artistes martyrs évitaient toute com-
mémoration même indirecte de leurs sup-
plices. Puis, avec l'affranchissement de
l'Eglise par Constantin , viennent ces
grandes mosaïques romaines , que Ghir-
landajo appelait à si juste litre la vraie
peinture pour L'éternité. Mais la vitalité
(l) Au nionicnt ou nous relisons ces lignes, nous
apprenons (juo Al. Guénebuull , )lt''jù si bunorable-
nie.iil connu par des travaux il'urehùologie chréliunnu
dans les Annaks de phitusophie Chrélicnne , vient
lie lermineruiie table à la fois alpliabclique et ana-
lytique Uc l'ouvrage tic M. Uio.
PAR M. DE MONTALEMBERT.
127
de l'école, justement qualifiée par M. Rio
de rom anochrc tienne , fut menacée dès
lors par une controverse très curieuse
entre les Pères les plus illustres de l'E-
glise latine et quelques Pères de l'^Eglise
grecque , appuyés avec fureur par les
moines de Tordre de Saint-Basile. Ceux-
ci soutenaient que Jésus-Christ avait été
le plus laid des enfans des hommes , tan-
disque leurs adversaires disaient, comme
plus tard saint Bernard , que la merveil-
leuse beauté du Christ surpassait celle
des anges , et faisait l'admiration de ces
êtres célestes. On sait assez que l'Occi-
dent tout entier se rangea du côté de ses
Pèi-es. Mais en vérité , lorsque nous avons
lu ce passage du livre de M. Rio , nous
nous sommes rappelé les horribles tra-
vestissemens des principaux faits de la
vie de Noire Seigneur, qui, non contens
de s'étaler périodiquement sur les murs
du Louvre , viennent souiller à demeure
les parois de nos églises , dignes pen-
dans, du reste, de la musique d'opéra
qu'on y entend ; nous nous sommes rap-
pelé ces éditions de luxe des livres les
plus sacrés, ovi les traits de notre divin
Maître, de la Yierge mère , des apôtres ,
de Madeleine , etc. , sont livrés aux mô-
mes imaginations et aux mêmes burins
qui se sont fait un nom en illustrant
(c'est le terme consacré), les saletés de
Yoltaire et de Lafontaine j nous nous
sommes rappelé enfin le débordement
de vulgarité , de niaiserie , d'inconve-
nance, qui caractérise tout ce qu'on ap-
pelle aujourd'hui des sujets religieux ,
et que le clergé a la bonté d'admettre
comme tels 5 et puis nous nous sommes
demandé si par hasard la doctrine byzan-
tine n'avait pas été ressuscitée de nos
jours, et si tous les coryphées de nos
écoles modernes ne s'étaient pas donné le
mot secrètement pour représenter Notre
Seigneur et tous les personnages reli-
gieux comme Its plus laids des enfans
des hommes. Oiioi qu'il en soit, il est cer-
tain que les fanatiques byzantins du qua-
trième et du cinquième siècle , s'ils re-
naissaient au dix-neuvième , ne pour-
raient qu'être flattés de voir une pratique
aussi conforme ù leur théorie.
M. Rio se livre aux considérations les
plus sages sur la nature dégradante des
doctrines byzîintines qui préludiiient clè$
lors au schisme de Pholius, et dont l'au-
tocratie moscovite est au sein de notre
société moderne le dernier résultat: elles
exercèrent long - temps la plus funeste
influence en Italie : heureusement le siège
infaillible et immortel de Pierre réagit
constamment contre elles. Ne pouvant
introniser le laid dans l'art religieux,
Byzance et ses empereurs devinrent ico-
noclastes pour anéantir dès le berceau
cet art sublime. De là cette guerre admi-
rable , que M. Rio compare justement
aux croisades , qui unit toute l'Italie ,
sauf Naples, pour la défense du pape et
des saintes images , et que Gibbon a ju-
gée avec sa mauvaise foi ordinaire. Ce-
pendant , l'école romano-chrétienne de-
vait mourir, à ce que croit l'auteur, et il
fixe l'époque de cette extinction com-
plète aux douzième et treizième siècles.
Nous protestons de toute notre âme con-
tre cette assertion ; car, à notre avis, les
mosaïques de Sainte - Marie in Transte-
vere et de Sainte- Marie -Majeure, qui
datent précisément de ces deux siècles ,
sont les plus belles de Rome. Mais nous
admettons volontiers que cette école, à
laquelle nous attachons du reste moins
d'importance que l'auteur et quelques
autres écrivains modernes, a été avanta-
geusement remplacée par l'école germa'
no- chrétienne , née avec Charlemagne, et
dont il nous reste des monumens nom-
breux dans les miniatures des manus-
crits, et plus tard, dans les vitraux (I). Il
importe d'établir, comme l'a fait M. Rio,
que rien dans cette école ne sent, comme
on s'en va le répétant tous les jours, l'i-
mitation servile de ce qui s'était fait à
Byzance et en Italie. Le clergé ne cessa
jamais de dirigei- cet art dont il avait été
le père , et de lui donner cette fécondité
que le catholicisme communique à tout
ce qu'il enfante (2). Aussi l'originalité
des écoles de France, de Belgique, de
Cologne, du dixième au treizième siècle,
est un fait qui ressortira chaque jour da-
(1) Nous rappelions à nos lecteurs le traité déjik
très rare «le lapeïwfwre sur terre, de Leviel, pcnr
lequel M. GuéuébauU a fait une (able de [vmlièrct
qui en facilite consiilérablement Pusuive»
(2) On ne saurait lire sans émotion cette admira-
ble déliuitiondu concile d'Airas en <'iO.>, où il est dit
ctuc la peiniure est le livre liQi igtwtam JH» ne tUH-f
rumt pat in lir» (i'au<r«;«
128
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE ,
vantage de l'étude approfondie de leurs
produits. M. Eio énumère avec soin les
traits distinctifs du genre occidental et
du genre byzantin : il suit les différentes
phases de l'existence languissante de ce-
lui-ci en Italie, et relève les déplorables
conséquences de son influence sur l'école
napolitaine, qui n'a jamais pu se relever
de ce honteux vasselage^ mais nous lui de-
mandons grâce pour le bon vieux Giunta
de Pise , qu'il regarde comme le dernier
représentant de l'art byzantin , et que
nous voudrions délivrer de cette flétris-
sure , en considération du beau portrait
de saint François qu'on voit de lui à la
sacristie d^Assise , et encore de ce cru-
cifix peint par lui , qui stigmatisa sainte
Catherine de Sienne, et que l'on conserve
encore dans la maison paternelle de cette
grande sainte à la Contracta deWoca , à
Sienne.
Le chapitre II est consacré à Vécole
siennoise. Quoiqu'à peu près passée sous
silence par Vasari, les recherches posté-
rieures, surtout celles de Rumohr, ont
bien établi que Sienne, qui s'honorait du
titre de Cité de la Vierge , a été le ber-
ceau de la peinture chrétienne d'Italie,
au treizième siècle. On y voit encore quel-
ques ouvrages de ces premiers maîtres si
purs et si dévols , signés de leur nom ,
avec l'addition d'une prière ou d'une éja-
culation pieuse. Tels sont : Guido, dont
la grande Madone, à Saint-Dominique,
est le premier tableau à date certaine
(1221), de l'Italie; Duccio , vanté par
Ghiberti 3 Ambrogio , qui fit la grande
fresque allégorique d'une des salles du
palais public, que M. Rio déclare n'avoir
pas comprise, mais où l'on pourrait, ce
nous semble, clairement reconnaître les
principales vertus chrétiennes, avec les
symboles universellement admis dans la
peinture et la sculpture chrétienne de
cette époque, belle idée assurément pour
une salle de justice. ll[ne reconnaît qu'un
seul tableau authentique de Pietro, frère
d'Ambrogio : il a oublié la jolie Madone,
voisine de l'hospice délia Scala, que nous
citons à cause de sa louchante et simple
inscription : Opus Laurcnlii Pétri piclo-
ris; fecit ob suam devolionein. Ces deux
frères se sont immortalisés par leur gran-
de fresque du Gampo Santo de Pise, rcpré-
sentanl les divers épisodes do la vie dçs
Pères du Désert , chef-d'œuvre de grâce
et de simplicité naïve. M. Rio relève avec
raison toute la poésie de ce sujet : il nous
donne ensuite un récit charmant de la
légende de saint Rainier, qui forme un
des ornemens de ce même Campo Santo, ,.
et qui a été peint par ce Simon Memmi ■
que Pétrarque mettait sur la même ligne
que Giotto. Nous regrettons de ne pas
trouver quelques détails sur les magni-
fiques fresques du même Simon Memmi,
à la chapelle des Espagnols, à Florence ;
cette admirable représentation de l'E-
glise triomphante et militante, avec tout
le fécond symbolisme de l'époque • ce
Jésus descendant aux limbes, et écrasant
le démon vaincu sous la porte brisée des
enfers, et tant d'autres sujets traités avec
une supériorité réelle , méritaient une
attention spéciale de la pai't de l'auteur,
qui n'aurait pas dû se borner à nous ren-
voyer à Vasari , dont il nous a recom-
mandé, et à si juste titre, de nous défier. .
Mais quelque chose de bien plus grave
que cette omission , c'est l'injustice avec
laquelle M. Rio donne congé à toute l'é-
cole siennoise , après avoir cité ces trois
ou quatre noms , en déclarant qu'après
eux sa fécondité ne fut que purement nu- .
mérique jusqu'au quinzième siècle. Nous ,
verrons que M. Rio n'est pas moins in-
juste pour les grands peintres siennois
du quinzième ; et en attendant , nous
réclamons de toutes nos forces en faveur
de plusieurs peintres que des séjours,
malheureusement trop courts, à Sienne,
nous ont permis cependant de connaître;
et , en premier lieu , nous citerons Man-
nodi Simone , auteur dès 1287 , à ce
qu'on dit, de la fresque de la chapelle du
palais public, qui représente Notre-Dame
entourée d'anges et de saints, assise sur
un trône et sous un vaste baldaquin porté
par les saints protecteurs de Sienne, tan-
dis que deux anges agenouillés devant
elle lui présentent des corbeilles de ileurs:
nous connaissons peu de produclionsplus
grandioses et plus catholiques. Puis ce
Sano di Pietro , dont on voit une admi-
rable Incoronazione (1) , à la chancelle-
(1") C'est la tiésignalion italienne du couronnement
de la tainle Vicrrje dans le ciel , sujet favori des
peintreg cli»çUeu» de tous le» teyip» cl de tous le»
PAR M. DE MONTALEMBERT.
129
rie du palais public , datée de 1345 ; et
enfin cet André Vanni , que son goût
pour la peinture n'empêcha pas d'être
capitaine du peuple et ambassadeur au-
près du pape , à qui sainte Catherine de
Sienne adressa une lettre sur l'art de bien
gouverner , et qui en revanche nous a
laissé d'elleun portrait authentique et dé-
licieux, au capellone de l'église Saint-
Dominique. On voit aussi de lui à l'aca-
démie les quatre Trionfi de Pétrarque ,
assez ingénieusement reproduits. Nous
n'hésitons donc pas à dire, et nos obser-
vations ultérieures viendront à l'appui
de ce jugement , que dans la prochaine
édition de son livre , M. Rio doit refaire
toute la partie de l'école siennoise , sous
peine d'être confondu , quant à ce , avec
cette masse banale de voyageurs dont les
yeux et le cœur restent toujours fermés
aux productions du véritable art chrétien.
Le chapitre III nous introduit à l'é-
tude de l'école primitive de Florence,
née un demi siècle après celle de Sienne.
M. Rio fait bonne justice de la réputa-
tion exagérée de Cimabuë , qui a passé
long-temps pour le régénérateur de l'art,
et que les feuilletonistes éclectiques de
nos jours se résignent quelquefois à citer
comme un grand génie. C'est à Giotto
qu'appartient bien plus justement le titre
de régénérateur; ce fut lui qui brisa dé-
finitivement les types byzantins. M. Rio
le démontre par des observations d'une
rare sagacité, et réfute les absurdes re-
proches que Rumohr a adressés à ce grand
peintre. Il passe en revue ses principaux
ouvrages et les traits de son caractère
qui nous ont été conservés. On s'éton-
nera seulement de ce qu'il regarde la ré-
volution opérée par Giotto dans la pein-
ture, comme contemporaine de celle par
laquelle l'architecture moderne s'affran-
chissait du joug classique. Quand même
l'architecture ogivale daterait de l'épo-
que de Giotto, ce qui n'est pas , M. Rio
ne saurait être du nombre de ceux qui
regardent les cathédrales de Spire et de
Mayencc, le dôme et le baptistère de Pise,
Saint-Marc de Venise, et tant d'autres
monumens du dixième au douzième siè-
cle , comme émanant de l'architecture
classique : cela ressemblerait trop à ce
savant de la renaissance, qui prétendait
avoir découvert que la cathédrale de Mi-
ÏOJIJJ IV. — ^'' 20. JU37.
lan avait été bâtie d'après les règ-les tra-
cées par Yitruve. Nous déplorons aussi
la brièveté excessive avec laquelle notre
auteur passe sur les grandes fresques de
la chapelle de l'Arena à Padoue, qui sont,
selon nous , l'œuvre capitale de Giotto ,
et où se trouvent douze sujets de la vie
de Notre-Dame jusqu'à son mariage,
vingt -quatre sujets de la vie de Notre
Seigneur, dont plusieurs de la plus haute
beauté , surtout la résurrection de La-
zare et la déposition de Croix , un ma-
gnifique Jugement dernier, le plus an-
cien que nous connaissions , et enfin les
figures des Fertus eides Vices en grisaille,
qui surpassent tout le reste. Son Espé-
rance et sa Charité n'ont de rivales que
les figures analogues de laporte du baptis-
tère de Florence par André de Pise. Le
symbolisme si remarquable de ces figures
avait frappé l'attention de notre savant
d'Hancarville, à une époque où Giotto
était encore regardé comme un barbare ;
elles viennentdefournir à un écrivain de
Padoue, le comte Selvatico, le sujet d'un
opuscule très intéressant (1). Comme ces
fresques forment l'ensemble le plus vaste,
le plus complet et le plus ancien de celte
époque, nous croyons qu'elles exigeaient
plus d'attention de la part de M. Rio.
Pour le plus grand avantage des voya-
geurs, nous dirons encore que les belles
fresques de Giotto , représentant les sa-
cremens d'Ordre et de Mariage , que l'on
admire encore à Naples, se voient à Vln-
coronata, petite église presque souter-
raine, près le Châti'au neuf, et non pas,
comme dit M. Rio, à Sainte-Claire, celles
qui ornaient cette dernière église ayant
été blanchies à la chaux par les hommes
éclairés du dernier siècle. A l'occasion
du célèbre tableau signé par Giotto , à
Sanla-Croce de Florence, M. Rio signale
la présence d'anges jouant de divers in-
striimens de musique ; heureuse innc-
vationquia fourni de touttempsauxpein-
[\.)SuUa capeUina degli ScrovegnincW Arer.i di
Padova, e su i freschi di Giotto in cssa dipinli :
osscria-Joni di Pitlro Estensc Selvatico ; Padova
1«5G. Nous recommandons ccl ouvrajje à nos lec-
teurs, comme le seul que nous ayons encore ren-
contré en Italie, où l'art du moyen ilge soit assez
bien apprécié, maljjré les inconséquence» bizarres
qu'on y rencontre mêlées aux jugciucns les i)lu^
sains.
130
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE ,
1res vraiment chrétiens des épisodes déli-
cieux dans leurs plus beaux tableaux (1).
Du reste, les sujets traités avec le plus
de prédileclion par ce peintre furent ,
selon M. Rio, la Crucifixion et la vie de
saint François. Nous ne savons pourquoi
il dit que dans cette glorieuse vie , il y a
ii'ès peu d'actions extcrieures , très peu
d'épisodes dramatiques ( pag. 69). Nous
n'en connaissons pas au contraire où il
s'en trouve plus, témoins les grandes
fresques de l'église supérieure d'Assise ,
que notre auteur traite bien légèrement.
La révolution opérée par Giotto trouva
à Florence une adhésion unanime • mais
elle eut h combattre quelques i-especta-
bles résistances , comme celle du vieux
Margaritone , qui avait envoyé un cruci-
fix de sa façon à ce Farinata (dont le
Dante trace un portrait si imposant) ,
pour le récompenser d'avoir sauvé ra
patrie 5 puis à Rome, celle d'un élève
même de Giotto , Cavallini , auteur du
crucifix miraculeux qui parla à sainte
Brigitte (2).
R^ien de plus faux que Passer! i>n des
classiques qui prétendent que la pein-
ture a été stationnaire pendant le demi-
siècle qui suivit la mort de Giotto, c'est-
à-dire jusqu'au moment où le natina-
lisme envahit l'art avec Masaccio. M. Rio
détruit de fond en comble cette erreur
par son éloquente énumération des œv.-
vres principales des successeurj immé-
diats de Giotto, énumération habile-
ment parsemée de détails charman: sur
leur vie et leur piété. Nous voyons passer
successivement TaddeoGaddi, digne fil-
leul et disciple de Giotto, qui avait pris
saint Jérôme pour sujet de prédilection.
Gioltino, bien supérieur encore à Giotto,
(1) M. Guénebault attribue ceUe innovation à
André Tafi , qui vivait vers 1255, el remarque
avec raison (lue l'ori{;ine de cette idée se trouve
dans le passaj;!; de saint Augustin , où il énumére
les jouissances du Paradis : « Quœ canlica! (pue
<( organa ! (juic cantilcna; ihi sine fine dccantan-
« tur! Sonanl ihi sempcr mclliflua liymnorurn
A oPîjana , suavissima angclorum melodia , etc. »
JUanuulc , c. vi , n" 2.
(2) C'est la tradition , répétée par M. Rio , maii
assez peu d'accord avec les faits ; puis(|iie ce crucifix
do sainte lJri(;itle que l'on montre l'iirure à Saint-
Vaul horg des murs, cl qui a édiaiipé au dernier
incendie , est gcaipté en bois , cl non pus peint.
selon nous , quoique son nom semble in-
diquer un diminutif du talent de celui-ci.
Agnolo Gadtli, fils de Taddeo, auteur de
la légende de la ceinture de Notre-Dame,
peinte à fresque dans la cathédrale de
Rato, et que M. Rio nous raconte avec
une entraînante sympathie ; enfin le
grand Orgagna , qui a mérité d'être ap-
pelé le Michel-Ange de son siècle , à cause
de sa suprématie simultanée dans la
peinture, la sculpture et l'architecture,
maij avec cette différence qu'il a tou-
jours été aussi chrétien dans ses œuvres
que Michel-Ange a été païen, et qu'il a
ouvert dans l'art une ère de pure el pieuse
beauté, tandis que Michel-Ange en ou-
vrit une d'exagération anatomique et de
décadence morale. Son Triomphe de la
Mort au Campo-Santo de Pise, et son
Paradis à Sainte-Marie Novella, comp-
tèrent toujours parmi les chefs-d'œuvre
de la peinture chrétienne, et se distin-
guent surtout par une intensité d'ex-
pression ^ comme dit fort heureusement
M. Rio. que nul n'avait encore atteinte à
un si haut point. Ce chapitre se termine
par tin rcsuuié des progrès faits par la
peinture jusqu'alors, et des principaux
traits qui caractérisent Cftli! période.
L'éloignement pour toutes les traditions
grecques (li s'est de plus en plus enra-
ciné. Les sujeis mystiques sont exclusi-
vement cultivés, le goût pour les sujets
dramatiques ne s'étant pas encore an-
noncé, selon M. Rio; et cependant nous
ne savons trop ce qu'il peut y avoir de
plus dramatique, dans le meilleur sens
du mot, que les différentes époques de
la vie de Notre-Seigneur, de Notre-Dame
et le jugemf^nt dernier, répétés si fré-
qut'iumeni par les peintres de cette
époque. L'histoire de saint François est
aussi exploitée avec un amour tout par-
(1) M. Uio cite comme preuve remarquable de
cette antipathie , que jamais les Pères de l'Eglise
grecque n'ont été mêlés aux Pères de l'Eglise latine,
qui faisaient presque de droit partie de toutes les gran-
des fresques. Pres(iue toutes nos recherches ont coH-
firiné la vérité de celle observation; nous n'avons vu
qu'un seul exeirple de cette union, mais' en assez
bon lieu pour mériter d'être noté. C'est à la chapelle
Saint-LaurcMl du Vatican , où le bienheureux An-
gélique a représenté saint Alhannse et saint Jean
Chrysostônie, comme pcndans do «ajul Léon «t df
Hiol Grégoirc-lv-Grand.
PAR M. DE MOKTALEMBERT.
131
ticulier ; cela a été le privilège perpétuel
de ce grand saint : mais nous ne pouvons
admettre avec l'auteur que la préférence
donnée à cette histoire sur celle de saint
Dominique tienne à la différence ori-
ginelle de leurs deux institutions. Quand
on voit les délicieuses peintures que le
dominicain Fra Angelico de Fiesole a
consacrées au père de son ordre à Cor-
lone, et sur le gradino de son couron-
nement de la Vierge au Louvre , on peut
bien admettre que la vie de saint Domi-
nique prêlait autant que celle de saint
François aux inspirations de la peinture
chrétienne j et d'ailleurs, comment se
fait-il que l'ordre des Frères Prêcheurs
ait produit tant de grands artistes, et du
premier rang , tels que Fra Angelico et
Fra Bartolomnieo, tandis que le nombre
de ceux sortis des Frères mineurs est
infiniment moindre. Nous avouons que
nous sommes jaloux de la moindre
parcelle de la gloii'e de saint Domi-
nique, surtout depuis que nous l'avons
entendu traiter de profond scélérat par
un célèbre député, membre de l'Acadé-
mie Française.
Dès celte époque primitive, l'art qui
avait son foyer à Florence, rayonnait au
loin ; de toutes les parties de l'Italie une
foule d'artistes venaient étudier à Flo-
rence ; une touchante confraternité s'éta-
blit entre eux: elle avait pour base l'es-
prit exclusivement chrétien de leurs tra-
vaux. « Psous autres peintres , disait Buf-
« falmacco, élève de Giotto, nous ne
« nous occupons d'autres choses que de
« faire des saints et des saintes sur les
•t murs et les autels , afin que, par ce
« moyen, les hommes, au grand dépit
« des démons, soient plus portés à la
« vertu et à la piété » (p. iJ8). Aussi dans
la première académie de peinture dont
l'histoire fasse mention , la confrérie de
Saint-Luc fondée en 1350, les membres
s'assemblaient, non pour se communi-
quer leurs découvertes ou délibérer
sur l'adoption de nouvelles méthodes,
mais tout simplement pour ciianler les
louanges de Dieu et lui rendre des ac-
tions de grâces (p. 89).
L'âme sincèreuient et logiquement
catholique se repose avec délices sur
cette époque si belle et si pure, où rien
ne vient ternir réclat de la jeune parure
dont la religion vêtissait le monde, oix
tout Ci qui ornait et charmait la vie de
l'homme lui rappelait le ciel. M. Rio a
compris la beauté et l'unité de cette
époque dans la partie qui a été l'objet de
ses études : si nous avions un reproche à
lui faire, ce serait de n'avoir pas asseï
insisté sur cette période de son ouvrage
de nous avoir privés de bien des détails
précieux, d'avoir omis quelques peintres
dignes d'être appréciés par lui , tels que
Gherardo Starnina (1), beaucoup trop
sévèrement jugé dans un chapitre sub-
séquent (p. 107), et Nicolas di Pietro (2)-
mais peut-être ces défauts seront-ils jus-
tement des qualités aux yeux d'autres
Dîoins ardens et moins exclusifs que nous
dans notre amour pour l'art purement
catholique tel qu'il était avant le mé-
lange de tout autre élément inférieur.
Dans tous b s cas, M. Rio a la gloire in-
contestable d'avoir mieux jugé et mieux
loué celte glorieuse richesse de notre
foi , qu'aucun autre écrivain français , et
C'est une gloire dont il lui sera chaque
jour tenu plus de compte.
Dès la seconde période de l'école flo-
rentine , que les chapitres IV et V nous
exposent, l'unité a cessé. La résurreclion.
du paganisme y qui équivalait à celle du
matérialisme, voilà, comme M. Rio le
reconnaît, le germe de cette décadence
qui se développe lentement et à l'ombre,
pendant que la peinture marchera à sa
perfection. On en trouve des symptômes
manifestes chez Paolo Uccello (mort en
142.3), qui ne voyait dans la peintura
d'autre beauté que la perspective, et à
qui les Médicis Ih-ent peindre des ani-
maux dans leurs palais; première mar-
que delà protection accordée parcelle
famille à l'art, et digne symbole de ce
funeste patronage. Un autre peintre
nommé Dello, alla peindre des sujets
mythologiques pour le roi d'Espagne.
La peinture devenant peu à peu tribu-
taire du pédantisme classique et du luxe
(1) M. Rio paraît avoir oublié qu'il peignit les
qualro i: vangélistes de la voùtc do la ciiapelle lalti-
rale du Iranscpl méridional de Santa-Croce.
(2) Auteur des admirables fresques de la l'assiou du
N.-S. au couvent de San-Francesco à Pise. Jamais
Sic Madeleine n'a été représentée avec plus de génie
chrétien. Co chef-d'œuvre a élô grayé au (rail par lo
««T. liUiiuio.
lââ
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
des banquiers, un nouvel élément de
décadence , celui du naturalisme , s'y
introduit par l'usage profane de multi-
plier les portraits dans les tableaux de
piété , en donnant les traits d'un pro-
tecteur ou d'un ami vivant aux person-
nages les plus sacrés ; usage bien diffé-
rent de l'humble et chrétienne inspira-
tion qui faisait représenter le peintre
ou le donateur d'un tableau aux genoux
de la madone , ou confondu parmi les
îjergers ou la suite des rois qui venaient
offrir leurs hommages à l'Enfant Jésus.
Les progrès du paganisme et du natura-
lisme déterminèrent bientôt une scission
dans l'école florentine; elle se décom-
pose en trois tendances bien distinctes,
selon M. Rio (et cette distinction est fon-
damentale pour la suite de son ou-
ouvrage), 1° celle des peintres restés
fidèles aux habitudes gioltesques, tels
que Lorenzo Bicci et Chelini; 2^ celle
des peintres qui réagirent contre les in-
novateurs profanes , par le perfectionne-
ment de l'élément mystique -, et 3° ceux
qui cultivèrent surtout la forme et la fi-
rent progresser, mais aux dépens de l'es-
prit chrétien des œuvres primitives. Ghi-
berli est à la tête de ces derniers; ses bas-
reliefs de la porte du Baptistère font épo-
que dans l'histoire de la peinture aussi
bien que dans celle de la sculpture ; car
il eut pour collaborateurs plusieurs des
peintres les plus célèbres de son époque.
jSous croyons que M. Pvio est en contra-
diction avec lui-même lorsqu'il regrette
que toute l'école florentine n'ait pas
puisé ses inspirations dans ces fameux
bas-reliefs ; on y voit, ce nous semble,
ce beau génie marcher graduellement
vers le matérialisme ; ils ont pour voi-
sins ceux d'André de rise, qui assuré-
ment répondent bien mieux à l'idéal
chrétien. Masolino fut le plus habile de»
collaborateurs de Ghiberti; il commença
la célèbre chapelle rfe/C<ar/'/«i7ie. Mais nous
aimerions mieuxle juger et le ranger dans
la catégorie des peintres restés purs, d'a-
près le charmant tableau de lui à l'Aca-
démie. IVlasaccio , qui acheva la chapelle
del Carminc , et excr(;a par celte œuvre
une si grande influence sur son époque,
alla à Rome pour s'y inspirer des souve-
nirs classiques; mais en y arrivant il
était encore bien coropléleincnt pur el
chrétien , s'il faut en juger par sa magni-
fique histoire de sainte Catherine , peinte
à fresque dans l'église de Saint-Clément,
et que M, Rio juge avec une sévérité qui
nous a vivement blessé ; car s'il est vrai
que ces fresques ont été cruellement re-
touchées , il en reste encore les contours
si fins et si gracieux , et surtout l'esprit
général de la composition , digne des
plus beaux monumens de l'art chrétien.
Chaquetête mériteune étude spéciale (1).
Mais Rome gâta ce jeune talent. De re-
tour à Florence , il fit cette chapelle del
Carminé, où le naturalisme triomphe
complètement, où il n'y a plus même
vestige de la simplicité et de la profon-
deur primitives, ce qui explique parfai-
tement l'enthousiasme qu'elle a excité
chez Yasari et ses copistes classiques.
Les fresques del Carminé devinrent
aussitôt un centre d'inspirations pour
une foule de peintres. Le moine Fe-
lippo Lippi , dont la vie romanesque
et déréglée est connue , devint le plus
ardent imitateur de Masaccio : le pre-
mier il osa représenter sa maîtresse, la
trop célèbre Lucrezia Luti , avec les at-
tributs de la Reine des Anges. Ce seul
trail peut faire juger des progrès que le
mal avait faits. Cependant il faut avouer
que ce Lippi a laissé quelques œuvres
dignes d'un meilleur auteur , et M. Rio
reconnaît en lui le premier paysagiste de
l'école florentine. Cet impudique eut
pour disciple l'assassin André del Cas-
tagno, plus célèbre par ses crimes'(2) que
par ses œuvres , fort habile dans la pers-
pective, les raccourcis et les portraits,
et qui fut à son tour le maître d'un
nommé Pesello , lequel n'avait point
d'égal pour la représentation des oi-
seaux , des quadrupèdes et des insectes.
L'école hollandaise , si chère aux maté-
rialistes des derniers siècles, et la pein-
ture mesquine, qu'on appelle de ge/^re^
étaient déjà en germe chez cet homme.
Mais bientôt Rome offrit aux artistes
florentins un théâtre plus vaste et plus
glorieux qu'aucun autre. Les grands
(i) On peut en juger d'après les belles grûTurei
au Irait publiées k Rome par Labruzzi , on 44 plan-
ches.
(2) 11 assassina Anlotiio le vénitien, qui lui «TOit
appris Iv «ccrcl ilcla pointure à l'iiuilc.
murs de la chapelle Sixtine leur furent
livrés par Sixte IV. On y voit les œuvres
de trois peintres qui, quoique sortis de
l'école naturaliste de Ghiberti, surent
lutier contre les principes de déchéance
qu'ils devaient y puiser : d'abord Cosimo
Roselli, moins pur au Vatican quedans sa
belle fresque de S. Ambrogio à Florence:
puis Botticelli , dont le groupe des filles
de Jethro, au dessus du trône papal , est
un des chefs-d'œuvre de poésie pastorale,
et que M. Rioauraildùplacerdans l'école
mystique, ne fût-ce qu'à cause de cette
seule mais exquise Madone écrivant le
Magnificat , qu'on voit aux JJffizi à Flo-
rence^ enfin Domenico Ghirlandajo com-
mença dignement par sa Vocation de
saint Pierre , les chefs-d'œuvre dont il
devait plus tard orner sa patrie. iNous
sommes loin d'admettre toutefois avec
M. Rio que ses grandes fresques de Santa-
Maria INovella soient le plus magnifique
ouvrage de ce genre que possède Flo-
rence. Nous n'hésitons pas à leur préfé-
rer non seulement la chapelle Riccardi
de Benozzo Gozzoli , mais encore les
fresques d'Orgagna dans la même église^
cette différence d'opinion donnera aux
lecteurs compétens la juste mesure de la
distance qui nous sépare de M. Rio. En
revanche nous adhérons de tout noire
cœur aux éloges qu'il décerne à VHis-
toire de saint François , qu'on voit à
Santa-Trinita, et à l'admirable tahleau
de V Adoration des Mages ^ qui fait l'or-
nement de l'hospice des Enfaus-Trouvés.
Quoique le type de ses vierges soit défec-
tueux et trop bourgeois , il est vrai que
Ghirlandajo a surpassé tous les autres
peintres de son époque en dehors de
l'école mystique. Avant d'en venir à
celle-ci, M. Pvio juge avec une juste ri-
gueur Felippino Lippi,fils du moine, qui
chercha à racheter la honte de sa nais-
sance par la moralité de sa vie , mais qui
ne s'éleva jamais très haut dans l'arl;
puis Antoine Pollajuolo , qui eut la tristo
gloire d'introduire dans la peinture l'élé-
ment des études anatomiques, et qui s'en
servit le premier pour profaner ce noble
sujet du martyre de saint Sébastien , qui
l'a été tant de fois depuis. Son chef-
d'œuvre représente un combat entre
dix gladiateurs tout nus. Il préparait
ainsi les voies à Michel-Ange, qui ne
PAR M. DE MOTsTALÊMBERT. 133
trouva rien de mieux que de présenter
les saints et même les saintes dans un état
de nudité complète, dans ce fameux Juge-
ment dernier, dont M. Sigalon ne nous a
donné réceaament qu'une copie trop
exacte.
Avant d'aborder l'école mystique ,
M. Rio résume, à la fin du cinquième
cliapitre , les progrès vers le bien et le
mal que la peinture avait faits à l'époque
où nous sommes arrivés (1490). L'appli-
cation des lois de la perspective , la
meilleure combinaison de la lumière et
des ombres , le charme et la fraîcheur
des paysages , en un mot tout le beau
côté du naturalisme, ne saurait compeu'
ser la diminution proportionnelle du
goût et de l'intelligence des inspirations
vraiment saintes. Certains sujets tradi-
tionnels et mystiques, tels que le Cou^
ronflement de la Sainte Fierge^ incom-
patibles avec le nouveau développement,
tombèrent malgré leur immense popu-
larité en désuétude , et finirent par dis-
paraître du répertoire de l'art (1). Le
naturalisme ne pouvait profiter qu'au
genre historique j aussi les livres de
l'Ancien Testament furent exploités plus
volontiers que l'Evangile , et bientôt
l'histoire de Grèce et de Rome le fut pré-
férablemenl à l'histoire sainte. « Les ins-
pirations païennes venaient à l'art de
deux côtés à la fois, des ruines majes-
tueuses de l'antique Rome , et de la cour
des Médicis. Le paganisme des Médicis
(l) C'est là une des mille observations si exactes
et si fécondes qui se trouveut dans le livre de M. Rio.
En effet, pour peu qu'on repasse dans sa mémoirB
les différentes écoles do peinture , on s'aperçoit que
ce sujet vraiment céleste n'a été fréquemment traité
que dans les temps toul-à-fait clirétiens , et qu'il a
été presque entièrement abandonné depuis trois siè-
cles. En France , où il n'y a jamais eu de peintura
chrétienne, si ce n'est dans les vitraux et les minia-
tures des missels , où la peinture proprement dit*
n'est arrivée que pour participer aux débauches ds
la cour de François I"', le couronnement de la sainte
Vierge est un sujet à peu près inconnu: mais nous
espérons que le public français en aura une idée sa-
tisfaisante , lorsque M. Curmer aura publié le Livre
d'église pour lequel nous avons eu le bonheur d'ob-
tenir des dessins d'Overbeck , au premier rang des-
quels figurera Marie assise sur le trône de son Fils
et la tète penchée sur son épaule. Ce couronnement
de N.-I>. rappelle, avec un charme tout nouveau, le»
plui vi«ilUs nio»>iqu«g de co sujet ù Rome.
134
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE ,
était né de la corruption des mœurs au-
tant que des progrès de l'érudition....
Que demandait Laurent de Médicis aux
premiers artistes de Florence , quand il
Toulait exercer à leur égard ce patro-
nage si éclairé dont il est fait tant de
hruit dans l'histoire! APollajuolo, il
demandait les douze travaux d'Hercule;
à Ghirlandajo , l'histoire si édifiante des
malheurs de Vulcain: à Luca Sigoorelli,
des dieux et des déesses, avec tous les
charmes de la nudité • et par compensa-
tion, une chaste Pallas à Bolticelli, qui,
malgré la pureté naturelle de son ima-
gination , fut en outre obligé de peindre
une Vénus pour Côme de Médicis , et de
répéter plusieurs fois le môme sujet avec
des variantes suggérées par son savant
protecteur » (p. 154). En résumé , si la
peinture avait fait depuis Masaccio, des
progrès rapides en développemens ex-
ternes, elle avait cessé d'être , pour un
grand nombre d'artistes, une des formes
de la poésie chréiienne.
Pour nous consoler de cette décadence
graduelle dans l'école naturaliste, M.
Piio consacre ses chapitres VI et VII , à
nous montrer les développemens de
l'école mystique. C'est assurément la
partie la plus intéressante et la plus
originale de son ouvrage : il est le pre-
mier et le seul qui ait jusqu'à présent
bien nettement distingué les élémens da
cette école, et bien hautement proclamé
sa gloire. Il commence très sagement
par établir que l'intelligence de celte
école n'est plus de la compétence de ce
qu'on appelle vulgairement les connais-
seurs; qu'elle exige, avant tout, une
sympathie forte et profonde pour les
pensées religieuses des artistes; que c'est
dans la vie des saints bien plus encore
que dans celle des peintres qu'il faut
chercher la preuve des rapports intimes
entre la religion et l'art. Il cite à l'appui
de cette assertion des traits touchans de
la vie de saint Bernardin , de la h.
Ilumiliane, et un souvenir charmant de
ses excursions dans les lagunes de
Venise. Il est clair que, pour le catholi-
que, l'école qui a le mieux compris cette
relation entre la foi cl l'art doit occu-
per la plus haute place dans la hiérarchie
catholique, même quand la combinaison
cle l'idée avec la forme n'a pas lieu d'une
manière précisément conforme aux loi»
de l'optique ou de la géométrie. Au
XIV« siècle , tous les peintres suivaient
plus ou moins celte voie : au XV«,
comme nous l'avons vu, le naturalisme
envahit Florence ; et pour retrouver les
peintres qui cherchaient plus haut leurs
inspirations, et les grouper ensemble,
M. Rio parcourt les petites villes de 1*
Toscane , celles de l'Ombrie, et les cloî-
tres, véritables sanctuaires de la péni-
tencecbrétienne. Il reconnaît que Sienne,
envers qui nous l'avons trouvé si injuste,
est restée bien plus lidèle que Florence
aux vieilles traditions. 11 parle de
Taddeo Bartolo, auteur de l'histoire de
Marie, à la chapelle du Palais-Public ;
nous eussions désiré plus de détails sur
cette œuvre, et surtout sur le comparti-
ment où l'on voit Notre-Seigneur venant
retirer sa mère de son tombeau, sujet
traité d'une manière unique par ce grand
peintre; c'était un artiste essentiellement
original et profond , comme le démontre
la curieuse manière dont il a représenté
chacune des phrases du Credo, sur les
stalles de cette mêaie chapelle. jNous
excepterons du dédain avec lequel M.
Rio traite ses travaux hors de Sienne, la
délicieuse Madone allaitant son enfant^
à l'Annunziata de Padoue. Notre auteur
regrette de n'avoir rien retrouvé de ce
qu'il fit à Pérouse, à cause de l'influence
incontestable qu'il exerça sur l'école
ombrienne, dont cette ville fut le chef-
lieu ; la belle descente du Saint-Esprit,
qu'on voit à Sanl-Agostino de Perouse,
ne serait-elle pas de lui?
Mais les miniatures des manuscrits et
livres de chœurs furent sui tout le refuge
du spiritualisme dans l'art. Au sein des
cloîtres la miniature conserve toute sa
pureté primitive, tout en brisant complè-
tement ses entraves byzantines. Deux or-
dres monastiques, les Dominicains et
les Camaldules , cultivèrent cette bran-
che de l'art avec le plus grand succès :
les moines du Mont-Cassin les suivirent
de près. M. Rio passe en revue les ma-
gjiiliques produits de ces écoles que l'on
voit ifucore è Sienne . à Ferrare , au Va-
tican , à la bibliothèque laurenlienne.
Tous ces moines peintres furent les
précurseurs de celui que nous n'hésite-
rons pas à nommer le plus grand des
peintres chrétiens , comme il en fut le
plus saint , le bienheureux frère Jean de
Fiesole, survomxné Angelico, à cause de
son angélique piété, et que l'on nomme
encore aujourd'hui à Florence, comme
par excellence , il Beato. Cet incompai a-
ble artiste, qui commence à peine à
être connu <lc nom en France^ bien
que nous possédions un de ses chefs-
d'œuvre (1) , a trioaiphé môme des pré-
jugés et des répugnances classiques de
Vasari, et trouve dans M. llio un digne
tt éloquent panégyriste. C'était lui qui
se mrttait en prières chaque jour avant
de commencer à peindre , car ii ns tra-
vaillait que pour exprimer h Dieu sa
foi , son espérance et son amour ; c'était
lui qui pleurait à chaudes larmes cha-
que fois qu'il avait à peindre une cru-
cifixion, tant il souffrait avec le Sauveur
mort pour le racheter. Tout catholique
doit éprouver un ineffable bonheur en
contemplant ces œuvres merveilleuses oxi
Dieu a permis que la perfection de l'ex-
pression vint répondre à 1 » saintelé de
l'intention , et qui sont , on peut le dire
hardiment , le nec plus ultra de i'art
chrétien. Ce qui le prouvera mieux que
tout, c'est le sentiment de piété, de
componction qui vous saisit tout d'abord
à la vue d'un dCj tableaux du Beato;
c'est ia religion , avec toute sa force ,
qui vous parle sous le voil« de la plus,
pure beauté. On nous pardonnera peut-
être do citer à cette occasion, les lignes
suivantes que nous avons surprises darsa
les effusions rapides d une âme jeune et
pieuse qui se trouvait pour la première
fois devant la déposition de Croix que
IVl.Rio recommande spécialement. «Oii! «
écrivait-elle j « quelle sur^bo.'idance d'a-
« mour de Dieu , d'immense et ardente
« contrition devait avoir ce cher Fra
« Angelico le jour où il a peint cela!
« comme il jaira médité et pleuré ce
« jour-là , dans le foiiii di; sa petite cel-
« iule , sur le . souffrances âe, notre divin
« Maître ! chaque caup de ; inceau , ch.i-
« quq trait qui en sortait , semblent au
M tant de regrets et d'amour, pioven^nl
« liu fond de son Ame. Quelle «'mouvùnto
(1) Le couronnement de Marie et la tie de saint
Dominique : o" 1006 de la (;aleiie du LouTri, grav*
•n 1817 par les soios d« M. (It 6cl)i«gel.
PAR M. DE MONTALEMBERT. 135
« prédication que la vue d'un pareil ta-
8 bleau !.... O délicieux chef-d'œuvre!
a quel bonheur, quelle véritable grôce
a que de pouvoir contempler dans celte
a merveilleuse représentation de la pas-
a sion de; Notie-Seigneur , le cœur tout
tt entier ti ardent et si contrit du saint,
« qui exhalait ainsi lessentimensdedou-
« leur et d'amour dont son âme était inon-
« dée, pendant les longues heures qu'il
« paisait dans le calme de sa solitude en
« la piésence de Dieu. Donnez-moi, Sei-
a gneur , quelque part à celte componc-
« tion immense ; qu'en contemplant ces
a œuvres, mon cœur soit si profondé-
« ment initié par ce séraphique religieux
« dans la voie de vos douleurs , que je
« songe sans cesse à y prendre part , à
« entrer dans cette voie de la croix avec
« l'entraînement de l'amour , toutes les
« fois qu'il vous plaira de m'envoyer
V quelques peines. Je devrais peut-être
« borner ma demande à la soumission,
« mais c'est trop peu. Oh! oui , l'entraî-
« neaK nt de l'amour, c'est là ce que je
« soubaite , ce que j'ose vous supplier de
« ru'accorder , après avoir vu toutes ces
« œuvres de votre peintre. D'autres y
a voient simplement des œuvres d'art ;
a moi , j'y aurai puisé, je le sens, d'inef-
« fables consolations, de profonds ensei-
« gnemen". »
JNous ne pensons pas que la vue d'au-
cun des chefs-d'œuvre de l'école classi-
que, ni môme des prétendus tableaux de
piéic doU on tapisse nos églises, inspire
jamais de pareils sentimens.
]\I. Rio indique avec assez d'exactitude
les principaux travaux du Beato. Il a
omiï toutefois le beau jugement dernier,
de la galerie Fesch , acheté par le car-
dinal chez un boulanger pourune somme
minime ; et surtout les grandioses fres-
ques de la chapelle de Sainl-Brice , i
Oivicto, qui représentent aussi le juge-
ment dernier , mais sur une échelle plu»
grande qu'aucune des autres productions
de Fra Angelico- sa mort ne lui laissa pas
le temps de finir son œuvre que Signo-
lelli a malheureusement terminée ; mais
ou y voit de lui le célèbre et sublime
Chœur des prophètes , et le Christ fou-
droyant les nu-chans y bien autrement
divin que le Christ forcené de Michel-
Ange , qui a voulu l'iniiler. JNous «joule-
136
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
rons aussi, comme un trait précieux
pour les amis de celle grande renom-
mée catholique , que deux madones de
Rome, célèbres par leurs miracles, lui
sont attribuées : l'une à Sainte-Cécile ,
et l'aulre à Sainte-Marie-Madeleine.
Nous avouons que nous eussions désiré
que M. Rio se fût un peu plus étendu
sur les œuvres de ce peintre, qu'il eût
donné à ses lecteurs une idée du plan et
de l'ensemble de ces compositions sans
rivales. A son défaut nous essayerons de
le faire pour un tableau qui est indiqué
dans une note de M. Rio (p. 190) , le
jugement dernier qui se trouve à i'Aca-
démie des Beaux-Arts de Florence. Nous
ferons d'abord remarquer qu'un pareil
sujet suffit seul pour constituer la diffi-
culté la plus grande que Ton puisse avoir
à surmonter. Comment répondre en effet
d'une manière satisfaisante h l'idée que
tout chrétien se fait d'une scène qui
surpasse en grandeur et en majesté,
comme en variété et en immensité, toute
autre scène remarquable ^ et qui ren-
ferme la consommation et le résumé de
toute la religion? La moindre tentative
exige nécessairement et à la fois l'imagina-
tion la plus pure, la foi la plus sincère et le
talent le plus accompli. Tout y est sur-
nature! ; ce n'est qu'en transfigurant^
pour ainsi dire, les signes et les formes
que la nature fournit à l'artiste, qu'il
peut espérer d'atteindre son but ; aussi
peut-on affirmer que les peintres dès
écoles mysliqups ou exclusivement ca-
tholiques, peuvent ieuls traiter ce sujet,
etqueseulsilsyont réussi. Fra.\ngelico a
surpassé tous les autres et s'est surpassé
Ini-mème dans le tableau dont nous
allons tracer une trop sèche esquisse.
Qu'on se figure donc une planche de
quelques pieds carrés; au milieu delà
partie supérieure , Notre-Seigneur est
assis dans sa gloire; ses deux bras sont
étendus; sa main droite portant l'em-
preinte rayonnante de la plaie du cruci-
fiement, est ouverte du côté des élus,
qu'il semble convirr à entrer dans son
royaume; sa gauche est également éten-
due du côté des damnés, mais elle est
fermée; ils n'en voient que le revers; ca
geste seul dit tout : il est d'une simplicité
sublime. Le Seigneur est au centre d'une
nuée de séraphins disposés en forme
d'amande (forme consacrée à cause de là
Trinité , dont ce fruit était le symbole);
ces séraphins sont rouges pour exprimer
l'ardeur de l'amour qui les consume ;
autour d'eux sont rangés en ellipses con-
centriques toute la hiérarchie céleste , en
adoration , chaque ordre avec son sym-
bole , les archanges avec des pallium ,
les puissances avec des casques et des
lauces , etc.; chacune de ces petites
figures est en soi une charmante minia-
ture. Aux pieds du Christ un ange dresse la
croix triomphante , et deux autres son-
nent encore des longues trompettes qui
ont éveillé le genre humain. A sa droite,
Marie , vêtue d'une longue robe blanche
semée d'étoiles, doublée de vert (couleur
de l'espérance) , les mains timidement
croisées sur sa poitrine , lève vers son
fils un délicieux regard d'amour et de
prière pour les pauvres mortels; à sa
gauche, saint Jean-Baptiste présente au
Juge suprême l'agneau symboliquecomme
pour l'apaiser ; derrière la reine desi
anges et le plus grand des saints , sur la
même ligne sont assis en deux rangées,
sur leurs Irônes, les patriarches, les
apôtres et les principaux saints ; Joseph
à côté de Marie , et comme protégé par
elle ; Pierre avec la clef d'or du paradis
et la clef d'argent du purgatoire, Paul
av ec son épée , Moïse , David avec sa
lyre, François d'Assise avec ses stygma-
tes lumineux; Etienne, la figure toute
empreinte de la joie du martyre, et
bien d'autres. De légers nuages blancs
voilent leurs pieds; de longs rayons
de feu resplendissent de tous côtés
autour d'eux; car ils sont déjà au
sein de la gloire céleste. Rien ne sau-
rait égaler l'expression de toutes ces
têtes, ce mélange ineffable de béatitude
calme et sereine avec le saint respect
dont les frappe l'éclat de la justice di'
vine. Jj'imagination la plus exigeante
reste satisfaite et même dépassée ; il
semble, comme s'écrie Vasari lui-même,
que les âmes bienheureuses ne peuvent
pas être autrement dans le ciel. La partie
inférieure du tableau répond parfaite-
ment à la moitié d'en haut; le centre est
occupé par une longue avenue de tombes
ouvertes et vides, dont la perspective se
termine par le grand tombeau de Jésus-
Christ, le seul fermé parce qu'il n'a rien
à rendre. Le jugement vient d'être pro-
noncé : chacun connaît son sort. A gau-
che les damnés de toute classe, parmi
lesquels le Bienheureux (quoique né dans
un siècle de fanatisme et d'oppression),
n'a pas craint de placer des rois , des
cardinaux et beaucoup de moines, sont
entraînés par une foule de démons vers
Tenfer, qui occupe l'extrémité du ta-
bleau, et où l'on voit les sept péchés
capitaux punis dans sept cercles diffé-
rens,etau fond le grand Lucifer, du Dante,
dévorant un pécheur dans chacune de
ses trois gueules, A droite sont les élus,
et c'est ici où l'on peut voir jusqu'à quel
point le génie chrétien triomphe des
difficullés, et comment une inconcevable
variété peut seconcilieravecla pluscom-
plète unitéj tous ont la tête levée vers 1g
ciel, tous regardent leur Sauveur en le
remerciant, en l'adoranlj et nul ne res-
semble à son voisin. Au premier rang on
voit un pape, dont le visage calme et
sublime semble exprimer surtout la joie
du repos après ses durs travaux ; derrière
lui un empereur, type du chevalier chré-
tien, puis un roi et à côté du roi un
pauvre pèlerin, qui a cheminé jusqu'au
ciel; une jeune princesse, toute écla-
tante de pureté et de foi ; beaucoup
de religieuses , d'évêques, de laïcs, de
moines d'une beauté ravissante, mais
chez qui l'on voit bien que la beauté
physique n'est que le rayonnement ex-
térieur de la beauté morale. Mais voici
les anges gardiens qui viennent chercher
les élus sur lesquels ils ont veillé pen-
dant le temps d'épreuve : chaque ange
s'agenouille à côté de son élu, et im-
prime sur ses lèvres un baiser fraternel 3
puis il le conduit au ciel à travers une
prairie émaillée de fleurs, où les anges
et les hommes sauvés dansent ensemble ,•
caillantes cliorosque ducentes in occuv-
sum régis; les uns et les autres sont
couronnés de roses blanches et rou-
ges; dans la seule expression de leurs
mains qu'ils se tendent l'un à l'autre,
il y a un trésor de poésie. La ronde
finie, ils s'envolent deux à deux vers
la Jérusalem céleste. On aperçoit dans
le lointain ses murs resplendi' sans; son
portail enlr'ouvert laisse échapper un
torrent de rayons dorés au milieu des-
quels va se perdre un couple heureux,
PAR M. DE MONTALEMBERT. 13^
peut-être un ange et son élu, peut être
deux âmes qui se sont aimées et sauvées
ensemble :
Suso aile poste rivolando iguali.
Plug. c. yiii.
Qu'on ajoute à celte esquissa le pres-
tige d'un coloris frais et pur, un
dessin correct sans exagération analo-
mique, des draperies d'une grâce par-
faite , des expressions de visage vraiment
divines, et l'on aura une faible idée de
ce jugement dernier {i). Quand on l'a vu et
compris, on reste bien froid devant
celui de Michel-Ange.
Tel est le maitre que les Italiens mo-
dernes rélèguent parmi les barbares de
ce qu'ils appellent i tenipi hassi, les
temps bas ! C'est au point que l'entrée de
la chapelle Saint-Laurent au Vatican
qu'il a couverte de fresques admirables,
très bien appréciées par M. Rio, est
interdite aux jeunes artistes italiens et
même étrangers , par les ordres de M.
Agricola, peintre lui-même et conserva-
teur du musée pontifical. Dans sa solli-
citude pour les progrès de l'art, ce mon-
sieur ne veut pas que de jeunes talens
soient exposés à se perdre en donnant
dans la voie qu'a suivie le Beato.
Reprenons maintenant , à la suite de M.
Rio , notre marche, et voyons avec lui
quels sont les peintres qui sont restés
fidèles à ces inspirations si bien com-
prises par Fra Angelico.BeiiozzoGozzoli,
son disciple chéri, semble servir de
transition entre lui et l'école ombrienne.
Nous blâmerons IM. Rio du laconisme
avec lequel il s'exprime sur la magnifi-
que cavalcade des rois mages, que Be-
nozzo a peinte à fresque au palais Ric-
cardi; nous le blâmerons surtout d'avoir
comparé ces cavaliers aux bas-reliefs du
Parlhénon : Dieu merci , ils n'ont rien
de commun ; et le grand peintre chrétien
dont chaque coup de pinceau et jusqu'au
(1) Par une disposition liabile, et qui se retrouve
dans le grand tableau de F. Angelico au Louvre, lej
vètemens do toutes les ligures relonihonl de ma-
nière à ce que leurs pieds ne soient jamais visibles :
on ne saurait croire combien Pensemble en devient
plus aérien, plus surnaturel.
Co chef d'œuvre est enfoui dans une petite salle
basse de l'Académie. Il n'a jamais été gravé, ni
inêm« décrit, à ce qu« nouf tacliionj.
139
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
moindre détail exprime cette pensée chré-
tienne qui, comme nous le disions plus
haut, doit transfigurer la nalure, n'a
rien de commun avec la beauté analo-
luique et apprêtée des œuvres du paga-
nisme. En revanche, l'auteur nous donne
une bonne appréciation des œuvres gi-
gantesques de Benozzo, à Campo Santo
de Pise, ainsi qu'à Monte Falco. Il lui
décerne , à juste titre , la palme du
genre patriarclial , le plus diflicile de
tous.
Gentile de Fsbriano, autre élève du
Beato, et le plus ancien des grands
peintres ombriens, sema dans toute
l'Italie des chefs-d'œuvre de peinture
vraiment mystique , et jouit d'une popu-
larité immense.
Pierre Antonio de Foligno, JNicolas de
Foligno, Fiorenzodi Lorenzo (1), autres
peintres ombriens, montrent dans leurs
œuvres l'influence évidente de Taddeo
Barloli , le Siennois , et de Benozzo Goz-
zoli, le Florentin.
La plus pure fleur de l'école de Sienne
et de Florence, avait été peu à peu
transplantée et soigneusement cultivée
sur les montagnes de l'Ombrie , où le
tombeau de saint François d'Assise, re-
gardé au moyen âge coamie ie lieu Icplus
sacré du monde , après Jérusalem , atti-
rait et nourrissait la piété j où Pérouse,
toujours guelfe au milieu des dissen-
sions de l'Italie , avait toujours offert un
asile sûr aux souverains pontifes, trop
souvent exilés de Rome. Aussi , à la fin
du XV« siècle, après la mort du Beato
et de Benozzo, la suprématie de l'art
chrétien est dévolue à l'école ombi ienne
dans la personne de Pérugin , de Pintu-
recchio, et de P>aphaël avant sa chute,
glorieuse Irinité qui n'a jamais été et ne
sera jamais surpassée. M. Rio établit,
d'une manière sati:.faisante , que le Pé-
rugin eut pour maître Fiorenzo di Lo-
renzo, élève ttimi aleur de Bt^nozzo^au
lieu des niituralistcs Hiioniigli ou Picro
délia Francesca : il réfute ensuite vic-
(1) Puisque M. Kio file un (alilcau de celui-ci à
la sacristie de Sun-I'runccsro de Pérouse , nous
somiuet surpris (|u'il u'uil |)oinl parlé de Viltore
Pisanelio, peintre de Vérone, uuteur do la liello
eérie des actions de saint Iteruardin , qu'on voit
dans cette même sacristie. Il a tous les droits
do coinplcr parmi les maîtres de Técolo mystique.
torieusement, d'après Mariotti , les ca-
lomnies atroces dont Yasari a chargé la
mémoire du Pérugin , et qui s'expliquent
par l'antipathie profonde et réciproque
qui régna entre Pérugin et l'école de
Michel-Ange, à laquelle appartint plus
tard Yasari. Celui ci était du reste strvile
courtisan des Médicis, qui ne voulurent
jamaischargerd'aucun travaille Pérugin,
exclusion qui l'honorera toujours aux
yeux de ceux qui apprécient la déplora-
ble influence de ces marchands, si
vantés parles païens des XVF et XYII*
siècles , et par les incrédules du XYIIfe. Il
est certain, comme dit M. Rio , que les
lauréats soldés de la cour des Médicis
ne pouvaient guère sympathiser en dé-
sintéressement avec un peintre qui pei-
gnait à fresque tout l'intérieur d'un ora-
toire pour une omelette {una frittata) (1),
comme l'avait fait le Pérugin, dans sa
ville natale. Ce merveilleux artiste sut
effectuer la conciliation si difficile,
alors surtout, de progrès immenses
dans le coloris et le dessin avec la pureté
et la profondeur des traditions mysti-
ques. Ses divers travaux sont énumérés
et jugés par M. Rio, avec son talent et sa
perspicacité ordinaires; toutefois, nous,
n'adopterons pas sans exception tous ses
jugemens, ni son admiration pour le
tableau du palais Albani, à Rome , et les
têtes de saints à Saint-Pierre de Pérouse,
ni la proscription qu'il prononce impi-
toyablement contre toutes les œuvres du
Pérugin postérieures à l'an 1500. Nous
lui demanderons si l'admirable saint
Sébastien, à genoux sur une marche du
trône de la Madone , et qui lui offre
les flèches dont il a été percé, si ce ta-
bleau qui se trouve à la sacristie de Sanl-
Agostino, et qui est daté de 1510, n'est
pas digne des meilleurs joursdu Pérugin?
Kt la grande fresque de San-Severo,
peinteen 1521, lorsqu'il était octogénaire,
est-ce une œuvre de décadence? Pour
nous , nous croyons qu'il faut une ten-
dre indulgence pour la vieillesse des
peintres chrétiens et môme pour leurs
faiblisses , loisqu'ils sont restes jusqu'au
bout fidèles à la pureté et à la vérité,
et qu'ils n'ont pas, comme Raphaël,
honteusement sacrifié au veau d'or de la
(1) Mariotti , Lellerc Perugine.
PAR M. DE MONTALEMBERT.
139
sensualité et du paganisme. Quoiqu'il en
soit , s'il y a eu décadence chez le Péru-
gin dans ses dernières années , il n'y en
eut aucune dans son école; « elle était ce-
pendant, dit M. Rio , sous le rapport de
la variété des sujets plus pauvre que les
autres écoles contemporaines; on n'y
exploitait ni les turpitudes mythologi-
ques, ni l'étude des bas-reliefs antiques,
ni même les grandes scènes historiques
de l'histoire sainte; on se bornait au dé-
veloppement et au perfectionnement de
certains types, très restreints en nombre,
mais qui réunissaient tout ce que la foi
peut inspirer de poésie et d'exaltation.
La gloire de l'école ombrienne est d'avoir
poursuivi sans relâche le but transcen-
dental de l'art chrétien, sans se laisser
séduire par l'exemple, ni distraire par
les clameurs; il semblerait qu'une béné-
diction spéciale fut attachée aux lieux
particulièrement sanctifiés par saint
François d'Assise , et que le parfum de
sa sainteté préservait les beaux arts de
la corruption, dans le voisinage de la
montagne où tant de peintres pieux
avaient contribué l'un après l'autre à
décorer son tombeau. De là s'étaient
élevées comme un encens suave vers le
ciel des prières dont la ferveur et ia
pureté assuraient l'efficacité: de là aussi
étaient jadis descendues comme une
rosée bienfaisante sur les villes plus
corrompues de la plaine, des inspira-
tions de pénitence qui avaient gagné de
proche en proche le reste de l'Italie.
L'heureuse influence exercée sur la pein-
ture faisait partie de cette mission de
purification, et nous voyons en elfet le
Pérugin, qui fut le grand missionnaire
de l'école ombrienne, en étendre les ra-
mificationsd'unboulàl'autrederitalie.»
( p. 234-237. )
Sienne fut la première ville qui répon-
dit à son appel : il y a laissé un tableau
dont M. Rio ne parle pas, mais qui est,
selon nous, son chef-d'œuvre; la Crucifi-
xion h Sanl-Ai^osiino. Mais en parlant de
Sienne, nous retrouverons chez M. Rio
ce mélange de légèreté et de sévérité
que nous lui avons plus haut reproché.
Il parle de Mathieu de Sienne ( p. 109 et
238), avec une injustice vraiment révol-
tante : il lui reproche un massacre des
Jnnocens qu'il qualifie de hideux : ce
n'est sans doute pas au tableau qui
représente ce sujet dans l'église des Ser-
vîtes de Perouse que s'applique ce juge-
ment : car il est très beau , et la tête
d'Hérode surtout est étonnante. Le même
Fujct a été traité par ce même maître au
chœur de Sant-Agostino, d'une manière
satisfaisante. Mais comment notre auteur
a-t-il pu oublier le délicieux tableau de
Matteo, daté de 1479, dans la même cha-
pelle où est la célèbre ft''adone du vieux
Guido, tableau où l'on voit Marie entourée
d'anges musiciens, touscharmans, ayant à
ses genoux saint Jérôme et saint Jacques,
à ses côtés saint Sébastien et un pape
martyr^ et au dessus du tout, une admi-
rable adoration des rois ? Mais lui-même
nous in a indiqué un autre plus délicieux
encore à San-Spirito , qui représente la
Sainte-Vierge Assunta , dans un médail-
lon de Séraphins oblong comme le ca-
lice d'une flear dont les ailes des anges
formeraient les pétales. Le neveu de Mat-
teo, Jérôme, méritait aussi d'être nommé,
ne fût-ce qu'à cause de ce beau tableau
où l'on voit les deux saintes Catherine
à genoux devant la madone , daté de
1508, dans l'église de Saint-Domini-
que. Pacchiarotto , disciple illustre et
presque rival du Pi'rugin , est traité avec
une brièveté désespérante, et mis, on ne
sait pourquoi , sur la même ligne que
Baccafumi , homme de la décadence.
Comment M. Rio n'a-t-il pas étudié un
peu sa vie, qui fut politique aussi bien
qu'artistique, comme celle de Yanui; car
il aurait été pendu comme chef d'é-
meute , si les Franciscains ne l'avaient
pas sauvé et fait passer en France (1)?
Comment n'a-t-il pas consacré une ligne
à cette admirable fresque qui orne un
lieu cher et sacré pour tout catholique,
la chambre occupée par sainteCatherine
de Sienne dans la maison de son père le
teinlurier, IVosque qui représente la vi-
site de Catherine à son amie sainte Agnès
de iMoi'.tepuIciano étendue morte sur sa
bière, et où la beauté féminine a atteint
ce |)oint où l'inspiration chrétienne peut
seule conduire? INous renouvellerons
doue ici le désir et l'espoir de voir toute
la partie de Sienne refaite. Nous fon-
cevrionsces omissions, ces injustices chez
(1) Valéry, iv, p. 278.
140
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
tout autre, mais nous ne les pardonnons
pas à un homme qui s'est idenlilié.
comme M. Rio, avec toutes les lois et
toutes les jouissances de la vi'ritable
esthétique. Quant à nous, nous estimons
que, après tant d'oubli et d'impies dé-
dains, c'est un devoir de recueillir et de
chérir scrupuleusement jusqu'aux moin-
dres travaux des peintres restés purs,
comme une portion précieuse du trésor
catholique.
Boccaccio Boccaccini fut à Crémone
le digne représentant du Pérugin : tan-
dis que la liaison intime de celui-ci avec
André Yerocchio et Lorenzo di Credi, le
maître et le condisciple de Leonardo de
Yinci , assurait à ces doctrines une in-
fluence légitime sur la magnifique et si
chrétienne école de Lombardie.
Mais ce fut surtout à Bologne que
l'école ombrienne trouva une sympathie
qui eut les suites les plus heui-euses pour
Tart. A M. Rio appartient la gloire d'a-
voir réhabilité , ou pour mieux dire dé-
couvert la véritable école bolonaise, non
pas celle des Dominiquin et des Carra-
ches qui a été si long-temps et à si juste
titre l'objet du culte des matérialistes ;
mais l'ancienne et religieuse école des
XIV« et XY» siècles , qui ne s'éteignit
que dans la ruine générale de l'art au
XVI« siècle. Elle se distinguait peut-être
plus encore que celle de Florence, par
sa piété traditionnelle. Vitale , élève de
ce Franco que le Dante a vanté (Purgat.
c. II ), ne put jamais se résoudre à pein-
dre une crucifixion, disant que c'était
une tâche trop douloureuse pour son
cœur. Jacopo Avanzi, dont on voit en-
core d'admirables fresques al Santo de
Padoue, l'ut long-temps retenu par le
même scrupule. Lippo Dalmasio ne vou-
lait peindre que des images de la Sainte-
Vierge, et « telle était à ses yeux l'im-
portance de ce travail qu'il n'y mettait
jamais la main sans s'y être préparé la
veille par un jeûne austère, et le jour
même par la communion» (p. 24.3). Aussi
ce genre de préparation lui réussit-il si
bien que le Guide, en plein dix-septième
siècle, restait ravi d'admiration devantsa
Madone: celle qu'on voit encore .sur la
façade de l'église San-Proculo justifie
bien son extase. JNous sommes surpris
que dans celte énuméralion des gloires
primitives de l'école bolonaise, M. Rio
ait omis un nom qui devait le frapper
particulièrement , celui de sainte Ca-
therine de Bologne : elle s'appelait Ca-
therine Vigri , naquit à Ferrare en 1413,
fut abbesse des Clarisses à Bologne , et y
mourut en 1453 (I): au milieu des vertus
héroïques et des actions miraculeuses
qui l'ont fait canoniser, elle cultivait
avec ardeur la musique et la peinture :
on conserve deux de ses tableaux , qui
tous deux représentent sainte Ursule ,
l'un à l'académie de Venise, l'autre à la
Pinacothèque de Bologne.
Francesco Francia est l'astre rayon-
nant de l'école de Bologne: contempo-
rain et émule du Pérugin , il a puisé aux
mêmes sources , et mérite de prendre
place avec lui, Fra Angelico , Lorenzo
di Credi , et quelques autres , dans ce
cercle de peintres d'élite où doivent se
concentrer les admirations du chrétien. Il
n'est guère connu, même de nom, en
France. Notre fameux musée du Louvre
ne possède pas un seul tableau de lui ,
quoique tous ceux d'Allemagne aient
pu facilement s'en pourvoir. Les beaux
génies qui ont présidé à cette collec-
tion ont sans doute cru que cette pein-
ture mystique ne méritait pas de fi-
gurer à côté des Rubens et des Le-
brun : c'est à ce même esprit que nous
devons de n'avoir pas un seul tableau
remarquable du Pérugin, tandis que le
petit nombre de tableaux des anciennes
écoles qui s'y sont glissés, sont rélégués
dans l'antichambre (2). Francia a at-
teint , pour le type de la Madone , une
perfection sans rivale : la tendre dévo-
tion qu'il lui portait, pouvait seule lui
révéler ces secrets célestes. Sa modestie
(1) Elle a élc canonisée en 1722; sa fête se célèbre
le 9 mars.
(2) M. Rio a très sagement relevé ce gâchis qui
règne dans la distribution des tableaux de notre ga-
lerie , et qui contraste d'une manière si liumilianto
pour nous avec l'excellent arrani^emenl chronologi-
que des galeriesde Berlin, Municbet Florence. Mais
qu'est-ce que cela auprès du grossier vandalisme,
(jui fait clouer des planches pcnr/finf six mois de cha-
que année, devant tous les tableaux anciens, afin de
pouvoir exposer les productions des médiocrités
modernes. La poshrilé, en lisant ce fuit dans Tllis-
toire de l'Art do notre temps, aura peine h I«
Croira.
PAR M. DE MONTALEMBERT.
141
égalait sa piété : il signait toujours ses
tableaux Francia Aurifex , se croyant
indigne du nom de peintre. Kous vou-
drions pouvoir donner la description du
tableau ravissant que semble indiquer
M. Rio ( p. 249 ) , et qui représente saint
Augustin hésitant entre Jésus et Marie ;
mais le temps et l'espace nous pressent.
Francia se lia avec le jeune Raphaël,
pendant que celui-ci était dans toute la
pureté de sa première manière : mais
c'est une calomnie impudente de Va-
sari , comme le démontre très bien
M. Rio , que de prétendre que Francia
mourut de chagrin en se voyant éclipsé
par la Sainte Cécile de Raphaël. S'il
était en effet mort de chagrin, c'eût été
sans doute d'y voir la dégradation pré-
coce du génie j malheureusement pour
la véracité de Yasari, il survécut de
deux ans à Raphaël, mais en se gardant
bien de l'imiter, et ayant même cessé
toute intimité et toute correspondance
avec lui depuis l'adoption de sa dernière
manière. Que pouvait-il y avoir de com-
mun entre le peintre des ravissantes Ma-
dones qu'on voit à Bologne justement
en face de la Sainte Cécile j et l'air déjà
si effronté de la Madeleine de ce dernier
tableau (l)? Francia eut de nombreux
élèves. L'élite d'entre eux travailla avec
lui aux fresques de Sainle-Cécile, si belle
encore malgré l'abandon où i'a laissée l'in-
curie des Italiens pour leurs anciens maî-
tres. Lorenzo Costa et Amico Asperlini
restèrent fidèles ii ia voie tracée par leurs
maîtres. D'autres, parmi lesquels on re-
marque le fameux graveur Marc Antoine,
cédèrent à la séduction du paganisme.
On regrette de ne pas liouver ici un mot
sur un élève de Francia , Timoteo Viti,
auteur d'une JMadeleine pénitente ( à la
Pinacothèque) dont la pudeur et la fer-
veur forment un noble contraste avec
les affreuses profanations doïJt ce sujet a
été accablé depuis la renaissance. Ce se-
rait aussi la place naturelle de quelques
renseignemens sur les grands maîtres de
la primitive école de Ferrare, Mazzolini
et Panetti , formés à l'école de Francia
(l) On peut en juger d'après la gravure de la
sainte Cécile, récemment faite par Gandolfi, ou celle
publiée ca France par Desnoyer» , k ce qu'il nous
l«iabl«.
et de Costa, et dignes de tels maîtres.
Après avoir examiné ainsi les résultats
de l'influence du Pérugin au dehors,
M. Rio revient à ses disciples en Ombrie
même. Puisqu'il a honoré de ses éloges
Gerino de Pistoja, et Paris Alfani, qui
en sont, selon nous, bien indignes, on
ne conçoit pas pourquoi il a omis Sini-
baldo Ibi , dont on voit un si beau Saint-
Antoine à San-Francesco de Pérouse ,
et surtout Giannicola Manni , dont le
tableau vraiment sublime forme avec la
Madone de Pinturecchio , si justement
appréciée par l'auteur (p. 266), le plus
bel ornement de la petite mais délicieuse
galerie de Pérouse (1). Les ouvrages de
Pinturecchio ont été traités avec soin et
prédilection par M. Rio, surtout ses
fresques exquises de Sainte-Marie du peu-
ple, « la première église que l'étranger
« salue en entrant dans Rome. » JNous
lui reprochons seulement trop de sévé-
rité pour les œuvres de ce pauvre Pintu-
recchio à Spello, et l'oubli complet de
ïaCappella Bella peinte par lui dans cette
petite ville , et oîi, dans une Nativité ^ il
a eu la belle idée de montrer sur les
langes qu'un Séraphin apporte à l'enfant
divin, l'empreinte prophétique de la
croix. Nous avons dit plus haut pour-
quoi nous étions plus indulgent que
M. Rio pour la veillesse des grands pein-
tres chrétiens : nous préférons la veil-
lesse de Pinturecchio au progrès de
Raphaël.
Nous ne dirons rien de ce Signorelli
renégat de l'école mystique, qui poussa
l'amour de l'anatomie jusqu'à l'étudier
sur le calavre de son propre fils : mais
nous nous hâterons d'arriver avec M. Rio
à Raphaël, le plus illustre des élèves du
Pérugin. Nous admet trions volontiersavec
M. Rio qu'il a porté l'art chrétien à son
plus haut degré de perfection ; si nous
n'étions attristé et révolté, même en
présence de ses chefs-d'œuvre les plus
purs, par la pensée de sa déplorable dé-
fection. 11 est certain que nul n'a réuni
à un si haut point que lui toutes les
qualités les plus variées, pendant les
(1) Le directeur de cette galerie, M. le professeur
Sanguinetti, est du très petit nombre des ItalienB
qui aiment, conapreunenl et pratiquent lu peialurf
catliolique.
142 DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE ,
dix premières années de sa carrière :
mais cVst justement parce qu'il a le
mieux connu et le mieux pratiqué la
sainte vérité, qu'il est plus coupable d'a-
voir volontairement embrassé des er-
reurs piofanes. Quoique les tableaux de
sa première manière soient les plus
beaux du monde , on ne doit pas dire
qu'il a été le plus grand des peintres,
pas plus qu'on ne pourrait dire qu'Adam
a élé le plus saint des homnits, parce
qu'il a été sans péché dans le Paradis.
M. Rio analyse avec une attention par-
faite les principales œuvres de Pvaphaël
depuis l'an 1500 où il se lit l'élève d'j
Pérugin, jusqu'au moment où il renonça
aux iradilions ombriennes pour fonder
l'école Romaine (1). Il établit une foule
de rapports tiès précieux enlre les cir-
constances extérieures de la vie de Ra-
phaël, ses amitiés, les lieux qu'il visita et
ses ouvrages. Il commence par le Spo-
salizio , et finit à la Dispute du Saint-
Sacrement : ce sont les deux termes
extrême^ du génie chrétien de Raphaël,
et on peut le dire, les deux plus merveil-
leuses productions de la peinture. Mais
croirait-on que le SposaliziOj celte œii-
vie heureusement popularisée en Fr^ince
par la belle gravure de Longhi, celte
œuvre, comme dit M. Rio, à la fois naïve
eti sublime _, est si peu comprise a Milan
qui a le bonheur de la posséder, que les
fins connaisseurs de cette ville disent
que c'est un tableau d'apprenti, et re-
grettent les 40,000 francs qu'il a coûté.
Nous n'essaierons pas de suivre M. Rio
dans son examen qui mérite une lecture
approfondie, Nous regrettons qu'ii n'ail
pas lait men ion -'.ei Madones Alfauiel
Contes!abile à Pérouse, et qu'il ait parlé
si li^gèn meni du petit tableau du comte
Tosi à lirescia, qui rej)iésente notre Sei-
gneur à mi-corps, le doigt sur li plaie
de son côté , et disait à ses disciples
Fax vobis : jamais Raphaël n'a mieux
(1) On est encore si peu familiarisé en France
a^ec la première maniiMo (c'esl-à-dirc la inaiiièro
cliréiieriiie) tic Itupliat-I , (lue nous nuu» souvenons
d'avoir lu dans la Kecue de Paris du 10 octobre UiôG,
un article sii;n<'' L. Tliorc , dont lautcur parait stu-
pL'fuil de ce qu'un tableau de Hupliacl, daté do lôiM,
a pu exciter son adniirul;on. (Juaurull donc dit cel
écrivain devant le crucifienieul du cardinal Fesch
qui est de JiJOô , cl le Hposalmv iiui esl Ue ii>04.
réussi dans la tête du Christ (1). 31. Rio
a commis, ce nous semble, une erreur
grave (p. 281 ) en disant que le premier
tableau fait par Raphaël après le Sposa-
lizio , la sublime Incoronazione du Va-
tican , a été terminé vingt ans plus
tard par Jules Romain et le Fatîore.
Dans ce délicieux tableau (2), tout est
d'un seul jet, et ce jet s'élance des sour-
ces les plus limpides de l'art mystique :
rien n'indique l'attouchement impur de
Jules Romain. M. Rio l'a sans doute con-
fondu avec le tableau voisin, dit la Ma-
dona di JMonte Luce qui représente le
même sujet, œuvre conjointe de ces
deux élèves dégénérés de Raphaël, mais
à laquelle le génie du Raphaël pérugi-
nesque est complètement étranger. Il
a omis aussi, on ne sait pourquoi, le
chef-d'œuvre de la galerie du Vatican ,
le Presepe délia Spineta , que l'on croit
être le fruit du travail réuni du Pérugin,
de Pinturecchio et de Raphaël. Il serait
fort difficile de distinguer la part de
chacun : mais on peutdire hardiment que
s'ils y ont tous trois travaillé, ils s'y sont
tons trois surpassés. La Vierge , dite du
duc d'Albe, dont M. Rio dit avec raison
que « nul tableau n'est plus propre à
« exalter le^i âmes pieues qui veulent
« méditer sur ies mystères de la Pas-
R sion.» na;^uère à Londres, chez le géné-
reux M. Cocsvelt, vient de passer à Pé-
teî sbourg, et est par const^qiient perdue
pour l'Europe catholique et civilisée. Le
rapprochement entre la Z)«/j«^ec^« i^rtin^-
Sacremcnt et le poème du Dante, est na-
turel et juste : cette fresque est en effet
un véritable poème en peinture. Pour-
quoi faut-il qu'aussitôt après l'avoir ter-
minée, il ail cédé aux suggestions du
-erpent? comme dit rotre auteur: « le
contraste est si frappant entre le style de
SOS premiers ouvrages et celui qu'il
adopta dans les dix dernières années de
sa vie, qu'il est impossible de regarder
l'un comme une évaluation ou un dévc-
(1) Ce petit chef-d'œuvre , très pou connu, a élé
parfaitement giavé par M. Griincr, pour la traduc-
tion italienne de la vie de Rapliai'l , par Quatreincre
de Quincy , ainsi ipie pour rouvrai;c pul)lié récem-
ment par M. Passavant en Allemagne , sur les
travaux de Itapliarl.
(2) Gravé .i Dresde, par Slolzet , en 1832, Diaia
tycc trop Uo dut elé.
PAR M. DE MONTALEMBERT.
143
loppfment de l'autre. Evidemment il y
a eu solution de coiilinuilé. abjuration
d'une foi anliqueen matière d'art, pour
embrasser une foi nouvelle « (p. 298).
Cette foi nouvelle n'est aulre que la foi
au paganiîme et au matérialisme , qui
a eu pour révélation les fresques de l'his-
toire de Psyché, et la Transfiguration.
M. Rio remet à un aulre moment l'his-
toire de cette grande chute pour nous
donner celle de la croisade prêchée par
Savonarole contre l'invasion du paga
nisme dans la société et surtout dans
l'art. Cet épisode, qui occupe tout le cha-
pitre YIII , est peut-être la partie du
livre qui fait le plus d'honneur à l'au-
teur ; ou plutôt ce chapitre fait à lui seul
un beau livre. îNous ne tenterons pas
d'analyser ce récit plein de mouvement,
d'éloquence et de raison ; nous regret-
tons qu'il n'ait pas été inséré en entier
dans ce recueil , c'eût été donner à nos
lecteurs à la fois la plus juste idée de
l'esprit général de l'œuvre, et les initiei-
à la crise la plus importante de l'his-
toire de l'art et de la poésie chrétienne.
Mais ce n'est pas seulement à l'histoire
de l'art, c'est à l'histoire religieuse en
général que M, Rio a rendu un service
essentiel, en pu!\érisant les mensonges
à l'aide desquels les protestans et les phi-
losophes ont jusqu'à prescrit exploité le
rôle joué par Savonarole au profit de
leurs haines contre l'Eglise romaine.
Tout dernièrement encore un proftsseur
de théologie luthérienne (si faut est qu'il
y ait encore une théologie luthérienne)
à léna, M. RIeyer, a publié un gros vo-
lume où il cliercht; à démontrer que Si-
vonarole était le digne précurseur de Lu-
ther, et même son rival sur plusieurs
points. D'un autre côté , dans le siècle
dernier, le» jansénistes italiens, imbus
des doctrines que Joseph 11 rendit si fa-
tales à l'Eglise et à la société , publièrent
plusieurs écrits contre lui, comme re-
heUe à l'autorité légitime et paternelle
des IVIédicis, rebelle au nom du fana-
tisme , comme j'olaient les Belges contre
Joseph il. M. Rio a réhabili.é le; opi-
nioiisrcligieuseset politiques de ce grand
homme ; il a prouvé que son catholi-
cisme était aussi pur que sa politique
élaîL sage et éloignée de la démagogie
qu'on lui iïopulej il a reconquis pour
l'Eglise la gloire et le génie de Savona-
role. Qu'il en soit béni! Aussi bien est-il
impossible de lire ce chapitre sans épron.
ver la plus vive sympathie à la foii pour
le hf^ros du récit et pour le narrateur
car on sent que Tun n'est compris que
grâce aux efforts de l'autre. Il a fallu
que M. Rio vînt compulser avec un soin
scrupuleux le recueil déjà si rare des
sermons de Savonarole pour en retirer
les admirables invectives de l'apôtre
chrétien contre le classicisme corrupteur
de l'éducation , contre le paganisme avec
tous ses souvenirs antiques, ses héros
profanes, sa littérature obscène et son
art voluptueux ; en même temps qu'une
Ihéoria du beau chrétien, qui avait une
bien autre originalité , une bien autre
profondeur que toutes les trivialités
qu'on répétait servilement alors d'après
Aristote et Quintilien (p. 337). On con-
çoit le soulèvement qu'il dut exciter
contre lui dans une .société cù la décou-
verte d'un manusciit grec ou latin était
i*gardée comme un des plus grands bien-
faits du ciel , et où l'on osait mettre sur
les autels les portraits des courtisanes les
plus célèbres en guise de madones; aussi,
malgré le pur enthousiasme qu'il inspira
à la jeunesse, et dont M. Rio racoule
les résultats avec tant de charme
malgré l'influence toute puissante qu'il
exerça sur les savans, les guerriers et les
plus grands artistes de son siècle, Pic de
la Mirandole, Salviali , A alcri, Loreuzo
di Ciedi , Fra Bartolommeo , Luca délia
Robbia , Cronaca, il succomba sous les
efforts réunis des vieux débauchés , des
professeurs de littérature païenne , et
surtout dei banquiers et des usuriers,
qui ne voulaient pas se laisser enlever,
par l'influence de la religion , le gouver-
nement des affaires publiques. IM. Rio
ne le suit pas jusqu'à sj calastrophe j
s'il l'avait fait, il aurait certes reconnu
que, dans les dernicis tenjps de sa vie,
Sivonarole manqua lui-même de cette
humilité et de cette modt^ralion qui
donnent la victoire. i\îais notre autur n'a
pas oublié la noble justice rendue à la
victime du paganisme par la cour tle
Rome ; jiistice qui ne fut pas lanlive
puisque l'on voit, dix ans après sa mort,
Raphaël le représenter parmi les doc
Uurs de l'Église , dans la fresque di|
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE^
144
Saint-Sacrement, avec l'aulorisalion de
Jules II, successeur immédiat d'Alexan-
dre VI qui Tarait condamné.
Nous regrettons que M. Rio n'ait pas
cité ou analysé quelques uns des nom-
breux poèmes de Savonarole , qui sont en
manuscrit à la Magliabecchiana , et dont
plusieurs ont été publiés par Meyer. Il
eût été bon aussi de rappeler l'influence
qu'exercèrent ses sermons sur Benvenuto
Cellini , comme celui-ci nous le raconte
avec son énergie habituelle (1). Benve-
nuto , malgré ses excès en tout genre
et la direction exclusivement païenne de
son talent, avait conservé une foi très
fervente, et par tout l'ensemble de son
caractère , il nous parait avoir été le
dernier représentant de la dignité et de
l'indépendance de l'artiste du moyen
âge.
Fidèle à la distinction fondamentale
de son ouvrage, M. Rio , dans son cha-
pitre IX, sépare et juge les peintres de
Florence qui , au commencement du
seizième siècle, se lancèrent à pleines
voiles dans le naturalisme , et ceux qui ,
dominés par le souvenir de Savonarole ,
formèrent une nouvelle école purement
religieuse. Lorenzo di Credi occupe la
première place parmi ceux-ci. Le tableau
qu'on voit de lui au Louvre peut donner
une idée de son genre, quoique la Vierge
y soit inférieure à son type habituel, si
pur et si tendre à la fois, qu'on le place
volontiers à côté de ceux du Pérugin et
de Francii. Fra Bartolommeo fut plus
enthousiaste que tout autre de Savona-
role, et il eut, comme Lorenzo di Credi,
la gloire de ne jamais vouloir traiter des
sujets profanes ; mais nous ne sau-
rions partager l'admiration que ses
œuvres inspirent à 31. Rio , si ce n'est
pour le tableau de l'église S. Romano à
Lucques , qui représente sainte Made-
leine et sainte Catherine de Sienne au
pied de N.-S. crucifié '2). Ridolfo Ghirlan-
dajo , nourri ù l'école de Savonarole ,
ami de Fra Bartolommeo et de Raphaël
(1) Voyez Vila di Cellini , Edil. de Tassi , t, ii ,
p. 1, et aussi t. I, p. Go.
(2) Il ne faut piis confondre ce tableau avec celui
du même auteur dans la m<;me église, qui repré-
senle la Madone dt; la Miséricorde : celui-ci est,
selon nous, biea ioféricur, «utlQut pour le type «!•
ttarie.
pendant la jeunesse de celui-ci , resta
fidèle jusqu'au bout aux inspirations
chrétiennes, en les parant d'un coloris
plus suave et plus harmonieux peut-être
que celui de tout autre maître florentin.
On peut en juger d'après V Incoronazione
qui est au Louvre et qu'il fit à dix-neuf
ansj il mourut en 1560 ; il fut le dernier
des peintres chrétiens. Nous ne suivrons
pas M. Rio dans l'examen détaillé qu'il
fait des peintres naturalistes de la pre-
mière moitié du seizième siècle , Piero
di Cosmio, Mariotto Albertinelli , An-
dré del Sarto et le Pontormo ; ils excel-
laient tous plus ou moins dans le co-
loris, « cet élément subalterne de la
peinture» (p. 396), mais ils n'eurent
jamais une inspiration purement et pro-
fondément chrétienne , si ce n'est André
del Sarto dans deux ou trois fresques de
la vie de saint Philippe Benizzi à VAn-
minziata. Nous ne concevons même pas
comment M. Rio a eu le courage de
s'étendre si longuement sur ces peintres
de la décadence , lui qui a été si avare de
détails sur les œuvres de Fra Angelico.
Il est vrai que dans ses pages on trouve
des renseignemens très significatifs sur
la vie de ces hommes^ et l'on peut en
déduire à priori un jugement très sûr
quant au caractère de leurs ouvrages.
On y voit toute la honteuse histoire d'An-
dré del Sarto , qui escroquait de l'argent
à François I^r et peignait sa femme grosse
en guise de madone. On y voit que Ma-
riotto mourut de débauche à la fleur de
l'âge , et que Pierre di Cosimo aimait tel-
lement la nature qu'il cherchait à s'inspi-
rer « dans le voisinage des hôpitaux, près
« des murs où les malades avaient l'ha-
« bitude de cracher depuis des siècles,
m et devant ces découpures et ces ondu-
« lations de toute forme et de toute cou-
« leur il restait ((uelquefois des heures
« entières en contemplation , à moins
« qu'il ne vînt à entendre le son des
c cloches ou le chant des moines, car il
« aurait fui à l'autre extrémité de Flo-
«r rencc pour échapper à ce double sup-
et plice» (p. 398). Cet artiste avait, à ce
qu'il paraît, les mêmes répugnances que
certains esprits éclairés de nos jours.
L'école naturaliste mixle , c'est à-dira
encore mêlée de quelques élémens reli-
J gieux et poétiques, s'éteignent avec le
PAR M. DE MONTALEMBERT.
145
Pontormo, pour faire place à l'école na-
turaliste pure desAlIori et des imitateurs
de Michel-Ange, dont il doit être ques-
tion dans une partie ultérieure de l'ou-
Trage.
Nous voici arrirés au chapitre X« et
dernier de ce précieux volume; il traite
de l'école vénitienne primitive el de ses
branches collatérales dans diverses villes
des possessions de Venise. Il nous semble
que ce chapitre , avec celui qui renferme
le magnifique épisode de Savonarole , est
la partie de son livre que l'auteur a traitée
avec le plus d'amour , et nous lui en sa-
vons d'autant plus gré que ces deux su-
jets n'ont pas même été effleurés jus-
qu'ici , pas même par la scrupuleuse pé-
nétration des Allemands. Après quelques
considérations préliminaires , un peu
trop sévères selon nous, sur le dialecte
si gracieux de Venise , M. Rio établit que
la poésie chrétienne n'a revêtu à Venise
que les seules formes de la légende et de
l'art ; il nous dit que la poésie légendaire
de Venise est plus riche qu'aucune autre
du monde dans ses variétés. INous croyons
cette assertion singulièrement exagérée,
mais nous espérons qu'un jour M. Rio
essaiera de la justifier en nous initiant
à la connaissance de ces trésors, et en les
comparant avec les richesses légendaires
du monde germanique et du reste de
l'Italie. Passant de suite à la forme de
l'art , il juge rapidement l'empire passa-
ger de l'école byzantine, frappée là comme
ailleurs d'une heureuse stérilité. Les tra-
vaux de Giotto à Padoue , trop légère-
ment appréciés par M. Rio , comme nous
l'avons dit plus haut, y enfantèrent une
école dont le plus beau monument se
trouve au Baptistère de cette ville. Nous
avouons que la coupole de cet édifice
qui représente la Gloire céleste , peinte
par Giusto et Antoine de Padoue , avec
la foi sévère et naïve de cette heureuse
époque, nous paraît un spectacle beau-
coup plus radieux que les s-tvans rac-
courcis des coupoles du seizième siècle
que M. Rio leur compare. Guarienio,
condisciple des peintres du Baptistère,
se distingua d'eux par l'originalité de ses
productions ; c'est lui qui fit à Aeni-^e le
premier tableau à la fois religieux et
national dont l'histoire ait gardé le sou-
venir , qui représentait la Sainte Vierge
TOME IV. — »" 20. 1837.
inaugurée par Jésus-Christ comme Reine
de Venise; et de plus, comme symbole
de la fraternité qui devait régner entre
les citoyens, saint Antoine et saint Paul
partageant dans le désert le pain qui
leur était envoyé du ciel. Ce tableau a
malheureusement péri ; mais comme
dit fort bien l'auteur , « tout l'avenir
« de la peinture vénitienne était Ik, tout
a son cycle lui était tracé d'avance....
« c'est-à-dire l'élément religieux et mys-
« tique planant au dessus de l'élément
« social et patriotique. » M. Rio nomme
parmi les élèves de Guariento , Avanzi ,
auteur des belles fresques de la chapelle
Saint-Félix al Santo de Padoue. Ce Gia-
como Avanzi de Bologne, doit être le
même , si nous ne nous trompons ,
que celui qu'a cité pins haut M. Rio,
comme disciple de Vital , dans l'ancienne
école de Bologne ; ses œuvres sont dignes
de celte illustre origine. Mais dès le com-
mencement du quinzième siècle , une
déviation funeste eut lieu au sein de cette
brillante école de Padoue , sous la direc-
tion de Squarcioneet plus encore de soa
élève le célèbre Mantegna , tous deux
épris du plus aveugle enthousiasme pour
l'art antique. Devenu plus tard beau-
frère de Jean Bellini, il améliora soa
style et son goût. M. Rio cite plusieurs
de ses travaux qui portent l'empreinte
de ce progrès; notamment les deux ta-
bleaux de la galerie du Louvre , objets
de l'admiration si prononcée de Frédéric
Schlegel, Mais Mantegna ne réussit point
à former des élèves dignes de lui (sauf
toutefois Monsignori , qui doit compter
de droit parmi les mystiques); aussi Ve-
nise eut-elle le mérite d'éviter tout con-
tact avec cette école païenne, elle aima
mieux se mettre en communication avec
l'école pure et mystique de l'Ombrie.
Carlo Crivelli , l'un de ses plus anciens
peintres, dont on voit de si beaux ta-
bleaux à la galerie de Milan , alla se for-
mer à Fabriano, tandis que Gentile da
Fabriano , dont nous avons parlt^^ plus
haut, vint en 1120 à Venise y fonder
l'école des Bellini. Il reste encore dans
celte ville un monument curieux de ses
relations avec Venise, dont J\L Rio n'a
pas parlé ; c'est une très belle Adoraiioit
des Mages , dans la galerie de M. Cra-
glietta ; les costumes orientaux y sont
10
146 DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE ,
fidèlement reproduits, et on y voit des
inscriptions en caractères regardés com-
me indéchiffrables, jusqu'à ce qu'un
jeune savant français, M. Eugène Bore (l),
y eût reconnu des paroles arméniennes.
Gentile da Fabriano avjit, selon la Iri-
dition vénilienne, accompagné le palri-
cien Zeno dans son ambassade en Perse,
et ce tableau était sans doute destiné à
commémorer pieusement cet aventureux
voyage. On le verra avec intérêt , eu at-
tendant qu'il passe entre les mains de
quelque riche Anglais qui renfermera
dans un caslel de province, où le pro-
priétaire en fera valoir non pas la beauté,
mais le prix, aux yeux ennuyés de quel-
ques fashionables Tel a été , depuis un
demi-siècle , le sort de bien des chefs-
d'œuvre.
A côté de l'influence de l'école om-
l)rienne vient se placer tout naturelle-
ment celle de l'Allemagne, où florissait
à cette époque l'admirable école de Yan-
Dycket de Hemmeling. Yenise possédait
autrefois un grand nombre de produc-
tions de ces princes de l'art germanique.
On y voit encore le Bréviaire unique par
la beauté de ses miniatures , peintes p^r
Hemmeling. Un certain Jean d'Alle-
magne , que l'on trouve souvent comme
collaborateur des Yivarini , venait sans
doute du Bas-Rhin. Nous reprocherons
une dernière fois à M. Pdo la froideur et
l'injustice avec laquelle il parle de cetle
famille des Yivarini, qui a si bien mérité
de l'art chrétien, et que tous les véritables
amis de cet art ne peuvent manquer de
chérir en apprenant à connaître leurs
ouvrages. Nous n'hésiterons pas à les
regarder comme les véritables pères de
la peinture catholique à Yenise. Nous
citerons parmi les chefs-d'œuvre de ces
peintres le Couronnement de la Vierge,
signé Jean et Antoine Vivarini, 1444,
qui est à San-Panlaleone de Yenise, et
qui peut servir de type à ce beau sujet,
Idnt ils ont tiré parti de tous les motifs
que leur fournissait la tradition ; puis
une très belle Ancona (ou retable) d'An-
tonio et Bartolommeo de Murano, en
1450, à la Pinacothèque de Bologne, où
l'on voit Marie couronnée par les Anges,
(1) Auteur d'une nolicA réccmmunt p>ibliéo fur
8. L«sare , société religieuse les Arméniens.
tandis qri'elle semble protéger de ses
mains jointes et de son tendre regard le
sammeil de son divin Enfant endormi
sur ses genoux ; enfin et surtout le grand
tableau qui est à l'entrée de l'Académie
de Yenise, et qui semble en quelque
sorte la bannière patronale de la ville.
C'est IMaiie, dont le visage offre une ex-
pression ineffable de mélancolie et d'in-
nocence à la fois ; elle porte dans ses
bras l'Enfant Jésus, qui tient une gre-
nade fleurie ; elle est sur un trône recou-
vert d'un baldaquiiî, que soutiennent
quatre anges à grandes ailes enflammées,
et qui regardent d'un air triomphant ; à
droite et à giuche sont les quatre doc-
teurs de l'Eglise 5 l'ensemble est d'un
graniiose complet et d'une beauté rare.
Le catalogue de l'Académie l'attribue à
Jean et Antoine de Murano , mais Ri-
dolfi,leplus ancien historien des ar-
tistes vésîitiens , le désigne de la manière
la plus formelle (p. I8j comme étant de
Jacopello Flore , qui florissait en 1420,
et dont Ton voit à S. Francesco délia
Yigna une bien bCile madone. Selon un
tyje assez fréquent dans !a primitive
éco'e vénitienne, elle adore son enfant
étendu sur ses genoux , en lui faisaiit
comme un dais de ses mains join-
tes (1).
M. Rio reléguant les pauvres Yivarini
dans leur île solitaire de Murano , croit
que l'éco'e vénitienne a été le produit
de l'assimilation de I ous les bons élémens
des diversesécoles ultramontaines et ila-
liei.nes. Le grand mouvement de l'art y
est commencé, selon lui, par les deux
frères Bellini, Gcutiîe et Jean. Il ne reste
rien des quatorze grandes fresques qu'ils
eurentl'honneur depeindredanslepalais
ducal, lesquelles représentaient l'histoire
d'Alexandre 111 et de Frédéric Barbe-
rousse à Yenise , et que M. Rio nomm.e
les quatorze chants de l'épopée natio-
nale de la république ; mais l'Académie
des Beaux-Arts nous a conserve assez de
tableaux de Gentile pour nous mettre à
même de le juger, surtout la magnifique
procession de la vraie croix sur la place
Saint-Marc , qui est comme une appari-
tion de la splendeur catholique de l'an-
(1) Quadri attribue co tubicau à Fru Autouio de
^ê^Jreponle.
PAU ftl. Di' MONTA LEMb EUT.
t47
cienne AVnise , et que ic pi ux ariisl- a
signé ainsi :
Gentilis BelUnus amore incensus crucis.
1496.
Quel beau temps cependant pour des
chrétiens , que celui où \c génie procla-
mait sa foi en signant son chef-d'œuvrfl
de ces mois simples et sui)limes : Un tel,
enflammé de L'amour- de la Croix f
Quant à son frère Jean Beliini.les églises
et les galeries de Venise sont pleines de
ses tableaux ; M. Rio en signale les plus
beaux avec beaucoup de déials et en les
comblant d'éloges. Kous aussi nous ad-
mirons beaucoup Jean Belin , surtout
pour la pureté de son imagination (1) et
la gravité grandiose de tous les person-
nages mâles; mai; nous ne pouvons ai-
mer le type de ses vierges, malgré leur
mélancolie prophétique. En général il
nous semble que toute l'école vénitienne,
à l'exception des Vivarini, a échoué le
plus souvent dans ses représentations de
la Sainte Vierge. Nous ne connaissons
guère qu'une seule madone vraiment
belle , par Cima de Conegliano, dans la
collection Barbini. Ce Cima de Cone-
gliano nous paraît 6tre le plus grand
peintre de l'école chrétienne de Venise ;
du moins son tableau de Saint Thomas et
de Notre Seigneur ^aV ^CdiAérnie:. surpasse
en éclat et en majesté tous les autres.
Mais M. Rio nous rappelle ses rivaux,
qu'il est bien doux d'admirer de uou-
Teau dans ces éloquentes pages oiî ils
sent pour la première fois appréciés et
compris ; tels sont Basaïti , dont le Christ
mort, étendu entre deux anges qui con-
templent ses plaies, est peut-être le plus
pathétique des tableaux de Venise ; puis
Carpaccio, qui se consacra surtout aux
sujets légendaires, et dont l'histoire de
saint Jérôme et de saint George à San
Giorgio degli Schiavoni , et surtout la
magnifique série des huit tableaux de la
lég«;nde de sainte Ursule à l'Académie,
peuvent passer pour des chefs-d'œuvre de
(I) Il faut dire à la gloire de Venise," comme à
eelle du pcinlre , qu'on ne trouve pas un seul ta-
bleau païen ou niyihologiqae parmi loua ceux (|ue
les patriciens de Venise firent exécuter à Jean Belin;
et cela de 1460 à 1S15, à udc époque où l'Ioreuc*
et Koiu« élaieul inondées pur le paganism*.
ce genre. M. Rio a oublifj ses figures iso-
lées de saint Martin à S. Giovanni in
Bragora , et de saint Etienne à la galerie
de Milan , où il nous parait avoir atteint
l'idéal de la beauté chrétienne chea les
ho!iiaies ; aussi conçoit-on la touchant»
<^pitaphe que lui a consacré le vieil his-
torien Ridolfi : Pianto dai cittadini ,
sorri.'e nelle béate stanze del cielo (l). Ces
trois peintres, Cima, BasaïtielCarpaccio,
étaient élèvesde Jean Belin, etquoiqu'en
dise M. Rio, nous estimons qu'tis ont été
bieu plus richement dotés que leur
maître en poésie chrétienne : mais à ce-
lui-ci appartient la gloire incontestable
d'avoir fondé une école qui sut mainte-
nir jusqu'au milieu du seizième siècle,
c'est-à-dire plus long-temps qu'aucune
aulre , les traditions de l'art chrétien,
et conquérir le suffrage populaire , mai-
gré la dangereuse rivalité de Giorgione
et du Titien. Contemporains ou succes-
seurs des peintres que nous venons de
louer, Miaisueti , Calena et les deux
Santa Croce , ont orné Venise d'un grand
nombre de travaux qui sont décrits par
M. Rio de la manière la plus satisfaisante.
Il ne se plaindrait plus de la rareté des
tableaux de Francesco Santa Croce, l'ainé
des deux , s'il atait pu voir le Musée
Correr ouvert l'année dernière, légué par
son fondateur à la pauvre Venise, comm»
une légère compensation pour tant de per-
tes, et où Ton voit un assez grand nombre
des productions de cet excellent artiste.
Ke serait-ce pas à lui qu'il faudrait aussi
attribuer le beau tableau du transept des
Fratij qui représente la Sainte Vierga
recueillant ses cliens sous son manteau,
dont deux anges étendent les pans autant
que possible , tandis que deux autres
anges couronnent leur Reine, qui porte
son divin Enfant au milieu de sa poitrine,
dans une espèce de médaillon; disposi-
tion assez fréquente dans la peinture cl:
la sculpture vénitiennes : cette œuvre ca-
pitale , surtout remarquable par l'ex-
pression grave et pure du visage de Ma-
rie , iigure bien dans l'égiise qui porte le
litre de Sainte Marie la Glorieuse des
Pauvres Frcres Mineurs (2). Quanta Jé-
(l) 11 fut pleuré par ses concitoyens, tandis qu'il
souriait au sein do la béalituile céleslo.
(a) Sania Maria Ghriota de' Frali.
14s
DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
rôme Santa Croce , il s'est illustré par
un tableau de saint Thomas de Canlor-
béry (1). qui répond pleinement à l'idée
qu'on peut se faire de ce grand saint, el
cerfes c'est beaucoup dire.
Mais ce ne fut pas à Yenise seulement
que l'influence de Jean Belin s'exerça
d'une manière si heureuse ; elle s'étendit
sur toutes les Tilles du patrimoine de saint
Marc, depuis le Frioul jusqu'aux fron-
tières du Milanais, et malgré la redou-
table concurrence des écoles de Man-
tegna et de Leonardo da Yinci ; Bergame
surtout lui donna, dans Cariano et Pre-
titali , des élèves dignes de lutter avec
ceux qu'il avait trouvés à Venise même.
Trévise produisit Pennachi , célèbre par
ses grandioses plafonds à Murano et à
Yenise; puis Bissolo, dont on voit à
l'Académie Jésus-Christ donnant à sainte
Catherine de Sienne le choix entre la cou-
ronne de reine et la couronne d'épines ;
tableau dont l'exécution est aussi belle
que l'idée. Enfin le Frioul eut toute une
école locale , fondée par le disciple chéri
de Jean Belin, et restée toujours fidèle
aux ti-aditions chrétiennes.
M. Rio s'arrête au moment où le dua-
lisme du bon et du mauvais principe
cesse dans l'école vénitienne , envahie
exclusivement par les disciples deGior-
gione , du Titien el de la satanique in-
fluence de l'Arétin. Il lui suffit d'avoir
constaté que la prééminence universel-
lement reconnue de l'école vénitienne
pour le coloris , a été fondée par les an-
ciens maîtres catholiques que nous ve-
nons d'énumérer. Selon lui, les trois
don? qui constituent la perfection dans
la peinture , se répartissent entre les
trois grandes écoles d'ilalis de la ma-
nière suivante : à TécoïC florentine , l'ex-
cellence du dessin, la science des con-
tours t't des formes ; à l'école ombrienne
l'expression des pieux élans et des pures
affections de l'ûme ; enfin à l'école véni-
tienne , la perfection du coloris. Celte
disiinction, peut-être trop absolue, est
suivie de considérations très ingénieuses
sur l'analogie de l'iiarinonie musicale
avec celle des couleurs, .nialogic rendue
incontestable par de précieux détuls bio-
graphiques sur le goût prononcé de tous
(')
'lise Çainl-îilTCO'.ie de Vrn je.
les peintres grands coloristes pour la
musique.
A la suite de cette partie pittoresque de
son chapitre , l'auteur se trouve naturel-
lement amené à juger le caractère natio-
nal et les destinées de cette Yenise où
l'art chrétien avait survécu plus long-
temps que partout ailleurs. Ces pages
vraiment admirables sont connues en
partie de nos lecteurs (1) ; mais ils nous
permettront de ne pas passer sous si-
lence , en terminant cette longue ana-
lyse , l'un des morceaux les plus frap-
pans de ce beau volume. C'a été pour
nous une trop vive satisfaction que de
voir ce grand sujet de l'histoire de Ye-
nise enfin traité , ne fût-ce qu'en pas-
sant , par une plume catholique , qui
puisse nous reposer un peu de ces in-
vectives éternellement répétées contre la
politique vénitienne, le conseil des Dix,
l'inquisition, et ainsi que des déclama-
tions non moins banales sur la beauté
et la décadence de Yenise , faites par
des gens qui n'ont pas même soupçonné
la véritable source de cette immortelle
beauté. Mais on ne conçoit que trop l'i-
nimitié des uns et l'inintelligence des
autres , quand on se reporte à cette
dévotion si patente, si populaire, si na-
tionale , dont tant de monuraens sont
encore debout , même dans la Yenise
découronnée et dépeuplée de nos jours ,
et qui frappent tout d'abord et bon gré
maigre l'observateur. Quand on voit non
seulement dans les églises, mais dans tous
les édifices publics; non seulement dans
les monumens de l'art primitif, mais dans
ceux (!es seizième el dix-septième siècles,
tous ces doges, ces sénateurs, cesrepré-
sentans divers du pays et de la puissance
publique , tous agenouillés devant la
sainte Vierge, ou le lion de Saint-Marc,
ou la croix du Nazaréen ; tous procla-
mant ainsi que le catholicisme était le
principe suprême et fondamental de
l'existence de Yenise, on comprend fort
bien l'impression désagréable qui doit
résulter de celte vue dans l'esprit des
savans et des historiens modernes , et la
répugnance qu'ils ont dû on déduire pour
un gouvernement semblable ; on se fi-
(l) Etlcs ont clé cilccsdans l'6'nii'(?r.i)M CalhoU-
que ,lj' livraison , mai iiJôC. Tom. i , i>. ^577.
gure leur dépit de ne pouvoir concilier,
malgré toutes leurs lumières, l'existence
des merveilleux chefs-d'œuvre de cette
cité avec la superstition et le fanatisme
si enracinés et si effrontément avoués
dans cette malheureuse république. M.
Rio , animé par d'autres intentions et
éclairé par une autre lumière que celle
dont s'enorgueillissaient les écrivainsqui
l'ont précédé, M. Rio nous montre Ve-
nise sous un tout autre point de vue : il
établit comme résultat de ses recherches
que Venise a conservé plus long -temps
que Rome et Florence, dans sa vie pu-
blique comme dans son école de pein-
ture , l'empreinte religieuse qui distingue
particulièrement les républiques italien-
nes au moyen âge. «Venise, » dit- il,
« a été la plus chrétienne des républi-
«c ques » ; et à ce propos il s'élève avec
une trop juste indignation , non moins
contre les calomnies du rationalisme mo-
derne , que contre « la honteuse négli-
Œ gence avec laquelle les chrétiens ont
« livré leurpropre héritage aux écrivains
« soi-disant philosophiques ;) (pag. 529'.
Il montre Venise, placée comme la Po-
logne et l'Espagne , en sentinelle avan-
cée delà chrétienté contre les Barbares;
il énumère quelques unes des gloires du
pavillon vénitien, celui de tous «qui,
« chrétiennement parlant , a laissé les
« plus honorables souvenirs. » Il rap-
pelle à la fin du dix-septième siècle les
Mocenigo , les Morosini , dignes rivaux
de Sobieski dans cette dernière des croi-
sades, «à laquelle les grandes puissances
■ européennes assistaient avec une stu-
« pide indifférence , toutes fières de se
« trouver à jamais guéries de l'enthou-
• siasme religieux. » A propos de cette
inscription du palais Vendramin , non
nobis , Domine , sed nomini tua da glo-
riam , il constate la durée de la noble
habitude, dont nous parlions tout à l'heu-
re, qu'avaient conservée pendant tout le
seizième siècle les souverains et les gé-
néraux de Venise de faire honneur de
leurs victoires à Marie, et de se faire
peindre à genoux devant la sainte Vierge.
Après avoir rappelé le grand nombre da
saints personnages canonisés par l'E-
glise , parmi l'aristocratie vénitienne des
premiers siècles, et ces doges Trevisani et
Priuli , plaçant la plus feryente piété sur
PAR M. DE MONTALEMBERT, 149
le trône , comme pour consoler Venise
chrétienne de la scandaleuse présence de
l'Arétin , il nous cite sur diverses fa-
milles illustres de la république des par-
ticularités dignes d'être à jamais consa-
crées dans l'histoire catholique ; enfin ,
comme pour rendre à Venise une der-
nière justice , à l'occasion de sa déplo-
rable chute , il insiste sur l'attachement
et les regrets que lui témoignèrent en ce
moment suprême les provinces qu'elle
avait conquises et réunies à son empire.
Il aurait pu citer la conduite généreuse
de Bergame sous le noble Ottolini , celle
de Vérone , Trévise et autres villes de
terre-ferme; mais se portant à l'autre
extrémité des possessions vénitiennes,
il s'est borné à citer textuellement les
adieux de la ville de Péraste en Dalma-
tie , à la glorieuse bannière de Saint-
Marc. Cette admirable effusion de piété
et de reconnaissance nationale est en-
core sans doute dans la mémoire de tous
nos lecteurs ; c'est une noble et digne
péroraison du chapitre sur Venise et de
cette partie du travail de M. Rio.
En lisant ces dernières pages de sou
volume . où il déploie une connaissance
si approfondie et une appréciation si ca-
tholique et si juste de l'histoire de \t-
nise , en les rapprochant de son admi-
rable chapitre sur Savonarole , nous
avons été presque lente de regretter que
M. Rio , au lieu de se borner à l'étude
des arts , n'eût pas consacré son âme et
son talent à l'histoire politique et reli-
gieuse de Venise ou même de l'Italie en
général. Ce dernier sujet , le plus beau
peut-être qu'il y ait au monde , était di-
gne de son zèle pour la vérité et de soa
enthousiasme pour la foi. INous posséde-
rions alors un travail bien essentiel h
notre jeunesse , aujourd'hui réduite à
avoir recours aux perfides sophisme»
d'un Saint-Marc , à l'hostilité voltairien-
ne d'un Sismondi , pour se donner uu
aperçu d'une histoire plus travestie, plus
maltraitée que ne l'a été peut-être celle
môme de la France (1).
(1) Comme s'il entrait dans les vues de ta Provi-
dence que rAlleinagnc , pairie de la réforme, dcTÎnl
de nos jours la patrie de la régénération de la sciencs
historique ; c'est encore un écritain allemand et
protestant, M. Léo, professeur à l'Universilé do
150
m LA PEINTURE CHRÉTIENNE EN ITALIE,
Du reste , tout en nous associant de
bon cœur à l'enthousiasme et à la sym-
pathie de M. Rio pour Yenise , nous
devons cependant faire quelques réser-
ves à son admiration exclusive , et nous
établirons une distinction plus tranchée
qu'il ne l'a faite entre la belle et pieuse
Venise des Pisani et des Dandolo, et la
Yenise savante et opulente des siècles po-
stérieurs. Nous ne croyons pas que 1 in-
fluence du néo- paganisme des Médicis
ait été aussi tardive et aussi faib'e à Ve-
nise qu'il le dit. Cela peut être vrai pour
la peinture , et encore pariiellement ;
cela lie l'est certes point pour la sculp-
ture et Tarchiteeture. Les principes de
l'architecture chrétienne y ont été répu-
diés tout aussitôt que dans le reste de
l'Italie ; et certes le gouvernement qui
permettait à Sansovino d'introduire dans
sa fameuse porte de bronze do l'égHsc
de Saint - Marc le portrait c'e l'infâmo
Arétin , avait une bien étrange idi^e de
la liberté de l'art religieux. N'est-ce pas
lui aussi qui, sur la Loggia ^ au pied de
la grande tour de Saint-Marc, ne rougit
pas de faire représenter sous la figure de
Jupiter et de Vénus les royaumes de Can-
die et de Crète , conquis et si glorieuse-
mentdéfendusaunom de la foi. Nous nous
souvenons même d'un certain tombeau
de Benedetto Pesaro à l'église des Frati,
qui dite de 1503 , et où ce guerrier est
représenté avec la Madone au «iessus de
sa tête , et le dieu Mars tout nu à ses
côtés. Nous ne croyons pas avoir jamais
rencontré en Italie une profanation d'une
date aussi reculée. Ce qui est plus grave,
et ce que M. Rio paraît avoir perdu de
vue, c'est la conduite trop souvent irres-
pectueuse, défiante et coupable du gou-
vernement vénitien envers le Saint-Siège,
surtout au commencement du dix-ôeptiè-
me siècle , lors du démêlé avec Paul Y.
Il ne faut pas oublier que Venise a donné
le premier exemple d'un état catholique
Uallc en Saxe , qui , dans son Histoire des Étais
d'Italie, K toI. in-8", ia30-l«3i , a clé le premier à
en?i,sii!;cr l'élément callioliqno ilc l'iiisloire d'Italie,
à rendre jusiice aux vue» f t au raraclère personnel
des souverains pontifes , enlin .i montrer comment
lei réformes irréligittuses et ariiilrairirs de .losepli II,
de J.éopold en Toscane , lio I aiinucci à Naple« ,
avaient frayé le cliciuia du carbunaiismc el 4e la
révolution.
qui déclare un interdit pontifical non
avenu ; qu'elle s'est constitnt^e juge et
interprète suprême de la discipline ecclé-
siastique^ qu'elle a condamné les prêtres
qui avaientinterrompu l'exercice du culte
par obéissance au pape , à cette affreuse
captivité dont les trop fameux Pozzi por-
tent encore la trace (I). Venise est en-
trée la première , bien avant Louis XIV
et Joseph II , dans cetti^ funeste voie où
n'ont pas tardé à la suivre tous les gou-
vcrnem'; ns catholiques ou soi-disant telsr,
el i! nous est pprmis de croire que, lors-
qu'à la iin du dernier siècle , le Toul-
Puissant a pesé dans son éternelle ba-
lance les destinées de Venise , ce crime,
qui lui a valu si long-temps les applau-
dissemens des faux prophètes , n'a pas
peu contribué au sévère arrêt que la jus-
tice divine a prononcé contre elle.
Pour en revenir au sujet proprement
dit du livre de M, Rio , il nous faut
avouer qu'il iermine son livre à peu près
comme il l'a commencé , sans dire pour-
quoi : il ne nous donne pas la plus légère
indication ^ur la marche qu'il compte
suivie dans la continuation de son ou-
vrage. Nous voyons cependant qu'il a
passé en revue les produits de l'inspira-
tion purement chrétienne dans toutes les
écoles de l'Italie, sauf toutefois l'école
lombarde. Partout il s'arrête au moment
où le paganisme vainqueur, grâce à l'a-
veuglement général , s'empare presque
exclusivement du domaine de l'art. Nous
pensons qu'après nous avoir présenté,
avec tout le charma qu'il sait mettre dans
de tels récits, les œuvres trop rares de
Leonardo da Vinci , et les fresques en-
core si nombreuses et si célestes de Bor-
gognone à la chartreuse de Pavie , de
Luini ù Lugano, à Saronno et à la Brera ,
il nous conduira à l'examen approfondi
des maîtres qui sont jusqu'à présent ea
pos ession de l'adii'iration des connais-
seurs et des amateurs , à proportion du
degré auquel ils ont renié les traditions
et les inspirations de la religion. Nous
suivrons avec h' plus vif intérêt M. Rio
dans cette nouvelle carrière. Nous avons
liûle de lui voir porter , au nom de la foi
(l) Voyez les inscriptions citées par lord Byron,
dans les notes du ^^ chant do Childe llarold , ot que
rbacun peut liro encore dans cod liidcux cachots.
el de la poésie chrétienne , un jugement
logique et sévère sur Raphsëî , le Ra-
phaël de la Fornarina et de la Tratis-
figuvation ; sur le Titien , Tintoret ,
leCorrège, les Carraches , le Doinini-
quin^ etc. Il sera curieux de voir enfin
une appréciation reiigieuse de la ma-
nière dont tous ces peintres païens ont
traité des sujets chrétiens ; quelque chose
qui diffère de cetie banale admiration
que les voyageurs et les auteurs de li-
vres sur l'art s'en vont répétant les uns
aux autres jusqu'à satiété. C'est à M. Rio
à nous expliquer ce jugement ciéjà f n-
cien de Goethe , jugement dicté par le
mépris classique du christianisme dont
ce prétendu grand homme était le cory-
phée, mai'i au fond très conséquent avec
le point de vue païen qui préside à toule
l'estiiétique moderne , el qui exprime
très bien la contradiction si flagrante de-
puis trois siècles entre la théorie païenne
de l'art et son application à des sujets
religieux. « Ce qui mipêche surtout de
« jouir, «dit- il à propos des tableaux
religieux de la seconde école de Bolo-
gne , « ce sont les sujtes absurdes des
« tableaux 5 il y a de quoi rendre fou...
« On dirait les monstres issus du ma-
« riage des onfans de Dieu avec les lilles
« des hommes. On est attiré par le goût
« céleste du Guide , par son pinceau
« qui n'aurait dû être consacré qu'à re-
« présenter la perfection ; mais on est
« aussitôt repoussé par les sujets qui lui
(1 ont été imposés , sujets si horriblement
« stupideSj qu'il n'f ci pas d'insultes au
« monde dont on ne dût les flétrir (1).
« Partout le héros souffre ; nulle part il
« n'agit : jamais d'intérêt présent ; tcu-
« jours quelque chose de fantastique et
« d'attendu du dehors. Ce sont ou des
« scélérats ou des gens en extase , des
« criminels ou des fous. Le peintre n'a
« pour toute ressource que de leur ac-
» coler quelque beau garçon t. ut nu ,
« quelque jolie spectatrice : ses héros
B ecclésiastiques ne peuvent \>\[ servir
(1) Yon den abscheulich dummen , viit lieinen
SeheUworten dcr Well gruny ii* erniedrigendcn
Gegenst(c»den, GoiHlic, Voijngecn Italiç, Lettre du
19 ocloljio I7»C. C'est dans ce même ouvrajje (|u'on
toit employer pour la preiiiii'i'o. fois, à rc qu'il nom
8eiiil)le , l'expression «le mylhologic catholique, si
«silée par les grands esprits de noi jours.
PAR M. DE MONTALEMBERT. 151
« que de mannequins , pour faire voir
tt son talent à bien jeter les plis de leurs
a manteaux. 11 n'y a pas une idée humaine
« dans tout cela. »
Ne croit-on pas lire le fond de la pen-
sée des auteurs et des critiques de pres-
que tous les tableaux dits de piété que
nous avons eu le malheur de voir aux
expositions des dernières années, et, ce
qui pis est , de retrouver dans nos égli-
ses ? M. Rio , nous l'espérons , sera aussi
franc dans son opinion que Goethe l'a été
dans la sienne , quand il en sera à trai-
ter de cette école bolonaise et des au-
tres écoles païennes qui l'ont précédée.
A dire vrai , nous regrettons beaucoup
qu'il ait ainsi scindé en deux son travail,
et qu'il ne nous ait pas donné en même
temps et sa réhabilitation des peintres
vraiment chrétiens et sa sentence de con-
damnation contre les peintres apostats.
jNojs croyons que c'eût été dans l'inté-
rêt de son livre autant que dans celui de
l'art chrétien dont il veut être l'inter-
prète. Le lecteur , imbu de ces doctri-
nes, de ces admirations toutes nouvelles,
a besoin , ce nous semble , de savoir ,
sans désemparer , ce qu'il doit penser
désormais de ces grands noms qui ont
été jusqu'à présent l'objet de sa vaguo
idolA.rie. Les éloges décernés par l'auteur
aiîx grar.vis peintres chrétiens, avant lui
relégués parmi les barbares du moyen
âge , auraient gagné au contraste immé-
diat avec le jugement porté sur leurs
successeurs. Nous ne connaissons rien de
plus frappant que cette juxtaposition des
oeuvres de l'un et de l'autre système.
C'est ainsi qu'à Venise on peut mesurer
d'un seul n'-^ard la distance qui sépare
la pensée pieuse d'un artiste nourri dans
les traditions chrétiennes , des efforts
de l'artiste moderne pour diviniser la
matière , lorsqu'à l'académie des beaux
arts on voit les groupes de saints du Ci-
ma ou de Jean Belin , si graves , si doux
et si religieux , à côté de la fameuse As-
somption du Titien , objet de l'enthou-
siasme des Cicérone et de leurs cliens
les Anglais , où les Apôtres sont posés
comme des boxeurs , el où la Vierge
tcmble écraser les nuages de son poids j
ou bien lorsque dans la sacristie de la
Saluie on voit le saint Sébastien de Ba-
saïti à côté des fresques de ce môme Ti-
U2
LES SEPT JOURS DE LA
tien, si vantées, et qui méritent de l'être
comme le necplus ultra du matérialisme
ignoble , transporté dans les sujets reli-
gieux.
Quoi qu'il en soitj lorsque M. Rio se
décidera à nous donner dans un autre
volume le fruit de ees recherches et de
ses méditations sur l'art du seizième siè-
cle , nous l'accueillerons avec autant de
joie que d'affectueuse sympathie, ^ous
l'engageons , en attendant, à se mettre
lui-même en garde contre les séductions
de ce siècle, et notamment contre celte
magie du coloris vénilien qu'il vante tant.
]Nous le remercions ardemment de l'in-
appréciable présent qu'il a fait dans c«
fragment de sa vaste entreprise aux hom-
mes religieux et aux artistes chrétiens.
Il aura la gloire d'avoir posé la première
pierre d'une esthétique nouvelle parmi
nous , de cette science du beau , aussi
inconnue d« nom que de fait dans la
CRÉATION DU TASSE ;
France moderne. Comme mademoiselle
de Fauveau, qu'il est impossible de ne pas
se rappeler toutes les fois qu'on forme
des vœux pour l'avenir de l'art , comme
cette noble exilée par ses œuvres, ainsi
M. Rio par ses récits et ses enséignemens,
aura contribué à la régénération de l'art
religieux en France. Et en vérité, il est
temps que, grâce à ces généreux efforts,
les catholiques apprennent à connaître
les purs trésors que leur ont légués
leurs pères; et que dans le domaine
de l'art , comme dans celui de la littéra-
ture , des sciences , de l'histoire , ils ne
se résignent plus à adopter pour toute
instruction les résultats des mensonges
systématiques, des lâches concessions et
des monstrueuses inconséquences du dix-
huitième siècle.
Le comte de Montai.eiïbert,
LE SETTE GIORNATE DEL MONDO CREATO,
fLES SEPT JOURS DE LA CRÉATION.)
DERNIER OUVRAGE DU TASSE.
Signor, tu sei la mano, io son la celra,
La quai mossa da te , lu doici temprc
Di soave armonia risuona
Signor , tu se' lo spirlo , io roca Iromba
Son per me stesso alla tua gloria ; è langue,
Se nonm'inspiri tu, la voco è il suono.
Seigneur, tu es la main et je suis la
harpe qui , touchée par toi, module de
doux accords, et répand une suave
harmonie Seigneur , lu es le souf-
fle , et je ne suis par moi-niènic
qu'une rauque tronipelle pour célébrer
ta gloire : si lu ne nrinspires, languis-
sent aussitôt ma voix et mes accens.
(Le Tasse. — Sept jours de lacréalion.)
C'était dans les pieuses conversations
de Victoire Loffuilo , mère du marquis
de \illa , que le Tasse avait pris l'idée
de son poème des Sept Jours. Malheu-
reux , h cette époque, triste, abattu,
jetant de pénibles regards sur son bril-
lant passé et sur ses fautes , il levait
quelquefois les mains vers le ciel avec
toute l'ardeur d'une fervente prière , et
sa pensée était alors autrement noble et
éloquente que lorsqu'il allait mendiant
aux portes un gîte et du pain. Ce poème
fut interrompu et repris à divers inter-
valles ; et aux mois de février et de mars
ISO.'i , lorsque le Tasse affaissé sous le
poiJs des souffrances , haletait pénible-
ment entre la vie et le trépas, le souvenir
de cette deriiièrc œuvre , de cette œuvre
expiatoire en quelque sorte , l'occupait
sans cesse. Angelo Ingegneri était près
do lui , saisissant à la volée les vers qui
sortaient de sa bouche au milieu du pa-
PAR M. DE LA GOURNERIE.
153
roxysme de la douleur. C'est donc là le
dernier adieu du poète, et cela seul le
rend sacré : on le lit avec le recueille-
ment qui pénétrait les anciens lorsqu'ils
écoutaient les paroles des mourans , no-
vissima verha.
J'ai dit ailleurs que le Rinaldo était
l'aurore du génie ; eh bien ! les Sept Jours
de la création en sont le couchant, mais
un de ces couchans majestueux qui cou-
ronnent de pourpre el d'or l'azur éclatant
d'un beau jour. Ce n'était pas petite chose
cependant d'écrire tout un poème déplus
de neuf mille vers sur le récit si bref de
la Genèse , sans en altérer la simplicité;
ce n'était pas petite chose de plier les
mystères de la religion aux exigences
d'une poésie qui voulait toujours être
harmonieuse et lucide. Or, le Tasse y est
parvenu avec un talent rare et d'autant
plus remarquable , qu'il s'était privé de
la mélodie de l'octave pour adopter le
vers blanc , vers ingrat , et qui ^ natu-
rellement , ne convient qu'aux formes
brusques et coupées du dialogue. — Mal-
heureusement , la multiplicité des des-
criptions, qui sont comme la base des
ouvrages où il ne peuty avoir d'intrigue,
fatigue quelquefois. Ces descriptions sont
souvent longues dans le poème du Tasse,
comme il arrive pour des ébauches où
l'on jette, où l'on prodigue ses pensées ,
sauf à leur donner plus de concision , à
les disposer, à les polir ensuite. On sent
que c'est un ouvrage inachevé , mais où
du moins l'idée du poète est toute chaude,
où le travail de la lime ne lui a rien ôté
de son originalité ni de sa force. Jamais
peut-être le Tasse n'avait décrit avec
plus de pompe, jamais ses comparaisons
n'avaient été plus admirables. C'est un
penchant naturel aux vieillards et aux
malades de procéder par comparaisons.
Plus on a vu , plus on a souffert, et plus
votre pensée s'est habituée à se replier
sur elle-même, plus elle a médité. Et,
qu'est-ce que la méditation, si ce n'est
une comparaison perpétuelle ? Il y a
trop de feu dans lAme du jeune homme,
trop d'insouciance, trop d'incurie, pour
qu'il s'arrête souvent dans la poursuite
de sa pensée , afin de chercher des analo-
gies de côté et d'autre. Les comparaisons
sont rares dans le liiiuddo , el elles y
sont faibles j elles sont nombreuses dans
les Sept Jours, el elles y sont d'un grand
effet.
Tout le monde connaît le récit de la
Genèse. — « Au commencement , Dieu
créa le ciel et la terre. — La terre était
aride et déserte , et les ténèbres étaient
sur la facedel'abime, et l'Esprit de Dieu
était porté sur les eaux. — Et Dieu dit :
— Que la lumière soit ! — Et )a lumière
fut. — Et Dieu vit que la lumière était
bonne , et il la sépara des ténèbres ; il
appela la lumière jour et les ténèbres
nuitj et il fut fait du soir et du matin un
jour. »
Tel est l'argument du premier chant
du poème du Tasse. Il commence par une
invocation à la Trinité sainte, dont les
propriétés divines sont énumérées avec
une hauie poésie. — « Avant que Dieu fit
le ciel et la terre , il n'y avait ni beau-
coup de dieux ni beaucoup de roisdivisés
sur le grand projet de créer un nouveau
monde. Et cependant le souverain Père
ne gisait pas dans les ténèbres , dans la
solitude , dans un éternel silence ; mais
planant sur l'iramensilé avec son Fils et
son divin Esprit, il trouvait en lui-même
son trône et son royaume. Les mondes
qu'il roulait dans sa pensée attendaient
qu'elle les fit éclore ; car ce fut l'œuvre
de son unique pensée ! Qu'avait-il besoin
d'armées et de manœuvres ? Qu'avait-il
besoin d'un théâtre pour sa gloire , lui
qui trouve en lui-même toute puissance
et toute gloire ! Mais on ne peut narrer ,
l'intelligence pesante de l'homme ne peut
saisir dans son étroit espace comment il
a engendré le Ferbe en lui-même et de
lui-même de toute éternité , ni le mode
sacré de cette gt^néralion , ni l'ineffable
enfantement de ce Fils qui l'égale en
majesté sublime et s'assied à sa droite,...
Ecoutez ce Verbe qui sortit avant le temps
de la bouche du Père et fut éternellement
avec lui. La course du temps , les révo-
lutions des années lui sont étrangères ;
les abîmes obscurs n'étaient pas encore ;
la terre n'avait pas encore été déchirée
par les fontaines , quand ce premier en-
fant fut conçu. Les Pyrénées el les Alpes,
Ossa , Pélion , Olympe, le fier Allas ne
Icviuent pas encore leurs hautes cimes ,
et de leurs lianes les rivières ne coulaient
pas encore en serpentant vers la mer des
quatre parties du monde , quand il fut
Î54
LES SEPT JOURS DE LA CRÉATION DU TASSE .
engendré ! Il était avec le Père lorsque !
celui ci creusait les abîmes- il était avec
lui lorsqu'il fixa au firmament les étoiles;
et lorsqu'il balançait les airs dans l'es-
pace ; lorsqu'il imposait une borne au
profond Océan et donnait des lois aux
vagues; lorsqu'il posait les fondemens de
la terre, il était avec lui ! »
La bonté de Dieu et sa Providence sont
ensuilecliantées par lepcèle. Or, le temps
a commencé ; il s'est élancé du sein de
l'immobile éternité comme ces torrens
fougueux qui sortent quelquefois d'un
gouffre ou d'un lac tranquille , dont pas
un flot, pas une brise ne viennent rider
la surface. Cette comparaison n'esl-elle
pas sublime ?
Quai di gorgo ,
0 di pelago pur, trauquillo , ed alto,
Che, senza '1 inolo e l'onde, e posi, é slagnio,
Esce talvolla '1 rapido torrente.
Le monde est jeté dans l'espice; il est
orné par le Tout-Puissant , et alors se
développe cet art divin autour duquel les
arts des hommes semblent jouer comme
des enfans. C'est lui qui revêtit la douce
brebis de sa toison blanche que l'homme
devait tondre et tisser ; c^est lui qui ren-
ferma la pourpre dans ces coquillages
que Tyr et Sidon devaient aller cueillir
comme des fleurs de la mer ; lui , qui
donna au grand pin les feuilles pointues
qu'il balance sur les vertes montagnes ;
qui répandit la sève dans les branches
du chêne , de l'ormeau , du hêtre , que
les hommes devaient façonner en navires.
C'est cet art divin qui créa le ciel et la
terre ; il fit tout à la fois . tout parfait ,
et ne laissa au temps rien à faire après
lui.
La peinture du chaos et de la lumière,
sauf quelques longueurs et des disserta-
tions niélapliysiques. n'en est pas moins
digne du Tasse. Aux mots d^ jour et de
nuit , le poète s'arrête lout-à-coup , et
s'adressant à ceux qui cherchent le jour
du Seigneur, il le leur montie sous l'aile
de celte sainte Eglise qui illumine les
âmes et prodigue la vie aux intelligences
appesanties par les ténèbres.
Je passerai rapi-lcnient sur la seconde
journée , durant buiuelle Diou créa le
firmament cl les éloilt;s, et divisa les
eaux. Le défaut principal de celle partie
du poème , est de ressembler trop peut-
être à un dictionnaire d'astronomie. On
y trouve d'ailleurs d'admirables vers et
de judicieux passages sur l'astrologie et
sur la sagesse du monde fine comme une
toile d'araignée qui résiste à grand'peine
aux attaques d'une mouche.
L'apparition de la terre parée de ver-
dure , couverte de fleurs et de fruits ,
ouvre bientôt un vaste champ à la verve
descriptive du poète. Le début du Tasse
est tout épique. — « Il y a des villes mer-
veilleuses de puissance et de beauté ,
villes aux glorieux souvenirs , peuplées
de hauts tuonumens , enrichies de chefs-
d'œuvre , où , de l'aurore jusqu'au soir,
places . rues , théâtres s'emplissent de
foules bruyantes et joyeuses. Partout des
plaisirs au milieu desquels s'écoulent les
heures rapides du jour et les longues ,
les froides heures de la nuit. Entraîné
par le vol du temps , on cherche à se
tromper soi-même : les uns suivent ces
prestiges des arts qui vous abusent ; d'au-
tres boivent l'oubli parmi ces voix har-
monieuses, ces doux accords de la lyre
et de la harpe, qui apiisent l'âme, qui
flattent et atlendrissent le cœur. Ceux-ci
attachent leurs yeux scintillans sur de
gracieuses danses : ils aiment voir des
femmes impudiques déployer sous mille
formes, de mille manières , la souplesse
de leurs membres; ils aiment leurs bonds
lascifs, leur artificieuse coquetterie, leurs
séductions perfides, et brûlent déjà de
convoitise. Ailleurs, !a peinture a repré-
senté des temples, des colonnes , des
arcs de triomphe qui brillent de l'éclat
de mille bougiis : c'est Œdipe , c'est
Thyeste qui pleurent...., ou bien Davus,
Syrus qui rient et se jouent des vieillards.
Quelques uns contemplent de fiers et ra-
pides coursiers parader en cercle, ou des
simulacres de combats animés par le son
bruyant de la trompelle : ils suivent les
enseignes des guerriers dans l'arène , et
exaltent à grands cris leur courage. — Et
nous que le Roi des cieux convie au spec-
tacle de ses œuvres , serons-nous lenls à
les admirer? »
Le poète chante ici les prodiges de la
mer, le flux et le reflux avec leurs causes
mystérieuses, la condensation des nua-
ges ; puis h's fleuves, les lacs; les lacs de
Suède , dont les eaux retentissent comme
PAR M. DE LA GOURNERÏE.
155
le tonnerre, ceux de Norwège, qui nour-
rissent d'affreux serpens, ceux d'Hiber-
nie , près desquels l'homme malade ne
peut respirer le souffle de la brise , ceux
d'Ecosse , qui se gonflent et bouillonnent
quand l'air est serein et lorsqu'aucun vent
ne se joue dans l'espace , et ceux de la
belle Italie , le lac de Trasimène , celui
qui embrasse amoureusement Manloue ,
ou bien le beau Larius, le grand Benacus,
dont les vagues ont la furie de celles de
la mer , les élangs de Riété , peuplés
d'îles flottantes , et le lac Tarquinien ,
sur lequel errent de frais bocages. — Nous
ne suivrons point le poète dans sa des-
cription des fleurs , des arbustes , des
plantes, depuis l'olivier jusqu'au chône,
depuis la menthe jusqu'à l'opium et l'ellé-
bore , dont il étudie les propriétés di-
verses , concourant toutes à un but de
providence général;- j mais nous citeions
les beaux vers que lui inspire la vue de
l'herbe , qui perd si vite ses fleurs et sa
verdure pour devenir un foin sec et aride.
— « Songe bien que la chair de l'homme
se déflore , qu'elle perd sa couleur na-
tive comme le foin mûr, qu'elle devient
aride à voir ! La gloire mortelle se laisse
couper comme i'iierbe et tombe. Aujour-
d'hui gentil amant, tu jouis de ton avril
vert et fleuri Tu te berces de pensées
douces et riantes... Les odeurs de l'Arabie
parfument tes cheveux et Ion visage
Demain la pâleur de la mort le gagnera ;
tes yeux se creuseront et s'obscurciront
sous ton front; tes membres d biles et
tremblanspresserontd'odieuses plumes...
Tu brûles Tu lan;;uis Ta voix ne
pousse que des mots entrecoupés qu'on
entend à peisie (1). »
La quatrième journée est consacrée au
soleil , à la lune et aux étoiles , et pré-
sente dans son développement poétique
(f ) Pensa fra te che pur di fieno in quisa
L'umana carne si disfiora , è perde
Il suo nalo colore, arida in visla;
£ la gloria mortal troncala in erba
Cada repente ; oggi leggiadro amante ,
E nel più verde è più sereno Aprile,
L'odrito di pensier dolci è soavi.
Sparso d'Arabe odorlo chionie e '1 voile...
Domani e torito dî pallor di morte
Con occhi nella fronte oscuri c cavi... etc..
trop d'analogies avec la seconde. Les
fonctions des astres dans l'économie de
la nature , leurs constantes révolutions ,
les saisons, los variations do tempéra-
ture, les différtnces de climat et leurs
infliicntes changeantes sont un peu lon-
guement drcrites par le Tasse.
Le cinquième jour, Dieu créa les pois-
sons et les oiseaux, l'immense baleine ,
le phoque, le cheval marin, l'hirondelle
de mer , qui fait redire aux flots son cri
aigu , et la loquace grenouille. La multi-
tude de ces habitans des eaux ou de l'air,
leur anatomie , leurs migrations , leurs
mœurs bizarres présentent h chaque ins-
tant de nouveaux sujets d'admiration au
poète. Le crocodile, qui dévore son sem-
blable, lui rappelle l'homme inique qui
se nourrit de la sueur et du sang de ses
serviteurs, qui convoite le champ de son
pauvre voisin {paverèl) , le lui soustrait,
le lui arr, che par la fraude ou par la
force, et jouit orgueilleusement de ses
rapiî'.es : homme plus terrible que le cro-
codile , car la faim du crocodile s'a-
paise, mais celle de l'avare jamais I
Les migrations des poissons qui s'en
vont par troupes chercher des eaux plus
douces, semblent au Tasse dire à l'hom-
me de quitter , lui aussi , les flots trou-
bles et amers , pour chercher un séjour
tranquille, à l'abri de l'aquilon et du
soleil.
Mais voici venir l'innombrable famille
des oiseaux, famil'e nuancée de mille
couleurs, aux voix perçantes et harmo-
nieuses : c'est le paon magnifique, le coq
orgueilleux, la colombe douce et amou-
reuse, la perfide et jalouse pci drix ; c'est
loate la r..ce des abeilles avec leurs lois
merveiileiisesttl'admirable économie o"e
leurs travaux; ce sont les cigognes qui,
jeunes, échauffent de leurs plumes celles
que l'ûge a dépouilli^es, leur apportent
leur nourriture, soulèvent quelquefois de
leur vol les pesantes vieilles , les aident
de liur appui , et rendent à leurs ailes
quelque pou de leur essor d'autrefois.
Qui dira maintenant l'hirondelle au petit
corps , mais au grand , au sublime cou'
rage ; l'hirondelle ptiuvre et bcsoigneuse ,
(/ui forme, qui pétrit elle-même son nid
plus précieux que l'or et les perles; car,
y a-t-il trésor au monde qui vaille l'hum-
ble lieu où repose la sagesse ?
156
LES SEPT JOURS DE LA CRÉATION DU TASSE,
Il n'est personne qui ne connaisse la
charmante comparaison de Yirgile ,
Qualis popiilea mœrens ; on pourrait
peut-être lui opposer sans désavantage
les vers du Tasse sur la tourterelle. « La
tourterelle , séparée de celui qui fut son
amour, ne veut ni de nouvel époux, ni
d'amour nouvelle : elle consume sa vie
triste et solitaire sur un rameau dessé-
ché : elle s'abreuve dans une eau trouble,
et s'entretient ainsi dans le douloureux
souvenir de celui qu'elle a perdu ; car
la mort inique n'a pu rompre les saintes
lois de la pudeur et les nœuds qu'elle
s'était plu à former. Que la jeune veuve
prenne exemple de la tourterelle , qu'elle
ne s'empresse pas de voler, le front riant,
à de secondes noces, et de plonger dans
l'oubli et ses premiers amours et son
premier serment (1). » Le Tasse est ici
plus touchant et plus vrai j il y a plus de
charme dans sa pensée et ses expressions
que lorsqu'il a voulu lutter avec A ir-
gile , en prenant les termes même de la
comparaison de Philomèle au douzième
chant de la Jérusalem. Il est difficile de
rien voir de plus gracieux que ces vers.
C'est ici que vient la belle allégorie
du phénix , dont le seul défaut est d'être
trop longue. «Dans un desclimatsles plus
éloignés de l'éclatant Orient , il y a
une immense plaine qui s'élève au dessus
de nos plus horribles montagnes; les
flammes du char de Phaéton ne l'atteigni-
rent pas ; elle dressa sa tête au dessus des
eaux du grand déluge. Là n'arrivent ja-
mais ni les pâles maladies , ni la pesante
vieillesse, ni la mort! là ne monte le
bruit ni des colères, ni de la souffrance,
ni des larmes! Plus d'orages dans ce lieu
saint .^ pas de nuages devant le soleil ,
mais un grand bois, dont le feuillage ne
tombe jamais, y étend son ombre épaisse,
mais une source vive y murmure et y ré-
(l) La tortorella dcP su' amor disgiunta
Non vuol nuova consorle è nuovo amore ,
Ma solilaria é mesla vita l'icjjge
In seccoramo; e 'n perlurbalo fonlc
La sele cstingue ; è del marilo eslinto
Cusi riiiDOva la incmoria amura.
QuÏDci la vcdovclla csempio prcnda,
Né baldanzcsa aile scf onde nozze
S'affreli , <■ luffi ncIToblio profonde
L'amor suc primo è la priuia sua fodc.
pand sur le gazon ses eaux limpides.
Dans cette plaine, près de cette source,
à Pombre de ce grand bois , habite le
phénix , unique oiseau de son espèce.
Son plumage est pourpre, sa queue d'un
jaune d'or marqueté de couleurs di-
verses , et une couronne repose sur sa
tête. Or , lorsque l'aurore commence à
semer de roses l'horizon , le phénix se
plonge trois et quatre fois dans l'eau
pure et la savoure avec délices. Cela fait,
il prend son essor , il se perche à la cime
du plus haut arbre, domine de ses re-
gards toute la forêt, et les yeux fixés
vers l'orient accueille lespremiers rayons
du soleil , par des chants d'une ineffable
harmonie; puis, dès que le soleil a inondé
la terre de ses feux , l'oiseau se bat trois
fois les flancs de ses ailes d'or ; trois fois
il applaudit h Pastre triomphant et se
tait. Ainsi s'écoulent pour lui les ans et
les siècles; mais lorsqu'il est devenu ap-
pesanti par Page, il quitte le bois, la
fontaine , le lieu sacré qui lui servit de
demeure , et descend sur notre terre où
la mort exerce son empire. Quelque bois
solitaire , quelque rocher ardu que le so-
leil puisse frapper de ses rayons ; voilà
l'habitation que choisit Pexilé. On le voit
errer par les sentiers déserts , dans les
cavernes ténébreuses , cherchant la myr-
rhe, le baume , l'acanthe et toutes sortes
de plantes aromatiques. Puis lorsque la
voix lui manque pour chanter le réveil
du jour, il se couche sur son lit de par-
fums , invoque le soleil et meurt. Alors
le bûcher s'enflamme , la dépouille mor-
telle du phénix n'est plus qu'un monceau
de cendres , mais ces cendres humectées
par la rosée forment un œuf, d'où bien-
tôt le merveilleux oiseau renaît à une vie
nouvelle. Bientôt ses plumes se recou-
vrent de pourpre, ses couleurs se nuan-
cent comme celles de l'iris ; il peut sa-
vourer les pleurs de l'aurore ; et alors
beau de toute la beauté de la jeunesse,
il prend hardiment son essor vers le ciel.
Dès qu'il paraît dans l'espace, tous les
oiseaux se pressent à sa suite ; il y en a des
foules, des multitudes épaisses comme
des nuées ; Pair retentit de leur ramage,
et le pliéniv remonte comme un triom-
phateur à son premier séjour (1).» Souve-
(l)Ceci est uno traduction résumée; le passage
du Tasse occupe plus do 300 \cr».
PAR M. DE LA GOURNERIE.
167
nez-vous que c'est peu de jours avant sa
mort, que c'est sur son lit de douleur,
que le Tasse écrivait ces vers. N'est-ce pas
là vraiment le chant du cygne ?
On a pu remarquer que l'un des défauts
du poème des Sept jours , c'était les ré-
pétitions trop fréquentes et nécessaire-
ment monotones des énumérations, énu-
mérations des étoiles , des fleurs , des
plantes, des poissons, des oiseaux j il
faut y joindre, dans la sixième journée,
celle des bétes, que le poète cherche
vainement à diversifier par des réflexions
philosophiques sur l'instinct, sur la na-
ture de l'âme , et par les leçons qu'il
trouve dans les mœurs des animaux pour
la conduite de l'hontme. Nous ne nous y
arrêterons donc point , pas plus que sur
la série de monstres qu'il fait passer de-
vant nos yeux, et sur les considérations
qu'il développe relativement à la géné-
ration. Quant à la création de l'homme,
elle est présentée un peu trop comme
une méditation sur les paroles de l'Ecri-
ture , méditation diffuse et raisonnée.
Après toutes les merveilles que le poète
s'était plu à décrire , c'était par un
chant de gloire qu'il fallait saluer le roi
de toutes ces merveilles; c'était un hymne
qu'il fallait adresser à son Créateur.
Le septième jour Dieu se reposa , et le
Tasse consacre celte dernière partie de
son œuvre à contempler la Providence
éternelle embrassant le présent et l'ave-
nir, « soutenant l'homme parmi les flots
amers de cette vie incertaine et orageuse,
et lui donnant une vertu pour lutter
contre chacun de ses vices. » Il jette des
regards jusqu'à «ce jour horrible, ce
grand jour des récompenses et des pei-
nes , où les appuis de cette antique masse
s'écroulant, où le feu courant en vain-
queur dévorera tout, et où il restera à
peine quelque cendre , quelque vestige
du monde.» « Dans l'attente de ces affreux
malheurs, les nations auront séché de
crainte. Adieu, noces joyeuses, pompes
brillantes, affaires, profits, richesses;
voilà le roi du ciel descendant au bruit
de la foudre; toutes les créatures sont
épouvantées et les anges se sont voilé la
face. Ah! quel incendie, quelle ruine
pourraient donner une idée de ce jour
de sang , de confusion et de larmes? Les
coupables , entraînés par le poiJîJ de
leurs fautes, crouleront dans l'abîme,
et les justes emportés sur les nuées par
des anges, brilleront comme des étoiles.
Plus de troubles pour eux , plus d'inquié-
tudes ; des palmes seront dans leurs
mains , des couronnes sur leurs têtes, et
ils siégeront sur de hauts et brillans
sièges autour des trophées de la croix.
O jour de joie , jour saint et fortuné , où
le triomphe, la gloire, le repos et les
chants seront éternels! » Après cette vi-
sion de l'avenir, le Tasse revient vers le
premier homme; il énumère ses facultés,
il décrit sa ravissante demeure , il dit la
naissance de sa compagne, et rapporte
une tradition juive suivant laquelle, avant
la naissance d'Eve , les animaux et les
plantes conversaient avec Adam. Le
poème est terminé par un chant d'ac-
tions de grâces de toute la nature en
l'honneur de son Dieu.
Je n'ai point dissimulé les défauts de
l'œuvre du Tasse , et on a pu apprécier
quelques unes de ses beautés. Il est de
tout point regrettable que le Tasse n'ait
pu revoir cet ouvrage , et y faire les mo-
difications que lui eussent enseigné son
jugement naturel et les conseils de ses
amis. Peut-être , à la réflexion , eût-il
moins tenu à faire des merveilles de la
création une énumération qui ne pouvait
jamais être complète , qu'à en choisir
quelques unes plus frappantes qu'il eût
environnées de tout le luxe de sa poésie.
C'est ce qu'a fait Delille dans ses Trois
règnes , l'une d'ailleurs de ses produc-
tions les plus faibles , et il y aurait eu en
cela bon goût et sagesse. Maintenant, s'il
nous était permis de rapprocher deux
poèmes dont les analogies sont nom-
breuses, nous dirions que si les descrip-
tions de Delille sont quelquefois plus
gracieuses et pittoresques , elles n'ont
jamais celte élévation, celle grandeur
qu'on admire dans les beaux endroits des
Sept jours. Les Sept jours marquent une
nouvelle phase dans le talent du Tasse j
ce ne sont plus les joyeuses folies du
Rinaido, la suavité morbide de VAtninte,
rharmonieusc majesté de la Jérusalem ^
la coquetterie spirituelle, mais quelque-
fois prétentieuse , des Rimes; c'est une
gravili" mâle comme la Bible qu'il avait
prise pour modèle ; c'est une hauteur de
pen^éç qui s'allie avec la puissance de
158
l'expression ; c'est quelquefoi., une page
des Elévations de Bossiiet mise en vers.
On doit d'ailleurs savoir gré au Tasse
d'avoir voulu chanter les merveilles de
la création sans y joindre un alliage im-
pur de fictions passionnées et matérielles-
Son poème y a perdu en variété peut-
être, mais il y a gagné en vérité et en
grandeur.
Cet ouvrage ne parut point du vivant
du Tasse , et il fut légué par lui avec tous
ses papiers au cardinal Cinlio Aldobran-
dini. Or, le cardinal ne se pressant point
de le mettre su jour, Angelo Ingegneri
qui l'avait écrit sous la dictée de Tor-
qualo , fit marché pour sa publication
avec Yiolti de Yenise. Les deux premiers
chants étaient déjà livrés au public ,
lorsque Cin'.io écrivit des /ef/re.y de feu
au nonce , et fit interrompre l'édition.
Les choses en i estèrent L'i jusqu'après la
mort de Clément VIII , qui priva le car-
dinal Aldobrandini de toute son auto-
rité. Ingegneri en profita, et avec l'ap-
pui de Monsii^nor J.-B. Fittorio , neveu
du nouveau pontife , il parvint, en 1607,
à faire imprimer les Sept jours à Yiterbe.
Le cardinal Cintio l'ayant appris, fit
saisir l'ouvrage chez l'imprimeur , mais
quelques exemplaires en étaient déjà
sortis : une réimpression eut aussitôt
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
lieu chez Giolti, à Yenise, et toutes les
mesures de rigueur devinrent désormais
inutiles. Le molif d'Aldobrandini était
qu'il ne croyait pas ce poème entière-
ment parfait sous le rapport théolo-
gique. « Je ne veux le communiquer au
monde, écrivait-il, que lorsqu'il sera
pur de toute erreur, et qu'on ne pourra y
trouver aucune tache qui soit de nature
à compromettre la réputation et le nom
de cette mémoire bien-aimée. Cela m'ap-
partient d'autant plus que je suis héri-
tier de cette bonne âme qui, à sa mort,
me confia toutes ses écritures. »
Les Sept jour% de la création sont un
de ces ouvrages classiques qui sont sou-
vent réimprimés en Italie , et il continue
de jouir parmi les littérateurs de celte
estime qui faisait dire au Trescimbeni ;
C'est le plus beau et le plus noble pocme
historique en vers libres que nous ayons
dans notre langue (1).
Eugène de la Gournerie.
(1) Quelques personnes pensent que le Tasse a pu
premire l'idée de son poème des Sept jours dans la
Semaine de du Bartas qui avait paru auparavant,
et avait même été traduite en italien vers 1S90.
C'est ciiose possible , mais lo génie du Tasse a tel-
lement dépassé notre pauvre du Bartas qu'on ne
trouve même plus trace d'imitation.
BI3LLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
REVUE CATHOLIQUE PUBLIÉE A SPIRE.
Nous sommes heuicux de pouvoir tenir aujour-
d'hui la promesse laite à nos lecteurs dans un de
nos dcniicrs numéros , celle de leur apprendre à
connaître pur des annonces régulières et détaillées,
l'orjjanc le plus accrédité du catholicisme en Alle-
magne , comme nous le faisons depuis (|uel(|ue
temps pour les Annali de Rome et la lir.vue (h; Du-
blin. Nous avons choisi parmi tous les recueils reli-
gieux de rAlIemafjne 5 celui qui s'intitule h Catho-
lique, et qui se i)nl)lio à Spire , parce qu'il est r» la
fois le plus ancien et le plus répandu. Le Cadwiiquc
existe depuis di.i.-scpl ans : il parait mensuellement,
et la collection de ses numéros forme déji'i siii.i:anlc-
ciiiq volumes. Ce journal a eu pour principal rédac-
teur pendant loni'.-tfimps, le célèbre Gu-rrcs , alors
(juc déposant le glaive de cette éloquence politique
et patriotique, qui l'avait fait surnommer par Na-
poléon une quatrième puissance du J^ord, il s'est
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
159
livré exclusivement à la défense de la religion. De-
puis quelques années , ses fonctions de professeur
de philosophie à Munich Pont complètement ab-
sorbé ; et nous eu possédons déjà les fruits dans son
admirable ouvrage sur la Mystique Chrétienne, dont
deux volumes ont paru depuis un an. La rédaction
du Catholique est actuellement dirigée par M. Weiss,
chanoine et membre du conseil épiscopal à Spire,
et M. Uaëss, chanoine et ancien supérieur du grand
séminaire à Strasbourg. — Voici le sommaire du
numéro de juillet.
I. Examen de VExplicalion des Saintes Écritures ,
du professeur Léopold Schmidt.
(Ce livre, déjà loué avec effusion par \es Annali
de Rome, livraison de mai J85tt , a été accueilli
avec la plus grande satisfaction par les catholiques
orthodoxes de l'Allemagne , comme une réaction
savante contre rexégèse des protestans, qui a pris
depuis quelques années de si dangereux accroisse-
mens.)
II. Réclamations des Catholiques du grand-duché
de Saxe-Weimar , présentées par monseigneur
Pfaff , évèque de Fulda , contre plusieurs arti-
cles de la loi de 1823 sur les affaires ecclésias-
tiques.
(Ces réclamations porlent sur l'obligation imposée
aux confesseurs de révéler les crimes contre l'État,
sur l'éducation des enfant issus de mariages mixtes,
sur rinterdiction de changer de religion avant vingt-
un ans: elles ont été adoptées en partie par la diète,
mais rejetées parle grand-duc, beau-frére de l'em-
pereur Nicolas.)
III. Lettre pastorale du nouvel archevêque de Fri-
bourg, monseigneur Demeter, en prenant pos-
session de son diocèse, sur les devoirs du prêtre
catholique.
IV. Effet produit sur la théologie protestante parla
Vie de Jésus , du D^ Strauss.
(Ce D' Strauss , logiquement fidèle aux principes
du rationalisme protestant a public dernièrement
une histoire de la vie de N. S., où il pousse le blas-
phème au point d'établir que tous les détails donnés
par les Évangélistes , sur la vie de N. S., ne doivent
être entendus que comme des mythes, et dans un
sens symbolique.)
Littérature Religieuse,
1. Commentaire de l'épître aux Hébreux , par le
D' Thuluck.
2. Nouvelle édition des Saintes - Écritures , par
MM. Dereser et Scholzj traduction et commen-
taire.
3. Histoire des abbayes et monastères de la Bavière
Rhénane , d'après les anciennes Charles , par
F. liemliiig.
4. Délices de l'amour divin, par saint Laurent Gius-
liniani, patriarche do Venise ; traduit par P. Sil-
hert.
B. Vie de S. Charles Borromée, parle P. Guissano,
traduction de Klitsche.
C. Appendice , renfermant des nouvelles ecclésias-
tiques.
Sommaire du numéro d'août.
I. Aspirations après la sainte Communion, par sainte
Thérèse , traduction en vers.
II. Examen de l'explication des Saintes-Ecritures ,
par Léopold Schmidt ( suite et fin ). Article de
M. Luterheck.
m. Position de la théologie protestante à l'égard de
la vie de Jésus , par le D' Strauss (suite et fin).
Article de M. de Schulz.
IV. La foi et la vie des Catholiques ; extrait de la
lettre pastorale de monseigneur Charles, comte
de Reisach, évèque d^Eichstadt , à l'occasion de
son installation.
V. Littérature Catholique.
1. Exegesis critica in Isaiœ, cap, ui, 13 — un,
12, scripsit Laur. Reiske.
2. Le Consolateur des malades et des agonisans,
par Ulenberg , curé de Cologne , en 1390.
3. Histoire de la religion de Jésus-Christ , par
Frédéric Léopold , comte de Stolberg , continuée
par de M. Kerz ; tom. xxix.
4. Divers livres de piété et d'éducation.
o. Sermons sur la Pénitence , par feu monsei-
gneur de Uommer, évèque de Trêves.
6. Description du pèlerinage de Mariathalheim
ea Bavière , par K. Rockl.
7. Les Sept paroles de N.-S., traduites du cardinal
Bellarmin,
Déclaration de monseigneur l'évèque de Fulda.
Appendice sur les missions prolestantes aux In-
des; les progrés du Catiiolicisme dans le canton de
Vaud ; la répressiou de i'Hermésianisme dans le
diocèse de Cologne.
MANUEL DE L'HISTOIRE
MOYEN AGE.
Nous nous faisons un plaisir de recommander à
nos lecteurs le Manuel de l'Histoire du moyen âge,
depuis les premières migrations des peuples Ger-
mains jusqu'à la mort de Charlemagne,(iue M. Moel-
1er, professeur à rCniversitè catholiiiue de Louvain
vient de publier chez Dcbccourt, rue des Saints-
Pères , n" G9. On n'a peut-être jauiais traité avec
plus de science, d'exactitude consciencieuse cl de
clarté cette portion si importante, mais si confuse
et si embrouillée de l'histoire ; mais ce qui , pour
nous , donne un prix tout particulier à l'ouvrage de
M. !^Iocllcr, c'est la conviction profondément calho-
liquc de l'auteur, et le soin avec lequel il nict en
lumière tout ce que la société doit à l'Eglise. Nous
ne craignons pas de leconimandcr ce livre roinmc
l'un des plus substantiels et des plus utiles que nous
connaissions. Nous ne tarderons pas à en rendre
compte avec tout le soin qu'il mérite.
160
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
GÉOGRAPHIE DES GÉOGRAPHIES ,
ou NOUVEAU COURS
DE GÉOGRAPHIE ANCIEjMNE
ET DE
GÉOGRAPHIE MODERKE,
Comparées et pour la première fois mises en regard,
avec un Traité de Cosmographie (1).
La Géographie des géographies , dont nous avons
déjà parlé , offre "la solution si long-temps cherchée
de cet important problème; savoir, si un ouvrage
sur un sujet donné peut sans inconvénient servir à
la fois pour l'enseignement classique et pour un
instruction plus élevée. Car, d'un côté, on y
trouve tous les faits nécessaires à l'intelligence des
histoires les plus détaillées et des récils de voyage
les plus circonstanciés , ainsi que d'excellentes no-
tions sur les caractères physiques , sur la flore et sur
la faune de chaque région ; par Tordre dans lequel ils
sont présentés , ces faits, malgré leur diversité, se
rangent dans un cadre si resserré et si net qu'il suffit
d'y jeter un coup d'œil pour en saisir l'ensemble et
les détails.
Comme les autres sciences , la géographie a ses
notions préliminaires sans lesquelles il est impossi-
ble d'en comprendre les secrets et d'en utiliser les
ressources. Or, le travail de l'auteur à cet égard
nous a paru méthodique et complet. Ainsi, à l'article
montagne , vous trouverez avec les explications con-
yenables tous ces noms : système , plateau , groupe,
chaînes soh principales soit secondaires, embran-
chement, chaînons, contrefort , rameaux; nœud,
noya»; talus, versant, croupe, point culminant;
assises, cirque, chaussée, pic, pilon, piiy , aiguilles,
dent, corne, cylindre, tableau, ballon, mamelon;
(I) Paris; chez Debécourt, libraire, rue des
Saints-Pères , 09. Prix : 4 fr. àO , et par la poste ,
C fr. Gîî.
crête, arrête, sierra, paramos, ambas, etc. On y lira
aussi avec intérêt les explications relatives aux di-
verses races humaines, aux différentes religions,
aux langues soit mortes soit vivantes, aux formes
des gouvernemens, au commerce, etc.
L'auteur a constamment mis en regard la géogra-
phie ancienne et la géographie moderne. Ces deux
tableaux se lient intimement et se complètent d'une
manière heureuse , chacun d'eux est construit de
manière à former un tout distinct, en sorte que, sans
inconvénient, on peut à son grêles apprendre sépa-
rément ou simultanément. De même , dans les autres
tableaux, chaque colonne peut se détacher, de ma-
nière qu'on peut aussi les apprendre toutes séparé-
ment. De là , il est aisé de le voir , une foule d'avan-
tages qui simplifient et facilitent singulièrement les
études que l'on veut en faire.
L'Océanienousa paru, en particulier, traitée d'une
manière remarquable. Cette partie acquiert une
grande importance aujourd'hui qu'elle est devenue
le terme de nos voyages scientifiques et où peut-
être l'Europe ne tardera pas à envoyer cet excès de
population dont elle se croit menacée.
Lorsqu'il s'agit de dénommer les divisions admi-
nistratives qui forment comme l'organisation intime
des états , l'auteur a toujours donné la préférence
aux noms adoptés dans chaque pays. Ainsi , en An-
gleterre , les comtés ou shires ; dans le royaume
Lombard-Vénitien , les délégations ; dans la Grèce ,
les nomes ou heplarchies ; dans la Turquie, les
eyalets ou pachaliks , les sandjahs ou livas ; dans
la Tarlarie indépendante, les khanats , etc. De ces
dénominations ressort une certaine teinte locale qui
transporte pour ainsi dire l'esprit du lecteur dans les
régions dont il s'occupe. Ce qui favorise cette illu-
sion, c'est la fidélité avec laquelle l'auteur s'est
attaché à écrire les noms propres avec leur véritable
orthographe , et le soin avec lequel il donne la va-
leur étymologique de chaque nom significatif; c'est
un excellent moyen mnémotechnique.
11 serait difficile de réunir plus de faits dans un
si petit volume, de les choisir avec plus de discer-
nement , et de les présenter dans un ordre plus coa-
veoable.
L'tJNIVEBSITÉ
CATHOLIQUE.
^dm(^$ ^0diXU$^
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE
POLITIQUE.
DOUZIÈME LEÇON (1).
V PARTIE.
De l'Économie politique en France et en Europe,
sous le règne de Louis xv. — Détresse des finances.
— Influence funeste du régent. — Adminislraiion
du duc de Noailles. — John Law. — Fortune et
chute de son système. — Funesie infiuenre de la
réforme protestante sur les principes de PÉcono-
mie politique. — Elle l'a ramenée au inatérialisrae.
— Influence des écrits de Ilobbes, de Spinosa ,
de Bayle. — Doctrines politiques de Locke intro-
duites en France par le régent. — Les finances
dirigées par le cardinal de Fleury.
Avec Louis XIV, on avait vu disparaî-
tre le principe de grandeur et de force
sur lequel avait reposé long temps la
suprématie politique de la Frat)ce en
Europe, et le prestige de gloire qui dé-
guisait aux yeux des Français le joug du
pouvoir absolu; le majestueux colosse
était tombé et son ombre protégeait à
peine un jeune enfant, seul espoir de la
monarchie.
Le nouveau règne commençait sous de
(l) Voir la dernière dans lo numéro précéUeot ,
funestes auspices. Le royaume jouissait ^
à la vérité, d'une paix chèrement ache-
tée ; mais l'état des finances était alar-
mant et jamais les circonstances n'a-
vaient été moins favorables pour les
rétablir. Les revenus sufiisaient à peine
à couvrir les dépenses ordinaires; com-
ment songer à les employer à l'acquitte-
ment d'une dette énorme? Les parlemens,
long-tea)ps comprimés par une main de
fer, songeaient àressaisir d'anciennes pré-
rogatives, et semblaient disposés à inter-
dire de nouveaux impôts. La réunion des
états-généraux, ressource des temps de
crise, mais oubliée en quelque sorte de-
puis un siècle par la nation, ne pouvait
s'offrir à la pensée des ministres de Louis
XIV, ou des héritiers de leurs tradi-
tions. A leur défaut, et pour surmonter
tous les obstacles, il aurait fallu du
moins que l'autorité suprême fût délé-
guée à un homme d'un caractère à la
fois ferme et grave ; ami de l'ordre et de
l'économie, dont la moralité sût attirer
la confiance publique, comme la i)ru-
dence s'entourer d'agens habiles et ver-
tueux.
Le duc d'Orléans, appelé à la régence
t*
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
164
du royaume, était un prince spirituel,
plein de grâce et d'aménité, d'une ins-
liuction assez étendue, et ne manquant
p^sd'aplitiide pour les affairespubliques;
mais léger, frivole et conduit à la cor-
ruption la plus profonde par l'entraîne-
ment de srs passions et l'absf-nce de tout
principe religieux Déjà, lorsque la vieil-
lesse malheureuse et chagrine de Louis
XIV eut jeté un voile de tristesse et de
découragement sur une cour jadis si ma-
gnifique et si animée , les ambitions pré-
voyantes, les passions jeunes et impa-
tientes, le$ cupidités de tout rang, les
opinions hardies et les innovations phi-
losophiques et politiques , qui commen-
çaient à s'introduire de l'Angleterre en
France, s'étaient venues grouper autour
du premier prince du sang comme sous
leur protecteur naturel. Aussi, dès le
moment où le duc d'Orléans prit posses-
sion du pouvoir royal , l'administration
devint la proie des hommes de vice et
d'intrigue, et l'on put présager qu'elle
serait souillée par les plus honteuses
iniquités.
Toutefois, le début de la régence an-
nonça des intentions dignes d'éloges. Le
ministère avait été inst:tué suivant les
plans laissés par le duc de Bourgogne;
des noms honorables liguraient dans les
conseils. Le duc de Noailies qui présidait
les finances, dont le maréchal de Ville-
roi n'était que le chef nominal , joignait
à des vues remplies de droiture et de
sagesse, un amour sincère du bien pu-
blic. Ses plans tendaient à établir une
taxe proportionnelle analogue à la dime
royale proposée par le maréchal de Vau-
ban, et dont il avait même fait l'essai
dans la ville de Lisieux ; il eût voulu,
surtout, faire disparaître les exemptions
et les privilèges qui empêchaient de
répartir équitablement le fardeau des
charges publiques entre tous les mem-
bres de la sociclé. Mais si les circon-
stances s'opposèrent à de tels desseins ,
il s'elforça du moins de soulager les peu-
ples en arrêtant Its vexations qu'i's
éprouvaient au sujet de la taille, ^lous
citerons, en témoignage, la lettre circu-
laire qu'il écrivait le 4 ociobre 1715, par
ordre du régent, aux intenliins des pro-
vinces : « Comme il est de la justice,
« disait-il , d'empêcher l'oppression des
« taillables, je crois qu'il n'est point de
« peine assez forte pour punir ceux qui
« voudraient s'opposer au dessein de les
« soulager. Vous tiendrez la main à ce
« que les collecteurs, procédant par
« voie d'ex(^culion contie les taillables,
« n'enlèvent point leurs bœufs et che-
« vaux servant au labourage , ni leurs
« lits, habits, ustensiles et outils avec
K lesquels les artisans gagnent leur vie. »
Le prince, en outre, demandait des mé-
moires exacts, qui pussent servir à régler
rimp;isition de la taille avec la plus
grande égalité. « Dans l'examen des
« moyens, continuait-il , vous préférerez
« toujours ceux qui favoriseront la cul-
" ture des terres, augmente! ont le com-
« merce et la consommation des denrées,
« faciliteront le recouvrement et seront
« le moins à charge aux sujets du Koi. »
Ces instructions réfléchissaient l'esprit
des sages ordonnances de Sully et de
Colbert. Le duc de Woailies imita égale-
ment l'exemple de ces illustres ministres,
en faisant accorder des remises d'impôts
arriérés, des dégrèvemens sur les dixiè-
mes et sur la capitation, en diminuant
les tailles et supprimant un grand nom-
bre d'offices ainsi que les privilèges
d'exemption des droits d'aides et de ga-
belles. Mais on se trouvait en présence
d'une dette publique immense , dont le
quart était exigible, et d'un déficit an-
nuel de près de 77 millions. Aussi, des
moyens appropriés à un état de choses
ordinaire et régulier, ne pouvaient évi-
demment suffire. Plusieurs expédiens
inutiles ou dangereux ayant été rejetés,
on en vint à proposer de ne pas recon-
naître les dettes du grand roi. Ce moyen
odieux révolta l'âme du duc de Noaitles
et fut repoussé à l'unanimité par le con-
seil qu'il présidait. Mais dans l'extrémité
où l'on se trouvait , il fallut subir la loi
de la nécessité et se prêter à des njesures
dont la nécessité mêujc ne saurait justifier
l'immoralité, l'injustice et la rigueur.
L'une d'elles consista à changer la va-
leur commerciale des monnaies par une
rcfontegénérale des espèces danslaquelle
on reprenait pour 4 liv. les pièces de 3 liv.,
en leur attribuant, dans la refonte, une
valeur de 5 liv. Le trésor gagna 72 mil-
lions à celle opération j mais la valeur
fictive, donnée à la raoïinaic nouvelle, lit
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
w:
hausser proportionnellement le prix de
toutes les denrées, et le bénéfice de l'état
ne fut , en réalité, que la spoliation des
particuliers.
Par un autre édit, on exigea que tous
les billets sans nombre émis pour le ser-
vice de l'état, qui circulaient dans le
commerce avec une perte des quatre cin-
quièmes, fussent soumis à une révision
ou visa. Les billets dont l'origine, dans
cette liquidation , serait reconnue frau-
duleuse ou abusive , devaient être
anéantis , et les autres consolides avec
un intérêt de 4 pour cent. On présenta
pour 600 millions de ces valeurs, qui fu-
rent réduites à 2oU millions. Mais , dans
l'opération, on trouva le moyen de dé-
tourner, sur celte dernière somme, 55
millions, qui furent censés payés aux
particuliers, mais que l'on affecta à cou-
vrir diverses dépenses urgentes.
Une troisième résolution, adoptée par
le conseil des finances et dirigée en ap-
parence contre les malversations des
traitans, ouvrit la carrière aux injustices
les plus monslreuses et à des violences
sans exemple. Ce fut l'établissement
d'une cour de justice ^ espèce de com-
mission prévôtale, instituée pour juger
les concussions, et que l'on Ht servir à
dépouiller en masse les enrichis. — L'édit
portait que l'on rechercherait l'origine
de la fortune de tous les individus qui
avaient traité pour les finances, depuis la
paixdeRyswick, c'est-à-dire depuis vingt-
sept ans. La peine de mort et celle dupilori
étaient prononcées contre les coupables-
la torture était employée dans les inter-
rogatoires; les galères punissaient l'inex-
actitude ou l'erreur dans la déclaration
des fortunes ; le cinquième des biens des
condamnés était acquis aux dénoncia-
teurs; la simple médisance contre ceux-
ci était punie du dernier supplice; les
domestiques étaient autorisés à déposer
contre leurs maîtres sous des noms em-
pruntés; on avait, en outre, déchaîné
contre les publicains enrichis, par des
gravures et des pamphlets, les passions et
les clameurs de la multitude. Un tel sys-
tème de terreur, fortifié à son. début
par quelques exemples d'une cruelle sé-
vérité, ne pouvait oianquer d'être effi-
cace. Bientôt la chambre ardente, deve-
nue inutile, ne fut plus qu'une menace
pour arracher la déclaration des riches-
ses. Le droit de taxer arbitrairement les
enrichis avait été confié à une commis-
sion de six membres; on obtint de 4500
personnes entrées sans fortune dans les
finances , l'aveu que leurs biens s'éle-
vaient à une masse de 800 millions. On
leur en laissa 493, toutes leurs dettes
payées. — Mais le trésor public ne pro-
fita que faiblement de celte prétendue
restitution, La cour corrompue, qui en-
tourait le régent, eut une bonne part de
ces dépouilles; elle avait vendu chère-
ment son crédit et son intercession aux
malheureux traitans, qui cherchaient à
défendre leur vie. Du reste, l'opinion
populaire ne tarda pas à se déclarer en
faveur des accusés. — L'édit était si va-
gue qne personne ne se croyait à l'abri
de son application ; chacun cacha sa for-
tune; le numéraire fut enfoui, le travail
cessa, et la chambre de justice tomba
au bout d'une année d'existence , sous
l'animadversion universelle. La plupart
de ses victimes furent réhabilitées, et
l'on rendit des lois pour garantir doré-
navant aux financiers, la paisible jouis-
sance et i'invioiabilité de leur fortune.
De telles mesures, exécutées dans un
but aussi immoral , ne pouvaient guère
remédier au désordre affreux des finan-
ces. L'esprit fiscal avait épuisé toutes ses
ressources, lorsque parut tout-à-coup
sur la scène l'Ecossais John Law ,
homme doué d'un génie fertile en expé-
diens, d'un esprit aventureux , aux ma-
nières élégantes et polies , à la parole
persuasive, qui avait étudié en Angle-
terre les ressources que le crédit peut
offrir aux gouvernemens comme aux
particuliers, ets'élaitoccupé depuis long-
temps de l'application de ce moyen aux
opérations financières de son pays. En
1700, Law avait présenté au parlement
d'Ecosse, un écrit intitulé: v. Proposi-
tion et motifs pour établir un conseil de
commerce. » En 1705, il publia des consi-
dt rations sur le commerce et sur l'argent,
dans lesquelles il indiquait, pour sub-
venir à la pénurie d'espèces métîilliques,
l'établissement d'une banque qui, sui-
vant son plan, pouvait émettre du p.Tpier-
monnaie jusqu'à concurrence de la va-
leur de toutes les terres du royaume.
Frappé des avantages que rAnj^leterre,
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
166
d'après les conseils de son compntrioîe
Patlerson. avait retirés de la banque na-
tionale «établie en 1690, et nsdi lingur.nt
pas suffisamment, dans la monnaie mf-
lallique, ce qui en fait le prix et l'utilité
( la propriété de servir à l'échange et à
la mesure de la valeur réunie à une va-
leur iritrin'^èque ) , Law s'était persuadé
que multiplier le signe de la richesse,
c'était multiplier la richesse elle-même.
Cette pensée, base de tous ses projets et
mère de toutes ses er.eiirs, avait, dans le
principe, produit une grande sensation
à Edimbourg; toutefois le plan de Law
ne fut pas adopté ; mais il laissa quelques
traces comme l'ont depuis prouvé l'ifis-
titulion des banques territoriales d'E-
cosse. Le projet ne reçuJ pas un meilleur
accueil du parlement d'Ang'elerre, au-
quel il fut soumis sous une aulre forme ;
en 1708, les propositions da l aw furent
aussi repoussées en Fr.nce parle contrô-
leur gt'^nérai Desmarelz , lequel hilliiit
cependant contre tous les fléaux dont un
royaume peut être à la fois accablé. Ce
ministre n'aperçut dans les mémoires
de Law que des cxpédiens plus désas-
treux encore que ceux dont il était forcé
de subir la nécessité. C'était , il est vrai ,
dans le temps d'une guerre maliieureuse,
où toute confiance était perdue^ or, la
confiance était la base exclusive du sys-
tème. Le iinancier cosmopolite erra alors
dans les différenles villes d'Italie et d'Al-
lemagne, offrant son projet à toutes les
cours qu'il visitait sans pouvoir le faire
agréer à aucune. Le duc de Savoie ( Yic-
tor-Améd(^e, depuis roi de Sardaigne)
pressé à ce sujet, lui répondit : « Je ne
suis pas assez finissant pour me ruiner. »
Toutefois le régent, auquel Law vii.t
offrir ses services, envisagea ses plans
sous un autre aspect. Ce prince était na-
turellement ami du merveilleux et de
l'audace, et avide de nouveauté*; son
alli'ince avec l'Angleterre, cimentée par
l'abandon de la cause malheureuse des
Stuaris, le disposait à l'imitation des
pratiques linanrières de cette nation.
D'ailleurs il fallait à tout prix éteindre
une dette de plus de deux miUiards de
livres, et faire disparaîlie un déficit, qui
devait la grossir indéliniuient et pa-
ralysait tous les services. — Dans une telle
situation, le duc d'Orléans devait écoutçr
avec intérêt l'expo'é d'un sy';tème par
lequel on promet t^iit de rembourser
to tes les dettes de l't tat , d'augmenter
les revenus, de diminuer les impôts et
d'opérer ces prodiges par la seule puis-
sance du crédit , c'est-à-dire par des va-
leurs fictives ou de convention , qui au-
raient autant de crédit que les valeurs
réelles. Law possédait surtout le grand
art de répondre promptement et Itcide-
ment à chaque objection; séduit parci tte
assurance éloquente , le régent consentit
à essayer l'application du nouveau sys-
tème financier.
Dans les principes de Law, l'abon-
dance des espèces était le mobile du tra-
vail, de la culture et de la population.
Toutes les matières qui ont des qualités
propres au monnayage pouvaient devenir
espèces; le papier même était plus pro-
pre encore que les métaux à devenir es-
pèce,purvu qu'il fùtsoiitenu par le cré-
dit (I). La diflitulté étant de soutenir la
Vileur du papier-monnaie en concur-
rence de la monnaie d'or et d'argent,
c'était dans l'art de l'aplanir que con-
sistait principalement la combinaison du
système. Aussi Law ne se proposa pas
seulenient d'accréditer la nouvelle mon-
naie, en la faisant recevoir dans les cais-
ses publiques, en ordonnant qu'elle
serait échangée à la volonté des porteurs
contre l'or et l'argent, enfin, en bannis-
sant l'argent des paiemens considéra-
bles. Portant ses vues plus loin, il forma
le plan, d'une compagnie par actions,
dépositaire du crédit public, à laquelle
on réunirait successivement le privilège
exclusif des affaires de commerce et de
finances les plus lucratives dans le
royaume, el enfin, des créances siir le roi ;
les actions de la compagnie étaient con-
versiblcs en billets, lesquels pouvaient
eux-mêmes redeveniractions par unenou-
velle conversion au gré des propriétaires.
Cette compagnie payant à ses actions un
dividende fondé sur de grands profits ap-
pareils, et les divers avantages qu'on lui
destinait ne devant s'accorder que pro-
gressivement, il devait nécessairement
résulter de celte institution un grand
(1) Cette condilion indispensable nuroil dCi surfire
pour prouver à Law que le papier n'élail pas eu$$i
propr» ^ dcv(inir mçnoaie que l'pr et l'arçent.
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
167
mouvement de nf'gocialions et d'affaires
qui rcmirait l'argent incommode et la
mu'itiplicalion du papier nécessaire; et
de plus un accroissement successif dans
la confiance publiqtie, dans la valeur de
l'action et par conséquent dans le crédit
des billets.
Law avait proposé , en Ecosse , de déli-
vrer des billi'ts sur des sûretés en biens
fonds , qui n'eussent pas excédé les deux
tiers ou les trois quarts de cej biens. « L'or
« et l'argent , disait-il au parlement d'E-
« cosse, se sont avilis depuis 200 ans et
« s'aviliront encore. Dès lors, ils perdent
« cliaque jour quelque chose de leur prix
«c dans le commerce; les terres ne peu-
« vent perdre leur usage et doivetit né-
« cessairement augmemer en valeur. Par
« conséquent la monnaie du papier doit
« avoir l'avantage et la préférence sur
« l'argent. »
En France, il proposait, d'abord, la
création d'une banque d'escompte et
d'une compagnie de commerce destinée
à mettre en valeur les richesses, présu-
mées immenses, denospossessiousdansla
Louisiane ( le Mississipi ). Plus tard, la
banque devait s'appuyer surla compaj^nie
des Indes et sur les régies financières.
« Il est de l'inlérêt du roi et du public .
u disait-il au régent, d'abolir la monnaie
« d'or et d'argent, et d'assurer la monnaie
« de la banque; la monnaie numéraire
« tire sa valeur d'une matière qui est un
« produit étranger; la monnaie de ban-
u que tirera sa valeur de l'action de la
« compagnie des Indes, qui est un pro-
« duit de la Fiance : l'action des Indes a.
ic de plus que l'or, les qualilésessenliellrs
« pour devenir monnaie; elle est por-
« tative; elle est divisible par sa conver-
« sion en billets de binque; sa valeur est
« plus certaine et doit augmenter, tan-
« dis que celle de l'or doit diminuer,
« car la quantité des actions est fixée , et
« la quantité d'or augmente journelle-
M ment; l'or ne produit rien par lui-
« même etl'actionproduit ; le commerce
K et la compagnie augmentant , la valeur
« des actions doit hausser. La monnaie
« d'or peut être enlevée de l'état par un
K commerce désavantageux et sa "circu-
K lation arrêtée. L'action et les billt ts de
« banque peuvent bien, sans doute, pas-
« ser chez les étrangers, mais ce n'est
ft qu'un gage qtii leur en assure la valeur
« en France, où ils l'emploient en mar-
u chandises. Donc, il est de l'intérêt du
u roi et des peuples d'augmenter la va-
« leur de l'action, en lui donnant l'usage
« et la qualité de monnaie, et de diir.i-
K nue," la valeur de l'or, en lui ôtanl celte
« qualité et cet usage. »
Beaucoup d'objections furent faites à
ces raisonnemens spécieux dont la plu-
part sont visiblement empreints des pré-
jugés de l'école mercantile: onfit remar-
quer à Law, 1° que les avantages multi-
pliés qu'il attribuait à un systèine de
papier monnaie, appuyé sur une compa-
gnie de commerce, devaii^nt nécessaire-
mejit avoir un terme; 2° qu'il était dans
la nature des choses que ce terme arrivé,
et Id compagnie ne pouvant plus recevoir
de nouvelles faveurs, la valeur de ses
actions tomberait au niveau de leur
produit réel , et que la valeur des actions
baissant à ce niveau, L- crédit de la mon-
naie de papier baisserait au moins dans
la même proporiion ; 3^ que l'argent
haussant de prix sur la place, lors d'une
grande demande précipitée pour des
spéculations lucratives, et baissant aus-
sitôt que cette demande est remplie, il
était naturel que le papier-monnaie per-
dît de sa valeur dans l'opinion publique ,
lorsqu'on aurait le moindre indice de sa
surabondance, et que cette perte serait
irréparable à l'égard d'un établissement
nouveau; car la première idée de dé-
fiance entraînerait infailliblement avec
elle, l'ardeur de réaliser en numéraire,
et l'avilissement de la monnaie artifi-
cielle.
Law répliquait que cela ne pouvait
point arriver parce que le crédit d un né-
g.'ciant monte au décuple de son fonds
(ce qui est vrai même de la somme de
tous les crédits particuliers dans le com-
merce de l'état ), et que l'état offi ait des
garanties plus positives et plus étendues
que les sin'ples particuliers; mais cet
argument était plus spécieux que solide,
Law ne pouvait espérer, en effet, que les
GGO millions de livres (() qui circulaient
à cette époque dans le royaume, seraient
déposés dans les caisses à moins que
(1) Environ 1200 millions de ban?» de l'époqaa
actuelle.
168 COURS SUR L'HISTOIRE DE
l'auforitéetlaviolencen'entreprissentd'y
parvenir, ce qui aurait immédiatement
pour résultat de discréditer le papier-
monnaie et de faire rechercher avide-
ment le numéraire. D'un autre côté, les
particuliers se font crédit entre eux,
parce qu'ils ont un emploi utiie à faire
de leurs fonds, ce qui est impossible à
l'état. Le négociant qui manque d'argent
pour faire honneur à ses affaires, a des
effets dont il trouve de l'argent j or la
sûreté de la banque consistait seulement
dans le dépôt des actions que l'on vou-
lait obliger le public à regarder comme
monnaie par leur propriété d'être con-
verties en billets. Par conséquent l'acquit-
tement de ces billets en argent pouvait
seul en rétablir le crédit dès qu'il serait
une fois ébranlé. D'ailleurs les engage-
mens des particuliers ont un terme
prévu, tandis que ceux de la banque
pouvaient être réclamés inopinément et
en peu de jours, ainsi que cela arriva en
effet. Enfin il était aisé à chacun de con-
naître, par la quantité des actions émi-
ses, que l'ai'gent étant au billet de l'ac-
tion : : 1 : 7 , l'argent était en réalité sept
fois plus précieux que le papier. Le sys-
tème était donc fondé sur un jeu forcé
qui ne pouvait durer dans l'ordre ordi-
naire des choses.
Malgré ces prévisions , les combinai-
sons de Law furent regardées non seule-
mentcomme un remarquableprogrès dans
la science financière, mais comme une dé-
couverte du génie qui devait appeler tous
les hommes à la richesse. Aussi, nonobs-
tant l'opposition du parlement de Paris et
de tous les financiers pratiques de cette
époque, leur auteur avait obtenu, en mai
17 16, le privilège d'établir une banque sous
le nom modeste de Law cl compagnie ,,
avec un capital ^oc\a\(\e six millions, di-
visés en 12,000 actions de SOOfr. chacune
que toute personne pouvait acquérir en
payant seulement un quart en espèces et
les trois autres quarts en billets d'état.
Cette banque, bornée dans l'origine au
soin obscur de taire les affaires des par-
ticuliers sous la modique rélribiition de
ïpour lOtX), avait, comme tous lesétablis-
semens de ce genre, pour objet primitif,
l'accélération et l'extension des opéra-
tions du commerce , et pour gage le pro-
fit de ces opérations mCmc. Elle acquit
L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
bientôt un crédit étendu et un grand dé-
veloppement. Dès l'année qui suivit son
institution, les billets furent reçus
comme numéraire dans toutes les caisses
royales en vertu d'un arrêt du conseil (1).
Quelques mois après, Law fit ériger et
joindre à la banque une compagnie de
commerce dont il fut nommé directeur,
et qu'il appela Compagnie cV Occident,
parce qu'elle devait faire le commerce
exclusif de la Louisiane (2) abandonné
par Crozat, mais dont on promettait
d'immenses ressources par Fenvoi des
troupes nombreuses d'artisans de toutes
professions qui ne sortirent pas de
France, et que l'on affecta de faire dé-
filer devant le public de Paris, dupe de
celte mystification inouïe. On attacha en
outre, à la compagnie, la propriété du
Sénégal et le privilège exclusif du com-
merce de la Chine. Ce fut l'occasion
naturelle de créer 25 millions de nou-
velles actions et d'une énorme émission
de billets de banque, dont il paraît que
même avant ces réunions, la masse excé-
dait déjà 110 millions.
L'exemple de la banque royale d'An-
gleterre qui, existant depuis 28 ans déjà ,
avait posé les limites dans lesquelles une
banque d'escompte proprement dite
devait se circonscrire, aurait dû appeler
l'attention d'une politique prévoyante.
Mais une institution régulière qui n'au-
rait pu porter ses fruits qu'avec le temps,
ne convenait ni à la situation de Law, ni
aux imaginations françaises, ni à l'impa-
tience fougueuse du régent. D'ailleurs iess
succès dépassaient les promesses et les
espérances; la banque avait procuré de
grands bénéfices. P>ientôt le prix vénal
des actions s'éleva à vingt fois leur va-
leur nominale; la confiance qu'elles ins-
piraient s'accrut encore lorsque vers la
fin de 1719, la banque eut acquis le pri-
vilège de l'ancienne compagnie des In-
des, fondée par Colberl : ce fut l'apogée
du système. Alors la séduction et l'en-
traînement gagnèrent tous les esprits;
ch.icun s'empressa d'échanger son or
contre du papier avec une frénésie qu'ex-
citait la vue de fortunes aussi rapides
qu'énormes surgissant de tous côtés. Tel
(1) Avril 1717.
(2) Ou MÎMissipi.
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
169
individu qui avait commencé avec un
billet d'état, à force de troquer contre
de l'argent des actions ou des billets, se
trouvait avoir des millions au bout de
quelques semaines. Des hommes incon-
nus devinrent riches en moins de six
mois, plus riches que des princes; ce jeu
nouveau et prodigieux où tous les ci-
toyens pariaient ainsi les uns contre les
autres, éveilla dans toutes les conditions
depuis le bas peuple jusqu'aux rangs les
plus élevés, un sentiment de cupidité au-
paravant inconnu. La rue Quincampoix
était le rendez-vous de tous les action-
naires et le théâtre de leur agiotage
effréné. On sait que la foule s'y pressait
au point que plusieurs personnes y fu-
rent étouffées, et qu'un malheureux con-
trefait ramassa une sorte de fortune ^n
faisant servir son dos voûté à la trans-
cription dPs transferts et des échanges
d'actions et de billets. Il n'y eut pendant
quelques mois à Paris, ni commerce ni
société; on ne s'occupait plus que du
cours des actions.
Law séduit lui-môme par son système
ets'pxaltant de l'ivresse publique -.utant
que de la bienne propre . avait successi-
vement émis une quantité de papier
telle, qu'en 1719 elle repré^entai' quatre-
vingt fois tout le numéraire qui pouvait
circuler dans le royaume, c'est- ^-iire
52,800,000,000 livres ( 96 milliards de
francs ). Le gouv»-rnemeit n'rut garde de
négliger i^ne occasion si favorable de
rembourser avec ces valeurs tous les
créanciers de l'état qui partageaient,
avec les autres citoyens, les chances fa-
vorables ou funestes de cet iiumense
agiotage.
Mais lorsqu'on vit ainsi se grossir le
torrent de cette prétendue monnaie qui,
dénaturant les fonctions et les rapport^
de la monnaie réelle , détruisait l'équil-
bre de tous les piix, les conditions de
tous les contrats, confondait, dans ses
débordemens, tous les élémens de la for-
tune publique et des fortunes parti-
culières , les capitaux réels et leurs reve-
nus, avec de prétendus trésors magi-
ques qui devaient les centupler, les bons
esprits s'émurent et s'alarmèrent."
Déjà le chancelier d'Aguesscau, sans
combattre d'une manière absolue bs
théories financières de Law, avait dé-
montré qu'elles recevraient nécessaire-
ment une extension qui en amènerait la
ruine. Il blâmait surtout avec force les
déception^ par lesquelles on cherchait à
les accréditer; ses avis furent négligés
et le succès des premières opérations
rendit impopulaire l'opposition de d'A-
guesscau et du parlement. L'éloignement
du vertueux chancelier fut même l'ésolu
par le prince qui avait naguère recher-
ché avec tant d'empressement Tappui de
ses lumières et de son intégrité; de son
côté , le duc de JNoailles qui avait d'abord
approuvé l'établissement d'une banque
générale et apprécié les avantages de
celle institution contenue dans de sages
limi.cs, ne tarda pas à combattre l'exten-
sion abusive que l'on prétendait lui don-
ner. Il partagea l'honorable disgrâce de
d'Aguesscau et prédit vainement, de sa
retraite, la catastrophe qui allait de
nouveau bouleverser les finances. Les
arrêts du parlement , contraires aux opé-
rations de Law, étant cassés dans des lits
de justice provoqtiés par l'abbé Dubois et
le nouveau chancelier d'Argenson, la
banque ob' int tour à tour le privilège de
l'affinige de métaux, de la fabrication
des monnaies d or et d'argent, et de la
vente exclusive des tabacs; elle fut sub-
rogée à la ferme générale pour le re-
couvrement des impôts, et enfin érigée
en banque royale.
Mais désormais le régent ne pouvait
plus gouverner une machine si immense
et dont le mouvement r.-pide l'entraînait
malgré lui; la réflexion, la cr inte, les
regrets avaient succédé à l'engouement
général. Les anciens financiers ei les gros
banquiers réunis épuisèrent la banque
royale en tirant sur elle des sommes
considérabies; chacun, alors, s'empressa
de convt-rtir ses billets en espèces, mais
la surabondance du papier était énorme;
le crédit tomba tout-à-coup ; le régent
voulut le ranimer par des mesures qui
devaient complètement l'anéantir. Tel
fut, en effet, le résultat de la défense
faite aux particuliers de garder chez eux
des espèces monétaires. L'argent se ca-
cha soigneusement, on ne vit plus que
du papier discrédité, et une misère
réelle commença à succéder à tant de
richesses factices.
Le public, inquiet et mécontent, ne fut
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ËCONOMIE POLITIQUE,
170
pasmédîocrementt'tonnéde voir élever en
ce moment même (!) , au poste de contrô-
leur-général des finances, l'auteur d'une
perturbation si grave dans la fortune pu-
blique etdans celle des particuliers; clia-
cun comprenait l'impossibilité pour Law
d'y opérer quelque bien et de s'y main-
tenir; mais le régent, pressé d'acqniller
une dette de reconnaissance personnelle,
se persuada que le public applaudirait
à son choix et partagerait une confiance
vraie ou simulée. En peu de temps, Law
d'Écossais devint Français par la natura-
lisation, de protestant catholique, d'a-
venturier seigneur des plus belles terres,
et de banquier ministre d'étal. Voltaire
raconte l'avoir vu arriver dans les salles
du Palais Royal , suivi d'un brillant cor-
tège de ducs et pairs, de maréchaux de
France, de prélats, etc.
Mais le désordre était parvenu à son
comble. On reconnut qu'il était indis-
pensable de réduire les actions de la
banqueà la moitié de leur valeur, etcette
spoliation odieuse fut consacrée par un
édit (2). Le parlement fit des remontran-
ces vigoureuses ; le peuple s'émut. Le
régent , cédant à la clameur publiqrie ,
se rétracta, et révoqua, en outre, l'im-
prudente défense de garder chez soi des
espèces d'or et d'argent. Dans celte ex-
trémité, Law signala le retour de d'A-
guesseau, comme la seule mesure propre
ô fléchir le courroux du parlement et du
peuple. On dit même que pour obtenir
Tayeu de l'illustre chancelier, il offrit de
distribuer aux pauvres cent millions de
sa propre fortune. Mais le rappel de d'A-
guesseau n'apaisa point le parlement.
Cette compagnie ne pouvait oublier que
lors de ses premières luttes avec Law ,
ses actes avaient été brisés avec éclat ,
et qu'on lui avait même retiré le droit de
remontrances. Jalouse de venger cette
injure, elle décréta le contrôleur-général
d'ajournement personnel et ensuite de
prise de corps. D'Aguesseau, témoin im-
puissant de ces hostilités tardives et in-
tempestives , dirigées contre le système ,
consentit à l'exil du parlement à Pon toise.
A la faveur de ce coup d'autorité . le
chancelier se ménageait le droit d'opérer
(1) En 1720.
(2) Ëdildu21 mars 1720,
la liquidation des pfrets de la banque
royale et de la compagnie de Law. irré-
gulièrement et abusivement confondus
par le contrôleur-général. Cette opéra-
tion , accomplie plu.î tard d'après les
règles que d'Aguesseau avait trac<^es
lui - même , préserva la France d'une
banqueroute à peu près inévitable.
Pendant l'exil du parlement, Law se
hâta de faire paraître en moins de huit
mois jusqu'à trente- six édits, déclara-
tions ou arrêts de finance , pour fixer le
taux de l'or et de l'argent, borner l'u-
sage de l'argenterie et de la bijouterie ,
enfin, pour augmenter à tout prix, la
quanti é de ce numéraire dont il avait
cru p juvoir se passer. Mais ce fut en vain;
la confiance était perdue d'une manière
irréparable, Lesactions qui , dans le pa-
roxysme de l'infat nation publique, avaient
été portées au vingtième de leur valeur
nomiiiale , tombèrent rapidement dans
la proportion de cent à un. Le régent, ne
pouvant plus résister à l'indignation gé-
nérale et aux attaques réitérées du par-
lement, après avoir tour à tour défendu
et abandonné le contrôleur-général , le
fit soi tir précipitamment du royaume.
Law, chargé de l'exécration de la France,
fut obligé de fuir en secret le pays qu'il
avait promis d'enrichir et qu'il avait
bouleversé. Il partit dans une chaise de
poste que lui prêta le duc de Bourbon-
Condé , n'emportant avec lui que 2,000
louis, presque !e seul reste de son opu-
lence éphémère , et laissant le royaume
plus épuisé qu'il ne l'était à la mort de
Louis XIV.
On a porlé divers jugemens sur cet
étranger si fatalement ci^lèbre. Quelques
écrivains vantent ses talens peu com-
muns, l'élévation et la justesse de ses
vues, la droiture de ses intentions, et
rejettent sur le régent et sur les courti-
sans avide; et immoraux de ce prince ,
le déplorable abus qui fut fai' des théo-
ries financières do Law : iU font valoir,
en faveur de sa probité ou de a généro-
sité personnelle , le dénuement dans le-
quel il se trouvait au moment de sa fuite
et la misère dans laquelle il languit jus-
qu'à sa mort. Il est certain qu'il lui était
facile de conserver comme d'acquérir
une immense fortune ; mais même ea
rendant justice à spn désintéressement,
PAR M. DE YILLENEUVE-BARGEMOJNT.
171
il est difficile de le supposer étranger
aux n)anœuvrps dont il se rendit rinstru-
ment. Le système qiiM avait conçu et
appliqué n'était au foi'.d qu'une immense
intrigue, ourdie avec beaucoupdartpour
offrir un piégea la cupidité et à Tij^no-
rance ; c'était , m d'atitres termes, une
colossale entreprise de faux-monnayag'^,
dans laquelle il eut , à la vérité, pour
complice , le gouvernement lui-mêaie et
tousles habitans de la capitale.
Après la faite de Law, le parlement fit
défense à tous étrangers de s'immiscer
dans le maniement des deniers publics ,
et rendit un arrêt pour interdire toute
communication entre le trésor et la caisse
de l'Ecossais. On songea alors à remettre
les choses dans l'état où elles étaient en
1718. L'administration des revenus de
l'état fut retirée à la compagnie des In-
des. La fabrication des monnaies renira
dans la main du roi. On rétablit les offi-
ces des receveurs-généraux des finances,
et l'on mit en régie le d(jpartement des
fermes générales. Ensuite , pour par\enir
à réduire la dette pu'jlique, proportion-
nellement aux forces de l'étit , on pro-
céda au recensement de tontes les for-
tunes qui avaient rapport au système de
Law et à la liquidation de tous les effets
de la banque. Les propriétaires fur.^nl
obligés de déclarer et de prouver ù quelle
époqiie ils avaient reçu ces billets et le
prix qu'i's en avaient piyé , afin qu'ils
p'JSSPiit être réduils dans la propottion
combinée de leur valeur particulière et
de la masse générale des actions. Cinq
cent onze mille citoyens portèrent leurs
bille. s à celte liquiJalion , qui rédu'-
sit la dette de l'eiat h une somme de
1.700,000.C00 liv. Les biUeis de banque
furent retirés. On donna, en échange aux
porteurs, des billets de liquidation qui
dev.ienl être ^cqnitt''s en numéraire, lies
actions restèrent à lach-rgede 1« com-
pagnie des Ind'S, au notnbre di^ 05. 161.
Ensuite, les archives 'e Ij commis-ion de
liquidation et les billets reliiés furent
brûlés diiis une c ge de fer, à la g.-ande
satisfaction du public, «enchanté, dit un
spirituel écrivain (I) , de voir s'en all^^r
en fumée cet e chimère, qui availfaitpen-
(1) M. de Lourdoueix , de la Restaurallon de la
Soriélé française.
dant deux ans le tourment universel, et
de se fro iver ri ndu au posi if de 1 j vie. »
En 1723 , Louis XV était devenu ma-
jeur, et le cirdmal Duboisvenailde mou-
rir. Le duc d'Orléans prit a'ors le titre
de premier ministre. Pendant la grande
crise des finai'ces, il avait songé un mo-
ment à convoquer les Eiats-Généraux ;
maisDub.)is l'en dissuadi par divers mo-
tifs puisas surtout dans la commodité et
Tagrémcnt du poivoir absolu , et dans
1'él.it d'effervescence où se trouvait le
royaume. Renonçant à celte mesure, le
riouveau premier mnàstre conç il un sin-
guli-^r projet, dont sa mort subite et im-
prévue préserva le p lys : c'était de rap-
peler Law réfngié et oublié à Venise, et
de faire reuvre son système dont il se
proposait de rectifier les abus et d'assurer
les avantages. Pvien n'avait pu le détacher
de l'idée d'u/te banque gén**ra!e, chargée
de payer ton tes les dettes de l'état. L'exem-
ple de Venise , de la Hollande, de l'An-
gleterre, entretenait celte illusion; et les
instances de Melon, son secrétaire, es-
prit très éclairé, mais systématique, le
confirmaient dans ses desseinis. On assure
môme que la coniempldtirn continuelle
de crtte grande entreprise et d s otages
qu'el e pouvait exciter de nouveau, con-
tribua , autant que d^s habitudes de dé-
soid e, à abréger son existence.
^'ous avons c» u devoir donner quelque
étendue à ces détails «ur la nature et les
conséquences des théories de Law, parce
que ce curieuxepisode de la régeocenous
paraît former, dans l'histoire de l'écono-
mie politique, ui.e époque de transition
tiès reiuari|uable , et s.- rattacher à la
nou>c!le école de politique, de morale
et de philosophie, q'ii all<iit cararlériser
le dix-huitième siècle dont la régence fut
e présagent l'aurore. Le système de Law,
cons-^quence plus ou moin.y directe de
l'influence exercét^ par la Ri'forme pro-
testante sur 1. s mœurs pub iques et les
habiliides des gouvernemens , fut un des
prtmiers piésens que l'Angletcr/e, alors
réconciliée avec la France, fil à sa nou-
velle alliée. Protégés par Duboisque l'An-
gleterre tenait à ses gages, avidement
accueillis par un prince amjureux de la
co' slilulion anglai.e , détericur de la
noble cause des S.'uiris, et obligé, dit-on,
pour conserver la paix, de payer des sub-
172
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
sides secrets à la Grande-Bretagne , les
plans du financier écossais ne furent pas
seulement funestes aux intérêts matériels
du paySj mais ils produisirent une révo-
lution complète dans les mœurs et dans
l'esprit national. L'amour des profils
prompts et faciles , la cupidité, le goût
de l'agiotage et des spéculations aventu-
reuses sur le crédit public , se répandi-
rent de proche en proche dans toutes les
classes de la société, et les détournèrent
de l'agriculture et de l'industrie. Désor-
mais , il fallut joindre des rétributions
pécuniaires auxdistinctions honorifiques
qui formaient auparavant le seul prix des
services rendus à l'état, et un des plus
grands ressorts politiques fut ainsi éner-
vé. Le luxe qu'affichaient les nouveaux
enrichis, pénétra dans tous les rangs de
la popnlation et multiplia les besoins fac-
tices. D'un autre côté , les combinaisons
de Law amenèrent un des exemp:es les
plus funestes à la moralité publique, l'a-
bolition des dettes es faveur des débi-
teurs, qui ne rougirent pas de donner à
leurs créanciers une valeur trèsinférieure
à celle qu'ils avaient reçue. Un tel exem-
ple ne pouvait être perdu pour l'avenir.
Le boulever>ement opéré par le systè-
me fut seulement favorable auxouvrit^rs,
dont les salaires avaient été portés à un
taux qui fut maintenu , et au trésor qui
conserva plus de revenus , parce que les
impôts, ayant suivi la progression gf'né-
rale, gardèrent la proportion nouvelle à
laquelle on les avait élevés.
Tandis que l'agiotage corrompait les
cœurs par la cupidité , l'irréligion, dont
le régent faisait parade en toiite occa-
sion , n'exerçait pas une moins funes:e
influence. La cour avait suivi l'exemple
du prince, et une partie des mêmes hom-
mes qui , sous le règne précédent, afli-
chaientdesmœurssévères, parurent tout-
à-coup in.pit-s et débauchés, pour ne pas
cesser d'être courtisans. A lexemple du
maî're que Louis XI v avait »!ommé un
fanfaron de crimes, ils firent à l'envi tro-
phée de leurs vices et des plus honteux
penchans. Que pouvait, en effet, e^pérer
la vertu, lorsqu'on voyait Dubois élevé à
la pourpre romaine et au siège de Féne-
lon !
fcirimparlialiléderhistoirc commande
de ne pas oublier les didicullés sans nom-
bre dont le régent fut entouré, la paix
dont il fit jouir le royaume épuisé par
de longues guerres, son goût éclairé pour
les arts et quelques inspirations généreu-
ses, la postérité ne saurait frapper d'une
trop sévère réprobation les monstrueux
désordres de la régence et leurs princi-
pes corrupteurs. Tous les malheurs de
l'avenir se trouvaient en germe dans ce
règne d'immoralité , d'absolutisme et de
monopole^ la plaiedesfinancesaggravée;
la lutte de la royauté et des parlemens
rendue fréquente et inévitable; l'influence
des favoris et des maîtresses érigée en
maxime de gouvernement : l'invpsion du
philosophisme prot^^s'ant et des théories
économiques et politiques de l'Angle-
terre : tel fut, en effet, l'héritage légué
par le régent à son royal pupille, et l'on
ne peut y méconnaître les élémens et les
causes de l'immense catastrophe de 1789.
Arrivés, par ledéveloppement denofre
esquisse historique, à l'entrée d'un siècle
où l'intelligence humaine a , pour ainsi
dire, parcouru le c rcleeiitier de toutes
les recherches philosophiques , de tous
les sys èmes, de toutes les innovations,
de toutes les vérités comme de toutes les
erreurs, et qui semble, entre tous les
autres siècles, avoir été réservé par la
Providence pour donner au monde les
plus h.iutes et les plus formidables le-
çons . nous n'avons pas 'a pensée , on le
comprend sans peine , de vouloir retra-
cer la plus faible partie de cet immt^nse
tableau ; mais les r<^sultats moraux et ma-
tériels du dix-huitième siècle pouvant se
rapporter aux deux théories de civilisa-
tion qui divisent encore aujourd'hui les
écoles d'économie politique , il est dans
l'ordre de nos études , et c'est peut être
aussi le lieu et le moment, d'indiquer la
filiation tr't la généalo^'ie de chacune de
ces théories sociales, et de montrer leurs
rapports avec lessysi èmes philosophiques
dont eiles sont la conséquence et l'ex-
pression pratique natui elles.
La sépaiation des deux théories de ci-
vilisation sociale n'e-tpas moderne assu-
rément ; car l'antagonisme de l'esprit et
des sens, des vices et des vertus, de la
vérité et de l'eireur, des passions et des
préceptes qui les coudaunient , remonte
en (juelque sorte à l'origine du monde
lui-même. Ou peut suivre soiuléveloppe-
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
173
ment dans l'histoire du genre humain ,
et surtout dans celle de la philosophie.
Partout, de tous les temps, chez tous les
peuples, on aperçoit la lutte du spiri-
tualisme et du sensualisme , et toujours
les triomphes alternatifs se résolvent en
rénovations dans les mœurs et dans les
institutions sociales.
Le Christianisme, auquel aboutit l'an-
tique philosophie spiritualiste dont il
était le but providentiel , devint le fon-
dement d'une philosophie sublime, étin-
celante de pureté et de vérité. Biais en
abolissant un cuite grossier, en procla-
mant les hautes destinées religieuses de
l'homme et les devoirs qu'il avait à rem-
plir durant son court passade sur la terre,
il n'anéantit pas les besoins et les condi-
tions imposés à l'humanité déchue. L'hom-
me ne fut point affr-inchi de la nécessité
du travail et de l'obligation de combattre
ou de régler ses penchans terrestres. La
faute originelle , rachetée par le sang
d'un Dieu , continuait à demander un
sacrifice expiatoire , el la récompense
magnifique que le Christ faisait briller
aux yeux de l'homme, loin d'être placée
dans ce monde, exigeait même le mépris
et l'abandon des richesses et des jouis-
sances de la terre.
La philosophie chrétienne, lorsqu'elle
dut s'appliquer à la pratique de la vie
temporelle , à l'économie domestique et
sociale , c'est-à dire , à ce que l'on est
convenu d'appeler V utile ^ considéra la
double nature de l'homme et en déduisit
ses principes de civilisation. Aps^rcevant
dans le travail, non seulement le seul
moyen de soutenir l'existence physique,
mais encore une des conditions de son
perfectionnement religieux et moral ,
elle honora et recommanda le travail
comme l'accomplissement des premières
lois de la Providence; elle comprit que
le travail conduisait à l'aisance , à la li
berté , aux lumières , au bonheur, s'il
était accompagné des vertus recomman-
dées par la parole divine, c'est-à-dire,
l'économie, la tempérance, la justice et
la charité. Par l'effet d'une haute pré-
voyance , et sans bannir toutefois aucune
industrie honnête , elle dirigeade pré-
férence le travail vers l'industrie agri-
cole , comme plus favorable aux bonnes
mœurs, à la conservation de la famille ,
à la règle de la population et au maintien
de l'ordre public.
Telles furent les bases de l'économie
politique dérivantde la philosophie chré-
tienne . et dans laquelle la destinée reli-
gieuse de l'homme et les besoins de sa
double nature se trouvaient admirable-
ment prévus et conciliés.
Dans cette théorie . déduite du prin-
cipe chrétien , la production des riches-
ses se trouve également excitée par le
devoir et par le besoin. Tous les travaux
matériels ou intellectuels ont leur place
et leur emploi dans l'ordre de la Provi-
dence. Les arts, loin d'être proscrits,
soiît encouragés, lorsqu'ils tendent à éle-
ver l'intelligence ou se rapportent à une
pensive religieuse. Le luxe lui-même est
permis, lorsq\j'il se produit comme l'ef-
fet progressif d'une aisance générale et
ne se prête pas à la corruption des mœurs.
— Dans le principe chrétien qui consa-
cre l'égalité morale de l'homme, l'inéga-
lité des conditions socia'es se trouve
adoucie par l'abondante et charitable ré-
munération du travail et des services.
L'esprit de sacrifice et d'abstinence tour-
ne lui-même au profit de l'intérêt géné-
ral ; les capitaux s'accumulent ; une plus
large part de loisirs est accordée aux
hommes de la science, qui sont aussi des
hommes de religion et de vertu; et com-
me cette théorie sociale a pour objet le
bonheur da l'universalité des hommes ,
elle implique nécessairement l'associa-
tion de leurs intérêts , la facilité et la
liberté de leurs rappor!scommerciauxet
politiques ; enfin , elle demande liberté,
protection , justice et humanité pour
tous : c'est l'économie sociale catholi-
que. Or, ces principes sont immuables ,
parce qu'ils émanent d'une autorité im-
muable et suprême; mais, abstraction
faite de celte origine, on peut concevoir
facilement combien leur application est
propre à donner à la race humaine la plus
grande somme possible de bonheur, et à
la ramener par un progrès moral vers sa
dignité primitive.
Telle est la théorie de la civilisation
par le Christianisme. Si elle n'avait pas
été scientifiquement exposée, elle résul-
tait du moins de toutes les institutions
et de tous les préceptes du catholicisme;
elle se rattachait aussi à ces vérités mo-
174
COtHS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
raies, révélées jav^is aux premiers hom-
mes dont les caj^es el les phiiosophi^s de
tous les temps et de tous l.'s pays avaient
conservé quelques notions, et qui reçu-
rent une double et éclatante consécration
dans la révélation évangéliqiie.
Mais dès les premiers âges du monde ,
on avait vu nai re parai lèiemcut une au-
tre piiilosopiiie qui, ayant perdu la trace
des révélations primitives, réduisut à la
vie sensuelle et terrestre touie la desti-
née de l'homme. A ses yeux, les besoins
physiqueset lesjouissancesque leur satis-
faction procure, étaient le véritable et
unique but du travail, de l'industrie et
de la science j et le seul objet dont la
rai^n humaine eût à s'occuper. L'esprit
de sacrifice , de désintéressement et de
charité , était exclu de cette doctrine
fondée sur l'égoïsme le plus complet.
Aussi, peu importait qu'une partie du
genre humain fût dans la douleur , op-
pressée par l'esclavage ou la misère ,
pourvu que les forts, les heureux , les
habiles jouissent de tous les plai-irs. En-
vain Socrale , Platon , Arislote, Zéuon
et d'autres illustres philosophes avaient-
ils protesté contre cette doctrine immo-
rale. Vépicuréisme devait entraîner tous
les peuples livrés à une religion qui con-
sacrait tous les vices et divinisait toutes
les passions. Aussi , l'abus de la force ,
l'esclavage, la cupidité et un luxe inhu-
main consliiuèrentils la phi'osophie de
l'économie sociale jusqu'au moulent où
la lumière évangélique vint consoler le
monde si cruellement asservi.
Tant que l'unité de la foi fut mainte-
nue dans la grande «ociélé chrétienne , il
y eut également unité dans les.doctrines
philosophiques et économiques^ la pro-
duction et l'usage des richesses demeurè-
rent subordonnées à des règles de justice,
de modération, de charité. Chaque pro-
grès utile à l'humanité conservait le ca-
ractère de son origine religieuse j tout
était reconnu venir de Dieu et remonter
à lui; la violation de ces préceptes,
comme les abus introduits dans les insti-
tutions religieuses elles-mêmes, n'avaient
d'appui et ne powvuenl trouver dexcuse
dans aucun des princitKs duCh'isiia-
nisme. IVlais lorsque celle auguste unité
se trouva violemment rompue par la
réformalion de Lulher, il éiail inévitable
que tour à tour, on vît reparallre les
doctrines qui semblaient condamnées
pour jamais au mépiis et à l'oubli. En
effet, la raison humaine devenant, pour
les chrétiens séparés de l'Eglise catholi-
que, le seul juge compétent en matière
de foi, les passions, dégagées des liens de
l'auloriié, ne ])ouvaient manquer de se
créer des théories et des systèmes phi o-
sophicjues popres à les justifier dans
leurs écarts. Les se.tes religieuses ne lar-
dèrent p s à se divi-er à l'infini. Ce fut
ensuite le tour des sectes philos'^phiques;
en religion, on s'était vanté de piisser du
catholici me au Christianisme pur : de
là, par une pente insensible, on arriva
au doute et à la négation de toutes les
vérités révélées; en philosophie, on
était parti du spiriîualisme chrétien ,
l'un aboutit au matérialisme. Par une
conséquence néces-aire, l'unité théori-
que de la civilisation disparut pareille-
ment, et deux systèmes d'économie poli-
tique se trouvèrent en présence, l'un
fidèle aux principes immuables du catho-
licisme, l'autre destiné à parcourir le
vaste cercle dis erreurs et des variations
de l'esprit humain. C'est en Angleterre
que commença le matérialisme des théo-
ries philosophiques et écotiomiqaes ; là,
depuis la réformation, aucune digue
n'était capable d'arrêter l'audace et l'or-
gueil de la pensée j les grands hommes
demeurés chrétiens au lond du cœur el
dans leurs écrits, tels que Bacon, Locke,
Cudworth et quelques autre?, n'avaient
en réalité, pour arrêter le mouvement qui
entraînait rapidement versle scepticisme,
que l'autoritédeleur raison individuelle;
leur philosophie, qui faisait remonter
exclusivement auxsensaiions l'origine de
nos idées, n'était guère propre à for-
tifier le principe spirilualiste chrétien
qu'ils voulaient cependant sauver. —
L'église anglicane, dont les membres,
livrés aux soins de leurs familles et aux
jouissances du luxe , étaient en quelque
sorte étr.mgers à la conservation de la
morale p bliquc comme à l'exercice de la
charité, n'avait aucune influence réelle.
Aussi Iltl'bes (I) avait-il pu verser impu-
nément 11- sarcarsme et le mépris sur les
croyances, les traditions et les iuslitu-
(I) Né en iai>8, morlen 1647.
PAR M. DE VILLENEDVE-BARGEMOjS'T.
175
lions du Christianisme, et se montrer
aussi ouvertement irréligieux qu'il s'était
(I»'claré partisan avoué du despotisme.
Hobbes, dit madame de Staël , fut athée
et esclave; en effet ses systèmes se rap-
portent à une idée principale, la doc-
trine de la force. Toute la philosophie
de Hobbes est employée à légitimer la
force, à la diviniser même, à justifier
tout par ila seule force; suivant lui, ce
ressort terrible régit seul le monde mo-
ral dans les différentes sphères qui le
composent ; lui seo! est le principe de la
morale, l'âme delà conscience : la jus-
tice n'est que la puissance , la loi n'est
que la volonté du plus fort , le devoir
que l'obéissance du plus faible ; la divi-
nité elle-même peut justement punir
l'innocent ; une nécessité de fer gouverne
ses ouvrages et même les déterminations
des créatures raisonnables, La société
commence par le droit de chacun à toutes
choses et par conséquent par la guerre
qui est îe choc de tous les droits. Le
pouvoir naît de la nécessité de la paix,
qui ne peut s'obtenir qu'en soumettant
ces droits à un seul arbitre.
Ce sombre fatalisme conduisait aux
plus C'uelles maxiiues de morale et de
politique;- elles souîevèreui l'indignation
des gens de bien , mais f.n même temps,
elles fur* nt accueillies par ces hommes
ambitieux et cupides toujours charmés de
couvrir leur immoralité d'un vernis de
philosophie.
Les controverses soulevées par les
écrits de Hobbes, appelèrent bientôt les
inédilalions d'un esprit dojh porté au
doutephilo ophique.Spinosa dj (iilsd'un
juif portugais éiabli en Hollande) dirigé^
dit-on, vt-rs cett^ pente falalii par l'em-
ploi il réfléchi de la méthode cartésienne,
s'éloigna d'aboi d de la foi de ses pères,
fut amené aux idées de Hobbes, et enfin
arriva jusqu'à méconnaître la Piovidence
et à ôter Dieu au monde en faisant le
monde Dieu. Spinosa emprunta ses doc-
trines du panthéisme à l'ancienne école
philosophique d Elée. Le dieu de Spi-
nosa n'est que la force productive de la
nature qui , sans volonté, sr.ns liberté,
sans ordre et sans but , prépare par la
destruction des êtres vivans la naissance
(1) M le 24 noveoike jl6:>3 , mort çn 1C77.
de ceux qui doivent les remplacer. Sa
morale et sa poHlique se fondent spécia-
lement sur les principes de la force et
de futilité, et il va jusqu'à avancer
qu'aucune religion n'estobligatoire qu'au-
tant qu'il plait aux souverains, et que
c'est par eux que Dieu règne sur la
terre. Adversaire prononcé des change-
mens politiques, il ne lui paraît pas
moins dangereux de dénaturer une mo-
narchie qu'une république ; un de ses
axiomes est que chaque peuple doit
garder la forme de gouvernement sous
laquelle il existe, et l'on doit remarquer
également celui-ci : c ("/est que personne
n'est moins propre à gouverner un pafs
quun philosophe. »
Bayle, calviniste français (1) , l'émule
deHubbes et de Spinosa, devint, comme
eux, l'un des chefs de l'école moderne
sceptique ; il n'est presque aucune des
pages de son Dictionnaire historique et
critique qui ne conduise au doute et à
l'incrédulité.
Les doctrines de ces trois écrivains et
de leurs disciples formèrent la base de ce
phiio5ophisme matérialiste qui devait
trouver bientôt, dans le génie universel
de Voltaire, l'interprète le plus fatale-
ment dangereux.
Jusqu'au XYIII^ siècle, ces erreurs
monstrueuses auxquelles les institutions
et l'esprit du caiholicisme opposaient de
puissantes barrières ne s'éldienl guère
fait jour que dans les états protestàns et
surlouten Angleterre. Là, ainsi que nous
l'avons déjà remarqué, ni le clergé an-
glican, ni les philosophes religieux n'a-
vaient, pour combattre des théories anti-
sociales, l'auioriiéqui appariient à l'unité
et à l'infaillibililé de la foi Cdtholique.
Leurs principes même favorisaient à
leur insu, sinon les théories du maté-
rialisme , du moins ce les du sensualisme
et d'une morale équivoque et relâchée.
Locke, né la môme année que Spinosa, et
qui fut bien loin assurément de partager
ses erreurs , était tombé lui-même, mal-
gré son génie et sa vertu, dans des con-
tradictions et des inconséquences graves
sur les objets qui intéressent la morale
et l'équité. Son Essai sur la tolcrance
en est une prtuve; il part du priucpe
(1) ^é en 1647, in«r( eo 170«,
176
COURS SUR L'HISTOIRE HE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
que le choix de toute religion est libre
et que le droit, attribué à chaque église,
d'exhorti r et de rep»endre ses membres,
ne s'étend à aucune autre «église. Cepen-
dant il conclut à exclure l'église catholi-
que de cette tolérance qu'il reconnaît
néanmoins être le caractère du catholi-
cisme.
Dans son Essai sur l'entendement hu-
maùij où il profita avec tant de succès
des découvertes de Gassendi , sur la gé-
nération des idées, en affirmant qu'il
n'y a point d'idées ( malgré ce qu'il
nomme la connaissance intuitive ), il
donne à entendre qu'il ne serait pas im-
possible ^we la matière pensât j en la dé-
pouillant toutefois de l'étendue. Aussi
l'élève de Locke, lord Shaftesbury , f.iil
avec raison à la doctrine de son maître
le reproche de fonder des principes de
morale, comme en métaphysique, non
sur des sentimens innés ou naturels,
mais sur des notions plus ou moins va-
riables, suivant les opinions que les peu-
ples s'en forment d'après les progrès de
leur expérience. C'est cependant sur ces
notions que Locke pose les principes de
sa politique; or ces doctrines, déjà fort
accréditées en Angleterre, commencè-
rent à s'introduire et à se propager en
France, sous les auspices du régent. Ce
fut ainsi qu'à l'entrée du XVIlIe siècle,
le vieux combat de l'esprit et des sens, de
l'autorité divine et de la raison humaine,
de l'orgueil et de la foi , reparaissait paré
d'élégance et de science, il est vrai,
mais au fond aussi vivace et aussi im-
placable que jamais. 11 était dans la na-
ture des choses que les conséquences de
la philosophie sensualiste s'étendissent
aux diverses branches de la science so-
ciale, et que l'on vît éclore de nouvelles
théories d'économie politique desquelles
on écarterait successivement toutes les
conditions morales pour s'occuper ex-
clusivement de la production de la
richesse. Il l'était également que la re-
cherche de l'utile et la morale de l'inté-
rêt remplaçassent peu à peu les antiques
préceptes de sacrifice et de charité; que
l'esprit d:; lucre, de commerce et d'in-
dustrie Huit par animer tous les peuples,
effacer tous les rnngs sociaux, dirig'r
toutes les combinaisons politiques, d.cler
la paix, et la guerre , et dominer sur tout
l'univers. Nous verrons plus tard com-
ment le XVIIIe siècle a préparé et avancé
l'accomplissement de celte révolution
morale.
Après la mort du duc d'Orléans, qui
hâta si puissamment le mouvement des
fspritsvers la licence et les innovations
hardies, le gouvernement de la France
fut conduit jusqu'en 1743, c'est-à-dire
pendant vingt années, par lesage et paci-
fique cardinal de Fleury, qui, n'osant ou
ne pouvant rendre à la nation sa moralité
primitive, voulut du moins améliorer sa
situation matérielle. Pour cela , il n'eut
qu'à laisser tranquillement la France
réparer ses pert- s et s'enrichir au sein
d'une longue paix par le commerce et
l'industrie; traildUt l'état, dit Voltaire,
comme un corps robuste et puissant qui
se rétablit de lui-même. Ainsi Fleury
éteignit insensiblement et sans secousse
les restes des billets de la banque de Law,
diminua les taiiles, fixa la valeur des
monnaies sur une base que ses succes-
seurs se firent un devoir de respecter, et
arrêta, par ce moyen, le retour de l'un
des fléaux les plus funestes au royaume.
Son ministère fut marqué par le grand
développement donné à la compagnie
des Indes; l'établissement d'un conseil
royal de commerce et la création d'une
loterie royale , dont l'objet était l'extinc-
tion des capitaux de rentes constituées
sur l'Hôtel-de- Ville de Paris. Sans doute,
on peut reprocher au cardinal de Fleury
sa trop grande prédilection pour les
hommes de finance , et surtout d'avoir
contribué à la suprématie maritime de
l'Angletene, en négligeant la marine
française qui dépérissait dans nos ports.
Mais, du moins, pendant cette longue
administration d'un vénérable vieillard,
la France fut réellement heureuse , et à
sa nort, la succession de ce prince de
l'Eglise ne surpassa point celle des plus
modestes particuliers. Peu de ministres,
jusqu'alors, avaient mérité un semblable
éloge.
Les derniers jours de Fleury, alors
presque nonagénaire, furent troublés
par la guerre de 1741 à 1748, qui em-
brasa l'Europe au sujet de la succession
d^ l'empereur d'Auiiiche, Charles VI. La
France, engagée dans la lutte sans aucun
intérêt et comme auxiliaire de l'électeur
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
177
de Bavière , eut tour à tour h combattre
l'Angleterre, l'Allemagne , la Savoie j et
à la paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748, elle
avait acquis bemcoup de gloire, san;»
doute, mais épuisé ses trésors, j.erdu sa
marine et accru considérablement sa
dette.
Toutefois la compagnie française des
Indes n'avai» pas ce,sé de niarclier vers
un hdut degré de prospérité; en 1750, le
produit seul d'-s terres, qui lui avaient été
concédées aux environs de Pondicliéry ,
à Masu'ipatan et dans les provinces »<e
Tanjaour, était évalué à près de 25 mil-
lions par an. Il n'en fallait pas davant;ige
pour exciter de violentes jalousies ; quoi-
que la paix eût été rét'ïbiie en apparence
entre la France et l'Angleterre , les deux
compagnies des Indes des deux na ions
se battirent avec acharnement sur la
côte de Coromandel, sous le prétexte de
soutenir le parti des différens nababs
qu'elles protégeaient respectivement 3 et
TAngleterre, voulant à tout prix main-
tenir sa prééminence commerciale et
manufacturière, songeait dés lors à écar-
ter la dangereuse rivalité de la France.
Il s'était même formé publiquement
à Londres, sous la protection du gou-
vernement , une société dite anti-galli-
cane, dont le but était d'enco'irager
exclusivement les manufactures anglai-
ses; elle accordait des primes et des ré-
compenses aux fabriccns d'étoffes imi-
tant les tissus de France, et opposait
l'esprit national à 1 introduction des
produits français.
Une rupture était imminente et l'An-
gleiene, qui n'attendait plus qu'un pré-
texte , saisit en 1755, celui qu'offraient
les démêlés survenus entre les deux na-
tions au sujet des limites de TAcadiC,
contrée voisine du Canada et cédée à
l'Angleterre par le traité d'Utrecht.
Après avoir établi sur le point contesté
un fort dont le commandein^^nt fut donné
au major Washington, celui-:à même
qui devait attacher son nom à l'émanci-
pation des colonies anglaises de l'Améri-
que, les Anglais s'emparèrent, sans décla-
ration préalablcde guerre, de 500 biilimens
de com<nercc f.ançais. Cette odieuse
agrcNsion lit éclater la guerre en Améri
que, dans l'Inde et en Europe. La maison
d'Autriche, diverses parties de l'empire,
la Russie, la Pologne, la Suède et ensuite
l'Espagne, le Portugal et la Savoie furent
entraînées dar s cette conflagration gé-
nérale; la gloire des armées françaises
acquit un nouvel éclat et notre marine
vit éclore de grands hommes. Toutefois
l'issue de la guerre tourna à l'avantage
de la seule Angleterre; non seulement
cette nation profita de tous ses avan-
tages pour en'ever à la France la plus
grande partie de ses possessions en Amé-
rique , et à l'Espagne, la Floride et Pensa-
Cola ; mais elle abusa de ses succès jus-
qu'à défendre à la France de fortifier les
îles Saint-Pierre et Miquelon, refuge na-
turel des Français qui pèchent la morue
sur les attérages du grand banc de Terre-
Neuve.
D'énormes sacrifices furent imposés à
la France par cette lutte ruineuse et
sanglante; le gouvernement emprunta
plus d« 200 millions et se vit forcé d'aug-
menter les impôts et de multiplier les
taxes et les ressources extraordinaires.
L'Anglpterre n'avait pas eu à supporter
de moindres charges : on évalue à plus
de deujc milliards de francs la dette
qu'elle fut obligée de contracter.
Le retour de la paix permit à Louis XV
de se livrera des améliorations intérieures,
conseillées par quelques écrivains judi-
cieux qui, depuis le commencement de
ce règne, avaient contribué à éclairer di-
verses questions importantes d'économie
politique. Le ministère donna l'ordre
d'opérer le dénombrement de tous les
biens fonds du royaume pour parvenir à
établir les impôts dans une juste propor-
tion. Une commission fut nommée pour
aviser aux meilleurs moyens d'améliorer
l'adininistrjtion des finances. On confia
à une chambre du parkment la liquida-
tion des dettes de l'état et l'on organisa à
cet effet une caisse d'amortissement; la
compagnie des Indes reçut une organisa-
tion nouvelle sous la direction de M.
JNecker, banquier genevois et protes-
tant Tous les privilèges d'exemption de
tailles, autres que ceux dont jouissaient
la noblesse, le clergé, les cours supé-
rieures et les bureaux des finances furent
supprimés, mais on exempta des dîmes,
ta i les et impositions de toute nature,
pendant quinze ans, les individus qui
cultiveraient les terres incultes et dessé-
178
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
cheraient les marais, et on leur accorda
les droits de Régiiicoles.
Après une prohibition qui avait pesé
près d'un siècle sur l'agriculture, une
déclaration du roi rendit, en 1764, le
commerce des grains entièrement libre;
seulement l'entrée du froment était assu-
jétie à un droit de un pour cent , et celle
des seig'es et autres grains à trois pour
cent. L'exportation, par les ports et lieux
situés sur la frontière, ne pouvait être
interdite que lorsque le prix du froment
aurait été porté, pendant trois marchés
consécutifs, à la somme de 12 liv. 10 s.
par quintal.
En 17G5, un édit régularisa l'adminis-
tration des villes et bourgs du royaume;
un maire, quatre échevins, six conseil-
lers de ville, un syndic-trésorier et un
greffier, furent établis dans les villes
d'une population de 4500 habilans et au
dessus ; dans les villes ou bourgs d'une
population inférieure, l'administration
était confiée à un maire , deux échevins,
quatre conseillers, un syndic-receveur
et un greffier. Ces divers officiers étaient
élus par le scrutin, à la pluralité des voix
des no'ables dt s dites villes et bourgs.
Enfin, dans l'intérêt du commerce,
dont on appréciait plus judicieusemetit
les besoins et rimporlonce, on suspendit
le privilège exclusif de l.i compagnie des
Indes. 11 fut permis à tous les Franc .is
de nf^gocier librement dans l'Inde, en
Chine, et dans les mers au delà du cap
de Bonne-Espérance. Pour dédommager
la compagnie de la piivation de son mo-
nopole, on créa en sa faveur l,20l»,U00 liv,
de rente au capital de trente millions.
Mais, malgré es mesures, qui annon-
çaient un véritable progrès dans les doctri-
nes administratives, les finances, toujours
en proie à l'av dite d'une cour corrom-
pue, étaient dans un état déplorable; la
dette publique s'accroissait de jour en
jour; l'équilibre entre les receltes et les
dépenses était rompu. D'un autre côté la
France, accablée par les mesures fiscales
de l'abbé Terray, était troublée tour à
tour par les querelles funestes du clergé
et de la magistrature, par la lutte élevée
entre les parlemens et l'aiitorité royale,
et enfin, par l'expulsion du célèbre ins-
titut des Jésuites. Louis XV, cependant,
semblait oublier l'avenir de ses succes-
seurs et de son royaumeau milieu de hon-
teux désordres et de scandaleuses profu-
sions. Doué de précieuses et brillantes
qualités qui devaient le rendre l'idole
de la France , ce monarque les ensevelit
dans une lAche et molle oisiveté; son
funeste exemple aggrava la corruption
des mœurs, développée par la régence;
son apathie laissa déborder le torrent des
doctrines licencieuses dirigées contre la
religion et l'antique monarchie, et il vit
semer, sans les conjurer, les tempêtes
que devait recueillir son infortuné petit-
fils.
Dans le cours de ce règne, qu i ne fut pour-
tant point sans gloire, puisqu'il agrandit
la France de la Lorraine et de la Corse,
et que l'histoire eut à consacrer de belles
pages à nos guerriers et à nos marins ,
le commerce français reçut une grande
extension surtout aux Anlillts, et louies
les branches des connaissances humaines
firent les plus remarquables progrés.
Lécononiie sociale, particulièrement,
était devenue l'objet d» s méditations des
hommes éclairés et amis du bien public
que les malheurs des dernièi-es années du
régDC de Louis XIV et de l'administra-
tion du récent avaient excités à recher-
cher les causes de la félicité publique.
Le vicomte Alban de Villeiseuve-
Bargemoint.
CYPRIEN ROBERT.
m
%mt(i$ a %tt$.
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE
DES PREMIERS CHRÉTIENS.
SEPTIÈME LEÇON (1).
Examen des premières églises chréliemies et de
leurs difj'érenles parties.
Chapelle de Sainte-Hélène, premier monument chré-
tien dont on puisse assigner avec ceriilude la
forme primordiale. — Type développé it'aprés ce-
lui dfs rotondes de Vesla. — Des basiliques men-
tionnées dans les trois premiers siècles. — De la
hiérarchie soc aie Currespondante aux diver.-es
parties du temple. — Maisons de la Colomb«. —
[ Recherches sur les cryptes romaines. — De la
crypte au moyen âge.
Les cryptes sont remplacées par des
temples bâtis.
Il y a sans douie peu de grottes funé-
raires dts premiers chrétiens, qui , avec
le letnps, élargies, décorées, ornées de
colonnes et d'anlels, n'aient été trans-
forméesen églises; et celles-ci, peu à peu,
élevaient leur faite hors de terre, éclai-
raient par des ouvertures leurs noirs es-
caliers, donl l'entrée devenait sou\ent un
portique à élégante co'onnade.
Un des plusfrdppans exenip esde cette
transformai ion de la cryple en basili-
que, e-.t Mainte -Agnès hors des uims, où
l'on descend par un long escalier bordé
d'inscripl ons funéraires des premiers
âges, et qui, ensevelie aux tro's quarts
sous la terre , reçoit déjà pourtant la lu-
mière par des fenêtres latérales.
Mais c'est à la catacoinbe de Sainte-
lléléne, dite inler duas Lauros , sur la
voie Labicane , quil faut aller conlctu-
(l) Voir le dernier numéro , p. lOii.
TOMR lY. — H"» 21. 185T.
plpr le point de départ de l'architecture
chrétienne, sonie enfin tîiomphanle du
sein ténébreux de la terre. Dans ce cime-
tière , qui avait été, jusqu'à Constantin,
dédié aux maityrs Marcellin et Pierre ,
où saint Grégoire- e-Grand lut des homé-
lies au peuple, le jour natal de ces deux
saint-; dins ce lieu, le premier César
chrétien fit déposer les restes de sa mère,
et éleva sur sa tombe une chapelle circu-
laii^e , à voûte sphéiique , appelée quel-
quefois église des Saints- Marcellin et
Pierre, et plus tard de Saint-Tiburtius ,
lor.squ'elle ne fit plus qu'un avec la pe-
tite basilique de ce nom , oblongue et
voûtée , qui lui était annexée , et dont
Aringhi donne l'iconographie en même
t> nips quecelledu petit tetnplede Sainte-
Hélène (I). Le pape Benoit 111 en a}ant
trouvé les toits écroulés et Tinté leur
envahi par des arbrisseaux . restaura ce
préi ieux monumeiil. Nicolas I^r le re-
nouvela de même , toujours sur le plan
pr mitif. Dans les temps modernes, les
chanoines de Saint-Jean-de I atran , pro-
priétaires du sol , le «élevèrent encore
de ses décombres. Aujourd'hui , le peu
de mO'Ceaux qui en restent, semblent
atlendic une destruction définitive. C'é-
tait une léf^ère et gracieuse roionde , à
deux étages marqués par deux frises et
surmontés par une coupole un peu apla-
tie. La façade en triangle grec posait sur
un portique, et tout à l'entour régnait
une terrasse exhaussée de six marches au
dessus du sol , donl trois seuletnenl jus
qu'au portique : on eût dit une roloiule
de lu chaste Vesta, qui, renonçant a
(I) Rnmn fahtfrr., lib. \Q, cap. !•>, pag. iti.
12
178
COtmS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
briller au dehors , avait recueilli dans
son intérieur son pourtour de colonnes
éclatantes comme la lumière , pour les
vouer au culte de l'esprit et aux mystères
de la contemplation. Là est en germe tout
le temple chrétien. Le mur intérieur
était circulairement percé d'un rang d ar-
cades, destinées à former comme un bas-
côté , et surmontées par un rang de huit
fenêtres arquées.
Pareille à celle où fut baptisée et en-
sevelie sainte Constance , cette roîonde
servait d'introduction à la basilique de
Saint-Tiburtius en carré alongé , et tou-
tes deux ne faisaient qu'un , à l'instar
des deux petits temples gémeaux et liés
ensemble des martyrs Cosme et Damien,
qu'on voit au bas du Capilole. Ainsi avec
les chrétiens la rotonde funèbre se trans-
formait en chapelle baptismale. Sous la
piscine régénératrice étaient les sépul-
cres j de la mort jaillissait la vie. Au
reste , rien de plus simple que ces anti-
ques tours rondes pour les mausolées ,
qu'on ne saurait mieux comparer qu'aux
vieux colombiers de nos châteaux. Au-
tour des colombaires romains , étaient
censées aussi volt iger les âmes des morts ,
pareilles à des colombes plaintives.
Malheureusement , aucune des églises
bâties dans Rome avant Constantin , n'a
conservé de traces de son premier état.
L'histoire en mentionne cependant plu-
sieurs comme ayant été publiques et
même spacieuses. On croit que le pape
Pic I^r , dès l'an 164, changea en lieu de
prières la maison du citoyen Ptidentius ,
sur l'Esquilin , où avait logé saint Pierre,
et qui fut plus lard appelée basilique de
Sainte-Pidcnlienne, La maison d'Aquila
et de sa feirnie Prisca ou Pi iscilla, hôte
de saint Paul , qui les appelle AdjuLores
meos (1) , et qui furent exiié-. avec lui de
Rome à ( orinthe , fut de même changée
en église par saint Eutychien, l'an 28D,
Ce temple , dit de Sainle-Prisca , sur
l'Aventin , est voisin du palais de Trajan
et des arcades pantelantes du grand Cir-
que, dont les cachots seuls sont restés
intacts. Entourée des noirs débris de tant
de siècles, la petite église seule paraît
toujours jeune : restaurée au huitième
siècle , au quinzième , au dix-septième
(l) Aux Romaine, ch. x\i, y. S.
et en 1814 , elle semble être de tous les
âges,
Urbain 1er avait aussi , vers l'an 2.32 ,
bâti à sa chère élève sainte C.cile, d ms
l'intérieur même du palais où elle avait
été martyrisée, une chapelle qui , agran-
die plus tard , devint la riche basilique
deSanta-Cecilia trans Tiberim. Ony voit
encore, près de la première chapelle à
droite , la chambre de bains où le préfet
de Rome fit étouffer la vierge daiis les
vapeurs de l'étuve : on prétend même y
montrer les canaux de brique qui ver-
saient les vapeurs et le tuyau de plomb
conducteur des eaux. Nul doute ne vient
flétrir l'âme attendrie , quand pour la
première fois on descend dans cette cham-
bre humide et basse, ornée de peintures
dans le style antique, relatives à cette
glorieuse patrone des arts.
Le pape Félix avait de même érigé, en
272, une église à saint Pancrace , jeune
Pvomain, martyrisé à 14 ans ^ elle occu-
pait le lieu où avait tombé sa tête. Mo-
dernisée en J609 et restaurée en 1814 ,
elle n'a gardé d'autres traces de sa dis-
position primitive qvie ses deux chaires
antiques de porphyre , et l'escalier som-
bre et tortueux qui , de la crypte, con-
duit au cimetière de Saint-Calepodius.
Enfin , le pape Calixte qui , durant la
persécution d'Alexandre Sévère, fut jeté
dans un puits qu'on montre encore sous
l'église dédiéeàce pontife au Trastevere^
avait, durant sa vie, élevé plusieurs tem-
ples , notamment celui de SantaMaria
trans Tiberim , sur l'emplacement de la
Tahcrna meritoria , hôtel des Invalides
des armées romaines , d'où était sortie
dit la Légende , lors de la naissance du
Messie, une source d'huile, qui coula
spontanément tout un jour, et se répan-
dit dans le Tibre. Mais cette église fut re-
bâtie après Constantin, et n'a pas plus
qu'aucune autre gardé sa forme première.
II
Des églises proprement dites , durant les
trois premiers siècles.
En appelant du nom de grottes les tem-
ples chrétiens jusqu'à Pavénemei.t de
Constantin, on ne prétend pas nier qu'il
n'y ait eu avant lui quelques églises pro-
prement dites , exposées à tous le» yeux
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
na
et entièrement bâties au dessus du sol.
Malgré la répugnance que les premiers
chrétiens éprouvaient à appeler au se-
cours du culte tout art quel qu'il fût ,
l'architecture évidemment n'était point
rejetée par eux. Aussi d'Agincourt croit-
il pouvoir citer deux églises bâties à
Rome des le second siècle, neuf dans
le troisième et dix-sept dans le qua-
trième.
Lucien , l'un des plus ardens ennemis
du nouveau culte, décrivant un temple
chrétien, dit (1) : « JNous passâmes des
V portes de fer , des seuils d'airain , et
« après avoir monté de nombreuses mar-
« ches , nous entrâmes dans l'enceinle
« sacrée , dont les lambris dorés rappe-
« laient la salle du palais qu'Homère
« donne à Bl uélas. Mais certes, au lieu
« d une Hélc e . je ne vis que des hom-
« mes amaigriN par le jeûne , prostern(!s
« dans la poussière, etc. \m Christ avait
donc eu, même avant Constantin, d^s
temples dont les façades , ornées de
portes de bronze, brillaient aux rayons
du soleil. Bien plus , elles dominaient
les cités , étant élevées au sommet des
monts, par dessus tous les bruits de la
terre, entourées de silence et ne com-
muniquant qu'avec le ciel. Telle fut ia
célèbre église de Nicomédie , brûlée par
les païens en 303. Ces églises, dont il n'y
avait ordinairement qu'une par ville , et
qu'on a plus tard appelées dômes ou ca-
thédrales j sont nommées dans les plus
anciens Pères domus columhœ. Tertullien
reproche aux gnostiques Valentiniens d'i-
miter les mystères d'Eleusis, en couvrant
leurs sanctuaires de voiles et en faisant
précéder l'entrée par diverse; portes;
puis il ajoute : Nos domus coluinbœ , figu-
rant comme le Christ qui se lève sur le
monde, du haut de leurs collines, sont au
contraire toujours ouvertes et en vue de
toute la contrée (2).
Le nom de ces églises sur les hauts
lieux rappelle naturellement la descente
del'Esprit-Saint sous forme de colombe
de iVu, couvant en quelque sorte la terre
au jour de la Pentecôte. Et en effet, leur
premier modèle fut \ appartement élevé
(1) Aringhi, Roma su6., liv. iv, ch. 20, et Lucien,
dialogue de Philopatris, Saumur. 16i9 j t. i, 1007»
(2) ScUœne, WarkwurA, dcsckr, arch., U i.
où les Apôtres dans ce grand jour se te-
naient rassemblés à Jérusalem avec la
mère de Dieu (1) , où ils célébraient la
Cène, et où l'on croit que le proto-martyr
Etienne fut adjoint comme diacre ou mes-
sager à la mission apostolique. Jérusa-
lem ayant été détruite , on prétend que
lorsqu' Adrien y rebâtit sa ville d'Œlia ,
cette première chapelle chrétienne, ou
maison de la colombe, fut trouvée iri-
tacte parmi des ruines entassées (2).
Dès l'année 200, l'histoire mentionne
des églises publiques à Edesse (3), puis à
Tyr. On lit dans Origène qu'il y en eut
plusieurs de brûlées en 2j6, durant la
persécution de Maxim in. «Il est certain,
« ditBinterim(4), queleschrétiens, dans
« l'inlervalle de 43 ans qui s'écoula de-
« puis Valérienen260jusqu'à Dioclélien
« en 303 , élevèrent de riches et nom-
K breuses églises. La construction de
« celle |de Néo-Césarée par Grégoire-le-
« Thaumatiîrge, tombe dans cette pé-
« riode. Eusèbe parle d'une ordonnance
« de l'empereur Gallienus, par laquelle
« tous les évêques sont invités à re ilrer
« en possession de leurs églises , et au-
« torisés à en bâtir de nouvelles partout
« où ils voudraient La seule ville de
« Rome, suivant le témoignage à' Opta-
« tus (5) , en avait plus de quarante. »
Enfin, quand Dioclélien décréta la des-
truction de toutes les églises de l'em-
pire , on vit les évèques , chassés des
sanctuaires, se cramponner aux portes
de leurs basiliques croulantes, pour être
ensevelis sous leurs débris (6). Mais les
fidèles en s'éloignant disaient comme le
saint docteur Philippe d'Héraclée parlant
à Aristemaque :
K Homme froid et insensé , qui crois
(c que le Dieu tout- puissant habile dans
« l'enceinte des murailles plutôt que dans
« le cœur de l'homme , tu ne te souviens
K donc plus des paroles du propiiète
« Isaïe qui dit: Le ciel est ma demeure et
« la terre est l'escabeau de mes pieds (J). »
(1) liintnim. ... . . t. iv, I" part.
{'X) id. ib. ib.
(l) Itlicinwald, Christ, archeol., 1 yol.
(4) Id.ib.ib.
(r>) De Schismate donatist. , lit), 2.
(0) Ruinarl, acta S. Philiani, episc keracl.
(7) Homostultœ persuasioni8blfrigida>.quibabitar^
omnipulcalGin Ueum ia puriulibus uiagii qujua ia
COURS D'HISTOIRE MO.NUMENTALE,
180
Fleury pense également que , sous Ips
empereurs tolérans . les {hlèles se réu-
nissaient lins 'les catacombes dans des
te; p'es publics; et sans parler d'Alex-m-
dt e Sévère et de Gord en , « l'empereur
« Gillien, dit-il, faisant cesser la persé-
u culion. ordonna que Ton re'liluâi aux
« chrétiens leurs cimr-lières qui , d'ordi
« naire, avaient d' s églises attenantes;
« et quani Paul de Samosate fut déposé,
m l'empereur Aurélien commanda que la
« maison de l'éjjl se fût rendue à ceux
« qui étaient en la communion de l'évê-
« que de Rome... Un peu avant la persé-
a cution de Dioclélien , on avait rétabli
V. les églises par loutt^s les villes , tant la
« multitude des fidèles était augmentée ,
<t el la persécution commença par la
« ruine de ces bâiimens. «
11 est vrai que si l'on entend par tem-
ples des lieux ornés de statues et de si-
mulacres de pierre représentant des êtres
divins, les chrétiens des trois premiers
siècles avoué: ent constamment qu'ils
n'en avaient pas. C'é'ait le principal re-
proche des païens, qui leur dis ienl que.
n'ayant ni temples , ni autels, ils éiient
par conséquent athées; et Minulins Félix
répond à ces accusations que tout chré-
tien élevait dans son cœur un autel à s n
Dieu, dont l'univers était le temple.
Arnobius avoue la même chose, Origène
elTei tullien n'éludent point le reproche.
Denis d'Alexandrie va jusqu'à dire, sui-
vant Eusèbe : « Le désert , la campagne,
un vaisseau, une élable , la prison peu-
vent devenir pour nous un temple. «Quel-
ques doci<'urs évitent même de se servir
du nom de temple comme étant profané
par l'applicalion qu'on en faisait aux
idoles: L^c'ance est le premier qui se
serve de ce mot pour désigner une église;
quant au baptistère il é ait compléte-
nient distinct du lieu où se célébrait le
sacrifice: il le précédait; ayant, si l'on en
juge par les plus anciens q'ii nous res-
tent, une forme non pas ronde, mais oc
logone. Souvent aussi iléiait relégué jus-
que dans la cataiombe; celle de saint
l'ontien, près du Tibre el de la Porla-
Porlese, en offre un d'où jaillit encore
hominum cordibus credis, Ijaiœ dicta non rclinons
qui dixii: Cœlum mihi 8ede» e8t,lerra vcro 8ca|)el-
luia peduiQ rneorum.
la fontaine, et qui atix temp*; barbares
fut orné de peinlui-es représentant
entre autres sujets le baptême de Jésus-
Christ. D'Agincourt donne le plan archi-
ttctonique de ce. baptistère (I) , le plus
ancien peut être qui ait échappé à la
destruction.
Mais loin de se cacher ainsi sous la
terre , les églises proprement dites s'éle-
vaient au sommet d<'s col ines; le le
était à INicomédie celle que Dioclé.ien
livra aux flammes. Ainsi la clomus co-
luinbœ était le premier point que le
soleil frappait en se levant sur la ville;
ainsi dès l'origine l'Eglise aspirait en
haut, et cette fille de l'air el du ciel
n'est ensuite repoussée jusque dans les
entrailles de la lene que par la force
brutale des persécuteurs, La violence
seule la précipite des sommets, image
du Calvaire, qui étaient la position de son
choix, et la force à se transformer en
gro'tes ténébreuses, qu'elle parvient en-
core à inonder de lumière.
Ces dômes de la colombe paraissent
avoir offert dans la célébration des n)ys-
lères divins la plus complète publici é;
c'étaient C' s lieux qu'on appelait église,
£/.x-"A-/;c!a , assemblée^ moi q-ii dans les
villes grecques avait signifié long-temps
la réunion du peuple souverain, partagé
tu divers ordres, et votant ses lois sur la
place publique.
DansOrigène est un curieux parallèle de
l'Église po iîiqueelde l'Église' e Dieu; les
Églises cliix'tiennes ou spirimelles y sont
appelées les astres qui éclairent la cité
ou église matérielle, image de la pre-
mière.
Mais une fois la persécution déclarée
l'Eglise rentrait dans le mystère, et ses
secrets ne se communiquaient plus que
suivant le degré de confiance du catéchu-
mène. Alors au fond de> catacombes les
prêtres, entre la vie et la mort, éiaient
forcés de recourir aux antiques moyens
d'initiation. Il y avait difféiens degrés
dépreuves qui peuvent se déduire des
diflérenles parties dont se composait
l'église. Avani tout se présentait l'esca-
lier des soupirs ou des pcnùens ; là gé-
missaient lus faibles tombés, suppliant h
(i) Planche 65': d'arcbil.» &<" l,i,5, {Uitt, 4t
VArt.)
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
181
genoux f t sous le cilice chacun de leurs
frères qui enlrail d'obtenir pour eux nii-
séi icorde. Puis s'ouvrât le NartiX ou
vestibule des caicchur?wnes divisés en
deux classes: les auditeurs, ■y.MW'j.via ,
et les assistons (ou priant ensemble),
(juva'.TC'jvTï;, ad(nis à prier de loin avec les
frères (I). Enfin on entrait dans les nefs;
la première renfermait les aspirans à
l'initiation complète , ils se tenaient à
genoux comme pour obtenir leur de-
mande; dans la seconde étaient les fi
dèles,en pleine pos-ession de la drclrine,
et partagés end ux troupes, les hommes à
droite, les femmes à gauche. Entre eux et le
sanctuaire étaienlélevés les àcux anibons ,
d'oij les diacres et sous-diacres lisaient
les Évan;jiles et les lettres nouvelles des
évoques ou des églises. Les confesseurs,
ou ceux qui avaient déjà subi un martyre
quelconque, appelés du nom ûephes ou
vént^rables , entouraient Vaulel, ou la
table du repas divin, laquelhi n'était
primitivement que la pierre d'un sépul-
cre ; et derrière cet autel étaient les vieil-
lards ou iî5s>î[3ÛTcpo'., rangés en corona ou
cercle autour de l'évèque, assis sur sa
chaise canxia , cathedra. Ces viei lards
ou prêtres, appelés les parfaits fperfec/ij,
les ascètes ou les saints, suppléaient l'é-
vêqiieabsent (2). Ainsi les diverse^ parties
du temple donnent l'idée de Id hiérar-
chie primitive; ainsi l'architecture dans
ses formes géométrales renferme voilée
toute la liturgie, et comme une théolo-
gie plastique. Dans chaque temple, il n'y
avait qu'un autel qui en marquait le
point central et était d'ordinaire une
tombe. Ainsi dans la crypte de saint
Cyprien , sa pierre sépulcrale s'appelait
la Men.se ( mensa CjprianiJ : ailleurs
elle est nommée mensa corporis et san-
guinis Chrisli (3j. Mais il y avait deux
espèces d'aute s, les uns de pierre fixés
dans l'église (altaria fixa), pour les
temps de sécurité ; les autres portatifs et
de simple bois pour les temps de persé-
cution. Tel fut celui de saint Pierre,
caché dans la maif^on de Pudens, et qu'on
prétend montrer encore.
(1) Rchœnc , ib.
(2) Mamaclii, Anliq, chr.
(5) Binlerim, ib.j id., t. iv, prcuTes de ce fait,
pag, 124.
Il y en a qui croient que le pape Syl-
vestre, vers le commencement du qua-
trième siècle, érigea à Rome le premier
autel de marbre.
Quoi qu'il en soit, ceux des premiers
siècles étaient déjà entourés de lampes
d'or et d'argent, de candélabres et même
de colonnes, portant des cierges énor-
mes aux grandes solennités, comme l'at-
testent saint Jérôme, et plus tard Pau-
linus, Piudeniius, etc.
D'après ce qu'on vient de voir, il sem-
ble que la première forme du sanctuaire
dut être le cercle ou la rotonde, /.'jy.>.o;,
cœtus , la grotte circulaire où bs gar-
diens de la doctrine se rassemblaient en
rond. Du centre de la voûte descendait
la lampe de bronze ou d'or, rous forme
de colombe . emblème de l'Esprit Saint
qui éclaire toute âme. Directement au
dessous de cette lumière était l'autel ou la
mense portant l'Evangile de la parole,
avec le pain et le vin du sacrifice. Aux
murs étaient peints des agneaux , des
poissons , des cerfs courant aux fontaines
deau vive. Les sièges de la crypte, taillés
comme elle dans le roc vif, et dépassant
rarement le nombre de douze à vingt-
quatre , n'étaient destin s sans doute
qu'aux prêtres ou compagnons du pon-
tife. Car, ainsi que dans l'antiquilt^ juive
et gentile, l'Eglise ne se dévoilait encore
que dans le seul sanctuaire ; et quand le
teinplrt devint public et élevé sur la terre,
la ctlla resta encore 1 ng-temps fidèle
au cercle par sa tribune ou abside en
héfuicycle, avec les douze sièges , pour
ainsi dire zodiacaux , des chanoines ,
salellitHs de l'évêque , image du Chtist ,
le soleil de justice, suivant l'expression
des premiers Pères.
Quelquefois celte rotonde n'était elle-
même autre chose qu'un Colomba ire. Bol-
detti nous en a conservé une dans sa des-
cription du cimetière de SWnl- Calixle .
dont la voûte très élevée posant sur une
belle frise circulaire, état portée par
des arcades latérales, profondes, nulle-
ment écrasées , mais sveltes et pareilles
à des portes triomph .les, sous lesquelles
montaient de riches mausolées, et dans
tout le reste du mur s'ouvraient des ni-
ches oblongues pour les cercueils. Au
satcophage du martyr, orné seulement
dedeuxguirlandes,étaitadossée la chaire
182
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
épiscopale en marbre (1). Dans un autre
colombaire sans sièges , le tombeau au
centre était visiblement disposé pour ser-
vir de viense ; là , entre les quatre co-
lonnes qui portaient la voîite , les fidèles,
avant le départ pour les supplices , de-
bout peut-être comme les anciens Hé-
breux , mangeaient le nouvel agneau pas-
cal , devenu pain quotidien de l'homme.
Mais les catéchumènes et tous les étran-
gers non initiés restaient dans les nefs
carrées et les galeries de la catacombe
qui précédaient ou suivaient la rotonde
sainte , et oîi les diacres leur lisaient
l'Ecriture. De loin ils voyaient briller la
lumière du Saint des Saints , à travers les
longs corridors; mais comme les juifs
du temple de Salomon , les simples fidè-
les n'étaient point admis à contempler
face à face le secret du sanctuaire. Un
voile plus épais encore s'étendait devant
le catéchumène; car, comme la société
romaine et juive, l'Eglise primitive a ses
degrés hiérarchiques. Ces prescriptions
rigoureuses ajoutaient au respect qu'ins-
piraient les cryptes funèbres arrosées du
sang des saints et entourées de mysté-
rieuses catacombes, dans l'obscurité des-
quelles venaient les initiés au temps des
persécutions.
Ce caractère sombre de l'église sous les
tyrans , quoique splendidement inter-
rompu par les basiliques impériales et
pontificales du siècle de Constantin et
de Théodose, reparaît avec les premiers
peuples barbares. Malgré qu'elles fussent
construites en bois , comme tout ce que
bAtissaient les Germains, sous la race
mérovingienne , les basiliques des bords
du Rhin n'étaient éclairées que par des
lampes. Les églises de style roman aux
neuvième et dixième siècles , ont de si
étroites fenêtres et si peu de clarté ,
qu'elles semblent encore moitié grottes.
Ainsi , pendant que le temple païen ,
avec ses portiques découverts , ses co-
lonnades constamment en dehors, était,
comme l'âme païenne , ouverte de toutes
parts aux impressions extérieures , le
temple chrétien, débutant par l'extrême
opposé, fait d'abord rentrer au dedans
les brillantes colonnades, s'enferme de
(l) Boldelti {Ottcrvaz. sopr, i cemcl), 1. 1", liv, 1,
pag. 14 cl 15, n'}» 1,2, S.
murs , cherche l'obscurité et se recueille
en lui-même, ainsi que l'âme chrétienne.
Si parfois il accueille la lumière exté-
rieure , c'est par une seule ouverture à
la voûte : le jour ne lui vient que d'en
haut. L'expiation des voluptés de l'ido-
lâtrie se poursuit chez le peuple martyr
jusque dans la forme de ses temples.
Mais après les longs jeûnes viendront les
alléluia; après les sombres et ascétiques
teuiples-grottes viendront les cathédra-
les, filles de la lumière et de la joie sainte.
Elles auront pour fondement éternel
la crypte ; car il n'est pas de dôme ou
d'église un peu ancienne dans l'histoire
qui n'ait gardé sa catacombe et ne la
couve avec amour. Sous le nom sacré de
confession , la tombe du vieil homme
martyr, rayonnante de l'éclat des lam-
pes , devient le tumulus d'où surgissent
exhaussés la tribune et l'autel de l'hora-
me régénéré. Partout où s' st élevée une
cathédrale, elle a eu po r fondement le
corps d'un martyr; et comme s'il eût
fallu qu'une passion divine servit de base
à l'architecture la plus passionnée qui
fut j.-jmais, on trouve que le temple go-
thique a conservé en partie pour ses
substructions et ses chapelles latérales le
style catacombaireaux sombres vitraux,
aux voûtes surbaissées , aux colonnes
écrasées et si tristes, qui semblent en-
core pleurer des victimes.
Ainsi , en étendant plus sa pensée, oa
trouve que le martyre est le fondement
du monde, et que rien dans aucun or-
dre ne peut être créé ou fécondé que par
le martyre de l'homme.
III
Des cryptes et basiliques primitives dis-
parus dans les environs de Rome.
L'Archéologie est encore bien loin d'a-
voir découvert tout ce qui a rapport aux
catacombes ; les antiquaires des deux
derniers siècles, qui s'en occupaient bien
plus que ceux d'aujourd'hui , se plai-
gnent de n'avoir pu trouver l'accès de
plusieurs d'enlr'elles. En effet l'histoire
en mentionne un si grand nombre (ju'il
semble que chaque villa avait la sienne,
destinée avant le christianisme aux mem-
bres seuls de la famille, de sorte que le
vieux Lalium devait offrir dans sCs etti
1
trailles «ne suite peu interrompue d
souterrains funèbres, remplis de pein
tures et d'objets d'art, rangés autour des
tombeaux. Kn outre il est probable que
dès qu'une catacombe chrétienne cessait
d'être le caveau privé d'une famille ,elle
devenait de suite temple-grotte et pre-
nait le nom à'ecclesia; ce qui devait
augmenter prodigieusement le nombre
des églises, et explique comment une si
grande quantité de celles qui sont citées
dans les martyrologes ont pu dispa-
raître.
Parmi ces dernières il faut citer la ba-
silique, élevée sur la voie ïiburtine, à
l honneur de S. Pierre , par les illustres
Alvinus et Glafira ^ dans leur propriété
de Pacinianum , suivant Anaslase, et
qui fut consacrée par le pape S} mmaque.
Celle de S. Agapit, construite d'après le
même auteur par FélixIII, puis restaurée
par Adrien 1er et Léon III. n'a pas laissé
plus de traces.
Sur la voie Labicane, ovi s'ouvraient
les grottes de saint Castulus et celle de
saint Zoticus, existèrent de nombreuses
églises: celle des saints Nicandre et Eleii-
thère, près la Villa Pertusa , consacrée
par le pape Gelase , celle de saint André
restaurée par Serge l^r, celles de saint
Cyprien et de saint Janvier martyr, dont
pane le pape saint Grégoire, et qui sont
toutes mentionnées dans Auastase.
Sur la p^ia JVomentanaj existait de
mêmel'église de saint Nicoraède , restau-
rée par Adrien V^. et qui servait proba-
blement de salle il'introiluc'ion dans la
catacombe de ce prêtre martyr. Le pape
Alexandre et les compagnons de sa pas-
siouâ ensevelissi:r cette route dans lepnv-
diuni de la riche matrone Severina, avait
au même endroit une basilique , dont
Aringhi crut voir les restes au lieu dit
Casa nuova. Le cimetière des saints
Primus et Felicianus possédait aussi un
temple où tout Rome affluait aux an-
niversaires de ces deux martyrs. Un sanc-
tuaire également disparu précédait la ca-
tacombe de saint Pvestitulus , dont le
corps avait été recueilli et embaumé par
la pieuse Justa , dans sa maison de cam-
pagne.
Au bord de la Via portuensis la cata-
combe célèbre du pape saint l'élix n'a
pu être retrouvée,
PAR M. CYPRIEN ROBERT. 183
Sur la voie Aurélia, dans Vager Lucinœ
fut la catacombe des saints Procès et
Martinien, bAlie 68 ans après J.-G. par la
sainte matrone Li cine, pour y cacher
les corps des nombreux m .r!yrs dérobés
aux cloaque? publics. Les deuxsai ts Pro-
cessus el Martinianus, après leur passion,
devinrent les génies bienfaisans de ces
souterrains , où ils guérirent pendant
long-temps les malades et les possédés
qu'on menait sur leurs tombes: ce qui
fait dire à saint Grégoire-le Grand qu'ils
vivaient toujours là par leurs miracles ,
présens quoiqu'invisibles; puis il raconte
une de leurs apparitions arrivéeau temps
d s Goths. Deux pèlerins se montrèrent
aune matrone romaine qui entrait dans
1 < crypte avec ses serviteurs . et ayant re-
çu d'elle une riche aumône, ils lui dirent
qu ils intercéderaient pour elle devant
Dieu , et d sparurent comme un soufle.
S;:r Ifur crypte s'élevait une basilique en
leur honneur ; restaurée par Gr»*goire
III qui en fortifia les murs et en renou-
vela les lambris elle n'a laissé aucun ves-
tige, ainsi que la chapelle de sairte
Agathe bâtie par le pape Symmaque, la-
quelle y était adjointe, et qui, ornée par
ce pontife d'une piscine avec deux arcs
d'argent, servait sans doute de rotonde
baptismale.
Sur la voie Latine se voyaient de nom-
breuses églises souterraines communi-
quant la plupart avec la catacombe des
saints Gordien et Epimaque, qui était
elle môme précédée d'une basilique sous
l'invocation de ces deux confesseurs, re-
nouvelée suis ant Anastase par Ad. ien V.
Ce même pape remit en état d'être visité
le vaste cimetière des martyrs Simpli-
cius et Servilianus qu'il réunit à celui de
Gordien ; de manière que les deux cata-
combes n'en firent plus qu'une, et renfer-
mèrent dans leur sein celle des Aproni-
ani, noble et puissante famille romaine,
dont un membre avait confessé J.-C. La
même crypte où élait son tombeau fut
appelée bientôt après du nom deTertul-
linus martyr, qui y fut déposé avec les
12 acolytes du pape ttienne I^r. Sur ces
cryptes s'éleva l'église de Sainte-Eugénie,
annexée, dit .anastase, à un couvent dont
les popes psalmodiaient nuit et jour, et
qui, tombé en ruines, fut rétabli par Jean
VU j mais il n'y en a plus de traces. Sur
184 COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE;
celte mt'nie voie étiil le sépuL re du mar-
tyr Gorgonius de rs'icom(*die, reoouvcit
d'un tumulus . ainsi que ledit l'inscrip-
tion de sa pierre lapid ire placée par le
pape DniJise, el qu'un vo t a San jVar
iino ai monli parmi plusieurs autres
tombes priniitlves. On c le encore l.i
cryple voisine de saint Romface , que la
pieuse matrone Agiaé enveloppa d'une
magnifique égl se , et celé non moins
riche, suivant Anastase , que DemeLiia ,
sen'anle de Dieu , sous le règne du pape
Léon 1*^^. hâtil dans sa vdla au proio-
raarsyr Etit nue, et dont le toit et le.>
murs fureni répartes jar Léon III.
Sur la voie Appia s'tle^ait U basilique
de saint ApoUin ire.
Ariîiglîi chen ha long-tenip"! sur la <i'ia
portuensis a cat.combe et la basilique de
saint Friix II, et se lamente de n'avo r pu
trouver les traces ni ae l'une , ni de
l'au re.
Une fou'e d'autres grottes, mention-
nét'S comme basiliques dans les m^irty o-
loges , n'ont pas même laissé de fonde-
niens, ce qui aurait pourtant eu lieu ii
elles avaient été romplélement bâties à
\<^ surfacw de la terre; mais ces églises
étant moi'ié cryptes, li terre en aura peu
^ peu recouvert les entrées , lors de
l'abat'don des catacombes.
Comme l'archi ecture antique, la chré-
tienne commence donc par creuser la
terre. Quoique les col mbaires des cata-
combes soient a'tf^rnitivement carrés,
triangulaires, spli.'riques , hémisphé-
riques, peuagones . sexa^iones , ocio-
gones. néanmo ns leur forme la plusha-
hitne'le est le c-^rcl»* et le carré, image
de Dieu et du monde. Mais pour laf-
franchir de la mort, partout le génie
n luveau de l'arcliil' dure sou'ève les
voues, au moyen des arêtes « roisées.
L'emploi de ces nervures, plus fréq ent
•]ue jamais, en transportante la voûte
la croix aux quatre branches égales, et
dont les triangles amèneront peu à peu
l'ogive, signale d'^jà au fond des cata-
combes un élément régénérateur.
Cyprien Robert.
COURS SUR LA 3IUSIQUE RELIGIEUSE
ET PROFANE.
HUITIÈME LEÇON (1).
Continaation de l'histoire de Torgiie. — Slyle mixte
et Intertiicdiaire propre à cet insiruaienl. — L'or-
gue ancien s'approprie merveilleusenienl aux di-
vers caractères des fêtes chrétiennes. — Sa ino-
DOlonie et sa variété. — Il se rapporte à la lois à
ce qu'il y a d'invariable et de progressif dans
l'art. — De quelle nature doivent èire les perfec-
lionneroens que l'on peut adopter. — Iinpossibililé
de donner à l'orgue un mécanisme d'expression
et de nuances qui le ineUe au rang des inslru-
mens de l'orchestre. — Conséquences de l'adop-
tion de l'orgue expressif dans les égl ses. — Des-
tination de l'orgue prouvée par le sentiment gé-
néral à ce sujet, el (jui .ipparaii dans l'ensemble el
les détails de sa siruclure.
Nous avons vu que la prétendue ré-
forme de la musique religieuse par la
(l) Voir la 7' leçon daos le dernier numéro, page
lie.
substitution de Vorgue expressif à l'an-
cien orgue, abouti-sait, en dernière
analyse et de l'aveu môme des réforma-
teurs , à la destruction entière de cette
musique, et à l'introduction dans le
sanctuaire de l'art mondain, terrestre et
théâtral. Nous avons vu également qu'a-
lors même que cette réforme serait pos-
sible , l'orgue, ainsi perfectionné , secon-
derait mal les vues des réformateurs,
par l'impuissance où il serait d'imiter
les mouvemens soudains, capricieux de
l'orchestre dont il ne serait plus qu'un
lourd et pâle auxiliaire, et celte finesse
de nuances, cette soiiplesse de jeux et
d'accents, propres à l'instrumentation
usuelle (1). JNous allons voir mainttnant
(I) V. le passage de Grélry cité dans la derniùre
leçon, pag. 117.
que rorsjne v^'ritable . l'orgue chrélien ,
loin cl'êlre dépourvu de certaines qua-
lités essentielles . pourrait au contraire
les dispiiter à l'orgue liâiaid et païen,
et que rien, jusqu'à présent, ne s.ur
rait égaler la p nipe et la maje.vté que
le premier prête aux cérémonies du
culte.
Le lecteur n'a pasoubHé l'observation
que nous avons faite plus haut, savoir,
que quelque railicalt's, quelque fonda-
mentales que soient les différences de la
musique spiriluflle et de la musique
temporelle, quelque incompiîililes entre
eux une soient les élémens et les carac-
tères de loutes deux, les s yles partiel
pent jusqu'à un certain point les uns des
autres. On n'a pas oublié non plus que l'au-
teur que nous avons combitiu s'est em-
paré de ce principe et en a fait la bise de
son nouveau système. Les styles partici-
pent donc les uns d^-s autres jisqu'ii un
certain point, c'est-à-dire, jusque là que
le style d'un genre ne se convertit pas au
sîy'e du genre opposé. Or, si l'on peut
démontrer que l'orgue, tel que nous le
connaissons, chaque fois qu'il n'accom-
pagne pas le chant d'église , tient en effet
le milieu entre ce chant et la musique
mondaine, qu'il est éminemment propre
à ce rôle intermédiaire, quel peut être
le but de Vorgue expressif si ce n'est celui
de bouleverser l'art et d'introduire la
profanation dans le sanctuaire (1)? Per-
sonne, que nous sachions, n'a prétendu,
et personne ne prétendra, que l'orgue
doive h'en tenir constamment au style
alla PalesLrina, encore moins, à la mé-
lodie grcgorienne dans les grandes piè-
ces, les offertoires, et même dans les
(l) Ce sont précisément des abus do celle sorte,
qui, comme nous le verrons par la su te, provonué-
reni à diverses épuques des censures ecclcsiasluiues.
L'orgue ne s'en est pas lenu toujours au rôle que nous
lui assignons ici d'après les lois de son institution.
Plusieurs fo s des murmures et des plaintes se sont
éloées contre les organistes, parce ([u'ils donnaient
un trop libre cours à leurs inspirations mondaines.
On se vit forcé de les rappeler à leur devoir, sans
être toujours écoulé. Des auteurs pensent que de la
•vint le refus de la chapelle papale, à Rome, d'adop-
ter l'orgue, suivant ce que dit Benoit XIV, dans
sa lettre pastorale de l'année 1741). Cet exemple fut
suivi par plusieurs couvens et églises principales
'le France, entre autres celles de Lyon, qui, d'après
PAR M. D'ORTIGUE. 185
phrases et les versets. Son s'yle, que nous
appellerons, s'il le faut, style mixte, se
rapproche de la musique mondaine [ar
la modulation, et dri la musique d'église
par le c.iraclère de sa souorité. par son
har i otiie pl.me. soutenue et prolongée.
Mais S. Bach eut abandonné sa manière
sublime; il eût fat la ré^folution néces-
saire ^ en modifiant son style , en le met-
tant en rapport avec les besoins de L'épo-
que actuelle , s'il Y eût vécu; il eût vaincu
les résistances d'école en channant le
public: voilà ce que vous assu ez. Mais
de-ons-nous vous croire sur par.-le pir
cela seulqu'il vous plaîtdevenirnou> dire
que Bach, mort il y a 88 ans, ferait telle
ou telli* chose aujowrdhui? Et ne de-
vons nous pas plutôt nous en tenir à ce
que ses contemporains et, après eux,
l'histoire nous ont rappor é de lui? « Les
« moyens dont il se servit pour arriver
« à un style si éminemiuent religieux, se
tt trouvent dans si manière de traiter
« les anciennes mo lulations d'é^'lise ,
« dans son harmonie divisée, dans l'u-
« sage de la pédale obligée, et dans sa
« manière d'employer les registres. Tous
« ceux qui voudront examiner les chants
« chorals à quatre voix de Jean Sébas-
« tien Bach, pourront apprendre com-
« bien la musique d'église, en raison de
« la différence de ses tons avec nos
« modes majeur el mineur, est particu-
« lièrement propreà produire des tuodu-
M lations originales, iidiabituelles enfin,
« telles qu'elles appariennent à l'E-
« g'ise. » rs'e dites pas que ce style
était le style adopté généralement sur
l'orgue ; l'auteur que nous citons af-
firme qu'il était très différent de l'har-
monie usuelle des organistes. Il est
donc iiiipossible de supposer qu'un
la maxime: Ecclesia Lugdanensis ncxcit novitalei ,
ne voulut jamais admettre l'orgue dans le temple.
Cette maxime était aussi celle de l'église de Sens
(voir Trailt' théorique et pratique du chant grégo-
rien , I7;;0 ; Paris, pag. 2a). Si l'Église s'est montrée
si sévère pour des abus de celte nature, comment
pourrai elle accueillir dans son sein un instrument
susroplihle des indexions et des nuances propres
aux instrumens des lliéAlres:' Trélendre introduire
un pareil instrument dans le temple , n'est-ce pas
s'immiscer dans les choses du culte , sous prétexte
de réformer la musique.
186 COURS SUR LA MUSIQUE
homme comme J.-S. Bach , homme de
génie s'il en fut, eût jamais consenti à
perdre un style consacré ^ à abandonner
sa manière sublime. Il savait qu'en af^is-
sant ainsi, il eût attaqué l'institution
ecclésiastique e le-même, et il n'ignorait
pas non plus qu'i' jouait non en présence
d'un public pour le charmer., mais au
milieu d'une assemblée de fidèles qu'il
fallait exalter, unir dans les mêmes ac-
cens et élever à Dieu : sursàm corda/
Ainsi , voilà tout trouvé depuis long-
temps le moyen de mettre l'orgue en
harmonie avec ta musique du siècle et
les besoins de l'époque j et si l'on recon'
naît déjà que sa puissance est grande et
majestueuse , que l'impression qu'il pro-
duit est profonde, qu'il est riche de so-
norité, qu'il est religieux, simple et no-
ble , qu'il est propre aux choses larges et
brillantes , et qu'il possède ce qu'il faut
pour étonner , nous ne voyous pas qu'il
soit le moins du monde nécessaire de lui
prêter un /7cce«f mondain, une sensibilité
théâtrale, une expression terrestre et
passionnée , à moins, nous le répétons,
qu'il ne soit devenu nécessaire de trans-
porter le théâtre dans l't^glise. IN'ons ne
voyons pas davantage qu'il ne soit pas ,
dans certains cas, propre à la mwiique
colorée , el que la monotonie soit inévita-
ble. Nous nous trompons : dans quelques
circonstances, l'harmonie de l'orgue est
monotone el sans couleur. Mais cette mo-
notonie, celle planitude, cette placidité
est sublime^elle est analogueà lalenteur
des cérr^monies ; c'est la monotonie de
la psalmodie, de la prière, de la contem-
plation. Nous osons ajouter : c'est la mo-
notonie de Dieu môme.
Mais dira-ton que l'orgue est monotone
et sans couleur lorsqu'un habile orga-
niste, dans un offertoire, dans un Te
Dcum , se livre à l'enthousiasme de ses
inspirations? avec la diversité des cla-
viers? avec une prodigieuse variété de
jeux et de timbres? avec les pédales?
Dira-t-on ensuite qu'il manque Ae ce qu'il
faut pour émouvoir? Oh! c'est qu'alors
notre cœur dur , notre âme revcche, ne
sont émus de rien; c'est que tout les
laisse froids; c'est que nous ne nous
sentons touché d'aucune révérence à con-
sidérer cette vastité sombre de nos
églises , cet ordre de nos cérémonies ;
RELIGIEUSE ET PROFANE,
à o«i>'ret accord formé par le son dévo-
tieux de nos orgues el l'harmonie posée
et religieu.ie de nos voix; c'est que nous
n'éprouvons aucun frisson dans le
cœur (1) en entrant dans le lieu saint;
c'est que, dans la réunion des chrétiens,
nous ne voyons qu'un public qu'il faut
cliarmer par ce que l'art mondain offre
de luxuriant et d'efféminé!
Ainsi, lorsque l'air, cet élément qui
nous fait respirer et parler, pompé alter-
n.jlivement el chassé par d'énormes souf-
fli ts, se condense dans le 50/«/rt/er pour s'é-
ptindre et ruisseler à.dii\^ce% grands tubes
d'airain (2), dans ces mille tuyaux qu'il
ariimeeldontil f-it mille voix chantantes,
depuis le trente-deux pieds ou bourdon,
dans les flancs duquel il se presse et
mugit jusqu'au dernier tuyau du larigot
eu de la tierce, pour en sortir, ici,
comme un filet de son qui se perd dans
les régions de i'aigu , là , comme un ron-
flement majestueux et puissant qui em-
brasse toutes les parties de l'édifice d^ns
la plénitude de sa résonnance et leur
imprime une sourde commotion qui fait
trembler les piliers sur leurs bases, et fré-
mir les vitraux, et osciller surses angles la
charpente gigantesque; ainsi lorsqu'une
pédale de bombarde roule dans la voûte
comme le lonnerreet la tempête gruudant
surSinaï; quand la prière s'exhale aux
sous Au prestant ; quand le saint mystère
s'opère sur l'autel et que le prêtre , éle-
vant dans ses mains le Dieu vivant et
réellement présent au dessus de tous les
fronts inclinés, l'hostie blanche apparaît
éclatante au milieu d'un nuaj^e d'encens
bleuâtre, rayonnante des feux du sanc-
tuaire , tandis que les fonds d'orgue font
entendre une harmonie voilée et mysté-
rieuse; tout cela ne produit donc aucune
émotion? Quand , à l'ofertoire, les ac-
cens des jeux d'anch<^s, du basson, de
la trompette, du haut-bois, du clairon j
de tous les instrumens de l'orchestre,
courent successivement d'un clavier à
l'autre, ou se mêlent dans un tutti for-
midable au chromorne, au cornet, et au
bruissement de ces jcu.x de mutation
qui reproduisent si merveilleuseuienl le
système dessons harmoniques (3); quand,
(1) Monlaigue, Loc. cil.
(2) Victor Hugo, Chants du Crépuscule.
(3) Il est impossible d'exprimer l'elTet de jeux d«
PAR M. D'ORTIGUE.
ICT
dans les versets du Gloria ^ du Magnifi-
cat , de la prose et de l'hymne solennel ,
l'organiste exécute un ricercato , une
toccata, et parcourt toutes les ressour-
ces de son instrument pour arriver à
l'explosion magnifique et foudroyante du
grand jeu , du grand jeu soutenu par
cette double gamme de pédales souter-
raines rejetées dans les profondeurs du
son: tout cela est donc monotone , froid
et sans couleur? On ne sait véi-itable-
ment plus aujourd'hui ce qui peut tou-
cher nos cœurs , ce qui peut frapper nos
organes émoussés , blsés; mais nous
avons perdu le sens de toutes les grandes
choses : nous sommes devenus insenobles
à toutes les splendeurs de l'arf ancien.
JN'ous demandons des délicatesses d'art ,
des chatouillemens sensuels, des accens,
dés inflexions, des mouvemens passion-
nés ; et nous oublions que le n»ot passion,
dans le langage chrétien, signifie souf-
france, mortification, dénuenieut de
tout ce qui est humain. Kous oublions,
nous si difficiles, si scrupuleux sur les
convenances de notre société factice, que
des chants mondains et terrestres sont
une haute inconvenance dans le lieu saint,
parce qu'ils blessent les rapports les plus
universellement sentis, ceux que le Créa-
teur a éiabîis entre la créature et lui ,
et il faut nous rappelersans cesse que des
mutnlinn, plus heureusement que ne l'a fait M. Vic-
tor Huyo , lorsqu'il a peint eu vers admirables le
bru sseinem de^ riodics. La nature n'a aucun secret
pour le poêle ; il devine , il anime les choses que le
savant ne peut expliquer qu'en les décomposant et
les disséquant. On doit se rappeler que les jeux de
mutation ont été construits pour imiter, dans l'or-
gue , ces bruits vagues , confus , que l'on entend
dans la résonnance de tous les corps , mais particu-
lièrement dans le son des cloches.
« Sous cette vofite obscure où l'air vibrait encore ,
« On spntait remuer comme un lambeau sonore.
« On entendait des bruits g'isser sur les parois,
« Comme si, sp parlant d'une confuse voix ,
« Dans cette ombre, où dormaient les légions ailées,
« Les notes chuchoiuient à demi réveillées.
« Bruits douteux pour l'oreille et de l'ûrae écoutés!
« Car même en sommeillant , sans souffle et sans
clartés,
« Toujours le volcan fume et la cloche soupire;
« Toujours de cet airain la prière transpire',
« Et l'on n'endort pas plus la cloche uuv sons pieux
« Que l'eau dans l'Océan et le vent dans les rieux. »
{Chants du, Crépuscule, page 25ii.)
accens inspirés aux hommes dans la vue
des voluptés , des plaisirs et des folies du
monde, sont an moins un contre-sens
énorme dans une église tantôt construite
au mil eu d'un cimetière, tantôt cime-
tière elle-même, oîi le chr-tien ne peut
faire un pas sans fouler les ossemen^ des
générations, où chaque dalle lui renvoie
un son lugubre comme celui du sépul-
cre dont elle est le couvercle.
La religion, si grave, si austère dans
les offices d3 la Semaine sainte, de la se-
maine de Pâques(l). dans la fête des Morts,
a des pompes non moins solennelles ,
mais plus brillantes, où elle semble se dé-
rider, où elle admet, dans les formes du
culte, certaines manifestations d'une joie
naïve et enjouée. Cela est puéril, diront
quelques hr.mmes. Non. cela est poétique.
Et voyez comme l'orgue chrétien, comme
l'orgue ancien , qui est encore , grâce à
Dieu . r.irgue universel , s'harmonisait
avec cette poésie du Christianisme! Avez-
voiis jamais remarqué, dans une messe
de la nuit da INoël, cefjeu de tremblant et
de chcvrcj dont l'accent était si pittores-
que et qui imitait si bien le bêlement des
troupeaux? Ce jeu était placé dans le buf-
fet au dessous des claviers ei des lignes
des registres à la main, ce qui signifiait
assez qu'il n'était qu'une fantaisie du fac-
teur. Presqie partout, on a retranché ce
jeu de tremblant, apparemment parce
que nous sommes trop avancés pour nous
intéresser à tout ce qui se rapporte aux
mœurs simpleset primitives. L'idylle nous
fait peur. ]\Iais alors il faut mutiler, ba-
layer toutes ces figures d'animaux, d'ar-
(l) C'est une erreur assez commune que de croira
que le rit de la semaine de Pâques doit être la ma«
nifestation d'une grande réjouissance extérieure.
Cette semaine est au contraire celle dans laquelle les
premiers ordinateur» du culte divin ont le plus re-
tenu de Tancienno simplirité. Tout ce qu'il y a de
jat dans l'office du cours de l'année, comme les ré-
pons brefs alMniatiiiv.es , les neutnes de jubilatiott
à la fin des antiennes , est banni du rit de la semaine
pasrhale. Par un sentiment de cette haute conve-
nance dont nous parlions tout à l'heure, l'on n'a fait
commencer la réjouissance qu'après huit jours passés
dans la gravité. C'est donc au dimanche de Quasi'
modo que s'ouvre le rit paschal qui dure jusqu'à 1*
PenteciMe. L'ignorance des réformateurs du chant
d'éi^lige et des organ-stes sur ce point , leur a fait
commettre des contrc-seos et des iualiiJro«6<}9 MHS
nombre.
188
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
bres. de plantes, cl pour nous servir d'une
expression du comte de 3Iaislre , toute
cette mythologie que la religion chré-
tienne pousse naturellement et dont les
symboles décorent nos basi'iques du
moyen âge. Aussi bien, est-ce là cequ'cna
fait. A force de civilisation, nous sommes
devenus barbares. Avez-vous remarqué, a
cette môme messe de minuit, ceite voix
humaine qui parlait si mordante, si sé-
vère, si ma e, dans le i\ot'7 dialogué entre
un Cbrélieii et un Juif? La i'oix humaine
désignait le Juif; le Chrétien était repré-
senté par un jeu de flùle. Hé bien! des
facteurs d'orgues miLmais, sans doute
pour éviter la monotonie , viennent de
supprimer celte voix hwmairie tt lui ont
substitué un j'U insipide, sans accent,"^ ans
analogue dans la nature, et que, faute
pi obabiemen' de le pouvoir caractéris(îr.
ils ont appelé i'oix angéiique. Puis, quand
venait le jour de l'Epiphanie, voustus-
sit-z entendu celte belle marche des roisj
si connue dans le midi de la France. C'é-
tait d'abord comme un murmure confus,
un rhythme douteux qui, partant des
extrémités du pianissimo, devenait gra-
duellement plus distinct en passant par
les claviers inlermédiaiies, pour signi-
fier le pèlerinage des rois mages, venus
de leur pays éloigné pour se prosterner
en la présence de l'Enfant Dieu. Bientôt
la marche triomphale était entonnée ma-
gnifiquement sur les jeux les plus brillans.
Elle était interrompue par une courte
adoration, ensuite elle reprenait avec
éclat, puis s'éloignait instnsiblemr nt .
jusqu'il ce que; les sons et le rhytiinie se
perdissent dans l<- lointain Que de moyens
de surprise s'offraient en foule à la fan-
taisie de l'organiste! Cet it tmtôt le jeu
de Nazard, dont l'«ccenl, ainsi que son
nom l'indique, était le nasillement des
moines ; jeu qu'on n'a pas enlevé(l), mais
dont il a fallu modifier le son trop dés-
agréable pour la délicatesse excessive de
nos oreilles ; tantôt Vdcho, le cornet d't-
(1) Nousnous lrompon.s : le nasard n^ si pas com-
,pris dans les douze joux de Vorguc expressif d'E-
rard. Ces jeux sont, 1" une flùle ouverte, liuil pieds;
2" une nrite de quatre pieds; .">" un bourdon hou-
ctié de huit ; 4" un ttourdon 'Je (|uulrc, bouché ; H" un
preslanl; G" une doublclle ; 7" nue (|uinle ; U" une
fouruilure ; îl" une iroinpeile ; lO* un chromorov;
11" ua haul-bois; 12" un basson.
choy le flageolet, le fifre, la musette, qui
subsistent toujours; eniin, le premier di-
manche du mois de mai . c'était 1 s jeux
du coucou, des petits ciseaux que l'un
mettait en action, et le ciiant du rossi-
gnol que l'on obtenait , dans certaines
localités, sai s le secours d'aucun jeu, et
par un p océdé très simple (I) Aujour-
d'hui, qu'a-t-on frtil? iSous prétexte de
corriger la dureté de certains jeux , le
s'fflcment des autres , de rendre leurs
sons plus moelleux ei plus pur> (2 , on a
dénaturé leurs tiinl.re', adouci leur mor-
dant; tranchons le mot, on les a rendus
monotones. En Italie dans la Lombardie
suitoiit, les orgues se sont surchargés de
tant d'instru/nens, que l'on peui croire
que ce n'a pas été sans piéjudice pour
les jeux dti fonds et de mutation, car on
trouve dans ces orgues jusqu'à des vio-
loncelles, des clarinettes, des cors an-
glais, des serp' ns et des tronibonnes (3).
Un coup d'oeil rapide sur l'histoire de
l'orgue a suffi pour nous démontrer que
depuis Irt création de la tonalité moderne
qui succéda, sans Vanéantir, aux modes
ecclésiastiques, la struclur de cet instru-
mi nt a fjil des acquisitions successives
qui l'ont con tamment maintenu en rap-
port avec la musique mondaine, t ;ndis
que, par le p.- incipe de sa sonorité, il s'est
toujours rapporté à l'instituiion du chant
d'église. Double et admirable préroga-
(1) On fabrique dans les pays du Midi de petites
cruchfs dunl le gnuleau est percé à la manière d'un
sifflet, c'esl-à-dire qu'il a un irou à la paroi supé-
rieure. On les reniplil d'iau ; les enfans , en em-
bouclianl le gouleau , produ sent un gazouillement
qui iuiite assez bien celui du rossignol. On adapie
une de ces cruches dans les regislres de l'orgue, et
quand elle esl soumise à l'action du venl, il en ré-
sulte l'el'fel que nous venons de dire. Au reste, nous
najuulons pas une imporlance sérieuse à des détails
de celle nature , nous savons que loul cela n'est pas
de l'art; mais il esl bon de montrer que la religion
esl souvent moins rigide que les hommes el que ne
la représentent les hommes. Sans se départir de sa
sévérité dans les points essentiels, il en esl d'autres
où elle permet un laisser-aller qui n'est pas sans
charme el sans griice. Co mélange de choses fami-
lières el de choses imposantes, est ce qui caractérise
préiisémenl loul ce qui est véritablement grand el
populaire.
(^2) Voir Revue Musicale , lom. vi , pag. 136 el
157.
(5) Voir le Dizion. de Lichlenthal,au axoiorgano,
p. 92, t. II.
PAR M. D'ORTIGUE.
m
tive de l'orgue! il rêpr<'sente, par l'inimu-
labili é de son sysième, ce qu'il y a de
fixe ei d'invariable dons l'arl. Sous ce
point de vue. il esl l'cxpressioii de l » mu-
sique d'égiise. dii oh mi spirituel, et voilà
pourquoi l'on dit que son style est coti
sacré. Il représente aussi, par ce qu'il of-
fre de progressif, de perfectible, dans les
pariir's de sa structure qui ne tiennent
pas essentiellement à son mécanisme fon-
damental, ce qui. dans l'art, es' suscepti-
ble de développement, et. sous ce point
de vue, il donne, pour ainsi dire, le ton
à la musique séculière. C'est par un Sf'n-
ti. lient très juste de cette vérité qu'on a
dit que l'orgue //e le système musical des
anci' ns au nôtre : car le plain cbant a sa
base dans l'antique musique f^recque,-
et l'on a mille fois répété que l'art pro-
fane lui ^sl redevable de tousses progrès.
D'examiner jusqu'il quel point l'orgue
do t descendre au style mondain, c'est une
question difficile et grave qui n'entre pas
dans l'objet de celle leçon. Bien que la
révolutior» de Monlevei de savoir, iacréa-
tion de la tonalité moderne, ait irrévo-
cablement fixé les élémens distiiictifs
de 'a musique spirituelle et de la mu-
sique temporelle, il n'est pas moins
vrai qu'il y a, jusque dans ce dernier
genre, une inspiration relevée, nol»l',
sévère, religieuse même. Ce style n'est
pas le style consacré ^ ni le style tbrélieti ;
mais c'est un beau et grand style, qui
lien! à la fois et du sen iinent d^ l'acti-
vité liumaiiie et de quelque idée de -ur-
naturalilé. Tel est le s'yie de la musique
instrumentale de Beethoven et l'on en
trouve des exemples dans les œuvres
dramatiques ou Ijriques de Gluck, de
Weber, oe Meyer Béer, de Berlioz , de
Schubert, de Ueber. C'est là le genre que
nous avons appelé déjà mixte ou inter-
médiaire, qui d^ \)d.r [ \e\\i h \ix musique du
siccle pdr la modulation, et à la musique
sacrée par la gravité de l'expression. Sur
l'orgue, ce sijle prend un caractèr»' plus
religieux encore \ ar la nature de la so-
norité de l'instrument.
Des acquisitions semblables à celles
dont nous venons de parler, enrichis-
sant l'oigue d'éptque en époque, lui
sont nécessaires pour exercer son in
lluence sur les développemens de la mu-
sique. Que l'on ne nous range pas dans
ce qu'on appelle les résistances d'école(i)^
faisons aussi large que possible la part
iiu progrès Ne nous contentons pas d'ad-
mettre, mais encore encourageons . pro-
voquons toutes les améliorations, toutes
les iiniovations , toutes les d'îcouvertes
qui pourrai-nt apporter q^ elque perfec-
ionne'tentà un instrument, à l'art; mais
jusque là pourtant que ces eliangemens
n'ai èreront en rien la nature de cet in-
strument et son caractère essentiel. Ainsi,
adoptons une partie des innovations in-
troduites d^ns Vorgue expressif cVErard;
adoptons le mécanisme ingénieux par
lequel, au moyen d'une bascule mise en
mouveme t avec le pied, on change les
jeux à volonté, ce qui délivre l'organiste
du soin fatigant de porter sans cesse la
main aux registres ; adoptons son méca-
nisme admiroble dessoufflett et d'autres
perfectionnemens de délai! encore. Mais
pour re positif, sur leq el on produit le
crecendo par la pression des touches et
le decrescendo par l'abn'dou gradué de
la touche qui remonte d'elle-même à la
h uteur du clavier; pour cette pédale
adaptée an grand jeu . que l'on abaisse
pour le forte, que l'on relève pour le
piano ; pour toutes ces améliorations,
qu'elles ne pénètrent jamais dans l'église.
l'erfHCtionner l'orgue de celte manière,
c'es' 1 anéantir. Ce n'est plus l'orgue ; ce
ne sera j minis l'orchestre : c'est quelque
chose entre deux qui n'a pas de nom; le
chef d'œuvre de l'industrie, si l'on veut;
la ruine de l'art.
Touîefois . nos réformateurs se font
d'étranges illusions, s'ils se persuadent
assimiler l'orgue, pour ce qui est des
nuances el de Tarent, auxinstrumens de
l'orcii' s're. L'orgue expre^sif peut ê're le
chef d'œuvre de l'industrie, la merveille
de I art nif'ca- ique ; nous nelecont^slons
pas. Mais nous ne jugeons pas ici de sa
perfection intiinsèi|ue et matérielle ;
nous n'itpprécions ce te perfection qu'en
tant qu'elle se rapporte pleinement au
but proposé. Or, que se propose-t-on?
On prétend donnera l'orgue la possibilité
d'imiter, d'une manière au si parfaite
que bs insirumcns, h s inflexions de la
v ix hunidine. C'est en quoi l'on s abuse.
L'orgue, que l'on appelle une machine ^
(I) /?«»)«« Musicale, tom. VI , p- 130,
190
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
ne deviendra pas pour cela une machine
intelligente (1).
Remarquons bien ceci : l'orchestre est
expressif. Pourquoi? Parce que, par le
contact et le frémissemeiit de l'archet,
par l'action si intelligente à . doigt sur
la corde, par la modification di. souifle
de l'exécutant dans le corps sonore , une
partie du sentiment et de la sensibilité
de l'homme se communique à l'inslru-
ment. Mais comment, sur l'orgue, maî-
triser à ce point l'air vibrant? Comment
le soumettre à la volonté immédiate de
l'homme? Le doigt, en pre^sani la touche
jusqu'au fond, peut renfler le son ; il le
diminue en accompagnant la touche jus-
qu'à son point de repos. C'est foi t bien
jusque-là. Mais voilà le cercle étroit d'ex-
pression dans lequel on est nnferméj
l'on ne peut aller ni en deçà, ni au delà.
L'air, cet élément essentiel de lexpres-
sion, demeure toujours inerte et passif,
puisque ce n'est pas sur lui qu'on agit
immédiatemeut; il Cit mis en jeu par un
moyen intermédiaire, pour ainsi dire,
par procuration. Le mécanisn:e peut être
merveilleux, sans doute; mais ce méca-
nisme, l'orgatii te ne le ctfunaît pas; et,
quand il le connaîtrait, il n'en serait pas
moins placé hors de la puissance et de
l'appréhension de ses organes; l'orga-
niste est donc forcé d'en dépendre et de
le subir constamment , au lieu de le gou-
verner. L'accent de l'orgue , au lieu d'être
l'imitation de l'cccent de la voix hu-
ma ne, ne spra donc que l'imitaficn de
l'accent des inslrumens; c'est-à-dire, l'i-
mitation d'une imitation. Observons en-
core que , pour pouvoir donner à l'orgue
la faculté réelle de i^odifier le son, il
faudrait, non pas travailler sur une na-
ture d'instrument déjà existante , déjà
établie et par const(ii.cnt ingrate; mais
il faudrait créer un principe nouveau et
le substituer à l'ancien ; il faudrait enfin
se soustraiie aux conditions d'uiiC nia-
chinenon intelligente. Aussi, quoi qu'on
fasse, la modification du son dans l'orgue
ne sera jamais qu'une paie contrefaçon ,
une expression mécanicjue, une expres-
sion SANS expression! IVloi aussi , poussé
par la curiosité, j'ai voulu voir l'oigue
d'Érard. Je l'ai vu; je l'ai touché; je l'ai
f 1) RiWt Muticale , t. vi , p. 137,
entendu résonner sous les doigts de mu-
siciens habiles. J'ai voulu le revoir, l'exa-
miner, l'essayer plusieurs fois. Je puis
assurer qu'à une certaine distance les
nuances étaient à peu près inapprécia-
bles. Ceux des assistans q-.i n'é! aient pas
frappés de vertige à 1 • vr.c d'une mer-
veille qu'on leur avait di être si surpre-
nante , et qui étaient assez dé^iutéi es-
ses pour pouvoir se rendre fioidement
compte de leurs impressions, pensaient
comme moi. D'autres disaient, il est vrai,
que « à l'aspect d'une machine si compli-
« quée, et pourtant si simple, puisqu'il
« ne s'y trouve rien qui ne soit exacte-
ce ment nécessaire, on se sentait ému
« d'élonnement et d'admiration , et l'on
K avait peine à concevoir qu« l'esprit
« humain put s'élever jusque là (1). » Ils
ajoutaient que c'était là « le nec plus ul-
« trà de la perfection possible (2). »
Quant à moi, je partageais Vétonnement
et l'admiration de ceux qui parlaient
ainsi pour ce qui était de la perfection
du travail ; mas je pensais aussi que ces
menu ."• personnes n'avaient peut-être ja-
mais été émues à ouïr le soii dévotieux
des orgues des églises; qu'elles n'avaient
jamais so-^gé. sans doute, que Vesprit hu-
main{îion \&sisté) n'aurait jamais pu s'é-
lever jusque là, et je me suis retiré en di-
sant dans mon cœur : Vanité!
On croira lever toute difficulté en di-
sant que l'orgue d'Érard offre toutes les
ressources de i'orgue ancien , et que
l'emploi de ces moyens étant facultatif,
il peut sans inconvénient suppléer le pre-
mier. Kous rendrions grâce au facteur
d'avoir respecté l'ancien orgue ilans le
nouveau , si l'impossibilité d'une réforme
complète ne l'y avait forcé; car, nous le
répétons, on ne change pas facilement
la nature des choses qui ont une destina-
tion. Mais, nous le demandons, quel est
l'organiste, ou, pour parler plus juste,
l'exécutant qui résistera à la tentation,
illusoire ou non. d'imiter les accens de
l'orchestre et les inflexions de la voix hu-
maine? Il n'y parviendra pas certaine-
ment; mais il n'en considérera pas moins
l'orgue comme rentrant dans les condi-
tions de l'expression et île l'effet drania-
(l) Heoue Muticale, lou. TI|P. 138.
(8) Ihid., p. 100.
PAR M. D'ORTIGUE.
191
tique, et alors on ne s'arrêtera pas en si
beau chemin • l'on arrivera bientôt à l'a-
néantissement de la conslitution du chant
ecclésiastique; l'orgue ancien ne lardera
pas à éire supprimé tout-à-fdit, parce
qu'on n'est pas libre de résister comme
on veut au courant des réforjnes et des
révolutions. Dès ce moment, plus de lien
entre le sanctuaire et l'orgue, entre l'or-
gue et le lutrin. Le plain-chant, privé de
son soutien, défaillira. La tonalité ecclé-
siastique, celte langue qui nous devient
tous les jours plus étrangère, n'aura plus
son organe, son interprète naturel, et
elle périra. Les louanges du Seigneur se-
ront chantées sur le môme mode et le
même ton que le siècle chante ses joies
folles et dissolues. Ayons quelque culte
pour nos vieux souvenirs. ]\e bannissons
pas de nos temples un art né avec nos
temples, et générateur de cet autre art
qui nous charme hors du teuip'e. Lais-
sons-le régner paisiblement dan? ces vé-
nérables et saints asiles où les élémens
de l'art moderne se sont élaborés. IVous
possédons, dans les i.i&trumens de l'or-
cheslre, assez d'imitations parfaites de la
voix humaine . pour ne pas sacrifier l'or-
gu!_-, la seule expression parfaite du plain-
chant puisque le plain-chant n'a pas de
nuances, au désir insensé d'en faire une
imitation superflue et très imparfaite de
la voix humaine et de Torche' tre. Ne bri-
sons pas cette unie de la religion et de
l'art; cette union intime, mystérieuse,
contractée entre l'tglise et l'orgue , qui
sanctifie l'orgue, qui embellit l'Église;
union telle, que si vous prêtez à l'orgue
les accens d'un chanteur de théâtre ,
vous en faites un apostat, un blasphéma-
teur, et vous rendez l'f gliic déseite en
forçant le vrai chrétien à fuir, comme un
spectacle sacrilège, les cérémonies oii
l'orgue élève la voix ; union telle encore
que, si vous arrachez l'orgue à l'Eglise
pour le transporter ix l'Opéra et le char-
ger de la fonction de l'orchestre , le pu-
blic , par un sentiment de convenance et
de pudeur, désertera l'Opéra. 31ais, dans
le temple , que la mission de l'orgue
chrétien est belle ! Là , inlerprè.le du
dogme musical, il conserve son caractère
ineffaçable et sacré. Roi au dedans, il est
prêtre au dehors, et il exerce un sacer-
doce, un apostolat qui, dans un sens
très vrai, n'est pas d'institution humaine.
Et si , dans quelques cas rares , la musi-
que du siècle vient prêter un luxe inutile
à des solennités assez imposantes par
elles-mêmes, l'orgue, en présence de cet
art hypocrite et vide, tout parfumé de
fioritures, tout bouffi d'élégance et de
fatuité , et qui , par bienséance, s'efforce
en grimaçant de contrefaire le recueille-
ment et l'onction; l'orgue se plaît à con-
server ses formes austères et graves et
prouve par là qu'il est chez lui, dans sa
maison, et que l'autre n'est qu'un étran-
ger et un intrus.
Pour nous, nous croyons que la réforme
que l'on rêve est impossible ; que le pré-
tendu orgue expressif prêtera tout au
plus ses accens à quelque Panthéon, à
quelque bazar musical , à quelque tem-
ple consacré à un cuite de fraîche date;
nous croyons que l'orgue , le vérita-
ble orgue , restera toujours essentielle-
ment le même , le culte catholique ne
changeant p^s ; nous croyons de plus que
l'on reviendra , pour ce qui est de la
musique sacrée, à l'ancien système des
tons ecclésiastiques, modifié en ce seul
point qu'il admettra les inspirations reli-
gieuses telles que nous en offrent sou-
vent nos grandes conceptions instrumen-
tales. Nous pensons enfin que la musique
sacrée de nos compositeurs modernes,
cette musique bruyante, dramatique et
théâtrale, ira tôt ou tard prendre dans
ies bibliothèques la place des saintes œu-
vres d'Alle;,'ri et de Pa estrina, lesquelles
sont destinées à nous révéler un ordre de
beauté et d'expression que nous ne soup-
çonnons même pas. Alors , il y aura une
véritable renaissance de l'orgue ; alors
nous saluerons de nouveau sa royauté
dans l'eaipire musical ; alors nous re-
connaîtrons que l'orgue ne doit pas être
jugé d'après les idées d'une perfection
toute positive, toute humaine ; qu'il n'en
est pas de l'instrument collectif comme
d'un instrument isolé; de l'instrument
immobile, permanent, de l'instrument-
édifice, comme de ces instrumens que
l'homme porte avec lui, qui le suivent,
pour ainsi dire, dans toutes les vicissi-
tudes de sa vie, et qui chantent avec lui
sur un ton lugubre ou joyeux, selon que
son ciel s'obscurcit ou s'éclaire. Un sen-
timent général a, de tout temps, pro-
iii
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.
C^améce grand caractère d'inviolabilité,
d immutabilii(5 que nous avons sssigné à
l'orgue; ce senliment a pu sVffacer.
mais il est Ion d'être éleint. Interro-
geons-le encore : il nous répondra par-
tout que l'orgue est en possession d'une
mis'iion propre, d'une destination reli-
gieuse :
On D'entend pas sa voix profonde et solitaire
Se mêler, hors du temple , aux vains bruits de la
terre;
Les vierges à ses sons n'enchaînent point leurs pas.
Et le profane écho ne les répète pas.
Mais il élPTC à Dieu, dans l'ombre de l'église.
Sa grande voix qui s'enfle et court comme une brise,
El porie, en saints élans, à la Divinité
L'hymne de la nature et de l'humanité (l).
(I) Lamartine , Jocelyn. — S'il élail nécessaire de
prouver à quel point est répandu le sentiment de
cette destination, nous citerions les paroles de quel-
ques auteurs qui n'ont pas la prétention de faire au-
torité en musique. « Nous ne vouions point d'une
« musique , dit Caraccioli , qui nous rappelle à nous-
« mêmes et qui nous arrache au mensonge et à l'il-
« lusioD. Nous aimons une symjjhonie qui chalouille
a vos sens , et qui nous passionne pour les plaisirs
« efféminés • aI'tremknt, nous entendrions par
« préférence à tous les autres insiruniens , l'orgue
»< et les cloches , comme des interprètes de la vérité
« même, à, qui elles sont spécialement consacrées ;
« ma's nous ne pouvons souffrir de pareils sons,
« non plus que le chant des psaumes , parce qu'il
« n'y a dans nos iimuseinens que le mensonge qui
<( nous plaît... » Jouissance de soi-même , ch. lvii.
— L'auteur du Spectacle de la Salure parle ainsi de
tous les objets qui servent au culte, par conséquent
de l'orgue : « La destination de tous ces objets est
« la uème. // cnrésu'le un langage quine change
tt point.,,. Tous, oTitre l'objet ou la fonction qui leur
« es! propre, nous préseiucnt des moiiumens et al-
« lestent ta conformité des ufages et de In foi.» Spec-
lac'e de la Nat., loni. vu, Ent'.el, xxi, p. 272. —
« Sa noblesse et sa gravité (de l'orgue) marcjuaient
« sa place dans nos temples Aussi eut-il tout
« d'abord cette destination » Article de VUni-
venel , 22 mars 1329. — « L'orgue , ce puissant or-
« chestre , auquel fcrpression passionnée est intér-
im dite, n Feuilleton de V Europe, du 22 mai 1837.
Ouvrez les livres des ordres religieux;
voyez le nombre de prêtres , de moines
qui se sont voués à la construction des
orgues, comme d'autres se consacraient
à transciire des bibles, des antiphonai-
res et des missels. Pénétrez encore une
fois d:ns la structure de l'orgue, et de-
mandez-vous pourquoi ce jeu de fonds
majestueux et sonore a été appelé bour-
don, comme la grosse cloche de la basi-
lique ; pourquoi celui-ci est nommé na-
zard^ si c n'est parce que son accent
nasillard est celui de la psalmodie, ainsi
que nous l'avons remarqué ; pourquoi le
mot ancien de régale impliquait une idée
de royauté, traduite depuis long-tem|;.s
par cette expression consacrée : roi des
instrumensj pouiquoi ce môme jeu de
régale accompagnait Apollon dans le
premier dral^^^ musical qui eût vu le
jour; pourquoi enfin 1^ partie qui sert
de recouvrement, de vêtement au som-
mier a reçu le nom de chappe , comme
c^l oi nouent dmit se revêt le di.icre?
Examinez, analysez cet'e structuie, et
partout, dans les dé ails et dans 1 ensem»
ble, dans la construction in érieurc de
l'orgue et dans ses fonctions extérieures,
vous jc'rouverez les signes évidens de
cette destiiialiùn leligiruse que l'on s'ef-
force en vain de lui enlever. comme vous
les ver ez encore dans les conditi n-. de
piété et de capaci é que les supérieurs
ecc'ésias'iq les exigCjienl j.idis de la part
des organistes (1).
— S'il en est ainsi, dira-ton, ils sont
bien coup bl- s les savans. les industriels
qui s'occupent de ctWt réforme f
— Hé , mon Dieu, non ! ils sou' entraî-
nés par une pêne rapide: 1^ lête leur
tourne; ils disent que le monde marche
et change : ce sont eux qui se précipi-
leiit.
Joseph d'Ortigue.
(I) Voir noire 8' leçon , lom. m , p. 277, note 1.
«»• l-O-t-'
-Oi-i
Mgr. FLAGET, ÉVÊQUE.
m
REVUE.
MEMOIRE
PRÉSENTÉ A SON ÉMINENCE LE CARDINAL FRANSONI,
PRÉFET DE LA PROPAGANDE ,
PAR LES ORDRES DU SOUVERAIN PONTIFE,
Dans lequel j'expose l'étal de mon Diocèse en 1810 et celui où il est en 1836 (1).
Fasse le ciel que tout ce que je vais raconter serve uniquement à
procurer la plus grande gloire de Dieu , l'édification du prochain et
ma propre sanctification.
Ce fut sur la fin de 1808 que fut noti-
fiée ma rominalion à Tévéché de Bards-
lown. Celte nouvelle m'atlerra mais vou-
lant agir avec prudence , je consultai fous
mes confrères sulpiciens, et tous, à l'una-
nimité furent d'avis que je refusasse ;
monseigneur Carroll seul persista dans
son opinion. Alors je résolus de quitter
l'Amérique pour me soustraire à un iar-
deau que mes amis et mol, nous croyions
trop pesant.
Arrivé à Paris, quelle ne fut pas
ma surprise , lorsque M. Etnery notre
supérieur-général, me déclar-a que je de-
vais être à mon poste , et que c'était un
ordre que m'intimait le souverain pon-
tife sous peine de désobéissance. Dès
lors, je n'hésitai plus, je baissai les
épaules et j'acceptai le fardeau.
Yers la fin de juin, je m'embarquai à
Bordeaux , emmenant avec moi quel-
ques sujets, entre autres, M. Chabrat
aujourd'hui mon coadjuteur, et monsieur
Brûlé, devenu évéque de Yinccnnes. Deux
(1) 11 n'est sans doute aucun de nos Iccleurs qui ne
connaisse de réputation monseigneur Fki[j;et, évéquo
de BardstoNvn, ses travaux apostoliques ol les grâ-
ces admirables dont Dieu a daigné les récoiiipenser
dès cette vie. Nous pensons donc qu'ils liront avec
émotion et édification le récit suivant, que li' saint
prélat, qui a passé riiiver dernier à Royie, a ^\rf^s,è
TOME lY. — W" 21. 18'>7.
mois après mon arrivée à Baltimore , j'y
fus sacré par monseigneur Carroll , et
j'y fus retenu plus de cinq mois, moins
encore par le mauvais temps qui fut ex-
trême , que par le dénuement complet
de toutes ressources pour les frais du
voyage. Cependant le bon Dieu y pourvut,
et une quête faite parmi les catholiques
de Baltimore , jointe à un emprunt de
mille francs, me mirent à môme de me
rendre à Bardstown, alors petit village
de huit à neuf cents âmes, où se trou»
vaient trois ou quatre familles catho-
liques.
Le dimanche j'allai célébrer la messe
dans ma cathédrale qui se trouvait à un
quart de lieue de Bardstown. C'était une
fort mauvaise maison en bois, ouverte à
tous les vents, et où, depuis plus de six
mois, on n'avait pas vu de prêtre. Je
laisse à penser combien mon cœur fut
opprimé à la vue de tant de misère dan.s
la maison du Seigneur.
Cependant Dieu, dans sa miséricorde,
par ordre du souverain Pontife. Il a bien voulu le
communiquer à un de nos collaborateurs qui se
trouvait on même temps que lui à Rome. C'est avec
une bien douce joie que nous publions ce glorieux
témoignage des progrés de notre foi, racontés avec
cette éloquence du cœur et cette simplicité sublime
que la religion seule peut inspirer.
13
194
ÉTAT DU DIOCÈSE
me réservait des consolations. Tous les
catholiques de huit à dix milles à la
ronde, accoururent pour voir leur nou-
vel évêque , et recevoir sa bénédiction.
Leurs visages et leurs cœurs étaient si
pleins de joie , que leurs larmes ne tar-
dèrent pas à se mêler aux miennes.
M. Badin, missionnaire au Kentuc
ky depuis seize ou dix-sept ans, nous
conduisit sur sa plantation où il nous ins-
talla dans nos appartemens respectifs ,
dont la pauvreté ne fit que nous jeter
avec plus d'abandon et de confiance dans
le sein de la Providence. Je priai M.
David , devenu depuis mon coadju-
teur_, de commencer ses fonctions de
supérieur du séminaire avec les trois
jeunes gens que nous avions amenés avec
nous : et après d'autres dispositions que
je crus nécessaires pour l'organisation du
diocèse, je me disposai à partir pour vi-
siter le vaste champ que le père de famille
avait confié à mes soins.
Indépendamment des états du Kentuc-
ky et du Tennessee qui constituaient mon
diocèse, les états de l'Ohio^ du Michigan,
de rindiana, des Illinois, et du Missouri
se trouvaient sous ma juridiction, comme
étant le seul évêque de toute celte par-
tie occidentale des États-Unis. Ainsi pour
bien remplir la tâche qui m'était imposée,
j'avais à parcourir un terrain six ou sept
fois plus étendu que l'Italie, et c'était en
apôtre soos bien des rapports , que je de-
vais entreprendre toutes ces courses ;
car je n'avais absolument rien , sinon les
bénédictions dont me combla le vénéra-
ble archevêque de Baltimore , auxquelles
il joignit un pontifical portatif, princi-
pale richesse de ma chapelle épiscopale :
cependant, je dois le dire . au milieu de
ce dénuement j'étais riche d'espérances.
Dans les immenses voyages que j'entre-
pris pour connaître mes brebis eten être
connu , j'étais tantôt seul , et tantôt ac-
compagné d'un prêtre , qui me faisait
part des connaissances qu'il avait acqui-
ses. Tous les dimanches , je me trouvais
dans une église paroissiale , pour y rem-
plir toutes les fonclions de missionnaire.
En été, dès les 5 heures du matin , il fal-
lait être aii tribunal de la pénitence pour
y erilendie les confessions jusqu'à on/e
heures ou midi : alois commençait la
messe, après l'Evangile l'instruction j et
DE BARDSTOWN,
la messe finie , ordinairement il y avait
plusieurs baptêmes à faire.
Dans le cours de la semaine , je parcou-
rais les stations (1) voisines où je passais
un ou deux jours pour dire la messe, en-
tendre les confessions et faire le caté-
chisme. Souvent il est arrivé que , pour
cause de maladie ou de voyage au delà
des mers, quelques uns de mes prêtres
étaient forcés de suspendre ou même de
cesser l'administration de leurs pa-
roisses, que séparait quelquefois une
distance de plus de cent milles, alors c'é-
tait à l'évêque à y pourvoir en personne j
et Dieu sait combien ce surcroît de tra-
vail , de courses et de fatigues mettait à
l'épreuve et mes forces et mon courage ;
mais je croyais ne pouvoir mieux em-
ployer toutes ces facultés physiques et
morales, qu'en les faisant servir au salut
des âmes , et à la gloire de celui qui me
les a données. Là, seulement, est le se-
cret de celte force qui m'a toujours sou-
tenu , au milieu des plus grandes fatigues
et des plus pénibles épreuves.
En 1814 j'avais parcouru le Keiitucky
dans tous les serisj ce fut à peu près
quatre années qu'il fallut y consacrer ;
mais ma tâche n'était que remplie à moi-
tié , il restait encore à visiter les autres
provinces que la position topographique
de mon évêché mettait naturellement
sous ma juridiction j je commençai par
Yincennes dans ITndiana. Cette pa-
roisse était desservie par M. Olivier qui
faisait sa résidence à la prairie du Ho-
cher, dans les Illinois, et qui y venait
trois ou quatre fois par an. Il s'y trou-
vait alors occupé à préparer les enfans
et autres à recevoir le sacrement de con-
firmation j car avant moi , jamais évo-
que n'avait paru dans ces contrées.
Avec quel transport de joie j'embrassai
ce zélé Missionnaire et je revis les habi-
tans de cette paroisse où j'avais été en-
voyé comme missionnaire en 1792 , et
que je n'avais plus vus depuis 22 ans ! Ce
fut pour moi un moment de bonheur de me
retrouver au milieu de ces chers enfans.
Aidé du bon pc^-re Olivier , je donnai à
\incennes une mission de trois semaines
(I) Par sinlion, on entend un élal)lissrment deX
10 ou Vl fuinilics trop (Moi{;n«eâ <le réalise par«l#<
sialo pour s'y irowYCr leUiwançhc. '
PAR Mgr. FLAGET, SON ÉVÊQUE.
t9£^
Les fruits en furent délicieux, et des plus
abondaus. De là nous partîmes pour al-
ler donner de nouvelles missions dans
le Missouri et les Illinois. IXous commen-
çâmes par la ville de Saint-Louis. Les
premiers jours furent d'autant plus pé-
nibles , que rien ne donnait ni ne pro-
mettait de consolation ; cependant la
grâcede Dieufinit par toucher les cœurs,
et la riche moissonque nous recueillîmes,
nous fit oublier toutes nos peines.
Nous visitâmes ensuite les paroisses de
Saint-Charles , du Portage desScioux,
de Florissant : partout nos travaux fu-
rent couronnés des plus heureux succès;
i)artout nous eûmes à bénir Dieu des
grâces abondantes qu'il répandait sur nos
courses apostoliques.
Du Missouri nous passâmes dans les
Illinois; nous donnâmes successivement
des missions dans les paroisses de Kaho-
kias , de la prairie du Rocher et de Kas- { à tout le monde. Les habilans de Saint
lut. Là, se termina cette mission, après
laquelle il fallut se séparer de ce bon
M. Olivier, qui avait contribué si puis-
samment à son succès. Des larmes mutuel-
les cimentèrent l'union d'une sainte et
ancienne amitié , et nous nous retirâ-
mes chacun dans notre famille , après
sept à huit mois de travaux et une tour-
née de plus de sept cents milles.
Sur la fin de 1S18 , monseigneur Du-
bourg, sacré à Rome, vint prendre posses-
sion du diocèse de la Nouvelle Orléans :
il m'écrivit du Waryland pour me prier
de lui préparer les voies à Saint - Louis
qu'il avait choisi pour sa ville épisco-
pale. Je partis aussitôt avec le savant et
zélé M. de Andreis , nommé curé de
Sainte - Geneviève , en remplacement
de M. Pralt , que je devais placer à
Saint - Louis en qualité de curé rési-
dent. Celte nomination fut très agréable
kakias. Dieu toucha les cœurs de tous
ces peuples : les communions et les con-
firmations furent très nombreuses. Kous
repassâmes ensuite le Mississipi pour don-
ner la mission à Sainte-Geneviève ; elle
dura plusieurs semaines. Là aussi , le
Seigneur fit fructifier sa parole , dessilla
les yeux à l'erreur, des conversions écla-
tantes s'opérèrent ; et une preuve des
changemens qui s'étaient opérés dans les
cœurs , c'est que les femmes firent fon-
dre leurs colliers et leurs boucles d'o-
reilles pour les transformer en croix et
en chapelets : il n'y a que la grâce qui
puisse forcer la vanité à de pareils sacri-
fices.
Les esclaves eux-mêmes se montrèrent
dociles : des instructions particulières
leur furent données ; plusieurs renon-
cèrent au libertinage , et contractèrent
des mariages légitimes ; ce qui , jusqu'a-
lors, avait été presque inconnu dans le
pays. De là , je me rendis au Bois-Brûlé,
dans une petite paroisse d'Américains
qui avaient émigré du Kentucky. Ce bon
peuple, quoique privé depuis plusieurs
années de toute instruction, je pourrais
dire de tout secours religieux, n'en était
ni moins fervent , ni moins fidèle à ses
devoirs. Je m'efforçai de le dédommager
de cette longue privation , et je n'eus
qu'à m'en féliciter ; car , tous , sans ex-
ception , proiUOrçat dç ces jours de sa-
Louis furent aussi au comble de la joie ,
quand je leur appris que monseigneur
Dubourg avait fixé sa résidence au mi-
lieu d'eux : je leur fis comprendre la né-
cessité de préparer au prélat un loge-
ment convenable , et ils commencèrent
sur-le-champ les réparations du presby-
tère qui devait prendre le nom de palais
épiscopal.
Cela fait , je retournai à Bardstown
pour y préparer une chambre à mon-
seigneur Dubourg, qui y arriva presque
aussitôt que moi. Je fus cependant pré-
venu assez à temps pour aller à sa ren-
contre. Je ne redirai pas ce qui se passa
à cette entrevue .- rien au monde ne peut
exprimer ce que ces momens ont de déli-
cieux; car la foi, en les ennoblissant ,
agrandit aussi les doux épanchemens de
deux cœurs unis en Jésus-Christ depuis
plus de 30 ans.
Après quelques jours de repos , nous
partîmes pour Saint -Louis, où nous
n'arrivâmes qu'après les fêtes de JNoel ,
ayant été arrêtés par les glaces , à l'em-
bouchure de rOhio. Nous y fûmes reçus
au milieu de la joie et des acclumations
universelles. Psous procédâmes aussitôt
à l'installation qui eut lieu dans une pau-
vre église, il est vrai, mais avec toutes
les démonstrations qui dénotent dans un
peuple la piété la plus tendi e et la dévo-
tion la plus touchante. Après un jour de
196
ET AT DU DIOCÈSE DE BARDSTOWN,
repos , je repris la route de Bardstown ,
où je n'arrivai qu'après bien des misères
et des contre-temps.
Au commencement du printemps de
1819 , je partis pour Cincinnati , ville
principale de l'état de l'Ohio , emme-
nant avec moi MM. Bertrand et Jan-
vier, que je devais placer chez M. Ri-
chard , curé du Détroit, et le seul prê-
tre dans tout le Michigan. L'empresse-
ment à me visiter que montra le petit
nombre de catholiques de la ville de
Cincinnati , me décida à y passer quel-
ques jours pour leur donner les secours
de mon ministère : ils étaient si pauvres,
qu'il ne leur avait pas été possible de
bâlir une église, et que c'était dans une
maison que nous tenions nos assemblées.
Mes exhortations se terminaient toujours
à ce qu'ils en bâtissent une , comme
moyen sûr d'obtenir un missionnaire :
ils m'en firent la promesse la plus solen-
nelle, et ils tinrent parole ; car, un an
après , elle était déjà sous couvert. Arri-
vés sur les coniins de l'Ohio et du Michi-
gan, nous visitâmes un petit village d'In.
diens , qui, nous ayant reconnus pour
prêtres , se rassemblèrent aussitôt au-
tour de nous , faisant éclater, par leurs
cris et par leurs gestes , leur joie et leur
contentement. Deux sauvagesses, qui vou-
laient que je baptisasse leurs enfans ,
pour me convaincre qu'elles étaient ca-
tholiques , me menèrent dans leurs ca-
banes , où se trouvaient des croix , des
images de la sainte Vierge , des chape-
lets. A cette vue j'accédai à leur deman-
de, et j'ondoyai les enfans.
Vers les premiers jours de juin , nous
arrivâmes au Détroit, à la grande satis-
faction de tous les catholiques qui me
voyaient pour la première fois , et de
M. Richard , mon ancien ami , qui
m'aida ù y donner une mission de quel-
ques jours, après laquelle je m'embar-
quai avec M. Bertrand pour me rendre à
Bufallo , de là à Mont -Real et à Qué-
bec , après avoir visité la fameuse chute
du Niagara et bravé les écueils du saut
de Saint-Louis, qui me remplirent de
terreur et d'effroi. Monseigneur Plessis ,
évêque de Québec , me reçut avec cette
dignité et celte politesse qui lui étaient
si naturelles ; il satisfit avec empresse-
ment à toutes mes questions sur le maté-
riel de l'administration épiscopale et au-
tres. Après quoi il me fit reconduire à
Mont-Réal , par la rivière de Chambli ,
ayant toujours en ma compagnie trois
ou quatre ecclésiastiques ; je fus extrê-
mement content de la beauté intérieure
des églises et de la bonne tenue du clergé.
De retour auprès de mes confrères , ils
me menèrent au lac des Deux-Montagnes,
pour y visiter deux nations de sauvages
qui ont, depuis long -temps, embrassé
la foi catholique ( les Iroquois et les Al-
gonquins). Je demeurai quelques jours
avec les missionnaires qui lesinstruisentj
je dis la messe pour ces bons sauvages,
qui chantèrent le Gloria, le Credo, etc.,
en leur langue naturelle. Ils m'avaient
reçu au bruit du canon ; mon départ fut
également annoncé par une salve d'ar-
tillerie. Kous ne fumes de retour au Dé-
troit, mon compagnon et moi , que sur
la fin du mois d'août. Après quelques
jours de repos , je recommençai les
missions avec M. Janvier. INous les don-
nâmes successivement et à différentes
reprises , au Détroit, à la rivière aux
R^aisins , à la Côte du nord-est , à la
rivière aux Hurons,et à Sandwich , de
l'autre côté du fleuve. Le ciel répandit
sur nos travaux d'abondantes bénédic-
tions. Les discordes et les inimitiés les
plus invétérées cédèrent à la grâce ; plu-
sieurs pécheurs scandaleux se soumirent
humblement à la pénitence publique.
Ainsi furent employés l'automne et une
partie de l'hiver de cette année là. Ce ne
fut que vers le commencement du prin-
temps que je pus me disposer à revenir
à Bardstown. J'étais sur le point de m'em-
barquer lorsque beaucoup de catholi-
ques du Détroit se rendirent sur le ri-
vage. Les plus notablesd'entreeux étaient
chargés de m'offrir, au nom de tous, un
présent comme témoignage de leur vive
reconnaissance. J'y fus sensible , sans
doute j mais mon émotion fut bien plus
grande encore, quand j'entendis les san-
glots de ce bon peuple, de ces chers en-
fans que mon départ jetait dans la con-
sternation. Oh ! qu'alors il me lut doux
de mêler mes larmes aux leurs !
En peu de temps nous abordâmes à
Erié , ville située sur le lac du même
nom. De là, nous nous rendîmes, par
terre, à h riviOre U'AIIeghanie , sur la-
PAR Mgr. FLAGET, SON ÉVÊQUE.
187
quelle nous nous embarquâmes pour
Pitts-Bourg. Là, Dieu voulut me récom-
penser de mes travaux en m'envoyant
M. Byrnes , déjà dans les ordres sacrés,
et M. Hazeltine, nouveau converti. L^un
et Tautre sont devenus prêtres. Le pre-
mier est mort du choléra , après avoir
rendu à l'église du Kentucky les services
les plus importans; le second y travaille
encore au salut des âmes avec beaucoup
de zèle et de succès.
Après deux jours de repos à Pitts-
Bourg , nous nous embarquâmes pour
Louis- Yille , où nous arrivâmes vers la
fin de juin 1820 , après treize mois d'ab-
sence. Un de mes séminaristes m'y atten-
dait depuis quelques jours. Oh ! avec
quel empressement il se jeta dans mes
bras ! Il me donna les nouvelles les plus
consolantes sur ses condisciples et leur
vénérable supérieur. Tout étant disposé
pour le départ, je me hâtai de me rendre
au sein de la famille chérie, et le lende-
main, dans la matinée, je revis les belles
forêts qui entourentle séminaire de Saint-
Thomas. Monseigneur David , qui avait
été prévenu de mon arrivée , vint pro-
cessionnelleraent à ma rencontre, à la
tête des séminaristes. Il commença à
m'adresser quelques mots : mais ses 'ar-
mes , encore plus éloquentes que ses pa-
roles , l'empêchèrent de continuer. Les
miennes ne coulaient pas avec moins d'a-
bondance. Kous nous embrassâmes tous
avec affection. Mon cœur était si plein
de joie , que j'oubliai entièrement les
^peines et les fatigues inséparables d'un
voyage au moins de sept cents lieues,
dont la plus grande partie avait été par-
courue en donnant des missions. Main-
tenant que j'ai exposé succinctement les
missions que j'ai données à différentes
époques dans les cinq Etats qui étaient
sous ma juridiction , sans être partie
constituante de mon diocèse, ma narra-
tion, sur ce que nous avons fait au Ken-
tucky depuis 181 1 jusqu'à ce jour, ne sera
plus interrompue.
Quand j'arrivai dans mon diocèse , for-
mé du Kentucky et du Tennessee , il y
avait, me dit-on, de quinze à seize mille
^ catholiques , disséminés çà et là dans
ces deux états qui n'ont pas moins de
six cents milles de longueur sur quatre
cent vingt-cinq milles de largeur.
Pour administrer les secours spirituels
à tous ces catholiques , il n'y avait alors
au Kentucky que deux prêtres séculiers,
MM. Badin et INérincx et quatre pères
Dominicains établis dans ces contrées
depuis trois ou quatre ans.
Des dix ou onze églises qui existaient
au Kentucky, deux seulement étaient en
briques, et non achevées; les autres
étaient en bois, et grossièrement cons-
truites. Du nombre de ces dernières,
é!ait l'église de Bardslown , à propre-
ment parler ma cathédrale, dont j'ai
dit deux mots plus haut. D'après cet
exposé, on peut juger de ce que de-
vaient être les autres; ajoutons que le
Tennessee n'en avait absolument aucune.
A cette même époque, l'enseignement ca-
tholique n'était presque point connu dans
ces immenses contrées.... De là la déplo-
rable nécessité où se trouvaient réduits
les parens, d'envoyer leurs enfans dans
les écoles protestantes où les sexes
étaient confondus, au préjudice de la
religion et des mœurs surtout. Hélas!
souvent j'ai eu à gémir des renseigne-
mens qui me sont parvenus, ou que j'ai pu
recueillir par moi-même, sur les désor-
dres qui résultaient de ce mélange, tou-
jours dangereux, et souvent funeste. Tel
était l'état où se trouvait le diocèse lors-
que j'y arrivai en 181 1 ; aussi mes pre-
miers soins furent-ils de former des
écoles catholiques, alin d'attaquer le
principe du mal, et de le couper dans la
racine. Je commençai par le séminaire ,
ahn de répondre aux désirs que m'en
avait manifestés le souverain pontife
dans ses lettres. M. David se char-
gea . comme je l'ai déjà fait remar-
quer, de cette œuvre si importante qu
avait besoin de ses talens et de ses ver-
tus. Ce séminaire fut établi sur la plan-
tation que M. Thomas Howard, mort
sans enfans , avait léguée à l'évêque
pour être sa maison de campagne et celle
de ses successeurs. Vers la fin de 1811 ,
du consentement de madame Howard
qui avait, sa vie durant, la jouissance
de ladite plantation , M. David et
trois séminaristes allèrent s'y établir.
Bientôt d'autres jeunes gens vinrent se
réunir à eux ; et dans le cours de 1812,
dix ou douze séminaristes y résidaient ,
faisant notre gloire , notre consolation .
198
ÉTAT DU DIOCÈSE DE BÂRDSTOWN.
parce qu'ils étaient notre espérance et
celle du diocèse. Le séminaire est aujour-
d'hui dirigé par M. Lancastre , élève
de la Propagande ; il s'y trouve une
vingtaine de séminaristes, dont cinq ou
six étudient la philosophie et la théologie.
En 1820, une nouvelle cathédrale ayant
été consacrée , et un assez vaste bâtiment
en briques qui devait servir tout à la
fois de palais épiscopal, de grand sémi-
naire et de maison curiale étant presque
fini, nous allâmes, M. David et moi,
nous y établir avec dix séminaristes ,
dont quelques uns étaient dans les ordres
sacrés. Les plus jeunes et les moins
avancés restèrent sur la plantation de
M. Thomas, sous la direction d'un jeune
prêtre, ordonné au Kentucky.
1821. Quelques jeunes séminaristes de
Bardstown me proposèrent , à diffé-
rentes reprises, de commencer une école
d'externes, dont les profits serviraient,
me disaient-ils, à soutenir les sémina-
ristes déjà au séminaire, et offriraient
des moyens pour en recevoir de nou-
veaux. Après plusieurs refus qui ne fi-
rent qu'enflammer davantage leur zèle ,
je crus devoir donner mon consentement,
et telle fut la réputation que s'acquit
justement celte école, qu'il fallut bien-
tôt bâtir un collège. D'abord, on se
borna à élever une aile, ensuite une autre;
enfin, le concours des élèves fut si grand
qu'il fallut élever un troisième corps de
bâtiment qui lie les deux premiers de
manière à faire un tout régulier , assez
vaste pour contenir aisément lôOpension-
naires. On y compte, en ce moment,
100 internes et environ 50 externes, il
est dirigé par les prêtres séculiers; la lé-
gislature, toute protestante qu'elle est,
lui a conféré le titre et les privilèges
d'université, précieux avantage, puis-
que les jeunes gens peuvent y prendre
leurs degrés. J'en suis établi le modéra-
teur, avec le droit de nommer tous les
ans les administrateurs.
Peu de temps après un second collège
fut érigé à 18 milles environ de Bards-
town. Ce fut M. Byrnes, Irlandais, et
dont j'ai parlé, qui le commença sous la
modeste dénomination d'école de cam-
pagne. Mais au bout de quelques années
on y enseigna, â peu de choses ])rès, tout
ce qui s'enseignait Hardslown ; le nombre
des élèves allant toujours croissant,
l'école prit le nom de collège Sainte-
Marie. Quelque temps après, il fut cédé
par le fondateur lui-môme et avec mon
plein consentement, aux révérends PP.
Jésuites qui le régissent avec beaucoup
de succès; car on m'écrit qu'ils ont plus
de cent élèves.
Kous avons eu aussi le bonheur et la
satisfaction de former plusieurs com-
munautés de religieuses. Elles se divi-
sent en trois différens ordres :
1° Les Lorettaines ou amantes de Marie
au pied de la croix ;
2° Les dames de la Charité formées
sur les statuts de saint Vincent de Paul.
3o Les dames du tiers ordre de St-Do-
minique.
Les dames Lorettaines furent établies
en 1812 par le pieux et savant M. Nérincx.
Il commença , selon mes désirs sou-
vent exprimés, une petite école de filles
qu'il confia à une demoiselle d'un certain
âge et dont il connaissait la vertu et la
capacité. Cette école ne tarda pas à être
connue , et c'en fut assez pour y attirer
un grand nombre de jeunes personnes,
plusieurs s'offrirent ensuite pour parta-
ger les travaux de leur première maî-
tresse. Peu après, elles commencèrent à
vivre en communauté , puis elles voulu-
rent un règlement qu'on n'eut garde de
leur refuser. Enfin, il fallut leur donner
un costume religieux. En peu d'années,
leur nombre augmenta d'une manière si
surprenante, que leur fondateur crut de-
voir envoyer leurs statuts à Rome pour
les faire approuver. La congrégation de
cardinaux qui fut chargée de les exami-
ner, les ayant déclarés trop sévères, son
éminence le cardinal Fesch, en m'indi-
quant les points qui devaient être réfor-
més, me déclara que si les religieuses se
soumettaient à la réforme indiquée , et
adoptaient une des quatre constitutions
reconnues par l'Eglise, elles seraient dès
lors considérées comme un ordre reli-
gieux.
SiH' ces entrefaites, M. Nérincx mourut.
Sa perte fut vivement sentie par tous les
catholiques , mais surtout par les reli-
gieuses. M. Chabrat, aujourd'hui mon
coadjuteur, lui succéda dans la place de
supérieur de cette communauté , qui ac-
cepta la réforme que je lui présentai en
PAR MGR. FLAGET, SON ÉVÊQUE. 199
présence du nouveau directeur. Dans
ce moment, celte intéressante famille
compte plus de 140 religieuses. Une co-
lonie fut envoyée il y a 15 ou 16 ans,
dans le diocèse de St-Louis , où elles ont
déjà troiis ou quatre établissemens qui
prospèrent.
Loretto, qui est la maison-mère, est à 15
milles de Bardstown. Leur couvent, bâti
en briques, sur un bel emplacement, peut
contenir plus de 100 religieuses. Sur le
même terrain , et à peu de distance , on
•a élevé un beau pensionnat destiné aux
jeunes personnes qui désirent recevoir
une éducation complète. Quatre autres
écoles de la môme famille ont été établies
sur différens points du Kentucky, et tou-
tes deviennent chaque jour plus floris-
santes. Environ un an après l'établisse-
ment des Lorettaines, fut fondé celui des
Dames de la Charité , et d'une manière
tout aussi providentielle. Dieu se servit,
pour cette œuvre, du pieux et zélé M. Da-
vid. Il les forma à la vie religieuse, d'a-
près les constitutions de St-Vincent de
Paul qu'elles avaient adoptées d'un grand
cœur. Comme elles devaient se consacrer
à l'éducation des demoiselles des famil-
les aisées , on s'appliqua à leur donner
une éducation très soignée. Leurs succès
ont dépassé nos espérances. L'on m'écrit
qu'à Nazareth, qui est la maison-mère, il
■y a en ce moment quatre-vingt-seize
pensionnaires.
Elles ont aussi quatre écoles secondai-
res dans différentes villes du Kentucky,
sans compter un hospice destiné aux or-
phelines, qui y sont au nombre de plus
de trente. Une colonie de la même fa-
mille est établie à Vincennes depuis plu-
sieurs années. Le nombre total des Da-
mes de la Charité est d'environ 75 ou 80.
3" Enfin les Dames du tiers- ordre de
St-Dominique furent établies en 1820 par
les révérends PP. Dominicains qui les diri-
gent exclusivement. Elles ont deux écoles
au Keiitucky et plusieurs autres dans le
diocèse de l'Ohio, J'ignore le nombre de
ces religieuses. '
Si l'on considère qu'un certain nom-
bre des élèves des deux sexf s qui fréquen-
tent nos maisons d'éducation, sont d'une
religion différente de la nôtre ; qu'ils
viennent remplis de préjugés contre nos
pratiques reiigieiisçs , et qu'ils sont tous
désabusés quand ils en sortent, l'on com-
prendra les immenses avantages qui en
résultent, et quelles espérances elles lais-
sent entrevoir, pour l'avenir du catholi-
cisme en Amérique, sans parler des fruits
actuels, et des conversions fréquentes qui
s'opèrent parmi la jeunesse étudiante
des deux sexes. Il ne faut cependant pas
croire que ce soit seulement l'excellence
de nos institutions catholiques, qui y at-
tire la jeunesse de tous les sexes; c'est
aussi l'ouvrage mystérieux de la divine
Providence qui veut s'en réserver le se-
cret. En attendant, nos prêtres et nos re-
ligieuses font tous leurs efforts pour éclai-
rer l'entendement de leurs élèves, et for-
mer leurs cœurs à la vertu. Aussi n'est-il
pas rare de voir de jeunes pro'estans,
sortis de nos écoles, devenir nos défen-
seurs dans leurs familles et dans le monde,
et justifier l'excellence de notre foi par
la régularité de notre conduite dont
ils ont été les témoins, et surtout par no-
tre dévouement, dont ils ont été en par-
tie l'objet.
Nous avons aussi à remercier la Provi-
dence, pour tous les monumens religieux
que les catholiques ont érigés de toutes
parts, depuis 1810 jusqu'à ce jour. Plus de
.30 églises solidement construites et bien
finies ont été bâties sur différens points
du Kentucky, par des souscriptions aux-
quelles plusieurs protestans ont géné-
reusement contribué. Je dois dire cepen-
dant, que lors de la construction de ma
cathédrale , les souscriptions laissèrent
un déficit de plus de trente mille francs,
qu'il fallut bien trouver aillews, mais
grâce à l'infinie bonté de Dieu , tout est
payé, et s'il me reste peu de chose au
moins je ne dois rien.
Quand je considère ce qui s'est fait en
si peu d'années dans un pays habité, il y
a à peine 80 ans, par des sauvages et des
bêtes fauvps.je me sens vivementpressé de
rendra gloire à Dieu, l'auteur de tout bien,
et de l'on remercier de tout mon cœur.
Mais aussi je ne puis oublier mes nombreux
amisd'Kurope,à qui je dois ici tousles té-
moignages de ma reconnaissance. La main
qui donne a beau se cacher, elle est con-
nue au livre de vie. Des noms chers à la
rc^ligion sont profondément gravés dans
mon cœur, ils le sont dans celui de mou
clergé et de tous mes diocésains.
^
ÉTAT DU DIOCÈSE DE BABDSTOVVIS ,
Je viens de nommer mon clergé. Ah !
que Dieu le bénisse! qu'il bénisse ses sa-
crifices continuels et son dévouement
généreux, sans lesquels rien de tout ce
qui existe dans mon diocèse ne serait
encore. Mais hélas! ces jeunes prêtres
quej'aime comme moi-même, ces prêtres
si zélés et si charitables s'épuisent bien
vite. Pour eux, la vieillesse et les infirmi-
tés devancent l'âge , résultat évident de
leurs longues courses et de leurs pénibles
missions. Déjà plusieurs sont épuisés et
presque sans aucune ressource. Où iront-
ils donc , après des travaux si glorieux?
Hélas ! je n'en sais rien, et c'est ce qui fait
ma désolation... D'où résulte la nécessité
urgente d'une maison de retraite pour
les prêtres infirmes; mais les moyens!!!
Si l'état de la religion est satisfaisant
au Kentucky, il n'en est pas de même du
Tennessee qui n'a qu'une seule église, et
pas un prêtre résident. Tout ce que j'ai
pu faire, c'esl d'y envoyer, de temps à
autre un missionnaire qui n'y demeu-
rant que peu de temps, ne saurait y pro-
duire beaucoup de fruits, ou des fruits
durables. ..Il faudraitque je pusse y main-
tenir constamment deux missionnaires
d'une vertu éprouvée, et d'un savoir plus
qu'ordinaire. Mais les moyens!! !
Le nombre des sourds et muets est très
considérable dans l'état de Kentucky et
celuide l'Ohio. Etablir pourcelte portion
de la société , si intéressante et si mal-
heureuse, une maison d'éducation , se-
rait rendre un service éminent, autant à
la religion qu'aux familles affligées. Tout
est disposé pour cela ; les maîtres, les
maîtresses pour instruire ces êtres infor-
tunés sont trouvés. Mais les bâtimens
pour les loger et le pain pour les nourrir,
voilà ce qui nous manque ! ! !
Je ne parlerai point de la nécessité de
quelques écoles des Frères de la Doctrine
Chrétienne, pour l'enseignement des en-
fans des pauvres ^ car j'ai déjà exposé
tant de besoins, que j'appréhende d'être
importun en ne faisant entendre que des
cris de détresse.
Je borne également ici l'exposé des
faits, dans la crainte d'être ennuyeux.
Au reste si on désii-e une connaissance
plus étendue ou plus détaillée de l'état
des choses au Kentucky, je m'empresserai
d'y satisfaire de vive voix , ou par écrit.
iV. B. J'ai dit que des églises sont bâ-
ties, mais je n'ai point parlé de leur état
de nudité et de dépouillement ; il fau-
drait au moins pouvoir y trouver un ca-
lice, un ciboire et quelques ornemens,
fussent-ils de toute couleur, om/iis colo-
ris. Quand les objets de première néces-
sité manquent, l'on peut se faire une idée
de ce qu'il doit en être de ce qu'on ap-
pelle l'accessoire qui, dans bien des cas,
rentre dans l'ordre des choses néces-
saires, en Amérique surtout, où le prêtre
est obligé de porter sa chapelle avec lui,
quand il va visiter les stations ou les pa-
roisses qui n'ont point de curé résident.
Il est urgent d'obvier à cet inconvénient,
moins pour éviter de la peine, aux mis-
sionnaires, que pour contribuer à la dé-
cence du culte catholique.
DIOCÈSE
TABLEAU SYNOPTIQUE
■
DD KENTDCET.
ET COMPARATIF.
En 1810,
En 1836.
Ç 25 séculiers,
Prêtres,
( 2 séculiers ,
1 4 dominicains ,
oC < i» dominicains ,
1 R jésuites.
Religieuses,
0
200
Callioli(iucs ,
16,000 environ.
T>ii,om
Eglises ,
iO, dont 2 en briques.
.".■) dont 22 en briques.
(louvens,
0
."> maisons-mères.
<;ollrge« ,
0
2 florissans.
Pensions ou écolei ,
0
Il complètes.
Séminaires ,
0
Grand et petit séminaire dans la
même maison.
£ Tâchés ,
0
4 ont été formés.
Benoît Joseph , évêque de Bardstown-Kentucky.
M. GUIRAUD.
,^0 ua
201
FRAGMENT
D'UN CHAPITRE SUP. LES SACRIFICES.
DU GRAKD SACRIFICE. — DE LA GUERRE.
M. le baron Guirand, que nos lecteurs connaissenl
déjà par le beau fragment sur la Promélhée d'Es-
chyle (1) , se propose de publier Phiver procbain un
volume ayant pour titre : Recherche de.* Causes (2),
lequel ne sera que V Introduction d'un plus grand
travail, intitulé V Histoire expliqv L.OîSo\ii désirons
vivement voir paraître ces deux ^t't-/ges auxquels ,
l'auteur a consacré dix ans de sa vie , et qui , d'après
les principes connus de M. Guiraud , viendront four-
nir de nouvelles armes aux défenseurs de notre foi.
En attendant , nous sommes assez heureux pour
pouvoir en faire connaître le fragment suivant, ex-
trait de la Recberche des Causes , et dont M. Gui-
raud a bien voulu nous donner communication.
L'inexplicable chose que la guerre, si
la doctrine du sacrifice ne vient jeter
son jour sur cette ténébreuse question!
La guerre! un meurtre général, mais
aveugle... et c'est ce qui l'excuse.
Il faut examiner si elle est encore dans
la nouvelle loi ce qu'elle était dans l'an-
cienne.
Je ne le ppnse pas.
De ce que l'opinion ne la flétrit pas. il
ne s'ensuit pas que la loi chrétienne l'ab-
solve.
L'opinion honore le duel que la loi
chrétienne réprouve.
La guerre n'est qu'un duel de peuple
à peuple.
Je l'ai dit dans Césaire : le bourreau
est admis à la sainte table et le duelliste
ne l'est pas.
Il ne faut pas s'attacher, comme le fait
M. de Maistre , à l'opinion humaine,
opinion que le monde païen a léguée à
notre monde , qui se perpétue jusqu'à ce
qu'elle se perde dans le Christianisme
comme tout le reste j opinion essentiel-
(1) Inséré dans le n» 10, octob. 1836, t. ii, p. 272.
(2) Pour paraître chez Debécourt, libraire, à Paris,
rue des Saint8-Péres , «9.
lement modifiable et transitoire , en pré-
sence de l'immuable loi chrétienne qui
condamne le meurtre sous toutes les
formes, mais qui partout n'a pas encore
analhémalisé la guerre.
I>ous dirons pourqtioi.
Je ne m'étonne point des honneurs que
le monde a toujours rendus aux gens de
guerre. Le monde n'a d'autre dieu que la
puissance: les honneurs qu'il lui rend
sont tout son culte.
Or . la puissance n'appartient réelle-
ment qu'à la force; et la force, en der-
nière analyse, n'est établie, n'est consa-
crée que par le succès des armes. C'est ,
en définitif, la guerre qui nomme le plus
fort , et de là, le plus puissant , et de là,
le plus honoré.
Je conçois la guerre avant Jésus-Christ;
ces grandes effusions de sang, à des épo-
ques marquées, me font l'effet d'un dé-
luge d'une autre eepèce , partiel et spé-
cial , mais provoqué par la même justice.
Nous avons déjà fait remarquer que,
avant le déluge, il n'y avait pas eu de
guerre , et que toutes les satisfactions
dues à Dieu par les hommes de cette épo-
que ayant manqué, le châtiment s'était
longuement amassé dans ses mains et
avait fini par tomber tout à la fois sur la
terre, dont tous les habitans avaient été
détruits.
Après le déluge , l'ordre des choses
amena les chûtimens en leur temps: et
Dieu, qui ne les retient plus, a tout si
bien réglé, qu'il abandonne en quelque
sorte aux hommes le soin de se les infli-
ger eux-mêmes.
Or, la guerre n'est autre chose que ce
châtiment appliqué d'homme à homme
et de peuple à peuple , ce qui est absolu-
ment égal.
C'est en outre un appel fait à la force,
202 DU ÔRAND SACRIFICE,
en règlement d'intérêts dont il appar-
tiendrait à la justice seule de connaître.
Une telle manière de régler le droit,
qui met le hasard , ou , ce qui est pire
encore , la violence en possession de la
terre , sied elle à une société chrétienne ?
Qui osera répondre affirmativement?
On devra donc reconnaître que la
guerre (sous l'empire de la loi évangéli-
que) n'est qu'un reste monstrueux de ces
institutions mondaines avec lesquelles le
Christianisme lutte corps à corps depuis
son établissement 5 et, comme la destruc-
tion de cet abus nécessite un changement
préalable dans !a société politique qu'il
charge le temps d'amener graduellement
et sans secousse, comme il a déjà fait
pour toutes les modifications qu'il lui a
demandées, il se borne . jusque-là , à in-
fluencer tant qu'il le peut cet emploi de
la force , pour en adoucir la rudesse , en
tempérer l'explosion, en rectifier enfin
et presque en légaliser l'usage.
Le chrétien n'a jamais eu foi aux con-
quérans. Son Dieu, en tant qu'homme,
s'est montré, au suprême point, pacifi-
que : le disciple bien-aimé de ce Dieu,
celui qui avait reposé sa tête sur son
cœur , prétendait que la loi et les pro-
phètes étaient renfermés dans ces saintes
paroles qu'il adressait aux Ephésiens, et
qui forment en quelque sorte le texte
de son Evangile : « Aimez-vous les uns
« les autres. » L'Eglise elle-même, cette
Eglise qui maintenant bénit des dra-
peaux et des armes et chante l'hymne de
triomphe à l'autel de l'Agneau ; cette
Eglise a dû regarder le sang comme une
souillure , puisqu'elle a de tout temps
interdit à ses ministres l'usage des armes
qui le répandent.
Le Dieu des armées est celui de l'an-
cienne loi; celui qui , avant d'avoir reçu
le sang de son propre fils en offrande,
agréait à Jérusalem le sang des boucs et
des agneaux , et laissait à sa justice pro-
videntielle le soin de se satisfaire , pour
les larges libations de sang humain qu'on
lui offrait. Car il fallait que le chAtiment
préparAt, par l'effusion d'un sang abon-
dant sur la surface de la terre, qui en
était toujours altérée , l'expiation qu'a-
vait seul le méiite d'opérer le sang du
Calvaire. En les premiers temps, pour le
peuple juiC, qui avait en quelque sorte
OU DE LA GUERRE,
sa destinée suspendue à la parole divine,
et qui voyait l'intervention divine dans
tous les événemens de son histoire, Dieu
était réellement et surtout le Dieu des
armées , parce que c'étaient les armées
qui décidaient du soil de la nation. C'é-
tait en même temps le Dieu fort et le
Dieu jaloux : tandis qu'il n'est plus de-
puis la rédempiion que le Dieu de grâce
et de miséricorde.
Cela vaut la peine qu'on y réfléchisse.
« Mais, dit M. de Maistre , expliquez
la gloire si vous le pouvez. »
La gloire s'explique par le succès, par
les droits et les avantages réels que le
succès acquiert à la force.
La gloi-j.n'est rien par elle-même.
Elle n''^^'^. ^s le résultat de la connais-
sance pîu.'-'upprofondie de l'art militaire:
car tout le monde sait que le mouvement
le mieux dirigé dans une bataille est le
plus souvent dérangé par, le moindre ha-
sard, et que ce même hasard fait réussir
quelquefois la combinaison la plus ab-
sui*de : c'est pourtant h cette réussite
qu'appartient la gloire.
Le culte de la gloire est une sorte d'i-
do'âtrie; il est du moins dans l'homme,
le résultat des mêmes motifs qui le pro-
sternaient autrefois aux pieds des idoles ;
un hommage à la faiblesse de ce qu'elle
croit être la puissance; un tribut payé
par l'humanité à ce qui s'élève au des-
sus d'elle , sur quelque socle que ce quel-
que chose soit hissé. Les mêmes yeux
qui s'arrêtaient autrefois au soleil pour
l'adorer , faute de porter leurs regards
au delà, jusqu'au sein de Dieu , ces mê-
mes yeux s'arrêtent au faux éclat de la
gloire; comme ceux qui adoraient autre-
fois les crocodiles pour les désarmer, les
taureaux et toutes les créatures dont ils
redoutaient la puissance , se courbent
encore devant cette même puissance sous
forme humaine , sitôt que la guerre a
décidé pour elle , et l'a en quelque ma-
nière consacrée.
Si on n'admet pas la reproduction ma-
térielle de l'homme comme faisant par-
tie de son premier péché, soit qu'elle ait
été cause ou résultat , soit que la chair
ait excité l'esprit ù la révolte , soit que la
révolte de l'esprit ait provoqué celle des
sens, l'expiation par le s.uig sera inex-
plicable ; et sans l'expialion par le sang
. :r.Hauo AJ^^ijg ^^^^^^^^ ;^a«o uci
203
les guerres ne seront que des monstruo-
sités accidentelles , liypolhèse que leur
long usage détruit. Cette question de la
guerre se rattache, comme toutes les au-
tres, au premier péché de l'homme. C'est
du Paradis souillé que découlent toutes
les autres misères , toutes les nécessités
auxquelles l'homme est soumis.
Il est à remarquer en outre que les
grandes guerres, celles dont les hommes
ont gardé le souvenir sanglant, et la terre
elle-même l'empreinte dans ses ruines ;
ces grands carnages d'hommes, si reten-
tissans dans les histoires, ont toujours eu
lieu aux époques les plus corrompues.
Or, cette corruption des peuples, les sens
l'ont toujours provoquée. Coeume l'im-
modération de leurs appétildei't éclore
jadis la mort presque aux portes de l'E-
den , leur dépravation l'a plus tard en-
fantée abondamment partout où elle s'est
abondamment répandue ; car la fécon-
dité mortelle du péché est inépuisable.
De ce que ces grandes effusions de
sang sont signalées par nous comme des
satisfactions données à la justice divine,
il ne faut pas en conclure que nous re-
connaissons à l'homme le droit de les
offrir j non certes, l'image de Dieu em-
preinte sur la face humaine la consacre
en quelque sorte , et rend sacrilège tout
bras qui se lèverait pour la meurtrir ou
qui tenterait de l'effacer. Et ici se pré-
sente une question qui touche de près à
^celle que nous traitons maintenant , celle
de la peine de mortj comme nous nous
en sommes déjà occupé ailleurs , nous
n'en parlerons ici que dans ce qu'elle a
de commun avec celle dont nous sommes
saisis et qui réclame toute notre atten-
tion.
Si l'homme n'a pas le droit d'offrir son
semblable, a-t-il davantage celui de l'im-
moler à sa sûreté individuelle , ou à la
sûreté générale?
Dans une société vraiment chrétienne,
nulle effusion de sang ne saurait être une
garantie sociale. Sous la loi de justice
qui a régi l'humanité jusqu'à la rédemp-
tion , nous admettons l'exercice de ce
droit suprême de vie et de mort entre
les mains de la justice humaine ; celle-ci
n'était, dans les momens où elle en faisait
usage, que le représentant de la justice
divine dont rien ne pouvait suspendre,
arrêter ou détourner le cours ici-bas ;
mais sous la loi de grâce par laquelle est
régie notre société chrétienne , il peut
advenir que notre justice interpose son
châtiment entre le criminel et la grâce
de Dieu, toujours libre, toujours efficace,
et empêche son action au moment même
où elle aurait pu s'exercer. C'est une
entreprise que notre humanité nous sem-
ble se permettre sur les droits de la ré-
demption, et c'est pour cela que nous la
condamnons formellement; car le sang
que l'on répand ainsi n'est profitable ni
à celui qui le fournit forcément au bour-
reau, ni à la société qui le réclame. Cette
sûreté toute matérielle que la société se
donne de cette manière, est d'une bien
faible valeur dans cet ordre moral où le
Christianisme l'a si hautement placée.
Cependant, nous objeclera-t-on, la
peine de mort est écrite dans les codes de
tons les peiiples.
Oui certes, et ces mêmes peuples ont
aussi dans leurs codes politiques la con-
sécration de plusieurs usages barbares
qu'on a appelés droits de guerre, et con-
tre lesquels not: e civilisation n'a pas en-
core réclamé; mais tout cela vient, comme
nous l'avons dit, de ce que la société étant
demeurée païenne dans les mœurs , a
dû conserver jusqu'à présent des lois
païennes pour la gouverner; cela vient
de ce que tes codes romains renouvelés
des Grecs et dont les nôtres ne sont que la
traduction revue, arrangée et appliquée
à notre civilisation par des législateurs
plus nourris des doctrines des philo-
sophes que des maximes évangéliques,
consacrent tous les préjugés, toutes les
erreurs de l'antique société; etque dans
nos écoles le dïgesle ro//iain enseigne en-
core publiquement et sans contestation,
que le droit naturel est non seulement
propre à l'homme mais commun à tous
les animaux ; d'où il suit naturellement
que, comme le droit de se défaire d'un
animal malfaisant est généralement re-
connu , la peine de mort dérive de cet
axiome que presque tous nos législateurs
et niOme le^ plus modernes ont aveuglé-
ment adopt^.
On ajoutera encore peut-être que la
peine de mort a reçu une sorte de sanc-
tion divine dans les paroles que le Se^i-
gncur adressa à ISoé après le déluge et qui
204
DU GRAND SACRIFICE
semblent avoir constitué un nouveau
droit à la nouvelle race humaine qui de-
vait naîlre du saint patriarche. Mais,
comme nous l'avons dit plus haut, les
lois de rigueur qui pouvaient convenir à
l'ère de justice qui avait suivi le déluge,
ne conviennent plus à l'ère de grâce qui
a suivila rédemption; toutes lesloisjudaï-
ques , même celles que Dieu avait don-
nées au Sinaï ont été abrogées sur le Cal-
vaire, au moment où le Fils de l'homme
s'écria : tout est consommé. L'ancien
monde en effet, était venu finir à cette li-
mite de la croix dressée par Dieu môme
entre deux ères entièrement opposées; le
seul code de l'ère nouvelle est l'Evangile ;
le seul législateur, Jésus-Christ ; les seuls
commentateurs , ses apôtres. Or ni dans
leurs écrits, ni dans leur enseignement, ni
dans leur exemple , rien ne confirme à la
race chrétienne le droit de mort confi'ré
à la race post-diluvienne, ^'ous irons même
plus loin ;Pilate, selon nous, apourjamais
rendu impossible aux hommes le juste
exercice d'un tel droit, et puisque la jus-
tice humaine s'est montrée une fois as-
sez incertaine dans ses jugemens, assez
iniquepour s'en servir contre l'innocence
et la sainteté même, elle en a dès lors
perdu la faculté: elle s'est déclarée irré-
vocablement incapable;et la manière dont
elle en a continué l'usage pendant trois
siècles, aux amphithéâtres, dans les pré-
toires et sur toutes les places publiques
de l'empire , confirme pleinement l'in-
capacité dont nous l'accusons.
' Tout ce qu'on peut dire maintenant ,
"ïion pas en faveur , mais en excuse du
maintien d'une telle peine dans nos lois,
c'est que notre société a besoin de s'im-
biber plus fortement des doctrines du
Christianisme avant d'en adopter la lé-
gislation si simple et si pure. Les mœurs
agissent bien plus efficacement sur les
lois que les lois sur les mœurs. A me-
sure que celles-ci se modifieront , les
autres s'harmoniseront avec elles. En at-
tendant, il faut craindre de dépouiller
la justice humaine avant que celle de
' Dieu ait pris sa place dans la foi des hom-
mes : il ne faut pas lui disputer le crimi-
nel tant qu'il n'y a pas à côté d'elle une
^ autre justice qui s'en empare. Que la
' crainte , ce mobile de l'ancienne loi ,
' contienne l'humanité que n'a pas encore
, OU DE LA GUERRE ,
vivifiée l'amour, mobile de la loi nou-
velle ! Il vaut encore mieux, peut-être,
jeter un homme à l'échafaud qu'au ba-
gne ; Dieu le prendra moins dégradé.
Mais nulle de ces considérations qu'on
peut alléguer en faveur du meurtre judi-
ciaire n'est applicable, selon nous, au
meurtre guerrier, qui nous semble toul-
à-fait en dés ccord avec notre civilisa-
tion : il ne faudrait pas remonter bien
haut pour ne trouver à d'épouvantab!es
guerres que des motifs assez futiles pour
ne pas même produire entre individus
une querelle de salon. Certes, les hom-
mes qui, de sang froid et dans un esprit
de vengeance ou d'intérêt personnel ,
ont provoqué d.ms la société humaine
cesdoul '"^ s, ces désolations, ces pertur-
bations Vv jlentes , ces subversions d'exis-
tences suites inévitables de la moindre
guerre entre nations , mériteraient plus
d'anathèmes que le meurtrier de grand
chemin ou le duelliste qui n'est qu'un
meurtrier amnistié par l'opinion ; et
pourtant l'Eglise qui se montre si sévère
à ces deux espèces d'hommes jusqu-'à re-
fuser ses prières aux derniers , l'Eglise
n'a prononcé aucune malédiction contre
l'homme de guerre ! Bien plus , il a eu
jusqu'ici rang à part dans la société, et
le premier, comme le sacrificateur dans
les temps antiques : ce qui prouve, nous
le répétons , qu'il y a encore beaucoup
de paganisme dans nos mœurs.
M. de Maistre demande pourquoi le
militaire et le bourreau sont aux deux
degrés opposés de l'échelle sociale, et il
semble décider que raisonnablement leur
place devrait être toute contraire à celle
que leur assigne respectivement l'opi-
nion , l'un ne répandant que du sang
coupable et l'autre que du sang innocent.
Et c'est justement là le motif de l'é-
norme distance qu'il y a entre ces deux
êtres : l'effusion du sang coupable n'est
pas une oblation, un sacrifice; c'est, dans
nos mœurs , l'acquittement d'une dette
envers une justice quelconque, au moins
l'humaine, si ce n'est la divine. Dans l'an-
cienne loi judaïque , nul animal impur
n'était propre au sacrifice; dans le paga-
nisme même, la victime était choisie sans
souillure : c'était le plus souvent la blan-
che génisse , le taureau ou le bélier non
pubhres. L'Uomrae coupable était dans la
PAR M. GUÏRaUD.
20â
catégorie des animaux impurs ; et il n'y
avait rien dans tout cela qui fût digne
d'être offert.
Ce qui plaçait dans l'antiquité le sacri-
ficateur en un si haut rang, c'est que les
hommes, ne correspondant avec la divi-
nité qu'au moyen des sacrifices, celui qui
les offrait devenait leur interprète envers
elle, et pour s'élever à la hauteur d'une
telle fonction , semblait se détacher en
quelque sorte de la société humaine pour
se rapprocher du Ciel.
Eh bien! cette juste considération, cet
honneur mérité, rendus au sacrificateur
antique , sont passés dans les temps mo-
dernes à l'homaie de guerre, le seul agent
des sacrifices qui nous reste, selon le
monde. C'est à ce titre qu'une si haute
place lui est assignée, quoique religieu
sèment le premier rang dans la société
chrétienne appartienne au sacrificateur
quotidien de l'hostie divine.
Donc pour les hommes de la chair,
pour les païens actuels, l'homme de
guerre est demeuré au rang du sacrifica-
teur des vieux temps; pour les hommes
de l'esprit, pour les vrais cl^étiens ,
l'homme de guerre att'jnd sa place , et
pourrait bien, en dernier analyse, des-
cendre à côté du bourreau. Puisqu'il n'y
a plus qu'un sacrihce d'oblation agréa-
ble à Dieu, celui du Calvaire, universel-
lement renouvelé sur la surface de la
terre; toutes les autres imniolalions, re-
léguées sous l'empire du cliâtiment, per-
dent tout leur prix ; et celui ou ceux qui
infligent ce châtiment à leurs semblables
n'ont plus droit aux mêmes honneurs.
Or, ici, il n'y a pas de milieu possible ;
si la guerre n'est pas le plus noble des
travaux de l'homme, il en est le plus vil ;
car nul ne répugne plus à sa nature ; nul
n'entraîne avec lui plus de dt^sordre, nul
enfin ne le fait sacrifiera un vil intérêt plus
de nobles sentimens et de belles quali-
tés : l'élévation ou la bassesse de cet in-
térêt décide tout.
S'il est oblatif, ce qu'en termes sociaux
on appelle patriotique , l'état militaire a
encore de la grandeur et participe de
l'importance de l'objet qu'il se propose.
Si, au contraire, cet intérêt est réduit
aux proportions de l'individu, si celui
qui porte les armes a balancé longtemps
eatre cet ^tat et un autre, et n'a calculé,
en se décidant , que les avantages hono-
rifiques ou pécuniaires qu'il pourrait en
retirer, cette profession ainsi embrassée
n'est plus \élat militaire comme la civi-
lisation actuelle le dénomme ; c'est
comme on le disait , il y a quelques cen-
taines d'années, à une époque où l'armée
ne se recrutait guère que de gens sans
aveu et d'aventuriers, c'est vulgairement
le métier des armes.
Or, si Vétat est noble le métier est in-
fâme. Tuer et se faire tuer pour de l'ar-
gent, c'est le dernier degré de la dégra-
dation humaine. De tels soldats sont de
vrais bourreaux à la disposition , non
pas d'une justice quelconque, mais d'une
ambition, d'une vengeance, d'une mau-
vaise passion de cœur : il n'y a pas assez
de mépris pour un tel oubli de la dignité
humaine. Encore quelques siècles , peut-
être quelques années , et le métier des
armes sera envisagé sous ce véritable
esprit.
Du reste , ne nous y trompons point.
Si la profession militaire avait conservé
jusqu'à nos jours une si haute place dans
notre considération ; si même le Chris-
tianisme avait semblé quelquefois la con-
sacrer, c'est qu'on ne saurait méconnaître
qu'il fut un temps, dont quelques siècles
seulemerit nous séparent . où le glaive
avait reçu une sorte de baptême , et où
celui qui le tenait exerçait presque un
sacerdoce social. Nous voulons parler de
cet âge de la chevalerie , où la force ,
pour se faire absoudre dans le sanctuaire
et garder un rang honorable dans la so-
ciété nouvelle, se voua à la défense du
droit; où, à défaut d'autre justice , le
Christianisme dut consacrer cette justice
errante et armée. Voyez , néanmoins ,
de quelles précaution*, de quels aver-
tissemens , de quelles promesses deman-
dées, l'Eglise fait précéder cette con-
sécration du glaive ! Certes , la force
guerrière telle que Rome et plus tard ses
sauvages vainqueurs l'avaient fait con-
naître, a changé, pour se présentera
l'autel , de forme et de nom , comme le
faisaient , à celte époque , les catéchu-
mènes qui demandaient le baptême. Au
lieu d'un intérêt humain pour mobile ,
elle adopte le désintéressement le plus
absolu , le dévouement le plus généreux.
Disséminée sur toute la surface de l'Eu-
206 BABYLONE ET
- ■ .rj. ■ .:.
rope, agitée à cette époque et comme en
travail de sa nouvelle constitution poli-
tique, la force ne s'attribue d'autre droit
que la protection du faible , le redresse-
ment des torts violens , la défense des
intérêts légitimes , l'exemple enfin du
sacrifice continu de ses biens , de son
repos , de son sang , et mérite au che-
valier cette considération spéciale qu'en
aucun temps et chez aucun peuple l'hom
me d'armes n'avait possédée à un si haut
degré.
Pourquoi ? parce que la doctrine du
dévouement , cette doctrine si solennel-
lement professée au Calvaire , se trou-
vait hautement pratiquée par cette ad-
mirable institution; parce que la cha*
rite chrétienne , pour s'exercer plus uti-
lement , avait seulement pris la foror e
de ces temps , forme toute armée , et
qu'avaient adoptée , à cette époque , les
hommes comme les choses , les villes
comme leurs magistrats , les campagnes
comme leurs possesseurs, les églises elles-
SES RUINES,
niêmes comme quelques uns de leurs évo-
ques qui prenaient la massue en guise
d'épée , quoiqu'ils eussent mieux fait de
garder le bâton pastoral qui , entre les
mains du saint pape Léon, avait protégé
Rome plus efficacement que cent mille
soldats. '
Après avoir montré la force des armes
chrétiennement reconstituée , il nous
reste à suivre les diverses variations ou
plutôt les d^^gradations qu'elle a subies ,
depuisle chevalier du moyen âge jusqu'à
l'officier prolétaire de notre époque \ et
en la présentant à tous telle que le pro-
grès chrétien l'a faite, c'est-à-dire , sim-
ple auxiliaire de la police à l'intérieur ,
subordonnée passive à ^extérieur, du plus
insignifiant protocole ^ il ne sera pas dif-
ficile de juger eu quel rang social elle
est tombée de nos jours, et de pressentir
celui qu'elle occupera dans un avenir peu
éloigné.
A. GOlftAUD.
De l'Académie française.
COURS D'ARCHÉOLOGIE,
FAIT A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE PAR M. RAOUL ROCHETTE.
, ANTIQUITÉS .ISIATIQI'ES. — BABYLONE ET SES RUINES.
La science de l'antiquité est trop vaste,
el il y a trop de diversité dans ses prin-
cipaux monumens, pour qu'il ne soit pas
d'abord xiéccssaire de les soumeLtre à un
examen successif et détaillé. Ce mode
d'exposition , dont la variété soutient
l'intérêt , a l'avantage de faciliter plus
tard les rapprochemens. Par des éludes
comparatives , il permet d'établir la li-
lialion de l'iiistoire , les rapports des
peuples, la marche de la civilisation, et
il atteint de la sorte le but philosophique
de l'archéologie, son point de vue le plus
élevé. C'est ainsi que dans la série de ses
cours, M. Raoul-Kochclte a successive-
ment fait coruiaîlre l'art égyptien , l'art
grec et étrusque, les anli(|uilés de Rome,
Viconogviiphic grecque cl romaine , les
monumens primitifs du Christianisme
qui se rattachent à la décadence de l'art
antique, et qu'il est allé étudier lui-môme
jusque sur les ruines des catacombes.
. Enfin le savant professeur a consacré
de nombreuses recherches à l'étude des
antiquités de la Haute-Asie. Celles-ci
comprennent les monumens de plusieurs
nations unies entre elles par la parenté
des langues et des mœurs , des arts et
des religions, et dont chacune a joué un
rôle puissant dans l'histoire du monde.
La France ne possède de la civilisation
de ces peuples que bien peu de monu-
mens; mais les travaux dignes du plus
haut intérêt, qui depuis une vingtaine
d'années viennent chaque jour enrichir
le domaioe de la science, comblent avec
rapidité ces lacinies, et font espérer que
d'ici à peu de temps les antiquaires
pourront l'étudier sous toutes ses faces,
l'environner de vives lumières , la voir
et la montrer complète , et en faire res-
sortir toutes les vérités utiles à l'intelli-
gence des origines et de la marche de
l'humanité.
Sous la dénomination à^ Antiquités asia-
tiques, "^l. Raoul-Rochette , embrassant
l'archéologie de plusieurs civilisations,
examinera donc successivement les mo-
numens de chacune d'elles. Son but prin-
cipal sera de les soumettre ensuite aux
rapprochemens qui pourront en faire
sentir les analogies et les différences.
Babylone , la Mcdie , la Perse , la Phé-
nicie, l'Asie-Mineure, la Grèce et l'Etru-
rie, seront les théâtres divers de ses ex-
cursions stientifiques dans le passé.
D'abord Babylone, car le nom de cette
ville est le point de départ de l'histoire.
Là fut le berceau des nations ; U com-
mencent avec l'horizon historique les
premières traditions positives des desti-
nées humaines , les plus anciens souve-
nirs de la lutte et de la dispersion des
races; car c'est là, dans l'immense plaine
de Sennaar, entre l'Euphrate et le Tigre,
que s'éleva cette tour dont les hommes
primitifs voulaient faire la hauteur égale
à leur ambition , et dont les débris gi-
gantesques attestent encore aujourd'hui,
sur l'emplacement de Babylone, la gran-
deur inouïe de leurs efforts. Cf s ruines
monumentales suffisent à elles s^^ules
pour justifier tout ce que l'histoire nous
a fait connaître de ces premiers empires
dont elles furent jadis les plus nobles
ornemens, et elles rendent à tous les
yeux un éclatant témoignage de la vérité
des traditions anciennes, reléguées tiop
long-temps par des esprits frivoles dans
le domaine des fictions. Leur aspect
frappe et saisit l'imagination, et réveille
des images de puissance et de richesse
qu'on ne saurait concevoir ailleurs.
Ces débris merveilleux, bien supérieurs
à ceux de l'Egypte , nous révèlent tout
ce que l'histoire nous a caché sur les
empires d'Assyrie , qui touchaient au
berceau du monde, et dont l'origine se
perd dans la nuit des temps. La gloire
même de Sésostris, ou pour lui restituer
son véritable nom, de Rbamsès, ne pour-
PAR M. THOMASSY. 207
rait soutenir l'éclat de celle de Nemrod
ou de Sémiramis , dont les noms sont
encore attachés aux ruines des monu-
mens les plus étonnans qui soient sortis
de la main des nations.
Toutefois, qui le croirait? Babylone
et son art, la Chaldée et son culte, sont
restés inaperçus jusqu'à nos jours ; au-
cune mention n'a été faite d'eux, et l'il-
lustre Winckelmann, ne leur accordant
aucune place dans son Histoire de l'Art
antique , ne les a pas même nommées.
On dirait qu'il n'a soupçonné ni la gran-
deur de leurs temples , ni la renommée
de leurs dieux ; oubli vraiment inconce-
vable de la part d'un homme de génie,
et qui montre tout ce qui reste à faire
pour compléter son œuvre ! i.a page la
plus importante de l'Histoire de l'Art est
encore à écrire. Il faut se hâler de rem-
plir ce feuillet nouveau, car on n'a pour
le composer que des monumens en ruines
restitués péniblement par les antiquaires,
à mesure que le temps et la barbarie les
détruisent chaque jour.
Naguère une science sceptique , légère
et moqueuse, qui se nommait gravement
Philosophie de l'Histoire, traitait Baby-
lone et ses grandeurs de fables et de fic-
tions chimériques. Les richesses de Suze
lui paraissaient inventées à plaisir. Les
traditions primitives de l'Orient n'é-
taient pour elle que des conceptions
mensongères, ayant tout au plus une va-
leur poétique et romanesque , frappées
au coin du merveilleux comme un conte
des mille et une Nuits.
Méconnaissant ainsi la Bible et ou-
bliant Hérodote , cette science superfi-
cielle ne voyait dans le développement
de l'hisîoire qu'une suite de croquis
agréablement variés , une galerie de pe-
tits tableaux où elle croyait passer en
revue les siècles écoulés, et pouvoir évo-
quer de leur tombe les génies divers des
civilisations éteintes. Mais un jour est
venu où l'on a secoué le joug importun
de cette science de doutes et de négation ,
et l'école voltairieiine n'était plus.
Cependant , alors môme qu'elle exer-
çait tout son empire avec les armes de sa
critique envenimée et ses éclats de rire
nioqi'eurs , des homnaes qui ne faisaient
pas de l'esprit, sentaient le besoin de se
livrer à des recherches consciencieuses j
208
BABYLOINE ET SES RUIKES,
et voyageurs éclairés, allaient visiter le
théâtre des grands et des anciens souve-
nirs. C'était ^iebuhr qui parcourait l'E-
gypte et la Syrie , et allait dans la Perse
copier les inscriptions de Persépolis.
C'était aussi un jeune Français sans
fortune , mais plein de savoir et d'en-
thousiasme, qui s'embarquait simple sol-
dat sur un bâtiment de l'Etat, arrivait
dans l'Inde , et sans ressources , presque
sans argent , au milieu des aventures les
plus romanesques , allait à pied de Pon-
dichéry à Chandernagor, de Chanderna-
gor à Surate,- et là, sans autre guide que
son génie, se mettait en rapport avec les
prêtres parses , apprenait le zend , fai-
sait la conquête de cette ancienne langue
bactrienne , et étudiait le réformateur
Zoroastre, tandis que l'Angleterre et la
France se faisaient une guerre acharnée.
Empêché par la prise de Pondichéry de
se rendre à Benarès , cet ancien sanc-
tuaire de Plnde. où il eût pu s'initier
dans la science des Yédas, dans les mys-
tères les plus secrels des Brachmanes ;
il retint en Frarcp, après huit années de
travaux et de fatigues inouïes, pauvre
coiiime il l'avait toujours f'té; ne son-
geant qu'à 1 enrichir du fruit de s'^s glo-
rieuses recherches, et lui apportant des
manuscrits précieux qu'il avait refusés
aux Anglais, quoiqu'on lui en eût oifert
la somme (bien considérable pour lui}de
30,000 fr- Au sein de la révolution , il
vécut obscur et oublié ; tout entier à son
œuvre, à la pub'icaiion du Zend-avesta
dont il put enfin doter sa patrie, l'Europe
et le monde savant. Cependant, après
tant de fatigues et de travaux , pourquoi
faut-il que cet homme de dévouement ,
Anquetil-Duperron, qu'on ne doit jamais
nommer qu'avec ri'spect, mourût à Paris
dans l'isolement . dans la plus profonde
misère, privé de secours, chassé de fln-
stitiit pour avoir refusé un serment qui
répugnait à sa conscience: noble victime
de sa loyauté, comme il avait été durant
sa vie le martyr de la science ! JNulle
gloire assuréiuL-nl ne fut mieux acquise
que la sienne cl achetée par plus de sa-
crilices.
Depuis lors, l'expédition mémorable
d'Egypte est venue facili'er \fs recher-
ches sur une plus vaste échillc.Un monde
nouveau a été découvert , et Uvrc aux ex-
plorations ; de nombreux savans, in-
fatigables travailleurs, marchant sur les
traces de Iviebuhr et d'Anquetil, sont
parvenus , sur une foule de points à la
fois , à rétablir l'autorité des traditions
primitives, et à faire de chaque antiquité
autant de vérités nouvelles. Faire revivre
tout ce qui est mort dans l'oubli des an-
ciens temps, et rendre à la mémoire des
hommes tout ce qu'elle a perdu , c'est
faire sans doute une œuvre aussi méri-
toire que de l'enrichir de ce qu'elle n'a
jamais possédé. Or, ce sera là le point
de vue du cours de M. Raoul-Rochette ,
et nous n'avons pas besoin de faire re-
marquer tout ce que la science peut y
gagner.
Une semblable pensée dirigeait l'illus-
tre Champollion, lorsqu'il parvint à res-
tituer les noms des rois égyptiens et ^
prouver leur conformité avec ceux indi-
qués par les tables de Manéthon.
La critique a aussi mis hors de doute
la vérité des récits de Sanchoniaton et
de Pliilon de Biblos. Elle a discuté et
éclairci le texte de Bérose ; et l'alphabet
phénicien , à peu près fini , n'a besoin
pour se vérifier dans l'application , que
d'un monument étendu qui peut sorliy
au premier moment des ruines de Car-
thage , si voisines de notre conquête
d'Alger.
Les efforts de la science n'ont pas été
non plus infructueux dans l'étude de Pé-
ciilure cunéiforme de Babylone et de
Persépolis. La clef de ces caractères gra-
phiques semblait introuvable 5 le secret
qui les enveloppait, plus obscur que ce-
lui des hiéroglyphes d'Egypte, rappelait
les mots mystérieux qui vinrent troubler
la joie du festin de Balthazar, et que
Daniel seul put expliquer. Cependant,
ma'gré la ténébreuse horreur qui l'enve-
1 ppait , des inscriptions de cette écrit
ture cunéiforme, trouvées en Arménie,
se sont éclairciiis devant les investiga-
tiot s <^e MM. Grotefend et Saint Martinj
< ll< sont fourni qnelqi» s 1 oms pi opres, et
tout fait espérer qu'e 1 s mi tlront sur
la voie de nouvelles découvertes.
D un autre côté, grâce aux travaux de
MM. Bupp, Lassen, Sc.hlegei, E. Burnouf,
les voiles qui cachai^^nt le Sanski it, celte
langue saciée des Indiens, ne s'opposent
pluij ik la curiosité des savans ; et sa coin-
PAR M. THOMASSY.
209
mune origine avec la plupart des lan-
gues de l'Europe, surtont avec les dia-
lectes de la Grèce et de l'Etrurie. ouvre
les canaux jiisqu'ici inconnus, qui por-
tèrent jusqu'au fond de l'Occident la ci-
vilisation orientale. Par là, se trouveront
confirmées les traditions antiques sur la
marche des peuples 5 et, à l'appui de leur
vérité, l'aspect des ruines pélasgiques et
étrusques achèvera d'établir la parenté
irrécusable, la filiation intime de !a Grèce
et de l'Eirurie, avec la Haute-Asie. Alors
mieux étudiées, les civilisations de ces
contrées enfantées les unes par les au-
tres, nous donneront le complément de
l'histoire primitive des peuples, et nous
révéleront dans leurs monumens les hau-
tes archives de l'humanité.
Ainsi tombent désormais les fausses
critiques du dix huitième siècle, ses théo-
ries subtiles et frivoles, et les préjugés
de son incrédulité irréligieuse. La Bible
reprend toute son autorité; elle se revêt
de nouveau du respect de la science
qu'elle n'aurait jamais dû perdre ; et in-
dépendamment de son caractère divin,
qu'il ne nous appartient pas de discuter,
elle n'en est pas moins le recueil le plus
précieux et le plus authentique de docu-
mens originaux qu'un peuple puisse pos-
séder sur son histoire ; mais en même
temp? que la foi historique recommence
pour ce livre sacré, elle renaît aussi pour
Hérodote et pour Ctésias. Ces écrivains
profanes sont désormais au dessus des
reproches que leur adressait l'ignorance.
Parmi les récits mensongers dont on les
accusait, se rencontrent sans doute des
fables populaires; mais elles sont iécon-
des en idées philosophiques, et dignes
d'un examen sérieux; car les traditions,
la religion ou l'opinion de tout un peu-
ple , révéleront toujours de grandes vé-
rités.
S'il se rencontre donc des critiques
superficiels qui dédaignent encore la Bi-
ble et nient l'importance des renseigne-
mens fournis par Hérodote ou Clé.sias,
abandonnons-les au besoin qui les tour-
mente sans doute de mépriser et de nier;
laissons-les se complaire dans les habi-
tudes du doute et du persiflage ; mais ne
leur répondons pas. Car, comment se
faire entendre de gens arriérés d'un demi-
siècle? Le temps est d'ailleurs trop pré-
TOMB IV. -• H" 21, J837.
cieux pour le sacrifier à ces traînards de
la science et de la raison...
Dans la carrière qui est ouverte, pour
s'assurer la roule véritable, il sera né-
cessaire de confronter la Bible avec les
auteurs grecs, et de comparer leur té-
moignage à celui des monumens. Une
conformité parfaite dans les documens
sacrés et profanes résultera le plus sou-
vent de leur examen critique; souvent
aussi , leur accord unanime trouvera un
nouvel appui dans les œuvres de l'art
antique, et alors, qui pourrait douter
de la vérité de ces témoins si divers, si
peu en rapport les uns avec les autres,
et qui tiennent tous un même langage?
Le plus haut degré de certitude se trou-
vera dans les dépositions unanimes, et
les faits nouveaux qui en résulteront se-
ront dès lors pour nous autant de vérités
retrouvées pour éclairer notre marche;
autant de secrets arrachés à l'antiquité
asiatique, qui viendront combler les la-
cunes et fonder l'unité de la science :
science immense, comme nous l'avons
déjà dit, bien incomplète encore, bien
peu en harmonie avec elle-même, et com-
prenant depuis Nemrod jusqu'à Alexan-
dre, les destinées d'une civilisation gigan-
tesque , qui eut pour siège Babyione ,
d'où elle régna par l'intelligence et la
conquête , et exerça sur le monde une
influence de traditions qu'il ne saurait
jamais secouer; car, qui pourrait s'affran-
chir pleinement du passé, de la puis-
sance des souvenirs, de l'atmosphère de
l'intelligence, et qui pourrait déterminer
les bornes de l'héritage que nous a trans-
mis l'antique Orient? Le Christianisme
lui-même nous est venu de l'Asie, et avec
lui la source de tous les progrès.
Avant de commencer l'histoire de la
civilisation orientale par celle de l'art
jetons , avec M. Raoul-Rochette, un coup
d'oeil sur la carrière que nous aurons à
parcourir.
Babyione nous donnera d'abord le pre-
mier anneau des destinées humaines. Ses
ruines immenses permettront de recons-
truire par la pensée ce qui s'est perdu
de sa civilisation , et leur témoignage
permettra de suppléer au silence de's mo- .
numens écrits. Mnive appelle aussi noire
attention; mais elle a presque entièrement
disparu. Ecbatanc n'a légm3 que de f^-
u
210
BABYLONE ET SES RUINES,
blés vestiges , et les ruines de Suze n'of-
frent que des problèmes à résoudre :
mais, il suffit deBabylone pour occuper
à la fois le philosophe et l'antiquaire : il
suffit de ses ruines qui couvrent dix-huit
lieues de terrain, rt que n'ont pu anéan-
tir ni des invasions multipliées , ni le voi-
sinage de Séleutie et de Bagdad, cons-
truites à leurs dépens, pour réclamer
le concours de tous les travaux de pa-
tience , d'observation et de génie.
Les débris de cette antique capitale,
indestructibles contre tous les ravage du
temps et des hommes, font concevoir
tout ce qu'il y avait de fondé dans la
confiance aveugle de ses habitans, qui la
croyaient, aux jours de sa puissance, in-
vincible contre les efforts de ses en-
nemis. Toutefois, les traces de la main
de l'homme paraissent seules dans le
bouleversement des masses artificielles
et des monceaux de briques répandus
dans la vaste plaine. La tour de Babel,
le palais des rois d'Assyrie, la tour et le
temple de Bélus, les jardins suspendus
de Sémiramis, témoignent de l'exacti-
tude des descriptions que les historiens
nous en ont données.
Pour se diriger dans l'observation de
ces monumens, il faut d'abord s'éclairer
des renseignemens , jusqu'ici trop négli-
gés , fournis par les écrivains hébreux:
ils sont nombreux , et tout y est impor-
tant : les allusi<jns des prophètes sont
souvent du plus haut intérêt pour le^
arts. Isaïe, et Jérémie dans sa lettre qui
se trouve après le livre de Baruch , mais
surtout Daniel , élevé à la cour des rois
d'Assyrie , instruit dans la science des
magt"S et dans les secrets de leur religion
et de leur politique : telles son! 1ï s sour-
ces sacrées d'où jailliront les plus vives
lumières. Viendront ensuite les histo-
riens grecs, et d'abord Hérodote et Cté-
sias. Héiodote, qui visita Babylone trente
ans après Xerxès , et raconta toutes les
traditions populaires qu'il y avait étu-
diées; Ctésias, durant dix-sept ans mé-
decin d'Artaxercès Mnemon , et dont les
récits 0!it dû être puisés à des sources
authentiquf^s ; enfin, les historiens d'A
lexandrc , qui n'ont fait le plus souvent
que répéter burs devanciers.
Bien que ces renseignemens soi(int in-
coïDplcU, ils guOirout pour nous donner
une idée de la civilisation babylonienne ;
d'autres monumens curieux que possède
le cabinet des Antiques ajouteront de
nouvelles lumières : ce sont des pierres
gravées et de petits cylindres de métal
au nombre de cinq ou six cents, percés
par leur axe, et qui servaient de talis-
mans . d'amulettes sacrées ou de signes
d'initiations. On en a trouvé un grand
nombre à Babylone, à Ninive , et dans
tous les lieux qui furent le théâtre de la
puissanceassyrienne. Ces monumens nous
offrent tantôt l'image des principales di-
vinités, avec tous leurs symboles reli-
gieux , tantôt la figure des rois de Baby-
lone , ornés des insignes de leur puis-
sance, et chacun avec des inscriptions cu-
néiformes encore inconnues , mais dont
il ne faut pas désespérer de trouver la
clef. Ces caractères mystérieux se retrou-
vent sur d'autres monumens peu nom-
breux, qui apporteront à leur tour leur
part d'éclaircissement et de vérité. Ces
derniers sont remarquables surtout par
leurs ornemens fantastiques et bizarres
sur lesfjuels plusieurs révélations font at-
tendre de liouvelles découvertes; déjà
même on y a reconnu quelques uns des
animaux chimériques dépeints par Cté-
sias et les prophètes. Mais, ce qui n'est
pas îîjoins curieux, c'est qu'on les a aussi
retrouvés sur les vases étrusques , et de
manière à ne pouvoir révoquer en doute
l'imitation et la ressemblance. Ces analo-
gies révéleront des filiations inconnues;
de là naîtront des rapprochemens féconds
pour la philosophie de l'histoire, de nou-
veaux jalons pour aider à suivre la mar-
che de l'humanité.
Telle est la méthode que M. Rochette
a suivie pas à pas dans l'exposition et
l'examen des antiquités asiatiqiies. Tels
sont ies considérations préliminaires, les
aperçus généraux qui peuvent donner
une idée de ses cours, et de la manière
dont il remplit leurs programmes. Le
mérite de son enseignement doit ressor-
tir de l'application de ces principes; et
pour l'apprécier dans ses œuvres , nous
al'ons développer, avec le savant profes-
seur , les questions si intéressantes des
ruines babyloniennes restituées.
Au son ir de Bagdad, située, comme on
sait, sur les bords du Tigre, on entre
dan» la vaisle pUine de la 6(tbyiont9, où
PAR M. THOMASSY.
211
s^éleva, dans les temps primitifs, la fa-
meuse tour de Babel. Aux portes mêmes
de la ville , on rencontre une immense
colline faite de main d'homme, évid(^m-
ment artificielle . que l'on nomme encore
de nos jours la colline de Nerarod. L'ori-
gine et les caractères de sa formation
sont ceux de tous les monumens asiati-
ques, et en particulier des monumensde
Sémiramis. Au dessus de la colline, un
monceau de briques cuites au soleil et de
formation irr(^gulière, indique une anti-
que et large construction , dont le faite
conserve encore cent vingt-cinq à cent
trente pieds de hauteur. Celte construc-
tion dut servir de base à un des temples
ou observatoires qui, dans la religion as-
tronomique du sabéisme, étaient toujours
rapprochés et unis ensemble comme d*^ux
parties inséparables dans son culte. Aux
ruines de ces temples primitifs se trou-
vent mêlées celles d'une ville disparue,
qui fut sans doute construite par INem-
rod , et que l'on appelle encore Akar-
coup. Le radical de son nom, Akar, ferait
présumer que c'est Akal , troisième ville
fondée par le roi chasseur.
Une autre ruine , que l'on rencontre
en avançant dans la plaine de Sennaar ou
de la Babylonie, a été moins observée à
cause des dangers qu'offre le désert. Mais,
d'après le savant ouvrage de M. Rich,
source sûre et abondante pour tout ce
qui concerne les antiquités babylonien-
nes , on y trouva une mitre d'or pur qui
dut appartenir à la religion des Assyriens
ou des Perses.
En s'éloignant de Bagdad , toujours au
sud et en descendant le fleuve du Tigre,
le voyageur aperçoit les ruines considé-
rables d'une ancienne ville chaldéenne,
nommée de nos jours Borsa ou Boursa j
et l'on y remarque d'énormes monceaux
de briques cuites au soleil, a?iciens dé-
bris des principaux étab'.issemens où les
Chaidéens avaient fixé le centre de leur
activité en tout genre. L5, durent être les
institutions qui firent la prospérité de ce
peuple ; h, durent se fabriquer les étoffes
babyloniennes qui allaient se répandre
dans toutes les directions de l'Inde; là,
encore , parmi ces ruines et dan-s les en-
virons de Bursa, ont été recueillis, et en
plus grand nombre que partout ailleurs^
ces petits cylindres en m<;lal donl nous
avons déjà parlé : faibles restes, mais
précieux monumens d'une religion et
d'un art qui ne sont plus. La même ville
renfermait aussi un temple à Apollon et
à Artémise, c'est-à-dire au soleil et à la
lune, principales divinités des Chaidéens.
Elle acquit une nouvelle célébrité par le
séjour qu'y fit Alexandre à son retour de
la conquête de l'Inde, alors que les prê-
tres babyloniens lui ayant prédit une
mort inévitable s'il entrait dans la capi-
tale du côté de l'orient , le héros macé-
donien, pour la première fois, cédant au
pressentiment de la crainte qui devait
bientôt se réaliser d'une manière si tra-
gique , se dirigea vers le midi et s'arrêta
à Bursa. Outre les ruines que nous ve-
nons de mentionner, d'autres, bien plus
nombreuses , couvrent la surface du pays
qui se trouve en quelque sorte partout
bouleversé par d'énormestravaux. Pour se
diriger dans leur description, M. Raoul
Rochette a été obligé de consulter, en les
éclairant et les complétant les uns par
les autres, tous les ouvrages qui ont rap-
port à ces antiquités asiatiques, et surtout
les récits des voyageur^ui , depuis 1616
jusqu'en 1819 , ont pu les voir et les étu-
dier par eux-mêmes. L'Anglais Ker Porter
est ceiui qui les a explorées avec le plus
de soin et dont la relation offre le plus
d'exactitude et de détails circonstanciés.
Après lui, vient un autre voy- geur an-
glais, M. Rich, consul à Bagdad, qui
visita souvent les ruines de Babylone et
publia à Londres le résultat de ses obser-
vations. Son ouvrage a été revu sur les
lieux mêmes par M. Raymond, voyageur
français et ancien consul à Bassora, qui
en a publié la traduction avec des notes
en 1818. A ces nombreux renseignemens,
il faut ajouter ceux fournis par la rela-
tion originale que l'abbé de Beauchampà
laissée de ses courses de missionnaire
dans l'ancienne Babylonie , et le récent
ouvrage de M. Mignan , qui, en 1827. en-
treprit exprès un voyage en Chaldée pour
en explorer les ruines, et qui , à l'appui
de ses observations, a su ajouter les vues
des monumens.
Avec ces lumières réunies en faisceau,
on trouve la clef des ruines de Babylone;
on parvient à se diriger dans un labyrin-
the qui semble bâti par des géans.
La plaine de Babylone , resserrée par
212 BABYLONE ET SES RUINES ,
deux déserts, est elle-même inculte ; et si
elle est exploitée , ce n'est point comme
sol, mais uniquement comme carrière de
briques. On y puise depuis des milliers
de siècles, et les traces des enlèvemens
sont h peine aperçues. Cette vaste éten-
due de terres, qui couvrent tant de monu-
mens, est encore sillonnée par les im-
menses canaux, travaux de Nabuthodo-
nosor, qui furent constr.iits pour recevoir
les inondations de l'Euphratf^ et verser
les eaux de ce fleuve dans le lit plus pro-
fond du Tigre. En avançant plus avant ,
on voit le pays tout déchiré par des
canaux semblables , dont la plupart
à moiiié comblés par des monceaux de
ruines indiquent les monumens qui em-
bellissaient autrefois leurs bords, et qtii
sont aujourd'hui cachés dans le-s en-
trailles de la lerre. Or. ce qui peut don-
ner une idée de la profondeur de ces ri-
vières creusées par les efforts de l'Iiomme
et de la hauteur des collines également
artificielles qui les dominent, c'est que
la contrée unie et plate dans toute son
étendue, est cependant décrite diius la
Bible de maniera à niî réveiller que des
idées de montagn^'s et de monumens bâ-
tis sur des hauteurs prodigieuses , sur
d'énormes substructions.
Au village nommé Iscandéria, com-
mencent les monceaux de briques babylo-
niennes. Mais Babylone est plus loin, sé-
parée de ce lieu par trois canaux dont
l'un dut être le fossé de cette capitale. A
mesure qu'on s'en approche, on voit les
monceaux de briques de 5on encein'e qui
s'élèvent et s'exhaussent, non plus iso-
lés, mais formant au contraire de; chaî-
nes de collines qui indiquefit la suite et
l'ancien emplacement des maisons et des
palais. Des vallées étroites, profondes (t
sinueuses les séparent et donnent la di-
rection des rues. Et partout, sur une sur-
face dont l'œil ne peut embrasser reten-
due, c'est un chaos i.embl,ible d'excava-
tions et de hauteurs^ seuls restes qui in-
diquent, de nos jours, l'antique capitale
d'Assyrie. C'est là , sur ces masses énor-
mes de terres et de briques qu'il faut re-
construire par la penser*, et à l'aide dis
débris que nous cnl fait connaître les
voyageuis. les remi)arts, Its babilations
f t les monumens merveilleux de Haby-
louc qui furent un objet d'étonncmenl
pour l'antiquité , et d'incrédulité pour
les temps modernes. L'histoire nous ap-
prend que ses remparts avaient 365 pieds
d'clévation, et qu'ils firent toujourî l'or-
gueil de ses habitans. Darius en réduisit
la hauteur à 150 pieds pour punir une de
ses révoltes et l'asservir en l'abaissant. Ce
qui reste des murailles ne peut donner
aucune idée ds ce qu'elles furent jadisj
toutefois, l'énorme tranchée qu'on voit à
leurs pieds et qui a dû se combler à me-
sure , en recevant tous leurs débris, per-
met de concevoir les récits des historiens.
Quant à la forme de ces remparts, nous
en trouvons le modèle sur des médailles.
Ils étaient crénelés et portaient le sym-
bole du lion terrassant le taureau , et l'i-
mage de Jupiter de Tarse, qui éiait le
Dieu Bel des Assyriens. Les médailles oii
ils sont représentés , rares et non moins
précieuses par leur travail que par leur
ancienneté , furent frappées bien avant
Alexandre. Dans l'intérieur des reui-
parLs, l'impression générale que l'aspect
des ruines de Babylone a laissée à tous
les voyageurs, est celle d'un site couvert
d'énormes monticules dont chacun ren-
ferme des amas de briques , vieux débris
de palais à l'état de décooibres. Vers l'oc-
cident, c'est-à-dire sur la rive droite de
l'Euphrate, un monument se fait tout
d'abord remarquer .- c'est la plus haute
» t la plus auguste des antiquités de la
terre, nommée, dans le langage de la
contrée, Birs Neinrod ^ ou le palais de
Kemrod , à un mille du fleuve et dasis
l'enceinte de la ville. Il est difficile au
voyageur de l'examiner dans toutes ses
parties , et à l'imagination de lui resti-
tuer ses formes primitives. Les Juifs
d'aujourd'hui l'appellent la prison de
l\ abuchodonosor. La description la plus
parfaite en a été donnée par M. Bignon.
C'est une luine oblongue irrégulière et
dont la base a 2082 pieds. Slrabon, ne
donnant que 20 pieds de moins à celle
du temple de Bélus. Jxien ne s'opposerait
à la rigueur à ce qu'on y reconnût ce
monunient;car, il serait très possib'e que
la chute des décombres eût augmenté la
largeur de h basede manière à satisfaire
à la différence des mesures; mais ce n'est
point là wuf. raison suflisante pour con-
fondre les deux monumens. La hauteur
du Birs rs'emrod est irr<îguUère, ayant
PAR M. THOMASSY.
213
200 pieds d'un côté et 190 de l'autre;
sui' le sommet, on voit plusieurs ter-
rasses de constructions qui s'élèvent en
retraite et forment amphithéâtre de cha-
que côté; enfin au 3*= étage de cette es-
pèce de tour, qui dut en avoir huit , on
trouve des murailles solides et intactes
dans leur parement intérieur qui ont 33
pieds d'élévation. D'énormes monceaux
de briques couvrent la base de ce monu-
ment qui ne peut être que l'ancienne tour
de Babel : et ce qu'il y a de plus remar-
quable , c'est que ces briques sont toutes
vitrifiées comme si elles avaient été sou-
mises au feu le plus actif et le plus vio-
lent. Ce fait, de la plus haute importance,
est garanti par tous les voyageurs, et
leurs témoignages sont unanimes à cet
égard. On ne peut donc le nier; mais
comment l'expliquer? Quelle cause trou-
ver h ce désastre étonnant et terrible qui
se révèle dans celte effroyable accumula-
tion de masses vitrifiées? Les voyageurs.
qui les ont observées, ont cru devt.ir at-
tribuer au feu du ciel une destruction qui
a laissé des ruines aussi extraordinaires.
Toujours est-il, qu'un feu prodigieuse-
ment actif a seul pu les vitrifier comme
on peut le juger d'aprè» les fragmens que
possède le cabinet des antiques, à la Bi-
bliothèque royale , et d'après ce qui ré-
sulte des observations faites sur les lieux
par des hommes éclairés et dignes de foi,
sans liens de communication entre eux ,
et dont le témoignage par conséquent
doit être admis dans toute sa valeur.
Maisilne suit pas de ce grand fait, qui
est unique dans les antiquités du monde
et n'appartient qu'à Babylone, que cette
pyramide si informe, et dont !a hauteur
était prodigieuse, soit à la fois, comme
l'ont pensé les voyageurs Ker Porter et
Rich, la tour de Babel, fondée par Nem-
rod , et le temple de Bélus qu'on croit
y avoir été construit plus tard par ISabu-
chodonosor. Ces deux monumens durent
être séparés; car la tour de Babel resta
inachevée, et ne put se transformer en
temple de Bélus, qui était couronné à
son faîte, et qui fut observé par Hérodote,
Ctésias et les écrivains compagnons
d'Alexandre. La confusion de res deux
monumens est une erreur de Ker Porter,
de P>.ich et de la plupart des voyageurs;
Car,dans le témoignage des lieux, comme
dans le souvenir de l'histoire, rien ne
prouve que le Birs INemrod soit à la fois
la tour de B^.bel et le temple de Bélus.
Si de la rive droite de FEuphrate nous
passons à la rive gauche de ce fleuve qui
traversait Babylone, comme la Seine tra-
verse Paris, nous trouvons les huit quais
superbes qu embellissaient la ville et îa
défendaient contre les inondations : le
palais royal, divisé en deux parties, qui
communiquaient entre elles par des ga-
leries souterraines, et qui se trouvaient
chacune dans une moitié de la ville ; les
jardins suspendus de Sémiramis, qui fu-
rent admirés comme une merveille de
l'ancien monde, et une multitude d'au-
tres monumens dt^gradés par les siècles,
méconnaissables sur leur ancien empla-
cement, occupent, d'après le récit de
M. Raimond. jusqu'à une étendue de dix-
huit lieues de pays. Ainsi se trouvent
confit mes , par les observations moder-
ne?, les récits d'Hérodote que les savans
et les hommes de cabinet ne peuvent
plus désormais taxer d'exagération.
Au centre de Babylone, sur les rives du
fleuve , deux ouvertures indiquent l'em-
placement du fameux pont de Sémiramis,
qui joignait entre elles les deux moi-
tiés de la ville. Ce pont occupait sur le
fleuve une largeur de deux cent vingt
mètres; les débris de ses arches sont en
bnques cuites au four, et l'on y a vu les
crampons de bronze qui les liaient les
unes aux autres. C'était par dessous ce
pont , et sous le lit du fleuve , qu'avaient
été construits les vingt-cinq passages sou-
terrains qui donnaient communication
aux deux palais placés à chaque tête du
pont, sur chaque côté de l'Eophrate.
C'était un tunnel asiatique, comme celui
de la Tamise à Londres, mais dont la su-
périorité prodigieuse sur l'admirable
travail de l'industrie anglaise rappelle
une des merveilles de la puissance assy-
rienne. Ce que les historiens , et entre
autres Uiodorc de Sicile , en avaient
rapporté, avait été mis au nombre des
fables. Aujourd'hui le tunnel de Londres
fait concevoir la possibilité d'un travail
semblable sur de plus vastes proportions
et justifie pleinement les témoignages do
l'histoire.
Mais nous voici sur une place magnifi-
que , d'où l'on aperçoit les ruines da
214
BABYLONE ET
temple de Bélus et des monceaux de bri-
ques, de bitume, de tuiles et de poterie
mêlés confusément, comme dans tous les
édifices de Babylone. On distingue qua-
tre grandes m^'sses; la première, aiijour-
d'hui nommée la colline de Amram,
offre une ligne immense d'édifices défi-
gurés ou brillans encore, les poteries ver-
nissées et les verres émaillés de l'indus-
trie babylonienne; la seconde masse a
une forme à peu près carrée , et chaque
face est de 700 mètres de largeur, la con-
struction en est parfaite, son parement
intérieur est revêtu de briques cuites au
four et couvertes de lettres cunéiformes.
L'ensemble et la distribution des par-
ties indique une bâtisse supérieure à tou-
tes celles de Babylone, également remar-
quable par la masse , la perfection et la
beauté de la matière, qui forme sans doute
les principales causes de sa ruine et de
sa dégradation actuelle ^ car c'est le pins
vaste magasin de briques qui se trouve à
Babylone; c'est une immense carrière
ouverte à qui veut y prendre des maté
riaux de construction, et toutes les géné-
rations y sont allées puiser, sans méthode,
sans plan et sans but : chacune selon ses
besoins ou ses caprices. De là, les exca-
vations irrégulières, les crevasses, les
cavernes qu'on rencontre çà et là et qui
permettent difficilement de parcourir
cet édifice bouleversé de fond en comble
et presque méconnaissable : mais cepen-
dant on peut trouver des marbies, des
tuiles émaillées ou vernissées, dont l'é-
clat, conservant une fraîcheur admira-
ble, nous donne une idée des richesses de
Babylone et rend témoignage à la vériié
de l'histoire.
L'abbé de Beauchamp a rapporté de
ses missions quelques fragmens de ces
briques coloriées, et l'on y remarque le
jaune et le bleu si en usage dans les ; ein-
tures babyloniennes. Or, quand on pense
que le sol est tout semé de pareils débris
et qu'on ne peut faire un pas sans fouler
ces riches émaux incrustés sur des bri-
ques ou des tuiles, on conçoit alors la
splendeur de ces anciens édifices, tout
revêtus en dehors et à l'intérieur de bril-
lantes peintures, dont nous retrouvons
la réminiscence et de faibles vestiges sur
les cylindres antiques.
Ces détails caractéristiques des ruines
SES RUINES,
du second monument, parmi les quatro
que nous avons mentionnés, suffiraient
pour indiquer que c'était le temple carr;
de Bélus au sommet duquel s'élevait la
célèbre tour où les prêtres du Dieu pou .
valent se livrer à l'observation des astres.
Mais une découverte importante confirniiî
cette présomption. M. Rich pratiqua
une fouille dans un lieu où la tradition
locale disait être une idole enfouip, et il
parvint à découvrir ce que les habitans
croyaient être une idole et qui n'était
qu'un lion en granit, ancien symbole d^î
la puissance assyrienne. Un monument
unique de l'art primitif fut ainsi retrouvé,-
mais qui le croirait? il ne tarda pas a être
livré à la destruction ; car. lorsque M. Mi-
gîian passa par le même iieu. en 1827, il
eut la douleur de trouver le lion mutilé,
et sa tête avait été brisée par des vanda-
les modernes. En dédommagement, il fit
une nouvelle découverte et qui vient,
comme la première , à l'appui de l'opi-
nion de M. Raoul-Rochette sur la position
du temple de Bélus. C'est qu'à peu de
distance du lion , il découvrit un débris
aux formes colossales, une statue dorée,
longue de neuf pieds , sculptf'e en granit;
et portant tous les caractères d'un monu-
ment de la plus haute antiquité. Voilà,
donc deux débris éminemment précieux,
uniques dans l'histoire des inonumens
babyloniens; et il est à jamais regretta-
ble que le monde sarant de l'Europe n'ait
pu se les procurer; car un grand échan-
tillon serait nécessaire pour bien appré-
cier l'art qui nous occupe, et de petits
cylindres, seuls restes que nous possé-
dons, ne peuvent pas donner une base
toujours sûre à des observations archéo-
logiques.
Après le temple de Bélus, vient un troi-
sième monument, où il est impossible do
ne pas reconnaître les fameux jardin»
suspendus de Sémiramis. Il est construit
en amphithéâtre, de chaque côté et s'é-
lève avec des terrasses ou retraits , forme
de construction propre h l'Asie et qu'on
retrouve partout dans l'Inde. Ces ter-
rasses étaient soutenues par des galerie»
et se dominaient les unes les autres; d<»
manière que le plan de la dernière tei--
r.isse. d'aprèsCtésias et Diodore. s'élevait
de cinquante coudées au dessus du sol.
KHes reposaient les unes sur les autres.
appuyées sur despilastrescubiques, hauts
de seize pieds, creusés à l'intérieur et
remplis de terre pour nourrir les racines
des arbres. On a retrouvé quelques uns
de leurs débris qui ont pleinement justi-
fié celte forme que leur araient attribuée
les historiens. Le plafond des terrasses
se composait de roseaux cimentés avec
du bitume j par dessus étaient des bri-
ques égHÎemenl cimentées, et le tout re-
couvert de plomb, supportait la terre
végétale des jardins suspendus. On y ar-
rivait d'étage en étage à l'aide des machi-
nes mues par l'eau de l'Euphrate. Et ces
escaliers mobiles, dont nous ne pouvons
nous faire une idée, mais qui indiquent
un prodigieux développement d'indus-
trie, devaient être en rapport avec toutes
ies merveilles de ces lieux enchantes.
Tel était le jardin suspendu de Séiui-
ramis ou le Paradis de Babylone, car ce
mot est une émanation de l'antiquité
asiatique, riapâiîeicc; est une expression
grecque empruntée à l'Asie. Or, le témoi-
gnage des historiens a été confirmé par
l'observation des voyageurs , M. Pxich et
M. Raimond, son traducteur. Ils ont re-
marqué les passages souterrains, et parmi
les débris accumulés, ils ont retrouvé des
plaques de granit et même de plomb qui
ne pouvaient appartenir qu'aux plafonds
des galeries.
Les habitans de la contrée donnent
encore, de nos jours, à ce mouumenl, le
nom de Palais. Cet écho des anciennes
ti-aditions porte à croire , en effet , que
c'était là le palais des rois d'Assyrie. Une
parlicuiarité, digne d'attention et garan-
tie par tous les voyageurs, ne doit pas être
omise : c'est l'existence d'un arbre qui ,
d'après les mêmes traditions locales por-
tail des fleurs dans l'anliquilé et a été
préservé de la destruction . alin que le
voyageur pût y attacher son ciieval. Or
cet arbre , dont il ne reste que la moitié
du tronc , et qui ne conserve qu'une fai-
ble végétation k l'extrémité des branches,
estd'uneespèceétrangèreau pays, et a été
reconnu par les naturalistes comme une
varit^ié de l'Inde, inconnue au climat de
Babylone. We serait-ce pas U un débris
vivant du paradis babylonien ,. un ucs
arbresqui ornaient le jardin suspend u , o u
PAR M. THOMASSY. 215
du moins un rejeton des racines primi-
tives? Ce qu'on ne peut du moins révo-
quer en doute, c'est l'existence de ce
phénoniène végétal sur les ruines de Ba-
bylone; car il est attesté par tous les
voyageurs qui, à diverses époques , ont
visité le troisième monument que nous
venons de décrire.
Le quatrième monument, situé plus au
nord, est une masse non moins gigantes-
que que les trois premières , mais beau-
coup plus informe et amoncelée sens
dessus dessous , expression qui convient
plus ou moins, mais sans exception, à tout
le reste de Babylone. Son état de décom-
position le rend. impossible à décrire, et
dans la confusion des lieux, les témoi-
gnages des historiens nous manqueraient
pour nous servir de guide.
Tel est le coup d'œil général des ruines
actuelles de Babylone. Mais veut-on sa-
voir pourquoi nous possédons si peu de
ses monumens? pourquoi nous n'avons
pu retirer de ses débris que quelques
fragmens de briques et quelques cylin-
dres de métal ? C'est que la désolation en
éloigne tous les habitans de la contrée, la
désolation qui semble un caractère aussi
distinctif que providentiel de cette anti-
que cité. Elle n'est plus aujourd'hui , et
depuis bien des siècles, qu'un repaire de
bêles féroces. Le lion, le chakal, les
hiboux , les scorpions ; tout ce que la
nature a produit d'animaux hideux et
nialfaisans s'y trouve réuni et semble
vouloir habiter sans partage ces lieux dé-
seris : c'est à la lettre l'accomplissement
de la prédiction de l'Écrituie. On n'y
trouve nul abri, nul asile ; les voyageurs
effrayés ne les parcourent jamais qu'avec
méfiance, et plusieurs, en pénétrant dans
des souterrains, ont couru risque d'y être
suffoqués par l'odeur qu'y avait laissée le
lion.
Babylone , jadis capitale du plus vaste
empire du monde , semble aujourd'hui
frappée de malédiction ; son nom est un
nom de terreur pour les habitans du dé-
sert, c'est l'effroi des nations; et les ca-
ravanes s'éloignent d'elle avec précipi-
tation pour éviter jusqu'à l'aspect de ses
ruines.
V\. THOMAfSY.
216
POÈTES ANGLAIS. - CRABBE,
LITTÉRATURE CONTEMPORAINE DE L'AJNGLETERRE.
CRABEE.
Pour arriver à l'utile morale , il faut
que l'écrivain prenne la vie corps à corps,
et voie les choses dans leur double réa-
lité , qui correspond à notre double na-
ture , dans leur réalité visible et leur
réalité invisible. Le propre de toute fa-
culté poétique bien ordonnée est d'éle-
ver les apparences dans les régions de la
vision o'i de l'idéal, et il y a là une grande
mission réparatrice; car, voir ainsi les
clioses , c'est les rétablir , par la pensée
du moins, dans leur harmonie première.
Une école de poésie s'est formée plus
précisément que toute autre, d'après celle
notion évangélique. Les hommes qui la
composent , quelques uns surtout , sans
rejeter cette poésie qui émane des puis-
sances de l'imagination , pensent toute-
fois qu'on lui a trop donné ; qu'on en a
ftiil quelque chose de conventionnel , et
pnr conséquent de faux sous plus d'une
face , et que la muse doit entrer plus au
fond des réalités de la vie de la terre ,
comme le Christianisme dont ils sont, à
noire avis, les poètes les plus caracté-
risés: ils croient que l'on a trop dédaigné
les simples détails du foyer, les douleurs
modestes et cachées , el que l'heure est
venue de poétiser ces donleui-setles naï-
ves circonstances parmi lesquelles elles
se développent.
Nous devons à l'Angleterre cette école
dont nous entretenons nos lecteurs; et,
dans l'ordre des temps . un de ses pre-
miers hommes fut Goidsmilh. Le vicaire
de Wakelield et le Descrled y'iUagc sont
pleins de ce sentiment poétique du mon-
de moderne, selon l'esprit du Christia-
nisme , et dont nous vem ns de saluer la
})ifMi venue. On voudrait faire à Cowpcr
l'honneur de la primauté ; nous croyons
cette opinion peu juste relativement à
Goidsmilh. Cowper a , dans ses médita-
tions fortes et austères, développé l'es-
prit chréiiim qui préside aux douces
créations de (ioldsuiilh , avec toutefois
une teinte de puritanisme qui n'est pas
dans la bonhomie du docteur Primerose;
car Primerose c'est Goldsmith , comme
René c'est Chateaubriand ; mais la pre-
mière impulsion bien décidée vers cette
poésie , remonte , croyons - nous , au
Village abandonné.
A ces deux poètes marquans en succède
un autre qui , toujours aussi chrétien
dar.5 !e fond, diffère beaucoup d'eux dans
sa manière de voir et d'exprimer les ap-
parences et l'esprit moyeu des choses.
Ce poète est celui dont nous allons es-
sayer de donner quelques notions aux
esprits bienveillans qui voudront nous
suivre un peu sur cette partie du sol poé-
tique de l'Auglelerre.
Quand le nom d'un poète nous est ré-
vélé,, ce que nous voulons d'abord con-
naître de lui. ce sont ses œuvres, car
l'homme ne peut nous intéresser que par
elles. Donc, sans suivre la méthode cri-
tique de nos jours, laquelle est généra-
lement de faire connaître plutôt l'hom-
me que les œuvres , ce qui est très bien,
lorsque l'on connaît déjù l'homme, nous
cnlretiendrons d'abord nos lecteurs des
œuvres de noire poète dont voici la liste,
avec la date de leurs publications.
En 1781 , la Bibliothèque, le f^illage et
le Registre de paroisse-
En 1800, le Bourg. — En 1812, les Con-
tes. — En 1819, les Contes de la salle du
manoir ; et dans celle suite le talent de
notre poète se développe et se soutient.
Toutefois , i! nous semble que l'apogée
de son génie est dans le Bourg , the Bo-
re tigh.
Crabbe a consacré sa force poétique
presque uniquement à la peinture de la
vie du paysan et de la classe obscure de
la société, surtout dans ses premiers ou-
VI âges. 11 y était porté comme d'instinct,
par impulsion de ses impressions pre-
mières. Ce sont toujours ces impressions
d'enfance qui décident le caractère du
génie du poète. Le grand VVordsworth ,
sur lequel nous ferons bientôt un tra-
vail , et qui résume en lui toute la puis-
sance de son école, a assumé cette même
tâche. Mais ces deux poètes éminemment
chrétiens diffèrent de procédé, et quoi-
que travaillant sur un même fond , ex-
priment bien diversement la vie. Crabbe
voit surtout dans le paysan la rudesse de
l'écorce, ou du moins il ne pénètre d'or-
dinaire que dans les régions moyennes
de son âme ; il n'aperçoit pas comme
Wordsworth l'intime connexion des puis-
sances secrètes de cette âme avec les
mélodies du paysage. Crabbe peint le
paysan tel que le paysan se sent lui-même.
Wordsworth va plus loin ,• il découvre
l'instinct ignoré de poésie qui repose au
fond de ces dures organisations. Quelque
cas que nous fassions des compositions
de Crabbe , nous ne trouvons dans ses
drames agrestes rien qui soit, selon nous,
comparable au Michaël du solitaire de
Rydal niount.
Crabbe , par cela même qu'il y a dans
ses compositions une vision moins pro-
fonde des choses que dans celles de Words-
worth, parce qu'il est un esprit de péné-
tration moyenne , et qui se fixe assez
volontiers au positif, fut à son appa-
rition plus généralement compris : il y
eut sous ce rapport bien moins à pâtir
que ce grand méditatif dont il est ré-
servé à l'avenir de priser si hautement
le génie.
Dans le pillage ^ qui est la première
composition de Crabbe, où il entre réel-
lement en possession de son génie, après
avoir peint avec la vérité qui lui est pro-
pre un site des côtes de l'Angleterre, il
en vient aux mœurs d'un petit bourg de
ces sauvages contrées. Tout passe devant
le regard tant soit peu caustique du bon
ministre 5 quelque chose du beau , mais
surtout le laid de la vie rustique. Ses
collègues môme n'échappent pas à sa
verve sans déchirures ; il attaque crû-
ment et de front le bénéficiaire qui s'oc-
cupe beaucoup plus de mondanités que
du soin des âmes. Son accent est toujours
plein de verve , et nous savons dans les
poètes peu de traits plus éloquens que le
portrait du vieux pauvre qui , .'.ur une
colline, devant un chêne décrépi comme
lui et avec lui, regarde tomber la feuille,
se prend du désir d'être comme elle et
PAR M. MORVONNAIS. 217
1er mêler à l'amas inconnu des poussières
des hommes.
Il y a peut-être dans cette peinture un
peu trop d'affliction , et c'est là un des
défauts de notre poète : il laisserait pres-
que entendre que le pauvre n'a point ,
dans cette vie, de compensations aux
maux qu'il porte. Telle n'est point notre
opinion ; et sans vouloir, ce que l'on ne
peut supposer, nier des souffrances dont
nos yeux, depuis notre enfance, n'ont
point quitté le spectacle , nous croyons
qu'il y a dans l'âme du pauvre des cam-
pagnes de grandes jouissances dont il ne
se rend peut-être pas compte , mais que
pourtant il sent, car il les regrette vive-
ment, lorsqu'il vient à les perdre. Nous
croyons la vie du paysan liée de sym-
pathie instinctive et poétique aux ar-
bres , aux herbes, aux fontaines : le mal
du pays n'est que cette sympathie en
souffrance.
JN'ous avons vu le pauvre pleurant sur
le déclin de ses forces corporelles et dans
les tristesses de sa vie perdue. Voici main-
tenant son convoi , car notre poète a
suivi le pauvre depuis le berceau jusqu'à
son sépulcre, si vile effacé sous l'herbe,
«c Alors s'avance vers l'église le cortège
morne , et comme oppressé par une af-
fliction sourde et une dévotion muette.
Les enfans du village suspendent leurs
jeux pour voir passer la bière de celui
qui fut l'ami de leurs jeux. La cloche
sonne un dernier glas vers le soir. Les
chouettes battent de l'aile autour du sé-
pulcre, et l'âme prise d'épouvante écoute
le bruit de leur vol , et trouve dans la
cloche une sorte de magnificence d'ef-
froi. Le prêtre retenu par quelque soin
plus important diffère jusqu'au jour de
la prière l'accomplissement de son de-
voir funèbre ; et la foule , après une
longue atientt;, se retire avec celte pen-
sée de détresse que les restes des pauvres
sont jetés là sans bénédiction. »
Dans le. Registre de paroisse qui fait
suite au Pillage, notre curé poète passe
en revue les naissances , les mariages et
les moi Is du petit troupeau confié à sa
direction spirituelle. Il y a parfois dans
son récit quelque peu de jaserie mali-
cieuse ; mais la leçon arrive toujours
après l'écart , et celle leçon est souvent
de Toler sur le sentier désert , et de s'al- j racoolée avec la plus toucliaiile poésie,
218
POÈTES ANGLAIS, — CRABBE,
comme dans l'histoire de la Fille du
meunier, qui , après sa faute , chassée
par un père avare et dur , isolée dans sa
honte, et son enfant dans les bras, va ré-
citant les prièresdu saint Livre aux bords
des ruisseaux déserts et sous les vieux
sureaux qui bordent les chemins aban-
donnés aux entours du village.
Il y a dans les registres de mort quel-
ques portraits d'unefinesse trèsprofonde,
tel que celui d'une vieille fille et de son
ameublement. Ceci toutefois n'exclutpas,
dans celte dernière partie, un sentiment
sérieux du sujet. Ce qui y domine, c'est
une forte parole avec des tendresses et
des tristesses mâles et toutes chrétiennes.
Cependant, tout cela se déploie trop sur
-un ^^Qn^étncX fond d'agonie, comme parle
Fénelon. ]Nous y avons remarqué , entre
autres très belles choses , le portrait du
paysan Isaac Alford , que l'on pourrait
comparer au pèrepuritain de JeanyDéans,
dans !e délicieiix roraan de la Prison d'E-
dimbour;^. C'est une de ces âmes rudes
tout à la fois et tendres à la vie , comme
on en voit dans les landes ou sur les
côtes de notre Bretagne: de ces hommes
que ni les ouragans de l'hiver, ni les so-
leils de l'été, ni les quatre-vingts ans qui
courbent leurs épaules , ne peuvent re-
tenir le dimanche loin de la maison de
Dieu , et dont la place , quand ils ont
pris leur repos en la terre sainte, pleure
long-temps vide et respectée devant les
yeux du prêtre et des fidèles.
Parmi les œuvres de Crabbe , nous ai-
mons de prédilection son Bourg , the
Borough. Dans la description qu'il fait
de ce petit port de mer, il y a un goik de
terroir tout particulier. Et cette anima-
tion de couleur, cet te science du paysage,
plus frappante là que partout ailleurs,
n'a rien qui doive étormer , car cet en-
droit sauvage et d'un caractère si forte-
ment prodoncé, est le lieu natal de notre
poète. L'homme de la muse est surtout
ravissant de langage, quand il parle du
petit coin de terre qui l'a vu naître. Le
château de Coinbourg dont nous pouvons
▼oir les tourelles de la solitude où nous
traçons ces lignes, nous est un exemple
à l'appui. Nous ne connaissons rien
ou presque rien des mémoires de M. de
Chateaubriand ; mais nous sommes as-
exquises de ce dernier monument élevé
par le poète de la religion et des simples
et grandes méldncolies de l'exil , seront
celles où il parlera des landes où retrait
le frère d'Amélie , et de l'Ilot qui doit
être le lit de roche de ses os.
Il y a dans le paysage de Crabbe un
relief qui saisit, mais toujours le moel-
leux y manque; il cisèle , le poète, mais
toujours avec sa vérité rude à la main et
quelquefois au cœur. A cela près de cette
amertume et de moins de profondeur
dans la vision, sa manière se rappruche
beaucoup de celle de Wordsworth , et il
ne lui est peut-être pas inférieur dans la
netteté du trait.
Crabbe nous entretient-il du clocher
de sa bourgade marine , il nous arrête
surtout aux mousses qui revêtent ses
vieilles pierres ; et l'air peu commun que
cette finesse dedétail jettesur la descrip-
tion du poète, passe à l'édifice lui-même
qui se dresse devant nous comme une
personnalité avec toutes les harmonies
qui lui viennent des vents , de la mer et
des nuages. Aussitôt que le clocher ap-
paraît dans le paysage , il devient le
centre de toutes les harmonies , car il
est le symbole de l'union de l'homme et
de Dieu dans la prière. La voix d'airain
qui, du haut de sa toiture, descend à
chaque heure sur la solitude des cam-
pagnes , porte partout la pensée d'une
adoration chrétienne; ainsi, lorsque la
cloche sonne , nos paysans de Bretagne
font-ils toujours le signe de croix.
Mais il y a une chose qui échappe à la
verve mordante de Crabbe , et pour la-
quelle il ne semble avoir que de l'admi-
ration , c'est la mer. cette merveille par-
mi toutes les grandeurs de la création
terrestre, et celle dont le bruit et l'as-
pect immense atteignent le plus l'âme en
ses profondeurs, il y a en elle un esprit
de mystère qui nous élève sans cesse vers
l'infini desplnssolenuellesrêveries. Notre
poêle ne rcve pas plus devant l'Oc^éan
que devant toute autre chose ; mais il
regarde et jouit dans son cœur , lorsque
par uu beau crépuscule d'été, dans sa
chambre favorite, il respire la brise de
mer parfumée au jasmin des fenêtres.
Et puis il nous dit la mer avec les al-
gues de ses bords, si variées et si écla-
surés d'arance que les pages les plus tantes de formes et de couleurs, et les
mille ruisseaux qu'à son reflux elle laisse
sur le sable des grèves. Après cela vient
la tourmente d'hiver avec son nuage qui
n'a ni bornes ni déchirures. Le marsouin
s'est, la veille, roulé sur les vagues, en
vue des habitans de la côte. La lame en
refluant gralte avec un bruit plus rauque
les galets de la baie périlleuse. Lapétreile
se joue dans l'écume des flots, et des
troupes de mouettes volent à contre-vent
et se plongent dans la mer. Les canards
sauvages , hors de la portée du fusil , se
posent sur TOc^'an , et leurs bataillons
triangulaires arrivent sans relâche du
JNord , jour après jour , volée après vo-
lée ; et puis , lorsque s'étend la som-
breur de la nuit , et qu'au bruit de la
tourmente plus forte, le plus ferme pâlit,
voilà que le voleur des côtes se glisse
furtivement parmi l'ombre et l'écume.
Quelque chose a été vu par lui au fil du
flot. Peut être est-ce un bris de naufra-
ge ? «Non , dit-il , à son camarade qu'il
rejoint dans une crevasse de roc ; c'était
une chose bien triste à voir : le cadavre
d'un matelot, et la- nuit en poussera plus
d'un autre au rivage.» Et un navire se
démantèle au choc des rochers et des
vagues , et périt corps et biens au pied
des falaises.
La publication des Contes suivit celle
du Bourg. Dans beaucoup d'eux encore ce
sont des portraits , mais quelques uns
sontanimés par l'émotion du drame. On
y trouve la même aptitude à saisir les
crues réalités de la vie , mais toujours
avec sensibilité. Le mordant de Crabbe
n'a rien du sarcasme voltairien ; il est
toujours sérieux et plein de religion. Ce
n'est point de la colère comme dans By-
ron , ni de l'ironio comme dans l'auteur
de Candide ; c'est l'austérité d'une pa-
role franche et quelquefois dure , mais
qui n'est jamais sans consolation , car
elle est chrétienne. Il ne déguise riea des
obstacles que , dans l'état déchu de ce
monde, rencontrent les imaginations ten-
dres et rêveuses; il leur expose sans me.'-
nagement les mécomptes qui les <Uten-
dent. Crabbe est là dessus sans pitié. A
son sens, elles n'ont rien à espérer de la
terre, mais tout du ciel.
En résumé , la poésie de Crabbe a ,
selon nous , le défaut d'être trop posi-
tive. Le goût des âpres réalités de la terre
PAR M. MORVONNAIS. ^^'
y domine trop sans mélange de ce que
l'âme peut apercevoir dès ici bas de la
vision du ciel. Toutefois, elle n'est point
sans une certaine teinte mélancolique
qui , notamment , ne manque pas parmi
les tristesses de son conte intitulé : Tlie
Parting hour.
Le comique de Crabbe n'est point l hu-
mour «nglais . tel que nous le trouvons
dans le Falstaff de Shakspeare ; il est
d'un caractère plus perceptible aux au-
tres nations, et , comme celui de notre
grand Molière , fondé sur la nature gé-
nérale de l'homme , tout en portant l'em-
preinte du peuple au milieu duquel il est
né. Quelques contes de ce genre , et no-
tamment le Gentleman F armer , nous
ont semblé parfaits d'exécution et de
perspicacité.
Yues sous leur face comique, les œu-
vres de Crabbe offrent un piquant inté-
rêt, car avec lui l'on apprend beaucoup
sur les petits défauts de ia société de la
vieille Angleterre. C'est une précieuse
confidence qu'elle nous fait là , notre
bonne voisine d'outre-Manche. Grâce au
révérend et spirituel poète, l'homme du
clergé , l'homme politique , les clubs ,
les meetings, tout cela passe devant nos
yeux comme dans une pièce à tiroir.
Nous croyons que c'est sans contredit
le livre qui révèle le plus de la face
actuelle de la société anglaise. Donc,
sous ce rapport, nous en recommandons
l'étude aux esprits curieux des choses
positives.
La dernière œuvre de Crabbe porte pour
titre Contes du Manoir : c'est sa coLi-
position la plus longue ; elle a un charme
tout propre de vue intime , car elle peint
le repos après le voyage et la paix du
foyer. Nous aimons d'affection morale ce
vieux manoir où , après une vie agitée
et mêlée aux hommes, se réunissent deux
frères séparésdepuisl'enfancf. Dans leurs
promenades, au milieu d'un paysage de
bois et de champs cultivés , ils se racon-
tent les déceptions de leurs jours , non
sans remonter avec quelque mélancolie
^ leurs impressions premières : ils visi-
l leur voisinage , et cela donne occa-
^ de tendres et piquantes liistoires,
ten
où'l'aut"^"'' d«5 ^^^^^^ ^® retrouve tout
entier a>'
ec une légère teinte de deuU,
Or, celle \t^'
aie de deuil est un hommage
220
que l'âme du poète en veuvage paie à
l'excellente madame Crabbe , morte peu
de temps avant qu'il entreprît celte der-
nière coraposition.
Crabbe, quant à la forme rhythraique,
est de l'école de Pope. Son vers tombe
symétriquement de deux en deux comme
celui de l'auteur de l'Essai sur l'homme,
qui, lui-môme, pensons-nous, avait pris
cette symétrie dans nos poètes de l'école
de Malherbe : c'est la même harmonie
un peu monotone et roide. Ses vers ne
s'enlacent jamais, et la pensée vient tou-
jours finir à la rime. Pour notre goût,
nous préférons de beaucoup l'allure forte
et variée des vers sans rime du grani
Milton. A dater de Cowppr, les poètes
anglais inclinèrent à quitter la forme de
Pope pour revenir à celle du chantre du
Paradis Perdu. Wordsworth, dans ses
longues pièces, ne se sert jamais que du
vers blanc, qu'il ne brise pourtant pas
autant que Milton. Byron semble affec-
tionner la forme rhythmiquede Spencer,
etWaller-Scott celle de l'épopée romane.
Maintenant que nous avons essayé de
faire connaître un peu les œuvres de
l'homme , nous dirons ce que nous sa-
vons sur l'homme lui-môme, et ce que
fut pour lui la vie. Quelques réflexions
sur le paupérisme se présenteront natu-
rellement pour terminer notre travail.
Crabbe et Wordsworth sont essentielle-
ment les poètes du pauvre : ils ont dû
pfln«er beaucoup sur lui , et il ne sera
peut-être pas sans intérêt d'entendre la
pensée de ces hommes sur le pauvre , et
sur les moyens que l'Angleterre emploie
pour le soulager et lui rendre la vie sup-
portable.
Georges Crabbe naquit la veille de Noël
à Aldoborough , petit port de mer dans
le comté de Suffolk, où son père occu-
pait une place inférieure dans la percep-
tion des droits du sel : il faisait en outre
un faible commerce. Ce brave homme,
tout obscur qu'était son r.mg, avait un
esprit peu commun. Le soir , dans sa
chaumière, il lisait souvf'nt à ses enfans,
et surtout à son lils (ieorges , plus at-
tentif que les autres , Shakespeare oi
Milton.
La famille était peu riche et nombreuse :
le père destina son fils à la médecine. Le
jeune Crabbe fut donc mis çn appreu-
POÈTES ANGLAIS. — CRABBE,
tissage chez un chirurgien de campagne.
Cette manière d'éducaiion terminée.
Georges revint dans son bourg natal pour
y exerce sa profession ; mais il y était
peu porté de goût . comme bien l'on
pense, et le peu de gain qu'il en retirait
ne l'engageait pas à poursuivre. Dans ses
loisirs , il s'occupait de littérature ; il
composait, et allait lire ses compositions
à une jeune fille du voisinage, missElmy.
Elle aimait Georges et ses vers, et Geor-
ges se promit bien qu'il aurait miss Elmy
pour femme; mais il fallait se créer une
carrière, car il n'en avait réellement pas :
il eut foi dans son talent poétique; il fit
insérer ses premières compositions dans
le Ladys Magazine ^ publication pério-
dique estimée dans le temps. Les encou-
ragemens qu'il reçut l'attirèrent à 24 ans
dans Londres , où il vécut quelque temps
vraiment misérable, menacé, en un mot,
d'être tué par la faim comme Chatterton,
dont l'histoire était alors dans l'eiprit de
tous les jeunes poètes ainsi qu'une con-
tagion terrible. Le suicide, entouré de
l'intérêt et quelquefois des larmes des
hommes, a toujours été une effrayante
tentation pour les naïves imaginations
qui trouvent des obstacles à la réalisation
de leurs rêves. On croit ainsi punir la
société et lui infliger nu remords.
Nous demanderons h nos lecteurs la
permission de les arrêter quelques mo-
mens sur cette époque de la vie de Crabbe.
Un poète de beaucoup d'esprit et de ta-
lent a tout récemment encore popularisé
cette opinion déjà populaire que Chatter-
ton était mort victime d'une société qui
avait méconnu son génie , et qu'il avait
été rudement repoussé par les hommes
auxquels il avait eu recours.
La vérité n'est peut-être pas tout-à-fait
cela. Et , si l'on scrutait bien la chose ,
peut-être trouverait- on que ce qui tua
Chatterton ce fut bien plutôt son orgueil
que la société; car, enlin, tout ce qu'un
jeune poète doit attendre d'elle , ce sont
les moyens de se révéler au monde. Donc,
r|uand la société le place de manière
qu'il puisse produire ce qu'il a en lui ,
elle a rempli son devoir envers le poète.
Or, précisément celte position fut of-
ferte à Chatterton, à son arrivée à Lon-
dres : il alla trouver le lord - maire ,
M. Bcckford, et lui pioposa sa plume.
PAR M. MORVONNAIS.
221
L'homme d'esprit austère et positif en-
gao-ea fort le jeune homme à se défier de
celte passion de gloire , et à ne point
offrir si légèrement sa plume , qui , de
fait , était sa conscience : il l'engagea à
travailler ; il lui promit son appui . et
que si les libraires refusaient ses tra-
vaux , il les prendrait, lui , à son compte;
car, ajouta-t-il, sans être un Mécène, il
aimait les lettres. En outre, il se fit fort
de lui procurer auprès de sir J. Co'e-
brook , alors directeur de la compagnie
des Indes, un emploi honorable, et qui
lui laisserait beaucoup de loisir.
li'esprit peu pliant du jeune poète de
Bristol fut choqué du ton de sévérité pa-
ternelle du lord-maire. Quelques succès
littéraires l'avaient aveuglé au point de
lui faire croire que tout obstacle à sa
carrière devait s'abaisser devant lui , et
qu'il y avait à tout le moins injustice à
ne pas recevoir de prime abord les of-
fres qu'il faisait. Il quitta donc le lord-
maire avec plus de honte et de dépit que
de reconnaissance , et s'alla livrer à des
gens d'une conscience moins scrupuleuse,
qui, après avoir exploité à leur bénéfice
la force de son esprit, l'abandonnèrent.
Il y a des instans oîi la vie de l'homme
se décide et est comme dans sa propre
main : toute sa destinée dépend de lui et
delà manière dont il envisage les choses.
Si Chatterton avait eu un esprit plus
chrétien, c'est-à-dire, s'il avait vu les
choses plus dans la réalité et avec moins
de présomption et d'exigence , il eût
peut-être été très heureux sur la terre,
et l'Angleterre compterait aujourd'hui
un grand poète de plus.
Maintenant, revenons à Crabbe , qui
va nous offrir un frappant exemple des
avatitages résultant d'un sens droit et
d'un esprit modeste.
En arrivant à Londres , réduit, comme
nous l'avons dit , en un état très misé-
rable, il travailla quelque temps chez un
apothicaire ; mais ce qu'il retirait de
cette place ne suffisait pas à sa subsis-
tance. D'ailleurs, cette position n'était
pas tenable pour un esprit de l'ordre de
celui de Crabbe , et n'allait nullement
à sa vocation dans le monde. îl serait
trop dur d'exiger de ceux que Dieu fit
pour enseigner les hommes qu'ils se cour-
bassent sous une occupation manuelle.
La Providence en créant la variété des
natures d'esprits , a eu un tout autre
dessein ; et par cela même que ces forces
ont été faites pour elle, la société ne les
refuse point , pas plus que le corps ne
refuse sa nourriture ; mais elle en croit
peu les promesses des hommes; il faut
des faits et des résultats pour la persua-
der, et encore souvent il arrive que ces
fruits du génie lui sont présentés long-
temps avant qu'elle les goûte. Nous sa-
vons bien des grands poètes dont les
chants n'ont été prisés qu'après leur mort,
et qui de la sorte ont subi sur terre un
long martyre. C'est relativement à eux
que l'on peut dire de la société qu'elle
fut injuste: il arrive souvent que les plus
favorisés se plaignent le plus haut.
Dans cette extrémité , Crabbe écrivit
à Burke , alors dans la plénitude de sa
puissance , une lettre qui nous a été
conservée, et que Ton peut donner com-
me un modèle de résignation touchante.
On n'entend, dans la parole du modeste
jeune homme, pas une plainte amère con-
tre la société qui , au fait, ne lui devait
encore rien. Le pain de l'âme, comme
celui du corps , ne s'acquiert que par
de durs travaux. Hommes de méditation
ou d'activité corporelle, nous devons
tous suer notre peine sous ce soleiL
Dieu et la société le veulent.
Burke accueillit Georges avec grande
bonté , releva son âme accablée et de-
vina son génie. Crabbe écrivit une partie
de ses premiers poèmes sous l'œil de cet
homme éminent , et le prit pour Aris-
tarque. Encouragé par l'opinion favora-
ble du grand orateur, il publia, sous les
auspices de son illustre patron, en 1781,
the Library , sou poème de début.
Cette publication fut suivie de celle du
Village , œuvre dans laquelle il prend,
en grand poète , possession de son monde
et de sa manière. Crabbe avait aloi*s
27 ans. Le mérite de cette composition
le fit remarquer de Johnson, et lui valut
une approbation de ce critique tout-
puissant alors. Cette approbation était à
elle seule un triomphe ; c'était tout une
réputation acquise. 11 arrive souvent que
le despotisme de certains hommes sur
l'opinion ne se peut expliquer que par le
hasard, la routine ou le caprice. L'An-
gleterre donnait alors h. Johnson une ad~
POÈTES ANGLAIS. — GRABBE,
222
miration qu'elle avait , à leur époque ,
refusée à Shakspeare et à Milton.
Ce succès n'aveugla point Georges ,
car de ce moment il sembla avoir juré
de se taire. Il avait pris les ordres dans
l'E'^lise d'Angleterre, avait été admis à
Cambridge , et à l'âge de 25 ans, il était
entré d^ns le ministère, sous le patro-
nage du célèbre docteur Norton , alors
évêque de Llandaff , qui défendit avec
énergie l'Eglise protestante, rudement
attaquée par Gibbon el Payne.
Crabbe avait d'abord été nommé vicaire
à Aldoborough , et quelque temps après
il dut à sa réputation de poète et à la
recommandation de Burke le patronage
du duc de Ruthiand, chez lequel il entra
comme chapelain. Ce fut dans le château
de ce duc, au milieu de la paix des cam-
pagnes et d'un magnifique paysage, qu'il
composa son poème du FUlctge. La pros-
périté ne lui fit point oublier ses jeunes
amours. En 1783, c'est-à-dire deux ans
après la publication du Village, il épousa
la douce missElmy.
L'amitié de la noble famille à laquelle
il était attaché, lui acquit à travers l'in-
fluence du lord chancelier Thurloe , d'a-
bord le bénéfice à vie de Froine Saint-
Quentin dans le Dorsetshire , pui'^ le
rectorat de Muston dans le Leicesler-
shire. Il les posséda pendant quelques
années, mais il s'arrêta dans cet avance-
ment; et, sans paraître ambitionner plus,
il finit honorablement ses jours recteur
de Trowbridge , dans le Wiltshire.
La vie de Crabbe fut heureuse : il jouit
de toute la gloire littéraire qu'il mérita.
Son vit'ux père , pour mieux apprendre
de mémoire 1;'S poèmes de l'enfant dont
il était glorieux, les copiait de sa propre
main. Les éui'ions des ouvrages de noire
poète se multiplièrent chez le libraire
Murray , qui le payait au poids d-^ l'or ;
et le 13 février 1832, quand il mourut
presque octogénaire, tous les habitans
de sa ville natale prirent le deuil.
Crabbe présente un phénomène unique
dans l'histoire de la poi'^sie, celui d'un
poèie q'.ii, riche de sève , et sans cause
apparente du moins , gardtî le silence
pendant près de trente années, et repa-
raît ensuite dans le Hionde tout au^si
brillamment qu'à son début et sans modi-
fication ù son genre. Le JJoura , public
en 1810, semble une suite au Village,
qui fut publié en 1781.
Nous avons devers nous plusieurs au-
tres détails intéressans sur la vie du poète;
mais désirant , dans l'espace étroit qui
nous est accordé , faire connaître non
seulement la vie drf l'homme, mais en-
core le caractère poétique et moral de
ses œuvrf s , nous sommes contraints de
passer rapidement sur les parties de no-
tre travail qui sembleraient les plus im-
portantes.
Maintenant , passons à quelques ré-
flexions sur le paupérisme. Quand on
envisage ce sujel d'un intérêt fondamen-
tal pour toute âme chrétienne , et qu'on
songe aux moyens employés par la phi-
lantropie pour l'extinction de la mendi-
cité , moyens qui sont , en Angleterre,
les maisons d'industrie , les maisons de
charité, et la défense d'implorer l'au-
môre du riche et du voyageur, on se de-
mande d'abord si , dans ces établissemens
philantropiques, car les hospices légaux
d'Angleterre présentent un peu trop ce
caractère, le pauvre est mieux que chez
lui , non seulement s'il est mieux quant
au corps, mais encore s'il y est plus heu-
reux , car le pauvre a, couiose le riche,
les besoins du corps et les besoins du
cœur; ce qu'il ne faut pas oublier. Sur
cette première question , nous consulte-
rons Crabbe.
Le révérend poète nous peint dans son
Bourg une de ces maisons cantonales où.
le pays retire ses pauvres. Sont-ils donc
là si bien qu'ils ne préfèrent au vivre et
au couvert assurés, les misères de leur
liberté sous le soleil, la pluie et les vents?
Et les contrées qui travaillent, par im-
position du contribuable, à l'extinction
de la mendicité, en sont- elles mieux
quant à leurs intérêts matériels ? La taxe
des pauvres u'est-elie s^oint pour elles
une plus lourde charge que l'aumône vo-
lontaire? Les mœurs du pauvre s'amé-
lioreut-elles mieux avec ce régime qu'a-
vec le régim>î de la simple charilé? Toutes
questions qui ne nous semblent pas réso-
lues à l'avantage des moyi us employés
en Angleterre dont les inieniions , nous
le Cl oyons , sont excellentes , mais qui a
le tort ou le malheur de n'être pas ca-
tholique ; car si elle était catholique ,
«Ue aurait les cODËirégatioiiis avec le céli-
PAR M. MORVONNAIS.
223
bat religieux , «î le pauvre ne verrait
plus à la tête de ces é'ablissemens de
charité des hommes à spéculations com-
merciales qui lui sont odieux; car ils
tirent leurs profits des rognures qu'ils
font au pain de l'indigent. Voulons-nous
savoir ce quecesélablissemens sont pour
le pauvre ? écoutons ces paroles d'Jsaac
Alford [Parish régis ter), ce paysan dont
n«us avons cité le portrait comme mo-
dèle du paysan chrétien. Il se meurt, le
vieil homme de bêche et de boyau ; il
se meurt pauvre , après une vie de tra-
vail assidu, et il est contraint de deman-
der à la maison où sont nourris les pau-
vres de la paroisse, un lit pour mourir.
Avant de quitter sa chaumière vide , car
il a tout perdu, il se désole de la sorte,
le vieillard : «< D'où me vient cette or-
gueilleuse aversion à me faire nourrir,
à me mêler aux pauvres, à manger It;
pain de la paroisse? Quoi que je fasse,
je ne puis me résigner, tant je répugne à
recevoir ma subsistance de cet homme
qui gagne sa pleine richesse aux dépens
de l'indigent; qui prend à marché tousvos
pauvres, et jauge (I ) de l'œil avec anxiété
la capacité de leur estomac. Oh ! je dé-
pendrais voioniiers de quelque vieux
maître ; je le verrais avec joie; je le re-
mercierais comme un ami ; mais cette
aride créature qui distribue la portion
dujour et calcule en elle-même les chan-
ces qu'elle a de nous voir mourir dans la
nuit , oh ! l'horreur ! Dans cette triste
nécessité , aide-moi, ô mon Dieu ; fais
que je souffre et porte ma destinée sans
murmure (2). »
Or , à la place de cet industriel qui
prend à marché La maison d'aumône ,
placez des hommes vonés tout entiers à
Dieu, des femmes surtout, et le pauvre
Isnac Alford verra disparaître tout ce qui
lui répugne tant ; il aura ce qu'il désire ,
l'ami du pauvre, car il aura l'ami de Dieu.
Mais revenons à ce que le pauvre éprou-
ve dans la maison cantonale : « Voiià
donc , dit le poète, cette maison où les
pauvres sont placés pêle-mêle, quelle
qu'ait été leur vie ; ils en abhorrent le
seul aspect ! Ces bâtimens gigantesques,
ces hautes murailles qui les bornent de
(1) En anglais , gauge.
(2) Pwrish regitier, Burinit,
toutes parts, ces cours dépouillées d'her.
be, ces retentissans portiques, cette hor-
loge à la grosse voix d'airain , qui sonne
toutes leurs tristes heures, ces portes
massives , ces lourdes serrures , tous ces
signes du pouvoir; mais c'est une prison
que ceia , avec un nom plus doux . et
bien peu l'habitent sans horreur et sans
honte !
« Le pauvre, il est vrai , jouit là d'une
abondance qu'il trouve rarement à son
foyer: ces chambres aérées, ces couches
décentes peuvc^nt lui donner le bien-être
du jour et de la nuit. Mais, hélas! !à
ses chagrins sont embarrés dans sa poi-
trine ; il a beaucoup souffert, mais il n'a
personne à qui le conter. Les nécessi-
teux n'ont aucun mal de corps dans cette
résidence, et ils n'osent dire que c'est la
maison même qui leur est odieuse : ils
avouent encore qu'on leur donne tout ce
que le lieu peut leur donner ; mais ils
vivent dans le malaise et l'ennui , préci-
sément parce qu'ils vivent là.
« Là est maint aïeul qui ne doit plus
voir, qui ne doit plus nourrir sur ses ge-
noux tremblans les enfans adorés d'une
fille qu'il a perdue. Pareille à ;a maison
de la mort , cette maison ne laisse point
de place aux réunions pleines de joie de
la famille.
« Peuvent-ils, quand ils sont là, trou-
ver le bon voisinage ? Qui leurapprendra
la nouvelle du carrefour ? Trouvent- ils
là quelque vieille connaissance à qui ra-
conter ce qu'ils ont appris et ce qu'ils
sentent ? Ils n'ont point ceux qu'ils ont
connus dans leur enfance , qui , avec
même fortune qu'eux, ont atteint à la ma-
turité de l'homme; qui , avec les mêmes
troubles, sont ariivéi à la vieilles^.'.- qui
comme eux, survivent aux joies de la vie.
Oh ! tous ces hommes sont pour eux des
étrangers, et ils ne se peuvent allier de
cœur avec ceux qui ignorent également
leurs souvenirs et leurs espérances.
« De graves craintes ne tourinentent
point leur vie; mais, n'est-ce point une
des pires façons de vivre , que de vivre
ainsi dans cet aspect borné, sans grandes
craiiites, il est vrai, mais aussi sans at-
tente de choses nouvelles; rien qui leur
apporte de la joie , rien qui les fasse
pleurer. Lws jours se passent , comme )a
nuit , dans le sommeil -, ou si quelque
224
chose rompt la monotonie de leurs heu-
res, c'est le pauvre qu'on porte au cime-
tière ou l'inflexible appel de la cloche,
et l'appel plus inflexible du maître qui les
force à quitter leur pâle sentier de pro-
menade autour des murailles.
« Dans cette demeure , la mère se voit
arracher sa douce famille; il n'y a place
ni pour sa voix , ni pour ses tendresses :
tout cela dérangerait l'ordre du lieu , et
est rejeté par delà le seuil. Celui qui gou-
verne là ne doit être mû que par des rè-
gles générales qui s'opposent à ce qu'il
fasse quelque état des liens brisés du
cœur. Des nations, nous le savons, ont
transgressé les lois de la nature, et arra-
ché les enfans du sein de leurs parens ;
mais l'enfant était enlevé par estime du
bien de l'état. La mère souffrait , mais
on conquérait la matrone. Ici l'outrage
porté à la nature ne profite à rien ; le
mal est fait, mais on n'a pas le Spartiate.
« Il y a pour moi une grande douleur
à voir tant d'hommes probes et de glo-
rieuse pauvreté poussés ainsi hors de leur
vieille demeure , où tant de vieux objets
font le bonheur de leurs yeux : c'est pour
eux comme un inexplicable châtiment
de quitter de la sorte toutes les scènes
de la famille , toutes ces figures pleines
d'amour, pour un peuple nouveau, pour
une race étrangère, pour ces êtres qui ,
tombés dans It s infimes désordres, sont
morts à toute honte. Oh ! ces hommes de
jusleet innocente vie s'épouvanteuti voir
ces hideuses manières , et bénissent le
Ciel qui a confirmé leur vertu et placé la
crainte du vice dans leur cœur simple et
sincère.
« Et le pauvre qui voit souiller cette
gloire que, dans des jours meilleurs, lui
ont acquise ses vertueuses actions, après
avoir haleté quelques m»is , expire au
milieu d'étrangers qui jasent bruyam-
ment autour de sa couche funèbre et so-
litaire.
« Ne pourrions- nous pas porter l'ai-
sance au pauvre dans snn vieux séjour,
là où il tiouvc tant d'objets compagnons
de son rude et long pèlerinage^ où, tant
qu'il y peut voir, ses yeux se reposent
sur des aspects connus, sur des visages
depuis iong-temps aimés (Ij. »
POÈTES ANGLAIS. — CRABBE ,
(4) Borough , Pessio).
Les inconvéniens des hôpitaux avec les
farouches moyens que nécessite la sup-
pression de la mendicité , sont crûment
exposés là. Il faut prendre garde de por-
ter atteinte à la liberté de l'homme en
quoi que ce soit, même pour un bien
apparent ; car c'est le profaner , et de
grands maux ne tardent pas à en résulter.
D'ordinaire , l'étranger qui traverse un
pays sans meniians est trop prompt à
admirer ; il n'entend pas la voix qui crie
sous la main oppressive de ce pouvoir
dont il serait tenté de bénir la charitable
surveillance.
Crabbe termine par des paroles qui
prouvent que le poète a , comme nous ,
plus de confiance dans la charité parti-
culière que dans la charité légale . la-
quelle gâte tout par ses formes tyranni-
ques. On ne fait pas la charité comme on
lève une recrue , comme on dresse un
régiment. Toute contrainte la détruit;
car , où est l'esprit de Dieu , Ici est aussi
la liberté.
«Affaissé sous le poids des années, chan-
te notre poète, car pour cette fois il chan-
te ^ oh ! que l'homme apparaît une véné-
rable ruine ! Combien il est digne de
respect, de pitié et d'amour ! Il appelle
la protection, et son seul aspect pousse à
lui prêter assistance. Le rejetterons-nous
pour qu'il aille, loin de nos yeux , af-
fronter l'âpre tourmente dont nous pou-
vons l'abriter sous notre toit? Laisserons-
nous à un étranger le soin de creuser la
tombe de notre vieux frère ? Oh ! non.
Nous l'abriterons contre l'ouragan que
redoutent ses os fatigués ; et quand il
tombera comme un chêne antique, nous
l'embaumerons de nos larmes. »
Une vérité sort évidente des paroles du
poète, c'est que la charité légale , celle
de l'état qui est un pouvoir tout de for-
mes , tout matériel , et sans condescen-
dance pour les besoins si variés du cœur,
a généralement d'odieuses façons d'agir.
Quand notre auteur parle d'établissemens
de charités fondés par des particuliers,
et qui subsistent d'aumônes volontaire»
ou de revenus propres , son lan^a^e est
tout autre, et il n'a que des bénédictions.
Ces hôpitaux sont tenus en Angleterre
par des âmes chréli>'nnes , et non livrés
aux calculs des industriels.
Toutefois , que l'oa n'infère pas de nos
PAR M. MORVOWNAÏS.
225
paroles que nous condamnons d'une ma-
nière absolue !a charité légak-. En elle-
même, et quand elle ne sort pas de ses
limites, elle n'a rien que l'on ne doive
adoiirer ; mais sitôt qu'elle contraint, «lie
cesse d'être la charité et devient tyran-
nie. Et une dps causes qui nous fait pré-
férer de beaucoup la charité particu-
lière, c'est qu'elle ne ])eut contraindre.
Ici se présente une question très déli-
cite à traiter, et nous ne pourrons que
l'indiquer en l'effleurant, l'espace ne nou-i
étant pas donné pour l'approfondir. Dé-
fense peut-elle être faite au pauvrj de
tendre la main à l'obole du pèlerin , au
morceau de pain qu'il reçoit au seuil de
la ferme ou du manoir ? Ce droit que la
société incline à s'arroger de nos jours a
tout d'abord quelque ciiose de rude qui
repousse, et sa légitimité nous semble
très contestable, car enlln la prohibition
absolue ne peut légitimement porter que
sur des choses nuisibles par elles-mêmes.
Or, le pauvre nuit-il à qui que ce soit par
le fait seul de sa quête ? Nous ne croyons
pas que cela puisse être dit.
Mais enfin ceci deviendra pluî grave si
ce droit que nous enlevons au pauvre est
sa propriété la plus précieuse , est une
chose que rien ne remplace. Et il en est
ainsi ; car , n'est-ce point dans la mendi-
cité même que se réfugie sa liberté ? En
recourant à la quête , ne recourt -il pas
en quelque sorte à la raison publique
contre la dureté tyranniquc du riche et
de l'état ?
Et par \k, cette suppression de la men-
dicité, si préconisée par 1« philosophisme
philantropique, n'est-elle pas un moyen
détourné d'opprimer le pauvre ? Car, il
faut bien le dire , dans noire conslilu-
tion sociale tout est à l'avantage du ri-
che j et il ne faut pas s'en étonner, car le
riche fait la loi.
La mendicité a de grands inconvéniens, |
on l'avoue : elle vous gêne, elle afflige
Tos yeux j mais enfin cette mendicité qui
vous afflige, le pauvre ne serait- il pas
plus affligé encore par sa suppression ?
Vous craignez le vol , qui trop souvent
l'accompagne ; mais vous-mêmes , en la
supprimant, ne volez-vous point au pau-
vre plus que de l'or, ï indépendance,^
Vous, riches, vous la trouvez cette in-
dépendance dans votre ricUesse inOwÇ ;
TOME IV. — N" 21. >U37.
mais le pauvre, lui , lorsqu'il ne peut
travailler , lorsque son travail ne peut
suffire à nourrir sa famille , où la trou-
vera-i-il, si ce n'est dans son droit môme
de mendier ? Car, en recourant à la men-
dicité , il se soustrait à la dépendance de
l'individu on de la corporation pour en-
trer sous la dépendance de tout le mon-
de ; et dépendre de tout le monde , c'est
ne dépendre de personne ; c'est tout au-
tant ce sentiment que la volupté de la
fainéantise qui attache si fort le pauvre
au vagabondage.
Puis encore, de la suppression de la
nîendicilé , découle la nécessité ou le
droit que l'on s'arroge de contraindre le
pauvre au travail. Car, on veut à toute
force qu'il coûte le moins possible • on
veut Vuiiliscr y c'est le mot de l'industria-
lisme ,- et si on le nourrit, on a le droit
d'exiger de lui qu'il gagne son pain ; et
ceci dérive d'une mauvaise attitude que
prend naturellement l'esprit de l'homme,
qui veut par le bienfait se créer un droit
de contrainte. Dieu n'est point si exi-
geant , lui. — Selon la Charité , quand
nous secourons notre frère , c'est bien
moins notre frère qui nous doit que Dieu
lui-même, et certes la solvabilité du dé-
biteur est là bien certaine. Selon la phi-
lantropie , c'est tout 1« coniraire ; et
comme il ne serait pas juste que notre
detlo ne nous fût pas payée , nous de-
mandons au pauvre l'intérêt du pain que
nous lui donnons. Dès lors, est-il robuste
de corps et refusc-t-ii de s'acquitier par
le travail, on ne lui refuse pas la nourri-
ture qui, certes, est un droit, mais on
l'enferme dans \u\q maison d'industrie
et on lui dit : tu travail lerasj l'enfant même
.se révolte contre une pareille façon de
pousser les choses. Or lorsqu'on suppri-
me la mendicité, de nécessité on en vient
là. Jj'atteinte une fois portée à la liberté
de l'homme , on ne sait où l'on s'arrête
sur la pente du méfaire. L'erreur a sa
logique tout aussi fatale que celle de la
vérité j l'une conduit à l'ordre et à la vie
l'autre A la ruine et à la mort, i.oiprit
caché dans le mal est l'esprit par qui la
mort fut introduite dans le monde • l'es-
prit qui réside au fond du bien est le
Verbe de Dieu qui est la vie.
La charité, selon la notion catholique,
ne s'Qsl jarotiMS <5cartég de celle ligne ; cl
226
POÈTES ANGLAIS. — CRABBE,
ceci explique la protection que les ordres
religieux ont toujours prêtée aux men-
dians et leur bienvenue au seuil du mo-
nastère. Ils défendaient ainsi le pauvre
et le faible contre le riche et le puissant.
Sans nier quelques abus, nous ne con-
cevons pas que ia philosophie, qui est et
doit être amie du peuple, par cela môme
qu'elle est une puissance explicative du
droit, ait pu leur en faire un crime. Ceci
ne peut être attribué qu'à son ignorance
de l'esprit des choses. La charité, cette
simple fille du ciel, seule lit bien dans la
nature de l'homme, parce qu'elle la voit
en Dieu qui la créa , et dont l'infinie com-
passion voit tous ses besoins, sent toutes
ses souffrances : on la reconnaîtra tou-
jours à ce que ses bienfaits n'auront au-
cun goût d'amertume.
Mais si le pauvre qui , ainsi que le Fils
de l'homme , va sans lieu où reposer sa
tête, demandant de village en village le
pain du jour et la paille oii dormir son
sommeil de voyageur; si cet homme, di-
sons-nous, ne nuit pas à la société, ne la
sert-il pas? A ce sujet , écoutons Words-
worth. «Dans une de mes promenades,
dit le poète, je fis rencontre d'un vieux
mendiant; il était assis au bord de la
grande route , sur une rude et basse ma-
çonnerie, bâtie au pied d'une large col-
line, afin que les voyageurs dont les
chevaux descendent le chemin rapide-
ment escarpé, puissent de là remonter
plus à l'aise. Le vieil homme avait posé
son bâton sur la grosse pierre polie qui
sert de revêlement à cette agreste struc-
ture; et de sa besace toute blanche de
fleur de farine , aumône des bonnes mé-
nagères de village, il lira l'un après l'au-
tre, tous les débris qu'il avait cueillis
dans sa quête. Puis avec le regard fixe et
sérieux d'un oisif calculateur, il se mit à
les compter, et sur le second degré de
ce petit entassement de pierre, environné
de collines sauvages et dépeuplées, il
s'assit au soleil et mangea solitairement
son pain. Échappées à sa main paralyti-
que qui, tout en voulant prévenir cette
pcite de bien, n'arrivait qu'à une perte
plus grande encore, des miettes tombè-
rent à lerrc, et les petits oiseaux de la
niontagnc<iui d'aventure n'avaient point
picoré leur nécessaire, approchaient à
uue demi-longueur de sou bâton. »
Le poète peint en traits admirables la
misère de ce vieux mendiant; puis il
ajoute :
« Mais ne pensez pas que cet être soit
inutile. Hommes d'état, vous dont la sa-
gesse ne se repose jamais, et dont la main
est toujours prête à balayer tout ce monde
de choses nuisibles, ne le regardez pas
comme un fardeau de la terre. C'est une
loi de la nature, que parmi les choses
créées, toutes chétives, toutes viles, bru-
tes, repoussantes et difformes qu'elles
puissent être , toutes nuisibles même
qu'elles paraissent, imlle ne fasse entier
divorce d'avec le bien. Un esprit impul-
sif vers le bon, une vie, une âme. comme
vous voudrez parler, unit inséparable-
ment tous les modes de l'être. Lorsque
le mendiant se iraine ainsi de porte en
porte, le villageois voit en lui un vivant
souvenir qui lie, dans le sein de la cha-
rité, les choses passées et les devoirs pré-
sens dont autrement on perdrait la mé-
moire. Et puis i'aspect (ie ce vieillard né-
cessiteux entielient dans les cœurs la
compassion qu'allèrent si promptement
et la suite des années et cette demi-sa-
gesse que donne une demi-expérience ;
trop souvent, elle finit encore par se per-
dre dans l'égoisme et les st-ucis froide-
m«nt oublieux des autres. Parmi les fer-
mes et les hut'es solitaires, parmi les ha-
meaux et les villages aux toits groupés,
partout où le vieux mendiant fait sa
ronde , la douce nécessité de l'usage
pousse aux actes de l'au.our. Et l'habi-
tude, tout en faisant l'œuvre de la raison,
prépare cependant ces joies réfléchies
que la r.iison aime tant. Ainsi l'âme, atti-
rée par le divin seniimeut d'un plaisir
qu'elle ne cherche pas , se trouve insen-
siblement disposée à la vertu et à la
bonté.
« Je sais quelques âmes qui, grandes et
méditatives et poussée ^ par le senti-
ment même de leurs bonnes œuvres ,
ont créé autour d'elles des plaisirs et
des bonheurs qui se prolongent dans
toute la durée de la vie et jettent avec
le temps une plus vive lumière. Or,
ces belles âmes ont d'ordinaii e dans l'en-
fance reçu de cette créature solitaire,
ou de quelque homme errant comme elle,
leur première touche de sympathie et le
germe de celle pensCe qui leur a fait ac-
PAR M. MORVONNAIS.
227
cepter, comme famille, tous ces gens de
nécessité et de chagrins. L'homme riche
qui s'assied à sa porte et se nourrit sous
le rayon du soleil, comme un fruit d'or
pendant à la verte muraille j le ji^une et
le robuste, l'heureux et l'insoucieux qui,
au milieu de la douce parenté, vivent à
l'abri et comme dans un bocage plein de
paix et d'amour, tous ces hommes voient
en lui un moniteur silencieux, dont la
mission est de leur jeter, en passant, !a
pensée fugitive d'une congratulation in-
térieure, et de leur rappeler les dons
particuliers dont ils sont favorisés et leurs
titres souvent bien faibles aux exemp-
tions dont ils profitent. Beaucoup, sans
doute, vivent une vie de vertu parfaite-
ment décente ; hommes qui peuvent en-
tendre le décalogue et ne sentir aucun
reproche intérieur • stricts observateurs
de la loi dans la terre où ils résident , et
ne négligeant aucuns devoirs d'amour
envers les hôtes de leur îoit, envers les
terrestres auteurs de leurs jours et les
chers fruits de leur sang. Louange à ces
hommes et paix à leur sommeil ! Mais in-
terrogez ce pauvre abject , demandez-lui
si , dans cette froide abstinence de tout
acte m luvais , dans ces charités inévita-
bles et qui ne coûtent rien, il y a de quoi
satisfaire l'âme humaine? Non ; l'homme
est plus chrr que cela à l'homme, et les
plus pauvres parmi les pauvres veulent ,
dans leur vie fatiguée, quelques momens
où ils savent et sentent qu'ils ont été les
pères et les lévélateurs de quelques bon-
heurs, si minimes qu'ils puissent être, et
qu'ils furent tendres envers autrui, par
ce seul motif que nous avons de nature,
en nous, le si ntimenl de l'unité du cœur
humain : ce plaisir est celui d'une sim-
ple créature de mon voisinage- Chaque
semaine, le vendredi arrivant, elle est
ponctuelle à remplir son d'avoir envers
l'homme. Sans être même à l'abri du be-
soin, elle prend, et largement, sur le tré-
sor de ses repas, le morceau du vieux
mendiant ; et l'aumône faite, elle revient
de sa porte avec un coeur plein de joie ,
s'assied au foyer de sa rustique demeure
et bâtit dans le ciel son espérance.
a Dès lors, qu'il passe avec une béné-
diction sur sa tOte! et tandis que dans la
vaste solitude , au milieu de laquelle le
flux des choses l'entraîne, il semble espé-
rer et vivre pour lui seul , souffrez que ,
sans blâme , sans outrage , il puisse por-
ter le bien que la loi du Ciel répand au-
tour de lui , et qu'à l'aide de sa pauvreté
même, il incline les rudes esprits des vil-
lageois aux tendres affections, aux pro-
fondes pensées. Qu'il passe donc avec une
bénédiction sur sa tête! et qu'aussi lon^^-
temps qu'il pourra promener çà et là ses
pas voyageurs, il lui soit permis de res-
pirer les fraîcheurs dans les vallées j que
son vieux sang lutte avec l'air glacial et
les neiges de l'hiver; et quoique le rigide
vent qui balaie la lande fasse battre sa
chevelure grise contre sa face ravagée
par les ans, respect à cette espérance de
liberté au désert, suprême bien de sa
vie , et où son cœur trouve les derniers
inlérêis qui puissent affecter l'homme.
Que jamais il ne languisse captif dans ces
maisons si mal nommées d'industrie; au
lieu des fracas et des grands bruits qui,
dans ces cachots , chargent l'air et dé-
vorent la vie , qu'il ait ce silence que
la nature veut à son vieil âge. Laissez-le
libre dans la solitude des montagnes et,
qu'il l'entende ou non , ayant toujours
autour de lui la mélodie des oiseaux des
bois. Il a peu de plaisirs; et si mainte-
nant ses yeux sont inclinés à tel point!
qu'il ne puisse , sans effort , apercevoir
l'horizon où se couche et se lève le so-
leil ; oh ! que du moins la lumière trouve
jusqu'au terme de son voyige , une libre
entrée sous ses languissantes paupières.
Laissez-le, oà, quand il le voudra, s'a^t
seoir sous l'arbre et sur le gazon qui borde
la roule publique et partager avec les pe-
tits oiseaux le pain qui lui est échu d'a-
verilure ; enlin, comme il a vécu sous l'œil
de la naiur.', qu;^ de môme, sous l'œil de
la nature, le vieil homme puisse mou-
rir! »
Cette éloqucnic réclamation reçoit une
force nouvelle des opinions de 1 homme,
car Wordsworlh n'tst point un membre
de l'opposition, mais bien un zé.é parti-
san de l'anglicanisme.
HiPPOLYTE MORVONNAIS.
i^OPSCH^O*
228
DE LA CHRONOLOCxJE SACRÉE ,
APERÇUS SUR LA CîiRONOLOGIE SACRÉE
DANS SES RAPPORTS AVEC L'HISTOIRE PROFÂINE.
En se proposant de ruiner dans la so-
ciété les fondemens du Christianisme,
l'école matérialiste du dernier siècle ne
s'était pas dissimulé la difficulté de cette
entreprise. Instruite , mais non décou-
ragée , par les chutes successives des en-
nemis de la religion, depuis les premiers
temps de l'Eglise, elle entrait dans l'arène
avec toutes les ressources de l'expérien-
ce. Les hommes qu'elle comptait parmi
ses adeptes , profondément versés dans
les sciences humaines où ils dominaient
par la supériorité du talent, n'ignoraient
pas qu'en se renfermant dans le cercle
des vérités connues, ils ne pourraient
en faire ressortir que des conséquences
en harmonie avec la révélation , ou des
contradictions sans valeur , témoignant
plutôt de l'imperfection de nos connais-
sances que de l'inexactitude des livres
saints. Pour opérer une révolution in-
tellectuelle, on. devait sortir de la route
commune. La science de Pascal , de Lei-
bnitz , de ]>îew ton , ramenant à des véri-
tés importunes , il fallait penser autre-
ment que ces g»ands hommes , secouer
le joug du passé, et finir , en un mot,
sans négliger d'autres élémens de suc-
cès , par porter la discussion au delà des
limites actuelles des connaissances hu-
niaines.
Fruit de combinaisons réfléchies , une
telle tactique laissait toutefois aperce-
voir l'intention évidente de suppléer par
l'habileté à l'insuffisance des moyens, de
cacher le vide des faits sous la séduction
des systèmes. Les esprits droits^ ù qui
des raisons solides, décisives, convain-
cantes, attestent les dogmes de la foi ,
ne pouvaient se laisser abuser par des
opinions présentées aussi légèrement. Ils
durent comprendre que celte science ha-
sardée , décorée pompeusement du nom
de progrès , n'élail en réalité qu'une
excursion dans le champ des conjectu-
res , un effort mallu;urcux tenté pour
fonder l'empire de la philosophie sur
les incertitudes de noire entendement.
Cependant, comme dans le monde de
la pensée, l'imagination exerce une puisr
sauce bien attrayante, et que des choses
douteuses présentées avec beaucoup d'es-
prit peuvent avoir tous les caractères de
la vraisemblance, on entra avec confiance
dans cette nouvelle carrière.
La qiiestion de l'âge du monde fut une
des premières soulevées, celle qui sourit
le mieux aux espérances des novateurs.
Sous le point de vue géologique , la so-
lution en était pénible, en raison de la
nature des objections et de l'incertitude
même de la science qui ne présentait
pas alors de bases assez solides pour y
établir des réfutations concluantes. Ra-
menée au berceau du monde , la discus-
sion s'engageait dans les nuages, et la
vérité avait à redouter à la fois les mé-
prises de ses défenseurs et les attaques
(îc ses adversaires. On ne pouvait espérer
de résultat plausible sans le concours de
ces deux circonstances improbables, que
le temps destructeur eût laissé sur la
surface du globe des empreintes de son
cours, ef, que le génie sût les y décou-
vrir. Mais au milieu de toutes ces diffi-
cultés, et en admettant que les travaux
ultérieurs en eussent produit de nou-
velles, on ne pouvait rien conclure, si
ce n'est qu'il y avait contradiction entre
le récit de Moïse, parfaitement vérifié
en dehors dus faits physiques , et les
systèmes de quelques esprits plus roma-
nesques que phiiosophiqncs. C'était là ,
il faut on convenir, une bien faible res-
source pour rincrédalité ; elle devait
encore lui être prompiemenl ravie. La
terre, alors que la science éclairée des
lumières de l'expérience l'eut interro-
gée , parla un langage précis : elle offrit
une foule de dates bien établies , un
calendrier nouveau auquel ,on ne son-
geait pas, qui présente avec la Rible une
grande conformité. Il est aujourd'hui
démontré, de la manière la plus simple,
par une multitude de phénomènes natu-
rels , que l'anliquilé de la terre est une
PAR M. DE L'HERlvnTE.
229
chimère; que l'origine de nos continens
est récente : et si quelques Taits, dans
l'état encore imparfait de la science, ne
sontpasexactementexpiiqués. on peut ce-
pendant assurer que les objections qu'on
a voulu eu tirer contre l'Ecrilure sont
sans fondement. La seule divergence qui
semble possible entre les hommes in-
struits, est fixée aujourd'hui snr le point
de savoir si les jours de la création sont
des jours ordinaires ou des périodes de
temps indéterminées. Or , on sait que
l'Eglise ne repousse aucune de ces deux
opinions.
Considérée dans ses rapports avec les
traditions profanes . la question était,
également embrov.illée , embarrassante.
Comment démêler dans les ténèbres du
passé , au milieu d'un déluge de men-
songes et d'allégories , les traces con-
fuses de la vérité ? Comment concilier
avec l'Ecriture l'histoire des premiers
hommes ? En s'éloignant du pays qui fut
leur berceau pour se répandre sur le
globe et former les nations, les antiques
habitans de la terre ont-ils pu conserver,
sans l'altérer, le souvenir de leur ori-
gine , eux qui ,. dans ces migrations loin-
taines et dans le cours du temps , ont
défiguré les notions les plus essentielles
à leur nature, l'idée même de Dieu qu'ils
n'aperçoivent plus que sous le voile le
plus grossier , qu'ils adorent en tout ,
excepté en Dieu lui-même ? Cette con-
naissance si restreinte de la puissance
suprême a dû nécessairement inllucr sur
leurs systèmes chronologiques et cosmo-
logiques. Leur vive imagination n'a pu se
fixer sur l'Infini ; et il n'est pas étonnant
qu'ils se soient représenté l'Esprit-Crca-
teur occupé , pendant des myriades de
siècles, à former la terre, dont ils de-
vaient, du reste, s'exagérer l'étendue
par l'ignorance où ils étaient du rap-
port de ses dimensions avec celles des
corps célestes. Ainsi , en agitant la ques-
tion de l'ôge du monde , et en opposant
à la narration de Moïse la chronologie
des anciens peuples, celle des Egyptiens,
celle des Chaldéens , celle des Indiens et
des Chinois, l'incrédulité conduisait l'es-
prit humain dans un labyrinthe dont il
lui était difficile de sortir, mais où il ne
(pouvait cependant entièrement s'égarer.
Supposons un moment les annales de
l'antiquité en contradiction manifeste
avec l'Ecriture, notre préférence ne sau-
rait encore être incertaine, indépendam-
ment de toute considération d'ordre su-
périeur ; car les dates de ces annales se
rapportent à des èvénemens perdus dans
la nuit des temps , qui n'ont avec ceux,
qui les suivent aucune filiation ; tandis
que la Bible nous offre une série non
interrompue de faits qui s'enchainent les
uns aux autres à des époques détermi-
nées, et présentent par cet ensemble de
monumens le caractère le plus essentiel
de la certitude historique. Les traditions
du paganisme sont évidemment suspec-
tes; eH33 sont pleines d'erreurs, aujour-
d'hui reconnues, que devaient produire
les superstitions de l'idolâtrie et la pas-
sion pour l'astrologie des premiers peu-
ples. Elles sont immédiatemenfcontradic-
toires; de sorte que ces antiques époques
seraient pour nous , en raison de la di-
vergence des historiens , dans une com-
plète obscurité , si nous les considérions
d'une manière absolue, sans les soumettre
au jugement de la critique. Une discus-
sion sage , consciencieuse, pouvait seule
éclairer ce chaos. Des hommes laborieux
et patiens, animés par une secrète pen-
sée de foi , dirigés par la lumière de
l'Ecriture , ont fouillé les vieilles anna-
les pour établir entre elles quelque rap-
port vraisemblable. Ils ont reconnu qu'en
les débari"assant de circonstances faus-
ses, fabuleuses et même nouvelles, elles
présentaient plus d'uniformité qu'on ne
devait le supposer; et ce qui est bien
remarquable , c'est qiie leur chronologie
ainsi corrigée , coïncide avec celle de la
version des Septante.
On nous pardonnera, dans l'intérêt de
la vérité , de revenir, à cette occasion,
sur des détails connus depuis long-temps,
dont nous prenons la substance dans Fré-
ret et d'autres autorités non suspectes (1).
L'antiquité de l'Egypte a été souvent
opposée h la chronologie sacrée ; mais
ce pays est encore pour nous ce qu'il fut
pour l'Egyptien lui même , une énigme
presque indéchiffrable. Ses ruines sem-
blent muettes comme ses momies et n'ont
produit.après de savantesrecherches,que
(l) Chronologie de JS'cwlon, Mémoires de l'Àca"
demie des inscriptions , tome X et XXVIII.
230 DE LA CHRONOLOGIE SACRÉE,
des zodiaques et des obélisques insigni-
fians pour l'instruction et le progrès des
modernes. Que peut-on espérer de mieux?
Le peuple égyptien, nourri d'idées super-
stiiieuses, resta complètement étranger
à tout ce qui intéressait son histoire. Les
lumières renfermées dans les temples ne
se répandirent pas à l'extérieur. Quelques
fourbes lesexploitaient au milieu de l'obs-
curité du sanctuaire. « Toutes les trans-
actions , dit un encyclopédiste , sem-
blaient se précipiter pêle-mêle dans un
abîme au fond duquel les hiérophantes
faisaient apercevoir à l'imagination des
naturels et à la curiosité des étrangers
tout ce qu'il fallait qu'ils y vissent pour
la gloire de la nation et pour leur in-
térêt. »
Une pareille éducation publique est,
on le conçoit, capable d'obscurcir l'his-
toire et d'altérer la tradition, bien autre-
ment que la durée des siècles. Aussi ne
devons-nous pas juger de l'antiquité des
peuples par l'ignorance où nous sommes
de leur origine. Il est évident ici que l'em-
pire de la supercherie a trop peu de du-
rée pour qu'un tel état de choses ait
subsisté long-temps en Egypte, et qu'on
aitarrêté le mouvement intellectuel d'une
grande nation, à ce point de la tenir pen-
dant des milliers de siècles sous le joug
de l'ignorance. La barbarie de tous les
peuples des bords de la Méditerranée dans
les temps antiques, est déjà une preuve
de la nouveauté de leurs établissemens.
Il nous reste quelques documens propres
à confirmer cette assertion.
GeorgesSyncelle deTaraise, patriarche
de Constantinople , nous a laissé une
chronographie précieuse écrite au hui-
tième siècle , dont le père Goar a donné
une traduction latine. L'antique chroni-
que égyptienne qu'il rapporte compte
36,525 ans, depuis le règne du soleil qui
a commencé la monarchie d'Egypte jus-
qu'à Nectanebo, 1.5 ans avant la domina-
tion d'Alexandre. Mais cette longue durée
de siècles, que lesEgypliensremplissaienl
par le règne des dieux et demi-dieux, n'é-
tait au rapport du même Syncelle qu'une
pxire fiction, une période astronomique
indiquant le retour du point é(|uiuoxial
au premier degr(' de \a conslellalion d'A-
ries. Nous savons aujourd hui, il est vrai,
que la révolution de la ligne des étjui-
noxes s'effectue dans un temps mtiindre
que celui donné par le Syncelle , et que
cette ligne fait le tour du zodiaque dans
25,868 ans ; mais les modernes ne sontar-
rivés à ce résultat qu'avec le secours d'in-
strumens d'une merveilleuse exactitude.
Les Grecs qui n'avaient pas une mesure
d'angles aussi précise, croyaient que l'é-
quinoxe rétrogradait seulement d'un de-
gré tous les lUO ans, et comme ils divi-
saient la circonférence en 36(J ', ils comp-
taient 36,000 ans pour la révolution to-
tale. Les Egyptiens , de même que l'ont
fait les Chinois, partageaient le zodiaque
en 365° , ce qui leur donnait une période
de 36,500 ans ; mais leur année étant plus
courte d'un quart de jour que l'année
solaire vraie , ils ajoutèrent le quart de
365,000 jours ou 25 ans à leur période,
ce qui leur donna le nombre rond 36,525
ans qu'ils prirent pour la durée du
monde.
Dans cette série de siècles, la chronique
nous apprend qu'il y avait S3,9S4 ans
pour le règne du Soleil, de Saturne, et
d'autres divinités. Il ne restait ainsi que
2,541 ans, pour le règne des hommes ou
pour l'intervalle de Manès à Nectanebo :
comme de Nectanebo à notre ère, on
cojripte 347 ans, on a en somme 2,888 ans
pour la durée de la monarchie égyp-
tienne avant Jésus-Christ.
Manéthon, contemporain de Ptolémée-
Philadelphe , prêtre du temple d'Hélio-
polis a laissé une histoire d'Egypte dont
il ne reste que quelques fragmens. Cet
ouvrage, postérieur ù l'invasion des Grecs
et des barbares , écrit après que la phi-
losophie orientale eut pénétré dans les
sanctuaires d'Egypte , ne doit donner
qu'une idée défigurée de l'ancienne doc-
trine des castes sacCji'dotales. Cependant
il offre encore une multitude de rapports
singuliers avec l'histoire sainte, ce qui
n'a pas empêché les incrédules de l'invo-
quer souvent à l'appui de leurs préten-
tions. La durée des règnes dont la suite
paraît difficile à déterminer est nette-
ment exprimée en années de 305 jours
et fait remonter rétablissement de la mo-
narchie égyptienne à 3,!)00 ans avant no-
ire ère, c'esl-à-dirc , à l,012ans plus tôt
que ne le suppose la chronique; mais il faut
remarquer que Manéthon comprend dans
les dynasties royales, Qsiris ( le soleil),
PAR M. DE L'HERMITE.
231
Isis (la lune), Orus ( l'univers ) et d'au-
tres divinités antérieures àOsiris dont la
chronique ne parle pas, de manière que
ces dates semblent devoir concorder.
D'un autre côté , Hérodote , historien
illustre, mais rinquels les astronomes ont à
reprocher de fortes inadvertances, a pré-
tendu , d'après le témoignante de prêtres
égyptiens, que la durée de leur monar-
chie, depuis son commencement jusqu'à
Séthon, était de 11,340 ans.
Sur la foi de prêtres de la même na-
tion, Diodore de Sicile compte 9.500 ans
depuis le premier roi d'Egypte jusqu'à
la conquête de Cambyse , l'an 538 avant
Jésus-Christ.
Hérodote et Diodore partant de la
même époque , et Séthon ayant précédé
Cambyse, l'intervalle dont parle Héro-
dote devait être exprimé par un plus
petit nombre de siècles que celui de
Diodore. C'est le contraire qui a lieu;
d'où il faut conclure que les prêtres con-
sultés par Hérodote aaront mentionné
des années plus courtes que ceux dont
Diodore rapporte le sentiment. On doit
aussi faire observer que les 9,500 ans que
Diodore donnait à la monarchie ,égyp-
tienne , n'étaient pas à ses yeux des an-
nées ordinaires , puisqu'il réduit lui-
même ce temps de plus de moitié et
qu'il dit que plusieurs Egyptiens regar-
daient ces années comme étant de quatre
mois : outre cette année de quatre mois,
il y en avait une autre de trois qui par-
tageait en quatre portions le temps que
met le soleil à revenir à l'équinoxe du
printemps. L'introduction «le cette pé-
riode dans le calendrier était attribuée
à Orus , et de là le nom d'Horos, que les
Grecs avaient donné autrefois à l'année.
Or, les 11,340 ans d'Hérodote pris pour
des saisons de trois mois donnent 2,79-1
ans solaires qui', ajoutés à 710 ans pour
l'intervalle de Séthon à notre ère, portent
la fondation de la monarchie égyptienne
à 3,504 ans avant Jésus-Christ.
Si l'on regarde les 9,500 ans de Diodore
comme des périodes de quatie mois ils
donnent 2,964 années ordinaires et une
fraction. Ce laps de temps qui s'arrêtait
à Cambyse doit être accru de 538 ans pour
atteindre notre ère. La durée de la mo-
narchie égyptienne jusqu'à celte époque
est de cette manière de 3,502 ans.
Selon cette interprétation probable,
Diodore et Hérodote se trouvent d'ac-
cord. Leurs dates coïncident également
avec celle de la chronique ; les 616 ans
de différence qu'elles ont en plus vien-
nent de ce que les historiens comptaient
les règnes de divinités fabuleuses , telles
qu'Osiris, Isis, Typhon, Orus.
Le témoignage des anciens sur la chro-
nologie égyptienne n'est donc pas aussi
contradictoire qu'il le parait au pre-
mier abord. Voyons jusqu'à quel point
il est conciliable avec la Bible.
Le règne des hommes ayant commencé
en Egype 2,888 ans avant notre ère, a
précédé de 733 ans la vocation d'Abraham
qui est de l'an 2,155 avant Jésus-Christ,
selon la version des Septante. L'inter-
valie d'Abraham au déluge, d'après la
même version, comprend 1,251 ans. Le
premier trône s'est ainsi élevé 518 ans
après le déluge , c'est-à-dire à l'époque
de Fhaleg, qui est celle du partage de la
terre, de la formation des peuples en
corps politiques et de l'établissement
des monarchies.
Bérose , prêtre du temple de Bélus à
Babylone, lors de la conquête d'Alexan-
dre, publia une histoire de Chaldée dont
on retrouve quelques extraits dans Jo-
sèphe. Ce qui nous reste de cette histoire
offre plusieurs passages admirablement
conformes à la Bible ; c'est ainsi qu'il y
est fait mention en termes exprès de
l'arche qui s'arrêta vers la fin du déluge,
sur une montagne de l'Arménie. Bérose
était aussi astrologue. Les Athéniens en-
chantés de ses prédictions lui élevèrent
une statue dans leur gymnase. Cette di-
stinction d'autant plus flatteuse qu'elle
était accordée à un étranger ne put lui
faire oublier son origine chaldéenne , ni
le détourner de donner à sa nation un
grand lustre de vétusté, dajis un temps
où c'était la folie de tous les peuples de
vouloir être regardés comme les plus
anciens do la terre. Fondé sur je ne sais
quelle idée, il donnait à Babylone 150,000
ans d'existence. Mais une si immense pé-
riode comprenait les temps poétiques,
le règne des dieux, la formation des
êtres. Depuis Alorus, le premier homme
jusqu'au déluge arrivé sous Xisulhrus,
Bérose compte dix règnes dont la du-
rée était de 120 saros. Depuis Xisu-
232 DE LA CHRONOLOGIE SACRÉE ,
thrus jusqu'à Evéchous , il ne s'était
écoulé que neuf saros et demi, et depuis
Evéc]ious,qui régna 2,473 ans avant notre
ère, on commençait à compter en années
solaires. Le point essentiel dans cette
chronologie est de lixer la durée du sa-
ros. Or Suidas , écrivain p;rec qui vivait
sous Alexis Comnène , délermine positi-
vement cette durée, d'après les livres
d'astronomie chaldéenne dont il avait eu
connaissance. Il prétend qu'eMe était
de 223 lunaisons.
Le célèbre Halley qui étudia, non sans
fruit, les monumens de la physique an-
ciemie, s'est appliqué dans les transac-
tions philosophiques ;\ rechercher si ces
223 lunaisons, qu'un peuple essentieile-
ment observateur ne pouvait prendre au
hasard pour la mesure du temps, n'offrait
pas quelque période astronomique re-
marquable. Il a recoimu que 19 révolu-
tions du soleil autour du nœud de la
lune s'effectuent sensiblement dans le
même temps qus les 223 lunaisons, et
qu'aiu'^i la position du soleil, de la lune,
du nœud est h très peu près la même
après 223 lunaisons, c'est-à-dire après 18
ans 10 jours. Les éclipses de lune doivent
donc se reproduire au bout d'un pareil
temps , et les astronomes pourraient, à
l'aide de cette donnée, en prédire le re-
tour si les ressources de l'analyse ne
leur offraient des méthodes plus complè-
tement exactes. Les divisions du saros
étaient le nh^e et le sossc qui sont aussi
des périodes scienliliques déterminées
par des lois naturelles. Le nère était de
trois ans et le sosse un mois moyen entre
le mois périodique et le mois anomalis-
tique qui indique le retour de la lune à
son apogée. Une circonstance qui vient
encore confirmer le dire de Suidas, c'est
que saros en chaldécn voulait dire retour;
ce rcl oui, nous sommes maintenant auto-
risés à le dire , était celui des éclipses.
Admettons donc que le saros est la pé-
riode de 223 lunaisons. T^es 120 saros
d'Morus , le premier homme jusqu'à Xi-
sutliriis, donneront 2,105 ans. Depuis Xisu-
thrus jusqu'à Jésus-Christ, nous auions
2,()Vi, et la chronologie ciialdéeimc don-
nera (Téfinitivement 4,800 ans pour la
durée du séjour (les hoinm(;s sur la lerre
avant l'ère chrétienne. Ce résultat dans
sesJparUes et dans ^a totalité est parfai-
tement d'accord avec la version des Sep-
tante et prouve que la Chaldée , patrie
d'Abraham, avait conservé de saines no-
tions sur la chronologie.
Les missionnaires nous ont fait con-
naître diverses circonstances des annales
chinoises dont l'incrédulité a abusé pour
faire illusion sur l'antiquité réelle de
l'univers. Cette chronologie merveilleuse
n'a d'autres fondemens que des proprié-
tés cabalistiques de certains nombres
pour lesquelles la philosophie chinoise,
à l'exemple de l'école pythagoricienne ,
eut beaucoup de propension, et a été ima-
ginée tout au plus aiin d'assigner l'épo-
qije de certains phénomènes célestes
qui n'ont jamais eu lien. Du reste elle a
été constamment rejetée par l'école de
Confucius comme contraire à la pu-
reté de Ja tradition et étrangère aux
livres saci'és. On connaît l'époque peu
reculée où elle a été mise au jour j le
premier auteur qui en ait parlé dans
l'histoire de la Chine est Lic-ou-IJine,
continuateur des œuvres de Sématane et
de Sémalsiènc . qui vivait l'an 66 avant
Jésus -Christ. Ce lettré assignait aux
temps fabuleux qui précédèrent l'ori-
gine de son pays une durée de 143,127
ans. Le jésuite Gaubil à qui l'histoire et
l'astronomie doivent de grands services
nous a fait connaître les curieux motifs
qui déterminèrent Lic-ou-Hine à donner
à l'univers un si grand nombre de siècles
et portèrent à couvrir le mensonge des
temps non historiques, de ce luxe de
vieillesse.
Le calendrier chinois contenait une
période nommée ichan-j; formée de 235
limaisons ou de 254 révolutions de la
lune dans son orbite qui faisaient 19 ans
solaires. Confucius avait mentionné les
grandes vertus du nombre 81 qui est le
carré de 9, lequel est lui-même le carré
de 3. On se fonda là dessus pour multi-
plier le tehang par 81 et l'on obtint une
autre période de 1539 ans qu'on appela
Zong. On prit trois long ou 4,617 dont on
lit le yuhic. j, qui veut dire origine ou
commencement, et le nouveau calendrier
se nomma sane long;. On ne s'en tint
pas là ; comme Confucius parlait autre
part du nombre 31 auqu(îl il attribuait un
sens mystique, on multiplia la périotle
de 4,617 ans par 31 et on en forma le
PAR M. DE L'HERMITE.
23S
tchang yuène , alla suprema origo, pour ;
avoir ainsi le nombre rond 143,127 ans.
Celte date fort suspecte, comme on le
voit, en raison des faits qui l'ont pro-
duite^ fut bientôt regardée comme une
vérité.
Tel fut le piège où se sont laissé choir
quelques esprits passionnés pour le mer-
veilleux, et qui espèrent embrasser la
vérité, sans se soustraire préalablement
.aux exigences de préventions malveillan-
tes et à leur rêveuse imagination.
On a fait aussi beaucoup de bruit au
sujet de l'antiquité de la nationalité chi-
noise. On a voulu y voir une objection
contre l'Ecriture. Cependant, en suppo-
sant exactes les dates des chronologisles
anciens, dates qu'on peut encore contes-
ter, en raison de l'incertitude où nous
sommes de leurs procédés de détermina-
tion et de l'imperfection de levirs con-
naissances astronomiques , cette monar-
chie ne remonte pas à une époque très
reculée. Les premières notions que nous
ayons de sa durée nous viennent de Sé-
matane et de Sématsiene, son fils, qui,
après le grand incendie des livres , or-
donné par l'empereur ChL-Hoam-Ty, et
après la restauration delà littérature,
furent chargés de refaire, soit sur les
fragmens des livres retrouvés, soit d'a-
près les souvenirs des vieillards, un corps
complet de l'ancienne histoire de la
Chine. 11 résulte des supputations de ces
deux philosophes, que ce pays aurait
forméune société politique 2527ansavant
notre ère. Le siège de l'empire ayant été
transporté d'occident en orient 30 ans
après Jésus-Christ, on voulut revoirie
calendrier. Pane-Cou , lettré fameux,
qui en fut chargé , fait vivre Iloam-Ty,
premier souverain de la Chine, 2132 ans
seulement avant l'ère chrétienne. Une
autre chronologie donne au temps histo-
rique de cette nation 2150 ans d'existence
avant la même époque. Elle fut publiée,
deux siècles après Pane-Cou , par
Houang-Fou-My. Sous l'empereur Ine-
Tsong, un des descendans de Sémat-
siene , Sé-Ma-Couang , écrivit de nou-
velles annales, qui, adoptées par le tri-
bunal d'histoire et de mathématiques,
sont aujourd'hui suivies en Chine; il
donne à son pays 2027 ans d'existence
avant Jésus-Christ.
Enfin, quelques siècles auparavant, on
avait retrouvé dans le tombeau d'un
prince un vieux livre écrit sur des tablet-
tes de bambou , et antérieur à l'incendie
des livres, qui offrait cette circonstance
importante, de présenter une chronolo-
gie suivie des événemens, avantage que
l'on ne pouvait avoir avec les fragmens
des kings historiques. En supposant que
les phéuoméncs célestes que relate le
vieux livre, nommé le Tsou-Chou^ ne
soient pas le fait d'annotations posté-
rieures, et que tout ce qui concerne le
calendrier dans les annales chinoises ne
soit pas dû à un commentateur du dou-
zième siècle , comme l'a prétendu de
Guignes, nous pouvons établir avec Fré-
ret que la date extrême de ce livre,
moyenne du reste entre touies les autres,
et la seule digne de confiance, l'unique
qu'on soit à même de vérifier. Constatons
cependant que les premiers siècles de la
monarchie chinoise sont enveloppés de
beaucoup d'obscurité , et qu'on ne peut
guère en connaître que les huit premiers
avant notre ère.
Riais en admettant la chronologie du
Tsou-Chou , le règne de ïIoam-Ty aurait
précédé les îe.mps modernes de 2455 ans.
Or, selon le texte des Septante, le déluge
er.t lieu 3,500 ans avant Jésus-Christ, ou
1,065 ans avant le règne de Hoam-Ty. La
naissance de Phalcgest, d'après la même
version, postérieure de 629 ans au dé-
luge. Donc la monarchie chinoise n'au-
rait été fondée que 43G ans après la nais-
sance de Phaleg. Ce temps est bien suffi-
sant pour expliqner comment les peuples
ont pu passer de la Chaldée et des plai-
nes de Sennaarà la Chine, et se trouver
alors dans un état de civilisation tel,
qu'ils aient pu se réunir On société poli-
tiqxie, gouvernée par un chef. Trois siè-
cles auparavant , les Egyptiens et les
Chaldéens avaient reconnu l'autorité
d'un seul, et leurs monarchies avaient
déjà pris du développement, ce dont
rend compte d'jine manière naturelle la
situation géographique de ces peuples,
par rapport au premier séjour des hom-
mes.
Explorons maintenant les rares docu-
mens que l'Inde nous offre de son his-
toire. Ce n'est encore qu'au milieu de fic-
tions intéressées qu'on peut espérer d'à-
234
DE LA CHRONOLOGIE SACRÉE ,
percevoir la vérité. Cette nation compte
quatre âges, comprenant ensemble plus
de quatre millions d'années. Mais ces âges
sont tous exactement composés de pério-
des de 24.000 ans, ajoutées les unes aux
autres d'une manière arbitraire, et en
nombre plus ou moins grand. L'élément
de 24,000 années est significatif; il ex-
prime la durée de la révolution totale de
la ligne des équinoxes, en admettant,
comme le supposait l'astronomie in-
dienne, que la précession est de 54 se-
condes par an. Anquetil-Duperron, qu'on
peut assurément prendre pour guide en
celte matière, vu l'étude particulière
qu'il a faite des antiquités indiennes, a
d'ailleurs démontré de la manière la plus
positive que ces âges, vommés jougams
parles Indiens, sont une invention de
l'imagination des Arabes. On ne doit pas
même faire exception en faveur du der-
nier, le kal-yougam , ou ère de malheur,
dont le comniencement coïncide avec
l'époque du déluge. Aucun auteur indien
n'en a fait mention avant le douzième
siècle: les écrivains arabes, persans,
tartares, qui nous ont décrit les ères des
différens peuples, n'ont rien dit à ce su-
jet. On attribue , avec beaucoup de vrai-
semblance , son origine à Albiimasarj
qui fonda au nord de l'Inde une école
d'astrologie devenue fameiise, et dans
les écrits duquel nous retrouvons, quoi-
que sous un autre nom, le kal-yougam.
Ainsi, les milliers d'années que les In-
diens attribuent à l'univers, sont aussi
imaginaires que ceux d( s Egyptiens et
des Chinois. L'époque où ils placent le
commencement de leurs rois humains
issus du soleil et de la lune, ne va pas
au delà de quatre mille ans avant le siè-
cle actuel. Leurs livres sacrés, ou yé-
das , contiennent un calendrier qui , à en
juger par la position des colures qu'il in-
dique, les ferait remonter à environ
trois mille ans. On connaît aussi dans ce
pays des labb's astronomiques très an-
ciennes, qui offrent deux époques prin-
cipales, dont l'une remonte à 3,102 ans,
et l'autre à 1,491 ans avant notre ère; et
comme ces tables n'ont pu être publiées
qu'après des siècles d'études, elles se-
raient, selon liailly, en contradiction
avec les traditions sacrées, (juantà l'âge
du inonde, ici , nous pouvons opposer à
Bailly une autorité supérieure à la sienne
en matière d'astronomie , celle de La-
place, qui a démontré que cette pre-
mière époque des tables indiennes était
tout-à-fait supposée, et en opposition
avec ce que l'observation et le calcul
nous apprennent sur les mouvemens des
corps célestes. < ]\os dernières tables
« astronomiques , dit l'auteur du Sys-
« tème du monde, considérablement per-
< fectionnées par la comparaison de la
€ théorie avec un grand nombre d'ob-
î servations très précises ne permettent
i pas d'admettre la conjonction suppo-
« sée dans les tables indiennes. Elles of-
« frent même à cet égard des différences
i dont elles sont encore susceptibles. Plu-
< sieurs élémens, tels que les équations
([ du centre de Jupiter et de Mars sont
d très différens dans les tables indiennes
< de ce qu'ils devaient être à leur pre-
c mière époque; l'ensemble de ces tables
« et surtout l'impossibilité de la con-
« jonction générale prouvent qu'elles
4 ont été construites ou rectifiées dans
« les temps modernes. C'est ce qui ré-
« suite encore des moyens mouvemens
« qu'elles assignent à la lune par rapport
» à son périgée, à ses nœuds et au soleil, et
« qui, plus rapides que suivant Ptolémée,
« indiquent qu'elles sont postérieures à
€ cet astronome. Car on sait par la théo-
« rie de la pesanteur universelle que ces
< trois mouvemens s'accélèrent depuis
« un très grand nombre de siècles. Ainsi
« ce résultat si important pour l'astro-
4 nomie lunaire sert encore à éclairer la
4 chronologie. (1). »
On sait aujourd'hui que ce traité scien-
tifique d'astronomie , attribué à Suriay
ne peut avoir été composé qu'il y a en-
viron sept cent cinquante ans.
Ainsi les témoignages historiques les
(I) Ceux qui veulent tout faire venir de l'Inde,
et trouver dans ses nionumens les raraclères d'une
1res haute antiquité., doivent clierclier leurs preuves
ailleurs que dans les connaissances astronomiques
de cette nation. Les Indiens conviennent euxuième»
que ce qu'ils savent sur les corps célestes, leur a
élé communiqué i)ar un peuple étranger. Une tra-
dition rapporte , suivant le péro Pons, qu'un Grec
qui voyagea autrefois dans l'Inde, ayant appris la
science des Brames, leur enseigna par reconnais-
sance une inéliiode d'astronomie. La connaissance
du zodiaque, à laquelle se rattache do si impor-
PAR M, DE
plus véridiques semblent ramener à l'u-
nité et à un temps conforme à l'Ecriture,
J'origint^ de tous les peuples. « Est-il pos
sibke , dit Cuvier , que ce soit un simple
hasard qui donne un résultat aussi frap-
pant et qui fasse remonter à peu près à
quarante siècles l'origine traditionnelle
des monarchies assyrienne, indienne et
chinoise. Les idées des peuples qui ont
si peu de rapports ensemble , dont la
langue, la religion et les lois n'ont rien
de commun s'accorderaient-elles sur ce
tantes questions, leur vient, selon Montucla , des
Grecs ou des Egyptiens. Dans la langue des Brames
ou Tamoule, les noms des douze signes sont :
Mécham , le chien maron.
Urou chabam , le taureau.
Mitounam , les gémeaux.
Carcallacam , Técrevisse.
Simhatn, , le lion.
Canny , la Vierge.
Tolam , la balance.
Vrouchikam, le scorpion.
Danossou, la flèche.'
Macaràm , un poisson fabuleux.
Coumbam , la cruche.
Minam , le poisson.
Le zodiaque indien diffère ainsi peu du grec et de
l'égyptien. Au bélier on a substitué le chien marron,
une flèche au sagittaire , une espèce de poisson au
capricorne , une cruche au verseau , désigné aussi
par le nom iTamphora , un poisson à deux poissons.
La plus grande différence est dans le signe du ca-
pricorne; mais on doit remarquer que notre capri-
corne est ordinairement représenté par un monstre
terminé par un poisson.
Ainsi , ou les Indiens auront reçu le zodiaque des
Grecs , ou ils le leur auront communiqué ; ce qui est
peu probable si Ton remarque qu'il n'existe aucune
relation entre ces signes et ce qui se passe dans
l'Inde pendant que le soleil les occupe.
L'HERMITE. ' ^
point , si elles n'avaient la vérité pour
base? »
Pour établir la concordance des dates
de l'Histoire sainte et de l'Histoire pro-
fane, on a eu recours à la chronologie
des Septante, ce qui était très permis puis-
que saint Augustin nous assure quelle
eut ia sanction des apôtres et que l'Eglise
catholique ne s'est jamais prononcée sur
le mérite de celte version et celui des
textes hébreu et samaritain, laissant à
chacun sur ce sujet son libre arbitre. Ce
n'est pas à diro pour ceia qu'une plus
grande conformité avec des historiens
mylhographes, avec des contes souvent
invraisemblables^ doive faire accorder la
préférence au texte grec des Septante.
On a fait dans les supputations ci-dessus
des concessions à l'incrédulité que les
découvertes et les lumières modernes
permettent de lui refuser. Mais il est
peut-être avantageux de faire ces con-
cessions et de laisser l'école philosophi-
que, dans ses positions les plus favora-
bles, aux prises avec les traditions de
l'histoire et de la science, pour lui mon-
trer qu'après des tentatives réitérées et
de solennelles attaques, il ne lui reste
rien à opposer quant à la chronologie, à
l'enseignement de l'Eglise. Tout com-
mence, arts, sciences, peuples, empires ,
à l'cpoque indiquée par les livres saints.
C'en est assez pour protéger ces monu-
mens de notre foi contre des outrages
insensés, et obliger l'orgueil humain à
s'incliner devant leur antique majesté.
Melchior de l'Hermite,
Ancien élèTC de l'École Polytechnique ,
professeur de mathématiques au col-
lège de Juilly.
236
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
HISTOIRE DE LA CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS I«,
PAR M. REY.
Flétrir toule gloire usurpée ou réhabiliter des
grandeurs réelles et méconnues : tel est le double
devoir de l'historien, de celui qui ambitionne sérieu-
sement ce titre , et remontant aux sources contem-
poraines , revoyant les titres originaux, ne se pro-
nonce sur une question quelconque du passé qu'en
ayant les pièces de conviction sous les yeux. L'ac-
complissement de ce devoir rend également belle
l'accusation ou la défense , pourvu qu'on les fasse
servir l'une et l'autre au triomphe de la justice et de
la vérité. De ces deux rôles , M. Rey a choisi lo
second comme il aurait pris le premier, par un pur
sentiment de patriotisme qui l'a toujours guidé dans
ses travaux d'érudit. Un pareil motif, trop peu ap-
précié de nos jours , est d'autant plus louable chez
lui qu'il n'ôte rien à l'exactitude de ses recherches
aussi complètes que consciencieuses.
Or la mission qu'il s'est donnée et qui appartien-
dra toujours à qui saura la prendre, a pour but de
venger d'injustes attaques la mémoire de Fran-
çois h' , dont on a jadis porté si haut les qualités
nobles et royales, et qui de nos jours au contraire
est traité avec une sévérité sans mesure. Le refus
que fit ce prince de retourner dans les fers de Char-
lesQuint a surtout servi de texte à ses ennemis
pour accuser sa loyauté; M. Rey a courageusement
entrepris de le justifier, et de le justifier par
les faits. En écrivant l'histoire de la captivité de ce
monarque, il s'est proposé de démontrer que le
traité de Madrid avait été rendu inexécutable par
les manœuvres mêmes employées" pai- Charles-Quint
pour en amener la conclusion ; et en même temps
l'auteur ne refuse pas à son œuvre le caractère
d'un plaidoyer : il avoue avec une franchise digne
d'éloges que s'il a peut-être montré un peu de par-
tialité pour son héros , c'est qu'il lui a été impossi-
ble de rester froid en présence des accusations
portées contre François i', et qu'il n'a pu résister
au besoin de défendre une gloire française.
L'auteur n'avait pas à s'occuper des événemens
qui précéilérent la funeste bataille de Pavie. Sa nar-
ration ronimenre le jour même du combat {'Z'i févriur
1S2.'>) , au moment oi'i le roi , abiimlonné d'une par-
tic des siens, blessé et combattant pour n'être pas
contraint de céder au nombre, rejette avec mépris
la proposition do se rendre au conndablc do Bour-
bon. Après avoir remis son épéc à Charles de Lan-
noy , vice-roi de Naples, le monarque est conduit
dans le camp des impériaux, (yi l'on se dispute les
fragmens de son armure et même de ses vètemens ,
comme il le raconte dans une épître composée du-
rant sa captivité.
<c De toutes pars lors depoillé je fuz :
« Rien n'y servit, deffense ne refuz,
« Et la manche de moy tant estimée
« Par pouvre inain fut toute despécée. «
Remarquons en passant que M. Rey élève des
doutes sur l'authenticité de plusieurs objets qui pas-
sent pour provenir de ce partage, et qui figurent
dans diverses collections d'antiquités. Il réfute en
particulier l'identité de l'épée déposée dans VÀrme-
riale reale de Madrid.
Ce fut après son arrivée dans le camp, que Fran-
çois I'^'^ écrivit â la duchesse d'Angoulêmc la lettre
où il annonce son désastre , en disant qu'il ne lui est
resté que l'honneur et la lie qui est sauve. Ces der-
niers mots, ayant été critiqués comme le témoignage
d'une préoccupation personnelle, qui détruisait tout
l'héroïque du reste de la phrase, l'auteur de l'his-
toire de la captivité s'applique à prouver que ce
reproche est mal fondé : il observe que la lettre est
celle d'un fils qui s'adresse à sa méro, et qui doit
avoir pour premier but delà rassurer sur son compte.
S'occupant ensuite d'expliquer comment de cette
lettre on a fait le fameux billet :
(t Tout est perdu fors l'honneur », il montre que
cette altération est fort ancienne et semble d'origine
espagnole , puisque dès le milieu du dix-septièmo
siècle, elle se rencontre déjà dans les œuvres d'An-
tonio de Vera.
On a encore critiqué une autre lettre de Fran-
çois l'^'^y écrite à l'empereur, et dans laquelle il s'ex-
prime avec une humilité peu digne d'un roi de
France. M. Rey pense (juc l'on est en droit de sus-
pecter l'authenticité de cette lettre, dont l'original
n'(!xiste plus, et dont les copies ((ui nous sont res-
tées diffèrent toutes entre elles. D'ailleurs, Charles-
Quiiil seul ayant pu la rendre publique, rien ne ga-
rantit qu'il ne l'ait pas tronquée dans un sens défa-
vorable à son prisonnier, dont l'infortune éveillait
d(! nombreuses sym])athies. En effet , beaucoup do
princes s'intéressèrent à sa délivrance : l'empereur
de Conslantinopli! même, sollicité d'y concourir, ré-
pondit au monarque français une lellro dont l'ori-
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
237
ginal existe à la Bibliolhèque royale, et qui témoigne
de ses bonnes intentions pour lui. Fait bien incom-
préhensible ! lorsqu'on réfléchit qu'à celte époque
il se négociait en Europe vne croisade contre les
Musulmans , et que le grand-seigneur ne pouvait
ignorer la part qu'y prenait François !"•.
Les négociations entamées après la prise du roi ,
marchaient lentement , et Launoy craignant chaque
jour que son prisonnier ne lui échappât, résolut de
le conduire en Espagne. Pour y parvenir, il fallait
qu'il abusât le prince sur sos propres intérêts : il
l'entreprit, et le succès passa ses espérances. Non
seulement François I" consentit à quitter l'Italie,
mais il fit désarmer ses galères, et six d'entre elles
vinrent se réunir à la flotte espagnole pour le trans-
porter en Espagne avec les régimcns qui l'escor-
taient. Captif sur ses propres vaisseaux , il salua en
passant les rivages de la Provence, tandis que Doria
enchaîné par la défense qu'il avait reçue , gémissait
de ne pouvoir rien tenter pour le délivrer.
Dans l'ouvrage dont nous nous occupons, se trouve
une version nouvelle sur celle translation : elle est
tirée d'un précieux manuscrit de Sébastien Moreau,
écrivain contemporain , cl qui assure que le roi fut
attiré sur les vaisseaux espagnols sous le prétexte
d'une promenade en mer ; que s'y étant rendu sans
défiance, aussitôt la flotte leva l'ancre et fit voile
vers l'Espagne. Quoi qu'il en soit, on s'explique dif-
ficilement la facilité avec laquelle François I'^'' se
laissa prendre i\ des pièges semblables, et son aveu-
glement est si grand , qu'on aimera volontiers sup-
poser avec M. Rey , que les motifs qui peuvent l'ex-
cuser ne sont pus arrivés jusqu'à nous.
Si François 1'' se laissa entraîner par l'espoir de
traiter lui-même avec l'empereur et d'accélérer les
négociations, il apprit à son arrivée à Madrid com-
bien il s'était étrangement abusé. Charlos-Quint ,
non content de lui refuser une entrevue, devint ja-
loux de l'empressement de la noblesse espagnole à
venir le visiter^ et interdit l'entrée de l'Alcazar à
tout le monde. Le royal prisonnier ne put supporter
ce redoublement de rigueur; le découragement s'em-
para de lui , et bientôt sa vie fut en danger. Grâce
aux soins de Marguerite d'Alençon , sa sœur, il re-
couvra la santé , mais ce ne l'ut que pour avoir une
nouvelle preuve de la mauvaise foi do son geôlier,
qui voulut faire arrêter la princesse à son retour en
France. Sans doute alors François I"^ déplora la
faute qu'il avait commise en se mettant volontaire-
ment à la discrétion de son ennemi , et regretta de
n'avoir pas saisi les occasions de recouvrer la li-
berté qui s'étaient offertes pendant soa voyage. Si
par un point d'honneur chevaleresque il pensa qu'il
lui était interdit de songer à en profiter, combien
dans ce cas il eut doublement à souffrir le jon'roîi,
pour échapper à son bourreau , il signa le traité do
Madrid ; car ce traité, il savait qu'il ne l'exécuterait
pas, et d'avance il protestait en secret contre lui...
On connaît trop les événemens qui suivirent le
retour du roi en Franco pour (ju'il soit utile de les
rappeler ici. Avec eux commence plus spécialement
culper François I" des attaques dirigées contre lui
au sujet de la non exécution du traité. Après avoir
fait connaître avec impartialité les différentes ver-
sions des historiens , il aborde la discussion des
deux torts reprochés à sou héros , celui de n'avoir
pas cédé la Bourgogne , et celui d'avoir refusé de
retourner dans sa prison. Nous ne le suivrons pas
dans l'exposé des motifs qu'il présente afin de dé-
montrer rinjustice de ces accusations , motifs basés
principalement sur l'impossibilité où étaient les
rois de France de pouvoir démembrer une province
de la couronne sans l'assentiment de la nation , et
sur la nullité d'un engagement arraché à un prison-
nier par des rigueurs inouïes. M. Rey donne de
longs développemens à cçtte double question: il cite
beaucoup d'autorités , et conclut à absoudre Fran-
çois I" de n'avoir pas accompli les clauses d'un
traité qui causa une surprise générale en Europe,
et à l'exécution duquel on ne put croire, même au
sein du conseil de l'empereur. En abrégeant ce cha-
leureux plaidoyer, nous craindrions de lui nuire , et
ne pouvant le reproduire en entier, nous préférons
renvoyer à l'ouvrage même pour apprécier dans
toute leur étendue les raisons qu'apporte M. Rey à
l'appui de son opinion : une simple analyse ne pour-
rait en donner qu'une idée imparfaite et affaiblir la
force des argumens qu'il emploie.
L'Histoire de la Captivité renferme beaucoup d'a-
perçus nouveaux et réfute des erreurs généralement
accréditées. C'est ainsi que l'idée première du duel
entre les deux princes est restituée à Charles-Quint,
et que celui-ci supporte alors tout le ridicule de sa
bravade; provocation indigne de ce prince, et dont
les détracteurs de François I" s'étaient servi pour
l'accuser de lâcheté. C'est en puisant aux sources
premières , en recherchant les litres originaux et les
écrits contemporains, en un mot, en étudiant l'his-
toire comme il faut l'étudier, que M. Rey est parvenu
à combler les lacunes et à rectifier les inexactitudes
des ses devanciers. S'il se fût contenté d'une érudi-
tion de seconde main, il n'eût fait que creuser ù son
tour une ornière déjà tracée, au lieu d'ouvrir de nou-
veaux sillons, et d'y semer son grain en arrachant
la plus vivace et la pire espèce des erreurs scienti-
fiques, celles des érudits.
Nous n'avons qu'une observation à lui faire sous
le rapport des recherches historiciues et de le'nsemble
des faits qu'il a réunis , c'est do n'avoir rien dit du
manque d- sincérilc cl defuij dont Mézcrai prétend que
Françoise' se rendit coupable envers les Ilaliensen
signant à leur insu le traité de Cambrai. Rien que
M. Ucy fasse observer qu'il n'a voulu traiter que
de ce qui concerne l'inexécution du traité de Madrid,
il eût été à souhaiter qu'il ne négligeât pas celle at-
teinte portée à la loyauté de son héros. Du reste,
l'Histoire de la Captivité se recommandera à plus
d'un tilix'. Les documens qui ont servi à la compo-
ser sont cités à chaque page, et témoignent du labo-
rieux travail do l'auteur et du soin qu'il a mis à
s'(Miloiirer de tout ce qui pouvait l'éclairer. H a
même poussé le scrupule jusqu'à indiquer les pièces
lu tâcho que soûlait imposée M. I^ey, celle du dia> | dont il n'a pu prcnçlro commuaicaMçç $ l^iii^ il est
238
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
•vrai que le nombre et l'importauce de celles qu'il
a consultées Paulorise à faire cet aveu sans qu'il ait
à redouter de le voir tourner contre lui. Au mérite
historique, son ouvrage joint celui d'un style coulant,
facile et d'une grande clarté. La lecture en sera
également instruclive et intéressante, soit qu'on se
réunisse aux accusateurs de François I", soit qu'on
le juge sur la foi de sa devise : tout est perdu fors
rhonneur !
MES DERNIÈRES ILLUSIONS , PAR M. VOLNY
L'HOTELIER (1).
On l'a dit bien des fois , l'élégie est la seule poé-
sie de notre époque d'individualisme. Avec la foi et
les croyances, la poésie abandonne la société, et se
concentre dans la solitmde du cœur humain ; mais
du moins il est encore de belles âmes qui peuvent
lui offrir un asile digne d'elle : ce sont celles qui
souffrent le plus de leur isolement, dernières fleurs
restées sur un sol engourdi , roses d'élé conservant
leur fraîcheur et leurs parfums sous un soleil qui
brûle et dévore la verdure des champs.
Parfois aussi cette poésie individuelle qu'on ap-
pelle intime, voix solitaire qui s'exhalait naguère
en espérances ou en regrets , devient l'écho d'un
cœur blessé qui retombe sur lui-même avec d'inex-
primables souffrances ; c'est alors le cri de la dou-
leur qui s'exhale en sons lugubres, un chant de deuil
qui se revêt d'images funèbres et acquiert une teinte
plus sombre d'énergie. Le poète, d'abord isolé, est
aujourd'hui dans l'abandon ; et ce n'est plus l'amour
ou la douce mélancolie qui l'inspire : c'est alors la
tristesse ou le désespoir. Et cherchant une nature
qui réponde à la sienne, il aime les ténèbres, il s'as-
sied prés des tombeaux, il évoque la mort; et il
faut qu'elle vienne, qu'elle lui parle 5 car la mort
est déjà dans son coeur, elle y a tué les dernières
illusions , elle y a fait un vide que rien ne saurait
combler : vide affreux dont rien n'égalerait l'hor-
reur, si le sentiment religieux, dernier asile des
naufragés , ne venait y recueillir tout ce qu'il y avait
de pur et de beau dans les sentimens humains , et
réparer dans les consolations de la foi la perte d'une
espérance légitime à jamais • vanouie. Grâce donc à
sa muse chrétienne, Tàme du poète ne s'emplit pas
seulement dameriume. Le vase d'absinthe ren-
ferme aussi des gouttes de miel , car M. Volny nous
l'apprend : « La douleur est encore de l'amour. »
Voilà toute l'histoire de son Ame et de son livre.
11 résume sa vie morale dans ses vers; et ses pièces
de poésie , détachées les unes des autres par la for-
me, mais unies par le fond , embrassent toute son
existcice, partagée d'abord entre la joie cl l'espé-
rance, mais bientôt après en proie à la crainte et à
la douleur, cl vouée au deuil sans retour. Nous
n'essaierons pas l'analyse d'une ouvrede sentiment;
il suffit d'en moulrer la conclusion morale qui en
(I) Paris, Engène RenducI, ruo Ues Grunds-Au-
easiiDS , D" 22.
fait l'intérêt et le prix. C'est une pensée qui, sous
les images assombries de la tristesse, se présente
constamment la même pour inspirer à quiconque a
le coeur haut placé, une conviction profonde de la
vanité des choses de la terre ; et cette mélancolie des
âmes fortes, qui se résout ici-bas dans l'espérance
d'une vie meilleure.
Tel est le caractère général d'un ouvrage qui rap-
pelle les Nuits (VYoung , et dont les vers suivans
donneront une idée.
Je veux un tombeau pour demeure ;
Pour couche je veux un cercueil,
Je veux que tout me dise : pleure!
Pour que jour et nuit à toute heure ,
Mon existence soit en deuil!
Je veux me retirer du monde,
Désenchanté par le malheur;
Et dans ma retraite profonde ,
J'apaiserai l'autan qui gronde
Dans les noirs replis de mon cœur!
Enseveli dans mon suaire.
Mort pour tous , vivant pour moi seul ,
Je préparerai l'ossuaire
Où la servante mortuaire
Me roulera dans le linceul !
Car je veux que chaque journée ,
Consumée en mon noir séjour,
Me compte au moins pour une année.
Dans le livre où la destinée
Inscrit nos maux de chaque jour!
J'ai trop vécu... j'aurais dû suivre
Ma mère au fond de son tombeau!
La mort de la fange délivre
L'âme du juste qui doit vivre
Toujours dans un monde plus beau!
HISTOIRE ROMAINE , PAR EDOUARD DU-
MONT (I).
Jusqu'à présent on n'a guère étudié l'Histoire ro-
maine que pour la décomposer. D'un côté une foule
d'écrivains ont raconté la suite des événemens avec
plus ou moins de détails, quelques uns ont essayé
seulement de donner une idée des lois et du gouver-
nement de Rome ; d'un autre côté ses antiquités , sa
constitution et ses mœurs ont exercé les investiga-
tions d'une foule d'érudits. Enfin le droit romain
est depuis long-temps en Europe l'objet d'un ensci-
(1) Deuxième édition, \" volume, in-lt", chez
Ghurnerot, quai des Augustins, u" 35. Cet ouvrage
doit être mis en vente au 2 octubre prochain. — Une
édition in-l'i du même ouvrage , se public en vo-
lume et en parties séparées de six feuilles, sous le
nom de Cahiers. Il ne reste plus à publier (jne les
deux dernières livraisons ou cahiers, pour achever
l'ouvrage entier, qui formera trois volumes Cl no
s'urrâlerei qu'à la mort de Tbéodosc.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
239
gnement spécial et séparé; les races modernes ont
en quelque sorte continué le niorceilement du grand
empire. Après en avoir partagé le territoire et les
dépouilles , ils en ont encore brisé, dispersé les
souvenirs , sans songer à y rechercher la pensée
qui fit la vie du monde romain, ni les leçons que
la Providence y avait gardées pour nous. A peine ,
ce semble, a-t-on soupçonné quelle instruction nous
en devions tirer, et de quelle importance il était
pour nous de connaître au vrai le dernier et le plus
remarquable des vieux peuples.
« Les Romains, en effet, eurent comme les Juifs,
« un caractère extraordinaire, une destinée privilé-
(c giée. Aux Juifs Funité de doctriHe, aux Romains
« l'unité de puissance qui devait servir à distribuer
« la doctrine parmi les nations. Rome ferma Tanti-
« quité et ouvrit les âges modernes , détruisit le
« temple de Salomon, le temple unique, mais pour
« fonder au Vatican le temple universel. En même
a temps, par ilîi singulier contraste, elle nous lé-
« guail sa science , le droit , avec son régime impé-
« rial et sa littérature , comme pour prolonger après
« soi une influence païenne à travers le Christia-
« nisme. Nous vivons en effet aujourd'hui encore
« sous celte influence ; la législation , la politique
« et la littérature ont un fonds romain. Depuis un
<( demi-siècle , un inquiet instinct nous pousse à
« nous en détacher, et nous y sommes restés comme
« dans un cercle infranchissable. Un moment tout
« parut changé , et nous n'avions fuit que changer
« d'imitation. Si l'un de ces antiques harangueurs
« avait repris la vie au milieu de nous, en lisant
<c sur nos murs les noms de Brulus ei de Mutins
« Scévola, il eût cru d'abord rentrer dans sa patrie
« après une longue absence, et eût redemandé le
« chemin du Forum. Puis vinrent des consuls , des
« tribuns, un empereur, nous étions plus romains
« que jamais. Il y a donc un double intérêt à élu-
« dier Rome pour savoir enfin ce que nous en pou-
« vous retirer, ce que nous en devons laisser. Le
(( Christianisme, plus étudié aussi, nous l'apprendra
« en terminant celte histoire , et en élevant sur ses
« débris une civilisation plus huule et plus égale ,
« qui renverse les exclusions d'une étroite nationa-
(c lité et embrasse tout le genre humain. »
J'ai donc lâché de rattacher et de réunir des par-
ties disjointes, pour en faire un ensemble exact et
remettre en action, s'il est possible, la nation ro-
maine et sa civilisation. En un mot, la période ro-
maine est certainement la dernière époque de la
préparation érangriique ; cette vue , jusqu'à présent
négligée, devait diriger mon travail; c'est la seule
chose que je voulais dire en annonçant moi-même
mon livre.
E. B.
PUILOSOPHIE DE LA TRADITION, PAR J.-F.
MOLITOR; TRADUIT DE L'ALLEMAND PAR
M. QURIS (1).
Cette sainte et primitive tradition , dont il s'est
conservé des vestiges chez tous les peuples de la
terre , est devenue principalement la propriété de ce
peuple élu de Dieu , par qui le Saint devait être
conservé dans l'humanité , et dans lequel toutes ht
nations de la terre devaient un jour être bénies
(Genèse, 26, -i). Quoique cette tradition trouve en
grande partie son accomplissement à l'apparition d«
Jésus-Christ sur la terre , l'étude de son esprit dam
les sources antiques ne laisse pas d'offrir le plus
vif intérêt, au chrétien surtout, qu'on peut compa-
rer au rameau sauvage greffé sur le vieux tronc
du judaïsme. Eveiller de nouveau l'attention sur
cet important sujet , négligé depuis long-temps, tel
est le but de cet ouvrage. Nous avouons bien qu'il
est possible que cette tradition peu à peu mal com-
prise, ait été défigurée ensuite par des contes et
des superstitions, raison pour laquelle il faut une
critique éclairée , capable de discerner ce qui est
vrai et authentique de ce qui a été falsifié et ajouté.
Mais d'un autre côtéj il peut se faire que cette cor-
ruption ne soit qu'apparente , attendu que , pour
émettre un jugement sur un sujet dont on a parlé
si superficiellement et si différemment, il faut une
âme qui joigne la prudence à la simplicité.
Mieux que tout autre, J. F. Molilor, l'un des
hommes les plus vénérables et les plus savans dont
s'honore l'Allemagne, pouvait traiter une matière
qui a été l'objet des études de toute sa vie. Il a
trouvé dans M. Xavier Quris , aujourd'hui profes-
seur de philosophie dans un des collèges de France,
un interprète intelligent et fidèle , comme le té-
moigne la lettre suivante qui se trouve en tète de
l'ouvrage traduit, et qui a été adressée par l'auteur
au traducteur.
Francfort sur Mein , 20 aoiit 1834.
« Mon cher ami ,
« Je vous autorise avec un plaisir infini à faire
dans la traduction de la Philosophie de ta Tradi-
tion, les changemcns pour lesquels vous avez bien
voulu demander mon assentiment; sans altérer en
rien les idées de l'ouvrage, ils pourront eu faciliter
l'intelligence aux lecteurs français.
« Je profite de cette occasion , mon cher ami, pour
vous redire combien je m'estime heureux de vous
avoir pour interprète près de vos compatriotes.
Votre long séjour dans les universités de l'Allema-
gne, vos relations suivies avec leurs professeurs,
sont des titres à la confiance du public auquel vous
vous adressez. Quant à moi personnellement , je
me plais à rendre témoignage au talent dont vous
avez fait preuve dans votre traduction. Veuillez
même recevoir mes remercîmens pour les notes que
(I) 1 vol. in-ao ; prix 4 fr, Paris, chez Debécourt,
roeac8Saint8-fùes,(»s>.
240
■7ÛUS avez jointes à l'ouvrage ; elles séviront à ex-
pliquer mes pensées dont vous avez été si souvent
le confident.
« Recevez, mon cher ami, l'assurance de mon
estime, etc. »
Nous croyons rendre service aux lecteurs de rZ7-
nîversité Catholique , en leur signalant la Philoso-
phie de la Tradition. L'article dans lequel un de
nos collaborateurs a parlé du rôle que jouaient le»
prophètes en Israël , et la leçon de M. Th. Foisset
relative au droit judaïque , suffisent pour leur faire
apprécier l'immense intérêt des questions traitées
dans l'ouvrage de Molitor.
COURS COMPLETS D'ECRITURE SAINTE ET DE
THÉOLOGIE.
Nous sommes en retard avec cette importante pu-
blication (voir le n° 18 , tom. m , p. 470) , dont les
éditeurs pressent les livraisons avec une bien hono-
rable activité. En effet, depuis que nous avons an-
noncé le l'f volume, le 2' et le ô" ont paru, et le â<^
est sous presse. — Nous n'avons pas à entrer ici dans
l'examen des ouvrages qui composent ces Cours
complété; ce sont des livres déjà jugés et approuvés.
D'ailleurs , nous pourrons revenir un jour sur leur
examen. Aujourd'hui il nous suffira de faire la no-
menclature des auteurs et des ouvrages qui entrent
dans chaque volume. Les voici d'après l'ordre de
leur insertion :
Le l*' volume de Théologie contient des Prolé-
gomènes où se trouve un chapitre fort intéressant sur
là Certitude Théologique ; après les Prolégomènes,
viennent les Lieux Théclogiques de Melchior Canus;
VAverlissement de S. Vincent de Lérins; les Pre-
tcriptions de TertuUien ; les Controverses des frères
de Walenburk ; la Profession de Foi par les mêmes ;
la Itégle de Foi de Vexon et les IS'otes Théologiquss
de Montaigne.
Dans le 2» volume ù'Êcriture Sainte , on lit VÀ-
nalogie de l'Ancien et du Nouveau-Testament par
Bécan ; le Parallèle entre l'Ancien et le Nouveau-
Testament, pa» Huet, évêque d'Avranches ; le Livre
de C J. révélé dans les Saintes-Écritures , par
Acosta ; le Tableau des versets cités de V Ancien-Tes-
tament dans le Nouveau, par C. J. et les Apôtres;
VAccord lUblique de Frassen et V Archéologie Sa-
crée d'Yahû, revue par Ackermann.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
Dans le i." volume dont nous avons parlé, il y a
deux mois, sans en dire le contenu, se trouvent le»
Préambules de Bonfrère sur toute VEcrilure Sainte,
les Versions et Editions des Livres Saints, par Wal-
ton ; les Ouvrages inédits de Renaudol sur les Ver-
sions Orientales de la sainte Bible , les Versions en
usage dans l'Orient, VAntiquilé et V Authenticité des
Livres saints ; la Vulgate de Mariana ; les Lettres
Critiques et le Prologue Apologétique de S. Jérôme ;
la Manière Wexposer V Ecriture-Sainte , de Basile
Ponce , et la Théologie de V Ecriture-Sainte , par
Marceil.
Chaque Cours formera 20 vol. in-îo à 2 colonnes.
La traduction française se trouve en regard du texte
latin de la Vulgate , dans le Cours d''Ecrilure
Sainte, Les 2 Cours marchent de front; il paraît
un vol. tous les 20 jours. Nulle souscription n'oblige
qu'autant que l'ouvrage se terminera.
On souscrit aux 2 Cours à la fois, ou à chacun
d'eux en particulier. Dans le premier cas, le prix du
vol. est de iî fr. ; dans le deuxième , il est de C fr.
On reçoit les volumes franco au chef-lieu d'arron-
dissement que l'on a désigné , et l'on ne verse les
fonds que chez soi et sans aucun frais de traite.
Nous pouvons ajouter à ces détails, que l'ouvrage
est imprimé sur beau papier, et en caractères neufs.
On ne peui que convenir que c'est une belle publi-
cation , et ce qui aussi est quelque chose pour les
souscripteurs , c'est que les prix en sont très modi-
ques et au dessous des prix ordinaires de ces sortes
d'ouvrages.
Outre les Cours d'Ecriture Sainte et de Théolo-
gie , les éditeurs se proposent de publier encore la
Somme de S. Thomas, le Bullaire Romain, V His-
toire du Concile de Trente , par Pallavicin ; les Dé-
monstrations Evangéliques d'Eusèbe , d'IIuet , de
Léland et de Duvoisin ; la Perpétuité de la Foi, de
Nicole, Arnaud et Renaudot, et les OEuvres très
complètes de sainte Thérèse.
Ce sont là d'utiles et importantes publications ;
elles contrastent surtout avec la stérilité de la plu-
part des productions de la presse de notre époque.
Nous en félicitons les hommes qui sont à la lète de
ces travaux , et nous les recommandons d'une ma-
nière toute particulière aux amis do la science
et de la religion.
On souscrit , rue des Maçons-Sorbonne , n" 7 , à
Paris. Voir nos nos d'octobre et de juin derniers.
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
ê><Un(c$ ^dx^Un$c$ n MUo$op^i<\xm.
COURS D'INTRODUCTION A L'ETUDE
DES VÉRITÉS CHRÉTIENNES.
DIXIÈME LEÇON (I),
Que Jésus-Christ ait été le fondateur
d'une société spirituelle, destinée par lui
à embrasser toas les temps et tous les
lieux , c'est une vérité qui n'a jamais ren-
contré qu'un très petit nombre de con-
tradicteurs. Les esprils excentriques,
auxquels il est arrivé d'argumenter en
laveur du paradoxe contraire, sont, par-
mi les chrétiens , ce que sont, dans le
genre humain, ces philosophes bizarres
qui se sont plu à soutenir que Dieu n'a
pas formé l'homme pour l'état social.
L'état sauvage n'est pas plus opposé h la
constitution de l'homme , que l'isole-
ment religieux ne serait contraire à l'es-
sence et au but du Christianisme, qui
tend à réunir, dans une foi commune et
une commune charité , tout ce que le pé-
ché a désuni. L'impossibilité de conce-
voir le Christianisme autrement que sous
la notion de la société la plus parfaite a
frappé les incrédules eux-mêmes : Kant
s'est élevé, sur ce sujet, à des concep-
tions d'autant plus remarquables, qu'el-
les ont triomphé dans son esprit de ses
théories déistes, qui devaient naturelle-
ment le conduire à l'individualisme reli-
gieux.
Les écrivains protestans ont souvent
reproché aux docteurs catholiques d'as-
(1) Voir la dernière leçon dans le n'^ 12 , t. li ,
p. 406.
TOME. IV.— M» 22. 1837.
similer la société religieuse à la sociétd
politique, et de se laisser égarer à cet
égard par de trompeuses analogies. Que
quelques écrivains catholiques aient ou-
tré cette comparaison, cela est foit pos-
sible; mais il faut bien convenir aussi
qu'elle repose sur un fond d'incontesta-
ble vérité. Puisque le langage universel
applique à l'une et à l'autre Institution
le substantif commun de société, il faut
bien que l'une renferme des principes
constitutifs analogues ou même identi-
ques à ceux qu'on retrouve dans l'autre j
de même qu'il faut bien que ces analo-
gies radicales se présentent dans l'une et
dans l'autre sous des modifications diffé-
rentes, puisque le langage donne à ces
deux sociétés des attributs différens. .Si
dans la comparaison que l'on institue
entre elles, on part de ce qui est propre
à chacune, de ce qui la caractérise spé-
cialement, on ne peut arriver par \h qu'à
des rapprochemens forcés et sopli ti-
ques j mais on reste dans le vrai tant
qu'on ne fait , pour ainsi dire , que pres-
ser ce mot commun de société, pour en
faire sortir tout ce qu'il renferme. Dc?ix
fleuves ont leur source dans un même
lac; à partir de leur point de séparation,
leurs rives se diversifient, leur eau s'em-
preint de qualités différentes aussi : cela
m'empêchera-t-il d'affirmer qu'on doit
retrouver dans tous deux ce qui dérive
de leur source copamune?
10
242 INTRODUCTION A L'ÉTUDE
Or, il est de l'essence de toute société
complète que le pouvoir qui la régit ait
un moyen régulier de prendre connais-
sance des désordres qui la troublent.
Quelque idée qu'on se fasse du pouvoir,
toujours est-il qu'il constitue l'unité de
touie institution; il est comme le moi
central de la société , qui doit être averti
de tout ce qui se passe de vicieux en elle;
de même que , dans l'individu , le 7noi
doit être informé de toutes les lésions
qui affectent les diverses parties de l'or-
ganisme, pour qu'il puisse y remédier.
Ces principes généraux s'appliquent à la
société en général, sans distinction de
société religieuse et de société politique.
Mais dès qu'on en vient à l'application ,
les moyens d'exécution varient nécessai-
rement suivant la nature propre de ces
deux sociétés.
On ne conçoit que deux moyens : la ré-
vélation forcée et la révélation volon-
taire; en d'autres termes, la déposition
des témoins, ou l'aveu spontané du cou-
pable.
Le premier de ces moyens suffit aux
besoins de la société politique, parce que
les crimes, que sa législation doit punir,
sont en général des actes extérieurs, vi-
sibles de leur nature, qui d'ordinaire
peuvent être constatés , directement ou
indirectement, par des témoignages in-
dépendans de Taveu du coupable. Mais
la législation de la société spirituelle em-
brasse nécessairement autre chose que le
visible ; elle pénètre dans l'intérieur de
riiomme, et saisit le désordre dans sa
source même. Les crimes de la pensée,
générateurs de tous les autres crimes,
échappent au témoignage, et ne se révè-
lent que par l'aveu. Sans lui, la société
spirituelle serait donc aussi impuissante
dans la sphère d'action qui lui est pro-
pre, que la société politique le serait
dans la sienne, si elle ne pouvait procé-
der par voie d'enquête et de témoignage.
Mais il y a une autre raison plus pro-
fonde. Les biens que l'on possède dans la
société spirituelle se communiquent sans
se diviser : voilà leur caractère propre,
parce que c'est le caractère même de
l'infini. Tous les hommes peuvent parti-
ciper à la vérité, à l'amour qui procède
d'elle, à la régénération que la vérité
unie à l'amour produit dans l'Ame ; tous
DES VÉRITÉS CHRÉTIENNES,
peuvent se les approprier, sans que la
possession de ces biens par l'un nuise à
leur possession par d'autres. Les biens
temporels, qui, comme temporels, ont
leur racine dans le fini, ne se communi-
quent au contraire qu'en se divisant;
chaque partie de ces biens, possédée par
un individu, est soustraite à tous les au-
tres. La société spirituelle correspond
par conséquent d'une manière directe à
ce qui constitue l'unité humaine; elle
embrasse les hommes guà unum sujit.ha.
société temporelle correspond spéciale-
ment à l'individualité humaine : quà
plures siuit. L'une communique à chacun
ce qui est à tous ; l'autre maintient contre
les convoitises de tous ce qui est propre
à chacun. L'une implique une commu-
nion à d'indivisibles biens; l'autre, une
lutte de droits exclusifs. Lorsqu'un de
ces droits a été lésé, il tend naturelle-
ment à se défendre; il en appelle au
pouvoir social , il provoque les témoi-
gnages qui doivent constater la violation
dont il se plaint , il exige la punition du
crime et la réparation de ses suites. L'in-
dividu , blessé dans son droit, ou le pou-
voir social qui vient à son secours, est
donc essentiellement accusateur, et si
l'accusation et la punition qu'elle solli-
cite , a pour effet de perpétuer, d'aug-
menter même entre les individus les cau-
ses de désunion et de haine, ces incon-
véniens, moins grands que ceux qu'en-
traînerait l'ignorance légale du crime et
son impunité, ne sont d'ailleurs que des
accidens de la lutte inhérente à toute
société fondée sur une division de droits
individuels et opposés; lutte qui a son
principe dans la prédominance instinc-
tive de Tégoïsme sur les penchans so-
ciaux. Mais, dans la société spirituelle,
fondée sur la participation commune à
des biens indivisibles, un autre ordre
doit se produire. Un crime a été commis ;
qu't^st-ce qu'il y a de principal dans ce
crime , aux yeux de la société spirituelle?
Ce qu'il y a de principal, c'est qu'une
créature inielligente et libre s't^st volon-
tairement privée , par la désobéissance à
Dieu, du bien éternel et comni'in de tou-
tes les âmes. Lor-; même que le crime en-
traîne une vicdation des droits d'aulrui,
la société spii-itiielle ne considère que se-
condairement l'injuslicc* matérielle, quoi-
PAR M. L'ABBÉ GERBET.
243
qu'elle en exige strictement la répara-
tion. Ce n'est pas sur le délit contre les
intérêts de la cité du temps, c'est sur le
péché qui sépare de la cité éternelle,
c'est sur la perte de la grâce divine que se
portent directement sa vigilance mater-
nelle et ses soins régénérateurs. Si, pour
découvrir le péché , elle employait ,
comme moyen généralement obligatoire,
l'enquête et l'accusation, elle irait contre
son but. Il y a des cas sans doute où elle
peut et doit procéder ainsi, lorsque les
avertissemens secrets ont été insuffisans,
et que le désordre est de telle nature ,
qu'il provoque une répression publique.
La justice devient alors Tindispensable
suppléant de la charité. Mais comme
moyen ordinaire et universel, cette mar-
che ne serait pas en harmonie avec le ca-
ractère et l'essence de la société d'a-
mour* car elle transformerait journelle-
ment chacun de ses membres en dénon-
ciateur de ses frères. La lutte qui existe
au sein de la société temporelle, fondée
sur la division des intérêts exclusifs, se-
rait organisée au sein de la société qui
consiste dans une participation à des
biens qui se communiquent sans se divi-
ser, et la douce charité descendrait du
trône qu'elle occupe dans l'Eglise, pour
y laisser monter à sa place , avec tout un
cortège d'accusations et de rigueurs, la
reine implacable des sociétés du temps,
l'altière et sombre justice.
Mais si l'aveu volontaire est seul ap-
proprié au caractère de la société spiri-
tuelle, il n'est aussi possible que dans
son sein comme moyen général de la
connaissance des crimes; car il n'est pra-
ticable qu'à deux conditions, qui ne peu-
vent se rencontrer qu'en elle. Le coupa-
ble repentant doit être assuré d'avance
du secret qui couvre la faute et de la
grâce qui l'absout. Ce serait trop exiger
de la nature humaine, ce serait décou-
rager par une perspective trop effrayante
la faiblesse du pécheur qui commence à
se retourner vers Dieu , que d'attacher à
l'aveu de ses secrètes misères une écla-
tante honte. Dans la société temporelle,
cette publicité serait à peu près insépa-
rable de l'aveu volontaire; car les châti-
mens que sa justice décerne révéleraient
d'une manière plus ou moins précise les
fautes que le coupable aurait avouées ;
ou , si elle s'abstenait de punir, en con-
sidération de cet aveu volontaire , celui-
ci deviendrait, au gré de tous les crimi-
nels, un moyen d'éluder toutes les pei-
nes dont la législation humaine doit être
armée. Le secret n'est donc possible que
dans la société spirituelle, qui n'est pas
obligée, comme le pouvoir temporel,
d'infliger au crime des châtimens qui le
divulguent. En second lieu, pour que
cette révélation spontanée soit générale-
ment praticable , il faut que le coupable
soit sûr de rencontrer, pour prix de son
repentir, la grâce au lieu de la condam-
nation. Or, la justice temporelle ne peut
échapper au rigoureux devoir de punir
le crime connu; les regrets exprimés par
le coupable peuvent tempérer le châti-
ment , mais ils ne sauraient détourner la
condamnation , parce que les peines pro-
noncées par la justice humaine ont pour
objet direct et premier, non la guérison
morale de l'individu coupable , mais la
protection de la masse des gens de bien ,
au moyen de l'effroi inspiré aux mé-
chans. Les peines spirituelles sont au
contraire essentiellement médicinales,
c'est le nom que la théologie leur donne;
leur but principal et immédiat, nous
l'avons déjà dit, est la régénération du
pécheur. Elles sont, non le coup que
frappe une sentence de condamnation,
mais le remède qui prépare ou accompa-
gne une sentence de grâce. Quand le re-
pentir s'accuse , l'absolution est , si l'on
peut ainsi parler, aussi inévitable , de-
vant ce tribunal de miséricorde, que
la condamnation l'est dans les tribunaux
humains : admirable justice, aux pieds
de laquelle le coupable, en disant à son
juge : J'ai péché, le force, par ce mot
tout puissant, de répondre au nom de
Dieu : Allez en paix.
Nous venons de voir, en partant de la
notion générale de société, que, dans
toute société complète, il doit exister,
pour le pouvoir qui la régit, un moyen
de connaître les désordres qui la trou-
blent , et nous avons vu , en second lieu ,
en parlant de la notion propre de la so-
ciété spirituelle, que ce moyen général
pour elle ne peut être que le précepte de
l'aveu volontaire. Continuons de scruter
ces idées; nous en verrons sortir les ca-
ractères principaux d'uue des plus sa-*
244 INTRODTJCTION A L'ÉTUDE
lutaires institutions du Christianisme.
Le pouvoir de la société spirituelle ne
peut, au moyen de l'aveu volontaire,
prendre connaissance des maladies spi-
rituelles de ses membres que de trois
nianières :
Ou le chef de la société spirituelle se-
rait le dépositaire unique et universel de
toutes les consciences, supposition qui
renferme évidemment une impossibilité
physique, et de plus des impossibilités
morales 5 car un semblable réf^ime ne
pourrait être suivi que par l'intermé-
diaire d'une correspondance qui aurait,
entre autres graves inconvéniens, celui
d'exposer à d'inévitables dangers le se-
cret si nécessaire à la confession ;
Ou bien chaque individu serait obligé
de faire sa confession à un certain nom-
bre de membres subordonnés de la hié-
rarchie spirituelle, réunis en tribunal.
Celte obligation ne présenterait aucun
avantage assez notable pour compenser
les difficultés de plusieurs sortes dont
elle compliquerait l'usage de la confes-
sion ;
Ou enfin l'aveu sera confié à un seul
membre de la hiérarchie. Cette pratique
est la seule qui concilie la facilité de la
confession avec son caractère essentiel,
qui est d'être un aveu fait au pouvoir de
la société spirituelle. Physiquement, il
ji'est fait qu'à un individu^ mais morale-
ment , il est fait en lui à l'autorité de l'E-
glise, une dans son essence. C'est cette
autorité qui a conféré au prêtre sa mis-
sion, après l'avoir éprouvé; c'est elle
qui règle, par ses instructions et ses lois,
l'exercice de sa juridiction; c'est elle qui
parle, avertit, absout par lui. Chaque
confesseur n'est qu'un organe spécial de
l'esprit de vie qui gouverne et meut le
grand corps de l'Eglise.
Mais tous les confesseurs doiventils
participer également à ce pouvoir? Si
tous peuvent absoudre indistinctement
tous les crimes quels qu'ils soient , cetl(;
facilité illimitée de l'absolution pour les
prévarications même les plus énormes
n'aura-t-elle pas pour effet d'affaiblir
l'horreur qu'elles doivent inspirer? Si au
contraire la plupart d'entre eux ne peu-
vent avoir à cet égard qu'un pouvoir li-
mité, ces restrictions ne seront-elles pas
ilécourageaplcs pour ceux des pécheurs
DES VÉRITÉS CHRÉTIENNES,
qui ont le plus besoin de rencontrer une
pleine miséricorde? Ces vérités deman-
dent à être tempérées l'une par l'autre.
Oui, ces restrictions sont utiles comme
avertissement donné aux grands crimes ;
mais elles doivent céder facilement à la
prière des grands repentirs ; elles doivent
tomber sans délai si la dernière heure,
menaçant de près un monstre qui peut
encore se transformer en saint, ordonne
à la miséricorde effrayée d'être plus
prompte que la mort.
Ces observations , qu'il serait aisé d'é-
tendre, suffisent, je crois, pour rendre
évidente cette vérité : qu'en mettant à
part les paroles de l'Ecriture et la voix
de la tradition, en oubliant pour un mo-
ment tout ce qui prouve, en point de
fait, l'origine divine de cette institution,
pour ne considérer théoriquement que
sa liaison avec les principes essentiels de
la société spirituelle complète , la con-
fession est la seule instructioji criminelle
qui soit à la fois nécessaire et possible
dans le sein de cette société. Telle est,
ce me semble, la principale raison pour
laquelle le protestantisme, à son origine,
essaya de la retenir, quoiqu'elle fût un
des textes favoris de ses plus violentes
déclamations. Les paroles de Jésus-Christ
sur le pouvoir de remettre les péchés,
qu'il accordait à son Eglise , n'eussent
pas embarrassé les premiers réforma-
teurs. Ce passage , quoique très clair, est
toutefois moins formel que celui sur
l'Eucharistie , qu'on tortura cependant
de tant de manières pour échapper au
sens catholique. Mais on sentait que re-
trancher tout-à fait la confession , c'était
frapper l'Eglise de paralysie dans une de
ses principales fonctions, c'était suppri-
mer le plus puissant cautère par lequel
elle purifie ses membres des humeurs vi-
cieuses qui corrompent en eux la vie di-
vine. De là , les déclarations de Luther
et de Calvin , sur l'utilité et la sainteté de
la confession. Dans la bouche de ces
deux grands destructeurs des supersti-
tions romaines, un pareil aveu était lui-
même une confession d'autant plus édi-
fiante, qu'elle était publique. Le symbole
protestant d'Augsbourg, après avoir re-
connu « qu'il ne faut pas laisser tomber
« l'absolution particulière, » eut bonne
envie d'insinuer qu'on doit bien se gar-
PAR M. L'ABBÉ GERBET.
245
der de la confondre avec la confession
papiste. Mais il eut recours à un singulier
expédient, pour se tirer d'embarras. Il
s'empressa d'ajouter « qu'il n'est pas né-
«c cessaire d'énumérer tous les délits et
« tous les péchés, attendu que cela est
« impossible. » En Térité , voilà une ex-
cellente découverte de la réforme du
seizième siècle, la confession n'est né-
cessaire qu'au degré où elle est possible !
Je soupçonne néanmoins que l'Eglise ca-
tholique s'en doutait déjà depuis assez
long-temps. La liturgie suédoise fut de
meilleure foi que les théologiens d'Augs-
bourg: elle déplora franchement la dé-
cadence de celte pratique salutaire, qui
tombait sous les coups de la liberté évan-
gélique. Mais j'aime encore mieux la naï-
Yeté de ces bons luthériens de Nurem-
berg et de Strasbourg , qui adressèrent
tout uniment une humble requête, les
premiers à l'empereur Charles-Quint,
les seconds à leur bourgmestre, pour
les prier de rétablir la confession par or-
donnance de police. Quant à la liturgie
anglicane, elle est curieuse sur ce point
comme sur tant d'autres : « Si le malade
* trouve que sa conscience est chargée
« de quelque chose de grande impor-
« tance, il sera exhorté à faire une con-
« fession particulière de ses péchés,
K après laquelle le prêtre lui donnera
If l'absolution. » Mais de bonne foi, lors-
qu'un chrétien, sans être malade, trouve
que sa conscience est chargée d'un péché
grave, ce qui est sans doute une chose de
grande importance, pourquoi ne devrait-
il pas également se confesser? Quand
l'âme est malade, la bonne santé du
corps, ce me semble, ne fait rien à l'af-
faire. Que si vous voulez bien convenir
que l'on doit recourir à la confession,
quelque bien portant que l'on soit, lais-
sez-nous donc tranquilles, car nous ne
la recommandons qu'à ceux qui sont
bien portans ou malades, cela nous suf-
fit. Au surplus, si le clergé anglican eût
été fidèle à maintenir ce point de sa li-
turgie, ou pour mieux dire, s'il n'eût
pas été impuissant à faire passer dans la
pratique ce qu'il avait établi en théorie,
il eût épargné à son pays des scandales
dont ses journaux ont retenti. Il n'y a
pas long-temps encore, une malheureuse
femme, près de mourir, se sentit pressée
par ses remords d'avouer à son mari
qu'elle lui avait été long-temps infidèle.
Au moment même où elle faisait cette
formidable confession, son médecin en-
tra,- c'était son complice, et elle l'avait
nommé. Une scène affreuse s'ensuivit
sous les yeux mêmes de la moribonde,
et peu de temps après quelque chose de
plus révoltant se passa, car la confession
de la pauvre femme figura légalement
dans un procès criminel. Je ne sais com-
ment tout cela fut envisagé par les juges
anglais ; mais je sais bien que si cette
infortunée eût été catholique, son /âge
spirituel l'eût sauvée des égaremensméme
de son repentir, et qu'il l'eût préservée
du triple malheur de déchirer, par sa
dernière parole en ce monde , l'âme de
son époux , de ternir l'honneur de ses
enfans, et d'épouvanter sa propre ago-
nie par le plus affligeant spectacle qui
puisse tourmenter une femme mourante.
Il arrive plus souvent qu'on ne le pense,
que le remords, long-temps comprimé,
forme , dans les profondeurs de certaines
âmes, comme une mine terrible qui me-
nace de bouleverser, en éclatant, des exis-
tences paisibles, et ce qui est plus triste
encoie , de briser des cœurs. Chez les ca-
tholiques, la confession est une issue se-
crète qui prévient l'explosion.
L'abbé Ph. Gerbet.
246
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE ,
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE.
HUITIÈME LEÇON (1).
Les plus redoutables monarques , les
princes qui s'arrogeaient autrefois le
titre fastueux de maîtres de l'Univers ,
n'ont jamais possédé qu'une faible par-
tie de notre globe ^ car la force même
des choses s'oppose à ce qu'un seul
homme , un seul peuple puisse assujétir
et gouverner l'espèce humaine tout en-
tière. Il y a des limites que ne sauraient
franchir ni l'activité du conquérant, ni
la vigilance de l'administrateur, et celle-
ci surtout, moins infatigable que celle-là,
rencontre, dans l'extension du territoire
soumis à ses soins, d'insurmontables dif-
ficultés. C'était afin de les éviter que la
plupart des anciens peuples avaient
adopté le système du tribut en hommes
et argent : tribut qui laissait aux vaincus
la jouissance de leurs anciennes lois, la
possession de leur nationalité, et les dé-
pouillait seulement de toute indépen-
dance politique. Rome , aux beaux jours
de sa gloire, choisissait, il est vrai, dans
son propre sein les magistrats suprêmes
des provinces qui lui obéissaient direc-
tement; mais sous la haute direction de
ses proconsuls et de ses préteurs, les pro-
vinces se régissaient elles-mêmes , et la
ville impériale n'administrait réellement
que les citoyens romains. Plus tard, elle
accorda le droit de cité à tous ses sujets,
et alors commença une nouvelle ère de
soins et de périls. Enlacés dans les
détails d'une centralisation qui dépassait
les bornes du possible, les empereurs ne
purent y suffire, et la souveraineté perdit
son unité, par cela même que l'empire
était devenu nn. Le chef de l'état fut
obligé de se donner des coadjuteursdans
l'exercice du pouvoir suprême, et le fa-
meux édit de Caracalla, après avoir pro-
duit les deux Augustes et les quatre Cé-
sars de Dioclétien, finit par amener, avec
(1) Voir la 7* jieçon âaoi le qo S0| p. Of.
la création de deux empires distincts, la
ruine de l'un et de l'autre.
Ainsi, les associations temporelles, du
moins quant à ce qui constitue leur exis-
tence administrative , ne peuvent dépas-
ser certaines limites, et par conséquent
le genre humain dut se fractionner, dès
le commencement, en peuplades indé-
pendantes. Chacune d'elles avait son or-
dre légal propre , et comme chacune
d'elles était entourée de nations dont les
intérêts étaient souvent en opposition
avec les siens, des guerres fréquentes
éclatèrent entre ces unités collectives
qu'animaient des passions parfaitement
semblables à celles qui agitent l'homme
individu. Il y eut un égoïsme national,
comme il y avait un égoïsme personnel,
et dans leurs rapports mutuels, les gou-
vernemens finirent par tomber dans cet
état de nature que l'homme , pris dans
son individualité, n'avait jamais connu.
La diversité des croyances religieuses, et
plus encore peut-être la nature de ces
croyances, contribuèrent puissamment à
la formation du patriotisme âpre, farou-
che et insociable qui caractérise toutes
les nations non chrétiennes.
En effet, si l'espèce humaine se partage
nécessairement, ainsi que nous venons de
le dire, en une multitude d'associations
temporelles; si l'ordre légal est multiple
de sa nature, il n'en est pas de même de
l'ordre légitime, et l'on conçoitsanspeine
la coexistence d'un nombre indéfini de
peuples qui ne formeront cependant
qu'une seule et même association spiri-
tuelle. Mais cette organisation sociale a
ses conditions et aucun culte théocrati-
que ne les remplit pleinement , puisque,
dans les cultes de cette espèce, il y a fu-
sion à un degré quelconque des deux
élémens sans le concours desquels toute
société humaine est incomplète ou im-
possible. En effet, l'unité religieuse pré-
suppose alors l'unité politique, et h me-
sure que la première disparaît, la seconde
s'évanouit; car le même sacerdoce ne
peut administrer et gouverner deux peu-
ples différens , sans se scinder lui-
même en deux sacerdoces rivaux, et
des divisions purement terrestres ne tar-
deront pas à dégénérer en dissidences
religieuses. Aussi, chercheriez-vous vai-
nement en dehors du catholicisme deux
nations chrétiennes , musulmanes ou
païennes qui aient rigoureusement la
même foi. Il y a toujours , dans leurs
dogmes des difft'rences plus ou moins
saillantes, mais qui le sont cependant
assez pour qu'elles ne puissent se glori-
fier de former les unes avec les autres
une seule et même association spirituelle.
La forme sociale la plus ordinaire est
donc celle que nous nommerons unitaire.
parce que. dans ce système de civilisa-
tion, l'ordre légitime et l'ordre légal ré-
gisssent les mêmes individus, en sorte
que l'association temporelle étend sa ju-
ridiction sur tout le territoire que cou-
vre l'association spirituelle. Il y a alors
un gouvernement par culie, une nation
par croyance , et lorsque la force des
armes enlève à un peuple unitaire une
de ses provinces , les habitans du pays
conquis, aussi long-temps qu'ils ne mo-
difient pas leurs croyances primitives ,
de manière à les adapter à la position
anormale où la défaite les a jetés , sou-
pirent après une réunion qui rendra le
calme à leurs consciences. De leur côté,
les vainqueurs hAtent , autant qu'ils le
peuvent , un changement si nécessaire à
leur sécurité , et ils y attachent d'autant
plus d'importance que le culte de leurs
nouveaux vassaux se prête moins à une
obéissance exclusivement légale, c'est-à-
dire tout-à-fail distincte de l'obéissance
religieuse. Au contraire, nous appelle-
rons catholique la forme sociale dans la-
quelle l'unité de l'association spirituelle
est conservée, bien qu'elle comprenne un
nombre indéterminé d'associations tem-
porelles , qui possèdent toutes dans cet
ordre une indépendance absolue. Ces
deux systèmes de civilisation seraient
évidemment les seuls concevables , si les
grandes familles humaines ou nations ne
se composaient d'individus dont les
croyances non seulement peuvent chan-
ger, mais ne changent pas encore tou-
tes à la fois, ni toutes de la même ma-
PAR M. DE COUX. 247
nière, si encore la conquête ne livrait
jamais à la merci du peuple qui professe
un culte , un autre peuple qui professe
un culte opposé. De ces diverses causes
résulte une troisième forme sociale à la-
quelle nous donnerons le nom de forme
de transaction.
Cette forme diffère fondamentalement
de la forme catholique en ce que, dans
celle ci , plusieurs ordres légaux dépen-
dent d un même ordre légitime, tandis
que, dans celle-là, des croyans qui appar-
tiennent à des associations spirituelles
différentes n'ont qu'un même ordre légal,
relèvent du même gouvernement. Ce sys-
tème, qui prévaut aujourd'hui dans le
monde chrétien , puisque toutes les na-
tions civilisées ont perdu l'antique unité
de leur foi, se présente sous deux aspects
principaux. Tantôt la société de trans-
action est établie par la force , à la suite
d'une guerre civile ou étrangère, et alors
les vainqueurs se reconnaissant à leurs
doctrines religieuses forment, pour ainsi
parler , une caste spirituelle et privilé-
giée, qui se perpétue ou s'étend par l'en-
seignement, et à laquelle sont soumis à
des degrés divers quelquefois en vérita-
bles ilotes, tous ceux qui n'acceptent pas
le culte gouvernemental. Tantôt, au con-
traire, il y a tolérance ou liberté reli-
gieuse, c'est-à dire un véritable contrat
en vertu duquel tous les membres de l'as-
sociation temporelle , bien qu'ils ne fas-
sent pas parlie des mêmes associations
spirituelles, jouissent des mômes droits
civils et politiques. D'une part , la Tur-
quie et l'Angleterre, jusqu'à son acted'é-
mancipalion, de l'autre , la France, du
moins à ne consulter que sa charte, nous
offrent des exemples frappans de ces deux
sortes de sociélésjde transaction.
Les réactions de l'ordre légitime sur
l'ordro légal, et de l'ordre légal sur l'or-
dre légitime, multipliées et compliquées
comme elles le sont par la diversité si
grande des cultes qui enchaînent la cré-
dulité, ou dominent la foi de l'espèce hu-
maine, aboutissent nécessairement à l'un
des trois grands systèmes que nous ve-
nons d'indiquer. De quelque manière que
les gouvernemens et les cultes se mêlent
et se combinent , il faut toujours qu'une
nation ait un culte, sa propriété exclu-
sive, en ce sens qu'aucune autre nation
2i8
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE
ne le professe, ou bien qu'elle professe
conjointement avec plusieurs autres peu-
ples, le même culte , ou qu'enfin elle se
compose d'individus professant des cul-
tes différens. Nous ne dirons pas que
nous n'admettons point Thypothèse
d'une société terrestre, sans autre vie
que son ordre légal, car nous avons déjà
démontré que la croyance en un intérêt
é'ernel est la condition première de la
sociabilité humaine, et nous nous pro-
posons, avant de terminer ce cours, de
montrer par quelle invincible fatalité le
peuple sur lequel l'incrédulité étend ses
ravages, se décompose graduellement, et
finit par s'éteindre dans les ténèbres du
doute et la corruption de la cupidité in-
dividuelle, pareil à la lampe épuisée
d'huile, qui tombe dans un égoût. Toute-
fois, nous citerons d'avance un grand
fait historique qui témoigne hautement
de la vitalité supérieure des associations
spirituelles. Depuis dix-huit siècles Juda
vit vagabond et persécuté ; il n'a plus de
patrie, plus de gouvernement civil, plus
d'existence politique , et cependant d'un
bout du monde à l'autre, les enfans de
Juda reconnaissent la fraternité qui les
unit, et le juif du Coromandel demeure
leconcitoyendu juif de Rlaroc. Plus puis-
s'.nte que l'unité nationale, plus puis-
sante que l'identité de langage et de des-
tinée, la communauté de croyances con-
stitue entre eux un lien indissoluble. Ce
lien n'a rien de terrestre , rien de légal,
et néanmoins il subsiste encore aujour-
d'hui, et l'association spirituelle des Is-
raélites survit à la société temporelle
qui régnait jadis à Jérusalem. Quel est
le peuple sans croyances religieuses, le
])euple réduit par la philosophie à ne
l'Iiis connaître d'autres législateurs que
SCS chefs, d'autre règle que la loi hu-
maine, et qui ait vécu , je ne dis pas le
même nombre de siècles , mais un seul
siècle, mais une seule année, mais un
jour? Ouvrez les annales du monde, et
>ous verrez qu'au milieu de la corrup-
tion générale, chez les races les plus dé-
f;iadées, lorsque les empires s'écroulent,
j)Our ainsi parler, d'euv-inèmes, l'incré-
dulité n'est point encore universelle ; et
ii la place des dix justes qui eussentsauvé
Sodome , vous trouverez encore des
crojans dont la foi, restée debout, est
comme une dernière protestation contre
les envahissemens d'une prochaine bar-
barie, un dernier obstacle à l'invasion de
cet état de nature qui , après tout , n'est
que celui de la brute.
Cependant les trois formes sociale»
entre lesquelles se partage la grande fa-
mille humaine ne sont pas également fa-
vorables au développement de la richesse
matérielle , et nous allons essayer de dé-
terminer Vutiliié terrestre de chacune
d'elles , afin de constater en ce monde
leur valeur relative, abstraction faite de
la vérité qui est en elles , de cette vérité
intrinsèque et immuable dont nous n'a-
vons pas à nous occuper ici. Toutefois
nous tomberions dans une dangereuse
erreur, si nous inférions de la puissan e
civilisatrice des doctrines religieuses les
plus erronées, que le vrai n'exerce au-
cune influence, môme indirecte, sur l'ac-
croisseme it de la fortune publique. En
effet, le progrès de l'industrie implique
celui des arts , et les arts ne peuvent se
perfectionner qu'à l'aide de la science.
Il suit de là que nécessairement le peu-
ple le plus instruit sera , ou du moins
finira par être, toutes choses égales d'ail-
leurs, le peuple le plus riche; car son
travail , mieux dirigé et assisté d'instru-
mens meilleurs , deviendra bien autre-
ment productif que celui des nations trop
ignorantes encore pour recourir aux mê-
mes procédés et user des mêmes moyens.
L'Europe chrétienne doit , en partie du
moins, son incontestable supériorité ma-
nufacturière et commerciale, au génie des
savans qui oitt transformé pour elle en
connaissances pratiques et ordinaires les
secrets surpris à la nature. Donnez à
l'Inde le génie qui a inventé les admira-
bles mécaniques qu'emploient nos fabri-
cans, et bientôt Manchester et Rouen ne
pourront plus soutenir la concurence des
ouvriers indous. Le développement de
l'intelligence, dans l'ordre de l'utile, est
donc un élément nécessaire de la prospé-
rité générale. Or, l'intelligence , dans sa
marche ascendante, se règle toujours sur
la somme des vérités contenues dans les
croyances religieuses. Elle ne peut aller
au delà, et voici pourquoi.
Tout culte a son astronomie et sa phy-
sique, car à un degré quelconque , il est
tenu d'expliquer aux croyans la création
PAR M. DE COUX.
249
du ciel et de la terre. Cette nécessité , à
laquelle n'ont pu échapper aucun des
imposteurs qui se sont prévalus du nom
de la Divinité pour fonder une nouvelle
association spirituelle, les a invariable-
ment jetés dans une voie funeste au pro-
grès permanent des sciences humaines.
Comme ils savaient tout au plus ce que
savaient les hommes les plus instruits de
leur temps ou de leur pays, ils ont tou-
jours implanté dans leurs dogmes, investi
de la sanction divine, les erreurs qui
avaient cours au moment où ils for-
mulaient leurs prétendues révélations.
De cette manière , les notions les plus
évidemment fausses se sont infiltrées jus-
que dans les racines mêmes de toutes les
sociabilités non chrétiennes , et en ont
profondément altéré la sève. En effet , si
elles ne font pas partie du dogme ou des
préceptes , elles forment cependant avec
le dogme et les préceptes un tout indis-
soluble, en ce sens qu'elles ont une sanc-
tion commune : en sorte que le doute ne
peut assaillir les unes sans attaquer les au-
tres. Comment croire, par exemple, à l'in-
spiration surnaturelle de Mahomel, dans
les plus beaux passages de l'Alcoran, si l'on
n'ajoute pas foi aux observations astrono-
miques du faux prophète , pendant sa
course aérienne sur une monture céleste?
Quand il s'agit d'une mission divine, tout
est vrai, ou bien tout est faux, car Dieu ne
peut ni se tromper, ni vouloir tromper.
Il suit de là que , dans les religions qui
renferment des erreurs saisissables et
démontrables à l'aide de la science, les
croyans ont à choisir entre la culture de
leur intelligence et la conservation de
leur sociabilité. Celle-là ne peut croître
qu'aux dépens de celle-ci ; et c'est chose
curieuse que de suivre dans l'histoire des
siècles passés les immenses, mais vains
efforts qui ont été faits pour soustraire
l'espèce humaine à l'action de cette ter-
rible loi.
Comme les sciences, dansleur partie la
plus élevée, sont inaccessibles à la foule,
et que pour briller d'un grand éclat elles
n'ont besoin que du génie d'un petit nom-
bred'hommes, on entreprit d'abord, dans
tous les cultes faux, de centraliser l'in-
telligence au profit d'une caste sacerdo-
tale, seule initiée aux sciences divines,
et par cela mCme, seule capable de cul-
tiver les sciences humaines. La lecture
des livres saints fut interdite aux laïques,
et les fondateurs de ce système dans
l'Inde et. la vieille Egypte, s'imaginèrent
sans doute que l'intérêt temporel des
prêtres, si directement intéressais à main-
tenir l'intégrité des croyances popu-
laires, imposerait silence à l'incrédulité
presque inévitable de ces derniers. De
cette manière , la population était parta-
gée en deux classes, l'une sans comparai-
son la plus nombreuse, qui était condam-
née à une avilissante ignorance, et s'y
complaisait parce qu'elle la prenait pour
un devoir ; l'autre, véritable aristocratie
iïitellectuelle qui exploitait la crédulité
générale, en lui livrant, pour unique pâ-
ture, de grossiers emblèmes et des my-
thes incohérens. La guerre, avec la hié-
rarchie de la force matérielle qui en na-
quit, donna, il est vrai, une rivale formi-
dable à cette aristocratie sacrée, et l'ini-
tiation, en ôtant à celle-ci !e caractère
rigoureux de l'hérédité, fut, peut-être,
dans le principe, une espèce de transac-
tion entre ces deux adversaires. Mais l'in-
telligence , si profondément dégradée
dans les masses, ne trouvait pas dans les
collèges sacerdotaux, alors même que des
laïques y étaient agrégés, une concur-
rence assez forte; elle s'endormit dans
les douceurs du monopole de caste ou
d'initiation, et elle n'eut bientôt plus que
ce qu'il lui fallait d'activité pour conte-
nir la raison de ceux qui , placés à une
grande distance de l'autel , s'effrayaient
ou s'indignaient des innombrables et fla-
grantes absurdités du culte national.
11 était réservé au génie grec, si hardi
et si subtil, d'affranchir l'esprit humain
des entraves qui arrêtaient partout ail-
leurs son essor, H arracha la science du
fond du sanctuaire , mais ce fut pour
l'enfermer à l'Académie ou dans le Lycée,
et non pour la traîner sur la place publi-
que, et l'exposer à tous les regards. Les
écoles eurent à leur tour des mystères
de savoir à la fois et dUncrédidité , parce
que, dans les sociétés non chrétiennes, le
savoir est inséparable de l'incrédulité.
Elles se gardèrent bien de livrer aux mas-
ses le secret des impostures sacerdotales,
car elles ne s'abusèrent pas sur les con-
sécjuences antisociales d'une si terrible
découverte. Comme l'imprimerie n'était
250
pas encore connue , elles firent donc de
leurs enseignemens une initiation obte-
nue à prix d'argent , et à laquelle , par
conséquent, sauf quelques rares excep-
tions, les riches seuls pouvaient préten-
dre. Ainsi l'aristocratie mobile de la for-
tune fut substituée à l'ancienne aristo-
cratie héréditaire de l'intelligence; elle
palladium des nations les plus éclairées
du paganisme , leur culte, demeura sous
la garde d'une classe toujours peu nom-
breuse et largement payée des hommages
extérieurs rendus par elle au morceau de
bois qu'adoraient les multitudes. C'était
le seul moyen concevable de concilier le
progrès de la science avec le maintien de
l'ordre légitime dont l'existence était
la garantie de toutes les fortunes, et ce
moyen fut employé par tous les peuples
non chrétiens qui ont jeté quelque éclat
sur l'histoire de notre espèce.
Malheureusement, les écoles philoso-
phiques comme les castes sacerdotales ,
par cela même qu'elles tenaient leur pou-
voir de l'ignorance populaire, étaient
obligées, non seulement de la respecter,
mais encore de la fortifier de toute leur
influence. Elles s'attachèrent donc d'une
manière spéciate à la partie abstraite de
chaque science, et usèrent le plus sou-
vent leur force en de vaines spéculations,
sans résultats pratiques pour les arts,
sans utilité possible pour la fortune
publique. Aux plus beaux jours d'Athè-
nes et de Rome , le peuple proprement
dit, tous les esclaves et la plupart des
citoyens . était aussi grossier dans ses
croyances, aussi peu avancé qu'au temps
de Solon et de Numa. Nous dirons plus :
il y eut, pendant cette longue période,
comme un épaississement des ténèbres
qui avaient envahi le monde. Lescroyans
s'abandonnèrent de plus en plus aux su-
perstitions les plus détestables, et leur
crédulité grandit en force et en intensité,
à mesure que les non croyans appr(^naient
à mépriser davantage la religion de l'état.
On eût dit que la raison générale se com-
plaisait dans ces nouveaux égaremens,
qu'elle s'enorgueillissait de la dégrada-
tion toujours croissante, qu'elle éprou-
vait le besoin d'opposer aux vérités né-
gatives découvertes par quchpies intelli-
gences d'élite, une masse plus grande et
plus compacte d'erreur et d'imbécillité.
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE,
Avec la philosophie grecque, Rome reçut
les mystères de la bonne déesse. Les in-
fâmes cérémonies de la divinité phry-
gienne servirent, pour ainsi parler, de
contrepoids aux magnifiques enseigne-
mens de Cicéron , et lorsque le rationa-
lisme athénien, sous ses diverses formes,
se fut enfin naturalisé dans les classes les
plus élevées, la sociabilité païenne appela
à son secours les dieux abjects de l'Egypte
et de la Syrie. Ce développement simul-
tané des doctrines philosophiques les
plus hardies et des croyances religieuses
les plus absurdes , serait assurément un
inexplicable phénomène, s'il n'avait eu sa
cause dans l'instinct secret et intime des
multitudes. Si misérables qu'elles fussent
dans l'antiquité, elles comprenaient ce-
pendant que leur vie sociale valait mieux
encore que l'état de nature , et elles se
retranchaient dans l'excès même de leur
abrutissement , afin d'échapper à l'abru-
tissement plus grand qui eût suivi la des-
truction de toutes leurs croyances : car
la philosophie n'avait rien à leur offrir
en échange du culte qui , tout imparfait
qu'il était, les élevait au dessus de la con-
dition des animaux. De là, leur antipathie
si profonde , leurs répugnances si mar-
quées pour la science. Allez où vous
voudrez en dehors du Christianisme , et
vous verrez toujours le savant flétri par
l'opinion, lorsqu'il n'est pas prêtre, c'est-
à-dire lorsque son savoir n'est pas évidem-
ment subordonné au culte national. Laï-
que, c'est un athée, ennemi à la fois des
dieux et du genre humain , ou un magi-
cien cruel , qu'une lumière infernale
éclaire et qui n'use de sa puissance qu'a-
fin de nuire à ses semblables. Telle est la
destinée nécessaire de tous les hommes
supérieurs qui ne se ploient pas aux be-
soins de la société au sein de laquelle ils
sont condamnés à vivre, qui veulent être
plus clairvoyans qu'elle, et en môme
temps se faire gloire de leur clairvoyance.
Et ils n'ont pas le droit de se plaindre
de celte destinée : elle est le juste châ-
timent de la témérité avec laquelle ils
sapent les bases d'une civilisation fon-
dée, il est vrai, sur l'erreur, mais plus
favorable en réalité que leur philosophie,
non seulement au bien-être matériel de la
nation, mais encore à la conservation des
lumières compatibles avec son existence.
PAR M. DE COUX.
251
Supposons, en effet, que dans la lutte
engagée aux premiers siècles de notre
ère, entre le Christianisme et la philoso-
phie, la philosophie eût triomphé de son
immortel rival, et abbattu, avec le signe
de notre salut, les temples des faux dieux.
Toute foi dans un intérêt éternel quel-
conque, se serait alors effacée des cœurs
et des intelligences, et l'intérêt temporel
fût devenu le mobile unique de tous
les actes humains, des actes de l'esclave,
de la femme, non moins esclave que lui,
et en général de tous les opprimés ; qui ne
voit l'épouvantable confusion qui en se-
rait résultée, les discordes furieuses qui
en eussent été les conséquences , l'inter-
minable anarchie dans laquelle le monde
aurait été plongé? La philosophie du
prêtre intéressé à respecter les erreurs
sociales dont il vivait , la philosophie
d'une minorité riche , et, à ce titre, tem-
porellement intéressée à l'existence d'un
système dont les vices tournaient à son
profit, ne présentaient, sous ce rapport,
que des dangers incertains et éloignés.
Mais la philosophie du pauvre, de la fa-
mille, de l'immense majorité de la popu-
lation, eût immédiatement amené un vé-
ritable chaos, et la science, qui a aussi
besoin de tranquillité et de sécurité que
la richesse elle-même, se serait desséchée
jusque dans ses racines au milieu d'un
désordre sans autre terme possible que la
destruction de notre espèce ou sa réin-
tégration dans cet état primitif, si bien
caractérisé par un incrédule fameux ,
lorsqu'il affirmait que l'homme qui pense
est un animal dégradé.
Ainsi' les sociétés fondées sur des cul-
tes faux nuisent moins au développement
de l'esprit humain que l'envahissement
universel du rationalisme , et néanmoins
leur durée implique un point d'arrêt né-
cessaire dans l'essor de la science hu-
maine. Elle peut aller jusqu'où s'arrêtent
les vérités enfermées dans ces cultes ;
mais elle ne peut dépasser cette limite
sans ébranler l'édifice social tout entier
et s'ensevelir bientôt sous les ruines
qu'elle a faites. Que si elle essaie d'échap-
per à cette inévitable conséquence, elle
sera réduite à se concentrer da"ns une
caste ou une classe peu nombreuse, et
privée d'émulation, manquant d'air dans
l'étroit espace où elle se sera renfermée,
elle finira par s'engourdir, s'étioler et
s'éteindre. Quoi qu'elle fasse, ses pro-
grès ne feront rien pour le bonheur de
la multitude ; jamais elle ne pourra, ja-
mais elle n'osera se faire peuple , aspirer
à devenir populaire , et par conséquent
jamais elle ne descendra des hauteurs où
la foule ne peut la suivre pour éclairer
l'industrie de ses découvertes, féconder
l'agriculture , ouvrir de nouvelles voies
au commerce et agrandir ainsi dans une
progression toujours ascendante la for-
tune terrestre du genre humain.
Mais la religion qui, lorsqu'elle est en-
tachée d'erreur, et au degré où elle en
est entachée, fait toujours obstacle au
développement de l'intelligence, hâte au
contraire et seconde ce développement
lorsqu'elle est pure de tout mensonge,
lorsqu'elle est réellement divine. Alors ,
son auteur, soit que, simple mortel, il
reçoive l'assistance d'une lumière surna-
turelle, soit que Dieu lui-môme, il des-
cende des hauteurs de son trône éternel
pour racheter le genre humain, est ce
qu'il se déclare, infaillible ; et la civilisa-
tion fondée par lui n'a rien à redouter du
progrès de la science humaine. En effet ,
homme il raconte ce qu'il a appris de
celui qui ne peut tromper, Dieu : il dit ce
qu'il a fait, et soit que sa parole soulève
le voile qui couvre notre origine, soit
qu'elle explique les mystères intimes de
notre nature, soit enfin qu'elle dissipe les
ténèbres de notre avenir, la science ne
sera vraie , ne sera science qu'autant
qu'elle parviendra à faire bégayer à ses
plus chers favoris , cette même parole ,
imparfaite, ou plutôt incomplète dans
leur bouche, mais au fond toujours la
môme, parce qu'elle est ce qui est. Qu'im-
portent au fondateur d'une religion véri-
tablement céleste l'ignorance de ses con-
temporains, les préjugés populaires, les
mensonges scientifiques qui circulent au-
tour de lui? Son savoir est divin comme
lui-même ou comme son mandat, et il
puise au degré nécessaire à ses desseins
dans l'océan infini de la sagesse incrée.
Alors l'activité intellectuelle de l'hom-
me ne rencontre plus un invincible ob-
stacle dans les nécessités d'une civilisa-
tion dont les débiles fondemens ne pour-
raient résister au moindre choc. L'esprit
humain peut alors déployer ses larges
2»2
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE,
ailes et s'élever aussi haut ou descendre
aussi bas dans les régions de l'intelligence
et de la matière que le comporte sa na-
ture finie, sans que l'ébranlement de l'é-
difice social vienne tout à coup l'a-
verîir que le moment de s'arrêter est
enfin venu. Dans la société issue d'une
foi vraie, plus de monopole de la science,
plus de caste savante, plus d'initiation,
plus d'f'coles fermées à la multitude. La
religion n'a rien à redouter des recher-
ches les plus minutieuses et les plus éten-
dues j elle se livre à tous , entière et sans
voile, aux ignorans comme aux savans,et
défie les uns et les autres de trouver en
elle la plus faible tache. L'ilotisme de la
majorité numérique du peu^de n'est plus
une condition de saUit pour la société, et
les anciennes préventions du vulgaire
contre le savoir en lui-même, s'affaiblis-
sent dabord et disparaissent enfin. De
cette manière, les nouveautés cessent
d'effrayer, parce qu'elles cessent d'être
dangereuses, et les anciens procédés, les
anciennes routines perdent la sainteté
nécessaire qu'elles ont sous l'empire des
autres cultes. Les dogmes n'ayant été en-
fantés sous l'influence d'aucune notion
scientifique erronée, sont indépendans
des erreurs de l'astronomie , de la phy-
sique ou de la chimie, et les sciences les
plus utiles ù l'humanité sont tenues fie
marcher et de marcher sans cesse, si elles
veulent se mettre en harmonie avec la
parole sainte. Or, bien souvent il arrivera
que dans les détours de la carrière où
elles s'élancent elles perdront de vue le
phare céleste qui doit guider leurs pasj
mais la foi du croyant, en un culte véri-
tablement divin, ne s'en effraiera point.
De même qu'un instinct secret avertissait
les païens qu'un peu plus de savoir serait
mortel à leurs croyances et à leur socia-
bilité, de même un instinct secret l'aver-
tit, lui, qu'un savoir plus grand sera le
remède souverain aux doutes qui com-
mencent à l'assiéger: et ardent à se déli-
vrer d'une insupportable tentation, il
se butera de demander aux feuilles en-
core inexplorées du grand livre de la
nature la solution des difficultés présen-
tées par les feuilles qu'il a déjà parcou-
rues.
Ces avantages, si grands qu'ils soient,
ne sont pas les seuls, ni même les plus
considérables. Comme le sacerdoce
d'une religion vraie n'a rien à redouter
du progrès des lumières, il le favorisera
de toutes ses forces , et il en étendra aussi
loin que possible les immenses bienfaits.
D'une part , il livrera aux laïques la cou-
naissance de tous les dogmes , de tous les
mystères de la foi 5 de l'autre, il se met-
tra à la tête de l'enseignement, et ne re-
doutera sous ce rapport aucune concur-
rence; avec les portes du sanctuaire, cel-
les des écoles seront ouvertes à tous. Il
n'y aura ni héi'édité , ni initiation , ni
privilège dan s les études , et le génie par-
tout où il se trouve, sera appelé à prêter
sa force au mouvement qui emporte l'es-
pèce vers un meilleur avenir. Bientôt la
science sous toutes ses formes entrera
dans la pratique des choses de la vie hu-
maine; l'astronomie se fera l'auxiliaire
de la navigation; les mathématiques, la
chimie, la physique, unissant leurs ef-
forts, bâtiront, exécuteront, fabrique-
ront avec la moindre somme de travail
possible, et les élémens révoltés contre
le crime du premier homme , se deman-
deront , en frémissant devant sa posté-
rité, si elle n'a point retrouvé la cou-
ronne que jadis il avait perdue.
La Chine possède de temps immémo-
rial tous les instrumens dont l'occident
chrétien tire aujourd'hui un si grand
parti : la boussole, la poudre à canon,
l'imprimerie. Mais ces magnifiques dé-
couvertes sont demeurées stériles à la
Chine , parce qu'elle n'eût pu en user
sans renverser de fond en comble son
ordre légitime. En effet, les erreurs qui
y sont contenues seraient devenues bien-
tôt sensibles à tous les habitans du cé-
leste empire , si la navigation , en se per-
fectionnant , les eût mêlés aux autres
peuples, si l'imprimerie eût répandu
parmi eux les connaissances réservées à
quelques savans. Aussi la science a-telle
langui chez ce peuple , et il lui est arrivé
ce qui est arrivé à presque toutes les so-
ciétés fondées sur des cultes faux, que
l'instruction s'y est affaiblie progressi-
vement , en sorte que la Chine d'aujour-
d'hui est bien plus ignorante que la Chine
de Confucius. (]oml3ien le sort de ce pays
eût été différent si son ordre légitime
n'avait été entaché d'aucun mensonge!
Le gouvernement sacerdotal qui le régit,
PAR M. DE COUX.
253
car l'empereur règne en vertu de son
pontificat patriarchal , n'aurait pas eu à
s'effrayer du développement de l'intelli-
gence humaine j il l'eût abandonnée à
elle-même, il l'eût laissée libre jusque
dans ses égaremens, et chacune des dé-
couvertes qu'elle aurait faites eût produit
toutes les conséquences industrielles qui
devaient en découler. La Chine est main-
tenant la première des nations barbares;
avec une religion vraie, elle serait de-
puis long-temps la première des nations
civilisées; car l'esprit humain est sans
force quand il est eiichaînt; , et la vérité
seule peut impunément lui laisser toute
sa liberté. Que lui importe à elle les ex-
cès où il tombe dans l'impétuosité de sa
course? Ne sera-t-il pas contraint un peu
plus tard de revenir à el'e? ce qui est
religieusement vrai ne l'est-il pas encore
scientifiquement? la science , enfin, qui
se fait incrédule, n'est-elle j)oint par cela
même dans une voie sans issue, et par
conséquent dans une voie dont elle de-
vra sortir d'elle-même, sous peine de ne
plus pouvoir avancer? Voil,^ ce que se
dira d'abord le sacerdoce d'un culte vé-
ritablement divin, ce que se dira encore
la société née de ce culte . et l'un et l'au-
tre ils abandonneront l'intelligence à
elle-même, tranquilles sur les résultats
possibles de son insatiable curiosité, et
assurés que les croyances publiques sont
trop bien assises pour qu'elle puisse ja-
mais les ébranler. En effet , ils ne crain-
dront que ses écarts; tandis que si le
culte était faux , ils liraient leur arrêt de
mort dans ses progrès. Aussi , voyez
comme chez les chrétiens 'a philosophie
est depuis long-temps pleinement éman-
cipée, et comme elle-même elle a foi
dans l'indestructible vitalité du culte
qu'elle attaque; donnez-lui la certitude
d'un plein succès; qu'elle sache que le
Christianisme va mourir, et vous la ver-
rez se réfugier dans quelque Académie,
se cacher sous quelque Portique, se re-
tirer du peuple, et affecter pour les su-
perstitions qui le rendent sociable, l'hy-
pocrite respect de la philosophie anti-
que.
Sans doute , cette confiance si grande,
je ne dis pas dans la durée d'un culle
■vrai, mais dans la foi que lui accorde
car la philosophie a pour elle mieux que
ses travaux; elle a nos passions, et cel-
les-ci développées par la sécurité sociale
et les richesses individuelles qui sont ve-
nues à la suite du Christianisme, expli-
quent suffisamment la crédulité de l'in-
crédule. Mais il faudra une longue expé-
rience du mal que peut faire la science
lorsqu'elle se met au service du men-
songe, pour que la société spirituelle
commence à s'en défier, et alors la pré-
éminence intellectuelle d'une religion di-
vine se manifestera d'une manière plus
éclatante peut-être. Si aux premières
grandes défections qui viennent l'attris-
ter, ses ministres ont recours aux armes
à l'aide desquelles ils ont triomphé de
tous les schismes et de toutes les héré-
sies ; s'ils demandent à la théologie pro-
prement dite une assistance qu'elle ne
saurait leur donner contre des ennemis
dont la force agressive réside exclusi-
vement dans les sciences physiques; si,
dans le principe, ils vouent une sorte de
haine à ces études dirigées contre eux,
at'.endez quelques années encore, et
vous les verrez sortir enfin de cette indi-
gnation passive et dès lors momentané-
ment impuissante. Retirés en quelque
sorte de ce nouveau champ de bataille,
ils ne tarderont pas à s'apercevoir que la
vérité, moins timide, y est demeurée,
et qu'elle y co.nbat seule, mais invinci-
ble pour la foi qu'ils professent. Aux
discordes qui éclatent parmi les vain-
queurs d'un jour, au bruit des systèmes
anti-chrétiens qui s' ('croulent les uns sur
les autres, au délaissement successif des
opinions dont i!: s'étaient le plus épou-
vantés, à l'accord de plus en plus évident
de la vérité humaine avec la vérité révé-
lée, ils finissent par se rassurer; car le
jour se rapproche où la science domptée
par sa propre fougue, viendra tomber
haletante, épuisée, mais grandie, aux
pieds de la croix. Alors ils la relèveront,
alors ils guériront les plaies qu'elle s'est
faites, la purifieront de la fange où elle
s'est roulée, et forts de sa force, ils re-
fouleront d;'.ns les ténèbres d'une pro-
fonde ignorance les ijilellij;;ences qui ose-
ront encore refuser leur hommage à la
parole du Dieu vivant.
Ainsi la société qui professe un culle
une nation donnée, pourra être déçue; ] parfaitement vrai, est douée par cela
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
254
seul d'une immense supériorité sur tou-
tes les autres sociétés, et cette supério-
rité , si des causes d'un autre ordre ne
s'y opposent pas, se manifestera par le
perfectionnement de tous les arts qui
concourent à la création de la richesse.
]\ous disons si d'autres causes ne s'y op-
posent pas, car chez les Juifs, par exem-
ple, la législation mosaïque , en séparant
le peuple de Dieu de tous les autres peu-
ples , en lui interdisant les arts du des-
sin , en dirigeant toute son attention vers
l'agriculture , neutralisa en très grande
partie les avantages temporels que les
Israélites eussent retiré sans cela de la
divine pureté de leur religion. Mais Ju-
da avait, ainsi que nous l'avons déjà
dit, une mission spéciale et providen-
tielle qui, dans l'intérêt même de l'hu-
manité, ne devait être humanitaire qu'au
temps marqué par les prophètes. Les
Hébreux donc demeurèrent obscurs et
sans éclat terrestre, semblables à ces
avares qui thésaurisent en habit de bure,
au profit de l'héritier qui après eux doit
éblouir le monde des splendeurs de son
inépuisable opulence.
Toutefois, et nous ne nous lasserons
pas de le répéter, le droit de discerner,
entre les cultes qui se disputent les
croyances humaines, le culte vrai des
cultes faux, n'appartient pas à l'écono-
mie politique. Son devoir incontestable
est de dire les avantages matériels, en
écasf qu'on nous passe ce terme, qui dé-
coulent naturellement de la possession
de la vérité révélée ; mais elle ne peut
aller plus loin. Nous nous arrêterons
donc ici. Dans notre prochaine leçon,
nous étudierons les conditions et les
conséquences de la forme sociale uni-
taire.
C. DE Gout.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
DOUZIÈME LEÇON (l). — II'' PARTIE.
Economistes français du dix-huitième siècle. — Fé-
nelon Huel. — L'abbé de Saint-Pierre. — Les
frères Paris.— Melon. — Dutôt. — Déparcieux. —
Dupin. — L'abbé Coyer. — Montesquieu. — For-
bonnais. — Ecole des économistes. — De Gournay.
— Quesnay. — Leurs théories. — Leurs disciples.
— Le ph;losophisme envahit l'économie politi-
que et la corrompt. — Voltaire. — D'Alembert.
— Diderot. — VEncyclopédie. — J.-J. Rousseau.
— Labbé Raynal.— Economistes anglais.— CoUins
Denham. — Tunker. — Franklin. — Hume. —
Economistes ilaliens. — Bardiui. — Broggia. —
L'abbé Gdliani. — Belloni. — Pagnini. — Neri.—
Carli. — Première chaire d'économie politique. —
Genovesi. — Algarotli. — Zanone. — Beccaria.—
Verri. — Le curé Paoletti. — Vasco. — Econo-
mistes allemands , prussiens , hollandais , espa-
gnols , etc.
Quoique Fénelon appartienne exclusi-
vement au grand siècle, nous croyons
pouvoir, cependant, ouvrir par ce nom
illustre la nomencbiiure des économis-
tes français du dix-huitième siècle. Les
Maxiujes de gouvernement, destinées à
riiistruclion du duc de l>ourgognc ,
n'ayant paru qu'après sa mort, se rap-
(i) Voir la dernière leçon dans le numéro précé-
dent, p. 161.
portent plus spécialement à la génération
qui allait suivre.
Lesfragmens économiques de l'illustre
auteur du Télémaque se bornent à quel-
ques tables ou notes sommaires, sur
diverses questions de gouvernement, et
n'c'taient sans doute que renonciation
des principes qu'il se proposait de déve-
lopper. Yoici l'extrait de celles qui nous
ont paru le plus remarquables.
« Jamais de guerre avec l'Europe, rien
« à dénu'Ler avec les Anglais. — Réunion
« périodique des états-généraux. — Obli-
« gation incontcstible de la part du cler-
K gé de contribuer^ sur ses revenus,
« aux charges de rÉtat. — Établir, dans
« chaquf'généraiilé, desétatsprovinciaux
« sur le modèle de ceux du Languedoc :
« on n'y est pas moins heureux qu'ailleurs,
» et Ton y est moins épuisé. — Adopter,
« dans chaque diocèse, pour la répar-
» lilion des impôts et des travaux pu-
« blics, la même forme établie en Lan-
a guedoc et connue sous le nom d'Assic-
<e tes. — Opérer des réformes et des éco-
< iiomies à la cour et dans l'admiuistra-
« tiou. — Faire cesser tous les doubles
tt emplois. — Obligation de résidence. —
« ijupprimer la gabelle , les grosses fer-
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
255
( mes, la capitatiou et le dixième. —
» Autoriser les états de chaque province
« à lever eux-mêmes sur les contribua-
< blés , sous la forme la moins onéreuse ,
« la portion de charges publiques qui
K leur sei'ait assignée. — Autoriser les
« états-généraux à substituer à la gabelle
» un léger impôt sur le sel. >•
Fénelon regarde la France comme as-
sez riche, si elle vend bien ses vins , ses
blés, ses huiles, ses toiles, etc. Il ne craint
point que les Anglais et les Hollandais
pussent balancer de si grands avantages
par leurs épiceries et autres marchandi-
ses de fantaisie : mais il laisse à cet égard
une entière liberté. Il conseille d'établir
des manufactures pour faire mieux que
les étrangers, sans exclusion de leurs
produits, et des monts-de-piété pour les
Français qui voudront commercer et qui
n'ont pas de fonds d'avance. — Il renvoie
aux états-généraux et provinciaux à déci-
der s'il faut abandonner les droits d'en-
trée et de sortie dans le royaume. Dans
tous les cas, il veut un tarif constant,
uniforme et modéré, ppur que les étran-
gers n'éprouvent ni chicane ni vexation.
Il désire que l'on règle le code des pri-
ses; que l'on facilite le commerce de port
à port. Il approuve les relations de com-
merce avec les Hollandais de préférence
auxAnglais.il ne croitpasavantageuxàla
France d'avoir une marine trop étendue.
Pour prévenir Vusure , Fénelon croit
que le moyen le plus efficace serait de
réserver le commerce de l'argent à des
banquiers bien famés et autorisés. Il pro-
pose une espèce de tribunal de conliance
et de censure pour fixer autant qu'il sera
possible la distinction si difficile entre le
gain à'usure et le gain de \rOi\e niercature.
Enhn. Fénelon recommande avec soin
de s'opposer aux progrès du luxe qui s'in-
troduisait déjà dans toutes les classes de
la société et qui ruine, dit-il, plus de fa-
milles qu'il n'enrichit de marchands de
modes.
T.mdisque Fénelon préparait ainsi le
règne d'un royal élève, un auire prélat
plein de science et de vertu, Huet, évéqne
d'Avranches, appliquait une vasie érudi-
tion à des recherches d'économie- politi-
que. Il fil paraître, en 17 10, V Histoire du
commerce et de la navigation des anciens
(ouvrage composé, dit-on , à la sollicita-
tion de Colberl), et on lui attribue égale-
ment des Mémoires sur le commerce des
Hollandais dans divers états et empires
du monde j publiés aussi en 17 IG , comme
faisant suite au précédent ouvrage.
Après eux, et comme si toutes les scien-
ces utiles devaient être illustrées par les
travaux du clergé catholique , on vit pa-
raître dans la carrière le vénérable abbé
de Saint-Pierre (1), premier aumônier de
madame la duchesse d'Orléans, l'un des
plus ardens apôtres de l'humanité. Pas-
sionné pour la justice, l'ordre, la paix et
la charité, mais juge un peu sévère du
gouvernement de Louis XIV , l'abbé de
Saint-Pierre ne cessa de s'adresser aux
magistrats, aux ministres et aux piinces
pour leur indiquer les abus à réformer
et provoquer les améliorations qu'il ju-
geait nécessaires. Il n'est presque au-
cune branche d'économie publique qui
n'ait été !e sujet de ses réflexions ou de
quelques écrits. Jaloux, pour sa patrie,
des progrès de la raison et des institu-
tions, toute sa crainte était de voir la
France devancée par les Anglais. « Je
ce meurs de peur (écrivait il en 1740) que
« la raison humaine ne croisse davantage
K et plus tôt à Londres qu'à Paris, où la
« communication des pensées est à pré-
« sent moins facile.»
Le bon abbé de Saint-Pierre, outre son
célèbre Projet de paix universelle j, pu-
blia des Mémoires sur les moyens d'é-
teindre la mendicité, de diminuer le
nombre des procès par l'établissement
d'un code uniforme de jurisprudence,
sur la refonte des monnaies, sur l'égalité
proportionnelle des conti-ibutions, sur
le perfectionnement de l'instruction et
de l'éducation publiques, sur l'entretien
des routes, la police de Paris et du
royaume, et une multitude d'autres ob-
jets importans. Ces projets furent regar-
dés, alors, comme les rêves d'un homme
de bien. Mais ils devaient germer dans
les esprits et trouver plus tard de nom-
breuses et vives symphaties. L'iibbé de
Saint-Pierre se servit le premier du mot
de bienfaisance qui peignait le penchant
de son cœur, mais qui, pi^ut être, était
inutile, puiiciuc le mol de charité QshlAÏi
déjà.
[i) ]Sé en jlCaS , mor( ea 17-13.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
256
. Dans le temps où ce philantrope catho-
lique multipliait ses avertissemens au
pouvoir, des hommes versés dans la pra-
tique de l'administration répandaient de
leur côté des lumières sur la science éco-
nomique, en faisant connaître au public
les résultats de leur expérience.
Les frères Paris, et particulièrement
Pâris-Duverney, connus par la liquida-
tion de la banque de Law, mirent au jour
divers Mémoires sur les finances et la
monnaie. Melon, secrétaire du régent, fit
paraître, en 1734, un Essai politique sur
le commerce qui produisit une grande
sensation. « C'est, dit Voltaire, l'ouvrage
« d'un homme d'esprit, d'un citoyen.
« d'un philosophe, et je ne crois pas que
« du temps même de Colbert, il y ait eu
«f dans le royaume deux hommes capa-
« blés de composer un tel livre. M. Melon
« est le premier homme qui ait raisonné
« en France, par la voie de l'imprimerie,
« immédiatement après la déraison uni-
« verselle du système de Law. » Bien que
l'on puisse reprocher à Melon d'avoir
partagé avec trop d'ardeur les tiiéoriesdu
banquier écossais, son £ssaipolitiquesur
le commerce est demeuré comme un mo-
nument de raison et de sagesse pratique,
très bon à consulter encore aujourd'hui
dans les intérêts de la France. Cet écri-
vain partage en général les idées de Sully
et de Colbert. quant aux moyens de dé-
velopper l'industrie nationale. Il fait l'a-
pologie du luxe, en ce sens qu'il est pro-
pre à encourager l'industrie , mais en
même temps il lui impose de sages res-
trictions.
Dutôt publia, en 1738, des Réflexions
politiques sur les finances et le commerce.
Cet écrit, dans lequel il combattait quel-
ques opinions de Melon, fut justement
remarqué. Le public éclairé accueillit
avec non moins d'intérêt l'Essai sur les
probabilités de la viehutnaine, par Dépar-
cieux, où se trouvent des considérations
importantes sur la population; \cs Econo-
miques y et Mémoires sur les blés, de
M. Dupin, fermier général, et la Noblesse
commerçante, AiiVixhbèCoyi-r., dans lequel
l'auteur démontre les avantages que le
commerce peut offrir aux familles distin-
guées.
Au milieu de ces estimables écrivains,
une place à part, la place du génie, doit
être faite à l'illustre auteur de VEsprit
des lois. Déjà célèbre parles Considéra-
tions sur les causes de la grandeur et de
la décadence des Romains , Montesquieu
agrandit sa renommée par le monu-
ment qu'il éleva à la science de la légis-
lation. \J Esprit des lois , cet ouvrage si
riche d'érudition, d'esprit et de style, fut,
à son apparition, comme un vaste et bril-
lant foyer de lumière qui éclaira d'un
jour nouveau un grand nombre de ques-
tions sociales, et conduisit à les considé-
rer sous un aspect plus vrai et plus con-
forme à la nature des choses. Le com-
merce, les impôts , les monnaies, le cré-
dit public , l'agriculture , l'industrie , la
population, le luxe, enfin les insti-
tutions politiques et civiles s'y trouvè-
rent examinées tour à tour dans leurs
principes , dans leurs rapports récipro-
ques et dans leurs résultats généraux, de
ce point de vue élevé qui n'appartient
qu'à l'aigle de l'intelligence. Malheureu-
sement, la couleur philosophique du
siècle vint obscurcir parfois la pureté
des couleurs de ce grand écrivain, La
plume qui écrivit les Lettres persanes,
apparaît trop souvent dans une composi-
tion en général si mâle et si sévère. Les
jugemens de Montesquieu sur quelques
points graves , entre autres sur l'utilité
du commerce, sur le luxe, sur les hôpi-
taux et l'ubure, ne paruient point exempts
des erreurs de l'esprit de système. L'in-
fluence étrange qu'il accorde aux climats
sur les mœurs et les inblitulions religieu-
ses fut repoussée comme fausse et ira-
morale j enfin plusieurs parties de son
livre excitèrent, de la part des hommes
religieux, des plaintes qui exigèrent, de
la part de Montesquieu, une profession
de "tbi , qui , sans doute était sincère.
Mais en regrettant les taches qui dépa-
rent son chef-d'œuvre , et la forme trop
concise dont sa pensée s'est quelquefois
enveloppée , on ne saurait s'empêcher,
tant on est frappé de la beauté, de la jus-
tesse , de la précision et de la force d'un
grand nombre de ses maximes, de les
adopter comme des principes rigoureu-
sement démontrés.
L'influence de VEsprit des lois devait
être immense. Jamais le savoir, la phi-
losophie et l'éloquence appliquées aux
sciences politiques n'avaient offert un
PAR M. DE VILLEINEUVE-BARGEMOIST.
2:.7
ensemble aussi majestueux. Aussi les
publicistes qui suivirent Montesquieu
s'empressèrent de le prendre pour guide,
et les plus célèbres ont puisé près de lui
les inspirations de leur génie. La philo-
sophie chrétienne , un moment alarmée,
crut devoir se rassurer, en lisant ces pa-
roles, qui s'échappèrent du cœur de Mon-
tesquieu et que nous aimons à répé-
ter : « Chose admirable (s'écriait-il après
« avoir contemplé les bienfaits que le
« monde terrestre doit au Christianisme),
« la religion chrélienne, qui semble ne
« s'occuper que du bonheur d'une autre
« vie , fait encore notre bonheur dans
" celle-ci! » Quel aveu, en effet, dans la
bouche d'un homme tel que Montesquieu !
L'économie politique a raremeni à si-
gnaler d'aussi remarquables conceptions.
Mais il est dans l'histoire de la science
des rangs encore honorables , quoique
plus humbles. Après l'homme de gé-
nie , nous citerons l'honnête homme et
l'homme utile. Ces titres appartiennent
à Forbonnais qui s'est fait connaître
dans la science financière et économique,
par un sens droit, un esprit étendu , une
grande expérience des affaires et un
amour ardent et désintéressé du bien
public. Pendant un séjour de cinq années
dans une de nos principales villes (1), qui
à cette époque avait acquis un dévelop-
pement rapide d'industrie et de richesse
par le commerce des Antilles, Forbon
nais recueillit un grand nombre d'obser-
vations importantes sur le commerce ex-
térieur, la marine, les colonies, les mon-
naies et autres objets d'économie publi-
que. Après avoir publié, en 1750, l'isx-
traitde l'Esprit des lois qui venait d'exci-
ter une si vive admiration en Europe , il
présenta au gouvernement divers I\Jc-
moires sur les linances du royaume. Mais
peu apprécié par le ministre de ce dépar-
tement (2), il prit la résolution d'adres-
ser directement ses idées au public. A
cet effet il lit imprimer, de 1753 à 1758,
plusieurs traités spéciaux dont les plus
importans sont les Elcmens du com-
merce.^ et surtout les Recherches cl consi-
dérations sur les finances de la France ,
depuis l'année lo95 jusqu'à 1721. Ce
(1) Nantes.
(2) M. Mactiaull d'Arnouvilie.
TOMK IV. — N" 22, I0Ô7,
dernier ouvrage renferme les particula-
rités les plus curieuses sur l'administra-
tion de la France, dans ces temps déjà loin
de nous. Les ministères de Sully, de Col-
bert et de Law y sont appréciés avec une
rare rectitude de jugement. Les meilleurs
principes d'adminis ration y sont établis
et développés avec tant de clarté, de sim-
plicité et de sagesse qu'aujourd'hui en-
core ils semblent n'avoir rien perdu de
leur à propos et de leur utilité. Ces tra-
vaux méritèrent à Forbonnais la réputa-
tion la plus honorable et le brevet d'in-
specteur-géncral des monnaies. Plus tard,
le contrôleur-général Silhouette l'atta-
cha à son ministère en qualité de premier
commis des finances.
Entre autres réformes heureuses, on
dut aux conseils de Forbonnais la créa-
tion , dans les fermes générales du
royaume, de 72,000 actions, de 1000 liv.
chacune , auxquelles était attribuée la
moitié des bénéfices dont jouissaient au-
paravant les fermiers-généraux. Le pla-
c(ïiaei!t de ces actions, vivement recher-
ché, s . produisit, en vingt-quatre heures
seulement, 72 millions. Cette opération,
qui ne grevait aucunement l'état et lais-
sait aux fermes générales des avantages
encore très considérables, fournit au tré-
sor royal une ressource nécessaire et re-
çut de grands applaudissemens. 3Iais elle
n'était, au fond , que la preuve des pro-
fils abusifs alloués précédemment aux
fermiers-généraux. En 1763, Forbonnais,
toujours mu par sa pensée dominante,
celle d'arriver à une égale répartition des
charges publiques entre tous les citoyens
de l'état, proposa au duc de Choiseul un
plan général de finances dans lequel il
remplaçait par un impôt unique plu-
sieurs contributions onéreuses au peuple
et supprimait les trois quarts des frais
de perception. Le conseil d'éiat et le
vertueux Dauphin (1) approuvèrent cette
mesure; mais ces plans et d'autres pro-
jets de réforme qu'annonçait le sévère
réformateur, soulevèrent contre lui les
intrigues d'une cour avide autant que
dissolue, et l'on obtint de l'apathie du
motiîirque l'éloignement de Forbonnais,
et même son exil dans ses terres. Au fond
de sa retrai'e, il continua ses travaux
(1) Père de Louis XVI.
17
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
258
économiques et littéraires ; il publia : des
Questions sur le commerce des Français
dans le Le^'ant; — V Examen des a\'an-
tages et des désavantages de la prohibi-
tion des toiles peintes; — Des Principes
et observations économif/iies . avec celle
épigraphe si convenable h la science :
Est modus in rebns; — Etilin l'analyse
des Principes sur la circulation des dm-
rées et l'influence du numéraire sur cette
circulation Forbonnais fournit ei outre
un grand nombre d'articles à la première
Encyclopédie.
Melon et Forbonnais. attachés sur plu-
sieurs points au système uiercintile, sont
les premiers écrivains françtiis q i aient
traité mélhodiquemeni les ditïére<ites
questions du commerce et des linances.
La conclusion à peu près an^loi^ue de
leurs ouvrages, est que chaque nation
renferme dans son sein Its élémeiis de
sou propre bonheur, et que le meilleur
gouvernement est celui qui favorise da-
vantage l'agriculture, l'industrie, l'expor-
tation des produits du sol, rimportation
et la circulation du numéraire, d'où
naît le crédit public. Ces dtux auteurs,
et ceux que nous avons précédemment
cités, s'élant bornés à éclairer la prati
que des finances et du comiierte, et
n'ayant point établi de ihf^ories absolues
ni généralisé les faits et les principes,
forment, dans la nomenclatur-^ scieniifi-
que des économistes, une classe parlicu-
lière. On les désigne sous le nom de Pre-
miers économistes français , ou simple-
ment Financiers. Celte catégorie com-
mence à Sully et s'arrête à Forbonnais.
Vers le temps où ce dernier écrivain
s'occnpîiit d'analyser VEsprit des lois,
une école d'économie politique, divisée
en deux différens rameaux, se formait
dans le but de fonder la icience sur des
principes immuables (t soumis à une
rigoureuse démonstration.
Deux hommes unis par l'amour du
bien public , la confurmilé de leurs goûts
et le but commun de leurs effoils, avaient
pressenti que la nature des choses indi-
quait nécessairement une science de
l'économie politique et ils en avaient re-
cherché avec persévérance la théorie et
les principes.
D'accord sur plusieurs points princi-
paux, chacun d'eux faisait cependant
reposer son système sur une base diffé-
rente; l'un s'attachait au commerce et
aux idées de C.lbert, l'autre à l'agricul-
ture et aux doctrines de Sully. Ils abor-
dèrent d:)i:c la science par des voies di-
verses, n)ais ils arrivèrent aux mêmes
résu't3ts,et s'applaudirent en croyant
reconnaître que leurs principes diffé-
rc'ns, et cependant également vrais,
conduisaient à des conséquecces absolu-
ment semblables. En effet, ils se trouvè-
rent entièrement d'accord sur les moyens
de faire prospérer l'agriculture , lecom-
m' rce et les finances, d'augmenter le
bonheur des nations, leur population,
leurs richesses, et leur importance poli-
tique.
Ces hommes étaient MM. de Gournay
et Que nay.
Le premier (1), conseiller honoraire
au grand conseil et intendant-général
du commerce, fils de négociant et négo-
ciant lui même, avait reconnu que les
f.ibriques et le commerce ne pouvaient
fleurir que par la liberté et la concur-
rence; ces m. biles, disait-il, dégoûtent
des entreprise» inconsidérées et mènent
aux spéculations rai.onnables, prévien-
ni nt les monopoles, re-lreign.nt, à l'a-
vantage du comme:ce,les bénéfices des
commt rçans, aiguisent l'industrie , sim-
plifient h s mjchines , diminuent les
frais de transport et de magasinage et
font baisser le taux de l'intérêt; d'où il
résulte que les productions de la t^-rre
sont, à la première ma-n, iicheîées le
plus cher possible au profil du cultiva-
teur ; et r: vendues en détail le meilleur
marché possible au profit des c nsom-
niuteurs pour leurs besoins et leurs jouis-
sances. Gournay concluait de ces avan-
lag s de la liberté et de la concurrence,
qu'il ne fallait jatn iis rançonner ni ré-
glemenler le commeice, et il posa cet
axiome fondamental : « Laissez faire et
laissez passer. »
Le système de Gournay se trouvait
exposé dans les notes et les commentaires
dont il avait accompagné sa traduction
des traités sur le commerce et sur l'in-
térêt de l'argent de Josias Chid et de
Thouias Culpeper, et des principes
(1) Né en 1712 à Suiat-Malo , mort à Paris en
1759.
PAR M. DE VILLEjNEUVE-BARGEMONT.
250
cV administration et d'économie politique
de Jean de With, grand pensionnaire de
Hollande.
Quesnay (1) était le fils d'un agricul-
teur habile et d'une mère dont l'esprit
distingué secondait parfaitement les
soins de son mari. Quoique ses études
fussent dirigées vers d'autres sciences et
spécialement vers la médecine, il con-
çut de bonne heure pour l'agriculture
ujie prédilection particulière. Témoin
dans sa jeunesse et pendant l'exercice
de sa profession en province du Iriste
sort des habiians de cimpagne, il avait
réfléchi profondément aux améliorations
que réclamait l'industrie agricole dans
un royaume dont elle est la principale
richesse. Youlant ensuite remonter aux
causes premièresetgénéralesde la richesse
des nations, il se convainquit qu'elles
naissaient uniquement des travaux dans
lesquels la nature et la puissance divine
concourent rtt'ec les efforts des hommes
pour produire ou pour faire recueillir
des productions nouvelles, c'est-à-dire
les travaux agricoles.
Les plus recomraandables des autres
travaux (d'ailleurs si nécessaires et qui
servent avantageusement à opérer la dis-
tribution de la richesse entre tous les
hommes), ne paraissaient à Quesnay que
des inventions ingi^nieuses pour rendre
les productions plus usuelles ou pour
donner à leur valeur une durée qui en
facilitât l'accumulation. Il remarquait
qu'aucun de ces travaux n'ajoutait à la
•valeur des matières premières rien de
plus que celle des consommations faites
par les ouvriers, jointes au rembourse-
n»ent et à l'intérêt de leurs avances. Il
n'y voyait que d'utiles, mais simples
échanges de services contre des produc-
tions, et que des occasions de gagner sa-
laire. Or, 06 salaire, mérité par ceux
qui le reçoivetit , est inévitablement payé
par une richesiC déjà produite et appar-
tenant à quelque autre; au lieu que les
travaux auxquels contribuent la fécon-
dité de la nature et la bonté du Ciel pro-
duisent eux-mêmes la subsistance et la
rétribution de ceux qui s'y livrent, et
donnent, outre cette rétribution et celte
subsistance, toutes les denrées, toutes les
(i) R« «n 168« > mort «a 1774.
matières premières qiic consomment les
autres hommes de quelque profession
qu'ils soient. Quesnay appel ie;ororf«ùne^,
celte portion à^s récoltes qui excède le
remboursement des frais de culture et
l'intérêt des avances que celle-ci exige.
Il démontra que plus les travaux seraient
libres et leur concurrence plus active ,
plus il s'ensuivrait dans la culture un
nouveau degré de perfection, et dans
les frais une économie progressive qui
rendrait le produit net plus considéra-
ble , procurerait par lui de plus
grands moyenv de dépenser, de jouir et
de vivre pour tous ceux qui ne sont pas
cultivateurs. C'est aiu^i qu il se rencontra
avec Gournay dans le principe de la
liberté et de la concurrence, et qu'à son
tour il arrivait à la maxime fondamen-
tale de laisser faire et laisser passer.
Quesnay avait remarqué encore que
les succès de l'agriculture, l'augmenta-
tion de ses produits et la diminution
relative de ses frais, tenaient principa-
lement à la force des capitaux qu'on y
pouvait consacrer et à ce que ces gran-
des avances fussent administrées par des
hommes capables, qui sussent les em-
ployer, selon les lieux, à l'acquisition et
à la perfec'ion des instrumens, à la
réunion et à la direction des eaux, à
l'éducation des bestiaux de bonne race,
à la multiplication dei plantations , des
prairies et des engrais. Il en conclut
qu'il ne fallait pas envier aux cultiva-
teurs l'aisance qui leur est nécessaire et
qui les met à portée d'acqut^rir de l'ins-
truction; qu'il fallait, au contraire , dé-
sirer que cette aisance s'accrût, et s'en
occuper comme de l'un des plus pré-
cieux intérêts de l'état. Son opinion, à
cet égard, se résumait danscetle maxime
que Louis XV ( dont Quesnay était le
médecin ordinaire et qui l'appelait son
penseur) (1) ne dédaigna pas d'impri-
mer de sa main au château de Versailles:
« Pauvres paysans , pauvre royaume ,
pauvre royaume , pauvre souverain. »
On voit que Quesnay , par la compa-
raison qu il avait faite des résultats ob-
(I) En lui accordant des lellrej de noblesse pour
le récompenser de ses services , Louis XV lui dunna
pour armes trois fleurs do pensée, avec cetlo devise :
Porpltr cogitationem m#no'«.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
260
tenus par les ministères de Sully, de
Colbert et de Law, avait été amené à
considérer la terre comme la source de
toutes les valeurs utiles, et l'encourage-
ment de sa cnllure et du commerce
qu'elle fait naître, comme l'objet princi-
pal des gouvernemens. C'est d'après ces
principesqu'ilécrivitenl758, sonZ'rtfo/e^ii
économique et ses Maximes générales de
gouvernement économique d'un royaume
agricole y ou constitution naturelle des
gouvernemens^ publié en 1768, parles
soins de son disciple Dupont (de JNemourà).
Dans cet ouvrage, il proposait de substi-
tuer , dans toute l'administration du
royaume relative aux impositions et
au commerce, des principes universels
et constans de calcul et d'intérêt gérié-
ral , et une liberté indéfinie , à la varia-
lion arbitraire des réglemens.
Cette conclusion était sans doute la
conséquence logique des raisonnemens
de Quesnay ; mais elle tendait évidem-
ment à remplacer des abus par des abus.
Car, s'il y a de l'inconvénient à tout
gêner, n'yena-t-il pas à tout affranchir?
Et s'il est sage de restreindre l'usage de
l'autorité , il ne l'est pas moins de met-
tre quelque frein à la cupidité indivi-
duelle.
Quoi qu'il en soit, aussi modestes que
désintéressés et n'ayant que le bien pu-
blic en vue, Gournay et Quesnay n'a-
vaient nullement songé à fonder une
secte d'économie politique ; mais leurs
doctrines, et surtout celles de Quesnay,
que l'on distingua sous !e nom de phy-
siocraiie, furent accueillies avec enthou-
siasme et reproduites par un grand nom-
bre d'écrivains qui leproclamèrent malgré
lui leur chef et leur maître, mais n'imi-
tèrent point sa candeur et sa simplicité.
En effet, ce qui caractérisa la plupart
des disciples de Quesnay, connus sous
le nom d'économistes (1), fut la boursouf-
flure de leur style , l'emphase prophéti-
que qu'ils déployaient dans les sujets les
plus familiers, r»uilhoiisiasme d'illuminé
qu'ils faisaient éclater lorsqu'il ne s'agis-
sait que de raison et de bon sens, leur
ton d'oracle, même quand ils n'en
avaient que l'obscurité, la répétition
continuelle du mot évidence^ leur exa-
(I) Ou physiocrairs.
gération en toutes choses ; et enfin , l'ad-
miration ridicule et extravagante qu'ils
prodiguaient mutuellement à leurs pro-
pres écrits.
Quant à leurs théories, elles peuvent
être ainsi résumées. La terre est la seule
source des richesses : de cette source
unique sortent tous les produits de
l'agriculture , des manufactures et du
commerce ; les manufactures et le com-
merce ajoutent, il est vrai, quelque va-
leur au produit de la terre j mais cette
valeur est précisément l'équivalent du
travail qu'ils ont faitj c'est leur salaire.
Toutes les relations avec les ouvriers de
ce genre ne sont que des échanges. Le
propriétaire des terres a, seul, le pou-
voir créateur. L'or et l'argent ne sont
aux hommes que d'une utilité de conve-
nance j il n'existe point d'intérêt à faire
sortir ou entrer l'argent d'un pays ou
d'un autre. — Il ne faut point de prohi-
bitions ni de douanes, mais une liberté
universelle de commerce. — L'impôt doit
être unique , assis sur le revenu de la
terre , et payé directement par le pro-
priétaire foncier.
Telle fut l'origine et telles étaient les
doctrines des économistes de l'école de
Quesnay, et, à peu de différence près, des
disciples de Gournay. Ainsi que nous l'a-
vons déjà fait remarquer, les uns et les au-
tres, quoiqu'ayant envisagé les principes
de l'économie publique sous un aspect dif-
férent , en déduisaient exactement la
même théorie. On regarda donc les deux
écoles comme fraternelles en quelque
sorte, ne pouvant avoir l'une pour l'autre
aucun sentiment de jalousie et devant s'é-
clairer réciproquement. Leurs écrivains
prirent une grande part à la controverse
élevée au sujet dû commerce des grains,
question que les circonstances rendirent
fort importante sous le règne de Louis
XV et de son successeur.
Sans doute les doctrines des écono-
mistes n'étaient pas exemptes d'erreurs,
et leurs principes absolus se sont trou-
vés le plus souvent inapplicables dans la
pratique. Mais on ne saurait méconnaî-
tre (juilsont, en général, traité tous les
sujets économiques avec l'amour du bien
public , le désir de soulager le sort des
classes malheureuses et l'intention de
parvenir à répartir avec (Jquité les cliar-
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
261
ges publiques; leurs écrits se distinguent
par une douce et saine morale, et à peu
d'exceptions près , par un respect pro-
fond pour lesinstitutions sur lesquelles se
fondent le bonheur et les vertus des peu-
ples. Ils ont mis l'intelligence humaine
sur la voie de la science ; leurs erreurs
même ont été utiles à ses progrès ; enfin,
ils ont établi une vérité à laquelle il nous
semble que l'expérience fait revenir tous
les jours davantage; c'est que la France
est essentiellement agricole.
A l'époque où les deux écoles com-
mencèrent à attirer l'attention publique,
les principaux disciples de celle de Gour-
nay, étaient MM.de Malesherbes, l'abbé
Morellet, Herbert, Trudaine-de-Monti-
gny , d'Invau, d'Angeul, et les abbés de
Boisgelin et de Cicé.
Dans l'école de Quesnay , on distin-
guait le marquis de Mirabeau , MM.
Abeille, de Fourqueux , Bertin, Dupont
(de Is'emours), Lelrosne, de Saint-
Péravi, de Vauvilliers et l'abbé Roubaud.
MM. l'abbé Beaudeau et Lemercier
la Rivière avaient appartenu d'abord à
l'école de Quesnay ; mais ces deux écri-
vains ayant pensé qu'il serait pl'is aisé
de persuader un prince qu'une nation, et
qu'on établirait plus vite la liberté du
travail , ainsi que les vrais principes des
contributions publiques , par l'autorité
des souverains que par les progrès de la
raison , formèrent une branche particu-
lière, dont le système était d'accorder
une grande influence au pouvoir absolu.
C'est à cette tendance favorable à l'au-
torité monarchique que Lemercier de
la Rivière, auteur de l'Ordre naturel e t
essentiel des sociétés politiques , dut la
confiance de l'impératrice de Russie (1) ,
et celle de l'empereur Joseph 11.
Indépendamment de ces économistes ,
(l) L'impératrice Catherine II , curieuse de con
naître en détail le système des partisans de Quesnay,
engagea Lemercier de la Rivière, un des interprètes
de cette doctrine, à venir, en 177o, la rencontrer à
Moscou où elle se rendait pour son couronnement.
Il accourut en toute hâte , et s'imaginant quMl allait
refondre la législation de la Russie, il commença
par louer trois maisons contigues, dont. il changea
toutes les distributions, écrivant au dessus des portos
de ses nombreux appartemens : ici. Département de
V Intérieur; là , Département de la Justice; ailleurs,
'Départimcnt des Finances > etc. Il adressa aux agens
quelques autres écrivains , tels que Con-
dillac et Turgot , appliquaient la philo-
sophie éclectique à l'économie politique,
et envisageaient la science sous un point
de vue moins absolu. Turgot s'occupait
môme dès lors à établir ses principes sur
les mêmes bases qu'Adam Smith , l'élève
de Hume , travaillait de son côté à leur
donner en Angleterre.
Vers le même temps la statistique fit
quelques progrès dus aux recherches de
l'abbé d'Expilly, et de M. de Messence,
qui s'attachèrent à éclairer diverses ques-
tions relatives à la population du
royaume.
Comme on vient de le voir, les com-
mencemens de la science économique en
France, nous la montrent encore morale
et pure; mais ell tarda pas à être
envahie par le débordement du philoso-
phisme ; et au moment de la mort de
Louis XV, une sorte d'alliance s'était
formée entre les écrivains d'économie
politique et les adeptes des nouvelles
doctrines philosophiques.
La fin du dix-septième siècle avait vu
naître (t) cet homme dont le génie , les
talens , l'imagination inquiète et hardie ,
l'ambition et la soif ardente de renom-
mée, devaient exercer une influence si
fatale et si extraordinaire sur l'ordre
social. De bonne heure, Voltaire avait
manifesté un esprit d'indépendance et
d'irréligion dont ses mailres avaient été
effrayés, et le jésuite Lejay, son profes-
seur , lui avait même prédit plusieurs
fois qu'il serait le porte-étendard de
l'impiété. En effet , sa vanité , la plus ac-
tive de ses passions , lui persuada qu'il
pourrait acquérir une célébrité jusqu'a-
lors inouie, en attaquant les principes
du Christianisme révérés depuis tant de
siècleset en se faisant l'ennemi d'un culte
embrassé par toute l'Europe ; une cir-
qu'on lui désigna comme instruits, l'invitation de
lui apporter leurs litres aux emplois dont il les ju-
gerait capables , etc. L'impératrice convint , avec
M. de Ségur, qu'elle avait profité des entretiens de
la Rivière , dont elle reconnut généreusement la
complaisance; mais en même temps elle écrivait à
Voltaire : « Il nous supposait marcher à quatre pat-
« tes ; et très poliment il s'était donné la peine do
a venir pour nous dresser sur nos pieds de der-
« riére. »
(1) En t694, la même année que Quesnay.
202
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
constance pariiculit'-re développa ou fit
naître celle déplorable disposition mo-
rale. Voltaire avait été obligé de cher-
cher un asile en Angleterre, pour se
soustraire aux poursuites que lui avaient
attirées quelques écrits licencieux et une
querelle avec le chevalier de Roh^n-
Chabot. Il trouva les principales intelli-
gences de celte nation imprégnées d'un
esprit d'irréligion dogmatique , et disci-
ples d'une philo ophie qui, feignant de
s'appuyer sur l'érudiiion, la ciitiqueet
la métaphysique, employait l'erreur,
l'audace et des subtilités insidieuses à dé-
truire la foi chrétienne. C'était le temps
cùWohton, Toland, Tindal , CoUins ,
Bolingbrocke et plusieurs autres écri-
vains marchaient sur les traces de Hob-
bes, de Bayle et de Spinosa, et dévelop-
paient leurs principes de scepticisme et
de matérialisme.
Jusque là, disciple insouciant et mo-
queur des épicuriens du Temple et des
roués de la cour du régent. Voltaire
n'avait fait de l'impiété que par saillies j
les dogmes et les mystères du Christia-
nisme ne lui avaient inspiré que des bons
mots. A l'école des philosophes anglais ,
il apprit à raisonner son incrédulité.
C'est dans leurs entretiens et dans leurs
écrits qu'il puisa tous les faits et les ar-
gumens dont il se servit dans la suite
pour combattre la religion , sans renon-
cer toutefois à l'attaquer par la plaisan-
terie , genre de guerre qui convenait le
mieux à son génie, et devait réussir da-
vantage auprès de ses légers compa-
triotes. Son séjour à Londres fut de
trois années; de retour à Paris, il tra-
vailla à rajeunir et à parer d'un vernis
d'esprit et d'élégance , les doctrines phi-
losophiques qu'il apportait de l'Angl?'-
terre, et s'efforça de les répandre en
France et en Europe. Dans peu d'années ,
il eut rallié autour de lui, non seule-
ment tous les hommes de lettres que le
désir de la nouviîauté, l'amour de la cé-
lébrité et l'esprit de licence ei d'insu-
bordination disposaient à embrasser les
promesses séduisantes de la nouvelle
philosophie, mais encore beaucoup de
publicisles qui, frappés des vices de
l'organisation Kociale , et attribuant n
l'iulluence du catholicisme f s obstacles
opposés au dévttleppeiuent de 1» civilisa-
tion et de la richesse, se persuadaient
que travailler à détruire cette influence,
était une œuvre de patriotisme et de rai-
son. Voltaire trouva dei disciples jusque
dans les rangs même de la royauté.
P rmi ses amis et ses confidens, d'A-
lembert et Diderot lui parurent les plus
pro res à seconder ses desseins; l'un et
l'autre avaient entrepris une giande spé-
culation littéraire : c'était la vaste com-
pilation qui, sous le roui A'Encyclopé'
die, devait renfermer dans un ordre al-
phrfbélique tout ce que les sciences et
les arts avaient produit d'intéressant et
d'uù'e pour la société. Le plan de cet ou-
vrage avait élé publié avec faste ; il était
suivi d'une préface qui exposait avec
beaucoup d'art et de talent la généalogie
universelle de nos idées et de nos con-
naissances d'après le système philoso-
phique de Bacon, et qui fut regardéealors
comme un chef-d'œuvre de la science
ana'.yiique. Le dessein des auteurs pa-
raissait au premier aspect digne des élo-
ges publics et d'un juste encouragement ;
la religion, les mœurs et toutes les vé-
rités consacrées par la foi et la vénéra-
tion des hommes, devaient et semblaient
s'y trouver scrupuleusement respectées;
nen en apparence n'y pouvait alarmer
les consciences les plus timides. Mais soit
qiic d'Alembert et Diderot eussent eux-
mêmes conçu la pensée d'égarer l'opi-
nion et d'endormir la surveillance de
l'autorité par ce respect extérieur et
celle feinte droiture d'intentions, soit
que Voltaire eût profité d'une occasion
aussi favorable pour réaliser ses vues
impies, il devint bientôt évident que le
but véritable de cette publication était
de propager les erreurs du philoso-
phisme moderne, d'insinuer les princi-
pes de l'incrédulité, et d'atténuer et de
renverser successivement tous ceux du
Christianisme. < C'était, dit Condorcet,
« un dépôt où ceux qui n'ont pas le
« temps de se fornier des idées , devaient
« aller chercher celles qu'avaient eu les
« hommes les plus éclairés et les plus
« célèbres, dms lequel les erreurs res-
« pectées seraient ou trahies par la fai-
« blesse de leurs preuves , ou ébranlées
« par le voisinage des vérités qui en scf^-
M penl les fondeiaens. n
L'habileté des directeurs de l'EncycIo-
PAR M. DE VILLEJNEUYE-BARGEMONT.
263
pédie consista surtout, en effet, à déro-
ber ies maximes philosiohiqu-s vo tai-
rienn-^s dans les articles où l'on s'atten-
dait à les trouver, à les pro luii e au con-
traire dans ceux qui semblaient naturel-
lement les exc'ure; à créer des objec-
tions pour les cnmbaitre en apparenoe,
et en réalité pour les fortilier par la fai-
ble se des réponses. Des renvoi^ ménagés
avec ait «^tai^-nt destinés à guider le lec-
teur, sans qu'il s'en aperçût, à le détour-
ner de la route, et à ie condu're préci-
sément aux articles où se trouvent détrui-
tes toutes les preuve^ précédemmetit éta-
blies. Ainsi, par exemple, les articles
consacrés à l'exposition des premières
vériés morales et religieuses sont traités
avec tout le respect et la sévérité qu'on
pouirait att<-ndre dune philosophie
éclair» 6 et vertueuse ; mais au dessous de
ces articles, les réd'Ctturs ont eu soin
d'iijouter : J^oyez préjugés j superstition j
fanatisme. Sous le mot Dieu se trouvent
réunies toutes les pieuves physiq'ies et
métaphysiques de l'existerce d'un Etre
suprême. ]\Iais aux mots : Dénionslraiion
ei Corruption, on voit disparaître succes-
sivement ces preuves, et l'on ne retrouve
plus qu'incertitude et doute. Les mots
Ame, Liberté y Spiritualité sont discutt's
avec clarté, rectitude et profondeur;
mais les preuves de l'immortalité et de la
spiritualité de l'Ame sont anéanties aux
articles Drot naturel, Locke, Animal,
et le lecteur est ainsi conduit au m téria-
lisme et au sysîènje de la fatalité. Il en
est de même de la Certitude historique ;
on y lit tout ce que la philosophie a de
p'us judicieux et de plus exact. Cepen-
dant, si de cette dissertation, on p.isse
au motdeProfcaZ^i/iVejindiquéparun ren-
voi, on y trouve les preuves renversées.
C'est ainsi que tout se combat et se dé
truit dans ce vaste dictionnaire. Une tulle
suite d'oppO'itions et de contrastas au-
rait pu paraître au premier abord le ré-
sultat inévitable du défaut d'homogénéité
dans la pensée et dans l'exécuiion d'une
entreprise confiée à une réunion aussi
non)breuse d'écrivains; mais la corres-
pondance des auteurs prouve incontes-
tablement qu'ils ne faisaient que suivre
un sy>tème médité avec soin, et conduit
avec autant de réflexion que de per.sévc-
rance.
Parmi les collaborateurs de l'Encyclo-
pédie, un très grand nombre étaient lout-
à-fait étrangers à cette machination im-
morale. Pour compléter leur immense
entreprise. d'Alembert et Diderot avaient
fi^il un appel à tous les hommes spéciaux
et célèbres dans les sciences, les let'res,
les arts et les métiers. Plusieurs savans
esliuiablHs leur prêtèrent 1 appui de leurs
taler.s et de leur expérience. C'est ainsi
que beaucoup d'économistes, disciples
de Gonrnay et de Quesnay, se trouvèi ent
attachés dans le principe à l'Encyclopé-
die. Quesnay fournit les articles Grains
et Fermiers; Forbonnais l'enrichit de
plusieurs articles sur le Commerce, le
Crédit public, etc.; d'autres hommes de
mérite et de vertu payèrent aussi leur
tribut à l'utilité publique, sans devenir
ies complices du philosophisme anti-re-
ligieux. Mais dans les rcings des écono-
mistes, il se trouva assez d'écrivains ani-
més de l'ardeur des innovations politi-
ques et religieuses pour grossir cette as-
sociation form'dable, à laquelle Yol'aire
donnait l'impulaion , la direction et l'en-
couragement.
Voltaire et ses disciples n'avaient eu
garde de ni'gliger l'appui que pouvait
It^ur offrir le moment d'enthousiasme et
de curiosité excités par l'apparition des
théories des économistes; lui-même, dans
plusieurs de ses écrits et particulière-
ment dans son Dictionnaire philosophi-
que, traita plusieurs objets d'économie
politique avec l'esprit lucide et incisif
qui caractérise tous ses ouvrages. Mais
il est facile de s'apercevoir que pour lui
cette science n'était qu'un auxiliaire
utile à Iâ propaga ion du philosopbisme
dont il s'était déclaré l'apôtre suprême.
C'était un puissant moyen de séduc-
tion, en effet, que de montrer, au moyen
de la science nouvelle, les institutions
catholiques et monarchiques existant à
cette époque, comme opposées au déve-
loppement du bien-être, de la liberté, de
la richesse el de la civilisation. Aussi,
Voltaire , s'efforçant de prouver cette as-
sertion sous toutes les formes et avec
toutes l s ressources de son esprit, s'at-
tacha dans ce but à dépouiller l'écono-
mie politique française des considéra-
tions religieuses el morales qui l'avaient
constamment accompagnée jusqu'alors.
264 COURS SUR L'HISTOIRE DE
et à l'associer au système de Condillac,
qui déduit de nos sensations toutes nos
facultés, peu à peu elle fut réduite , dans
son but, à la recherche des jouissances
matérielles; dans sa morale, à l'égoïsme
et à l'intérêt, et se confondit enfin dans
les théories économiques de l'Angleterre,
déjà si fortement imprégnées de la mo-
rale des intérêts matériels.
J.-J. Rousseau , l'un des plus ardens co-
ryphées de ce philosophisme, dont il de-
vint ensuite le fougueux adversaire, avait
été appelé à enrichir de son éloquence
les pages de l'Encyclopédie. L'article
Economie politique lui fut confié. Mais
c'était avant la publication des doctrines
de Quesnay et de Gournay, et à celte
époque la science se trouvait encore
étroitement liée à la politique. Aussi
Rousseau se borna-t-il à développer ses
idées, ou plutôt celles de Locke, sur l'o-
rigine des sociétés et les droits des ci-
toyens. Sa dissertation est l'ébauche du
Contrat social.
Un autre auteur, également célèbre par
son zèle philosophique et par sa tardive
rétractation, l'abbé Raynal, se servit
aussi de l'économie politique pour com-
battre l'ordre social alors existant. Son
Histoire philosophique du Cominevce
dans les deux Indes ^ ouvrage dont les
matériaux furent fournis, dit-on, par
plusieurs des collaborateurs de l'Ency-
clopédie, renfermait des vues profondes
et presque prophétiques sur l'avenir du
monopole et des colonies de l'Angleterre;
mais il les accompagna de si violentes
déclamations contre les prêtres catholi-
ques et les souverains de l'Europe, que
le gouvernement, quelque disposé qu'il
fût par système et par penchant h une to-
lérance excessive , ne put s'empêcher de
sévir un moment contre le livre et son
auteur.
C'était ainsi qu'à la fin du règne de
Louis XV l'œuvre de la démolition mo-
rale se trouvait déjà fort avancée. L'En-
cyclopédie, les écrits de Voltaire et de
ses disciples, et la protection d'une cour
corrompue avaient fait germer dans tou-
tes les classes et même dans les rangs les
plus élevés les principes des doctrines
nouvelles. Des souverains, des rois, des
électeurs s'étaient enrôlés sous la ban-
nière de Voltaire j on y remarquait Fré-
L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
déric, roi de Prusse; Gustave, roi de
Suéde; Christian, roi de Danemarck; le
margrave de Bade, et sa femme, sœur
de Frédéric. Avec de tels appuis et la fa-
veur déclarée de la cour, la conjuration,
victorieuse de Pinstitut des Jésuites, ne
voyait plus d'obstacles à ses desseins.
Dans l'ivresse de ses succès et le fanatisme
de ses espérances, elle appelait à grands
cris les orages révolutionnaires, se jouant
par !a pensée, au milieu des tempêtes de
l'avenir, menaçant Dieu « de lui faire
« voir beau jeu dans vingt ans (1), » et
se désolant « de n'être pas les témoins du
a beau tapage qui doit se faire un jour
« et des belles choses que ■verront les
« jeunes gens (2). »
Les sages de l'Europe, cependant , con-
templaient avec frayeur des princes im-
prudens ébranlant de leurs propres
mains les colonnes des temples et les
bases sacrées de l'autorité suprême; on
se répétait les paroles prophétiques de
Leibnitz : « Ceux qui se croient déchar-
K gés de l'importune crainte d'une pro-
« vidence surveillante et d'un avenir me-
« naçant , lâchent la bride à leurs pas-
« sions brutales et tournent leur esprit à
« séduire et à corrompre les autres; et,
« s'ils sont ambitieux et d'un caractère
« dur, ils sont capables, pour leur plai-
nt sir ou leur avancement, démettre le
« feu aux quatre coins de la terre. Je
K trouve même que les opinions appro-
« chantes s'insinuent peu à peu dans
« l'esprit des hommes du grand monde
« qui règlent les autres, et d'où dépen-
cf dent les affaires, et se glissant dans les
« livres à la mode, disposent toutes cho-
« ses à la révolution générale dont l'Eu-
« rope est menacée, j)
« Si l'on se corrige de cette maladie
« d'esprit épidémique, dont les mauvais
« effets commencent à être visibles (3),
a les maux seront peut-être prévenus;
« mais si elle va croissant, la Frovi-
K dence vengera les hommes par la rcvo-
K lution mvnie qui en doit naître. »
Appelant l'attention des rois et des
(1) Lettre de Vollairo à d'Alembert , 2iî février
I7i;«.
(2) Lettre de Voltaire A M. de Chauvelin.
(ô) Leibnitz fait allusion aux doctrines anti-reli-
{;icuses des philosophes anglais. Il mourut en 1716,
la seconde année do la réc;ence.
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
265
peuples sur les dangers de l'ordre social,
un magistrat courageux, M. Si^guier,
premier avocat général au parlement de
Paris, s'écriait, eu 1770 : c; Il n'est plus
« possible de le dissimuler, il s'est élevé
« au milieu de nous une secte impie et
« audacieuse. Elle a décoré sa fausse sa-
« gesse du nom de philosophie. Sous ce
« titre imposant, elle a prétendu possé-
« der toutes les connaissances^ ses par-
« tisans se sont érigés en précepteurs du
« genre humain. Liberté de penser, \o\\k
« leur cri , et ce cri s'est fait entendre
« d'une extrémité du monde à l'autre.
« D'une main, ils ont tenté d'ébranler le
« trône, et de l'autre ils ont voulu ren-
« verser les autels, [jcur objet était d'é-
« teindre la croyance , de faire prendre
« un nouveau cours aux esprits sur les
« institutions civiles et religieuses, et la
cr révolution s'est pour ainsi dire opérée ;
« les prosélytes se sont multipliés, leurs
« maximesse sont répandues^ les royau-
u mes ont senti ébranler leurs antiques
a fondemens, et les nations étonnées de
« trouver leurs principes anéantis, se
« sont demandé par qi;tlle fatalité elles
« étaient devenues si linTérentes d'elles-
K mêmes.... Le gouvernement doit trém-
ie bler de tolérer dans son sein une secte
« ardente d'incrédules qui semblent ne
«chercher qu'à soulever les peuples,
« sous prétexte de les éclairer.»
Enfin, J.-J. Rousseau, désabusé des il-
lusions du philosophisme moderne, et
après avoir dévoilé les machinations des
propagateurs du matérialisme, s'écriait
ainsi, dans son amère douleur : «L'Eu-
« rope,en psoie à des maîtres instruits
« par leurs instituteurs même à n'avoir
« d'autres guides que leur intérêt, ni
« n'autre Dieu que leurs passions • tan-
« tôt sourdement affamée ,, tantôt ou-
« vertement dévastée, partout inondée
(' de soldats, de comédiens, de filles pu-
« bliques, de livres corrupteurs et dévi-
ée ces destructeurs; voyant naître et pé-
a rir dans son sein des races indignes de
« vivre, sentira tôt ou tard dans ses ca-
« lamités le fruit des nouvelles instruc-
« tions, et jugeant d'elles par leurs fii.
« nestes effets , prendra daris la même
tt horreur et les professeurs et les disci-
« pies, et toutes ces doctrines cruelles
« qui , laissant l'empire absolu de l'hom-
« me à ses sens, et bornant tout à la
« jouissance de cette courte vie, rendent
« le siècle où elles régnent aussi mépri-
« sable que malheureux (l).»
Mais ces formidables présages ne frap-
paient ni les peuples, ni les rois. En
France, un nouveau règne allait com-
mencer; les nouvelles théories sociales
et philosophiques s'apprêtaient à domi-
ner l'administration générale, comme
elles maîtrisaient déjà l'opinion. Nous
aurons à exposer plus lard les résultats
d'une imprévoyance si aveugle et si fa-
tale.
L'Angleterre, ainsi que nous l'avons
montré déjà, avait devancé tous les peu-
ples dans une politique exclusiveoaent
dirigée vers les intérêts du commerce et
de l'industrie. Dès l'avènement de Guil-
laume III au trône, aucun de ses actes
n'eut d'autre mobile que le développe-
ment et l'accroissement de la richesse
nationale, et elle ne recula devant au-
cun moyen de s'assurer le monopole de
la navigation et des manufactures. Les
formes de sa constitution qui la préser-
vaient désormais des luttes intérieures au
sujet des subsides, l'éclairaient sur ses
intérêts mercantiles; aussi, le résultat
de chacune de ses guerres , principale-
ment de celles avec la France, fut d'aug-
menter sa puissance et d'étendre le mar-
ché des produits de la Grande-Bretagne,
et de compenser abondamment l'accrois-
sement inévitable de sa dette publique.
Sous la reine Anne , dont le règne vit
confondre les deux parlemens d'Ecosse
et d'Angleterre , la politique anglaise
parvint à procurer à son commerce des
avantages immenses, en s'appropriant,
pour ainsi dire, à titre de colonie, un
riche royaume du continent.
Lorsqu'un pelit-lils de Louis XIV fut
appelé au trône d'Espagne, toutes les
nations furent effrayées de l'agrandis-
sement de la maison de Bourbon. Le
Portugal, en particulier, qui n'avait vu
jusque là dans la France qu'un appui so-
lide, la considéra comme un ennemi
dont il devait redouter l'oppression.
Celte inquiétude, habilement excitée, le
précipita entre les bras de l'Angleterre,
qui, accoutumée à faire tourner tous les
(I) 3« dialogue, 2" promenade.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
266
événemens politiques à l'avantage de son
commerce, nVut p;arde de négli^'er nne
occasion si favorable. Mélhuen, son am-
bassadeur négociateur profond et délié,
signa le 27 décembre 1703 un traité par
lequel la cour de l.isbonne s'engageait à
perme'tre l'entrée de toutes les étoffes
de laine de la Grande-Bretgn^ sur le
même pied qu'avant leur prohibition, à
condition que les vins de Portugal paie-
raient un tiers de moins que ceux de
France aux douanes d'Angleterre. Ainsi
cette dernière puissance obtenait un pri-
vilège exclusif en faveur de ses manufac-
tures, puisqu'on laissait subsi'.ter l'inter-
diction pour celle des autres nations, et
en dernier résultat , elle n'accordait au-
cune faveur au Portugal , dont elle obte-
nait les vins renommés, à un prix très
inférieur à ceux de France, que repous-
saient d'ailleurs des droits !rès élevés.
Les manufactures portugaises ne pou-
vaient soutenir une si dangereuse con-
currence , elles disparurent. L'Angleterre
habilla son nouvel allié, et parvint suc-
cessivement à envahir tous ses produits
et ceux de ses colonies. Désormais, elle
fournit au Portugal df s vêtemens , des
subsistances, les objets de luxe, desv..i.-
seaux, des munitions ; elle lui renvoyait
ses propres produits manufacturés. Un
million d'Anglais, artisans ou cultiva-
teurs, furent occupés à ces travaux. Tout
commerce fut donc enlevé au Portugal j
les flottes mênif' destinées au Brésil ap-
partenaient aux Anglais. On a relevé,
d'une manière exacte . que depuis la dé-
couverte des mines du Brésil jusqu'en
1760. seulement, il était sorti de celte
partie de l'Amérique 3 milliards 800 mil-
lions de livres, dont 2 milliards 400
mille livres en or. tandis que tout le nu-
méraire du Portugal se réduisait, à celle
époque, à moins de 20 millions de li-
vres. Ce capital immense, qui a passé
tout fnlier en Angleterre, fut un des
premifrs clèmeus de sa puissance colos-
sale.
A l'avènement de la reine Aime, la
délie publique s'élevait à 400.000,000 de
francs ; elle se nioitait , lors de la paix
d'Ulrechl, à 1.4."»0.O0O,00O \v.
Pendant les régnes de (Veorges l«r et de
Georges II, sous le ministère de lord W'al-
pole, la dette fut réduite à l,150,0<)i>,000 (.
Ce célèbre ministre qui. plaçant la cor-
ruption au premier rang des moyens
d'obtenir une majorité constante dans le
Parleme?»t, confiaissait si bien le t*rif de
toutes les consciences parlementaires ,
fut l'auteur d'un projet de hill d'amor-
tissement de la dette publique . consistant
à rembourser par l'adoption d'un em-
prunt à 5 pour 100 les créanciers de
l'Etat qui retiraent 6 p'>ur 100 de leurs
capi'aux. Celle mesure ne fut pas adop-
téi\ Il était réservé à Pilt d'opérer cet
amortissement par le rachat successif des
ventes et créances sur l'Etat, au moyen
d'un fonds spécial.
Après !a mort de Walpnle , et au mo-
ment du traité d'Aix-la-Chapelle, si avan-
tageux à l'Angleterre, la dette était re-
montée à 1. 900.000,000 fr. La guerre com-
mencée en 1755, et qui dura sept ans,
coûta aux Anglais près de deux milliards
de francs, ce qui éleva leur dette à
3.650.000 000 fr. M^is l'Angleterre reçut
des indemnii<^s énormes par l'acquisition
de la plupart des colonies , et par le dé-
veloppement immense de son commerce
dans les Indes.
Au moment de la mort de Louis XV,
celle puissance (alors dirig<^e parW. Pitt,
chef du ministère de Georges III, et le
premier qui ail occupé ces hautes fonc-
tions) allait porter au plus haut degré
l'extension de ses manufactures. La fa-
btication exclusive des étoffes de coton
avait été violemment ravie aux Indes, et
les mécaniques inventées par Arkwrigt
en 1769. commençaient à donner à celle
branche d'industrie, receillie à la suile
de la révocation de l'édit de Nantes, une
importance prodigieuse dans le com-
merce de l'univers
D'ailleurs, le système suivi en Angle-
terre avant môme le ministère de Col-
bert, était de n'adniellre dans sa con-
sommation que les produits de ses ma-
nufacturcN; de repousser ceux d'une in-
dustrie étrangère par des prohibitions
ou des droits équivalons ; enfui, de res-
treitjdi e par des taxes énormes imposées
ii l'entrée, la consomuialiondesobje s que
le sol et l'industrie ne peuvent pas pro-
duire, tels {jU(' les vins et les eaux-de-vie.
Ce système avait forcé la nation à cou-
ftommer ses propres produits, et avait
conservé dans son sein le travail, la pre-
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMOINT.
267
mière «ïes richesses nalionales. D'un autre
côté, l industrie anglaise di^f^agée des en-
traves des réglemens, avait pu v<irier sa
fabrication et la conformer aux goûts
changeansdes consommateurs et aux be-
soins des peuple.^; tandis que ianôt;e,
forcf^e de suivre des méthodes invaria-
bles de fabrication , présentait constam-
menl des produits unifot mes dont elle ne
pouvait ni varier la qualité, ni simplifier
les moyens d'exécut on. Le développe-
ment que recevait chaque jour lindus-
trie dans les ateliers anglais, et l'éten-
due de la fabrication, avaient conduit à
opérer une division du travail qui, appli-
quant constamment chaque individu au
même ouvrage, diminuait les frais, dou-
blait les résultats et résidait les produits
plus parfaits. L'application des machines
tendait au même but. Enfin la multipli-
cité des canaux de petite navigation , en
facilitant le transport des matières pre-
mières et des objets manufacturés, con-
tribuait également à diminuer le prix
de la plupart des productions indus-
trielles.
En même temps, le gouvernement an-
glais, bien convaincu que la prospérité
de la nation ne reposait que sur le com-
merce et sur l'industrie , ne s'occupait
que des moyens de les accroître. Les en-
couragemens étaient prodigués pour ieur
ouvrir des débouchés, pour étouffer d.ins
son berceau l'industrie naissante d'un
autre peuple , pour faire respecter les
personnes et les propriétés partout où
pénétrait sa marine, pour obtenir dfs
privilèges dans tous les pays de consom-
mation. Identifié et presque incorporé
avec le commerce, le gouvernement le
suivait et le protégeait sur tous les points
de la terre. Il envoyait à grands frais des
ambassadeurs pour apporter des présens
aux souverains, faire goûter ses produc-
tions et établir des relations commer-
ciales avec le pays; en un mot, il sem-
blait ne penser et n'agir que pour amé-
liorer et agrandir son commerce et son
industrie. Il était difficile qu'avec de tels
moyens l'Angleterre ne s'élevât pas au
premier rang des nations commerçantes
et manufaclurières.
Malheureusement, la tendance indivi-
duelle d'un peuple exclusivement com-
merçant, libre ou non, est d'arriver à
n'aimer et n'estimer que les richesses , et
à les placer fort au dessus des hom-
mes qui les produisent. C'est une ex-
périence constante qui s'étend des indi-
vidus aux nations Or, l'Angleterre en
fournit le plus mémorab'e exemple. Dès
que le commerce y eut élevé d*^s fortunes
aussi rapide- que considérables, la cupi-
dité devint le mobile universel et domi-
nant. Les citoyens qui re s'étaient pas
aMachés à cette profession, la plus lucra-
tive, portaient dans leur carrière l'amour
d'une opulence dont les mœurs et l'opi-
nion leur faisaient un besoin: même en
as'.'irani aux h( nneiirs, ils couraient aux
richesses. Dans la carrière des lois, dans
celle du ministère évangélique, dans la
gloire de siéger au Pàrlemf'nt, ils voyaient
le moyen d'agrandir bur fortune. Pour
se faire élire membre de ce corps puis-
sant, ils corrompaient les suffrages du
peuple, et ne rougissaient pas plus de
revendre ce même peuple au ministère
que de l'avoir acheté. Chaque voix était
devenue vénale au Parlement. Robert
Walpole , ainsi que nous lavons dit, en
avait le tarif, et s'en vantait publique-
ment à la honte des Anglais. C'était un
devoir de sa place ^ disait-il , d'acheter
les représentans de la nation pour les
faire voter, non pas contre, mats selon
leur conscience. Or , qu'est-ce qu'une
conscience qui s'est, soumise à l'argent?
Cette morale qui réduit tout à l'inté-
rêt , étant passée dans les mœurs et dans
la poli'ique, explique comment les An-
glais ont fait ife grandes choses, mais en
commettant de grandes injustices; com-
ment les classes élevées possèdent le mo-
nopole de-; honneurs, du pouvoir, de la
richesse et du luxe, tandis que la popu-
lation ouvrière languit dans la misère et
l'oppression. Comment enfin, les Anglais
ne veulent pas seulem^'nt être riches,
mais veulent être les seuls riches. Leur
ambi ion fut d'acquérir, comme celle de
Rome de commander. Toutes leurs guer-
res ont eu pour but de rendre leur com-
merce universel et exclusif, et cette pas-
sion a subjngtié jusqu'à leurs philoso-
phes ; mais ceux-ci avaient déjA favorisé
ce penchant à la cupdité en contribuant
à détruire la murale religieuse, et en
réduisant l'homme h une destinée puro-
ment terrestre et sensuelle.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
A l'époque dont nous parlons, Collins,
l'ami de Locke, Bolingbrocke et une foule
d'autres écrivains, avaient répandu à
grands flots le poison du scepticisme sur
les croyances les plus sacrées. David
Hume . le célèbre historien de l'Angle-
terre, développa leurs doctrines et ne
craignit point d'exposer ses motifs de
douter de l'existence de Dieu, de l'im-
mortalité de l'âme et du libre arbitre.
Il était dans l'ordre des choses qu'un tel
écrivain n'aperçût dans l'économie poli-
tique que la science de l'utilité maté-
rielle , abstraction faite de toutes les con-
sidérations morales. Tel est en effet le
caractère de ses Essais moraux, politi-
ques et littéraires, publiés à Edimbourg
en 1742, et qui renferment d'ailleurs sur
le comEcerce , sur l'intérêt de l'argent
et sur les causes des progrès des arts et
métiers , des observations neuves et pré-
cieuses. Ces travaux économiques furent
recueillis et habilement mis en œuvre
depuis par Adam Smith , le disciple et
l'ami de Hume, qui , ainsi que son maî-
tre , avait approfondi la théorie des sen-
timens moraux, et, comme lui, était ar-
rivé au fatalisme.
StewartDenham(sirJacques)publiaplus
tard (en 1767) des Recherches sur les prin-
cipes d'économie politique , sur le mé-
rite desquels on n'est pas d'accord. Adam
Smith, son rival, assurait que son sys-
tème était peu intelligible à la simple
lecture , et avait besoin d'être développé
par l'auteur pour être suffisamment com-
pris.
En 1774, Turcker (Josias) lit paraître
quatre discours sur divers sujets politi-
ques et commerciaux ^ dans lesquels il se
déclarait partisan de la liberté entière
du commerce, et conseillait au gouver-
nement de la Grande-Bretagne d'accor-
der aux Anglo -Américains l'indépen-
dance qu'ils réclamaient. Ces écrits ont
été traduits par Turgot.
Dans les colonies anglo-américaines ,
encore soumises à la métropole, Frank-
lin avait publié de véritables traités d'é-
conomie politique pratique , sous le titre
de Chemin de la fortune et de Science du
bonhomme /^ic/iari/. Ou peut donc joindre
ce nom célèbre à la liste des économistes
français de cette époque.
Toutefois, les écrits de Hume sur l'é-
conomie politique sont , par leur nature
et par leurs résultats, les plus remar-
quables que l'Angleterre ait produits pen-
dant cette partie du dix-huitième siècle.
Cette période fut plus féconde en
Italie.
En 1737 , vers le temps où l'abbé de
Saint-Pierre , Melon et les anciens écono-
mistes français mettaient au jour leurs
écrits d'économie politique, l'archidiacre
Bandini (Saluste Antoine) (1) écrivait son
Discours (publié seulement en 1755) sur
la Maremme siennoise , contrée qui
comprend les deux cinquièmes de la
Toscane.
Lorsque Bandini visita ce pays, l'incu-
rie du gouvernement avait rendu cette
province, jadis florissante et peuplée,
insabibre , pestilentielle et inhabitable.
Son intérêt fut vivement excité par ce
douloureux spectacle. I! conçut la géné-
reuse pensée , si digne d'un homme
éclairé et d'un prêtre catholique, d'arra-
cher ce malheureux pays au malheur, à
la misère et à la barbarie. Dans un mé-
moire écrit avec autant de force que de
clarlé et d'élégance, il démontra le grand
accroissement de puissance que la Tos-
cane pourrait retirer de la Maremme
rendue à l'agriculture. Il rédigea plu-
sieurs projets pour faciliter l'écoulement
des eaux stagnantes , et comme il s'aper-
cevait de l'insuffisance de ces moyens
tant qu'on ne délivrerait pas cette con-
trée des obstacles moraux et politiques
qui arrêtaient toute tendance vers la
prospérité, il insista sur la nécessité de
débarrasser ce malheureux pays des in-
nombrables mesures fiscales qui avaient
tant contribué à le rendre sauvage et dé-
peuplé, afin d'y attirer par des avantages
nouveaux de nouveaux habitans.
L'archidiacre Bandini insistait pour
que l'on accordât aux agriculteurs de la
Maremme des lois simples et à leur por-
tée , tt toute la liberté compatible avec
le bon ordre. Il réclamait le soulagement
des impôts, une liberté entière dans le
commerce des grains , et tous les moyens
d'en faciliter la circulation et d'en main-
tenir le prix favorable aux producteurs.
Bandini demandait enfin l'établisse-
ment d'un seul impôt , comme plus facile
(1) Ni en 1677.
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
260
à lever et plus économique. On voit que
sur beaucoup de points il se rapprociiait
de la doctrine de Quesnay et de ses disci-
ples , dont il était le précurseur en
Italie.
L'ouvrage de Bandini eut une influence
bien plus heureuse que celle de beaucoup
d'autres livres. Il contribua à rendre fé-
conde et habitée une province étendue,
naguère malsaine et déserte ; et quoique
ce livre soit resté ignoré du public jus-
qu'en 1775, il pénétra néanmoins très
promptement dans le cabinet des hommes
arrivés au pouvoir , où. les bons livres
pénètrent quelquefois si rarement et si
tard. Ecrit en 1737, une copie en avait
été présentée, deux ans après, au grand-
duc François et à deux de ses ministres.
L'empereur François , éloigné de la Tos-
cane et détourné par les soins de l'Em-
pire, n'apporta qu'un faible soulagement
à cette province affligée. Mais quand
Pierre-Léopold monta sur le trône , il lut
le discours de l'archidiacre, en goûta les
principes et les mit à proHt. Il lit faire
plusieurs visites dans la Mareinme ^ la
parcourut, l'examina lui-môme et la fit
parcourir par le mathématicien Ximé-
nès. De grands travaux furent exécutés.
On abolit les fiscalités gênantes, on amé-
liora non seulement l'adminislration po-
litique, mais encore celle de la justice.
Les habitans se multiplièrent, ils acqui-
rent rapidement , par l'exercice du libre
commerce des denrées et des marchan-
dises, les moyens d'augmenter la fécon-
dité de la terre, ainsi que d'améliorer
ses productions. Ils devinrent alors plus
industrieux, plus riches et plus heureux.
Tels furent les effets d'un bon livre sur
un bon prince (1).
Broggia, commerçant napolitain , pu-
blia en 1743, sur les impôts et les mon-
naies, deux Traités remarquables par les
excellens principes économiques qu'ils
renferment. Le but constant de l'auteur
est la richesse de l'Etat. Les moyens qu'il
signale pour l'atteindre sont l'agricul-
ture , le commerce et l'industrie. Il se
montre l'ardent défenseur des classes
pauvres; mais on lui reproche trop de
partialité pour le système mercantile.
(1) Le comte PoccUio ; UUloire de l'vcon. polit,
en Italie.
Son Traité des monnaies se fait distin-
guer par une grande rectitude de ju-
gement, réunie à une expérience con-
sommée.
Cet objet occupait beaucoup alors les
écrivains d'économie politique. L'abbé
Galiani , âgé à peine de vingt ans, le
traita avec un éclatant succès , dans son
ouvrage sur les monnaies ^ imprimé en
1750, où il ne craignit pas d'aborder des
questions neuves et importantes , telles
que la nature de la valeur, les taxes, l'in-
térêt de l'argent, les obligations, l'ori-
gine et la nature des banques, les dettes
de l'Etat , le change , etc. L'un des pre-
miers , l'abbé Galiani , s'occupa d'analy-
ser la nature de la valeur des choses, et
de démontrer qu'elles sont le résultat
de plusieurs circonstances diverses, la
rareté , l'utilité , la quantité et la qualité
du travail et du temps. Il poussa même
cette analyse jusqu'à la valeur destalens
des hommes , assurant que ces talens
s'apprécient absolument de la môme ma-
nière que les choses inanimées, et qu'ils
sont régis par les mêmes principes de rai
retéel d'utilité. Ces idées paraissent n'a-
voir pas été ;Hrangères à l'analyse d'Adam
Smith , et plus tard aux théories de M. J.
B. Say , lorsque ce dernier écrivain plaça
les travaux de l'intelligence, négligés par
Smith, au rang des élémens producteurs
de la richesse. Galiani fut également l'un
des premiers à combattre le préjugé gé-
néral que le haut prix des choses est un
indice de pauvreté et de misère.
Yingt ans après, en 1770, l'abbé Galiani
publia ses fameux Dialogues sur le com-
merce des grains. Il se trouvait alors à
Paris en qualité de secrétaire d'ambas-
sade, et il se servit, pour cet ouvrage ,
de la langue française, qu'il écrivait avec
beaucoup d'élégance et de correction.
La disette de 17G9 avait soulevé , en
France, la question de la liberté ou de
la restriction du commerce des grains,
question complexe et toujours débattue
avec chaleur partout où les circonstan-
ces l'ont fait naître. Galiani mit tant
d'esprit, de grâce et d'enjouement dans
ses dialogues, qu'il amusa beaucoup la
société de Paris , alors attentive à tous
les débals politiques et littéraires. La
conclusion des dialogues de Galiani sem-
blait être que le meilleur système, en
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
270
fait d'approvisionnement., e«,t de n'avoir
aucun système. Mais il pensait, au fond,
que le commerce des grains devait être
soumis à de sages précautions, et ne
jouir que d'une liberté modilif^e vl tem-
pérée. Galiani est cla'-sé , comme Brog-
gia, au nombre des partisans du système
mercantile.
Belloni . banquier à Rome sous le pape
Benoit XIV, écrivit , en 1750, une Dis-
sertation sur le commerce . dnns laquelle
considérant le change commue la règle la
plus sûre pour découvrir la situation
d'un royaume sous le rapport du trafic,
il approuve la prohibition d'exporter de
l'argent. Cet écrit , renfermé dans une
centaine de pages, valut, malgré les
erreuis qu'il renferme , de grands éloges
à son auteur,
Pagnini , employé supérieur des finan-
ces en Toscane, exposa en 1751, dans
un opuscule intitulé De la juste valeur
des choses , des observations pleines d'é-
rudi'.ion et de sa^acit'.
Pompée INéri , président de 1 3 comm-s
^ion du cadastre dans la Lombardie.
opération dans laquelle il montra aut nt
de luuières que d'intégrité, écrivit sur
le monnaies. Son ouvrage, qui parut en
1751 , est intitu.é : Observations sur le
prix légal des monnaies. Le mérite de
cet ouvrage , indépendamnunt de son
utilité pratique, est surtout la clarté, la
précision et la noblesse du style.
Carli , de Capo dlslria . traita à sou
tour des monnaies et publia en 1760, sur
celte matière, un ouvrage qui as:noncc
une vaste science et d'immenses recher-
clu;s. Plus tard, il fit paraître la relation
..de l'établissement du cadastre dans
l'étal de Milan ^ et une dissertation sur
la balance économique des nations. Dans
SCS écrits, il se montra opposé au sys-
tème des physiocratfS; et dans la pro-
duction de la richesse, il accorde une
paît égale a l'agriculture, au commerce
et à Pindusiric.
A l'époque où (lorissaient ces écrivains,
on vil un simple particulier, Barlliélemi
Intiera, fonder en 1755, àJNa.-les, une
chiiire de commerce et de mécanique en
faveur de Geuovesi, qui occupa cet ho-
norab'e professorat peiulanl quelques
années. On doit à celte cliaire, incontes-
tablement la première établie en Europe
pour l'économie politique, \q% Leçons
d'économie civile^ qui méritèrent à son
auteur d'être considéré comme le res-
taurateur de la science en Italie.
Dans ces leçons, Genovesi comprend
presque toutes les parties de l'économie
politique. Il commence par les sensa-
ti ns d'- l'homme et l'origine de ses be-
soins; il en fait dériver tes droits et ses
devoirs; il analyse la nature de la so-
ciété, et après cette courte digres-ion
sur le droit naturel, il examine les
moyens les plus propres à rendre le
corps politique, peuplé, riche et heu-
reux. Cht'z Genovesi, l analyse de
i'houime est claire ei conduit à l'explica-
tion d'un grand nombre de phénomènes.
Il a adop é, pour parcourir les caues
de la prospérité des nations , les trois
grandes divisions, l'agriculture, les arts
et le commerce, et sous le titre de cha-
cune de ces trois grandes sources, il
traite particulièiementde tous les objets
et d- toutes les que>tions les plus impor-
tantes qui en dépendent. Genovesi ap-
précie beaucoup l'agriculture. Toute-
fois, il penche pour le commerce et l'in-
dustrie, et pour lesystème dit mercantile.
Loin de considérer les beaux arts comme
stériles , il lesappe'le non productifs par
eux-mêmes, mais très avantageux, et
cause de l'augmentation de production.
Il considère toutes les clisses de la so-
ciété comme utiles directement ou indi-
rectenienl à la production,- une autre
maxime qui domine dans les leçons de
Genovesi , est celle qui admet le travail
comme le capital de toutes les nations,
de toute les familes , de toutes les con-
ditions. Plus le nombre de ceux qui tra-
vaillent est grand, plus le bien-être de
tous lest aussi. Le travail, à son cvis ,
ressemble à la souffrance. C'est la loi du
monde; elle est générale et il faut l'aimer.
D ns un charmant cliapilre intitulé :
L'art de faire de l'argent , il s'exprime
eu ces termes : « Les Don Quichotte de la
« philosophie et lesSisyi lie de la chimie,
V api es s'être alanibiqué le cerveau pen-
ce dmt longues années, ont enfin re-
« connu qu'il n'y a d'autre moyen de
M faire de l'argent que le travail honnête.
« Cette coiie usion lait encore le déses-
« poir de bien des fous. »
La sagacité profonde de Genovesi l'a
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
271
conduit à prévoir et à prédire l'émanci-
pation des colonies d'Amérique. Il avait
beaucoup étudié l'Angleterre, et s'en
montre lep rtisan • nlhoit&iasle. S'il avait
pui-,c, dans les exemples de C''ite nation,
ses principes d'économie politique , on a
pu juger combien à leur t ur les éco'.io-
mistes anglais ont profité de se^ leçons.
Un Vénitien, savant ce èbre, Alg^rotti,
voulut aussi appliquer son génie univer-
sel àtracer q'.ie ques pages sur l'économie
politique. Dans son Essai sur le Com-
merce, considérant le négoce comme la
source de la richesse et de la puis^aNce.
il répéta et développa cet axiome d'un
ministre : » La nation à laquelle il resiera
« un florin dans sa caisse , quand b s au-
«i Ires n'y aurorit plus rien, sera celle
« qui, finaleoient, restera dans le monde
« maîtresse du champ de bataille. »
L'idée la plus remarquable d'Algarotti
est celle qu'il eut sur l'Afrique , elle est
renfermée dans trois pagi s auxquelles il
donna lui-même le titre de : Pensée sur
la préférence que l'on doit donner à
l'Afrique sur l' Asie et l'Amérique , sous
les rapports de l'industrie et du com-
merce des Européens. Uo Awion de KX'^i
rolli à cet égard, se ratiache à celle
de Leibnitz, et le temps n'a pu que la
rendie plus importante pour l'époque
actuelle.
L'ami et le compatrio:e d^Algarotiij
Antoine Zanone, d'Udine, est plus connu
par ses efforts constans pour l'ainélio
ration des institutions commerciiles et
agricoles de son pays, que p;»r ses écrits
d économie politique. On n'a imprimé de (
lui, dans la collection des économistes
italiens, queues Lettres sur l'agriculture,
le commerce et les arts. Il ne donne la
prél'éience à aucun système : il recom-
muude, avec la môme ardeur, h s di-
versCi branches de la prospérité publi-
que. Lui-môme, agriculteur et négucianl
à la fois, sentit mieux que les auteurs
purement théoriciens, que la prospérité
et la civilisation des états s'appuyetil
sur l'agricultuie et le commerce qui
sont réciproquement la cause et l'effet.
Zanone conseilla l'élablissemei.tde la so-
ciété d'agriculture, et d'institutions pour
les mendi ins , les vagabonda et les tnl'ans
abandonnés et exposés.
Le Montesquieu de lltalie, l'illustre
Beccaria , paya aussi son tribut à la
science économique. Ses premières pro-
ductions furent des observations publiées
en 1762, à l'âge de vingt sept ans, sur les
désordres et les remèdes des monnaies
dans les états de Milan, et dans les-
quelles il proposait le système décimal
comme dérivant d'une mesure astrono-
mique. Deux ans après , il fit paraître
son célèbre traité des Délits et des pei-
nes, écrit en moins de 'rois molsj l'écla-
tante renommée de cet ouvrage appela
sur lui l'attention du gouvernement au-
trichien, et le jeune publiciste, auquel
l'impératrice Catherine faisait des offres
magnifiques pour l'attirera sa cour, fut
appelé à une chaire d'économie politi-
que, créée pour lui, dans l'université de
Pavie.
Le marquis Beccaria écrivit ses leçons
d'économie politique pendant l'exercice
de ce professorat. Il se proposait d'expli-
quer, dans ses cours, les cinq princi-
paux objets de la science, l'agriculture,
les mmufactures, le commerce, les im-
pôts, le gouverm'Qient ; mais il ne put
traiter que les deux premiers. Néan-
moins ce qui reste de ses trc vaux agran-
dit le champ de l'économie politique;
son coup d'œil étendu et perçant lui
avait fait retrouver la majeure partie des
lois générales de l'économie sociale. Il
établit, pour point fixe et invariable de
la science , ce grand principe : « Que ce
n^est point la plus grande quantité de
travail général , mais seulement la plus
grande quantité de tra^'ail utile qui est
la plus avantageuse. De cette maxime ,
Beccaria déduisait le principe de la di-
vision du Iravciil qu'à peu près vers le
môme temps Adam Srnith s'apprêtait à
analyser d ins tous ses phénomènes d'une
manière si luminease et si complète.
Beccaria établit é:,'alement par quelles
circonstances le prix de la main-d'œuvre
devait être réglé, les propriétés produc-
tives des capitaux et la plupart des au-
tres théories a 'optée-» depui> par les plus
célèbres «économistes de l'Angleterre et
de la France.
A ( ô é de Beccaria se place le comte
Verri, sou ami et son émule, que ses ou-
vrages sui- l'économie poliliqueontclissé
comme un des principaux maîtres de la
science. Verri s'était distingué dansl'ad-
272
COURS SUR L'HISTOIRE DE
iiûnistralion de la Lombardie , et réunis-
sait, comme la plupart des économistes
italiens, la théorie à la pratique. Cet
avantage se fait remarquer dans ses tra-
vaux économiques ; ils se composent d»
J\f(iwoires suri' économie politique de L'état
de Milan ^ de ses Réflexions sur les lois
gênantes, principalement dans le com-
merce des grains 3 et enfin de ses Médi-
tations sur l'économie politique qui fu-
rent traduites dans toutes les langues et
conservent encore une estim.e méritée.
Ce n'est point un traité complet de la
science, mais seulement les observa-
tions que son expérience lui avait sug-
gérées. Yerri, partisan de la liberté illi-
mitée du commerce, veut cependant que
l'industrie nationale puisse trouver pro-
tection contre l'industrie étrangère dans
des tarifs judicieusement combinés.
Quoiqu'il apprécie et exalte l'industrie,
il est porté à donner la préférence à
l'agriculture et se prononce en faveur
de la division des terres. C'est sur ces
points seulement qu'il diffère des théo-
ries de l'école anglaise. Les méditations
du comte Yerri parurent en 1771.
Après ces deux hommes célèbres ,
l'Italie aime à montrer l'image d'un véri-
table prêtre catholique qui, pendant
cinquante-cinq ans, vivant comme un
père au milieu de ses paroissiens, leur
enseigna tous les moyens de faiie fleurir
l'agriculture et écrivit pour améliorer le
sort de la patrie et celui des paysans
dont il était entouré. Ce digne ecclésias-
tique se nommait Ferdinand Paoletti,
curé de San-Domino j, près Florence; il
parcourut ime longue carrière toute
semée de vertus et de bienfaits. Le livre
de Paoletti, publié en 1769, sous le titre
de Pensées sur l'agriculture, contient
d'excellentes maximes, parmi lesquelles
on remarque celle-ci : « L'ignorance est
la plus grande et la pire des pauvretés. »
En 1772 , il lit imprimer son ouvrage sur
les subsistances, en lui donnant le titre
de : Véritables moyens de rendre heu-
reuses les sociétés. Dans cet écrit, Pao-
letti se prononce pour la liberté du com-
merce des grains; ses principes, d'ail-
leurs, sont fort rap|)rocliés de ceux de
l'archidiacre Bandiiii et des physiocrates
français.
Un autre ecclésiastique. J.-R. Vasco,
L'ÉCOPsOMIE POLITIQUE ,
Piémontais. écrivit en 1772, un Essai
politique des monnaies , sujet qui sem-
blait usé et que cependant il sut rajeunir
par des idées et des couleurs nouvelles.
Il proposa d'introduire le système déci-
ntal tians les monnaies, non point comme
dérivé d'une mesure astronomique , ainsi
que l'indiquait Beccaiia, mais comme
étant d'une progression plus commode
dans le calcul. Yasco écrivit en outre
sur la question de savoir s'il était utile
ou non de tenir les arts unis en corpora-
tions, avec une discipline, des privilèges
et des contributions à prendre dans les
corps, et il la résolut négativement.
Yasco se prononça contre tout système
réglementaire, même contre l'usage de
fixer le prix du pain et de n'accorder
le privilège d'en vendre qu'à un certain
nombre de boulangers. La libre concur-
rence . jointe à l'obligation imposée à
chaque boulanger d'avoir une provision
suffisante de blé , lui paraissait la mesure
la plus avantageuse pour le peuple.
Yasco rechercha les causes de la men-
dicité et les moyens de la supprimer;
assurer des secours et un asile aux pau-
vres infirmes et honteux et procurer du
travail aux pauvres oisifs, et vagabonds';
telle est la conclusion judicieuse de son
mémoire. Dans un traité sur le bonheur
public considéré chez les cultivateurs des
terrains propres , il proposa une sorte
de loi agraire, tendant à assurer une
part de propriété à chaque citoyen. En-
fin Yasco, dans d'autres écrits, conseilla
l'établissement des caisses d'épargnes
pour les ouvriers et s'attacha à démon-
trer que l'usure n'est défendue ni par
le droit naturel, ni par le droit divin , ni
par l'Eglise, et par conséquentquele droit
de fixer l'intérétde l'argent etd'autoriser
l'usure appartient aux gouvernemens.
L'économie politique qui, dans la pre-
mière partie du dix-huitième siècle, avait
fait de si grands progn s en France, en
Angleterre et en Italie, commença à
pénétrer dans diverses autres parties de
l'Europe.
L'Allemagne avait vu fonder en 1727,
dans les universités de Halle et de Franc-
fort des chaires pour l'enseignement des
sciences administratives. Cet exemple
fut imité dans d'autres universités alle-
mandes, et l'administration, de même
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
273
que l'agriculture et l'industrie, lui du-
rent de sensibles progrès. On comprenait
en Allemagne, sous le nom de sciences
camérales et de police , toutes les bran-
ches de l'économie sociale, c'esl-à-dire
le commerce, les finances, la statisti-
que, l'instruction publique, la politi-
que, etc. Chacune de ces parties d'éco-
nomie publique a élé traitée par grand
nombre d'écrivains. ]Nous nous borne-
rons à citer, pour la période histoi'ique
dont nous nous occupons en ce moment,
les ouvrages de Schrœzer, de Galterer,
d'Olto et d'Anchenwall sur la statistique;
celui de Gunther Ludovic, sur les prin-
cipes de la science du commerce; la des-
cription d'une police parfaite par Lan-
germack; les écrits de Schœder sur les
finances, et le traité de Pfeiffer sur toutes > sur l'avis du maréchal de Noailles, le
les sciences économiques et camérales.
La Prusse, qui prit un si grand accrois-
sement sous le grand Frédéric , fut le
premier royaume où l'on vit s'établir et
appliquer le système des assurances con-
tre rincendie (1), et des caisses hypo-
thécaires. Sonnefels jeta de grandes lu-
mières sur ces diverses questions dans
son ouvrage intitulé : Principes de la
police, du commerce et des finances^
publié en 1765. Déjà, en 1772, on s'oc-
cupait de traduire en Allemagne , tous
les ouvrages français sur la physiocratie ,
et le margrave de Bade, chaud patisan
des économistes, faisait publier, sous
le voile de l'anonyme, un abrégé de
Véconomiepolitiquej d'après les principes
de Quesnay,
En Hollande, le juif Portugais, Pinlo,
écrivit, en 1762, son Essai sur le luxe
dans lequel il blâme l'excessiAC recher-
che des Hollandais dans leurs maisons
de campagne, et signale la dépopulation
et la négligence des terres comme les
suites inévitables et irréparables de ce
penchant désordonné.
En Espagne , Jérôme Ustaritz , avait
fait paraître dès 1742, un ouvrage inti-
tulé : Théorie et pratique du commerce
de la marine , traduit d'abord en an-
glais (1751) , et que Forbonnais fit con-
naître à la France en 1753. Cet ouvrage
important et estimé est , à proprement
(1) La première assurance contre Tincendie se
forma à Berlin en 17(tô.
TOMB IV. -• H. 22, IWÏt
parler, le premier écrit d'économie po-
litique des Espagnols, Il renferme des
particularités curieuses, entre autres
que l'Espagne , depuis 1492, époque de
la conquête des Indes-Occidentales, jus-
ques en 1724, avait retiré du Nouveau-
Monde, environ 9 milliards 160 millions
de piastres , qui correspondraient au-
jourd'hui à plus de 50 milliardsde francs.
En même temps que sa traduction, For-
bonnais publia des considérations sur
les finances d'Espagne, comparées à
celles de la France, qui produisirent
une grande impression sur le gouverne-
ment espagnol, dont il dévoilait les
trop longues et funestes erreurs. Le
ministre Ensenada demanda l'auteur
pour consul général en Espagne ; mais
conseil de Louis XV refusa son consen-
tement.
Ulloa, habile marin, savant astro-
nome et grand administrateur, présenta
en 1773, au ministère espagnol , un ou-
vrage sur la Marine ou Forces na^'ales de
l Europe et de V Afrique. Un écrivain du
même nom avait publié auparavant un
écrit intitulé : Rétablissement des manu-
factures et du commerce d'Espagne.
Le règne de Charles III qui fut pour
l'Espagne une nouvelle ère de prospé-
rité et de puissance, fit faire de grands
progrès à l'administration. Après avoir
gouverné le royaume de Naples avec au-
tant de sagesse que de douceur, ce prince
était mûri par l'expérience , lorsqu'il fut
appelé, en 1759, au trône d'Espagne et
des Indes. Il se proposa dès lors de ré-
veiller l'énergie d'une noble nation et
de rallumer chez elle le flambeau des
arts que les derniers princes autrichiens
avaient laissé s'éteindre. Il eut le talent
si précieux pour les dépositaires de l'au-
torité suprême, de bien savoir choisir
ses ministres. Deux hommes d'un haut
mérite, les comtes de Florida-Blanca et
de Camponianès furent élevés, du sein de
l'obscurité, aux premières places de l'é-
tat, et avec leur concours Charles 111 put
réaliser les plus vastes projets pour la
prospérité et la civilisation de son
royaume. L'Espagne lui doit , en effet ,
tout ce qu'elle 'peut offrir aux regards
des étrangers en élablissemens utiles et
en beaux monumens.
274
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
Le comte d° Campomanès ne se con-
tenta p-^sde contribuer pu'ssamment aux
travai x de ladminislration. on lui doit
encore des ouvraj^es très remarquables
sur l'économie {loliiique. INous citfrons
entre autres ses Discours sur le fonde-
ment de l'industrie populaire et sur l'é-
ducation des ouvriers ; ses A/é/iioires sur
les approvisionnemens de Madrid et sur
1 s abus de la Mesla. ou parcours des
troupf'aux sur les propriétés particuliè-
res; ses écrits sur le commerce des gr ins,
publiés à Madrid en 1764, tt qui déter-
minèrent le gouvernement .'J autoriser la
libre circulation de celte deur('e. Campo-
manès avait aussi travaillé à déruircla
mendicité, en faisant imprimer en 1763
et 1764 deux Mémoires sur la police re-
lative aux bohémiens et sur les moyens
d'tmployer utilement les vag^ibonils et
les gens sans aveu. Enfin il dévoila les abus
existant dans la répartition des impôts.
Les idées de ce ministre écrivain se rap-
prochent ^ensibleInenl de celles de For-
bonnaisetdespremicrs économistes fran-
çais et ita iens.
Au commencement du dix-huitième
siècle, une nation jusque là à peu près
inconnue, était venue loui à coup occu-
per un des premiers rangs dans la société
européenne. La puissante volon'é d'un
seul homme opéra ce prodige. Pierre- e
Grand fit en effet sortir la Russie d'un
étal voisin de la barbarie, et cela, à force
de per-évérajce, de travail, d'audace, de
génie, et peut-êt/e de cruauté .- car l'on
a dit avec raison qu'il fut le bourreau de
ses sujets pour les civiliser (1). Tout ct:
qu'il enUvprit pour la form tion d'une
marine, la construction des vides, l'jv.-in-
cemenl des sciences, le perfeciorinement
de la lt'gislaiiot>,des finances et de tout-s
les ptnies de l'adininistration , semb e
dépH'ser les forces humaines. On as-
sure qu^ Lfbniiz lui avait donné d'utile
conseils sur les moyens d'asurer l» pr(is
péritéde ses étals. Catherine II compléta
son ouvrag*;. Sous son règne, dix mille
,<,"
Rbulièret.
villes furent bâties, et près de dix millions
de sujets ajoutés à l'empire. Mais pressée
de jouir de sa gloire, elle voulut, comme
Pii^rre-le-Grand, tout improviser, jusqu'à
la civilisation ; et sous ses lois la Russie
fut corrompue par le contact de la vieille
Europe avant d'avoir été complètement
tirée de la ba. barie.
On sait que Catherine chercha à atti-
rer auprès d'elle l^s plus grands écrivr ins
de l'Europe doi.t elle ambitionnait les
suffrages ei les é-oges. Elle désira aussi
répandre dans ses états les principes de
l'éconiuiie politique. Kous avons déjà
fait connaître que, dans ce but elle avait
appelé à sa courLem^rcier d^ la Rivière,
auteur de V Ordre naturel et essentiel des
sociétés, et que peu satisfaite de la per-
sonne et des théorit-s p élentieuses de ce
di ciple de Qu'snay, el e le congédia
pr^mpleuient. D .ns t ettt^ é[ oque d'acti-
vité et de création, poir ainsi dii'e, toute
maternelle, la Russie n'a produit au<un
écrivain spécial d'économie politique.
Les théories, ainsi que la pratique, lui
étaient ar* ivéïs toutes formées; tous les
hommes éclairés étaient ap )elés à agir.
I. ne restait ni temps, ni place à donner à
l'observation scientilique des faits.
Telle avait été la ma;che progressive
de !a science économique en Europe, de-
puis la régence jusqu'au momeni où un
roi jeune, ve tueux. ple.n de droiture et
d'humanité, vint occuper le plus beau
tiône de l'Univers. Aux transports d'a-
mour et d'allégresse qui saluèrent son
avènement, aux epérances que donnit
un rè^ne signalé de toutes parts p;ir la
recherche des moyens d'augmenter la
f. licite publique, qui aurait o é Cjucc-
voir de sinistres présages! mais des îem-
pHes morales sétaienl dès long-temps
accumulées sur la France. Le moment
ii'<lait pas loin où leur explosion devait
précipiter le monde dans cette longue
suite de catastrophes et de misé es dont
le relentissemcul est loin d être encore
épuisé.
Le vicomte Alban de Yillensuvs-
Bargemom.
M. DESDOUITS.
2'ih
S>cmcc$ f ^îi^î0i0ijT()ttt?^, ijp^^$\(!\\u$ et mixxt}ku\tï(^nc$.
COURS D'ASTRONOMIE,
INTRODUCTION.
Lorsque nos yeux , obéissant au noble
instinct qui les appelle loin de ce globe
où nous enchaîne une destinée passagère,
parcourent dans le silence des nuits cette
admirable voûte où tant d'astres éiin-
cellent, le premier sentiment qui saisit
notre âme et fixe nos pensives , c'est une
admiration muette pour l'œuvre divine
où le Tout-Puissant a imprimé le double
sceau de sa beauté et de sa grandeur.
Absorbés dans la contemplation de cette
multitude de mondes, nous assistons par
la pensée à leur naissance ; nous les
voy(jns lancés dans l'espace par un mot
du Créateur; nous suivons sa main sur
les lignes qu'ils décrivent à travers l'im-
mensité. Bientôt à l'admirati n pour
l'œuvre et pour l'ouvrier sublime qui la
façonna , un autre sentiment succède ;
celui-ci est pour l'homme; celui-ci est
de l'orgueil ; mais ce sentiment est en-
core un hommage pour le Cn^ateur; car
l'inte'ligence qui se contemple et qui
connaît son origine, honore en elle-mê-
me le principe éternel dont elle est une
éman;ition et une image. Oui, l homme
s'admire dans la contemplation des
cieux , parce que lui , atome perdu dans
l'univers, il a compris cette œuvre im-
mense. Tous ces astres que le témoignage
de ses sens lui fait croire d'abord de sim-
ples points lumineux séparés de lui p r
une uK^diocre distance, il les a mesurés,
il a senti leur grandeur, il a creusé l'es-
pace devant eux, et il a compris leur
immense éloignement. Il a demandé à sa
science des secours pour suppléer à l'im-
peifection de ses yeux; et sa science a
rapproché de lui les autres et lui a fait
connaître leur surface comme celle de
sa propre demeure. Quelques uns de ces
corps se meuvent d.ins l'espace ; tous
semblent tourner autour de l.ii. La rai-
son de l'homme a détruit l'illusion de
ses sens; elle a fixé les étoiles; mais en
même temps, elle lui a donné le secret
des mouvemens divers, si compliqués, si
mystérieux, qui agitent les planètes; il a
deviné, expliqni* mesuré leurs actions
réciproques; il les a pesées, et en fixant
leurs cours par ses ca culs avec une pré-
cision si étonnante, l'homme s'est fait
véritablement l'image du Cré.tteur et l'é-
cho de sa voix.
Mais il y a loin des impressions naïves
de l'homme qui ne connaît de ce grand '.
spectacle que ce que ses sens lui d^'cou-
vrent . à ces révélations brillantes par
la réflexion , l'étude et une expérience
raisonnée , et qui composent la science
de l'astronome. Quel intervalle immense
sépare le coup d'œil hébété que donne à
la voûte céleste le suvage nomade, du '
calcul intelligent qui assigne leur place
aux étoiles ; qui règle et l'écoque , et la
grandeur et la durée des éclipses; et qui
prédit à coup sûr à quel instant précis
un astre viendra toucher les fils de nos
lunettes ! Mais pour arriver là, l'homme
a dû mettre enjeu, par de longs labeurs, '
toutes les forces de son intelligence. Il
a dû inventer, cultiver, perfectionner la
géométrie et le calcul dans leurs diver- '
ses branches , il a dû rechercher des
moyens très précis d'observation; il lui
a fallu mettre à contribution diverses
parties des sciences naturelles ; il a dû
enfin étendre ses observations et ses cal-
culs sur une longue série de siècles; car
ce n'est qu'en comparant les résultats
de l'expérience moderne à ceux que nous
ont transmis les anciens astronomes ,
qu'il a pu fixer avec précision plusieurs
élémens fondamentaux de la science.
Ces richesses intellectuelles , dont notre
civilisation se pare, sont le produit d'un
long et pénible enfantement ; mais c'- st
une véri'é dont ceux là seuls ont le sen-
timent complet, qui possèdent une no-
tion exacte de la science astronomique.
27(5
Aussi est-ce une erreur grave, et néan-
moins fort commune, que l'opinion qui
attribue aux peuples primitifs des con-
naissances astronomiques singulièrement
avancées. On se représente des tribus
nomades, errant à l'aventure au milieu
des loisirs d'une vie pastorale , et diri-
geant leurs regards vers le ciel dont cette
constante intuition leur aurait dévoilé
les secrets. C'est ainsi qu'on attribue une
véritable science astronomique aux Chal-
déens, aux Egyptiens, aux Indiens, aux
Chinois, à des époques où leur histoire
nous les montre encore demi-barbares,
et bien en arrière d'une médiocre civili-
sation. Si la science ne consistait, comme
l'imagine le vulgaire, que dans une con-
templation soutenue des phénomènes
quotidiens que présente le ciel , assuré-
ment les tribus primitives auraient pu
fournir une foule d'astronomes d'une ac-
tivité exemplaire , et ceux-ci auront pu
accumuler une multitude d'observations
sans liaison , sans méthode , sans préci-
sion et sans but. Mais la science de l'as-
tronome ne consiste pas dans cet exer-
cice des yeux. Les mouvemens célestes
sont assujétis à des lois constantes j leurs
rapports donnent lieu à des phénomènes
compliqués; une étude attentive, longue
et laborieuse , peut seule en démêler les
nœuds. Mais celte étude , qui a l'obser-
vation pour base, a pour moyens indis-
pensables la géométrie et le calcul; des
procédés d'industrie, et des instrumens
de physique ; or, tout cela n'appartient
qu'à un monde adulte, à une civilisation
avancée. Or, non seulement dans les âges
lointains où l'on place les élucubrations
nocturnes des Tircis de l'Egypte et de la
Chine , mais môme à une époque beau-
coup plus rapprochée de nous , il est
douteux que ces peuples possédassent ce
qui est le plus indispensable à l'observa-
teur astronome , savoir, un moyen pas-
sable de mesurer le temps.
Mais en dehors de ces conceptions vul-
gaires (jui ne voient dans l'astronomie
qu'une contemplation assidue des cieux_,
et qui lui font une large part dans la vie
des vieux peuples; des lliéories raison-
nées ont pris la défense des astronomes
de l'Age d'or; ou a cru recoruiailre une
science véritable , là ou l'histoire nous
montre les nal ions encore dans l'enfance;
COURS D'ASTRONOMIE,
de là des inductions hardies repoussant
au loin dans l'antiquité l'origine des
peuples ; car cette science supposée ne
pouvait être que le produit des siècles
et d'une longue civilisation. Ces théories
prenaient pour base , soit l'interpréta-
tion de certains emblèmes de nombres
ou de ligures, soit des formules de cal-
cul qu'on retrouve aux mains de certains
peuples depuis long-temps arriérés dans
la route des sciences, formules dont l'o-
rigine se perd cependant dans la nuit
des âges. Ainsi les sculptures des zodia-
ques et des autres monumens de l'E-
gypte , ont fait attribuer à ses vieux ha-
bitans la connaissance du déplacement
des colures , et cela dès une époque qui
déborde pour nous les limites de l'his-
toire. Des nombres mystérieux ou sup-
posés tels, empruntés à la théologie égyp-
tienne, ont subi sous le scalpel de nos
savans des décompositions étranges ; ils
n'ont plus paru que l'enveloppe de cer-
taines formules astronomiques d'une pré-
cision extrême, dont la connaissance au-
rait été voilée au peuple sous une forme
symbolique, et dont l'origine se cache-
rait derrière un épais rideau de siècles ,
effrayant pour la chronologie la plus
complaisante. Vingt-cinq siècles avant
notre ère . les Chinois auraient fait des
observations astronomiques d'une cer-
taine délicatesse , et l'on trouve chez les
Brames de l'Inde, des formules de calcul
pour les éclipses d'une assez grande per-
fection; formules bien supérieures, non
seulement à la science actuelle des In-
diens les plus habiles , mais qui ne sau-
raient trouver place dans l'histoire des
sciences de l'Inde , si haut qu'on remonte
dans l'antiquité , et qui supposent elles-
mêmes une science déjà faite, déjà vieille,
et nécessairement entée sur une certaine
civilisation.
L'issue ridicule de la discussion scien-
tifique établie sur les zodiaques égyp-
tiens, nous donne la mesure de la con-
fiance due à l'art d'interpréter les em-
blèmes figurés. La sagacité singulière qui
a fait découvrir dans des nombres suppo-
sés mythiques des chiffres et des rapports
représentant les produits d'une astrono-
mie avancée, a construit son édifice sur
une hypothèse fragile et dépourvue de
toute vraiscmblancç, liHe a conuidéré l«is
PAR M. DESDOUITS.
277
nombres pleins de ces myslérieuses for-
mules comme des identités complètes
résultant de calculs précis, tandis qu'ils
peuvent n'être que des approximations
arbitraires, adoptées pour simplifier les
résultats de calculs assez grossiers. Cette
marche est tellement conforme à la na-
ture et aux habitudes de l'homme^ que
la simplicité de cette hypothèse, compa-
rée à l'autre , constitue pour elle une
sorte de démonstration. Du reste, ces
principes s'éclairciront plus tard par la
discussion des faits.
Mais si même en admettant l'exacte
interprétation des nombres embléma-
tiques, telle est la solution vraisemblable
qu'il faut donner à ces fantômes de
science qui reculeraient l'origine des
peuples bien loin au delà des bornes de
l'histoire positive , il est un point de vue
où ces singuliers phénomènes apparais-
sent sous un jour nouveau , et où les ac-
ceptant comme témoins véridiques d'une
science fort avancée, bien loin d'appuyer
l'exorbitante antiquité des peuples qui
nous les montrent , ils proclament leur
jeunesse , et déposent sur les révoluiions
du globe en faveur du récit de Jioïse. Si
ces peuples possédaient , ily a quarante
siècles, des connaissances si précises j si
les étonnantes formules des Brames re-
montent à cette époque ', si les Chinois
connaissaient alors la position des sol-
stices ; si enfin les hommes étaient en
possession de la grande période luni-
solaire, comme l'histoire nous les montre
alors dans un état demi-sauvage , possé-
dant à peine lesélémens de l'agriculture
et surtout des premiers arts ; comme à des
époques beaucoup plus récentes nous
voyons naître et se développer pénible-
ment les sciences qui sont la base de l'as-
tronomie, nous devons en conclure né-
cessairement que ces connaissances si
parfaites et si anciennes, ont leur ori-
gine ailleurs qu'au sein de ces peuples
primitifs. Ils connaissaient des choses
qu'ils étaient profondément incapables
de découvrir. Donc la science si remar-
quable de ces premiers ûges n'était pas
une science qu'ils eussent créée, c'étaient
les débris traditionnels des contrais s an-
ces d'un monde antérieur. Mais quel était
ce monde , quel était ce peuple que
BaiUy place dans la Haute-Asie, vers le
49e degré de latitude? Des traces, il n'en
reste aucune dans l'histoire d'aucun des
peuples qui furent ses héritiers. Donc il
faut qu'une révolution immense ait sé-
paré ce monde des races qui peuplaient le
globe à l'époque qui nous occupe, mais il
faut aussi que quelques débris de ses con-
naissances aient traversé la catastrophe,
et que les premières familles du genre
humain renouvelé en aient conservé
quelque temps le dépôt. Or voilà le sys-
tème de la Bible j voilà le déluge, voilà
les débris de la science antédiluvienne
passant par la famille de ]Noé aux pre-
mières tribus qui fondèrent les nations.
Nous comprenons maintenant ce mélange
de science et d'ignorance qui caractérise
ces premières époques, mais là seule-
ment est la solution de ce singulier pro-
blème historique ; le déluge et tout le
sysième de la Bible se trouvent démon-
trés à priori.
Nous reviendrons sur ce sujet dont nos
lecteurs n'auront pas de peine à appré-
cier l'importance. Nous aurons à discuter
les faits qui servent de base aux systèmes
divers qu'on a fondés sur ces résultats
curieux. Nous montrerons qu'en admet-
tant comme réels ces faits probléma-
tiques, bien loin d'être ébranlés par ces
révélations de la science , nos fastes sa-
crés y trouveraient plutôt un nouvel ap-
pui. Nous n'avons voulu d'abord que
contester aux anciens des siècles histo-
riques une science fondée sur des décou-
vertes qui leur seraient propres. La
science astronomique proprement dite,
la science créée et progressive , n'est née
qu'entre les mains des Grecs , très peu
de siècles avant notre ère ; et en réfutant
sur ce point les idées communes, comme
nous nous proposons de le faire, nous
effacerons le point de départ de bien des
mauvais systèmes, qui ont fait des pre-
miers temps de l'histoire un vaste champ
d'expériences pour l'imagination. Mais
examinons maintenant les phases di-
verses qu'a subies l'astronomie depuis
les premiers essais que tentèrent sur le
ciel les petits-fils de Noé : disons la part
que prirent aux développemens de la
science chacun des peuples qui appa-
raissent sur la scène, soit aux époques
obscures, soit dans les âges historiques
les plus récens et les mieux connus.
278
COURS D'ASTRONOMIE.
Il me paraît hors de doute que les
Chaldéens ont tenu un registre d'obser-
vations astrononiiqiies qui remonte jus-
qu'au vingt-troisièiiie siècle avant notre
ère. Nous savons par Simplicius que Cal-
listhènes envoya à Aristote un catalogue
d'observations recueillies à B^bylone, et
comprenant un intervalle de 1903 ans.
C'est en vain qu'on a prétendu révoquer
ce fait en doute, en arguant du silence
d'Aristote ; cet argument négatif, déjà
faible par lui-même^ perd tout son poids
devant cetie simple remarque ; que beau
coup des ouvrages d'Aristote ne nous
sont pas parvenus, et que pîrmi ceux
qui nous manquent se trouvait celui qui
avait pour titre Astronomicon. Si l'on
considère que le fait rapporté par Sim-
plicius n'a rien d'impossible ou d'in-
vraisemblable , et que l'on ne peut ima-
giner de la part de cet auteur ou de tout
autre aucun motif qui ait pu les porter à ,
forger un conte sur ce sujet, il n'y a pas
lieu à un doute raisonnable sur la réalité
du fait. Reste à savoir de quelle sorte
d'observations se composait le recueil de
Callistliènes. Il est au moins probable
que ce n'était qu'un registre où se trou-
vaient inscrits, avec leur date, 6Qà phé-
nomènes remarquables , tels que les
éclipses, les conjonctions planétaires,
les apparitions de comètes. Il est à re-
marquer que les observations chal-
déennes . tant citées par Ptolémée , ne
consistent généralement qu'en éclipses
de lune, dont ils avaient enregis'ré les
jours et les heures , et cela postérieure-
ment à l'ère de Nabonassar. Or, des ob-
servations de ce genre ne constituent
pas une haute science astronomique.
La célèbre période Saros qui ramène
les éclipses aux mêmes intervalles et dans
le même ordre, est attribuée par la tra-
dition aux ('haldéens Rien ne nous dit
qu'ils eussent lamoindre connaissance du
mouvement des nœuds de l'orbite lunaire;
et la découveric de cette période f-imeuse
peut résulter naturellement de l'inscrip
tion régulière et long temps prolongée
des pliénomènfs éc!iptiques. L'invention
du cadran solaire leur ferait honneur.
Outre le témoignage tr«;s positif d'Héro-
dote, nous trouvons dans l'histoire du
cadran d'Achaz une preuve <le l'existence
de ces instmmenR en Judée, au huitième
siècle avant notre ère , et personne ne
doute qu'ils n'y aient été importés de
Pabylone. Mais il n'y a pas là encore
une science bien respectable, car, deux
ou trois sièclfs plus tard , Anaximène
inventa en Grèce le cadran solaire; or,
Anaximène croyait la terre cylindrique
et plate en partie.
Je ne puis passer sous silence le rôle
célèbre et singulier qu'on fait jouer dans
l'astronomie chaidéenneà la gigantesque
tour du temple de Bélus, qu'il ne tient
pas à certains érudits qu'on ne confonde
avipc la Tour de Babel. Au sommet de ce
prodigieux édifice était un observatoire
illustré par les travaux des prêtres chal-
déens. Or, certains esprits ont cru trou-
ver dans cette extrême élévation le secret
de toute la science assyrienne. Il leur
semble que si haut placés, et jouissant
d'un horizon immense, les savans de la
tour de Bélus ont dû faire de rapides
progrès dans la connaissance du ciel.
Or c'est là une de ces idées qu'accueil-
lent ceux-là seulement qui sont étrangers
à la science astronomique. Sans doute il
vaut mieux pour l'astronome que le
champ de ses observations n'ait d'autres
bornes que l'horizon; et, sous ce rap-
port, les prêtres de Bélus avaient fait
choix d'un local assez convenable; mais
les observations de hauteurs ou de dis-
tances zénithales , les passages des astres
au méridien, le cours du soleil et des
planètes dans le zodiaque , les observa-
tions d'éclipsés surtout , qui faisaient le
fond de l'astronomie chaldt^enne, tout
cela est assez indépendant de la jouis-
sance d'un horizon complet; et même :
pour des hommes médiocrement avan-
cés dans certaines partiesdes sciences, la
très grande hauteur du lieu d'observa-
tion donnait lieu à deux sources d'er-
reur , celle des réfractions qui sont fort
grandes près de l'horizon , et celle de la
dépression horizontale dont les savans
de Babylone ne savaient peut-être pas
tenir compte. Mais la science chaldéenne
se composait beaucoup plus d'astrologie
que d'astronomie véritable ; or, l'astrolo-
gie était liée à la religion ; c'est pour cela
plutôt que les observatoires s'identi-
fiaient avec les temples. D'un autre côté,
un élément fondamental de la science
astrologique était la détermioation des
PAR M. DESDOUITS.
heurps du levpr et du coucher des étoiles
et des planètes, en tant qu'ils coïnci-
daient avec la naissance ou quelque évé-
nement majeur de la vie des hommes.
Pour des astrologues renforc<^s, la vue
de la ligne d'horizon pouvait donc offi ir
un grave intérêt; de là l'importance
qu'ils ont pu attacher à l'élévation de
leur ohservatoire. Mais encore une fois,
ces convenances de clierclieurs d'horos-
copes étaient sans profit aucun pour la
▼f'ritable science astronomique.
Voilà tout ce que nous savons de la
sciencedesChaldéens.Car je nesais si l'on
doit discuter s'^rieusement le fait allégué
par Albategnius qui leur attribue la con-
naissance précise de l'année sidérale,
qu'ils auraient fait de 365 jour* 6 heures
11 minutes : valeur qui n*' diffère de la
véritable que de 2 minutes. On se de-
mande comment un astronome arabe du
neuvième siècle aurait connu un fait si
remarquable , ignoré d'Hipparque et de
Ptolémée qui avaient compulsé toute la
science chaldéenne, et qui, seuls, en
avaient transmis 'es débris aux Arabes
qui ne connaissaient que l'Almagesle?
De plus. Albate.:iiius attribue ce te dé-
termination aux Chaldéens et aux Égyp-
tiens tout à la fois : circonstance qui
prouverait seule combien éiait équivo-
que la fource où l'astronome arabe avait
puisé ce renseignement.
Si la jouissance d'un horizon sans bor-
nes a pu être pour les hommes un stimu-
lant à l'étude du ciel : c'est surtout a !x
premiers navigateurs qu'il faudrait attri-
buer la création et les déveioppemens de
la science astronomique. De plus, cette
science est la seule peut-être dont l'uii-
lité ne frappe pas d'abord l'esprit de
l'homme ; la curiosité seule appelle aux
cieux les regards de l'habitant de la terre^
maispour celui qui s'abandonne aux flots,
l'étude des mouveroens célestes devient
une nécessité véritable: nécessité de tous
les jours, de tous les inslans ; aussi est-ce
sur le vaste théâtre des mers que l'astro-
nomie déploie principalement ses obser-
vations et ses calculs. A ce litre, les vieux
navigate rs de la Phénicie durent, les
premiers, faire des observations sérieu-
ses, et poser les fondemens de l'astrono-
mie nautique. Mais à quel degré s'élevë-
rttut-iU dans cet ordre de connaissances ?
279
Nous n'avons , même pour de simples
conjectures, aucun point de repère. I 'his-
toire des sciences est plus muette encore
sur le compte de la Phénicie que ne l'est
l'histoire dci rév lutions des emp'res. La
tradition leur attribue, suivant Strabon ,
la découverte de 1^ constellation de
l'Ourse , c'est-à-dire s^ns doute . de son
usage dans la navigation; mais c'est là
un mot équivoque'et une notion peu pré-
cise; et je ne crois pas que, depuis JNoé,
h s hommes aient jamais perdu, et par-
conséquent, retrouvé cetie vague con-
n-iissance. que la constellation de l'Ourle
était placée au ciel, dans la région du
nord. Le même auteur affirme qu'on leur
attribue g'nf^ra'ement l'invention de
l'ar thméti.|ue et de l'astronomie. Mais
ce fait, plus vague encore, ne repose ab-
solument sur aucune donnée historique.
PassOf^s aux Égyptiens, et voyons ce
qui a pu mér ter à ce peuple cette haute
réputation dont il a joui jusqu'à nos
jours : réputation qu'on trouvera singu-
I érement usurpée , pour peu qu'on pèse
son bagage de science astronomique. Les
E^ypiien>. dit-on, ont été hs maîtres des
Grecs, dont les plus célèbres philosophes
allaient éludi r chez eux. Ils ont appris
à Thaïes les moyens de prédire et de cal-
culer les éclipses. On compte 373 éclipses
de soleil et 832 éclipses de lune qu'ils
avaient observées. Ils ont adm'rablement
orienté leurs fameuses pyramides. Ils
connaiss ient l'ordre des distances pla-
nétaires, et c'est conformément à cet or-
dre qu'ils ont donné des noms aux jours
de la semaine : période qui est tout-à-fait
de leur invention. Ils ont déterminé la
longueur de l'année, comme en fait foi
leur célèbre période sothiaque. Enfin ils
ont connu et révélé à Pythagore le vrai
système du monde ; c'est-à-dire le mou-
vement de la terre et des planètes autour
du .'oleil immobile. Que serait-ce, si les
représentations zodiacales, ou autres,
trouvées sur les inonumens de l'Egypte
prouvaient qu'ils connaissaient le mou-
vement équinoxial; et mieux encore, si
la décomposition de leurs nombres mys-
térieux nous révélait, comme il semble ,
qu'ils avaient la mesure des durées pré-
cises < t de l'année sidérale et des révolu-
tions lunaires?
Voilà d« beaux tilr««, en 8ppfirene« :
280
COURS D'ASTRONOMIE,
mais ce sont autant dé fantômes que dis-
sipe le plus léger examen.
Que les philosophes grecs allassent
étudier les sciences en Egypte , cela ne
prouveque l'infériorité relative des Grecs
et non la science réelle des Égyptiens.
Or, après les enseignemens de ces maî-
tres si renommés, nous voyons que les
savans de la Grèce en sont encore à dis-
cuter si la terre est plaie. Plus tard , et
sous la domination persane , les prêtres
égyptiens , qui devaient être à celle épo-
que consommés dans leur art, donnent
leurs leçons pendant plusieurs années au
plus studieux des disciples; or voilà
qu'Eudoxe rapporte en Grèce, pour fruits
de ces leçons, une sphère d'une grossiè-
reté sans égale, qui représentait l'état du
ciel tel qu'il était dix siècles aupara-
vant!
Les quelques centaines d'éclipsés que
-Jes Egyptiens sont supposés avoir obser-
vées, et cela sur la seule foi de Diogène
Laërce, prouveraient seulement que pen-
dant plusieurs siècles , ils ont regardé
assiduement le soleil et la lune ( travail
bien remarquable , sans doute î ), et que
dans les cas d'obscurcissement, ils au-
ront jugé à propos d'inscrire la date du
phénomène dans leurs registres acadé-
miques, sans en comprendre peut-être
la cause. Le fait, considéré en lui-même,
doit déjà paraître douleux. si l'on consi-
dère que le seul auteur qui l'atteste, l'al-
lègue pour appuyer une antiquité égyp-
tienne de 48,01)0 ans : durée absurde , à
laquelle d'ailleurs le nombre d'éclipsés
cité est bien loin de correspondre. En
second lieu, le fait étant admis, ces ob-
servations d'éclipsés ont dû être bien
grossières, puisque Ptolémée ne leur fait
pas l'honneur d'en mentionner une seule,
tandis qu'il en cite plusieurs des Chal-
déens; quoique celles-ci soient d'ailleurs
assez peu précises.
Si Thaïes a su prédire la fameuse
éclipse sur l'époque de laquelle il règne
une si grande incertitude, rien ne prouve
que l'honneur doive en être rapporté aux
Égyptiens. Le philosophe grec pouvait
ne devoir sa méthode qu'à lui-même ; il
pouvait connaître aussi la célèbre période
chaldécnne ; et l'on ne conçoit pas même
qu'il ait pu faire autrement qu'appli-
quer quelque méthode de ce genre ; car
dans l'état d'enfance où se trouvaient
toutes les sciences, à son époque, un cal-
cul d'éclipsé proprement dit, était maté-
riellement impossible. Enfin , il faut re-
marquer que Thaïes ne prédit ni le jour
ni moins encore l'heure qui devait ame-
ner l'écîipse, mais Vannée seulement où
ce phénomène devait se produire. Peut-
être les savans de l'Egypte étaient- ils de
cette force-là! Cependant, il paraît que
Thaïes avait de beaucoup surpassé ses
maîtres. Car, sur la fin de sa vie , il en-
seigna , dit-on, aux prêtres de Memphis
à mesurer les hauteurs des pyramides
par leurs ombres.
L'orientation assez exacte de ces célè-
bres monumens serait un fait, serait
même le seul fait significatif, dans la
question qui nous occupe , s'il était sûr
que ce fussent les Égyptiens eux-mêmes
qui eussent construit et orienté les pyra-
mides. Or, c'est là un fait contesté (1).
Quand ils auraient gain de cause sur ce
point, on prouverait facilement qu'une
méridienne déterminée à un tiers de de-
gré près, a pu l'être au moyen de la mé-
thode élémentaire des ombres égales. Je
signale, en passant, l'idée plaisante de
quelques savans qui ont cru ces célèbres
monumens destinés à servir d'observa-
toires. Si une pareille supposition n'était
pleinement réfutée par la nature même
de ces masses, où l'on ne voit rien qui
soit relatif à cette destination bizarre,
et dont l'emploi à ce titre, présente
même un problème insoluble de voies et
moyens, la fausseté de l'hypothèse résul-
terait clairement du silence des prêtres
et de tous les historiens de l'Egypte, qui
n'auraient pas ignoré ce fait, tandis qu'ils
s'accordent à donner aux pyramides une
destination différente.
Que les Égyptiens aient connu les pla-
nètes, c'est là un mérite qui leur est com-
mun avec tous les autres peuples^ et je
ne doute pas que la connaissance de ces
corps ne fasse partie de cet héritage tra-
(l) Nous avons traité cette question dans une sé-
rie d'articles publics il y a quelques mois dans rUui-
vers Religieux , et nous croyons avoir démontré que
les pyramides do Gizèh ont une origine anlé-dilu-
yienne. Nous avons déjà donné le résumé de nos
preuves ilans le dernier cliapilre des Soirées do
Montlliéry ; mai» nous nous proposons de reprendre
m travail et de le publier à pari.
ditionnel du monde antédiluvien qui fut
transmis , par Tsoé et sa famille . à toutes
les peuplades primitives. La connaissance
de leur distribution véritable dans l'es-
pace est un fait élémentaire ; car elle a
pu résulter , comme hypothèse, de l'or-
dre croissant des durées de leurs révolu-
tions, évaluées môme assez grossière-
ment j il y a là une idée raisonnable, mais
non de la science acquise. Qu'ils aient
donné leurs nomsaux joursdela semaine
d'après cet ordre supposé des planètes,
c'est une allé;?ation sans preuves, qui,
au surplus, n'ajoute rien au faisceau de
leurs connaissances. Quant au fait d'avoir
inventé la semaine , l'usage de cette pé-
riode répandu chez tous les peuples . se-
rait, au défaut même de la semaine bibli-
que, un motif suffisant pour leur en con-
tester l'invention. Enfin, voulût-on la
leur accorder, comme l'origine s'en trou-
verait, soit dans le nombre des planètes,
soit dans la durée des quadratures de la
lune, leur renommée astronomique n'y
gagnerait rien.
La composition et l'us-ge de la célèbre
période solhiaque. employée par lesÉgyp-
liens,jusqu'après l'ère chrétienne, prouve
précisément qu'ils n'avaient pas connais-
sance de la lonjîueur de l'année tropiq-îe,
et qu'ils supposaient l'année solaire de
365 jours et un quart : connaissance fort
peu précise, qui ne supposerait pas, à la
rigueur, cent années d'observations sui-
vies, et qu'on trouve déjà chez tous les
peuples, à toutes les époques. De plus,
une connaissance n'est pas toujours une
découverte. Les Égyptiens ne pouvaient-
ils pas tenir cette notion d'ailleurs? Sur-
tout n'est il pas vraisemblable, si ce n'est
certain, que la longueur de l'année, sous
cette expression si simple, est une de ces
connaissances qui ont traversé le déluge
et qui se sont conservées chez toutes les
tribus primitives?
Ont-ils connu le vrai système du monde
qu'on prétend quTÎs auraient révélé à
Pythagore? Ils auraient, dans ce cas,
l'honneur d'une idée philosophique, très
louable assurément, mais qui. après tout,
n'est pas et ne suppose pas une science
véritable. Elle est compatible avec une
certaine ignorance , et des idées assez
grossières; témoin Philolaùs qui, le pre-
mier, l'enseigna dans la Grèce, et qui
PAR M. DESDOUITS. 281
soutenait que le soleil n'était qu'un mi-
roir réfiéchissant la lumière et la chaleur
des planètes ! Mais de plus, il est très
douteux que les Egyptiens se soient même
élevés jusque là. Tout ce que la tradition
leur attribue, c'est l'idée de la révolution
de Mercure et de Vénus autour du soleil :
croyance fondée sur la remarque que
ces deux planètes s'éloignent très peu de
l'astre central ; mais il y a loin de cette
idée à celle du mouvement de la terre.
Enfin ce dernier système, s'il eût été ce-
lui des Égyptiens, serait venu en Grèce
avec Thaïes qui apprit d'eux tout ce qu'ils
savaient; or, bien après Thaïes, ce sys-
tème naquit en Grèce, où il passa pour
une nouveauté étrange.
Ont-ils connu le mouvement équinoxial
et la vraie longueur de l'année? Oui,
nous répondent les interprétateurs d'em-
blèmes, les devineurs de rébus égyptiens.
Mais il y a des faits qui disent non : et
ces faits-là sont d'une clarté qui rend
fraopante, pour tous les yeux, la solution
nf^gative du p' oblème. îsous voyons des
observ3tionsgrecqL-.es s'étendantdans un
intervalle de quatre a cinq siècles, depuis
Arystille, jusqu'à Ptolémée, et ayantpour
but de vérifier le soupçon d'Hipparque,
sur le mouvement des équinoxes. C'est
après ce temps que Ptolémée, sur ses pro-
pres observations, croit avoir mis enfin
hors de doute ce fait soupçonné par ses
devanciers; et Ptolémée, comme Ary-
stille et Hipparque. vivait en Egypte, au
milieu des trésors de toute la science hu-
maine, rassemblée dans la bibliothèque
d'Alexandrie; Ptolémée connaît et cite
les observations des Cbaldéens qui étaient
bien pour lui des gens d'un autre monde,
et il n'aur lit pas su que le mouvement
équinoxial qu'il croit découvert par les
Grecs après quatre à cinq cents ans d'é-
tude , était connu de ces Égyptiens, au
milieu desquels il vivait!
Telle est la très simple expression à la-
quelle se réduisent les faits qu'on allè-
gue en faveur de la prétendue science
astronomique des Égyptiens. Et mainte-
nant on peut en citer d'autres très con-
cluans qui déposent en sens contraire.
Ainsi, ni Hipparque, ni Ptolémée ne
disent un seul mot des Égyptiens, chez
lesquels ils n'auront donc trouvé ni la
moindre notion astronomique remarqua-
262
COURS D'ASTRONOMIE.
ble, ni une seule observation pr<*cise, à
laquelle ils pussent comparer les leurs,
comme ils le font si souvent à lYgard de
celles des Chaldéens. Et comment les
Egyptiens ai raient ils pu avoir une as-
tronomie passable, à l'époque de Thaïes,
par exemple, quand on voit que ce phi-
losophe invente la mesure des anjjles et
les lignes proportionnelles; et que plus
lard Pythagore découvre la propriété du
carré de l'hypothénuse? Avec une géomé-
trie aussi peu avancée que celle que Tha-
ïes a dû trouver en Egypte, l'as'ronomie
est impossible; et il n'y a pas moyen de
mesurer même les hauteurs des astres au
dessus de l'horizon. Aussi Plutarque nous
représente-t il les Égyptiens mesurant !a
haut^-ur du pôle, non avec un instrument
gradué, mais en dirigeant une tuile vers
l'étoile polaire. Aussi ne trouvons-nous
pas incroyablel'absurde procédé que leur
attribue Macrcbe, pour mesurer la durée
de la révolution diurne , surtout quan I
on sait qu'ils n'avaient même pas le ca-
dran solaire.
11 est vrai que pour expliquer cette
absence complète de documens sur l'astro-
nomie égyptienne, ses admirateurs nous
disent que les prêtres seuls en av. ient le
dépôt , et que ces prêtres cachaient leur
science au vuigtire, soit par le moyen
très simple du silence sur ce qu'ils sa-
vaient, soit en enveloppant leurs décou-
vertes dans des nombres et des formules
mystérieuses qu'ilsadaptaient leplus sou-
vent à leur théologie. Mais un peu de ré-
flexion réduit à «ajuste valeur ce plai-
doyer ridicule. Si les prêtres égyptiens
ont découvert quelque arcane utile, quel-
que pierre phi'osophale , ils en auront
sansdoute gardé le secret pour eux, parce
qu'ils avaient à cela intérêt et profit. S'ils
avaient quelque doctrint^ mystérieuse
qu'il eût été imprudent de révéler à la
foule, ils avaient encore intérêt à en gar-
der le secret. M «is s'ils eussent fait en
astronomie quelques découvertes remar-
quables, bien loin d'avoir que que raison
pour les t'Miir cachées, ils avaient un in-
térêt puissant à les divu'gut^r; puisque
leur autorité sur la foule ayant pour base
la supérior té de leurs conn.iissances ,
leur cré'iit devait s'accroître de tout ce
que leurs découverses auraient pu ajou-
ter à leur réputation d'habi'eté. Su' po-
sons encore qu'ils aient cru d -voir cacher
leurs richesses inlellectuelles à la plèbe
qu'ils gouvernaient, ils ne 1 auraient cer-
tes pas faiî pour les Grecs, après la con-
quête ; car puisque ces Grecs découvrent,
par de longs travaux, ces faits astrono-
miquf's qu'ils ignoraient d'abord, les prê-
tres égyptiens qui les auraient connus,
par hypothèse, u'avaient-ils pas au moins
un puissant intérêt d'orgueil à leur mon-
trer que ces vérités qu'ils cherchaient,
étaient depuis long-lemps consignées
dans leurs propres registres?
Il résulte de tout cela que la part des
Egyptiens dans l'inventiou et les dévelop-
pemens de la science astronomique, a
été fort mince, sinon tout-à-fait nulle.
(La suile au prochain numéro.)
L.-M. Desdoliits,
Professenr de physique au Col-
lège Stanislas.
CTPRIEN ROBERT.
285
%cttxc$ et ^m.
COURS iriIlSTOIRE MONUMEINTALE
DES PREMIERS CHRÉTIENS.
HUITIÈME LEÇON (1).
De la Sculpture chez les premiers chrétiens.
1>ABTIB HISTORIQUE.
Dn rôle de la sculpture dans les (rois premiers siè-
cles. — Jusqu'à quel degré était-elle interdite aux
chrétiens ? — De» anaglyphes. — De l'époque où
furent faits les plus anciens sarcophages. — De
leur nombre. — Des lieux où ils se trouvent au-
jourd'hui. — Des paraboles et histoires dont leurs
foces sont ornées.
On a prétendu que le Christianisme est
ennemi de la sculpture, parce qu'à son
origine il s'est séparé d'elle. Ce fait, mal
interprété, mérite d'être rétablt dans son
vrai sens.
Arrivé au ferme de la perfection qui
lui avait été accord<^e, l'art hellénique de-
puis plusieurs siècles ne faisait plus que
prolonger son agonie. La principale rai-
son de sa chute était qu'il avait violé son
principe 5 à fjrce de s'identifier avec une
religion qui ne subsistait que parce
qu'elle flattait les sens, il en était devenu
le soutien, et se confondait dans la pen-
sée du peup'e avec les objets mêmes de
son culte ; l'idole ne se distinguait plus
du Dieu. La sculpture devait donc rester
sous l'interdit de l'Eglise, tant qu'une
scission de l'art d'avec le culte ne serait
pas opérée. Devenue trop impure pour
approcher l'autel de l'Homme-Dieu , la
plastique fut en quelque sorte condam-
née à une pénitence publique de trois
siècles. C'est pourquoi on n'a pas encore
pu prouver qu'aucune des statues tirées
des catacombes ait été employée auculte,
et beaucoup de textes démontrent qu'el-
les étaient absolument inconnues dans
les temples avant le quatrième siècle. Et
quand à cette époque on se relâcha de
(1) Voir la 7* leçon dans le dernier numéro ci-
«tunB,^. ni.
la première sévérité contre la statuaire ,
mère des idoles, il n'y eut très long-temps
que le bas-relief de toléré, comrre pour
servir de passage à la mosaïque, qui le rem-
place cent ans plus tard, au point qnetOMte
sculpture disparaît preque entièrement,
si l'on excepte quelques rares travaux en
bronze des temps barbares.
Cependant il ne s'ensuit pas que les
premiers chréti'ns aient tout-à-fail ignoré
la sculpture. Il est reconnu qu'un cer-
tain nombre de symboles » talent d'usage
parmi eux, dès l'origine. Saint Clément
d'Alexandrie dit dans son Pédagogue:
K Les cachets des fîdè es doivent porter
« une colombe, un poisson , une barque
« à la voile qui cingle rapidement,... une
« ancre,... ou un pêcheur représentant
K l'apôtre qui a tiré des eaux ceux qui
« se noyaient : seulement, jamais d'i-
« dole. » Le stoïque TertuUien. l'ardent
ennenii de l'art, bie-i qu'il proteste encore
contre les bons pasteurs, scu'ptés aux
catacombes et sur les sarcoph ges, per-
met pourtant tous les symboles, lyre,
ancre, poisson, nacelle, grappe de raisin,
agneau (1).
Rheinwal 1 admet que dès l'an 160 l'u-
sage de sculptures symboliques , dans
l'intérieur des habitations privées, était
permis aux chrétiens (2).
C'est ce te maigre moisson de monu-
mens qu'on s'est proposé de recueillir ici,
en y joignant les plus anciens sarcopha-
ges des catacombes qui portent du reste
le même caractère allégorique, quoique
un peu postérieurs, car on ne peut guère
les faire remonter plus haut que la der-
nière moitié du troisième siècle.
Le siyle de la sculpture chrétiennCt
comme de la peinture jusqu'à Constan-
tin, retombe constamment dans l'hiéro-
(1) Trailé , de Pvdieit.
(8) Chritl. Arck.
284
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
glyphe. En général, tout Tart chrétien de
celte époque en est empreint; car il n'est
plus ou moins que le reflet plastique des
écrits des saints pères primitifs, lesquels
se séparant avec effort des formes reçues
de l'éloquence païenne , et du style pur,
mais trop iraa^inatif des écrivains de
l'époque d'Auguste, se jetaient dans des
visions mystiques, dans des extases plei-
nes de poésie inlérie;!re , mais qui n;' se
révélaient extérieurement que par d'obs-
cures allégories el d'indigentes parabo-
les. Les chrétiens des persécutions ne
sculptaient jamais d'images de tortures;
ils ne cherchaient pointa s'immortaliser
en léguant à l'avenir la mémoire de leurs
supplices. Un seul sarcophage pourrait
contredire ce fait, s'il était prouvé qu'il
fût chrétien et qu'il remonte à l'époque
primitive, deux choses incertaines. Oa
le voit sous le porche latéral de l'église
de la Minerve à Piome. Un couvercle du
moyen âge le recouvre et porte la statue
couchée du prélat Jean Arbérini en cos-
tume de haut dignitaire. Sur la face an-
térieure de l'urne, un bas-relief, dans le
pur slyle antique, représente un homme
nu, livré sans défense à un énorme lion
qui, au lieu de le dévorer . baisse douce-
ment la tète, comme pour le caresser,
tandis que sa victime lui tient le cou em-
brassé, et se penche sur lui avec un amour
plein de tristesse. Cette scène est-elle un
martyre, ou simplement l'histoire de cet
homme qui , livré aux bêtes de l'amphi-
théâtre, fut reconnu et sauvé par le lion
qu'il avait guéri ? 11 est impossible de le
décider.
Le caractère allégorique , propre au
premier âge. échappe complètement à
d'Agincourt; et cependant il est tellement
radical qu'on peut regarder comme venu
d'une main païenne , ou ignorante et
trompeuse, tout mouvement clirétien qui
n'a pas ce caractère avant Constantin. 11
est vrai que la sculpture des sarcopha-
ges n'ayant rien d'absolunif^nl hiératique
pouvait s<; montrer plus libre dans ses
oeuvres: aussi lescatacombesnousla mon-
trent-elles sou v<;iit comme le fruit d'un art
profane, élrangerau culte, qui ne diffère
de l'art païen que par le choix des sujets.
Tout en se déli;int de <rA<,'inooiirl , l'un
des hommes (pii ont le plus contribué à
jeter l'histoire de l'art dans l'hypothèse,
et qui ne balance pas à présenter comioe
appartenant au second et au troisième
siècle , une série d» sarcophages sans
nom, on peut cependant en croire l'ana-
logie du .style, et admettre comme un
fait les conjectures de cet antiquaire,
lorsqu'elles sont appuyées par des hom-
mes plus savans, tels que Hirt et Sickler,
qui placent avant Constantin un certain
noiribre de sarcophage» à bas-reliefs ,
malgré qne l'Église d'alors, dans ses dé-
creis, en blâmât formellement l'usage.
De tout temps , les grands seigneurs se
sont crus au dessus des lois. ]\éaumoins,
pour un œil attentif, leurs riches mau-
solées se distinguent déjà essentielle-
ment de ceux des païens, par une inten-
tion formelle d'éviter les grands effets
dramatiques et l'expression forte des pas-
sions. Wons ne connaissons que deux
exemples de drames parfaitement déve-
loppés par la sculpture chrélienne du
premier âge. Mais ces bas-reliefs se dé-
roulent d'une manière telltment scéni-
que et théâtrale qu'on ne peut guère les
attribuer qu'à des artistes encore tout
pleins du paganisme.
Le premier représente le passage de
la mer Rouge : il orne un sarcophage
d'une extraction ignorée, mais qui du
temps d'Aringhi élait un palais Mattei. Il
n'a rien d'hiéroglipliyque (1), la scène uni-
que se déroule dans toute la grandeur
calme et la clarté pompeuse du style an-
tique. La mer roule des vagues courrou-
cées ; entouré de ses cavaliers à man-
teaux floltans dans les airs, Pharaon sur
son char qui s'enfonce, poursuit l'armée
des Hébreux. Mais appuyé sur son bâton
de thaumaturge, auprès de deux arcades
dont le sens nous est inconnu, Moise
tranquille protège le peuple qui s'éloigne
à la hâte, dans la plus grande variété de
poses et de mouvemens. Cbaussés à la
manière des Barbares, les Juifs, hommes
et femmes, emportent ce qu'ils ont de
plus précieux; les tout petits enfans sont
sur les épaules des mères, ceux qui peu-
vent marcher les suivent à pas multipliés.
C'est un vrai drame, composé d'une pour-
suite et de prisonniers qui s'échappent.
Derrière les Egyptiens , une tour ronde
figure le camp de la nuit, ou une forte-
(I) Aringhi, lom. i's lit. IV, cJi. XI.VH, p. 897.
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
28i
resse de la côte. Le Dieu de la mer Rouge,
avec sa corne d'abondance et deux nym-
phes, non plus nus, mais tous trois com-
plètement drapés, couchés sur les eaux,
et se soulevant à l'aide de leur coude,
semblent avertir Pharaon et gémir du
deuil de l'Egypte. Malheureusement , le
dessin de ce bas-relief, extrêmement gros-
sier , paraît devoir le rejeter au moins
vers la lin du quatrième siècle.
Le second monument dont il reste à
parler est d'une exécutiou bien meil-
leure. Sur le chemin de Spolette à Foli-
gno, dans l'Ombrie , est une magnifique
chapelle , dite San Salvalore , que l'on
soupçonne avoir été consacrée d'abord au
dieu ClitDmnus, parce que ce fleuve com-
mence là à devenir navigable, mais que
Mùnter croit d'origine chrétienne, à cause
du slyle de ses frises et de ses arabesques.
Barbault en a tiré (1) un curieux bas-reiief
chrétien primitif : deux hommes barbus,
vêtus de la toge, se tiennent devant un
pupitre, où l'un lit très attentivement
dans un livre ouvert, suivant les lignes
avfc le doigt, tandis que l'autre parait
diriger toute sa curiosité sur un troisième
personnage qui s'avance très vivement,
un grand livre sous le brasj par derrière,
trois jeunes disciples causent ensemble,
sans s'inquiéter beaucoup de ce qui se
passe au pupitre, l'un d'eux tient un
livre fermé, mais un vieillard à droite ,
gesticulant des deux mains, paraît vou-
loir leur démontrer quelque chose. Ces
divers personnages, prêtres et diacres,
jeunes et vieux, à pose digne et grave, ont
tous de longues robes ou toges, sous les-
quelles on voit paraître la tunique, mais
plus courte que de coutume, et ne dé-
passant que de très peu les genoux. Der-
rière les deux docteurs au pupitre , un
enfant présente avec respect à un vieil-
lard debout un livre avec agrafes , qui
paraît la Bible, et est moitié enveloppé
dans un linge. On semble l'apporter pour
vider une question débattue.
Ces deux beaux ouvrages font tout-à-
fait exception au style chrétien du pre-
mier âge. Car après avoir établi que jus-
qu'à Constantin il n'y a aucun monument
authentique de sculpture, destrné à l'u-
(1) Monumem ancien», Yolkmano, Nachrichton
voni(alUn,U ii.
sage des églises, si l'on considère les bas-
reliefs funèbres, étrangers au culte, que
la seule analogie du style fait supposer du
troisième siècle, on y remarque une ab-
sence complète d'unité et de développe-
ment dans l'action , qui ne se présente
jamais que comme un pur symbole, sou-
venir des simples anaglyphes, creusés sur
la pierie funèbre des premiers martyrs.
Des premiers tombeaux chrétiens.
On conçoit que la sculpture anagly-
phique ou en creux, celle qui s'éloigne le
plus de la bosse et du style hiératique
des idoles, ait été le seul moyen adopté
à l'origine pour décorer les sépultures
sacrées. Aussi , en parcourant les monu-
nienta arcuata des catacombes, on ne
trouve aucuns reliefs surceuxdpspremiers
temps. Il n'y a d'oraiuaire que l'inscrip-
tion du martyr ou du fidèle, avec le mono-
gramme du Ctirist. Seulement, peu à peu
les hiéioglyihes arrivent, mais sans au-
cune histoire ni figure humaine. Ce sont
des palmes, des cœurs, des triangles,
des raisins, des poisons, des croix, des
agneaux, des colombes. Boldetti observe
que !es inscriptions tumulaires étaient
d'ordinaiie tracées en creux, puis rem-
plies de couleur jaune ou rouge, minium
ou cinabre. On sait que c'est avec cette
dernière couleur que l'on peignait la face
de Jupiter, et celle des consuls triom-
phans, lorsqu'ils montaient au Capitole.
« Ce n'est point sans raison, dit Fer-
« randus, que les noms de ces invincibles
« vétérans de la milice chrétienne qui,
« couverts de lauriers et décorés de la
« pourpre, avaient triomphé, en versant
a leur sang, de la chair, du monde, du
« diable et des tyrans, étaient tracés d'or-
« dinaire en caractères rouges... C'est
« qu'en effet , selon ce que remarque
« Pline, il n'y a pas de couleur qui ex-
« prime mieux le sang que la couleur
« rouge (Ij.
Cette teinte rouge se coulait dans les
(1) Nec inimerilô, invicli illi chrisliuux inilitiœ
Iriarii , qui carnem, mundum , diabolum, lyrannos
suo san[;uine , laureati «c purpurali , triuiiipliarunt ,
rul)eis miniatisque caracleribus.... cohooesiare ma-
jores noslri consueverant, quia non csl atius color,
inquil Plinius , qui iu {)icturi9 saoguiaem redda(
quam cinabans.
286 COURS D'HISTOIRE MONUMEjNTALE,
entailles ou scuîplures gravées sur la
pierre.
Ces sortes de gravures anaglyphiques
doivent être ce qu'il y a de plus primitif.
Aussi, peut-on regarder comme étant du
second siècle un grand nombre de pier-
res sépulcrales de martyrs, ornées au
moyen de ce procédé. DAgincourt leur a
consacré toute une planche de son grand
ouvrage. On en trouve un nombre con i-
dérable dans laplupartdescoUecUonr, pa-
léographiques. L'une de celles dont l'anti-
quilé peut êire'e moins contestée, se trou-
ve dans Maffei(l); le style et les caractères
de rinscrt'.'tion p'acés sur celte tombe
de Diodorus. sont d'une pureté et d'une
beauté dignes des temps d'Auguste. Aussi
est-ce le plus ancien stylobale chrétien
que Maffei se souvienne d'avoir vu. Au-
tour dti l'inscription, se tienn<nt, en ana-
glyphes, le bon pasteur mutilé et Saint
Pierre av»^c son coq. La plupart du temps
ct-s pierres ne portent que de simpes
hiéroglyphes, sans personnages histori-
ques, et tels que la colombe, l'agneau, le
poisson, la palme, le chandelier à sepi
branches; jointe à ces symboles, se mon-
tre presque toujours une prière, ouo/Yzny^
sous la ligure soit d'un homme, soit d une
femme, debout, la tunique flottante, les
yeux levés vers le ciel, les mains éten-
dues en croix , comme celles du maître
au Calvaire. Celte simple et poétique
figtire plane sur l'E.;lise primitive comm
une muse universel e qui pr«^side à toute
clio^e. Les plus anciens monumens des
catacombes sonl des or.inles , comme
pour indiquer déjà propi.éliquemenl que
l'art chrétien tout entier ne sera qu'une
sublime prière. Et remarquons ici qu'o-
rare siguilie à la fois prier et parler. Le
Christianisme est la suprématie de la
parolejToran^^ c'est l'orateur qui répare;
le discours, oraiio , c'est l'or;) i on a-céii-
que qui réveille le peuple oppriuu'; par
la tyrannie de se> passions , el le rend à
la liberté morale.
Des sarcophages à bas-reliefs.
L'orgueil des sénateurs, nouvellement
et incomplètement convertis, ne pouvait
se contenter de ces >imp!ea monumens.
Aussi -vers la lin du troisième , ou a l'en-
(1) Jf«»«M« Veron«nie, 1 Tol. in-folio, p. cli&ui.
trée du quatrième siècle, voit-on les pom-
pes du sarcophage païen rentrer dans la
catacombe chrétienne. C'était l'époque
où le génie plastique des Grecs commen-
çait à triompher dans l'Eglise des con-
ceptions judaïques, où le drame dans
l'artallait succéder à la parabole devenue
trop faible.
Faute de comprendre encore toute l'é-
tendue de cette révolution, la sculpture
se borne à changer les noms de ses ac-
teurs, sans leur ôter même leur costume.
Partout les saints du Christ, remplaçant
des philosophes et des héros, sont drapés
sur Ic'i sarcophages de la même manière
que leurs devancir'rs. Presque tous les
peifionnages ont la tête nue, excepté
quelquefois les soldats, les barbares d'O-
rient et les mages. Les pieds également
nus posent sur des s'ndales qu'attachent
des rubans, ou foulent directement la
terre. Les seuls serviteurs et guerriers
ont une espèce de chaussure montant
souvent au delà des genoux, et qui des-
sine tout le pied d'une seule masse,
très grosse aux extrémiiés de manière à
rappeler la chaussure informe du com-
mencement du moyen âge. Les magis-
trats militaires portent aussi, mais rare-
ment, la chau'sure; on la voit quelque-
fois aux pieds d'Hérode, assis sur son tri-
bunal (1).
Lorsque sur la face du sépulcre est
dans un médaillon en forme de coquille
le biste de deux époux, ils sont toujours
drapés d'un inant;'au; le maria la tête
nue, les chevaux courts, et la femme
porte une coiffure que conque : le plus
souvent un bonnet arrondi , comme le
por'.ent encore les Italiennes des monta-
gnes et les Allemandes d i Danube. Très
souvent, autour des bas-reliefs, sont tra-
ctées des cannelures qui ondulent comme
des vagues.
Au reste, les monumens dont on s'oc-
cupe ici, tirés des catacombes, mainte-
nant vides et dt^pouillées , ont été trans-
portés dans les mu>éei où ils étalent leurs
tristes mnlilations. La plupart se trou-
ventau Aluscu/n chri.stianuni du Vatican,
qui a réuni les débris d'une vingtaine de
catacombes. 11 y eu a au musée de Jupi-
(1) Àringhi, qualuriième sftrcopbago de la CaU
Taiic.
FAR M. CYPRIEN ROBERT.
287
ter, et dans les palais des princes ro-
mains. Quelques uns cependant sont res-
tés aux cryptes de St Pierre, d'autres
ornent les églises de San Martino ai
/wo«/i.,deStP-Agnès, deSt-Je.in-de-Latran,
de Sie-Marie Majeure, A^ Ara cœli , de
Santa Maria Trastevere.
Le nombre des mosaïques est assez
considérable, car «-lies servaient à orner
l'église; mais celui des sarc phages à
bas-relief paraît avoir été, même avant
leur destruction, très borné. Aujourd'hui
on n'en comjjte pas dans Rome au delà
de cent, y compris ceux qui sont brisés,
et doitt cinquante à soixante se voient au
Vatican. Cenr-cinquante autres, peut-
être, sont dispersés da«is le ^e^te de l'Ita-
lie, et une quarantaine se trouvent en
France. Voilà tout ce que nous a laissé
la sculpture d»' la primitive église .-encore
est il impossible de ranger c^s débris
dans un ordre clironologique; lesremue-
mens continuels qui avaient lieu dans les
cimetières chréiit^ns, dès tes premiers
siècles, et le peu d'ordre observé d-ns
If s fouilles modeines, ont conti ibué à
épaissir l'obscurité. Tout ce qu'on peut
dire, c'est qu'aucun sarcophage chrétien,
pieineuu^nt authentique , ne remonte
pins haut que l'entrée du quatrième
siècle.
Mais il y en a que l'on peut r lisonna-
bleuient croire plus anciens, d'après la
f-urelé de leur sljle. Trois surtout inii-
quent au moins le rè^ne de SeptimeSé
vère(l). On les'rouve dansBoltari : l'un
[planche 27) tiré de de la catacombe de
Sti'-Pi iscilla; les deux ai^lres [planches ^^
et 35) trouvés aux ciyptes Vatican s. A
ne consulier que le style , le premier de
ceux ci (2 qui était exposé au temps d'A-
riughi, dans la K'illa Paniphili , serait le
plus antique satcophage chrétien connu.
Son architecture, très noble.se c;'mpo>>e
de portiques à chapiteaux corinthiens,
sous lesquels he tiennent les quinze per-
sonnages qui entourent Jé.ius assis, en
toge rom<. ine, sur la chaise curuie, dans
l'altitude de maître et de docteur. Pilate
s'y lave les mains en face du sacrifice
d'Isaac. Le Christ en beau jeune homme,
ses longues tresses de cheveux divisées
(1) SicUer , À ImanacK auÊ Uum.,l, ii, 1811.
(S) Botiari, pi. M.
en deux paris, n'ayant encore au men-
ton et à la lèvre supérieure qu'une
barbe d'adolesce 4 , montre le type à la
fois sévère et tendre du sage accompli et
du médiateur qui s'immole.
Le sarcophage de Saturninus et de
Musa (1) offrant la visite des trois mages
et où commence déjà à se former l'idéal
de la Vierge, ainsi que sur un autre du
même temps, décrit par Bottari (2), in-
dique , par son style, l'époque de Cons-
tantin, à laquelle app irtient, avec beau-
coup plus de certitude, le mausolée de
sainte-Constance (3).
Mais le premier monument dont on ait
par son inscription l'époque irrécusable,
est celui de Junius Bassus (4), cù se lit
IVN. BASSVS. V.C. QVI. VIXIT.
ANNIS. XLII. II. IN. IPSA.
PR.EFECTURA. VRBI, NEOFITOS. HT.
AD. DeUM. VIII. KAL. SEPT.
EVSEBIO ET YpATIO. COSS.
Eusebius et Ypatius, d'après la chroni-
que de Cassiodore , furent consuls deux
ans avant la mort de Co? stantin. La face
de ce mausolée contient vingt-neuf fif^u-
res. partagées en deux bas-reiit-fs l'un sur
l'autre. Jésus, en tunique de citoyen ro-
main, sur une chaise curule, y est entre
ses disciples.
La plupart de ces scènes sont tristes et
désolées. Le style est celui de li sculp-
ture antique pétrifiée. On trouve un grand
nombre de monumens d'un s-yle plus
noble et par conséquent antérieurs, mais
sans nom et sans date : ce qui en diminue
l'impiirla'ce.
De i'.^poq(ie Constantinienne sont en-
core le mausolée de Probus et de Pro-
ba (5), et » nfin le sarcophage tiré de l'é-
glise des douze apôtres (6), tous d'une
exécution qui indique la décadence.
Sickler croit pouvoir placer, dans la
période qui s'est écoulée entre la mort
de Constant n et celle de Julien, trois
autres tombeaux : celui que Boltari dé-
crit dans sa planche 25 , et où le Christ
(1) Id., pi. S8.
(2) Id., pi- 40.
(3) Aringhi, t. n, pag. «»; B.iio, p.g. 431.
(4) Butlari, pi. 18.
{&) Id., pi. 16.
(«) Id., pi. J6.
288
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE.
rejetant enfin ce que les sculpteurs de
Rome avaient jusqu'ici imprimé de f.ro-
fane et de trop liumain à son visage , pa-
raît avec son véritable caractère de mé-
diateur divin, chevelure ondoyante, di
visée en deux parts , barbe encore très
courte, mais visage dont l'ovale ds^jà s'al-
longe et revêt une expression mélanco-
lique et grave. Le même type hiératique
règne sur les figures des autres saico-
phages où deux papes au moyen âge se
sont fait ensevelir (1). Grégoire V mort au
dixième siècle, et Pie II au quinzième j
leurs os occupèrent long-temps ces urnes
dans les cryptes vaticanes. Sur le pre-
mier monument sont sculptés le sinile
■parvulos venire ad me, exprimé par le
Sauveur qui tend la main à un enfjnt; ia
femme attaquée d'un flux de sang et qui
touche la robe de Jés'.is . de chaque côté
duquel se tiennent, sous despalaiiers saint
Pierre et saint Paul. Plus loin, on le voit
debout sur le rocher des quatre sources
mystérieuses, dérouier un papyrus de la
main gauche, et lever la droite dans le
gesle d'un homme qui enseigne; ss tête
barbue et fort belle ofiVe déjà le véritable
type du Dieu-homme, tel que l'a déve-
loppé le moyen âge. A ses pieds est l'a-
gneau. Deux autres scènes le représer.-
tent donnant les clefs à Pierre , puis lui
annonçant qu'il le renierait.
Les bas-reliefs du second mausolée ,
séparés par des arcades à colonnes, of-
frent également au centre le Messie sur
le même rocher de l'Eglise, ayant de
chaque côté de lui un homme et une
femme , peut-être les premiers époux
déposés dans cette tombe, et qui tou-
chent respectueusement la frange de sa
robe.
Sous les autres arcades se tiennent qua-
tre apôtres ; et sur les deux faces latéra-
les, Jésus, d'un côté, lave les pieds de ses
disciples, et de l'autre, est amené devant
le trône de Pilale.
Ces deux monumens primitifs, si im-
portans pour l'histoire, sont encore dans
(1) /(/., pi. 22 el21.
la catacombe de St-Pierre , où il parait
qu'on les déposa d'abord.
Teles sont les plus sûres données four-
nies par l'archéologie des quatre pre-
miers siècles 5 car si l'on interroge les
inscriptions, elles donnent des réponses
beaucoup plus contestées. Les deux seuls
tombeaux portant une date reculée, l'une
celle du consulat d'Anicius et de Virius
Gallus, 98 ans après J.-C.j l'autre, celle
de Surra et de Senecio de l'année 107,
ne paraissent pas authentiques. On doute
également de celle de Piso et de Bolanus
de l'année 111; et la pierre funèbre de
Densius , le prétendu architecte martyr
du Colysée, et qu'on voit à San-Martino
in foro romano, a été prouvée fausse.
Il est dont clair que la sculpture avait
été proscrite par l'Eglise, durant les trois
premiers siècles. A peine si la mosaïque
et la peinture conservaient le droit d'en-
richir les cr> pies saintes d'hiéroglyphes
et d'arabesques, rappelant plus ou moins
ceux du temple de Salomon.
C'est pourquoi l'on n'a point prétendu
faire considérer comme appartenant aux
premiers temps la série de sarcophages
dont la description va remplir les pages
suivantes. Il y en a même beaucoup d'en-
tie eux qui sont probablement des cin-
quième et sixième siècles. Mais pour ad-
meitre un monument dans ce musée pri-
mitif, il nous a suffi qu'étant d'une épo-
que inconnue, il offrît dans ses icônes et
son style la continuation des caractères
propres aux monumens du premier âge.
On a pensé que les limites d'une période
d'art, comme de littérature, ne peuvent se
fixer chronologiquement , que tout se
tient dans l'histoire comiue dans la na-
ture où les règnes sont distincts et cepen-
dant mêlés; qu'un âge, envahi par un
autre, lui oppose résistance et jette dans
cet empire nouveau, qui n'est plus le sien,
beaucoup de monumens marqués encore
du sceau abandonné.
Mais il est temps d'étudier enfin ces
ouvrages eux-mêmes.
Cyprien Robert.
«»i-o-f-^
L'ABBÉ DOELLINGER.
289
REYUE.
DES CIRCONSTANCES FAVORABLES ET DES PRINCIPAUX
OBSTACLES A LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME (i).
PREMIÈRE PARTIEfl
Ainsi, trois siècles ne s'étaient pas en-
core écoulés depuis sa naissance, et déjà
le Cliristianisme était devenu dans le
monde une puissance qui le remuait,-
mais il n'était arrivé là qu'après un com-
bat de trois siècles contre l'incroyance
et la superstition païennes. Avant de
commencer l'histoire de cette grande
lutte , nous devons dire ce qui , d'une
part , favorisa la foi nouvelle , et de
l'autre, les nombreux obstacles qi '^lle
eut à surmonter.
Au premier siècle, ce fut souvent un
avantage pour i'Eglise de n'être regardée
que comme une secte juive , et de pou-
voir, à l'abri du judaïsme, légalement to-
léré dans l'empire romain , pousser de si
profondes racines, que lorsqu'ensuite les
tempêtes des persécutions se déchaînè-
rent , elles ne purent plus la renverser.
Un autre avantage était la situation poli-
tique du monde civilisé , qui ne formant
alors, pour la plus grande partie, qu'un
même empire, n'opposait point aux mes-
sagers de la foi la barrière des haines
nationales , mais au contraire facilitait
l'étroite union et la communication des
Eglises entre elles. Une troisième cir-
constance non médiocrement utile aux
apôtres delà nouvelle religion, fui que,
dès le commencement, ils s'emparèrent
(l) L'arlicle que nous publions ici est extrait de
V Histoire ecclésiasHque , que M. l'abbé Dœilinger,
professeur de théologie à rUniversitc de Munich , a
publiée il y a déjà quehiue temps. Déjà la Revue
Européenne (toin. vi , p. ÔS5I) en avail fait connaître
un chapitre. Celui que nous donnons aujourd'hui
forme une partie de V Introduction. Nous en de-
vons la traduction à un de nos rédacteurs, ([ui rend
un vrai service aux amis de la religion , en prépa-
rant ta IraduclioD complète de ce bel ouvrage.
T. ir. — »" 22. 1«57.
de l'idiome le plus parfait du monde an-
tique , de la langue grecque , parlée dans
tout rOrient depuis la conquête d'Alexan-
dre, et qu'ils en firent, par la prédica-
tion et par les livres saints, le véhicule
des idées chrétiennes. La culture intel-
lectuelle des Grecs, répandue aussi loin
que leur langue, entra également de
bonne heure au service du Christianisme.
Des hommes tels que saint Justin, Clé-
ment d'Alexandrie, Origéne , avec leur
vaste érudition , leur habitude de toute.*
les parties de la littérature , mettaient
merveilleusement à nu la pauvreté des
divers systèmes philosophiques, soit en
démontrant l'impuissance où est la sa-
gese humaine de satisfaire les ûmes qui
cherchent la certitude et le repos, soit
en faisant voir que la doctrine chré-
tienne, la plus pure et la plus élevée des
doctrines , renferme tout ce qu'il y a de
bon dans la philosophie, et , paria, ils
coriquéraient à l'Evangile l'estime et l'ac-
cès des classes supérieures.
Au deuxième , mais surtout au troi-
sième siècle, la misère des temps, mi-
sère affreuse et toujours croissante, con-
tribua beaucoup aussi à propager la foi.
L'indignité des empereurs, la licence
féroce et effrénée des soldats, la cor-
ruption, les rapines des hommes publics,
les ravages des barbares sur les prw-i
frontières j de plus , une foule de calami-
tés physiques, la peste, des trembleuiens
de terre, des débordemens de fleuves,
la famine, tous ces malheurs se joignaient
à la dépravation, à la dissolution géné-
rale pour engendrer, dans les provinces
à moitié disjointes de l'empire, tantôt
le plus dur despotisme, tantôt une sau-
vage anarchie , et pour faire sentir aujs
19
290
SUR L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME.
infortunés toute la misère de ce grand
corps déchiré et gangrené , qui s'affais-
sait sur lui-même. Lorsque des milliers
d'hommes voyaient l'ouragan des guerres
civiles emporter leur fortune , l'épée ou
la peste frapper les premiers objets de
leur affection , et qu'ils ne rencontraient
chez les dépositaires de l'autorité qu'une
froide cruauté et de révoltans caprices ;
et, en bas, dans le peuple avili, rien
que les excès les plus hideux de la bru-
talité et de la débauche ,• alors la soci(;té
des chrétiens apparaissait à beaucoup
d'entre eux comme l'unique asile où ils
pussent encore trouver la vertu, la jus-
tice et le repos. Mais , pour le plus grand
nombre , l'infortune et l'oppression ne
servaient malheureusement qu'à les as-
servir davantage au culte des faux dieux,
et à leur faire chercher avec plus d'ar-
deur une issue dans l'obscur labyrinthe
de la magie et de la théurgie.
Plus unhoœme est intimement attaché à
la foi , plus il apprécie l'avantage d'être
membre de l'Eglise , et plus il désire faire
partager son bonheur à d'autres , sur-
tout à ses parens et à ses amis. La plupart
des chrétiens de cette époque n'ét nent
point nés tels ; beaucoup n'avaient em-
brassé la nouvelle religion que dans un
âge avancé , souvent après une longue
lutte intérieure , presque toujours après
de rudes sacrifices; mais par cela même,
la vérilé qu'il avaient achetée cher leur
était d'autant plus précieuse, et ils me-
suraient dans cette proportion le devoir
de la répandre. Aussi chaque fidèle rem-
plissait autour de lui une sorte d'aposto-
lat. Le père devenu croyant, prêchait
l'Evangile à sa famille , lesclave à son
miiltre , le soldat à ses compagnons d'ar-
mes, l'ami à son ami; la ferme convic-
tion , I inébranlable foi , l'exaltation
neuve et généreuse avec laquellr se fai-
sait celte prédiiation toule naturelle,
manquait rarement sou elfiît sur les âmes
non prévenues, et triomphait souvent
des plus opini,Hi es résistances. Un grand
nonibre d'entre les nouveaux conveitis
dévouaient leur vie entièie aux missions
lointaines; c'est leur porir.iit qu'Eusèbe
a tracé a>ec les parol<;s suivailci: «La
« plupart d'*. ces disciplts apostoliques
« daus le cœur desquels l'amour divin
« avait allumé uu extraordinaire amour
« delasagesse, distribuaient d'abord tout
« leurbienaux pauvres pour accomplir le
« commandement du Sauveur; ensuite ils
K allaient dans des pays éloignés prêcher
« Jésus- Christ à ceux qui auparavant
a n'avaient jamais ouï parler de la doc-
« trine chrétienne , et ils répandaient le
« livre des saints Evangiles; puis, après
« avoir posé les fondemens de la foi dans
« ces contrées, après avoir établi des pas-
ec teurs pour le soin des fidèles, ils se
« rendaient chez d'autres peuples. Aidés
« de la grâce et de l'assistance divine,
« ils opéraient aussi beaucoup de mira-
« clés, de sorte que des foules entières,
K qui les entendaient pour la première
« fois, ouvraient aussitôt leur cœur à
« l'adoration du vrai Dieu. »
La vie des chrétiens, dans laquelle le
païen ne pouvait méconnaître une fidèle
imagff de leur foi , produisait encore
plus d'impression que la parole. Toutes
les vertus le moins connues et le moins
pratiquées dans le polythéisme , la dou-
ceur, la bienfaisance envi'rs les ennemis,
la tempérance, la chasteté, brillaient
comme autant de fruits du Christia-
nisme chez ceux qui le professaient ; et
plus ces vertus étaient jusque là demeu-
rées étrangères aux païens même les
moins corrompus, plus elles les frap-
paient d'admiration en réalisant sous
leurs yeux ce qu'on leur disait être un
précepte divin.
Vers le milieu du troisième siècle,
lorsque des m 'ladies pestilentielles exer-
cèrent d'é; ouvantables ravages dans une
grande partie de l'Empire, les païens vi-
rent a>ecétonneinent les chrétieuN soigner
sans crainte et sans «elâche, les per-
sonnes attaquées, distribuer des aumô-
nes, enterrer les morts, tandis que les
adorateurs «les id îles, glacée par un (roid
égoïsme, et ne songeant qu à leur con-
servation, se tenaient loin de tout ma-
lade. Ce spectacle éveillait dans l'âme de
plus d'un païen le désir de connaître une
doctrine qui inspirait à ses sectateurs un
amour si désintéressé de leurs sembla-
bles , et il lui J n ouvrait ensuite d'autant
p us volontiers son cœur et son esprit,
L'intime conimunaiité de tous les chré-
liei.Sj ce lien de fr.ileriieile tendresse,
fortifié par légalité du péril, par l'unitd
de la foi et de l'espérance , avaient aux
PAR L'ABBÉ DOELLINGER.
29i
yeux de beaucoup d'infidèles un charme
tout particulier. C'était pour eux quelque
chose de si étrange , qu'ils s'écriaient
avec une sorte de stupeur: Voyez comme
ils s'aiment! «Oh! oui, cela doit les
•f étonner, répondait alors TertuUien,
« car, eux, ils se haïssent les uns les
« autres.» Mais plus la charité chrétienne
contrastait avec l'égoïsme brutal et la
haine des païens, plus elle avait d'at-
trait cette Eglise dans le sein de laquelle
on abjurait ces triâtes passions pour
faire parue d'une société toute d'amour
et de secours mutuels.
Il n'y avait pas jusqu'à ce noble senti-
ment de liberté , dont les chrétiens
avaient l'âme remplie, sentiment non
moins éloigné de la révolte que de la bas-
sesse , qui ne dût recommander l'Evan-
gile aux meilleurs d'entre les païens.
Dans un temps où l'esprit de la liberté
véritable avait disparu , où l'insolence
et la tyrannie d'en haut rencontraient
chez les petits une lâche soumission
et une adulation rampante , les chrétiens
seuls sîvaient à la fois remplir leurs de-
voirs de fidèles sujets en se conformant à
l'ordre civil , et conserver l'unique indé-
dépendance réelle, celle de l'esprit et de
la conscience, ^our laquelle, dit Ter-
tuUien, ils savaient aussi mourir (I)!
Dans to t ce qui roncernait la foi et
l'exercice de la religion, ils ne recon-
naissaient point de maître terrestre ,
point de puissance impériale , et ils re-
fusaient d'obéir non senlement aux ordres
qui leur commandaient directement
l'apostasie, mais encore aux injonctions
qui préicndaient interdire leurs assem-
blées leligieuses (2), et exigeaient d'eux
qu'ils livrassent les livres sainis. L'hom-
me est de Dieu seul , non de l'empe-
reur {^) , disaient-ils hautement. Etran-
gers à toute crainte humaine, ils répon-
daient par un tranquille refus d'obéis-
sance à chaque tentative de l'éiat sur
leur vie de chrétiens , et déclaraient ii'a-
(1) Terlull. ad Na(., 1,4: Ipsam liberlalem , pro
qud mori novimus.
(2) Origùne dit sans détour que les chrétiens oui
corapléleinent le droit de violer les lois tyranniques
des empereurs qui leur défondraient leurs pieuses
réunions, Adu. Ceh., lib. i, p. i>, éd. Speuc.
(3) Solius autem Dci hotiio... Tertull., Scorpiace,
c. U.
voir d'ordres à suivre, dans cette ma-
tière , que ceux de Dieu et de son
Eglise.
Le principal moyen employé pour
anéantir la foi nouvelle , les persécutions
et les supplices produisaient un effet
complètement opposé. Presque tous les
écrivains chrétiens ont relevé ce fait que
le sang des martyrs d-^venait une semence
de nouveaux confesseurs , et qu'après
chaque grande persécution le nombre
des fidèles augmentait d'une manière
frappante. Déjà saint Justin disait, dans
son dialogue avec Tryphon : « Plus on
a nous prépare de semblables douleurs,
« et plus s'accroît la foule de ceux qui
« se résolvent à devenir d'inébranlables
« adorateurs du nom de Jésus-Christ.
« De même que l'on taille souvent les
« branches fécondes des ceps de vigne,
K pour faire naître des bourgeons plus
a abondans et plus forts, de môme en
a use-t-onavec nous 5 car le peuple chré-
« tien est un cep planté par Dieu le père
« et par Jésus-Christ le Sauveur. 3) La
même remarque se trouve à la conclu-
sion de l'Apologétique de Terlallien ;
« Tous les raffinemens de votre cruauté
« sont inutiles, ou plutôt c'est un char-
« me qui augmente notre parti. IS'e voyez-
K vous pas nos frères se multiplier sous
« vos moissons sanglantes? Le sang chré-
K tien est une semence de chrétiens. »
Donnant ensuite l'explication du fait
liîême ; « Cette opiniôiticté que vous nous
« reprochez agit comme une leçon pleine
« de puissance. Car. qui la peut voir .sans
« éprouver le besoin de creuser par la
« réflexion jusqu'au fond de la cho^e , et
« quel homme sincère, l'ayant appro-
« fondie, ne se détache de vous et ne
« brûle de souffrir pour noîre foi après
(c l'avoir embrassée? »
Sans doute beaucoup de païens ne vou-
laient voir dans l'invincible constarce
des fidèles que l'effet d'un esprit entûté
et dur, et le passage de Terlulien qui
répond à celle accusation, réfutait d'a-
vance une phrase des monolog es de
iVIarc-Aurèle, où l'empereur philosophe
blâuie Ici chrétiens ùc ne mépriser la
mort que par pure opiniâl e;é , iioti par
réflexion ^1). Pline , dans son rapport à
(1) K«T(» il/iXïiv lîafWTa^tv, Il n'y «orail ctpen-
292 SUR L'ÉTABLISSEMENT DU|CHÎ\ISTIA]NTSME,
Trajan, avait aussi présenté comme digne
de punition ce qu'il appelait l'entête-
ment et l'iniiexible obstination des chré-
tiens (1).
Si les disciples de la croix n'avaient
montré au milieu des supplices qu'un
courageux dédain de la mort, une ré-
signation calme, ils auraient produit peu
d effet dans des temps où le suicide et les
exécutions étaient choses de tous les
jours , et ovi des hommes accoutumés aux
horreurs des guerres civiles, et blasés
par les jeux sanglans de l'arène, exi-
geaient du gladiateur mortellement
blessé, qu'il rendit le dernier soupir avec
grâce. Mais les chrétiens faisaient voir au-
tre chose que cette indifférence qui sedé-
<'harge delà viecomme d'un trop lourd far-
deau, ou se courbe résignée sous un destin
inévitable. Non seulement des hommes
d'KU âge mûr, mais des femmes, mais des
Tieillards. des jeunes gens et de tendres
jeunes filles , supportaient , sereins et
joyeux, toutes les tortures que savait in-
venter l'ingénieuse cruauté des bour-
reaux; ils les enduraient sans se plaindre,
1res souvent sans pousser un seul cri: fa-
tiguaient, par leur inépuisable force à
souffrir, les bras des exécuteurs contre
lesquels ils ne laissaient pas échapper le
moindre signe d'impatience ou de haine,
et remerciaient les juges qui leur avaient
procuré la faveur de verser leur sang
pour Jésus-Christ. En présence d'un tel
spectacle, ceux des païens qui n'étaient
ni tout-à-fait dépourvus de sens, ni com-
plélcmenl aveuglés , commençaient à
soupçonner que ce devait être plus qu'une
illusion qui élevait ainsi tant de person-
nes de tout sexe et de tout âge au dessus
des faiblesses ordinaires de la nature ,
et leur inspirait une constance si calme
et pourtant invincible. Venant ensuite à
dant pas (rinvriiisenil)lance à cv que ces paroles si-
gniliassenl pliilôl : « Conimo (les soldais armés à la
légère, » ijui se prôcipileiil impilueuscinent cl sans
réllcxioii dans la mêlée. Arrien, disciple (riipicl.le,
il la mfime épo(|ue, s'exprime d'une maiiiért; encore
plus élranije sur la peisévcranco dos cliréliens ou
des G.i'iilAens, comme il les nomme : » Co nVlait
« cl»'/ <iix, dit-il, qu'une lolie el une liaijilude de
« ne poinl redouter la inorl. » \-l'f. ùtto lAavtaç |Aev
«Yj'/aïai T'.; oOro) <^i«T£0r.v7.'. ■ny,-, Tayra, xai Otto
ihvjç, <<K « V'J./'.f'f.f.'A.
(I) l>ervicaciam et inflexiltiloui obslinallonein.
examiner la chose de plus près , le soup-
çon se changeait bientôt chez eux en
certitude, et ce qui leur avait paru d'a-
bord une inexplicable énigme, s'empa-
rait de toutes les facultés de leur âme dès
qu'ils étaient chrétiens. Souvent même
ce joyeux mépris de la mort et des souf-
frances faisait une si puissante impres-
sion sur quelques uns des spectateurs,
qu'une conversion spontanée en était la
suite (1).
Par la continuation du don des mira-
cles, Dieu avait pourvu son Eglise d'un
autre moyen de propagation plein d'ef-
ficacité. La promesse du Sauveur à ses
disciples, que la vertu de son nom leur
donnerait puissance sur les mauvais an-
ges et sur les forces de la nature , s'était
accomplie immédiatement après l'Ascen-
sion. Dans les temps qui suivirent l'épo-
que des apôtres, ces dons demeurèrent
également dans l'Eglise, et furent sou-
vent exercés par des fidèles , soit ecclé-
siastiques, soit laïques, pour le bien des
individus et la confirmation de la vérité
et de la divinité de ia foi chrétienne.
Ceux à qui Dieu conférait le pouvoir
d'opérer de tels prodiges , reconnais-
saient que ce n'était point à cause d'eux,'
mais dans l'intérêt des païens , et qu'en
conséquence ils ne devaient point ,
pour cela , s'élever au dessus de leurs
frères (2).
Le don des miracles était surtout né-
(l) Voici un beau passage de Laclance qui a rap-
port à ce que Ton vient de tire : « Nam cum videat
vulijus dilacerari homines variis lormeutoruui ge-
neribus, el iiiler fatigalos carnifices invictam lenere
palienliam, existimant id quod est, nec consensum
tiim multoruni, nec perseveranliam morientium va-
nam esse, nec ipsam patientiam sine Deo cruciatus
tanlos posse superare. l-alrones et robusti corporis
viri ejusmodi lacerationes perferro nequeunt , ex-
clamant el gemitus edunt ; vincunlur enim dolore,
quià deesl illis inspirala patientia. Nostri aulem , ut
de viris laceaui , pueri el nmlierculie torlores sues
tacili vincunt, el exproniere illis i;emitum nec iguis
potest. — Etco sexus iiilirinus et tVagilis iclas dila-
cerari se loto corpore utique perpetilur, non neces-
silate , quià licel vilare si vellenl , sed voluntale,
((tiià confidunl in Deo. » Institut., tib. v, c. 15.
(2) Oùx ei; rfiv t(ov èvcp-j&uvTwv tlxpeXeiav, àXX'
eî; Twv à7:iaT0)v cu-vxaTaOcciv, iva cOî cûk èireiCTEv ô
( Coiulil. Àpost., tib. VIII, cap. 1
Cotcler. Aiublclod. 17'ii4, tom. i. )
p. 5<J1 ; cd.
cessaire dans un temps où le polythéisme
se retranchait orgueilleusement derrière
une foule de phénomènes extraordinaires
et d'éblouissans prestiges opérés avec le
secours des démons , ou par de secrètes
forces naturelles, moyens dont les en-
chanteurs de tout genre se servaient pour
séduire le peuple et le retenir dans le
paganisme. A ces œuvres magiques , les
chrétiens n'opposaient cfue le nom de
Jésus-Christ et le signe de la croix , et
avec cela seul ils déco certaient tout le
charlatanisme des évocations. Déjà saint
Justin, dans son Apologie , proclame que
même à Rome beaucoup de possédés
qu'aucun enchanteur n'avait pu délivrer
s'étaient fait guérir par des chrétiens qui
avaient simplement prononcé sur eux le
nom de Jésus-Christ , et que cela se
voyait encore tous les jours. Il n'y a pas
de point sur lequel les témoignages de
l'antiquité chrétienne soient plus una-
nimes et plus formels. Saint Irenée cite
en détail les différens dons divins qui ,
de son temps, continuaient d'exister dans
l'Eglise. « Les uns, dit-il, chassent véri-
té tablement et certainement les démons
« au nom du Sauveur , de sorte que sou-
te vent ceux qui ont été délivrés devien-
« nent disciples de l'Evangile j 1rs autres
« savent prédire les choses futures et ont
« des visions prophétiques. D'autres pos-
« sèdent la vertu de guérir, et, par la
« seule imposition des mains, rendent la
te santé à toutes sortes de malades. Il y
tt en a même qui ont ressuscité des morts
« que l'on a vus vivre long-temps. Mais
( comment nommer tous les dons cé-
«f lestes que l'Eglise reçoit de Dieu , et
« qui, chaque jour, au nom de Jésus-
«c Christ, sont employés à l'égard des
« païens?» La cerliiude de Tertullien à
ce sujet était si complète, qu'il osait
adresser aux païens une provocation en
forme: « Juges, s'écrie-t-il dans son Apc-
«c logétique, faites amener devant votre
« tribunal un homme évidemment pos-
te sédé, et , à la voix d'un chrétien, l'es
« prit qui tourmente cet homme se fera
« connaître pour ce qu'il est, pour un
te démon ; s'il en est autrement , laites à
« l'instant mourir le chrétien téméraire. »
Puis il ajoute : « Que peut-il y avoir de
« plus évident que cette expérience ;
« quoi de plus sûr que cette preuve ? La
PAR L'ABBÉ DOELLINGER. 293
(f vérité est visiblement là; il n'y a pas
« place au moindre soupçon; force vous
« est de convenir qu'ici la puissance du
« chrétien est la puissance de Dieu
« même. »
Origène, dans sa réfutation de Celse,
parle souvent de ces cures miraculeuses
et de ces expulsions des mauvais esprits;
il déclare avoir lui-même vu, et souvent,
des chrétiens guérir les maladies les p!us
incurables par une simple invocation de
Dieu ou du nom de Jésus, et que ce sont,
d'ordinaire , des fidèles tout à-fait dé-
pourvus de science, mais pieux, qui
opèrent ces prodiges, uniquement par la
foi et la prière. Saint Cyprien, Minucius
Félix, Lactance, Firmicus Matermis,
mentionnent celte puissance des chré-
tiens sur les démons comme un fait jour-
nalier, et qui démontre en même temps,
d'une manière éclatante , la vérité de la
foi chrétienne et le néant du poly-
théisme.
Ainsi , outre les guérisons miraculeu-
ses, c'était principalement par l'expul-
sion des mauvais esprits que les chré-
tiens ébranlaient ceux d'entre les païens
qui eussent été moins accessibles à la
puissance de la parole , et qu'ils les pré-'
paraient à accepter une doctrine annon-
cée au milieu des prodiges. L'empire que,
pendant sa mission terrestre, le Seigneur
avait exercé sur les démons, était de-
meuré dans l'Eglise , et de pieux lidèles
forçaient, comme auparavant le Fils de
Dieu lui-même, les esprits impurs à
avouer ce qu'ils étaient et à reconnaître
la vertu de Jésus Christ. Au fait si, dès
le temps du Sauveur et de ses apôtres ,
il y avait parmi les Juifs un tel nombre
de possédés , combien le pouvoir des
mauvais anges sur l'Ame et le corps de
certains hommes ne devait-il pas se mani-
fester plus fréquemment chez les païens,
sous la double inlluence d'une impiété
inouie partout répandue, et du poly-
théisme de ccndu en grande partie jusqu'à
un culte formel des puissances infernales.
L'hisloii e offrant toujours , à une" même
époque , les contrastes les plus opposés ,
il y avait alors en présence , d'un côté le
royaume de Dieu, de l'autre celui do Sa-
tan , tous deux dans leur pleine vigueur
et leur souveraine énergie , engagés tous
deux dans une lutte plus manifeste
294
SUR L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME,
sur le théâtre du monde extérieur. Le
prince des ténèbres pressentant la ruine
quile menaçait, avait rassemblé toutes
ses forces pour un dernier combat , et ,
tandis que les disciples de Jésus-Christ
brillaient de tout l'éclat des dons divins
et de la force surnaturelle , le sombre gé-
nie du mal avait ses apôtres , volontaires
ou forcés , dans la foule des adeptes de la
magie et des énergumènes, lesquels (il
faut bien se garder de le croire), n'étaient
pas tous des jongleurs et des charlatans.
Si l'on veut voir jusqu'à quel point le
don des miracles contribua aux progrès
de l'Eglise, et combien il ouvrit souvent
l'âme des païens à la parole de Dieu , que
l'on consulte les Pères et les apologistes
qui, à chaque occasion, opposent aux dé-
fenseurs du polythéisme cette preuve
triomphante. Saint Irénée nous apprend
de plus que les malades guéris ou les pos-
sédés délivrés par les chrétiens deve-
naient souvent chrétiens eux-mêmes.
En recherchant les causes de la mer-
veilleuse rapidité et de la puissance de
propagation de la foi évangélique, on
pénètre dans les entrailles mêmes du
Christianisme, et l'on voit que c'était
particulièrement dans la doctrine de la
' rédemption et de la rémission des péchés
que résidait sa force d'attraction. Tous
ceux qu'inquiétait une conscience char-
gée de crimes ne parvenaient pas à l'apai-
ser par des sacrifices expiatoires et par
ces cérémonies vides que les prêtres re-
commandaient comme devant infailli-
blement effacer toutes les fautes. Les as-
persions d'eau lustrale, l'encens brûlé
dans les cassolettes, les dégoûtantes tau-
roboles et crioboles ne protégeaient pas
à la longue contre le remords et ses dou-
loureuses angoisses. Mais quand ces
hommes venaient à entendre prêcher,
que ce qu'ils étaient incapables de faire,
Dieu lui-même l'avait fait pour euxj
qu'il ne dépendait que de leur volonté de
s'approprier les fruits du grand sacrifice
d'expiation accompli sur la croix , et que
pour être purifiés de leurs iniquités pré-
cédentes, pour renaître dans le baptême
à une nouvelle vie, à une vie d'intime
union avec Dieu, il suffisait d'une seule
chose, de la foi au divin médiateur et
sauveur. C'était véritablement pour eux
und honM nouvelle, et ils saisissaient
avec avidité une croyance qui apaisait,
au delà de tout espoir, un besoin si pro-
fondément senti. Saint Cyprien, dans sa
lettre à Donatus, dépeint avec une
grande force, et d'après son expérience
personnelle, l'état d'un païen devenu
croyant ; il raconte comment , enfoncé
autrefois dans les ténèbres du poly-
théisme , il tenait pour impossible la re-
naissance morale et l'entier changement
de sentimens d'un homme, mais com-
ment ensuite il s'est convaincu par lui-
même de la possibilité de cette rénova-
tion. Aussi, lorsque des adversaires tels
que Celse, reprochant aux chrétiens d'of-
frir le royaume de Dieu à des pécheurs,
à des indignes et à des misérables, di-
saient que des hommes ainsi habitués au
vice ne pouvaient être changés par les
châtimens, bien moins encore par la
miséricorde, les apologistes chrétiens se
contentaient de les renvoyer à la multi-
tude de ceux que le Christianisme avait
réellement fait passer de désordres effré-
nés à une vie pure et sage.
Les classes nombreuses qu'un travail
continu, la pauvreté et la privation de
tous les raffinemens de la richesse proté-
geaient contre la profonde corruption
morale des classes supérieures, les ha-
bitans de la campagne, les artisans, les
esclaves, étaient en général plus acces-
sibles à la foi. Dans les étroites limites
de leurs relations et au milieu de l'acti-
vité continuelle que leur imposaient lés
besoins de la vie, ils demeuraient, en
grande partie , étrangers aux vices des
riches et des puissans, et lorsque, pour
satisfaire à l'irrésistible besoin de ren-
dre un culte à Dieu , ils avaient , avec une
volonté droite et simple, visité assidû-
ment les temples, participé aux cérémo-
nies et aux sacrifices, il n'était souvent
besoin que de la prédication des princi-
pales vérités de la foi, pour gagner au
Christianisme ces âmes encore non
émoussées. Tandis qu'un grand nombre
d'esclaves initiés à tous les crimes et à
toutes les turpitudes de leurs maîtres, se
laissaient prendre pour insirumens des
plus honteuses passions, il y en avait
d'autres attachés à leurs devoirs . et pou
exposés, dans ce petit cercle, à l'appât
des grands vices. L'Evangile, qui ne con-
naît point de différence entre le maître
PAR L'ABBÉ DOELLINGER.
295
et l'esclave, fut salué avec joie par ces
hommes comme le lever d'un éclatant et
réchauffant soleil. Les témoignages ne
manquent pas pour montrer que c'est
dans cette classe pauvre , ignorante et
opprimée , mais pure en comparaison du
reste de la société, que le Christianisme
fit les progrès les plus rapides^ et l'on
connaît ce reproche favori des adversai-
res de l'Eglise, qu'e l) ne savait gagner
que la populace.
La vérité évangélique trouvait pareil-
lement accès chez ceux qui, familiarisés
avec la philosophie grecque, sentaient
néanmoins en eux un vide que nul sys-
tème ne pouvait remplir. Mécontens du
froid orgueil . du fatalisme et du pan-
théisme désespérant des stoïciens, ils
éprouvaient encore plus d'aversion pour
la débauche et l'incroyance épicurien-
nes, de même que pour la grossière ru-
desse et la cupidité mal cachée des cy-
niques. Les doctrines incomparablement
meilleures de Platon et de Pythagore
étaient plus propres à faire naître un
vague et ardent besoin religieux qu'à le
satisfaire, plus capables d'égarer l'intel-
ligence dans un labyrinthe de doutes, de
pressentimens et de subtilités, que de
lui présenter l'heureux fil qui pût la gui-
der vers la lumière.
Aux questions suivantes: « Qu'est-ce que
I' Dieu et qu'est-ce que l'homme ; dans
« quels rapports l'homme est-il vis-à-vis
« de Dieu; comment le pécheur peut il
« obtenir la rémission de ses fautes;
« qu'y a-t-il à attendre après la mort ? »
toutes ces philosophies n'avaient point
de réponses capables de contenter un es-
prit raisonnable. Dans le Christianisme,
au contraire , le sage trouvait la solution
de ses doutes, la réalisation de ses pres-
sentimens , la réponse à ses demandes , et
plus que cela . il trouvait ce qui n'exis-
tait pas au moindre degré dans le paga-
nisme et les écoles philosophiques cette
harmonie de conviction commune , cet
uniforme et solirle enseignement fondé
sur la tradition orale et écrite de Jésus
et de ses apôtres , dont l'Eglise seule pou-
vait se glorifier. Là on n'exigeait point
de l'homme une aveugle soumission à la
parole d'un homme faillible et pêcheur
comme lui,- on ne le renvoyait point à
l'autorité trompeuse de sa propre raison
obscurcie par les passions et les préju-
gés; on ne lui remettait point entre les
mains un livre où il eût à chercher lui-
même sa foi : mais la parole vivante,
telle que Dieu fait homme et ses apôtres
l'avaient prononcée, telle qu'elle ne ces
sait de se répéter dans l'Eglise, était
pour lui la source de la foi et de la con-
naissance, l'éclaircissement de ses incer-
titudes, l'ancre qui l'affermissait contre
toute illusion, contre toute erreur dans
la plus importante des affaires. Païen, il
lui avait fallu en quelque sorte se diviser
pour nourrir son esprit et son cœur. Dé-
sirait-il une doctrine , il était obligé de
devenir membre de quelque école philo-
sophique: pour participer à un culte et
à des sacrifices, il lui fallait visiter les
temples et se conformer aux prescrip-
tions rituelles; s'il voulait connaître le
sens des traditions et des mythes , et ali-
menter sa piété par la représentation des
symboles religieux, il ne trouvait cela
que dans les mystères des initiés. Et
quelle contradiction insoluble ne voyait-
il pas entre ce qu'enseignait l'école, ce
qui était mis sous ses yeux dans le tem-
ple, et ce qu'on lui prêchait secrète-
ment? Au contraire, dans la religion
nouvelle tout offrait à ses yeux une har-
monieuse unité. L'école et la prédica-
tion, le mystère et la doctrine ésotéri-
que , les cérémonies du culte et la perpé-
tration réelle du sacrifice, toutes ces
choses se tenaient intimement ; l'une con-
duisait à l'autre. A la place de spécula-
tions philosophiques confuses, désespé-
rantes et stériles, la doctrine simple,
claire et douce de l'Evangile était ensei-
gnée d'abord dans le catéchuménat, et
ensuite dans les instructions faites au
service divin; au lieu d'explications et
de symboles puisés dans la physique , ou
dans la philosophie de la nature, et qui
faisaient partie des mystères païens deve-
nus à celte époque un jeu vide, on ex-
posait dans l'Eglise les mystères sublimes
et purement moraux de l'Incarnation , de
la llédemption et de l'Eucharistie; les sa-
crifices sanglans étaient remplacés par
un seul sacrifice pur et non sanglant, cé-
lébré chaque jour, comme répétition et
continuation du sacrifice delà croix.
Au milieu de Tinnombrable multitude
de ses dieux, le païen était souvent rem-
jLiuj nnfiiii 11 I . yijtii lui j I
6
SUR L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME,
pli d'incertitude sur le choix de la divi-
nité qu'il devait spécialement honorer,
sur les hommas^es qu'il avait à lui ren-
dre, ou rempli de terreur pour avoir né-
ijligé le culte d'une autre divinité dont il
se serait par là attiré la A'engeancej le
chrétien n'invoquait qu'un seul Dieu, ne
ledoutait que le péché, et se confiait
jojeusement en tout à son Sauveur. La
Toi, l'espérance et la charité, vertus plei-
Jies de bonheur et de force, étaient étran-
1,'ères aux Gentils; au lieu de la foi, ils
lie connaissaient que l'opinion : au lieu de
l'espérance, le doute et le désespoir; au
lieu de l'amour, la crainte. Le disciple de
l'Evangile, au contraire, avait un infail-
lible critérium de la vérité dans la foi au
Pils de Dieu et à i'Eglise; l'espoir des
récompenses promises par Jésus-Christ
aux siens lui donnait une sérénité qu'il
ne connaissait pas auparavant; l'amour
du Dieu qui l'avait aimé le premier et
comblé de bienfaits élevait et ennoblis-
bait tout son être. Avait-il précédemment
participé à des fêtes et à des mystères du
{>agauisme , lesquels n'ayant de rapport
(|a'avec la nature, le changement des
.saisons, le cours des as'res, les mois-
.sons, les semailles, ou l'instinct de la
cliair, le laissaient froid et indifférent,
lorsqu'elles ne souillaient pas sa pensée
par d'impures images ; il ne célébrait dé-
sormais que des fêtes qui lui rappelaient
sa rédemption et son heureuse renais-
sance spirituelle. Quand il était encore
retenu dans les liens du polythéisa-e, il
ne croyait point à l'universelle direction
d'une providence souverainement sage;
tourmenté par un inquiet besoin de con-
naître l'avenir, il interrogeait sur ses fu-
tures destinées le vol des oiseaux , les en-
liailles des victimes, les étoiles; et tous
CCS signes trompeurs, s'ils ne lui don-
naient une pernicieuse sécurité, le frap-
paient de la crainte de malheurs possi-
bles ; chrétien , il s'abandonnait avec une
pleine conliance à la volonté du Dieu
omniscient, sans la volonté de qui un
icul cheveu ne pouvait tomber de sa tête.
Avant d'avoir embrassé la foi, il était en-
chaîné dans le cercle des présages, des
songes et des mauvais augures; le sifile-
jnent d'une souris, le chant d'un coq
suflisaienl pour le jeter dans l'épouvante
et lui faire abandonner un travail com-
mencé; la souillure occasionnée par le
contact fortuit d'un cadavre lui causait
plus d'effroi que celle d'un grand crime :
une fois entré dans l'Eglise . il se sentait
libre de cette honteuse servitude d'esprit,
craignait Dieu , et n'avait point d'autre
crainte. Enfin, sectateur du paganisme ,
il avait tlotié dans une cruelle incerti-
tude sur l'état de l'homme après la mort,
ou bien il s'était abandonné avec la foule
à la désespérante idée que tout doit finir
avec cette vie; adorateur du Christ, il
croyait à une félicité à venir dans l'éter-
nelle contemplation de la magnificence
divine, et c'était seulement par la foi à
l'existence future, dont l'existence ac-
tuelle est la préparation, qu'il commen-
çait à comprendre le sens et la valeur
de son séjour sur la terre.
Si les païens avaient été généralement
enfoncés dans une complète incroyance,
ou dans l'apathie stupide de l'indifféren-
tisme religieux, à peine le Christianisme
aurait-il pu se faire jour à travers cette
masse inerte ; car les incroyans et les in-
différens ne lui accordaient d'ordinaire
qu'une attention très superficielle, et le
reléguaient ensuite , avec un orgueilleux
dédain, dans la catégorie des inventions
sans nombre de la superstition et de
l'imposture. Au contraire, ceux qui,
ayant gardé quelque religion dans le
cœur, n'ctaient presque jamais satisfaits
par l'exercice du culte national , et par-
venaient rarement à secouer tont-à-fait
une pénible incertitude , ceux-là consen-
taient sans peine à examiner de près le
phénomène du Christianisme déjà si frap-
pant au premier coup-d'œil, et leur
promptitude à reconnaître sa vérité di-
vine était en proportion de la pureté et
de la profondeur des sentimens religieux
qu'ils avaient conservés. Sous ce rapport,
le zèle qui se réveilla chez les païens,
vers la moitié du deuxième siècle, fut
très profitable à la religion chrétienne.
Quoiqu'il faille mettre au nombre des
plus grands obstacles qu'elle ail eus à
vaincre, les effroyables aberrations cau-
sées par la recrudescence de l'idolâtrie,
à côté de ces aberrations et malgré elles
on vit se déviîlopper, dans le sein du pa-
ganisme même, une direction meilleure,
v.l (|ui , se rapprochant de la pureté pri-
mitive , allait par cela même à la ren-
PAR L'ABBÉ DOELLINGER.
297
contre du Christianisme. Le grossier po-
lythéisme se purifiait et s'élevait succes-
sivement jusqu'au monothéisme; on re-
connaissait chaque jour d'une manière
plus formelle qu'il existe un Être su-
prême, auteur et modérateur du monde,
père de toutes choses , et de beaucoup
élevé au dessus des autres dieux ,• que
ceux-ci , ayant reçu l'être de lui, le ser-
vent comme des ministres , et président
aux diverses parties de l'univers. Aussi
Maxime de Tyr était-il en droit d'avan-
cer que quelle que fût, du reste, la diver-
sité des opinions, tous les hommes s'ac-
cordaient à admettre un seul Dieu , roi
et père de toutes choses, et plusieurs
dieux , ses fils, à qui il accordait une part
de sa puissance. Même des oracles recon-
naissaient le Dieu des Hébreux pour le
vrai Dieu et pour le créateur du
monde (1). Le peuple aussi, comme le
remarque Tertullien dans son livre sur
l'âme, témoignait à chaque instant,
quoique souvent sans y penser, de sa foi
à un Dieu suprême, lorsqu'il s'écriait à
toute occasion : iS"* Dieu s>eut ; Dieu te
bénisse; Dieu voit tout. Les écrivains
chrétiens ont fait observer plus d'une
fois que les païens savaient fort bien dis-
tinguer entre le Dieu suprême , qu'ils
adoraient en tournant leurs regards vers
le ciel, et la foule des autres divinités,
lors même qu'ils offraient à celles-ci des
sacrifices et célébraient les fêtes établies
en leur honneur (2). Mais le service divin
fut toujours de plus en plus exclusive-
ment affecté aux deux divinités principa-
(1) Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, liv. XIX,
chap. 22, cite un de ces oracles tiré de la collection
de Porptiyre. Celui qui se trouve dans saint Justin
est encore plus remarquable:
Moùvoi XaÂ^(xï&i aocpîviv "ky-yj^'i, r,8' àp' ÈPpaïot,
AÙTCi"^£v£6X&v àvaiCTa (j£Sa!^o[j.£voi 0£ov â-yvwç.
{Cohorl. ad Grœcos , p. 12, éd. Colon.)
(2) Ainsi nous lisons dans le poème de Prudenlius
contre les Sabelliens :
El quis in idolio recubans , inter sacra mille,
Ridiculosque Deos venorans sale , ccspile, thure ,
les, Jupiter et Apollon. Celui-ci était
honoré comme le reflet et le représen-
tant de Zeus , comme médiateur entre
ce Dieu suprême et les hommes, comme
son prophète (1), dont les oracles an-
nonçaient aux hommes les célestes vo-
lontés, et en même temps comme un
sauveur qui les purifiait de leurs fautes
et de leurs souillures . et portait en con-
séquence les surnoms à' Alexikakos ,à' A-
késios et à' Atropaeos. 11 s'était fait hom-
me, avait servi sur la terre en qualité
d'esc'ave. et même s'était chargé de
£Ouffratices expiatoires (2). Combien cette
notion ne se rapprochait-elle pas de !a
doctrine chrétienne sur le Fils de Dieu ,
sur son incarnation pour le salut des
hommes! Combien facile et pleine d'a-
vantages était la transition du crépus-
cule des mythes au grand jour de l'Evan-
gile (3)!
(La mite à un prochain numéro.)
Non pulat esse Deum summum et super omnia solum,
Quamvis Saturnis Junonibus et Cytherœis
Portenlisque aliis fumantes consecrel aras.
(1) Eschyle avait déjà dit :
A'.o; irp&çYiTY); ia-i AcÇta; TvttTpo;.
{Euménides , v. 19).
(2) Voir la dissertation intitulée : Apollonius de
Tyane et Jcsus-Christ , par Baur, p. 1G8, Tubinguo
1832.
(5) Nous espérons que personne ne voudra voir
une contradiction entre ce qui a été dit plus tiaut sur
le caractère démoniaque du polythéisme, et ce que
nous faisons remarquer ici de son rapprochement
de la religion chrétienne. Le polythéisme avait des
parties meilleures et des parties plus mauvaises. Les
moins corrompus d'entre les païens, et ceux qui ne
l'étaient pas encore, s'attachaient, par instinct ou
par réflexion , aux débris des traditions antiques,
à ces idées religieuses dont le fond plus noble se
laissait encore apercevoir à travers les altérations et
falsifications de toute espèce qui les recouvraient;
les autres , au contraire , s'efforçaient de retenir du
polythéisme ce qui flattait leurs senlimens corrom-
pus, par exemple, le service des démons, le culte
des divinités qui ne représentaient aucune idée mo-
rale , ou même en représentaient d'absolument im-
morales , ou bien encore ta magie et ses criminelles
pratiques.
^11 B »»
298
SUR LES PROGRÈS DE LA LANGUE FRANÇAISE ,
ESSAI BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR J.-S. GUEZ DE BALZAC,
MEMBRE DE l'ACADÉMIE FRANÇAISE (ï5q^~i6S/^).
PREMIER ARTICLE.
CONSIDÉRATIONS SUR LES PROGRÈS DE LA LANGUE FRANÇAISE.
« Je ne trouve pas, disait Ménage, que
« depuis Balzac et Vaugelas, notre lan-
ce gue ait fait de grands progrès. L'un et
K l'autre l'ont fixée en quelque façon par
K leurs écrits, et personne n'en a si bien
« connu le génie que ces deux grands
K hommes. Ceux qui sont venus depuis
K n'ont fait que Yénerver (1). »
Cette opinion, dont Ménage prétend
même soutenir la dernière partie dans
ses Observations^ nous a paru toucher
d'une façon assez piquante toutes les dif-
ficultés d'une question qui nous sollicite,
celle du progrès , de la fixation et de
Valtération des langues. îVous ne nous
proposons pas assurément de résoudre
ce grand problème, mais nous avons be-
soin de quelques éclaircissemens préa-
lables sur ces termes pour nous diriger
dans notre appréciation des écrits et de
l'influence de Balzac, ou plutôt pour
établir la légitimité de toute apprécia-
tion de ce genre.
Qu'est-ce donc que le progrès ou Val-
tération? qu'est-ce que la fixation d'une
langue?
On sent bien que ces idées n'ont rien
d'absolu; car alors elles seraient incon-
ciliables, et exclusives l'une de l'autre.
Comment, en effet, concevoir l'accord
du progrès indéfini avec la fixité parfaite
qui est le dernier terme d'un progrès
quelconque? L'élat abstrait de perma-
nence n'étant ni bon, ni mauvais en soi,
sa valeur dépend de la nature du déve-
loppement qu'il a surpris et arrêté. Evi-
demment rien de pire que la fixité dans
le mal, rien de meilleur que la perma-
nence dans le bien; évidemment aussi
cette stabilité est refusée aux langues,
soumises, comme l'homme et ses pen-
sées, a la prédominance alternative du
bien et tlu mal incessamment engagés.
(1) mnagianay p. 154 (l«tf2 in-12).
Il ne peut donc s'agir que de progrès re-
latif, de fixité y Ôl altération relative.
Mais ici nouvelle difficulté.
Si le progrès, l'altération, la fixation
d'une langue ne sont que des idées rela-
tives, notre jugement à cet égard sera
purement relatif, caprice d'imagination,
fantaisie variable, comme la coupe des
vêtemens. N'est-ce point en effet pure il-
lusion d'amour-propre qui nous fait
prendre pour point de départ de nos opi-
nions sur les différentes phases de notre
idiome, le temps où nous vivons, ou
bien celui qui s'en rapproche davantage,
soit le dix-huitième siècle , soit le dix-
septième, au gré de nos croyances ou de
nos humeurs ? « Chacun se fait accroire,
« dit Pasquier, que la langue vulgaire de
<t son temps est la plus parfaicte, et cha-
« cun est en cecy trompé. De ma part ,
« je ne doute point que Hugues de Bersy,
« Huon de Méry, Jehan de Saint-Cloct,
« Jehan Le JNivelet, Lambert Licors, et
a tous nos vieux poètes, n'eussent jamais
« mis la main à la plume, s'ils n'eussent
(c estimé rendre leurs œuvres immortel-
ce les, lesquelles néanmoins ont été en-
c< sevelies dans les ans par le change-
ce ment du langage, ne restant plus de
ce tous leurs écrits qu'une carcasse. Et
« Lorry mesmes et Clopinel feussent
ce aussy au tombeau , si Marot ne les en
ce eust garantis par le langage de nostre
ce temps qu'il leur donne. Quoy donc-
ce ques? Dirons-nous que les langages
ce ressemblent aux rivières, lesquelles
ce demeurant toujours en essence, toute-
ce fois il y a un continuel changement des
c< ondes. Aussi nos langues vulgaires, de-
« meurant en leur général , il y ait chan-
ce gemenl continu de paroles particuliè-
« resqui ne reviennent plus en usage. Je
« vous diray ce que j'en pense. Je croy
le que l'abondance des bons autlienrs qui
•c se trouvent en un siècle authorise la
PAR . MOREAU.
299
« langue de leur temps par dessus les
« autres (1). »
Mais, ici même, qui jugera en dernier
ressort? quel tribunal sans appel justi-
fiera nos sentimens sur la bonté des au-
teurs, sur ï autorité de leur langue? qui
nous garantit que le temps ne se jouera
pas de notre admiration et de ses objets,
comme il s'est joué de nos vieux écri-
vains et de leurs admirateurs? Eternelle
cassation d'arrêts éphémères ! Et com-
ment en ponrrait-il être autrement lors-
que l'égoïsme de nos prédilections pour
les dernières modes adoptées par la lan-
gue,-est sujet lui même à tant d'incon-
séquences et de contradictions? car en-
fin, si satisfaits que nous soyons de nos
manières de dire, ne confessons^nous pas
des charmes inconnus dans la lecture de
Joinville et de Froissart? Quel écrivain
du grand siècle nous a rendu la verdeur
de Montaigne et les grâces merveilleuses
de la diction d'Amyot? Comparez la fa-
ble de Mercure et le bûcheron , avec le
prologue du quatrième livre de Panta-
gruel; qvielle raison de décider en fa-
veur de Lafontaine plutôt que de Rabe-
lais? Nous assurons que, traduits dans
notre langage, c'est-à dire, parlant un
idiome plus parfait, nos vieux écrivains
perdraient leur piquante saveur, leur
forte et mâle originalité; et après cela,
les aimant tels qu'ils sont, et leur en-
viant leur style , bien loin de leur désirer
le nôtre, de quel droit nous félicitons-
nous des progrès de notre parole, de sa
perfection souvent aride, de sa fixation
toujours flottante? Où est la raison de
préférer cet organe de la pensée tel que
nous l'ont fait le cardinal de Relz, ma-
dame de Sévigné , le duc de Saint-Simon,
à celui que nous voyons si vivant et si
coloré aux Mémoires de Philippe de Co-
mines, de Marguerite de Valois, du ma-
réchal Biaise de Montluc ? Chaque siècle,
comme chaque écrivain, ne trouve-t-il
pas, et jusqu'à certain point ne fait-il
pas sa langue? Est-ce que « Dieu le veut
(Diex le volt),» proclamé par saint Ber-
nard, est au dessous de «.Madame se
meurt! Madame est morte!» Que signi-
fie donc en définitive la critique de la
langue d'un siècle? Est-ce qu'un siècle
n'a pas dit , ou bien eài-^e qu'il a mal dit
ce qu'il voulait dire? Mais « tout peuple
« a parlé précisément autant qu'il pen-
« sait et aussi bien qu'il pensait; car c'est
« une folie égale de croire qu'il y ait un
" signe pour une pensée qui n'existe pas,
« ou qu'une pensée manque d'un signe
« pour se manifester (1). »
Ainsi, la beauté d'une langue, c'est sa
fidélité à traduire les âmes; et qui osera
prétendre que les âmes ont été bien ou
mal traduites? L'admiration elle-même
ne serait-elle pas à certains égards aussi
ridicule que le dédain? La parole d'un
âge d'hommes pourrait-elle relever de
cette mesquine juridiction esthétique?
Puis enfin, à quel type constant, inva-
riable, rapporter la beauté de cette pa-
role? Et, dans l'espèce, est-ce ce choix
et cette combinaison de mots qui eut
cours de 1650 à 1715 que nous propose-
rons pour modèle de bien dire? Mais ce
bien dire est passé ; il avait donc sa rai-
son de finir. Ou bien serait ce que depuis
lors la langue est altérée? qu'elle se
meurt d'épuisement et de vieillesse? Oh !
non, assurément; car les révolutions
qu'elle a consenties ou repoussées , celles
qu'elle subit ou qu'elle appelle encore,
témoignent assez d'une vitalité puissante.
Demandons-nous enfin si notre prédilec-
tion est vraie. Si elle est vraie, c'est-à-
dire, fondée sur l'excellence réelle de
son objet, ne rendons pas à l'objet le
culte et les hommages dus à la cause.
Nommons cette cause, et nous aurons
trouvé pour critérium une vérité abso-
lue; car, dans l'ignorance de celte in-
connue qu'il nous faut dégager, ces mots
progrès, perfectionnnement, fixation ou
décadence sont des termes vides de sens.
Or, s'il n'existe aucune raison légitime,
c'est-à-dire absolue, de préférer le lan-
gage d'ur époque à celui d'une autre,
il faut accepter toutes les formes succes-
sives du langage, d'où s'ensuit l'accep-
tation indifférente de toute pensée, de
toute civilisation quelconque, et la dé-
chéance du droit déjuger non seulement
un siècle, mais un homme, mais un li-
vre, mais un mot.
Le fatalisme de cette conséquence
nous force donc de reconnaître que la
(l) Soiré9$deSt-Péser$bourg, t. i.
SUR LES ^PROGRÈS DE LA. LANGUE FRANÇAISE ,
300
même loi , au vœu de laquelle nous rap-
portons nos manières de voir sur tous les
actes humains, doit aussi nous servir de
rè<^le dans notre appréciation des déve-
lopppmens de la langue et des formes
qu'elle affectej que l'on ne saurait nier
le principe d'identité morale et respon-
sable qui relie solidairement les généra-
tions successives des mots qui la consti-
tuent, comme les générations des hom-
mes qui la parlent, comme les généra-
tions de temps qui composent la vie in-
dividuelle; que son activité à la circon-
férence est sollicitée ou maintenue par
les rênes qui gouvernent le for inté-
rieur (1); que, dans une dualité insépa-
rable, la parole est l'homme , et partant
perfectible, non d'une perfectibilité né-
cessaire et par progressions de temps fa-
tales et continues, mais librement comme
la conscience, capable des mêmes vertus
et des mêmes égaremens, sujette aux
mêmes prévarications et aux mêmes re-
pentirs. On retrouverait assurément la
preuve curieuse de ces remords de la
langue, correspondans aux retours de la
conscience publique dans l'ostracisme ou
le rappel de certaines expressions à cer-
taines époques; car il est, à n'en pas
douter, une haute raison morale de ces
vicissitudes que le poète attribue à la
seule inconstance:
Mu'ita renascentur quœ jam cecidêre, cadenique
Uuœ nunc sunl in honore vocabula , si volet usus.
Quel livre à faire sur les volontés de
L'usage !
« La parole est peculièrement donnée
« à l'homme, dit Charron (2); (elle est)
« le messager du cœur, la porte par la-
« quelle tout ce qui est dedans so/t
« dehors et se met en vue; toutes choses
« sortent des ténèbres et du secret, vien-
« nent en lumière. L'kshrit se fait
« VOIR...» Donc l'homme n'est point dis-
tinct de sa parole: donc la loi de l'Ame
ou la religion étant la loi de la parole,
le dévflop;)enH*nt de la langue est iden-
tique au dévclop|)ement de la foi. Ainsi,
(l) lAnfjuam delicre iiiuiil non esse liberam , nec
vagain, sed vinculis de pniore iino ac ilc corde oper-
li» Dioveri el quasi (jubcriiari. (A. Gell. Nocl. Alt.,
lil). I, c. XV. LiiKjuam csl [iris dans un sens pure-
ment moraliiie.J
{•!) De la Sageste , Il v. I , cJi. viu.
la beauté d'une langue, c'est sa docilité
à parler sa foi ; sa durée , c'est son in-
time union avec la vérité de son origine.
De là, cette vénération, ce culte des
mots antiques , cette reconnaissance de
leur investiture religieuse, professés par
les rhéteurs romains : Vetera majestas
quœdani , et, ut sic dixerim , religio
commendat ,à\iÇ)mnXï\iew, et il ajoute(l) :
< L'emploi des anciennes expressions
< contribue à la dignité, à la sainteté du
« discours. > De là , la proscription du
néologisme, protestation d'un seul con-
tre tous, d'un jour contre les siècles; de
là aussi, la prohibition des importations
étrangères, pour défendre, à l'intérieur,
l'unité; à l'extérieur, l'inlégrité de l'i-
diome primordial et consacré (2).
<L Si cet univers , comme disoit Platon
9 et devant lui les Pythagoriciens, n'est
« rien qu'une harmonie, et si toute cette
d haruionie est chose divine , combien le
j sera l'éloquence qui cause ces accords.
i Aussi les anciens poètes qui ont enve-
« loppé dans leurs fables les sacrés mys-
î tères de la sapience, voulant faire en-
« tendre que Tantale avoit été le premier
i qui départit aux hommes cette grâce
€ céleste , mirent en avant qu^il avoit
« dérobé le nectar des dieux pour le
î donner aux hommes. En cela, les pou-
d vons-nous bien croire que c'est à la
« vérité une chose divine qu'il avoit tirée
« du cielj mais non pas comme ils fei-
« gnent, qu'il en ait été puni ; ce seroit
< chose indigne de la bonté divine d'en-
a vier aux hommes le bien par Lequel ils
i sont rendus capables de la reconnaître
i et de la servir... La. prière est le par-
i FAIT ET SOUVERAIN USAGE DE LA PA-
(l) « Propriis (verbis) dignilalem àal anliquilas ;
namque el sanctioreiu et magis adnïirabileiu faciunt
orationeni. » {Inslil. Oral., lib. yiii , c. m, 5.) El
Cicéron : « Ua sit ut omni singulorum \erboruni
\irtus al(iue laus , si aut Vcluslum vorbum sit... i»
[De Oral. y lib. m.) «Novitalem... verbi fugientes.»
(Top.)
(!i) Quàm minime peregrina et exlerna verba...
(Quinlil., ibid.) Knlin ces paroles remarquables do
Varron : « Populus in suâ potealate ; singuli in il-
lius. llaque ut suaiii quisque consuotudinem, si mala
est, corrigere dtbrat, sic popuius suani... Ut rationi
obteniperare débet gubernalor , gubernatori unus-
qui.sque in navi, sic populus rationi, nos singuli po-
pulo. » (lercut. Varron, de Ling. Lat., lib. Vin.)
PAR M. MORE AU.
301
< ROLE, > ajoute excellemment le vieil
auteur que nous citons (1) ; car c'est
l'hommage que la Pensée rend à Dieu du
plus grand de ses dons après celui de
l'existence, ou plutôt c'est l'hommage
même de sa propre existence; d'où il
suit que le langage religieux étant le vrai
langage de l'homme , la question du pro-
grès ou de l'alléralion d'un idiome se
réduit à l'histoii^e de la foi ou de l'incré-
dulité des consciences.
Ces considérations nous paraissent éta-
blir le véritable point d'appui de la cri-
tique ', car elles nous donnent le droit de
nosjugemens, fondé sur !e rapport né-
cessaire des variations d'eue langue aux
vicissitudes de la moraliti', c'est-à-dire
aux oscillations de la foi. Elles nous per-
mettent de prononcer avec assurance ces
mots progrès , aliération, fixité, corres-
pondans au degré d'harmonie ou de
mésintelligence de la langue avec son
principe originel , à l'intensité d'ortho-
doxie ou dapostasie sociale. Si donc la
perfection d'une langue est sou intimité
avec le principe civilisatcu- qui vit en
elle, dont elle est l'expiession et Tins
trument, ses infidélités à ce principe
sont autant de symptômes t.\e corruption,
et le divorce est son suicid;^. Les langues
anciennes ont vécu tant qu'elles ont parlé
avec foi la vérité particulière dont elles
étaient sorties. L'incrédulité philosophi-
que fît germer la mort dans leur sein, et
précipita leui- dissolution. La religion
est l'aromate qui empêche la science de
se corrompre (2); à plus forte raison
l'est-elle des laiigiies vulgaires qui ser-
vent de truchement et d'organe aux lan-
gues scientifiques.
Que si la perfection relative d'une
langue réside dans son degré d'attache-
ment à sa foi , la vérité de celle foi sera
le critérium de sa perfection absolue. Or,
nous n'invoquons d'autre témoignage en
faveur de la toute-puissante vitalité du
principe constitutif des idiomes chré-
tiens, que cette merveilleuse résurrec-
tion de la langue latine convertie {^) à
(f ) Le chancelier Guillaume du Vair.
(2) Bacon.
(.%) Balzac a dit supérieurement : « Un poêle chré-
tien doit, à mon avis, considérer que yar la ruiiver-
fion de l'empire romain, la langue laline iesl con-
l'heure où elle se mourait, transfigurée
pas sa conversion , devenue l'organe uni-
versel de la prière, et, plusieurs siècles
durant, le labium unum de l'Europe sa-
vante. Combien doit être puissante à
conserver la vie cette vertu qui a su la
rendre !
Mais cette étonnante restauration de la
parole romaine dut néanmoins finir, et
par une raison non moins admirable que
celle de son accomplissement. Cette pa-
role était devenue la main de l'égoïsme
de la science. Or qui pourrait décider à
quelles prévarications se fût arrêté l'or-
gueil de la raison européenne assurée
d'un organe dont la vie, pour ainsi dire,
était purement spirituelle ? Que n'eût pas
osé contre leshomraesetcontre Dieu celte
communion de penseurs dans un idiome
ignoré des peuples! Cette véiité n'a point
échappé à Condorcet . mais il l'a réduite
à son point de vue philosophique :
a L'existence d'une sorte de langue scien-
« tifique , a-t-il dit, la même chez toutes
« les nations , tandis que le peuple de
« chacune d'elles en parlerait une diffé-
« rente , y eût séparé les hommes en
« deux classes , eût perpétué dans le
<c peuple les préjugés et les erreurs, eût
K mis un éternel obstacle à la véritable
« égalité, à un usage égal de la même
et raison , à une égale connaissance des
« vérités nécessaires (1).»
Mais quelque chose alors se passa qui
nous rappelle involontairement ces pa-
roles de l'Ecriture : « Descendamus et
« confundainus ibi lingua/ji eorum, «
et ce mensonge d'Unité téméraire , su-
perbe, négative de l'humanité, dispa-
rut au seixième siècle. La Réforme fut
permise, pour réussir précisément contre
ses fins, ponr réagir contre son prin-
cipe. Car, chose étrange! son impatience
de l'autorité n'a servi qu'à consommer ,
en France , la ruine du fcdcralisnie sei-
gneurial au profil de l'autorité monar-
chique ; son énergie dissolvanie n'a brisé,
en Europe, que le fédéralisme intellec-
tuel , à l'avantage , éloigné peut-êlre mais
certain, de l'unité religieuse.
rerlic. » Dissorlat. sur la tragédie de Heinsius ,
llerodes Infanlicida.
(1) Esq. d'un Tahl. Ilist. des progr. de l'Esprit,
Jlum. (8« époq.)
302
SUR LES PROGRES DE LA LANGUE FRANÇAISE, ^^
Cette confusion du langage lettré fut
le signal de rémaucipation sérieuse des
langues vulgaires. La nécessité incessante
de la discussion sécularisa la paroie phi-
losophique. Le principe protestant , mul-
tiplié par les débris de l'unité factice ,
se leva partout, comme un révolté, ap-
pelant en champ-clos, ici la puissance
spirituelle, là, la puissance séculière.
Chaquesociétéeuropéenne fut prisecorps
à corps , et le duel s'engagea avec des
fortunes diverses; mais partout un mou-
vement énerf<ique de concentration s'o-
péra dans les forces politiques et so-
ciales; chaque idiome, militant sur son
propre terrain , acheva de conquérir sa
personnalilé. Langues, mœurs, institu-
tions, tout est arrivé par là aune cer-
taine vérité individuelle qui ne saurait
être défavorable un jour au rétablisse-
ment de l'unité.
Ce fut surtout pour l'idiome de Frois-
sart et de Rabelais, que cette vive ins-
tauration de l'élément philosophique de-
vint une crise décisive. L'enfant robuste
grandit par la lutte : la fraîcheur adoles-
cente, l'exubérance joyeuse et insou-
ciante, fi.ent place à la constance de la
force viri.e, à la gravité mâle de l'homme
de guerre. L'épreuve du champ de ba-
taille lit ressoriir tous les dangers de la
lice, ce et de l'insubordination d^smoîs.
C'est au bruit et dans la môh'^e des con-
troverses , que les auteurs contempo-
rains protestent d'un commun accord
contre riniperfection et l'anarchie du
langage, « suffisamment abondant , disait
I Montaigne, mais non pas maniant et
( vigoureux suflisamment. Il succombe
I à une puissanie conception; si vous
I allez tendu, vous sent» z souvent qu'il
c languit sous vous et fleschit (1). »
Le chancelier du Vair recherchant les
causes du ])eu de progrès de l'éloquence
en France , en signale deux principales r
l'absence de vie politique, le dédain
des seigneurs pour toute occupation in-
tcllrctuellc.
u Isolrc état fr.incois a dès sa nais-
« sance été gouverné par les Rois , la
tf puissance souveraine desf|uels ayant
« tiré à soi l'auloriié du gouvernenient ,
« nous a, à la vérité, délivrés des mi-
(1) Estais, liv. 111.
« sères, calamitéset confusions qui sont
•t ordinairement es états populaires ,
« mais aussi nous a privés de l'exercice
« que pouvoient avoir les braves esprits
« et des moyens de paroitre au manie-
« ment des affaires. Car le prince dé-
« vouant ses veilles et son soin à notre
« salut , et se mettant comme en conti-
« nuelle garde pour nous , a allenti le
« cours de nos esprits, et les a comme
« relégués au soin et à la conduite de
« leurs familles particulières , de sorte
« que, comme un cheval généreux qui
•c est dans une trop courte carrière, ils
« n'ont pu faire paroitre ce qu'ils avoient
K de force et de vigueur L'éloquence
« a été toujours quasi méprisée de nos
« princes et de notre vieille noblesse....
« de sorte que ce qui en restoit d'usage,
« soit es barreaux des parleraens , soit
« es chaires publiques, a quasi tou-
« jours été entre les mains des personnes
« abjectes, qui, nées d'une vile et basse
« naissance , nourries en mœurs peu in-
« génues, instruites avec peu de soin
« et d? commodité, n'ont rien apporté
V au maniement d'une si chère et digne
« science qui lui pût donner croissance
(t et avan ement II passe certes, et n'en
« faut nullement douter, aux enfants ,
oc des semences de la générosité ou bas-
« sesse de courage de leurs pères, et se
« forme en la naissance des hommes une
K suie des mœurs qui se reconnoît à ce
« quMs entreprennent (I). »
Cinquante ans plus tard environ, trente
ans après la fondation de l'Académie, et
onze ans après la mort de Balzac, l'une
des victimes de Boileau, l'.ibbé Cassagne,
jetant un coup d'œil rétrospectif sur les
variations successives de la langue, at-
tribuait la lenteur de son développement
et la mobilité de ses évolulioui à des
causes plus directes et plus vraies.
« Dans ce nombre infini d'écrits , dit-
« il (2j, qui ont passé sous les règnes de
« François pr et de ses enfans , il seroit
« raalaié , pour ne pas dire impossible ,
« de choisir une seule page où, selon
(t) OEuvres de messire Guillaume du Vair, ùvC-
quc cl comle de Lisieux , cl garde des sceaux de
Trancc , clc. l'aris, rAii(;elier, I02!>, in-Coi.
(2) Préface des œuvres complètes do Balzac pu-
bliées À l'aria. Diiiaiuc, 166», 2 Yoi. iu-rul.
PAR M.
« notre manière , nous ne trouvions plu-
ie sieurs choses à changer. Ne nous ima-
« ginons pas néanmoins que parmi tant
« de différens génies, il n'y en eût que
« de mauvais et de médiocres ; ne de-
ce mandons pas raison à la France des
« louanges qu'elle leur a données , com-
te me si elle leur avoit fait plutôt faveur
ce que justice, et, pour venger leur gloire
<t que le temps opprime, plaignons-nous
te de l'inconstance et de ia tyrannie de
ee l'usage , qui change sans cesse, et
« fait changer les hommes avec lui ,
« qui en matière de mots et de langues
« fait vivre et mourir ce qu'il lui plail...
ee et qui n'exerce que par un caprice
« aveugle cette puissance de vie et de
« mort. Mais aussi dirons-nous qu'en
« leurs écrits, il n'y ait que des fautes
ce qu'ils n'ont point faites? Faut-il les
ce plaindre sans les accuser?.... Il y a ici
ce quelque chose de plus qu'un simple
ce malheur. Plusieurs de ces écrivains
ce mériloient d'être condamnés même
ce par leur siècle, et il faut avouer que
ce la plupart d'entre eux ne connois-
« soient ni cet esprit général qui doit
ce régner dans toutes les langues ^ ni le
ee génie particulier de la nôtre ; la plu-
ce part, di>-je, erroient dans les prin-
ce cipes; les uns Cl oyoient qu'il éloit per-
ce mii de faire et d'inventer des mots, et
« donnaient à tout le monde une liberté
te qui n'apparîient à personne; les autres
te pensoient qu'on pouvoit trafisporier
•« toute sorte de termes d'une langue à
«c l'autre Les autres qn'il falloit con-
ce sidérer les idiomes des provinces en
» notre langue, comme les dialectes dans
ce la grecque , el que céloit autant de
ce trésors qui fesoient sa richcse et son
« abondante ; les autres enlin n'esti-
ce moient devoir prendre pour juges du
ce langage que l'aua o^^ie el le raisonne-
ee ment, sans considérer qu'en celte ma-
ce tière la r ison même n'est pas raison-
ce nable lorsqu'elle s'opiniâlie à conlre-
ce dire l'usage Les anciens font l'ana-
« lomie du style avec autant de soin que
c les médecins font celle du corps hu-
c( main Ceux qui écrivoient en notre
ce langue n'avoieul qu'un style déj-églt-,
«e ou pour mieux dire, ils n'avoieul point
K do style, et selon que leur imagina-
« tion étoit prompte et vive , ou pe-
MOREAU. ^3
ce santé et grossière, ils coaroient à perte
ce d'haleine, ou se traînoient par terre
ce avec une lenteur pénible. Ce n'étoient
ce point des fleuves propres à la naviga-
ce tion et utiles au commerce, c'étoient
ce des torrens qui ne fesoient que se pré-
ce cipiteret se déborder, ou c'étoient des
ce étangs qui languissoient dans leur lit ,
«e et qui ne donnoient jamais de cours à
ce leurs eaux croupissantes... y>
Il fallait donc qu'une autorité intel-
lectuelle convertît ces eaux impétueuses
ou %ias:,\\din[.e%eTa fleuves propres à la navi-
gation et utiles au commerce ; qu'elle fon-
dit au creuset de l'unité ces idiomes de
provinces incompatibles avec la mission
civilisatrice de la France; qu'elle recon-
nût cet esprit général qui doit régner
dans toutes les langues, qu'elle définît
le génie particulier de la nôtre; et , pour
atteindre ce but, il fallait que l'autorité
souveraine détruisît ces souverainetés
locales, ces seigneuries rebelles, dé-
daigneuses de l'intelligence , faites pour
gêner l'émission et la circulation des
idées: il fallait que l'autorité religieuse
combattît et vainquît l'égoïsme protes-
tant , et il fallait que cet t^goïsme môme
sortît de l'unité prévaricatrice, grosse
de schismes et de révoltes, pour donner
à la foi l'occision d'une lutte terrible,
mais salutaire , oîi H victoire fût déci-
sive et la défaite préférttble à une sécu-
rité funeste , à une paix trompeuse.
Le mouvement de composition de la
langue se ratt^Tche au développ^ment-
de la Réforme; la prise de la Kochelle
signale l'époque de sa fixation. Cal-
vin a déterminé sa croissance, Riche-
lieu l'a fixée, [ia guprre a dénoué notre
idiome (1), mais la victoire du catholi-
cisme l'a glorilié et autorisé , en lui assu-
rant la liljeilé du prosélytisme. Una
fides ; on pourrait ajouter vox una^
uiiilédefoi, unité de langue. La réduc-
tion des mots, la soumission des dia-
lectes , devaient se relier à la réduciion
dfS consciences à l'unité ; car toute
question de langue est une question de
foi.
(1) « La France n'a pu encore bien dénouer S4
langue... »
(Guill. (lu Vair. De l'Eioq. française et deg
raisons pourquoi cilu est demeurée si basse.)
SUR LES PROCxRÈS DE LA LANGUE FRANÇAISE ,
304
Mais si la foi chrétienne , prise objec-
tivement , a la constance de la vérité
dont elle est la sublime formule , elle
est, dans la conscience, variable comme
la volonté humaine. Or, si l'état de nos
langues, comme celui de nos âmes, est
une laborieuse alternatire entre l'esprit
de vie et l'esprit de mort qui souffle sur
elles tour à tour, cette instabilité n'est-
elle pas contradictoire à toute hypo-
thèse de fixité ? Une langue fixée ? Qu'est-
ce à dire? Quand et comment peut-elle
être fixée ?
Point de perfection absolue . point de
fixité absolue. Une langue est humaine-
ment parfaite . humainement fixée, lors-
qu'une civilisation est amenée à ce plein
et complet développement de forces ,
préservé dorénavant de ces crises vio-
lentes qui signalent le passage de l'en-
fance à la virilité , m.ais non pas de ces
évolutions organiques dont les séries
successives constituent la vie. La fixité
n'est donc qu'une stabilité relative à un
état antérieur d'ébranlemens et de con-
vulsions. Car elle n'est point la constance
du repos, mais l'équilibre dts mouve-
mens. En effet , cette rcsuUante paisible,
ce moment statique de la langue , loin de
sortir de l'immobilité, accuse au con-
traire l'effort, le combat, d'ordinaire
môme la destruction partielle de compo-
santes ennemies, et , quoiqu'elle annonce
une pondération des forces exclusive de
l'idée de prédominance , cette simple
pondération est néanmoins une victoire
de la puissance affirmative du bien contre
l'action négative du désordre. Car, en
réalité, il ne s agit pas pour le bien de
vaincre, mais d'être j sa victoire, c'est
son existence , c'est le salut d'un seul de
ses élémens, comme la défaite du mal,
c'est que quelque chose , c'est qu'une
seule chose existe. Tant que l'un n'a pas
tout consommé, tant que l'autre n'est
pas tout consommé, le mal est vaincu.
11 est vaincu tant que le bien peut dire
€ je suis, > et , à l'inverse . le triomphe
du mal serait en quelque façon de pou-
voir dire « je règne, car rien n'est : je
règne, car je meurs, i Ainsi la fixité
d'une langue n'est pas sa pérennité dans
le repos, ce n'est pas même sa constance
indéfinie dans un état de peifeclion ,
mais une certaine puissance d'haleine
dans le discernement du faux , une cer-
taine teneur d'aspirations honnêtes et de
volonté vraie.
Mais pour qu'une langue s'élève et se
maintienne à cette hauteur de moralité ,
qu'elle sente le besoin de se constituer
et de se défendre par des lois de sûreté
et de police intellectuelle qui puissent à
l'avenir la protéger à son insu contre de
fâcheux retours, il faut que ce même be-
soin de l'autorité ait simultanément relié
la société politique ; or ce besoin , avons-
nous dit, n'est que l'expression de la
communion des âmes dans l'unité de la
foi. Ce n'est en effet que grâce à l'unité
de sa foi qu'une nation veut fortement,
par son pouvoir , et parle puissamment
par son idiome, et ce n'est que par ce
triple avènement de l'unité qu'une na-
tion s'empare de son individualité, qu'elle
entre en possession de son vrai nom. Le
cardinal de Richelieu consomma parmi
nous ce grand œuvre par la ruine des
princes et des seigneurs, la destructionde
l'hérésie, la fondation de l'Académie
Française , et nous ne saurions trop ad-
mirer ce rapport d'événemens religieux,
intellectuels et politiques à l'élévation de
l'homme le plus complet au besoin de
son temps, prince de l'Eglise, écrivain
distingué , ministre absolu. Le prêtre
reliait en lui l'homme d'état et le pen-
seur, et dominait l'un et l'autre. Cette
soutane rouge dont il couvrait tout , c'é-
tait l'unité religieuse à laquelle il rap-
portait tout. Il fit partout la monarchie ^
c'est-à-dire le pouvoir, non d'un seul,»
mais de l'unité : il fit la monarchie et
parlant il nomma la France. Il eut la
gloire de vouloir avec la société ce dont
la société avait le T|)ressentiment et le dé-
sir,- mais, comme tout homme de génie,
il sut vouloir plus fortement et plus long-
temps qu'elle. De là , tant de résistances
à briser. Car, pour nous borner à ce qui
concerne la langue , partie constitutive
de la trilogie sociale déroulée à celte
époque , le cardinal eut à fouler aux
pieds des obstacles ridicules. H lui fallut
imposer au parlement, ce contrôleur im-
portun et sans mandat de toute grande
pensée, l'enregistrement des lettres pa-
tentes qui consacraient par l'institution
de l'Académie, le principe de l'autorité
en matière de langage. Les enyieux et
PAR M. MOREAU.
305
les ennemis du cardinal , au rapport de
Pélisson , calomniaient ce dessein : t Ils
< accusoient l'Académie d'inventer des
t mots nouveaux.... de vouloir imposer
« des lois à des choses qui n'en pouvoient
€ recevoir (1) Je sais bien, ajoute
€ l'historien, que les esprits des Fran-
< cois ne sont pas nés pour la servitude. t>
Toujours l'objecticn puérile et tapa-
geuse, toujours ce môme point en litige:
celte question éternellement débattue
entre le nous et le tnoi. Comme si le be-
soin de l'autorité était une condamnation
à la servitude , et non l'instinct même de
la conservation publique. Car l'autorité
est indispensable au maintien de l'unité,
et l'unité est la condition de la vie. Or
l'unité sociale qui se rapprocherait le
plus de l'unité individuelle serait l'état
social par excellence.
Qu'est-ce en effet que l'unité de la foi,
l'unité de la langue, l'unité du pouvoir
che« un peuple, sinon rhartnonieuse et
divine identité de la volonté, de la pen-
sée et de la parole dans l'individu ?
Mais cette sublime harmonie ne sau-
rait exister que par l'humble adhésion
de la raison humaine aux conditions na-
turelles du temps et du fini dans l'espé-
rance de la réintégration glorieuse. Celte
adhésion , cette espérance , tel est le de-
voir imposé , tel e>t le droit permis à la
créature déchue et rachetée. Mais, pour
être légitimes , ce devoir et ce droit veu-
lent être la raison réciproque l'un de
l'autre. Accepter, pour mériter l'espé-
rance j espi'rer, pour avoir la force et
la persévérance d'accepter. L'espérance
n'est point vraie sans la résignation ; la
résignation n'est point vraie sans l'espé-
rance. La résignation est la sci«nce de
l'état de Thomme; cette science esL la
foi et la révélation. Accepter, c'est se
connaître. Mais incomplète est cette con-
naissance j servile ou superbe , cette ac-
ceptation , sans l'attente , sans le désir
des félicités promises. Foi , espérance ,
tels sont les deux pôles spirituels par
lesquels doit passer l'axe de la vie hu-
maine. La foi justifie l'espérance ; l'espé-
rance ne peut naître légitimement que
de la foi. Les secrets élans , les enthou-
siasmes intérieurs , les prophétiques as-
(i) Histoire de l'Académie française.
TOMB IT. — H'* 82. 1837.
pirations de l'âme sont vrais, comme le
mérite de ses larmes, comme l'angoisse
de ses soumissions. Car, selon la parole
d'un grand mystique, « l'homme est vé-
« riiablement un composé de temps et
« d'éternité (1). » Dieu patiente parce
qu'il est éternel j l'homme doit être pa-
tient pour la vie , en vue de l'éternité.
Que si cette patience , ou faculté de souf-
frir, dégénère en révolte contre le pré-
sent, si elle s'établit dans des joies ou-
blieuses de l'avenir , l'harmonie est dé-
truite, l'homme s'égare, sa vie se trou-
ble et dérive au gré de tous les courans.
Que ce soit l'orgueil de la raison qui se
soulève contre les bornes du temps et du
fini, que ce soit l'orgueil des sens qui
se soulève contre l'éternité et l'infini , la
loi vitale est également violée. Là, c'est
l'esprit qui s'exalte par dédain , ici c'est
la chair, par terreur. L'état normal , c'est
l'humble concert de la chair et de l'es-
prit reliés par la foi. Ce concert est
l'homme même. Il faut donc que ses pen-
sées, il faut que ses œuvres intellec-
tuelles, pour être vraiment humaines,
reproduisent cette merveilleuse union.
Il faut qua le Ferbe se fasse chair ^ que
la parole s'incarne, qu'elle se range aux
limites du temps, qu'elle réfléchisse les
couleurs du monde sous l'action du divia
soiL-il ; il faut que les langues, vivant se-
lon ce dualisme adoiirable, consentent,
comme l'homme, à n'être 7ii ange ^ ni
bêle; car, pour elles comme pour l'hom-
me , faire L'ange ^ c'est faire la bête; que
L'ange ne convoite pas contre la bcte , ni
la béte contre L'ange; qu'ils demeurent
l'un et l'aulre dans la fidélité de leiirs
rapports, dans la réalité de I«ur con-
couis. La beauté, la paix, l'unité et la
vérité de la parole , comme la beauté , la
paix, l'unité et la vérité de la vie repo-
sent sur ce religieux équilibre qui pro-
tège la chair contre les dédains de 1 es-
prit, et l'esprit contre les invasions de la
chair.
C'est par cette large et puissante con-
ciliation des deux principes, que la lan-
gue du siècle de Louis XIV nous paraît
l'une des plus belles expressions du :,%?«
nie de l'homme, et la parole la pins
vraie , selon la foi , la plus chrétienne-
(1) Tauler.
ao
306 VIE DE SAir^T HUGUES,
ment humaine que la civilisation fran-
çaise ait énoncée. Kous nous en tenons
donc à cette parole, comme au type,
jusqu'à présent le plus parfait, qui puisse
déterminer nos comparaisons et décider
de nos jugemens ; car sa conformité à la
vérité de notre croyance est l'irrécusable
critérium àQ sa beauté. Or, c'est à Balzac
que nous devons rapporter presque tout
rhonneur d'avoir fait cette langue que
Pascal et Bossuet n'ont eu qu'à parier,
d'avoir trempé ce glaive avec lequel nos
immortels écrivains ont conquis l'Eu-
rope. Aussi vouions-nous réhabiliter (en
tant que possible à notre insufiisance) la
mémoire de ce glorieux enfant perdu du
grand siècle, qui a dépensé en efforts
inouis pour soumettre la prose française à
l'exacte discipline , pour l'accoutumer
à la précision, à la sûreté des évolutions
syntactiques, autant de facultés et de
puissance qu'il en eût fallu pour créer
des chefs-d'œuvre , et qui toutefois a
trouvé le loisir de tracer les plus belles
pages peut-être qu'on puisse lire avant et
depuis Bossuet. Homme supérieur à sa
mission , s'il pouvait exister une mission
plus grande que celle d'être utile 5 mais,
celle-là du moins, il faut qu'il l'ait bien
remplie, car il en a recueilli le produit
assuré « la déchéance de la gloire , l'in-
différence , l'oubli. » C'est précisément
par la nature des services qu'il a rendus
que l'interdit est tombé sur son œuvre,
et que son nom se trouve flétri par je ne
sais quel ingrat dédain qui, dit « Balzac
et Voiture » , voulant bien accorder un
souvenir railleur au grand épistolier ,
pour laisser en sérieuse oubliance l'au-
teur d'Aristippe et du Socrate chrétien.
Cependant on n'a pas laissé de protester
jusqu'à nos jours (1) contre cette injus-
tice , et « il y a beaucoup d'apparence,
« au sentiment de Bayle, que les siècles
d à venir iui feront raison du décri où
8 ses productions ont été tenues pendant
4 si long-temps. 5
L. MOREAD.
(0 Voyez Pensées de Balzac , par Mersan , 1807 ,
in-I2, el OEuvres choisies de Balzac, et une préface
par M. Malitourne (édit. Trouyé , â volumes in-8" ;
1822).
VIE DE SAINT HUGUES, ÉYÈQUE DE GRENOBLE,
PAR M. ALBERT DU BOYS, ancien magistrat (1).
administration temporelle de saint Hugues. — Em-
bellissemens el au.éliorations dont Grenoble lui
est redevable. — Des bâtisseurs d'églises et pon-
listes du moyen âge. — Antiquités ecc.lésiasliqueg
de Grenoble. — Racbat du droit de Leyde.
Saint Hugues avait pacifié son dioc^fe avant
même que Calixle II n'eiit lacifié l'Ef^lise. Ce-
pendant il faut reconnaître qu'il dut iieul-ôtre
en partie la tranquillité dont il continua de
jouir, à l'influence salutaire que produisirent
sur l'Europe chrétienne les sages concessions
que s'étaient faites le pape et l'empereur pour
conclure un traité dcfnilil. Le bref protecteur,
que l'évèque de Grenoble avait obtenu de
Rome , contribua aussi à lui conserver le res-
pect du comte d'Albon eldjs seigneurs du Grai-
sivaudan, tant était grande à cette époque aj)-
peléo barbare la puisi-ance d'une sauve-garde
qui consistait dans queUpirs lignes d'écriture et
dans le sceau d'uu vieillard.
Saint Hugues put alors résider à Grenoble
sans disconlinuation et sans trouble, et s'occu-
per coiiuue admiiiisiratcur du bonheur de ses
sujets, comme évcque de la saictilicalion de ses
ouailles. C'est dans ce temps, yuivant toute ap-
parence , qu'il fonda ou i;erleclionna plusieurs
établisscmens uîiles dans sa ville épiscopale.
On a fait au clergé, dans le dernier siècle,
l'absurde reproche d'être l'eniiemi des lumiè-
res , des lettres et des arts : ces accusations sont
aujourd'hui à peu près réduites à leur juste va-
leur, iniiis quelques personnes sont encore im-
bues du préjugé que le clergé el le Christia-
nisme liii-moMie ne sont pas el n'ont jamais été
favorables aux dévelopiiemens de 1 in>iu^trie.
Laissons à la haule expérience el à la science
é evéc de M. de Villeneuve, à la profondeur et
à la puissante logii|ue de M. de <.oux, le soin
de prouver (jne notre religion csl un auxiliuic
nécessaire à tous les perfeclionnemenssociauv.
(^uant à nous, contenions-nous d'exposer i<i
(1) L'artirlc que nous piiiilioiis ici forme un des rhapitrcs d(! rct iniporlanl ouvrage. Nous on avions
dcj.i publié la l'nface historique dans lo n" 11 1 lomc u , pago GUI. — 1 vol. in-U", chez DiijiùcouHT,
libraire, l'rix ; ^ Ir. liO c.
un des faits nombreux que l'histoire du moyen
âge nous fournit à l'appui de cette thèse , que
Je clergé fit faire à celle époque de grands pas
à la scieuce administrative (1) , qui n'est aulre
chose que l'économie politique mise en prati-
que dans ce qu'elle a de vraiment applicable à
la société.
Pendant que les seigneurs féodaux n'élevaient
d'autres monumens que des châteaux et des
places fortes , pendant qu'ils entravaient l'in-
dustrie eu tyrannisant les artisans des villes, et
en rançonnant sans pillé les marchands qui pas-
saient dans les campagnes, les évêques proté-
geaient les marchands et les ouvriers en les
réunissant en corporations ; et non seulement
ils élevaient des éghses et des monastères, mais
ils présidaient encore à toutes les constructions
qui pouvaient contribuer à la commodité du
plus grand nombre des habilans, à l'embellis-
sement de leurs villes et au soulagement de
toutes les souffrances.
C'est ainsi que saint Hugues, après avoir fait
rendre à son peuple les privilèges que Gui-
gnes III leur avait confisqués pendant quelque
temps, parvint à faire exécuter beaucoup d'ou-
vrages d'art dont l'utililé, sous le rapport même
purement administratif , ne saurait être con-
testée.
Jusqu'au temps de l'épiscupat de saint Hu-
gues, le faubourg de Saint-Laurent , où quel-
ques auteurs ont placé l'ancien Cularo , et où
l'évêque Humbert avait fondé un monastère et
une église, ne communiquait que par des bar-
ques avec la ville principale située sur la rive
gauche de l'Isère.
Tant qu'on fut exposé aux invasions des Bar-
bares , on ne se soucia pas de créer des commu-
nications qui auraient eu pour résultat de rendre
les moyens de défense plus difficiles; mais quand
les Hongres eurent été anéantis , les Sarrasins
refoulés vers le Midi, les Normands incorporés
à la nat'on française, on vit cesser les grandes
migrations de peuples , et les ravages qu'elles
entraînaient à leur suite. Alors, malgré les bri-
gandages partiels des seigneurs, la sociabilité
reprit, pour ainsi dire, son cours; on chercha
moins à s'iï'oler et à s'entourer d'infranchissa-
bles barrières.
(i) L'abbé Suger, prieur du monastère de Saint-
Denis , gouverna la France avec la plus haute sa-
gesse; il fut le conseil de Louis-le-Gios, appelé le
grand affranchisseur des communes , et le régent
du royaume pendant la croisade de Louis VH. Ce
fut un des plus illustres ministres de notre monarchie.
C ilixle II et d'autres papes du uième temps se mon-
trèrent plus habiles administrateurs dans le gouver-
nement de rÉglisc que les rois leurs contemporains
dans le gouvernement de leurs États.
PAR M. ALBERT DU BOYS. Wî
Le commerce , qui avait déjà relevé la tête
avant les croisades, dut à ce grand événement
une forte impulsion morale et un puii-sant es-
sor; il réclama alors, au moins dans les villes,
des accès plus faciles et plus multipliés. Saint
Hugues alla donc au devant des désirs de ses
concitoyens et des besoins nouveaux du temps
où il vivait, en formant l'entreprise d'étiblir
un pont entre Saint -Laurent et Grenoble.
Privé, pendant une partie de sa vie, de ses re-
venus ecclésiastiques et territoriaux, employant
ensuite ceux qu'il avait recouvrés à réparer ses
églises, son palais épiscopal, ses manoirs ru-
raux, à dédommager les membres de sou clergé
de tout ce qu'ils avaient soufferts pour sa cause,
à indemniser son peuple des taxes onéreuses
qu'avait créées le comte d'Albon , resté seul sei-
gneur de Grenoble pendant plusieurs années,
comment notre grand évêque put -il encore
subvenir à tant de dépenses d'administration
civile? comment put-il achever la construction
du grand pont de pierre, qui de deux villes
n'en faisait plus qu'une seule? comment créa-
t-il encore d'autres édifices, pour des élablis-
semens de charité , ainsi que nous le verrons
tout à l'heure ! Certes , il n'avait alors aucune
des ressources que la civilisation moderne met
à la disposition des maires et des préfets de
nos jours. — Ce singulier phénomène a dû fixer
notre attention et devenir l'objet de nos recher-
ches; nous n'avons pu en trouver l'explication
que dans l'esprit religieux de ces temps recu-
lés. C'était un puissant levier pour qui savait le
mettre en œuvre. A cette époque, la foi , sui-
vant la parole de l'Evangile, transportait réel-
lement les montagnes, car elle tra.'sformait
leurs flancs de marbre et de granit, en cathé-
drales gothiques, masses grandioses, où son gé-
nie inspirateur éclatait de toutes parts, vérita-
bles -poèmes épiques en pierres, comme l'a dit
un écrivain moderne ; et quaud nous disons
que la f( i opérait ces merveilles, nous nous ser-
vons d expressions littéralement exactes, ainsi
que nous allons le démontrer.
Au temps des croisades, tous les fidèles, même
ceux qu'animait une piété ardente et sincère ,
n'allèrent pas au delà des mers et ne prirent
pas part à la conquête du tombeau de Jésus-
Christ ; mais soit pour se racheter aux yeux de
l'opinion de leur pacifique inertie , soit pour
satisfaire aux désirs de leur conscience, qui,
stimulée par l'enthousiasme général, leur re-
prochait de ne rien faire pour Dieu , tandis que
tant d'autres allaient se dévouer au martyre sur
les lires du Jourdain , les chrétiens d'Europe,
restés dans leur» foyers, formèrent de saintes
confréries qui , pour contribuer au moins indi-
rectement au succès de la guerre sainte, se
308
VIE DE SAINT HUGUES,
mirent à construire des ponts et des chemins
destinés à faciliter les communications , ainsi
que des hospices où les croisés et les pèlerins
étaient reçus : d'autres , surtout après la pre-
mière croisade , se consacrèrent à bâtir des
églises. Laissons parler ici monseigneur l'évèque
de Belley, qui dans un ouvrage plein de science
et de talent (1), a habilement résumé tous les
documens du moyeu âge relatifs à ces pieuses
associations.
I Les souverains pontifes , qui ne voyaient
c pas d'aussi bon œil qu'on le dit oommuné-
( ment, ces guerres d'Orient, attachèrent les
« mêmes indulgences à ces constructions utiles,
tt qu'au pèlerinage de la Terre-Sainte et à la
« conquête qu'on voulait en faire. Dès lors , il
c se forma des associations d'ouvriers dans tous
c les genres, qu'on appela bâtisseurs d'églises,
( pontifes ou pontistes , etc.
« Ces confréries avaient pris naissance à
( Chartres , et de là elles s'étaient répandues
< dans les autres diocèses , principalement en
< Normandie. Pour en faire partie , il fallait
c s'être confessé et s'être réconcilié avec ses eu-
( nemis ; condition extrêmement importante à
c cette époque, où chaque province et quelque-
1 fois chaque commune était en guerre.
« Dès que les confrères étaient avertis qu'il
t y avait quelque part une église à bâtir, ils s'y
c rendaient en troupe de tous les diocèses voi-
c sins, après avoir pris la bénédiction de leur
< évêque, et ils se mettaient au travail avec une
« ardeur incroyable. Le chef, appelé Maître
(I de VÀrt, employait chacun selon «on talent
t et ses forces. Ainsi les uns taillaient la pierre,
( les autres coupaient et façonnaient les bois,
f brojaieut le ciment , maninient la truelle ou
c faisaient fonction de manœuvre, en transpor-
c tant les matériaux ou les provisions de bouche,
t C'était un spectacle inoui , de voir des mili-
< taires,dos nobles, des riches, des hommes de
c paisir s'attacher à un char eu esprit de péai-
c lence , et voiturer eux-mêmes le sable , la
chaux, les bois, les pierres et les autre-, ma-
tériaux nécessaires pour l'édifice sacré, et se
faire les serviteurs et les manœuvres des ou-
vriers; mais ce qui élait plus étonnant en-
core , c'était l'harmonie , la subordination et
le silence religieux qui régnaient dans ces
vastesateliersoù se trouvaient réunies tant de
c personnes différentes , jilus accoutumées à
« commander qu'à obéir. Les ecclésiastiques
< donnaient l'exemple et faisaient de temps en
(i) Manuol de Connaissances ulili^s aux ecclésias-
tiques sur divers ohjels iPail , par inonseiijncur l'é-
Têque lie Belley , « liei l'ellai;au.l , Lesuc cl Crozel,
successeur» de Uu»aQd, à Lyon, ittSfl.
« temps des exhortations pour inviter à la pé-
« nitence et au souvenir de la présence de Dieu,
(£ pour la gloire duquel on s'était rais au travail.
« Ces bons »entimens étaient entretenus par le
< chant des hymnes et des cantiques à l'hon-
< neur de la sainte Vierge et des Saints. S'il
( s'élevait quelque difficulté , on se bâtait de
ï l'apaiser, et on chassait de l'atelier ceux qui
d refusaient de vivre en paix et de pardonner
< à leurs ennemis. De si saintes dispositions ne
d pouvaient qu'attirer les bénédictions du Ciel
« et des grâces abondantes sur tous les as-
it sociés.
ï Hainion , abbé de Saint-Pierre de Dives en
t Normandie, dans une lettre écrite la même
« année 1145, aux religieux de l'abbaye de
« TuUebury en Angleterre , leur tient le même
c langage et raconte avec admiration l'empres-
i sèment avec lequel les hommes puissans et
i fiers de leur naissance et de leurs richesses,
ï accoutumés à une vie molle et voluptueuse,
« s'attachaient à un char pour transporter es
ï pierres, des bois, du sable, etc., pour la con-
i struction des églises. Haimon ajoute que, pen-
ce dant la nuit, on allumait des cierges sur les cha-
i riots qui a valent servi à ces transports, et qu'on
« veillait en chantant des hymnes et des canti-
ï qucs. Enfin, il dit aussi que cette pieuse as-
ti sociation avait commencé à Chartres à l'oc-
ï casion des travaux de la cathédrale ; que peu
« de temps après il s'en forma une à Saint-
ï Pierre de Dives, pour la construction de l'é-
« glise de cette abbaye où il demeurait; que
c d'autres se formèrent dans toute la INorman-
({ die , et surtout dans les lieux où se construi-
d salent des églises à l'honneur de la sainte
< Vierge. (Voyez V Histoire des Archevêques de
ï liouen , par un bénédictin de Saint-Maur,
( in-fol. , page 331 ; les Annales de l'itrdre de
< Sainl-Benoit, tom. vi, n" 67, p. 394.)
« IVobert Dumont, dans sa Continuation de
( Siycbcrt , Duchesne , dans sa Chronique de
K Normandie , confirment tous les détails édi-
(1 fiaiis que nous venons de rapporter, et les
1 faveurs spirituelles et temporelles que le
a Tout-Puissant faisait éclater en faveur de ces
« associations. IJn vieux parchemin de l'aa
ï 1213, (lui existe dans les archives «le (ienève,
(( fait mention d'une confrérie du même genre,
I fondée par un de ses évéques, et ^\m prenait
« soin de l'église de Saint-Pierre. Le même
ï évêijuc en avait formé une pour la construc-
u tion d'un pont. (Voyez l'Histoire de Genève,
il par Spon, t. ii, p. 240.)
(1 Plusieurs associations de maçons et de tail-
( leurs <lc pierre s'étaient aussi formées à Stras-
t bourg à l'occasion des travaux exécutés h la
< cathédrale , et (lotaïuiucat de rérecUuu de la
PAR M.
flèche ; Dotzinger, architecte de cette église,
vers l'an 1430 , profita de son ascendant pour
les réunir en un seul corps , dont les rami-
fications s'étendaient dans toute l'Allemagne,
ety formaient des ateliers ou /ogies qui avaient
un chef, appelé Blattre. Une assemblée gé-
nérale eut lieu à Ratisbonne en 1459 ; on y
fit dei règles pour la réception des apprentis,
des compagnons et des maîtres , et on con-
vint de signes secrets par lesquels on pouvait
se reconnaître. Cette association fut confir-
mée par les empereurs d'Allemagne; elle
avait tant de réputation, que le duc de Milan
1 demanda, en 1481, un architecte qui en était
c membre , pour diriger la construction de sa
i magnifique cathédrale (1).
ai C'est donc par les travaux de ces sortes de
c confréries , que furent bâties les églises de
I Saint-Denis , de Chartres , d'Amiens , de
c Beauvais , de Strasbourg, de Cologne, d'Au-
i tun , de Vienne en Dauphiné , de Lausanne
« en Suisse, de Genève, et la plupart des belles
« églises de Normandie, du nord de la France,
n de la Belgique et de l'Angleterre ; la cathé-
i drale de Clermont , le dôme de Milan, et
c plusieurs autres églises , sans être bâties par
c des associations , furent dues au désir de ga-
c gner les indulgences ou d'autres faveurs qui
c étaient accordées par les papes ou les évê-
f ques. Les religieux de Citeaux, au nombre
« de quatre cents, bâtirent entièrement l'église
c et le monastère des Dunes : maçonnerie ,
c charpente, ferrure, tout fut leur ouvrage; les
c mêmes religieux construisirent plusieurs égli-
c ses de la Flandre. »
Ces confréries d'ouvriers dont parle monsei-
gneur l'évêque de Belley, accomplissaient de
merveilleux travaux, sans faire une grande brè-
che au budget d'un évêque ou d'une munici-
palité. Us se logeaient et se nourrissaient chez
les habitans qui, animés de la même émulation
pieuse , s'empressaient de contribuer de cette
manière à la construction des églises ou des
édifices utiles qui devaient embellir leur ville :
et ainsi se révélait dans le moyen âge un ma-
gnifique mouvement d'industrialisme religieux,
dont le saint-simonisme nous a donné de nos
jours une impuissante et ridicule parodie. Il
n'a jamais appartenu qu'au Christianisme d'im-
primer une force vitale à de vastes associations
d'ouvriers, et de leur faire produire des œuvres
marquées du sceau de sa grandeur et de Kon
éternité.
Nous n'avons trouvé aucun document l'ositif
(1) Quelques personnes croient que c'est celle as-
sociation dégénérée qui a formé plus tard les logos
maçonniques.
ALBERT DU BOYS. 309
sur la manière dont fut construit le ront ^^
pierre de Grenoble; mais la citation que nous
venons de faire servira à résoudre le problème
historique que nous nous étions posé plus haut.
S'il n'y avait pas alors à Grenoble d'association
de poncistes ou pontifes , pontifices, saint Hu-
gues , dans la pénurie de son trésor matériel,
dut tirer de son trésor spirituel une ample dis-
tribution d'indulgences pour exciter le zèle de»
ouvriers qu'il employait. Pour rebâtir ce même
pont détruit par l'inondation de 1219, le même
iroyen fut enis)!oyé avec succès par son succes-
seur, Jean de Sasscuage, ainsi que cela résulte
d'un mandement que nous avons conservé de
cet illustre évêque.
Certes , aujourd'hui , aucune indemnité mo-
rale ne saurait remplacer pour des ouvriers les
salaires en argent ; les salaires , cette pierre
d'achoppement de l'industrie moderne , cette
question qu'on ne pourra plus remuer désor-
mais sans ébranler le corps social jusque dans
ses fondemens. Autrefois tous les travailleurs,
soit au moyen des confréries, soit au moyen des
corporations, étaient disciplinés par la religion ;
grâce à elle , les plus nombreuses associations
n'offraient que des avantages à ceux qui en fai-
saient partie, sans avoir de dangers pour la so-
ciété : les rapports du maître et de l'ouvrier,
loin de se présenter sous des rapports conti-
nuellement hostiles, prenaient, sous l'influence
de la charité rhrétienne , quelque chose de
bienveillant et de patriarcal. La domination'
était sans tyrannie , l'opulence sans orgueil ;
l'obéissance et la paiivreté s'ennoblissaient par
la résignation. En vérité, nous ne voyons pas
quels progrès on a fait faire à la dignité de
l'homme et à la sécurité sociale en isolant l'in-
dustrie des sages directions du Christianisme.
Maintenant on veut que les récompenses re-
ligieuses «oient nulles , on n'r^tache plus de va-
leur aux titres et aux décorations, cette mon-
naie de l'ancienne monarchie , si peu coûteu«e
pour le trésor. On ne demande , on iie donne
que de l'argent pour la rétribution de tous les
genres de service : que l'on ne s'étonne donc
pas, que l'on ne se plaigne pas que notre admi-
nistration soit si dispendieuse , notre budget si
onéreux, nos impôts si accabians. Les progrès
du siècle, en ce genre , s'accroîtront à mesure
que s'affaibliront les idées de moralité et d'hon-
neur, dans toutes les classes de la société.
Heureusement , saint Hugues n'en était pas
réduit de son temps A ce seul mobile d'ac-
tion, et sans faire de grandes dépenses, qui au-
raient dépassé fcs facultés, il put non seulement
faire construire un pont do pierre , mais en-
core des hôpilaui.
Il est hors de doute qu'il arait été établi avant
310
VIE DE SAINT HUGUES,
lui , et depuis fort long-temps , un édifice des-
tiné à recevoir les pauvres , malades ou infir-
mes. Dans les premiers temps du Christianisme,
dès qu'une église avait des biens assurés , elle
fondait des maisons de charité, et elle assignait
sur les produits de ses terres une dotation an-
nuelle pour le» indigens. D'après les décrets de
plusieurs conciles, les chanoines devaient don-
ner, à cet effet , la dîme de leurs revenus ; en
récompense, ils avaient la direction de ces éta-
blissemens, et ils choisissaient l'un d'entre eux
pour en régler le temporel. Le premier hos-
pice de Grenoble fut construit près de la porte
Troine ou Traîne , c'est-à-dire au bas de la
Grand-Rue : Domus quœ fuit eleemosynaria
ad portam Trioriam , est d» Gratianopoli,
eanonicis (deuxième Cartul., act. 39). Mais soit
que ce local ne fût pas commode , soit que les
chanoines , dans le temps de leurs désordres ,
eussent oublié leurs devoirs envers les pauvres,
cette maison n'avait pas conservé sa destination
première. Saint Hugues en fit construire une
autre sur les bords de l'Isère, derrière le Palais«
Delphinal, sur le terrain occupé aujourd'hui
par la place des Cordeliers. Cet hôpital fut d'a-
bord nommé Hôpital de la Madeleine , à cause
de son église qui était dédiée à cette sainte. On
l'appela plus tard Hôpital Saint-Hugues. Il fut
administré par un chanoine et deux prêtres ;
le chanoine avait le titre de prieur. Cet édifice
fut cédé aux frères mineurs à l'époque où le
connétable de Lesdiguières s'empara de l'an-
cienne maison de ces religieux ; enfin , il fut
démoli au commencement de la révolution de
1789.
Un autre hospice, destiné aux lépreux, paraît
également avoir été fondé au temps des pre-
mières croisades , et par conséquent de l'èpis-
copat de saint Hugues. Depuis les pèlerinages
et les expéditions en Palestine, la lèpre avait
fait en France d'étonnans ravages. Suivant Ma-
thieu Paris, il y eut en Europe, dans le dou-
zième siècle, jusqu'à dix-neuf raille léproseries
ou maladreries. Comme les lépreux devaient
toujours être séparés du commerce des autres
hommes, on plaçait leurs hôpitaux hors des
Tilles cl dans un endroit isolé. A Grenoble, on
choisit pour y fonder un établissement de cette
nature , le local fini a été occupé depuis par
l'hôpital de la Providence , dans la rue Per-
rière : ce local était en dehors de la ville qui
finissait près du pont construit par saint Hu-
gues. Du côté opposé, le rocher de Rabot s'a-
vançait jusque dans l'Isère. Cette maladrerie
est appelée rlan» les anciens titres, Maladrerie
d'Essonne , à cause de la montagne au pied de
la'iuellc elle était située. Le chapitre de Gre-
noble eut d'abord l'admimslratiuu de celle ma-
ladrerie , et fut vraisemblablement chargé de
la doter. Plus tard, elle fut cédée aux religieux
de Saint-Antoine, qui vinrent réclamer là leur
glorieux privilège de servir l'humanité frappée
d'un de ses plus terribles fléaux.
Certes , saint Hugues , en créant de pareils
établissemens , laissa de glorieuses traces de
son administration aux habitans de Grenoble.
JNous devons tous , sous ce rapport , fussions-
nous utilitaires ou benthamistet, décerner à sa
mémoire des hommages reconnaissans. Il y a
même à faire à cet égard celte singulière re-
marque, que ce saint évêque ne fit faire à Gre-
noble que des constructions à' utilité publique ,
dans le sens donné à ce mot par les adminis-
trateurs modernes, qui ne comprendraient pas
dans une pareille catégorie des églises et des
couvens. Il ne fit queutretenir et réparer les
édifices religieux , bâtis avant son épiscopat.
Suivant M. le chanoine Barthélémy, qui avait
fait à ce sujet de profondes recherches, la cha-
pelle de Saint-Vincent (aujourd'hui de Saint-
Hugues ) remonterait , non à Charlemagne ,
comme on l'a prétendu , mais aux premiers
temps de l'établissement du Christianisme, et
la cathédrale aurait été construite par l'évêque
Isaac , ou même par un de ses prédécesseurs.
Ainsi , quand saint Hugues désigne l'évêque
Isarn comme ayant été le fondateur de cette
cathédrale, il aurait voulu dire seulement qu'I-
sarn en aurait été le restaurateur après les in-
vasions et les ravages des Sarrasins (l). Quant
au prieuré de Saint-Laurent, il est certain qu'il
fut fondé par l'évêque Humbert, en 1020 ; l'é-
glise était un peu antérieure (2). Le goût com-
mençait alors à se perfectionner ; le dixième
siècle , celte espèce de nuit passagère, où s'é-
clipsèrent presque entièrement les lettres et les
arts, avait fait place à celui que les croisades
devaient illustrer, et dont l'aurore commençait
à dissiper les nuages de la barbarie. L'église
de Saint-Laurent fut probablement construite
par ces ouvriers lombards qui, à cette époque,
commençaient à se répandre dans le midi de la
France; cette église était bâtie à deux étages :
le plus élevé était consacré à la réunion des
fidèles; l'étage souterrain servait aux assem-
blées i)arUculières des religieux. Dans le bâti-
ment supérieur , on remarque extérieure-
(f) Voir la liste chronologique des évoques, aa
mot Isarn , dans Pouvrago.
(2) L'opinion Av plusieurs architectes el artiste»
distingués, tels que M. Paulet de Lyon et M. Sappey
de Grenoble, esl que cet édifice no remonlc pas an
delà du dixième siècle; en fait de construclions el
d'ornemcns sculptés ,do pareilles autorités ont biea
1 quelque poids.
PAR M. ALBERT DU BOYS.
311
meàt (1) une rotonde d'enTiron trente pieds
avec trois fenêtres» cintrées ; elle est construite
en pierres blanches avec un entablement en
briques; le souterrain (2) est en forme de croix
et orné de dix-huit colonnettes d'un travail
assez remarquable. L'ensemble de cet édifice
et les ornemens qui le décorent se rapportent
à ce style architectural qui servit de transition
entre le bysantin et le gothique. Il est difficile
de juger dans ce iiiomeiU si les proportions en
sont exactes , et si les détails sont bien coor-
donnés. L'entrée ressemble à celle d'une cave
abandonnée, et le pavé de la nef est recouvert
de plusieurs pieds de sable depui"? le*? dernières
inondations de l'Isère, de façon qu'on ne voit
guère que les chapiteaux des colonnes, et qu'on
risque de se casser la tête contre les voûtes de
ce monument, quand on se décide, pour ie vi-
siter, à affronter tous les obstacles. 11 serait
digne de l'autorité religieuse , à qui appartient
la jouissance de ce précieux chef-d'œuvre du
moyen âge, de donner plus de soin à sa conser-
vation. Espérons que nos plaintes d'artistes ar-
riveront jusqu'aux pieds du vénérable pontife
qui gouverne ce diocèse, et que son goût éclairé
fera cesser une négligence qu'il ne pourra plus
excuser quand il l'aura connue.
Un acte conservé par saint Hugues, nous ap-
prend qu'il y avait encore anciennement une
église sous le vocable de saint Pierre , hors la
porte Troine, près des murs de la ville : Infra
civitatem et exteriùs ubi est ecclesia Sancti
Pétri. Une portion de la dîme du territoire de
Grenoble appartenait à cette église qui était
desservie par des chanoines de Saint-Martin de
Miséré.
Enfin, ce même chapitre de Saint-Martin de
Miséré avait encore deux autres églises dans
l'intérieur de la ville , l'une sous le vocable de
saint Jean de Porta : De porta Trivoriâ sictit
pergit via vêtus ad Sanctum Joannenij l'autre,
sous le vocable de saint André , tout près de
celle de Saint-Jean , etc. La cathédrale était la
seule église paroissiale de la ville.
Le palais épiscopal était bâti eu grosses bri-
ques, les murs en étaient très épais, et il s'é-
tendait depuis l'église Saint-Vincent jus'ju'aux
deux tours qui flanquaient la Porte-Romaine.
Les prisons épiscopales étaient dans la tour qui
faisait l'angle de la rue Chenoise. Ces bâtimens
(1) Intérieurement tous les ornemens ont été dé-
truits, ou bien se trouvent masqués par le boisage
(lu chœur de l'cgliBe actuelle de baiol-Laurent.
(2) Voir la lithographie qui représente ce souter.
rain, dans l'Album du Daupliiné, première année,
et la description qu'en fait M. Pilol, dont je n'a-
dopte pas l'opinion relalivemenl au caractère romain
at à l'antiquité qu'il attribue à cet édifice.
avaient plutôt l'air d'une forteresse que d'un
palais. Ils ont été démolis au mois de février
1803.
Les chanoines logeaient dans les cloîtres ob-
scurs qui régnaient autour de l'église et qui
étaient bâtis en partie sur les anciens murs de
la ville.
Le cimetière public était dans le principe
hors de la Porte-Romaine , derrière l'église de
Saint-Vincent , lorsque dans la suite , les lois
qui défendaient les inhumations dans l'enceinte
des villes, furent tombées en désuétude ,1e ci-
metière fut placé (1) sur le devant de l'église ;
il était clos d'un mur, et contre ce mur étaient
adossées de petites baraques dont le chapitre
disposait en faveur des pauvres artisans. Ces
misérables demeures, rangées le long des tom-
beaux, aux pieds d'un château-fort et d'une
église, semblaient être une représentation vi-
vante du moyen âge tout entier.
11 y avait encore très anciennement une es-
pèce de cimetière supplémentaire près de la
montée de Chalemont, autour d'une chapelle,
sous le vocable du Purgatoire, dépendant de la
cathédrale. Des actes du quatorzième siècle
donnent les ruines de cette chapelle pour con-
fins ; diverses inscriptions tumulaires y ont été
trouvées : il était naturel de désirer d'être in-
humé près d'une église spécialement consacrée
aux prières pour les morts.
On nous pardonnera cette courte digression
sur l'état monumental de Grenoble au temps
de saint Hugues. Nous ne devons pas finir ce
chapitre principalement destiné au tableau de
l'administration temporelle de ce grand évê-
que, sans dire quelque chose du droit de leyde
qu'il avait sur le marché de Grenoble en qua-
lité de Prince ou seigneur de cette ville.
Le droit de leyde était un impôt aussi gênant
pour le commerce de blé , que peut l'être au-
jourd'hui celui des droits réunis pour le com-
merce du vin. Avait-il eu son principe dans le
despotisme de la conquête , ou bien était-ce
une contribution volontairement accordée par
les Grenoblois à leur évêque, pour subvenir aux
dépenses qu'il serait obligé de faire comme leur
défenseur politique et leur premier magistrat ?
L'obscurité liist rique la plus profonde enve-
loppe l'origine de cette redevance; quoi qu'il
en soit, la plus grande partie de la leyde appar-
tenait à l'évcque de Grenoble , et le reste au
sire de Corenc. Saint Hugues avait inféodé la
portion de ce droit qu'il possédait, à deux sei-
gneurs, Dodon et Guignes, frères; la perception
de la leyde pouvait donner lieu aux abus les
(1) Mannscrit de l^abbé Barthélémy lur Tbistolre
de Grenoble.
312
plus crians. Pendanl les troubles que suscitèrent
les violences du comte d'Albon contre le clergé
de Grenoble et contre «on vénérable chef. Do-
don et Guignes commirent toutes sortes d'exac-
tions et de violences dans l'exercice du droit de
ley«!e. Ils augmentèrent le droit proportionnel,
et usèrent de force pour faire reconnaître cette
augmentation. Quand «aint Hugues fut de re-
tour de son long exil , on lui dénonça les abus,
et il résolut de les faire cesser. En consé-
quence, il racheta au prix de dl4 sols d'argent.
la poriion du droit de leyde qu'il avait autrefois
aliénée ; il fit aussi l'acquisition, au prix de cinq
eo!s. du droit de leyde (1) que le sire de Corene
ava t pendant quatre jours de l'année. D'après
le prix que nous venons de mentionner, il lut
convenu que Dodon et son frère Guignes re-
melLraient à saint Hugues tous les droits qu'ils
avaient sur le marché de Grenoble, et sembla-
blcmf-nt (2) est-il dit dans l'acte , ils ont aban-
donné toute la rapine et violence qu'ils avaient
aecriutumé de faire audit marché.
Or, à cette époque, deux seliers de blé se
payaient, prix moyen, trois sous d'argent. Le
prix donné par saint Hugues ne représentait
donc alors guère plus de quatre-vingts setiers
; î) Outre l'impôt en blé , saint Hugues acquit
aussi La sixième partie des langueg de bœuf dont la
chair était exposée en vente.
(2) Similiter dimiserunt omnem rapinam et vio-
lentiam , quam inmereato faeere $olebant.
STATISTIQUE DE LA FRANCE.
de blé, et cette somme paraît modique ; mais le
droit lui-même était alors de très peu de valeur.
Grenoble avait une population peu considéra-
ble ; presque tous les habilans de la ville et de»
campagnes d'alentour vivaient du produit de
leurs terres ou de leurs albergemens , et le
droit de leyde ne s'exerçait que sur les marchés
publics, qui n'étaient ni si abondans, ni si fré-
quens qu'ils l'ont été depuis. D'ailleurs , en
abandonnant cette inféodation , Dodon et son
frère se dégageaient peut-être de droits de vas-
salité fort onéreux. Au reste, pour se faire une
idée de l'accroissement progressif que prit le
revenu tiré de cet impôt, il suffira de dire que
peu de temps après saint Hugues , les évêques
de Grenoble l'aliénèrent au prix d'une rente
de quarante setiers , et que, dans le dix-hui-
tième siècle, il rendait de 15 à 20 mille livres
par au. — Il fut supprimé sous Louis XVI, avant
la révolution de 17S9.
Saint Hugues n'avait pas le droit de faire une
suppression semblable et d'abandonner une
partie des revenus de son église ; mais il fit
cesser, en rachetant le droit de leyde, toutes les
rapines et to^lles les violences que s'étaient per-
mises Dodon et Guignes dans la perception de
cet impôt, et qu'il ne craignit pas de qualifier
ainsi dans l'acte même qu'il passa avec eux :
espèce de flétrissure publique dont il les mar-
qua aux yeux de leurs concitoyens, trop long-
temps victimes de leur oppression.
STATISTIQUE DE LA FRANCE. - TERRITOIRE ET POPULATION.
Archives statistiques du Ministère des Travaux publics, de l'Agriculture et du Commerce,
Nous devons h M. Martin du IVord. mi-
nistre du commerce . la publication de
ces deux volumes qu'il a bien voulu nous
communiquer. L'un est le commence-
irent de l'œuvre immense dont IVl. Du-
cbAtel avait, en 18.35. donnt^ un spécimen.
Il contient to\il ce qui concerne le ter-
ritoire et la population : c'est le premier
volume d'une statistique générale qui
doit offrir, suivant les expressions de
ISI. le minisire du commerce dans son
r.'ppoil au roi , « l'exposé de tous les
faits (jui , susceplildcs d'(Mr(! exprimés
p;;r des nombres, témoif:;noiil de l'état de
la civilisation , de la riciiesse et de la
force de la société française actuelle ,
comparée avec la société française des
époques antérieures. » — Le second con-
tient différens tableaux dressés dans les
bureaux du ministère à la tôte duquel
se trouve aiijourfrhui M. Martin du INord.
On y trouve des documens pleins d'inté-
rôtrur le prix du froment à différentes
époques, sur les produits du sol français
et la consouimnlion présumé*^ de ses ha-
bitans. sur l'clal de l'agriculture en gé-
néral.
On s'est demniulé. à l'occasion de ces
publications, si réellement la statistique
était utile. Kn vérité, nous ne compre-
nons pas qu'une pareille question ait pu
ôlre posée avec réflexion , encore moios
TERRITOIRE ET POPULATION.
313
qu'elle ait reçu une réponse nf^gative de
la part de plus d'un écrivain. Les recher-
ches statistiques , sur le territoire et la
population, par exemple, ont un résul-
tat clair et positif : elles sont indispen-
sables dans notre état social actuel. Com-
ment , en effet , répartir équitableoaent
la contribution foncière, si l'on ne con-
naît pas l'étendue, la nature, le produit
des différentes espèces de terrain qui
composent le sol de la France? Comment
asseoir la conlribuiion personnelle qui
ne se paie que par les individus remplis-
sant certaines conditions d'âge, de posi-
tion, de for î une, si l'on n'a pas d'abord
dénombré la population et connu l'état
civil de chacun de ceux qui la compo-
sent ? Aucun homme sensé ne saurait
donc aujourd'hui nier l'utilité de la sta-
tistique qui est un instrument nécessaire
au pouvoir et à ses agens.
Au lieu de se demander si la statistique
en général avait quelques résultats avan-
tageux , il fallait dire : •■ Les documens
statistiques , publiés par M. le ministre
du commerce, ont-ils quelque utilité? »
Question particulière tout-à-fait indé-
pendante de la question générale. Voici
en peu de mots ce que nous en pen-
sons.
Pour la plupart de ceux entre les mains
de qui ces documens peuvent tomber, ils
ne seront qu'un objet de pure curiosité.
Ceux-là chercheront quelle a été depuis
le siècle dernier l'accroissement de la
population, quelles sont maintenant l'é-
tendue des terres labourables, la division
des propriétés, combien de mûriers exis-
tent en France , combien de fabriques
de sucre de belleravcs, etc. Ils y verront
l'état de la civilisation française dans
tout ce qui est susceptible d'être exprimé
par des nombres. Qu'ils puissent ensuite
comparer cet état à celui de la France
d'autrefois , c'est ce qui ne nous paraît
guère possible, quoi qu'en dise M. le mi-
nistre. Car il faudrait avoir sur les temps
anciens des documens aussi positifs.
au<!si précis , aussi complets que c<ux
qu'il nous présenle lui-ui6me aujour-
d'hui, pour établir la comparaison sur
des bases exactes et juger en connais-
sance de cause.
Quelques personnes, en petit nombre,
il faut le reconnaître, aiment à se rendre
compte de tout ce qu'elles voient. Les
documens statistiques seront pour elles
la source d'une foule de ces questions
que le lec'eur s'adresse en parcourant
un livre, et dont il ne trouve pas la solu-
tion dans le livre môme. Ils attireront
leur attention sur tel ou tel sujet curieux
ou utile, mais il ne faut pas leur deman-
der davantage ; et c'est déjà beaucoup.
Ainsi, ouvrez la Statistique de la France,
à l'endroit où sont consignées les nais-
sances des enfans légitimes et des enfans
naturels de 1800 à 1835 , vous verrez l'ac-
croissement des naissances légitimes sui-
vre constamment celui de la population,
et même rester un peu au dessous du
chiffre proportionnel qu'il devrait at-
teindre. D'un autre côté, cependant, le
nombre des enfans naturels augmente de
près de moitié dans le même espace de
temps , et dépasse ainsi considérable-
ment la population. D'où vient cette dif-
férence? quelles en sont les causes? Les
Documens statistiques ne répondent pas,
ne peuvent pas répondre à cette ques-
tion. Mais ils la présentent à votre esprit
en vous dénonçant le fait. Il vous appar-
tient , par des éludes ultérieures , de
chercher remède à cette plaie dont les
documens tous montrent la profondeur.
Telle est l'utilité des documens publiés
par 31. le ministre du commerce. Objet
de curiosité pour les uns , ils éveillent
dans l'esprit des autres le désir de s'oc-
cuper de graves et belles questions d'é-
conomie sociale. Nous avons pensé que
plusieurs des chiffres qu'ils contiennent
pourraient intéresser nos lecteurs : nous
les donnons brièvement.
I. TERRITOIRE. La superficie totale de
la France est de 52,768,618 hectares 88
ares 72 centiares, ou 26,714 lieues car-
nes 230 millièmes. Près de la moitié de
celte surface est en terres labourables;
un dixième est en prés, 1/25 en vignes,
près de 1/7 en bois; un autre septième est
en landes , pâtis et bruyères. Les pro-
priétés bAiies couvrent le 1/218 du sol.
Le r'Ste se compose de vergers, pépi-
nières, cseraies, étangs, cultures diver-
ses, et des propriétés non imposables,
telles que routes, rivières, forêts de l'É-
tat, cimetières, églises, etc.
La récolte des céréales en 1835, com-
prenant le froment , le méteil , le seigle,
314 STATISTIQUE DE LA FRANCE.
Torge, le sarrasin, le millet et maïs, l'a-
voine , les légumes secs et autres menus
grains, a donné 204,165,194 hectolitres ,
dont 71,697,484 en froment. Elle paraît a-
voir étéera ployée à peu de chose près dans
les proportions suivantes : Les hommes
ont consommé un peu plus de la moitié
du total des grains , et en particulier les
cinq sixièmes du froment. Les animaux
domestiques ont consommé un cin-
quièmcj un septième a été absorbé par les
semences ; 1/75 par l?s brasseries , distil-
leries , etc. Le dixième restant du total
des grains a été serré, perdu ou exporté.
En 1815, nous étions obligés de recourir
à l'importation : la récolte totale des
grains était alors de 132,094,470 hectol.,
dont en froment 39,460,971. On voit que
l'agriculture a fait de grands progrès de-
puis lors : l'usage des pommes de terre
s'est répandu de plus en plus. En 1815,
558,965 hectares étaient ensemencés en
pommes de terre : on en comptait en
1835, 803,854 hectares.
Culture des mûriers. Les pieds de mû-
riers cultivés en France en 1820, s'éle-
vaient à 9,631,674 : en 1834 , à 14,879,404.
De plus . quelques départemens ont es-
sayé cette culture, et pendant cette mê-
me année 1834 , 886.668 mûriers ont été
plantés, particulièrement dans la Côte-
d'Or et dans Seine-et-Oise. — Le produit
de la récolte de cocons, en 1820, a été de
5,229,896 kilogr. ; en 1834, de 7,294,365;
en 1835 . de 9.007,967. Le prix moyen du
kilogramme de cocons a été. en 1820, de
3 fr. 43 c. ; en 18.34, de 4 fr. 12 c.; en 1835,
de 3 fr. 82 c. — Les soies grèges, c'est-à-
dire les soies séparées du cocon , ont
fourni, en 1820, 453,770 kilogrammes, au
prix moyen de 46 fr. 14 c. le kil.: en 1834,
639,040 kil. au prix moyen de 61 fr. 3 c;
en 18.35, 876,016, au prix moyer! de58fr.
64 c. La récolte de l'année 1834 n'avait
pas été bonne.
Sucre de bciicraves. On comptait, en
France, de 1835 à 18.36, 581 fabriques de
suci e indigène, dont 542 en activité et 39
en construction. La quantité de bettera-
ves^ mises en fabrication, a été, pour 18.35,
de 668.9S6.762 kilogrammes ; et pour 1836,
par évaluation, de 1.012 770, .589 kil. Ta
fabrication a produit .30, .349. 340 kil. de
sucre brut ; en 18.35, cl en 18.36, par éva-
luation, 48,968,805 kil.
Propriétés de l'Etat. La valeur appro-
ximative des propriétés de l'Etat en
France, est de 1,277,295,629 fr. Parmi ces
propriétés, se trouvent comprises celles
relatives au service des cultes, qui se ré-
partissent ainsi :
74 évêchés , dont la superficie est de
550,577 mètres, et la valeur en capital ,
de 10,258.895 fr.
86 séminaires : superficie, 978,012 m. ■
valeur, 16,050.078 fr.
31 Ecoles secondaires ecclésiastiques :
superficie. 171.436 m.; valeur, 1,526,600.
15 Ecoles tenues par des prêtres ou
des religieuses : superficie, 73,271 m. ;
valeur, 2,863,000.
39 Communautés religieuses et autres
propriétés, 4,458,415 m. de superficie; va-
leur, 2,349.000.
Propriétés des communes. Les revenus
des propriétés des communes se sont éle-
vés, en 1833, pour les 37,187 communes
qui composent la France, et contenaient
alors une population de 32,569^223 habi-
tans, à la somme de 25.828,817 f. 67 c. Ces
revenus , s'ils étaient répartis entre tous
les Français , donneraient à chacun une
somme de 0,78 centimes. Un pareil résul-
tat fait mieux comprendre que tous les
raisonnemens l'utilité des biens commu-
naux gérés par une administration gra-
tui'e et appliquée aux besoins généraux
du pays. Si une commune n'a pas de
propriétés, et que pour obtenir les amé-
liorations que son état matériel réclame,
on soit obligé d'imposer les liabitans, les
plus graves difficultés surgiront lorsqu'il
s'agira de répartir et de lever les con-
tributions nécessaires. Une partie des
fonds sera nécessairement g<ispillée ; et
pour pouvoir affecter aux travaux d'uti-
lité générale uiie somme effective de 0,78
centimes par habitant, il faudra deman-
der le double à chacun de ceux-ci. Dans
beaucoup d'endroits, on supplée à l'ab-
sence ou ù l'insuffisance de? revenus im-
mobiliers par des impôts indirects, mis
le plus souvent sur les objets de con-
sommation , par les octrois établis aux
portes des villes. Ces impôts gAnent , et
les habitans de la ville et ceux de la cam-
pagne. Ils font peser en partie sur ces
derniers les dépenses de la ville: dont ils
ne dépendent point, occasionnent sou-
vent des murmures , des soulèvcmens ,
TERRITOIRE ET POPULATION.
315
et de temps à autre, dans les momens de
trouble et d'effervescence populaire, on
voit les paysans armés arriver en foule ,
pour briser les portes , lacérer les regis-
tres de l'octroi , et introduire désormais
à l'aise le produit de leurs vergers ou de
leurs champs.
Propriétés particulières. Le nombre
des cotes de la contribution foncière et
leur quotité , peuvent nous indiquer jus-
qu'à quel point les propriétés sont divi-
sées en France, et quelle progression suit
cette division.
En 1815, 1826 et 1835, d'après les rele-
vés de l'administration des contributions
directes, on comptait pour la première
de ces années, 10,083,751 cotes; pour la
seconde, 10,296,693 ; et pour la troisième,
10,893,528. Ces résultats accusent-ils en
réalité une plus grande division des pro-
priétés en 1835 qu'en 1815 ? Nous le
croyons ; l'augmentation du nombre des
propriétés imposables, au moyen du dé-
frichement , est trop peu considérable
pour avoir seule produit l'élévation du
dernier chiffre. Il est d'ailleurs à la con-
naissance de tous , que des propriétés
considérables, payant des contributions
très élevées , ont été séparées en une in-
finité de lots pour être vendues plus
avantageusement par leurs maîtres à de-
mi ruinés, ou par des spéculateurs qui
voyaient dans ce commerce de biens une
source de fortune pour eux-mêmes. Mais
de la grande division des propriétés . il
ne faut pas conclure à l'augmentation
du nombre des propriétaires: le nombre
des cotes ne répond pas à un nombre
égal de ces derniers. Le même individu
peut posséder plusieurs pièces de terre
distinctes, ce qu'en termes d'adminis-
tration on appelle des parcelles . dont
chacune est cotée. Or. lors du démem-
brement d'anciennes et grandes pro-
priétés , il est rare que ceux qui achètent
ne possèdent pas déjà quelques mètres
de terrain. En général, ici-bas, ceux qui
ont seulement , peuvent encore avoir ;
la richesse suit la richesse. 11 y a bien
peu d'exceptions à celle règle , et les
hommes qui font, comme on dit, leur
fortune , dans toute la rigueur du mot ,
sont rares. La seule conclusion générale
qu'on puisse légitimement tirer de la
plus grande diTÏsion actuelle de la pro-
priété , paraît être celle-ci : C'est que la
propriété foncière se trouve aujour-
d'hui un peu moins inégalement répartie
qu'elle ne l'était, il y a vingt-ans, entre
les mêmes (sauf quelques exceptions) pro-
priétaires.
Voyons maintenant dans quelle pro-
portion les terres sont divisées d'après la
quotité des cotes. On compte 5,205,411
cotes au dessous de cinq francs, c'est-à-
dire 5,205,411 propriétés ou parcelles ,
payant une contribution foncière de
moins de cinq francs. 1.751,994 payant
de cinq à dix francs ; — 1,514,251, de dix
à vingt ; — 739,206, de vingt à trente ; —
684,165, de trente à cinquante; — 553,230,
de cinquante à cent; — 341,159, de cent
à trois cents ; — 57,555 , de trois cents à
cinq cents; — 33,196 , de cinq cents à
mille; — 13,361, mille francs et au dessus.
—Total, 10,893,588. Les propriétés payant
seulement moins de cinq francs de con-
tribution foncière , forment donc près
de la moitié du nombre total des pro-
priétés cotées en France. Une terre qui
paie cinq francs de contribution a une
valeur d'environ six cents francs en ca-
pital. L'inégale répartition des impôts, à
laquelle on n'a pas encore remédié, ne
permet pas de fixer plus exactement
cette valeur. Les cotes de mille francs
et au dessus donne>tt 13,361 propriétés
d'une seule pièce, dont les moindres sont
d'une valeur d'environ cent vingt mille
francs.
Voies de communication. Le cours des
rivières navigables de la France est de
8,964,408 mètrefi : la longueur des ca-
naux, de 3,699,931 m. Le nombre de ces
derniers était de 74 au commencement
de 1837.
Le nombre total des routes royales ,
en 1824, était de 598, sur un développe-
ment de 32,077,061 mètres. Il estaujour-
d'hu i de 630, et leur parcours de 34,51 1 ,876
mètres; un peu plus du dixième de cette
étendue est pavé; les trois quarts sont
en empierrement , dont la majeure par-
tie bien entretenue. Le reste est en la-
cune.
Les routes départementales, au nom-
bre de 1381 , parcourent une étendue de
36,578,563 mètres. 11 y a en outre 468,257
chemins vicinaux qui parcourent 771,
458,790 mètres.
316 STATISTIQUE DE LA FRANCE,
L'étendue totale des communications
par terre , roules royales , départe-
mentales et chemins vicinaux . est fie
842,549,229 mètres, ou 216,145 lieues
moyennes. 0,51 millièmes. L'étendue to-
tale des communications par eau, est de
12,664,339 m., ou 3,248 lieues moyennes,
870 m. — Total général, par teiie et par
eau. en kilomètres, 855.213 kil. 568 m.;
en lieues moyennes, 219.393 l. 921 iï ill.
Les routes départementales traversent
18,188 ponts et ponceaux. En outre. 4 504
de ceux-ci sont en coîistruclion. Le nom-
bre des ponts existant en France, et ayant
vingt mètres ei pins de longueur entre
les cultes, est de 1663. dont 1189 en
pierre ; 296 partie eu pierr^^ , parlie en
bois ; 93 en bois ; 85 en fer. Leurs arches
ou travées sont, en tout, au nombre de
7,825.
Les chemins de fer existant en 1836, moyen des naissances anni.elies, M. Nec-
étaient au nombre de six. Ce sont les ker a évalué le nombre des Français à
drézieux. Le premier et les deux der-
niers seulement étaient alors en pleine
activité. Les autres n'avaient jusque là
vécu que d'espérances; à quoi bon les
faire figurer dans ce volume avec des ti-
tres aussi poopeux et dans un tableau
séparé?
IL Population. Le dénombrement de
1836 a donné 33,540,910 babitans à la
France. Voici ians quelle proportion la
population s'e>t accrue depuis le com-
mencement du dix-huitième siècle. En
1700. d'après le dénombiemcat fait par
les intendans de provinces , la France
comptait 19,669.320 babitans. c'est-à-dire
740 par lieue cari ée ; eo 1762, d'après les
dénombremens individuels et ceux des
feux, on tioîive 21,769,103 hahitans, soit
819 par lieue carrée ; en 1784 , en calcu-
lant ia population d'après le nombre
chemins de Saint-Etienne à Lyon, d'Alais
à INîmes, d'Epinal au canal de Bourgo-
gne, de Montpellier à Cette, de Saint-
Etienne à Andrézieux, de Roanne à Au- ainsi qu'il suit
24,800,000 , soit 936 babitans par lieue
carrée. Depuis l'année 1801, l'augmenta-
tion successive de la population a eu lieu
inées 1801
27,349,033 habitans.
soit
1,024
par
lieue carrée
- 1806
29,107,425
—
)>
—
- 1811
j i »
—
1,089
—
— 1821
30,461,875
—
1,140
—
- 1826
31,858,937
—
»
—
— 1831
32,569,223
—
1,219
—
1836
33,540,910
—
1,256
—
De 1801 à 1835. lenombre total des nais-
sances a été dc33.226,422, dont 17,135,441
du sexe masculin, e! 16 090,978 du exe
féminin. Celui des décès, dans le même
espace (le temps, 3 été de 27,901,362, dont
14,228.3.39 pour les hommes, et 13,673,023
pour les femms. Il naît 17 hommes con-
tre 16 40/100 femmes; il en meurt 26
contre 25 62/l(;(). 11 devrait donc se trou-
ver, à l'époqiu; des recensemcus , plus
d'hommes (jue de femmes. Cependant le
recensement de 1S.36 donne; 16,460.701
hommes coidre t7,(»80.209 femmes. Ce
résultai singulier ne peut s'expliquer
qu'en ;iduu:tlant lémigialiou d'un graïul
nombre d'hommes ou leur dérès en pays
étranger, décès re^té inconnu en France,
et qui , s'il avait éié porté sur nos regis-
tres de l'Etal civil , montrerait (jue le
chiffre de la mortalité pour les hommes
est bien plus élevé que celui de 26 ; 25
62/100. Durant les guerres de l'empire,
combien d'hommes sont morts à l'étran-
ger sans que jamais , depuis , leurs fa-
milles en aient reçu aucunes nouvelles!
le nombril en est plus élevé qu'on ne le
croirait atx premier abord. Autrement,
comment exidiquer cette différence énor-
me dans le total des individus de chacun
des deux sexes, que l'on trouve aux re-
censemcus de 1806 et de 1821? Le pre-
mier offre en [)lus , pour les femmes,
4*9,000; le second, 878 898. Comment
cela se fait il. pni.squ'il est né, dans l'in-
tervalle de 1800 h 1821, plus d'hommes
que de femmes? 11 faut, qu'entre ces deux
époques , il ait péri plus de cinq cent
mille français sur la terre étrangère.
TERRITOIRE ET POPULATION. 3W
A l'époque de chacun des recensemens j naissances, décès et mariages, au nombre
généraux , voici quel a été le rapport des | total des habitans :
1801 une naissance sur 29 habitans 0,77. Un décès sur 35 42. Un maria, sur 134,78
1806
1821
1826
1831
1836
31,77
31,55
32,11
33,00
33.75
37,23
41.09
38,04
40,69
41,08
138,72
136,79
128,76
132,58
121,74
Ce tableau paraît confiimer ce qu'on a
remarqué souvent de pu isu a certain nom-
bre d'années, que le nombre des naissan-
ces diminue bien que celui des mariages
augmente. En effet, on ne voit plus guère
de ces nombreuses famil'es comme en
élevaient nos pères. Est-c '. un effet de
l'affaiblissement des races ou celui de la
prévoyance ? Effrayés des théories de
Mallhus , les pères craindraient ils que
les subsistances vinssent à manquer un
jour à leur postérité, si celle-ci devenait
trop nombreuse? Question délicate que
nous ne voulons pas traiter; constatons
seulement le f?it qui est curieux et peut
donner à réfléchir.
Le nombre des naissances d'enfans na-
turels s'est réparti de la manière sui-
vante , durant les années déjà citées.
Nous mettons en regard le nombre des
naissances légitimes.
Années 1801
— 1806
— 1821
1826
— 1831
— 1835 (1)
802,052 Enfans légitimes,
808,970 —
89r,ll7 —
020,167 —
y î 5,504 —
919,106 —
41,635 Enfans naturels.
47,209 —
68,247 -
72,099 —
71,339 —
74.727 —
On conçoit parfaitement l'augmenta-
tion successive du nombre des enfans lé-
gitimes, puisque la popuh;tion s'accrois-
sait aussi. Mais comaieni s'expliquer
celle des enfavis naturels? Pendant que
le nombre des naissances li^gitimes se
trouve accra iVun dix-huilihme au bout
de trente-cinq «ns, celui J.es naissances
d'enfans naturels l'est de ^.rès de moitié.
Disproportion flagrante , qui ne témoi-
gne pas , à coup sur, du progrès de la
moralité dans notre pays !
Le chiffre des suicides s'est augmenté
du quart dans l'espace de neuf ans ; il
était de 1,542 en 1827 ; eu 1835, il est de
2,235; encore ne s'agit-il t(ue des suicides
connus du ministère public. Combien
d'autres qui restent cachés, que la dou-
leur des familles enseyelit dans un si-
lence éternel ou couvre d'un triste et
pieux voile ! Et cependant, 2,235 suicides
dénoncés aux procureurs du roi , dans
l'espace d'une année!
Les exécutions par suite de condam-
nations à mort, qui ont été de 80 en 1827,
ne sont plus que de 41 en 1835. Les morts
accidentelles , au nombre de 4,744 en
1827 , se montent , en 18.35, à 5,859. Les
travaux de-; mines , des chemins de fer,
etc., n'ont pas peu contribué à ce résul-
tat, qui doit appeler l'attention de l'au-
torité et renîre plus active sa surveil-
lance.
Tels sont quelques uns des chiffres les
plus importans contenus dans les deux
publications de M. Martin du Nord.
F. L.
(1) A la place de 183C qui ne se trouve pas dans le tableau du \oIume de Statistique.
==3000^=*-
315
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES
LE COUVENT DE SAINT-LAZARE A VENISE , '
PAR M. Eugène Bore , membre de l'Académie
arménienne de Saint-Lazare et du Conseil de la
Société asiatique de Paris (l).
Voici d'abord une note exacte de ce livre , pu-
bliée sous forme d''Âverlissemenl , dans l'ouvrage
même , par le frère de l'auteur, M. Léon Bore , ac-
tuellement professeur d'histoire au collège de
Juilly.
« Quelques explications de la part de l'éditeur ne
« seront pas ici hors de propos. Généralement, avant
« de s'engager dans la lecture d'un livre, on aime à
« savoir quelque chose des idées et des circonstan-
« ces qui ont présidé à sa composition.
« Nous déclarons donc tout d'abord que le présent
« volume n'est pas une oeuvre fondue d'un seul jet,
« mais la réunion de plusieurs travaux déjà publiés
« séparément. Nous avouerons même qu'en réalité ,
« car il faut tout dire , Vauleur ne participe à cette
« publication que par un consentement arraché avec
« peine, et que la juxtà-position , comme la colla-
« tien des différons textes , est uniquement le fait
a de Védileur. Or, voici par quels motifs celui-ci
« s'est laissé diriger.
(( L'élude des littératures orientales, dont l'his-
(c toire et la philosophie religieuse peuvent tirer
« tant de profit , n'est malheureusement le partage
« que d'un peiit nombre d'initiés, auxquels le Jour-
« nal asialjijue sert de feuille officielle. Mais parmi
« ceux qu'intéressent les résultats chrétiens de ces
« explorations de l'Orient, combien qui n'ont pas
« à leur disposition le Journal asiatique ! C'est
« donc rendre service à cette respectable classe de
« lecteurs, que de reproduire ailleurs pour eux les
« articles di;;ncs de leur attention. C'est aussi ce
« que nous avons fait, en annexant, sous la rubri-
« que de huitième et de neuvième chapitre, deux
« importantes dissertations à ropusciile intitulé : /.r
M Coweiil (le Sainl-Lazare.
« Pour ce qui est de l'opuscule mémo , fruit d'im
« séjour de M. Eu /.ène Uiirè à Venise dans l'auîoninc
« de IB.'.J, il fut l.iissé parle jeune professeur-snp-
« plèant au supérieur îles Mèthitaristcs , comme un
« ga c bien faible, si Ion lui, de son affection et de
« sa reconnaissance. Et non scMlcmenl le manuscrit
« a été jUj'.è digne d'èlre imprimé aux frais cl avec
« les car ctèrts du couvent ; il a de plus valu à
(1) Un Vol. ln-12 de 2G0 pages , chez Debécourt ,
69 , rue des Sainls-l'èrcs } prix 1 fr.
« l'auteur le titre de membre honoraire de l'Acadé-
« mie de Saint-Lazare. Mais l'impression s'étant
« faite sans que M. Eugène Bore put revoir les
(( épreuves, il en est résulté une multitude de fautes
« typographiques, dont plusieurs blessent le sens
« et d'autres la langue. Celte raison suffisait, à elle
« seule , pour faire désirer une nouvelle édition ;
'c nous ne disons pas à l'auteur, que sa modestie
(t désintéresse trop complètement dans tout ce qu'il
« écrit , mais à ses amis et admirateurs nom-
« breux , en tète desquels l'éditeur a droit de se
(c placer. Indépendamment de ce motif, en quelque
« sorte tout personnel, l'intéressante nouveauté des
(C renseignemens sur la Société des Méchitarisles ,
« réclamait un public plus nombreux que celui des
« voyageurs qui achètent la Notice au couvent
« même.
« Mais le lecteur trouvera dans ce volume plus
« que l'histoire toujours si curieuse de l'établisse-
« ment d'un ordre religieux. Il y trouvera, en grand
a nombre , des doeumens sur les croyances primi-
« tives de l'Arménie et l'action du Christianisme
(C dans ces contrées , doeumens d'autant plus prê-
te cieux , qu'aujourd'hui encore , cette portion de
(t l'Eglise d'Orient esl, pour ainsi dire, inconnue
« parmi nous.
« A toul ceci, enfin, l'on a cru devoir joindre un
« extrait d'une description de rArmènie, publiée
(C également par M. Eugène Bore, dans VUnivers
« pittvresque de Didot, et que peuvent consulter,
« en son lieu , ceux qui désirent plus de détails. »
C'est bien là une sorte de table des matières :
mais il faut lire le livre même , si l'on veut savoir
rc qu'il renferme d'idées neuves et de faits ignorés.
L'Arménie, comme il a été dit plus haut, étant pour
nous une terre à peu près inconnue, M. Eugène
Doré a pris à lâche de nous la montrer sous toutes
ses faces. Ainsi , sans parler d'une statistique com-
plète de ce pays , lacinelle n'occupe pas moins de
2U8 colonnes , dans l'immense collection éditée par
Didot, sous le litre A'I'nicers ititloresqtic; outre la
traduction presque achevée d'un ouvrage historique
du patriarche Jean VI, où so trouvent résumées les
anli(iues traditions arméniennes, et où les faits re-
ligieux et pol.liqucs du neuvième siècle sont racon-
tés avec délai!, rinfaligahle arménianislc a encore
éi-rit le livre (|ue nous annonçons et qui comprend
tant de choses! El le \u\\i\ , à peine ûgé de vingt-
huit ans , le voilà parti seul, à l'heure qu'il esl, pour
1(|u(lque nioiiastère de la Terre-Sainle , où il s'enfer-
mera duraul une année , durant plusieurs pcul-ètrc,
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
319
pour couronner d'immenses travaux sur la lilléra-
ture chrétienne de l'Orient, depuis long-temps com-
mencés I l^ue le Ciel bénisse , qu'il prolé^je surtout
ce périlleux et lointain pèlerinage, entrepris, nous
le savons, avec encore plus d'amour pour la religion
que pour la science !
VOYAGE DE M. CYPRIEN ROBERT EN RUSSIE.
Puisque nous en sommes au chapitre de nos amis
en voyage , nous sommes sûrs de faire plaisir aux
lecteurs de VUniversilé Catholique, en leur commu-
niquant le fragment suivant d'une lettre de M. Cy-
prien Robert, qui a courageusement consacré sa vie
à étudier tout ce qui concerne les différentes parties
de l'art chrétien.
Moscou , 14 août 1337.
(( ...c. Me voilà maintenant établi à Moscou, au
<( moins pour deux mois , et si je me laissais aller,
« je crois que je m'y fixerais pour deux ans, tant
« ce sanctuaire de l'Orient chrétien a pour moi de
« charmes ! Ce n'est pas Rome ; mais après Rome ,
« je ne connais pas de ville qui ait un attrait plus
« puissant que celle-ci. Le Kreml est le Campo
a Santo de l'art byzantin. Tout ce que j'y trouve
K réalise complètement mon attente : il y a là un
« monde d'art et de symbolique à révéler. J'y passe
« tous les jours quatre heures à prendre des notes ,
(( que je rédige ensuite. J'ai déjà beaucoup de cho-
« ses prèles, et aussitôt que tu voudras, je pourrai
« te les envoyer. Je désire aller passer l'hiver à
« Constantinople, pour en rechercher l'étal monu-
« irental d'avant l'invasion tartare, et faire ainsi la
u comparaison des deux capitales, l'une primitive,
« l'aulre plus récente de TEglise d'Orient. La lillè-
« rature sacrée des Slaves, dans laquelle je pénétre
« peu à peu , est remplie de légendes délicieuses, et
(t les rapports de leur liturgie avec la gnose an-
« cienne , et même avec la cabale judaïque , sont
«c extrêmement curieux à étudier. Car tout ici est
« symbolique comme dans l'aniiquité. Moscou est
« plein d'énigmes ; c'est un hiéroglyphe qu'on ne
« peut expliciucr qu'avec la science des mythes de
« l'Asie, et que le vulgaire des voyageurs, qui le
•< jugent avec le réalisme européen, trouve bizarre
« et capricieux , lantlis qu'au contraire tout y est
<( mathémaliquemenl hiératique..,. »
NOUVELLES ARCHIVES HISTORIQUES , PHILO-
SOPUIQIKS ET LITTÉRAIRES, REVUE TUI-
MESTIîll LLE , PUBLIÉE PAR PLUSIEURS
MEMBRES DE L'UNIVERSITÉ DE GAND.
Cette entreprise appelle doublement raltcnlion et
par le mérite des collaborateurs à en juger sur la
première livraison (avril 1857), et par le dévelop-
pement que l'indépendance des Bels^cs semble
donner à leur litlèruturc. Il est vrai qu'ils emprun-
tent notre limga^^o et le concours mèine de plu-
sieurs Français. iMais (pii doit s'en étonner moins
que nous i et sans trop nous vanter de cette espèce
d'avantage, remercions-les d'accueillir en frères
ceux que nous n'avons pas su retenir parmi nous et
félicitons-aous de leurs succès qui accroissent les
nôtres. M. lluet , à qui ses triomphes d'écolier
avaient déjà fait une véritable réputation dans Tuni-
versité de Paris , se trouve en fort bonne compagnie
à l'université de Gand , où il est chargé de l'ensei-
gnement de la philosophie. Les Nouvelles Archives
nous prouvent que MM. d'Hane , Lenz et Moite sont
des littérateurs distingués , et une telle collaboration
doit remplir le dessein qu'elle se propose , de com-
mencer enfin une litléiature nationale en Belgique ,
et de répandre dans les esprits le goût des études
sérieuses et fortes. Cette revue contiendra des arti-
cles originaux, soit théoriques, soit critiques, sur
des points importans d'histoire , de philosophie ,
d'économie politique , de philosophie du droit et de
haute littérature. En laissant de côté les questions
personnelles et les intérêts trop mobiles de la poli-
tique présente , on se réserve cependant le droit de
discuter les principes et les institutions qui se rap-
portent à l'instruction publique du pays.
L'Etat de Borne sous ses derniers rois, morceau
a-sez étendu qui ouvre le recueil, a pour objet
d'éclaircir les antiquités romaines , et de rechercher
la force naissante de Rome, dans un développe-
ment commercial , d'après les données statistiques
que nous ont conservées divers documens. Il fau-
drait avoir lu le traité de M. Moke moins rapide-
ment que je n'ai fait, pour admetlre ou rejeter ses
observations et ses conclusions ; mais il n'a pas
moins soulevé une question tout-à-fait neuve, cu-
rieuse; il la discute habilement, et je regrette de
n'avoir pas connu ce travail avant de publier la
seconde édition de mon histoire romaine.
M. Huet, dans un premier article, examine l'ouvra-
ge posthume de de Maislre sur le chancelier Bacon.
Le talent de style n'est pas la seule chose a remar-
quer dans cet article ; ce jeune écrivain avec une
grande indépendance regarde et juge l'illustre chan-
celier et son rude jouteur; et tout en improuvant
les boutades aristocratiques de de Maislre, en ren-
dant toute la justice possible à Bacon , il convient
franchement que le philosophe anglais est réelle-
ment fort au dessous de sa réputation. Il promet un
second article , qui doit avoir une pli s haute vue
sur la méthode de Bacon , et sur l'importance des
méthodes en général , que l'on a trop exagérée de-
puis Condillac. Je crois cela comme lui; mais peut-
être en examinant aussi de plus prés l'Esprit des
Lois et le Contrat social, changera-t-il d'avis sur la
profondeur et l'ulililé , beaucoup trop vantées, de
tels rroiiumens. l'eut-èlre reviendra- l-il à l'avis de
de Maislre, sauf les boutades encore, qui pourtant
sont si plaisantes.
Les recherches de M. Lenz sur l'état moral de la
Flandre au XVl"^ siècle, en vengeant les Gaulo's
de reproches fort injustes, donnent (|uelquo idée
de la vie intérieure des comnuines de Flanilre; des
rcciuMclus de ce genre maintenant surtout sont
d'un (;rand intérèl.
320
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
Enfin M. d'Hane, administrateur-inspecteur de
l'université de Gand, dans le dernier article de ce
numéro nous fait connaître quelle est la liberté
d'enseignement en Belgique. Les nouvelles archives
de Gand seront lues avec plaisir en France, si elles
continuent comme elles ont commencé. E. D.
MONUMENS DE L'HISTOIRE DE SAINTE ELISA-
BETH , DUCHESSE DE THLK1N<JE; RECUEIL-
LIS PAR LE COMTE DE MONTALEMBERT ,
PAIR DE FRANCE, ET PUBLIÉS PAR ACHILLE
BOBLET.
A une époque où la régénération catholique de
l'art semble avoir quelques chances de s'effectuer,
après trois siècles d'égaremens , il semble qu'on ne
puisse rendre de meilleur service aux amis de l'art
chrétien que de leur faire connaître à la fois et les
monumens élevés par les grands artistes des siècles
catholiques, et les nobles tentatives de ceux qui, de
nos jours , ont résolu de purifier les sujets religieux
trop long-temps profanés. L'histoire de sainte Eli-
sabeth offre une occasion toute naturelle de concou-
rir à ce but , puisqu'elle a fourni des inspirations à
plusieurs peintres célèbres des anciennes écoles d'I-
talie et d'Allemagne , en même temps qu'aux ar-
tistes les plus distingués de cette nou>elle école al-
lemande , qui renferme en elle tous les germes de
salut pour l'art, et qui est encore presque totalement
inconnue en France.
M. Boblet a donc résolu de publier sous le titre
de Monumens de VHisloire de sainle Elisabeth ,
une collection de gravures tant au trait que termi-
nées , qui reproduiront les différenles œuvres de
peinture et de sculpture qui ont été consacrées à la
gloire de la chère Sainte. Cette collection sera pré-
cédée d'une Introduction sur Vétat actuel et les des-
tinées de l'art religieux.
I. Kcoi.ES ANCIENNES. La figute de sainte Elisa-
beth, telle qu'elle a été représentée par Fra Angelico
da Fiesole, Taddeo Gaddi, André Orgagna , Sandro
Bottirelli , un anonyme de l'école de Cologne, Lucas
de Leyde et Ilans Henmieling.
II. ÉCOLE Ai.LKMANDE MODERNE. Lc Miracle des
Roses, par Frédéric Owerbeck , dessin fait exprés
par co célèbre peintre pour notre collection. La
Sainte distribuant des aumônes, par Frédéric Millier,
de Cassel ; plusieurs sujets par A. Flalze, peintre
tyrolien établi à Rome. Enfin une série de douze
sujets tirés de la vie de la Sainte par Octave Uauser,
jeune artiste qui marche avec un talent précoce sur
les traces d'Owerbeck. Voici l'indication de ces su-
jets :
lo Elisabeth déposant sa couronne au pied de la
croix, ch. m;
2" Elisabeth recevant un gairoir de son fiancé,
ch. IV ;
5° Mariage de Louis et d'Elisabeth , ch. iv ;
40 La Sainte assistant les malades, ch. vm;
S» Elle met un lépreux dans le lit de son mari,
ch. vni ;
6» Un ange lui apporte un manteau et une cou-
ronne , ch. XI ;
^° Retour du duc Louis après la disette , ch. xiv ;
8» La Sainle découvre la croix des croisés dans
l'aumônière de son mari , ch. xv ;
90 Adieux de la Sainte et de son mari. ch. xv;
10» Elle est chassée de la Wartbourg, ch. xviii ;
Ho Des ambassadeurs du roi de Hongrie viennent
la trouver, ch. xxv;
12" Sa mort , ch. xxix.
m. SCULPTURE. La châsse delà Sainte, sa statue
à Marbourg> le bas-relief de son tombeau et ceux
en bois des autels de son église de Marbourg. — Le
Miracle des Roses , par H. Schwanthaler, chef do
l'école catholique de sculpture à Munich.
IV. Un grand vitrail de la cathédrale de Cologne
qui représente la Sainte ; diverses médailles ; mi-
niatures d'anciens manuscrits , etc.
V. Vues du château de Wartbourg et de la Tille de
Marbourg , entre lesquels elle a partagé sa vie.
Eafin , un frontispice très orné reproduisant le pi-
gnon de la façade principale de l'église de Marbourg,
dont le grand portail sera en outre représenté sur la
couverture.
Conditions de la souscription.
La collection aura au moins trente planches sur
quart colombier ; chaque planche aura une feuille de
texte explicatif.
Le prix de chaque livraison, contenant trois plan-
ches , sera de tkois francs sur papier de Chine.
La première livraison paraîtra le 1"^ décembre
prochain , et les suivantes do vingt jours en vingt
jours jusqu'à la lin do la publication.
A Paris , A. Boblet , éditcMir, quai des Augus-
tins, 37 ; Debécourt, lib., ruo des Saints-Pères, 61).
►f-O-f-
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
I •r,;Xi\,m',m\mm iW
Mm^$ M^0cx(xU$.
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE
POLITIQUE.
TREIZIÈME LEÇON (1).
De ^Économie politique en France et en Europe
pendant le règne de Louis XVI (1774 à 1793).
Des causes de la réTolution française. — Causes po-
litiques et financières. — La noblesse et le clergé.
— Leurs privilèges et leurs charges. — Abus dans
leur sein et dans la magistrature. — Importance
du tiers-état. — Réformateurs philosophes. — Af-
faiblissement des croyances dans la génération
nouvelle. —Catastrophe imminente. — Louis XVI
et ses qualités. — Malesherbes, Turgot et Necker.
— Leurs réformes et leurs fautes. — Indépen-
dance des États-Unis. — Joly de Fleury et de Ca-
ionne. — Désordre dans les finances.
Nous sommes arrivés à l'époque fatale
où la France devait voir substituer vio-
lemment le dogme absolu de la souverai-
neté du peuple à ses traditions de mo-
narchie tempérée; un système de nivel-
lement et d'égalité universelle h son
antique classement hiérarcliique ; la
déclaration des droits du citoyen à la
pratique de ses devoirs ; rindifférence , le
mépris et la haine de toute religion à l'in-
fluence si long-temps lutélaire du ca-
tholicisme ; et , par une conséquence
naturelle, les abstractions d'une philo-
sophie bornée à l'existence matérielle de
l'homme aux lois morales sur lesquelles
s'appuyaient les théories économiques
des sociétés.
(I) Voir la 12« leçon dans le dernier n" ci-dessus,
p. iM.
tO«B. ly.— ii« 23. 183».
Un événement aussi immense que la
révolution de 1789 ne pouvait être l'effet
de causes simples et instantanées, pas
plus que l'œuvre de quelques hommes et
d'une génération. Cette explosion formi-
dable, dont nos jeunes années ont été
les témoins et qui a couvert le monde
entier de ruines et de débris, a une
origine éloignée et des causes de diverse
nature qu'il importe de rechercher, bien
que déjà peut-être nous les ayons fait
suffisamment pressentir.
En effet, si l'on doit attribuer au dé-
veloppement de l'élément catholique les
premiers progrès de la société française
et sa tendance constante, d'une part
vers le perfectionnement moral et phy-
sique de l'humanité qui constitue la
véritable civilisation, et de l'autre vers
la consécration de l'égalité des citoyens
devant la loi , qui renferme les véritables
libertés publiques; si l'on considère que
le monopole, les privilèges abusifs, la
cupidité, le despotisme, l'usurpation
des droits des peuples sont aussi opposés
à lesprit du catholicisme que la licence,
l'insubordination, la révolte et l'anar-
chie; et si l'on reconnaît, enfin, que la
société française était régie par des prin-
cipes d'où dérivaient les droits et les
devoirs de tous, rois ou peuples, magis-
trats ou citoyens, pontifes ou fidèles, on
aura facilement aperçu dans la déviation
et l'affaiblissement de ces principes les
véritables causes de la maladie morale
21
322
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
qui a ruiné les bases de la monarchie , et
a fini par plonger la nation entière dans
les convulsions d'une terrible agonie.
Un des plus heureux et des plus infail-
libles résultats du développement libre
et naturel de Télément catholique en
France, eût été sans doute de conduire
par degrés et avec sagesse le royaume
aux conditions d'une monarchie tempé-
rée, où les intérêts de toutes les classes
sociales se fussent trouvés équitablemmt
garantis et représentés. Or l'élude de nos
annales historiques nous montre la mar-
che de cet élément civilisateur constam-
ment entravée, arrêtée ou délournéit au
profit d'intérêts égoïstes et au préjudice
des droits de la couronne et des différens
ordres de l'Etat. Les antiques constitu-
tions de la monarchie sont alternative-
ment reconnues, contestées, retirées et
mises en oubli, selon les hommes et les
circonstances. A l'usurpation de la féo-
dalité succède celle des communes . et
ensuite des assemblées des notables et
des états généraux. La puissance dan„'e-
reuse des grands vassaux de la couronne
est remplacée par le despotisme sanglant
de Richelieu, et les prétentions sans
bornes et infinies des parlemens. L<^s
divers pouvoirs de l'État n'ayant plus de
limites fixes et déterminées , se trouv. ut
incessamment dans un état de luf.e que
la sagesse ou la force arrêtent pour un
temps, mais qui recommence plus ani-
mée et plus fatale, alors que le ministère
sage disparaît ou que la main du niaitre
s'entr'ouvre ou s'affaiblit.
C'est ainsi que, depuis des siècles,
les pouvoirs publics et les généra-
lions s'étaient légué les fautes et leurs
amères conséquences, et que tous, plus
ou moins directement, ont concouru à
détruire l'ouvrage d'autres siècles en
arrêtant les améliorations que l'esprit
religieux, les besoins progressifs, les
lumières et It-s vœux de la nation s'accor-
daient pour indiquer et pour réclamer.
Nous n'a>ons pas besoin de signaler un
fait saillant et qui ressort de toutes les
pages de notre histoire moderne. C'eU
que presque toutes nos diverses réactions
politiqu«.s ont pour origii.c des quesiions
financières. Or c'est surlout Tinégaiité
de la répartition des charges publiques
qui a toujours donné naissance ou servi
de prétexte au mécontentement des peu-
ples et à l'opposition des ordres de
l'État et d; s parlenaens.
Ici nous n'hésitons pas à avouer que
cette inégalité ^*ait condamnée . dans
son principe . par l'esprit catholique
dont l'essence est la jpstice et la charité.
Toutefois, nous ne condamnerons pas
légèrement le clergé ni la noblesse de
France . qui , propriétaires primitifs du
sol et premiers ordres de l'État, avaient
concédé leurs propriétés à des conditions
d'où dérivaient le privilège de l'exemp-
tion de quelques impôts , et celui de ne
conlribuer aux charges publiques que
sous des formes et dans une proportion
différente de cel es des autres citoyens.
L'ancienne noblesse avait pour pre-
mière prérogative celle de répandre son
sang pour la défense de l'État. Elle
avait à sa charge une partie de l'adminis-
tration de la justice , l'entretien des
prisons et celui des enfans trouvés; dans
le ressort des juridictions seigneuriales,
le service militaire n'était guère récom-
pensé que par des distinctions purement
honorifiques. C'est par ces motifs, autant
que par esprit de corps et antiquité de
possession, que la noblesse se montrait
jalouse de ses privilèges en matière d'im-
pôt . et l'on voit , par leur origine, qu'ils
étaient fondés en raison et en justice.
Toutefois, il faut bien reconnaître qu3
depuis long-temps le principe glorieux
et utile He l'institution de la noblesse
avait été profondément altéré. Les let-
tres d'anoblissement prodiguées sans
mesure, la concession des privilèges de
la noblesse à une muliitude d'cojploisde
magistrature et de finances acquis à
prix d'argent (1), et surtout la transfor-
mation de la noblesse guerrière en no-
blesse de cour, opérée par Louis XIV,
avaient détruit tout le prestige attaché
jadis à cette portion gardieniu^ et toute
chevaleresque de la société ; le jentiiuent
d'admiration etde reconnaissance qu'elle
avait pu inspirer jadis s'était insensible-
ment éteint. La hauteur, la morgue, et
la vie oisive et inutile à l'État de plu-
sieurs de ses membres, avaient jeté sur
le corps tout entier une défaveur dont k
(t) Oo en compUil prù# de 40,000 ftoiu L/uiit
xiir. " ' ; ' ,
PAR M. DE VILLENEDVE-BARGEMONT.
323
peine quelques grands noms historiques
pouvaient se garantir. Or l'origine glo-
rieuse et légitime du privilège n'étant
plus réveillée dans les esprits, on ne
s'apercevait que de l'abus: et la noble- se,
en temps de paix, et lorsqu'il s'agissait
d'augmenter les charges publiques, n'ap-
paraissait plus aux yeux de la partie la
plus nombreuse de la nation que comme
une caste hautaine, oppressive et oné-
reuse, c'est à-dire une superfétalion inu-
tile de l'arbre social (1).
Le clergé catholique trouvait, dans la
nature même de son institution et dans la
destination de Si fortune, la justilication
de ses privilèges et l'obligation de les
4éfendre. Les biens qu'il possédait à titre
de liefs concédés par les rois de France,
à titre de donations pieuses ou enfin
d'acquisitons légales, devaient subvenir
à la fois aux besoins du culte, à 1 entre-
tien et à l'enseignement de ses ministres
et au soulagement des pauvres. Exclusi-
vement chargé de ces brsnches de dé-
penses publiques, le clergé français ne
se refusait pas à contribuer aux autres
nécessités de l'État : mais il croyait de-
voir le fdire de son plein gré, sous la
forme d'un don gratuit, et non comme
accomplissement d'une obligation rigou
reuse et légale.
Ce n'est pas que le clergé ni la noblesse
fussent totalement exempts a'impôts pu-
blici. Ces deux corps n'y contribuaient
pas également l'un et 1 autre, et aucun
d'eux n'y contribuait dans une propor-
tion égale à\<'C le reste de la nation,
que, dans la division hiérarchique fe^
éials généraux du royaume, on appelait
le tiers-état. Mais, cependant, ils sup-
portaient tous les deux beaucoup de
chargf^s; ils n'étaient exenipls ni des
taxes prélevées sur les consommations,
ni des dioits de douanes, ni des autres
droils indirects. La noblesse payait la
capilation et les vingtihmts qui sont
inontés quelquefois au douzième de son
revenu.
(1) Il existait en France, eu 1789, 60,000 fiefs et
SCîSjOOO familles nobles ( environ 1,800,000 indivi-
dus), dont 4,120 seulement d^ancienne noblesse.
Il y avait en outre UOO secrétaires du roi et -iti se-
crétaires honoraires, dont les brevets procuruicol la
PobUâse à U géoéruUoa suivante. |
Le clergé de pays conquis , c'est-à-dire
d'environ le huitième de la France ea
étendue et en richesse , payait la capita-
tion et les vingtièmes au même taux que
la noblesse. Dans les autres provinces le
clergé ne payait pas la capitation : mais
c'est parce qu'il l'avait rachetée par une
somme de vingt-quatre millions. Il était
également exempt des vingtièmes ; mais,
indépendamment des dons gratuits , dans
les temps de détresse , il contractait des
dettes pour venir au secours de l'État. Il
était soumis à une partie des autres
charges publiques , de sorte que sa part
habituelle aux dépenses générales était
un peu plus du treizième de son revenu,
c'est-à-dire à peu près un million de
moins que l'ordre de la noblesse. Mais ,
ainsi que nous l'avons fait remarquer
déjà , il était chargé de l'entretien du
culte , des établissemens d'instruction
ecclésiastique, et du soulagement de l'in-
digence et du malheur.
On évalue à 142 millions les revenus
du clergé français catholique en 1789, et
le nombre de ses membres, séculiers ou
réguliers des deux sexes , à 418,195 (1); ce
qui donnait à chacun d'eux un revenu
oioyen de 340 francs.
^lais la dotation ecclésiastique était
loin d'être répartie avec justice, et ici
nous sommes forcés de faire remarquer
une grande et profonde déviation du
principe catholique. Par l'effet d'une di-
vision bizarre et inégale que la succession
des siècles et beaucoup de circonstances
diverses avaient contribué à faire naître,
il existait une énorme différence dans les
revenus assignés aux différens sièges
épiscopaux et à la plupart des autres di-
gnités et fonctions ecclésiastiques. D'un
autre côté, des irrégularités graves s'é-
taient glissées dans la dispensalion des
bénéfices dont la royauté avait la nomi-
nation. Trop souvent on accordait à la
sollicitation et à la faveur ce qui eût été
dii au mérite ou à la justice. Tandis que
la généralité des évoques et du clergé
donnait l'exemple de la régularité des
mœurs, du désintéressement et d'une
ardente et active charité, plusieurs di-
(I) En 1789,1a France était divisée en 18 pro-
vinces ecclésiastiques , dont la circonscription for-
ittaU un wcbevèché. 11 y avail 118 évêclié» , pias
324 COURS S0tl L'HISTOIRE DE
gnitaires ecclésiastiques, pourvus de
riches bénéfices , négligeaient les devoirs
qui leur étaient confiés, étalaient dans
Paris un luxe inutile et blâmable , et ne
s évèques titulaires dans Pile Je Corse, et 6 évèchés
inparlibus. On comptait 3 cardinaux parmi lesarche-
Tèques et évêques. Il existait à la même époque:
Individus.
IG Maisons , chefs d'ordre et de congréga-
tion , renfermant 1,120
62S Abbayes d'hommes en commende. . 6,000
113 Abbayes d'hommes en règle. . . . 1,200
2o3 Abbayes de filles 10,120
64 Prieurés de filles. . 2,S60
24 Chapitres de chanoinesses 600
633 Chapitres de chanoines 11,833
Bas-Chœur 13,000
Enfans de chœur 3,000
Prieurs ou chapelains 27,000
40,000 Paroisses , curés 40,000
Vicaires 30,000
178 Commanderies de Malte 178
Chevaliers de Malle ^ 300
2 Couvens de religieuses, chevalières de
Malte. 28
Ecclésiatiques sans bénéfices ni fonc-
tions spéciales 100,000
Religieux reniés 32,000
Religieux anciens mendians , presque
tous reniés 13,000
Carmes , Augusiins et Jacobins réfor-
més 0,300
Capucins , Récollels et Picpus , réfor-
més sans revenus 21,000
Minimes 2,300
Ermites sans revenus 300
Religieuses Augustines 13,000
Religieuses Bénédictines 8,000
Religieuses de l'ordre de Citeaux. . 10,000
Religieuses de l'ordre de Fonlcvrault. 1,300
Religieuses de Sainl-Uominique. . . 4,000
Religieuses de Sainte-Claire. . . . 12,300
Religieuses Carmélites 300
Religieuses UrsuUnes î),0G0
llcligieusc'S Visilandincs 7,000
Religieuses vivant d'aumônes. . . . 2,000
418, 103
Revenus du clergé *n 1780.
Emolamcos des curés et vicaires. . . 60,000,000
Revenus des arclievècliés et évôchés. 3,000,(»00
Revenus des abbayes d'hommes. . • 3,000,000
Revenus de» abbayes de femmes. . . 2,000,(M)0
Lfl dime était évaluée .'i 7(t,O00,00O
152,000,000
000
38,173
Moyenne du revenu dci curés et vicaires
idem, des archev. et évêques.
Nota, yuand TAssembléc consliliiaiile supprima
l«fi ordre» religivu^ vt déclara |c* l^ieus du cKrijé
L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
s'occupaient que des moyens d'obtenir
de nouvelles faveurs. Cependant les
prêtres les plus précieux et les plus la-
borieux, les curés, cette portion si res-
pectable et si émitiemment utile du
clergé, n'avaient, pourla plupart, qu'un
traitement modique et incertain.
Ces abus, car on ne saurait appeler
autrement l'excessive inégalité de la ré-
partition des revenus du clergé, ces
abus, disons-nous, frappaient vivement
les regards, et n'avaient pu qu'affaiblir
par degrés, aux yeux des peuples, les
sentimens de respect et de confiance que
pendant des siècles ils étaient habitués
à porter à un ordre vénérable et si
dij^ne d'être vénéré. La nation avait fini
par ne plus comprendre la justice et la
nécessitédes privilèges et desexemptions
dont il demeurait investi.
L'interruption de la réunion des états
généraux, depuis plus d'un siècle et
demi , avait aussi contribué à enlever à
la noblesse et au clergé une grande par-
tie de leur importance politique. Le sou-
venir des services qu'ils avaient rendus
à la cause populaire, et à des intérêts
communs à tous les ordres de l'État ,
s'était perdu , et il ne restait que l'image
présente et odieuse du privilège et de la
supériorité.
La magistrature , ce sacerdoce de la
justice, bien que toujours composée
d'hommes graves, de mœurs sévères et
d'une haute probité, avait aussi dégé-
néré de son institution première. Depuis
la suspension des états généraux, le
corps des magistrats, et particulièrement
les parlemens, avaient réuni à l'obliga-
tion de rendre la justice au nom du roi ,
d'autres droits et d'autres prétentions.
Le Parlement de Paris, surtout, qui
voyait quelquefois siéger dans son sein
les pairs du royaume , ne mettait aucune
borne h l'étendue de sa juridiction et de
sa puissance. 11 croyait avoir remplacé,
dans la constitution du royaume, l'as-
semblée des piinces et barons qui sié-
geait jadis auprès de la personne des
propriétés «ationatos , on nscrivit sur les registres
du trésor, comme ayant droit à la pension accordée
en échange de ces biens, IM,(KlO ecclésiastiques,
paruii lesquels 19,000 religieux o( 52,000 reU|;>C'U$eii
do luu3 K'3 ordres.
MT
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
325
rois, et, à ce titre, devoir connaître
exclusivement des lois, édits , ordon-
nances , création d'offices , traités de
paix, enfin de toutes les affaires impor-
tantes du royaume, en examiner le mé-
rite et y apporter en toute liberté les
modifications convenables.
Ces prétentions n'avaient jamais reçu
une sanction fixe et précise ; elles ne
s'appuyaient que sur des précédens tels
qu'il est toujours facile d'en trouver
dans une histoire aussi confuse que celle
des premiers temps de la monarchie
française. Toutefois , elles avaient reçu
une sorte d'autorité de la constante pra-
tique d'envoyer au parlement, pour y
être enregistrées, toutes ordonnances et
déclarations en matières de finances et
de législation : mais voici la raison de
cet usage.
Les différentes provinces du royaume,
à mesure qu'elles avaient été réunies à
la couronne, avaient stipulé des privi-
lèges et des droits. Les douze parlemens
établis dans les provinces eurent pour
première mission l'administration de la
justice, et , en second lieu, de vérifier
si les édits des rois (qu'ils avaient la
faculté d'enregistrer ou de ne pas enre-
gistrer), étaient ou non d'accord, soit
avec les traités particuliers faits par les
provinces réunies, soit avec les lois fon-
damentales du royaume. Dans le prin-
cipe, ils s'étaient bornés à rendre la
justice et avaient même déclaré demeu-
rer étrangers aux affaires du gouverne-
ment. Plus tard ils réclamèrent de plus
hautes attributions, et l'empereur Char-
les-Quint dut envoyer môme deux am-
bassadeurs au parlement de Toulouse
pour s'assurer de la ratification du traité
conclu avec François l^^.
Mais le droit d'accorder ou de refuser
l'enregistrement aux lois et aux édits du
monarque, et par conséquent d'empê-
cher leur exécution, avait paru exorbi-
tant à la royauté. Aussi , dans beaucoup
de circonstances, il fut enjoint aux
parlemens d'enregistrer par le comman-
dement exprès du roi et malgré les
remontrances (1). Ces ordres étaient sou-
vent signifiés dans un lit de justice , c'est-
(i) C'est ce qu'on appelait trregUlrer par lettres
de JM$$ion,
à-dire dans une séance du parlement h
laquelle le roi assistait en personne. On
a vu que la résistance était quelquefois
punie de l'exil.
Ces refus d'enregistrement n'étant
guère appliqués qu'aux édits portant
création de contributions nouvelles, les
luttes des parlemens et de la royauté
s'étaient multipliées nécessairement de-
puis l'interruption des états généraux du
royaume. La résistance des parlemens
les avait rendus populaires. Mais trop
souvent elle avait été dictée par des cal-
culs d'amour-propre de corps, ou d'é-
goïsme individuel, et la popularité des
magistrats était toujours acquise aux
dépens de la majesté et de la puissance
de la couronne.
La partie la plus nombreuse de la
nation, nommée le tiers-état , avait ac-
quis , depuis le règne de Louis XIV, un
grand accroissement de lumières, de for-
tune , et par conséquent d'importance
sociale et politique. La banque , le com-
merce, l'industrie, les capitavxx , les ri-
chesses mobilières lui appartenaient.
Elle avait, outre le privilège de la science
du droit civil, celui d'exercer des pro-
fessions utiles et lucratives, et de nom-
breux emplois dans toutes les parties de
l'adminisîration.
De son sein étaient sortis la plupart
des écrivains financiers, économistes,
publicistes ou hommes de lettres qui
dirigeaient l'opinion publique de Paris et
des provinces. C'était aussi dans cette
classe de citoyens que les nouvelles
doctrines philosophiques, politiques et
économiques, propagées par Voltaire,
ses disciples et les auteurs de l'Encyclo-
pédie , trouvaient le plus grand nombre
de sectateurs et de partisans.
Au milieu d'un bien-être matériel inoui,
et de tous les élémens de paix et de
bonheur, une ambition vague et inquiète
était cependant devenue la disposition
dominante et la maladie morale de cette
époque. L'affaiblissement des bonnes
mœurs et des croyances dans les classes
les plus distinguées, l'exemple funeste
de la cour de Louis XV, et la diffusion
du luxeetdel'esprit de cupidité, avaient
allumé dans les Ames un désir insatiable
de richesses et de jouissances. La vanité
n'était pas moins excitée que Vanjour du
S26
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
bien-être. Après la richesse , on aspirait
à la conside'ration, à l'influence, aux
honneurs et au pouvoir. Nul ne pouvait
se contenter de sa condition. Agrandir à
tout prix son existence était l'objet de
tous les vœux et le but de tous les efforts.
A côté des classes privilégiées s'étaient
formés dans l'État de nouveaux ordres,
de nouvelles puissances qui rivalisaient
avec les grands, et voulaient s'élever
jusqu'à eux ou les rabaisser à leur ni-
veau. L'argent avait éclipsé les titres et
obtenait une considération plus géné-
rale. Peu à peu les rangs s'éi aient
moralement confondus, et une sorte d'é-
galité s'était introduite dans les relations
sociales. Toutefois , et peut ôtre par ce
motif même, les distinctions héréditaires
devenaient plus odieuses. Les beaux es-
prits, lessavans, les écrivains surtout
ne pouvaient supporter une prééminence
qui semblait injurieuse à leur mérite. Or,
ils occupaient alors dans le monde intel-
lectuel l'empire jadis exclusif du clergé
catholique. Par l'abus des sciences ma-
thématiques , physiques et métaphysi-
ques, ils avaient accoutumé les esprits à
soumettre toute chose, même la politique
et la religion, au raisonnement et au
calcul; ils aspiraient à une domination
universelle. Raynal avait proclamé , aux
applaudissemens de tous : « Qu'un écri-
« vain de génie était magistrat né de sa
« patrie, et que son droit était son ta-
« lent. »
On comprend que, dans une telle dis-
position des esprits, l'attention se porla
avec empressement sur toutes les ques-
tions relatives aux imperfections et aux
lacunes de la vieille constitution natio-
nale. Tandis que les publicisies réforma-
teurs, à l'aide de déductions historiques
et derapprochemensavec la constitution
anglaise , jetaient le blûme sur toutes les
institutions civiles et religieuses , et de
mandaient le changement total de notre
organisation politique , des hommes
graves et éclairés assuraient qu'il y avait
en J-'rahce des lois fond;imenta!es qu'il
s'agissait seulement de fair:^ revivre; .'t
leurs yeux c'était la lihtMté cjui était an
ciennc, le despolisire était nouveau, ils
affirmaient : que par les siiints comli-
tionnels delà monarchie les rois n'avaient
pas le droit do faire des lois et de leVer
des impôts sans le consentement des
états généraux; de distraire aucun Fran-
çais de ses juges naturels ; de rien ordon-
ner sans leur conseil ; — que tous les
Franc is étaient accessibles à tons les
emplois; — que la profession des armes
anoblissait ; — que les communes avaient
droit d'être régies par des administra-
teurs de leur choix ; — que le retour fixe
des états gén<^raux faisait partie de la
constitution monarchique de la France;
— ils reconnai'^saient enfin que, par des
usurpations successives, toutes les liber-
tés et garanties avaient été enlevées à la
ration, ou étaient tombées en désué-
tude, ce qui résultait uniquement de
rinterrupîion des états généraux. En
effet , ces assemblées n'avaient été convo-
quées que dix -sept fois depuis 1302
jîisqu'en 1G14 , époque de leur dernière
réu)iion : et cependant elles auraient dû
l'être au moins à cluque fois que l'Etat
exigeait de nouvraux impôts.
Les parlemens; qui se disaient les gar-
diens des lois du royaume et les hi^ritiers
dn pouvoir des états généraux, ne niaient
point cependant l'autorité absolue de la
couronne , puisqu'ils obéissaient aux let-
tres de jussion et aux oidres étnanés des
lits de justice. La noblesse et le clergé
reconnaissaient de même le pouvoir ab-
solu du monarque, sauf en ce c(ui tou-
chait les immunités et les privilèges
inhérens à leurs ordres.
Ainsi , en droit et par la tradition , il
existait une constitution en France :
m lis, on lésait, tout était soumis à l'arbi-
traire Or il était naturel de conclure de
celte sitnation irrégulière et fausse que
le temps était arrivé de mieux définir
It s pouvoirs, les droits eî les devoirs de
tous les membres de la société, et de
régulariser l'institution politique par
laquelle les intérêts de chacun devaient
être légalement garantie et représentés.
Cette conviction tacite . se coinmtihi-
qljatit de proche en [)rochft, produisait
une révolution inlellecluelle q\ii n'altcn-
d.iit pi s qu'un événement pour se dé
veloppe- avec éiJergie, non seulement
en Frahc. mais dans le reste d^ l'Europe
où lés houvelles maximes sociales et
p()lilii||ie'; .'iv.Meii! pi^nélré.
Le gouvernemenl , pai' de sages pré-
cautions, par d«sconcessious opportunes,
}\UÇ
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
3îif
par un retour sincère aux antiques con-
stitutions de l'Étal, et par des transac-
tions amiables et faciles avec les corps
privilégiés pour le rachat de leurs immu-
nités en matière d'impôt, aurait pu
empêcher le progrès d'une fermentation
accumulée de longue main. I>iais on a vu
à quel point le régent et Louis XV avaient
méprisé les averlissemens de lopinion
publique , et méconnu les règles de la
justice et de la piudence. Les fautes de
ces deux règnes , la corruption et le
désordre qu'ils avaient amené-; dans
l'administration des finr.nces et dans les
mœurs, tout, j'.isqu'aux efforts du gou-
vernement pour accélérer le mouvement
rapide qui entraînait le siècle vers les
progrès matériels de la société, rendait
imminente une révolution politique. Or.
pour éviter les dangers d'un semblable
événement sans se priver des avantages
résultant d'un perfectionnement écono-
mique, il n'existait qu'un seul remède.
(Tétait de revenir aux p'incipes immua-
bles d'ordre, de justice et de probité
appliqués au gouvernement des peuples ,
et de préparer une réaction puissante et»
faveur d<i l'élément religieux par l'édu-
cation de la génération à venir.
Mais déjà, peut-être, n'était il plus
possible: à aucune force humaine d'op-
poser cette dij^ue au désordre moral qui
envahissait la nation. Lorsque Louis XV
mourut, les vieillards et la hommes
mûrs dataient de la fin du règne de
Louis XIV ou de la régence. Ils avaient
par conséquent vf'cu sous l'influi nce de
la philosophie voitairienn» dontpiusieurs
membres émincns du clergé et de la no-
blesse étaient imbus. La génération qui
allait siiccesiivement h s l'cmplacer sur
la scène politique . avait ^té témoin des
troubles excité;; par les luttes liriaucières
et parlementaires du règne de Louis XV,
et par l'expulsion du célèbre institut qui
avait contribué fi long-temps à l'éclat de
l'enseignement, à l'illustrai ion l'es scien-
ces, à la propagation de la foi (1). Elle
(l) A tous les service» rendus à la ci-vilisation
par les Jésuites, on doit ajouter celui d'avoir offert
au luunde le plus l.'cau modèle de forg^misation
d'une société poliliciue chrétienne, par leurs élablis-
semens au Paraguay.
CaUO contrée —i un grand «l fertile paya o tourà
avait été nourrie des principes philoso-
phiques et politiques propagés par VEn-
cydopédie et le Contrat social. Voltaire,
Diderot , d'Alembert étaient près de leur
fin; mais ils laissaient des disciples
chargés de continuer leur oeuvre des-
tructive. Ainsi se trouvaient déjà prépa-
rés les clémens de Y Assemblée consti-
tuante et de la Convention. La main de
Dieu pouvait donc seule détourner cette
conséquence logique , quoique cruelle ,
des principes et des faits. Mais elle laissa
faire pour donner sans doute au monde
de hautes et terribles leçons , et cette
fois encore . le sacrifice d'une victime
pure devint nécessaire pour éclairer les
peuples et les rois.
Louis XVI était à peine âgé de vingt
an-: lorsqu'il ceignit la couronne périssa-
ble qu'il devait échanger |un jour con-
tre celle du martyre. Son âme fran-
che avait été de bonne heure ouverte à
tonslessentimens vertueux, et son esprit
juste , droit et sérieux, s'était appliqué à
toutes les connaissances utiles. Il aimait
la justice . l'ordre, l'économie,- son no-
ble cœur allait au devant de tout ce qui
des rivières Paraguay et Parana, qui en font une es-
pèce de presqu'île. Découvert en lois , il fut long-
temps célèbre par les missions qu'y avaient établies
les Jésuites. Ces religieux, par leur zèle, par le dé-
vouement que la cliarité chrétienne peut seule ins-
pirer, étaient parvenus à réunir un nombre consi-
dérable d'Indiens encore sauvages et épars dans
leurs forêts ; d'hommes sans règle et adonnés à
toute sorte de vices , ils en avaient fait un peuple
discipliné et vertueux. Ils les avaient répartis en
bourgades nommées Doclrinet. Chacune d'elles était
habitée par une peuplade heureuse où l'on ne con-
naissait ni besoins ni superlluilês ; un religieux,
sous le nom touchant de Père , n'y commandait que
pour l'avantage de ceux qui lui étaient assujéiis ;
totit le monde travaillait; tout était réglé comme
dans un monastère. Ces sauvages étaient devenus
de bons agriculteurs et môme de bons manufactu-
riers : point de querelles parmi eux; tout était mil
en commun et on pourvoyait aux besoins de toui.
On avait pris soin qu'ils n'eussent aucune commu-
nication avec les Espagnols, pour les conserver dans
la pureté de l'institution. Rien peul-clre depuis les
temps apostoliques, n'avait été plus parfait, comme
peupkde religieuse ; rien n'avait été plus sage
comme peuplade politique. Cependant ces ètablisse-
mens, infiniment supérieurs à tous ceux qu'avaient
jamais formés les législations les plus célèbres , fu-
rent calomniés et ont été «lélriùli aTcc Tordre dei
JésaitM,
328
COURS SUR L'HISTOIRE DE
était humain, noble et généreux. Il avait
surtout besoin d'aimer son peuple et d'en
être aimé. Disposé à consulter et à ac-
cueillir les vœux de l'opinion publique ,
sa candeur ne lui permettait pas de sup-
poser que la vérité lui fût jamais dégui-
sée ni que ses intentions pussent être
méconnues. Heureuse la France, heureux
cet excellent prince , s'il avait dû régner
dans ces temps où les vertus seules du
monarque décident de la félicité des su-
jets ! Mais au moment où il était appelé
à la souveraine puissance , des vertus ne
pouvaient plus suffire. Il aurait fallu à
Louis XVI ce qu'il ne pouvait avoir ac-
quis encore : une grande expérience des
hommes et des choses, une appréciation
approfondie de l'état moral de la socié-
té; il lui aurait fallu réunir, à plus de
confiance dans ses propres lumières,
une fermeté et une résolution de carac-
tère propres à le préserver de toute hé-
sitation dans les circonstances difficiles.
Mais ces qualités manquaient absolument
au jeune roi qui se trouva ainsi livré
sans défense aux périls de la situation la
plus difficile et la plus fatale qui fut ja-
mais.
Les premiers actes, comme les pre-
miers choix de Louis XVI , furent mar-
qués par une extrême déférence pour ce
qu'il considérait comme le vœu général
de la nation. Il rappela les parlemens
alors entourés d'une grande popularité,
et fit entrer dans son conseil 3IM. Turgot
et de Malesherbes que les économistes et
les philosophes désignaient comme les
plus dignes et les plus capables de secon-
der les vœux d'un monarque éclairé et
bienfaisant.
ïurgot s'était acquis une grande répu-
tation par son administration dans l'in-
tendance de Limoges où il avait, en ef-
fet, essayé et réalisé un grand nombre
d'améliorations remarquables. Be nou-
velles routes créées, la largeur inutile
des chemins supprimée, des ateliers de
cUarilé et d'abondantes aumônes pendant
la disette, la judicieuse et beureuse pro-
pagation de la pomme de terre introduite
par le savant et modeste Parmenticr, des
cours publics d'accouchement , un ser-
vice de santé pour les épidémies, l'éta-
blissement d'une société d'agriculture, la
fontlaiiou de concours jiœporiaus, des
L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
distributions des meilleures semences et
d'outils aratoires perfectionnés, l'essai
d'un nouveau cadastre , la suppression
des corvées et la régularisation de la le-
vée des impôts et delà milice, furent dus
au zèle de cet administrateur. Mais plein
de conhance dans ses talens et dans ses
théories d'économie politique , mélange
éclectique du système de Quesnay et de
Gournay , il n'avait aucun égard aux rè-
gles tracées par l'autorité suprême pour
l'administration générale du royaume ;
s'isolant des intendans ses voisins et ses
collègues , ne sachant point faire la part
des obstacles et paraissant ignorer qu'en
administration pratique il est certains
usages locaux dont il est plus dangereux
de vouloir réformer subitement les abus
que de tolérer les inconvéniens, il se di-
rigeait exclusivement d'après les maximes
absoluesqu'il s'étaitcréées. Lorsqu'il vou-
lut établirdansle Limousin le système de
Letrosne sur la libre circulation des
grains, ses vues contrariées par les pré-
jugés locaux et par les mesures prohibi-
tives prises par les autres intendans, oc-
casionèrent des révoltes fâcheuses qu'il
fallut réprimer avec sévérité. Ce fut à
cette occasion qu'il adressa à l'abbé Ter-
ray, contrôleur général des finances,
plusieurs mémoires, sur la question, alors
fort débattue, de la liberté du commerce
des grains. Le ministre les admira, les
indiqua aux autres intendans comme
modèle, et cependant il détruisit l'édit
de 17G4 qui , avec des restrictions à la vé-
rité assez sévères, permettait l'exporta-
tion des grains de province à province.
En général, tout en rendant hommage aux
talens de Turgot, les hommes d'expé-
rience pratique lui reprochaient de ne
pas assez respecter les droits acquis et
les formes établies, et de sacrifier trop
souvent au désir de faire prévaloir son
système, la justice et l'humanité, M. de
Saint-Priest, intendant du Languedoc à
cette époque, administrateur connu par
son habileté et sa longue habitude des
affaire-;, disait qut>, si M. Turgot faisait
précéder ses rapports de préambules su-
blimes dans l'esprit de Puffendorff et de
(iiotius, s(!s conclusions étaient la plu-
part du liMups injustes, et il ajoutait ces
maximes remarquables : « Dans une aud-
< iiaichic llorissante qui jouit du repos, la
aUçriTAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
329
« désobéissance des magistrats à des lois
« précises, en faveur d'un droit qui leur
a paraît plus saint, est un crime; et de
« tous les abus d'un grand État, le plus
« condamnable estdevouloirsans mesure
« le réformer. » On reprochait encore à
Turgot d'avoir contribué à surcharger
d'écritures inutiles l'administration ,
auparavant fort simple, des intendans.
M. de Malesherbes , ami de Turgot,
avait à la fois des vertus antiques et des
opinions nouvelles. Dans ses fonctions de
directeur général de la librairie, il avait
favorisé avec trop d'indulgence l'impres-
sion ou l'introduction des ouvrages les
plus hardis. Sans lui, dit-on, V Encyclo-
pédie n'aurait pas osé paraître. Comme
premier président de la cour des
Comptes, il s'étaitopp»sé vigoureusement
à l'établissement de nouveaux impôts.
Économiste de l'école de Gournay et de
Turgot, il était partisan zélédes réformes
et des suppressions : mais il connaissait
peu les hommes, et cet homme illustre
avoua trop tard et avec une rare candeur,
qu'il ne les avait étudiés que dans les li-
vres.
La secte philosophique voltairienne
applaudit avec transport au choix de
Turgot, qu'elle se plaisait à compter
parmi ses, adeptes, et que Voltaire avait
fort goûté dans un voyage qu'il avait f-iit
àFerney(l).D'Alembert, Condorcet, Mar-
montel, La Harpe, Condillac, Bailly,
Thomas, l'abbé Morellet, eu un mot tous
les hommes en possession de diriger l'o-
pinion publique, proclamaient depuis
long-temps l'intendant de Limogescomme
le seul homme qui put raffermir la mo-
narchie ébranlée et opérer les réformes
qu'exigeaient les besoins et les lumières
du siècle.
Turgot fut un mois seulement au mi-
nistère de la marine, et, le 24 août 1774,
il passa au contrôle général deslinances.
j Dans un entretien qui précéda sa nomi-
nation, Louis XVI lui avait dit: « Surtout
« point de banqueroute, point d'augmon-
ï tations.pointd'emprunts; pour remplir
c ces trois points, il n'y a qu'un moyen :
(l) B'Alcmbcrt le lui avait rccoininandt- romino
un philosophe circonspect. « Si vous avez'plusicurs
« sages do cetlo espèce dans volro série , lui ré-
« pondit Voltaire , je tremble pour Vinfdme, Elle
«< c«t perduç dooi la bonne compagoie. »
« c'est de réduire la dépense au niveau
fi de la recelte, et même au dessous pour
I pouvoir économiser chaque année une
« vingtaine de millionsetles employer au
« remboursement des dettes anciennes. >
Ces sages paroles, qui attestent si bien la
rectitude et la pureté des vues du mo-
narque ne pouvaient manquer d'être en-
tendues d'un ministre dont elles résu-
maient tout le système financier, et qu'a-
nimait d'ailleurs un désir sincère de con-
tribuer à la gloire du prince et à la
prospérité de son pays.
De son côté, Louis XVI, naturellement
porté à l'économie, et auquel aucun sa-
crifice personnel ne pouvait coûter lors-
qu'il s'agissait de soulager ses peuples,
entra avec empressement dans les plans
du nouveau ministre, et commença son
règne par des retranchemens sur ses dé-
penses, par la remise au peuple du droit
de joyeux avènement , et se proposa
toutes les réductions qui honorent la mo-
dération d'un souverain lorsqu'elles ne
coûtent à la royauté aucun sacrifice sur
ses droits et sur sa dignité.
En entrant au ministère, Turgot an-
nonça à ses confidens l'accomplissement
des plus vastes desseins. L'abolition des
corvées partout le royaume , la suppres-
sion des droits les plus tyranniques de la
féodalité, la conversion du dixième des
récoltes en un impôt sur la noblesse et
le clergé, l'égale répartition de l'impôt
foncier assuré par le cadastre, la liberté
de conscience, le rappel de tous les pro-
testans, la suppression de la plupart des
monastères, le rachat des rentes féodales
combiné avec les droits de la propriété,
un seul code civil pour tout le royaume,
l'unité des poids et mesures, la suppres-
sion des jurandes et maîtrises, des ad-
ministrations provinciales créées pour dé-
fendre les intérêts municipaux, le sort
des curés et des vicaires amélioré, les
philosophes et les gens de lettres appelés
à fournir au gouvernement le tribut de
leurs lumières, un nouveau système d'in-
struction publique, l'autorité civile ren-
due entièrement indépendante de l'auto-
rité ecclésiastique, tels étaient les plans
de Turgot.
On voit que la pensée de ce ministre
embrassait à la fois toutes les améliora-
Uions conçues par jLhospital, Sully, Gol-
iso
COURS Stm L'fîlSTOIiftE DE L'ÉCONOMIE POtîTIQUE,
bert, et par les économistes, publicis-
tes et philosophes modernes. La pin-
part, sans doute, étaient très désira-
bles, mais il est aisé de comprendre
qu'elles ?vaient besoin d'être mûries et
amenées par le temps et une sage pré-
voyance. Les promettre imprudemment
était appeler une révolution. Turgot. ce-
pendant, s'empressait d'entasser projets
sur projets. Il était, disait- i!, d'une fa-
mille où l'on ne vivait pas au dflà de
cinquante ans, < t il voulait jouir de ses
œuvres. Mnis, connaissant mieux If s li-
vres et les théories que les hommes, trop
impatient d'arriver à son but, et iticapa-
ble de fléchir, même dans les détails in-
différens, pour assurer le succès d'une
mesure, il indisposa la cour et les parle-
mens, et ne recueillit de tant de travaux
que le blâme d'avoir promis beaucoup
pour tenir peu. et sortit dumiuistèn^ en
1776, avec h réputation d'avoir su faire
aussi mal le bien que son prédécesseur ^
l'abbé Terray , faisait bien le mal.
Toutefois on doit à Turgot la réduc-
tion des droits qui pesaient sur la cou-
sommation et l'industrie de la classe ou-
vrière, l'adoucissempnt de la perception
de l'impôt, l'abolition de la contrainte
solidaire pour les contribuables d'une
même commtme. l'institution de la So-
ciété royale de Médecine, la protection
accordée aux travaux si utiles de Par-
mentier et de l'abbé Rosier, et quelques
autres intitutions ou réformes utiles.
Mais ces mesures paitielles, dignes d'*^-
loges, sans dout»-, ne purent balancer
•es conséquences de*; fautes nombreuses
qui signalèient la marche général;^ de
l'administration Le ministèie d^Turgol
offrit un exemple remarquable des dan-
gers de l'application brusque et sans pré-
paration (tes théories nouvelles, à un état
soumis à d'anciennes couiumes, et de la
nécessité de niOiliCier la rigueur des prin-
cipes suivant es emps, les lieux, les
mœurs, les habitudes et les instit\itions
établies. Turgot voulut en toutes choses
-'devano»'r le fenp . DaiK son intendance
'de Liuiogf-s (I agit comme si toute la
Fraïicft était déjà nivelt c selon le système
des éco omiitt'S, et ses mesures, entra-
vées l\ rha<|ue pas, fiiicnr s.iivi«'s souvent
de résuKats funestes. A 1 » ifie d»;s finan-
ces, il ne tint aucun compte ni de la si-
tuation, ni des obstacles produits par la
force des choses. Il ne sut ou ne voulut
pas voir que la France avait une con-
stitution politique particulière, et qu'elle
se composait d'une agrégation succes-
sive de diverses provinces qui avaient
stipulé la conservation de leurs privi-
lèges et de leurs usages et coutumes. Par
là, les intentions b's meilleures et les
j.lus pures devaient nécessairement
échouer dans la direction de l'adminis-
tration intérieure du royaume.
Quoi qu'il en soit, de tout le ministère
de Turgot l'événement qui a laissé le plus
de souvenirs est la fameuse révolte sur-
venue à l'occasion du commerce des blés,
au mois de mai 1775 , et qui fut le pré-
lude des effrayantes scènes de 1789. Le
moment choisi pour accorder la libre
circulation des grains dans l'intérieur,
parut peu favorable, attendu la modicité
de la récolte. Mais le véritable tort du
lîiinistre fut d'avoir avancé, dans le
préambule de ses édits , des principes
vrais en droit rigoureux, mais présentés
d'une manière dure et faite pour effrayer
les citoyens qu'il s'ag^s^ait d'éclairer.
Ainsi, par exemple, alors que les an-
goisses du besoin se faisaient le plus vi-
vement sentir, il réclamait, pour le
commerçant de3 grains . 'un droit de
propriété tellement absolu sur sa denrée
qu'il put à son gré l'enlever à la circu-
lation , et même la laisser perdre et ava-
rier. Dans d'autres arrêts du Conseil,
Turgot déclar il : (7«e le blé était né-
cessairement cher et qu'il devait toujours
rester à haut prix. Quelquefois on y
trouvait des vérités triviales à force de
simplicié ; mire autres, dans l'édit con-
cernant la circulation des grains, il était
dit : Que le blé ne valait qu'autant qu'il
est semé.
La révolte étant devenue générale et
sérieuse, Turgot prit les mesures de
répression les plus énergiques et fit
preuve même de courage personnel.
Mais l'armement militaire déployé à
cet;e occason coûta un million à l'Etat,
et laissa dans l'esprit du peuple, .sur les
opérations relatives au commerce des
grains, des impressions funestes dont il
u(î fui que trop facile, plus lard, de se
servir pour attaquer l'autorité royale.
Dans cette occasion i Turgot suivait
.Hl
MR M. DE VILLENEUVÉ-BAftGSMOWT. ' ÎOO W
^ret en voyant que les intentions les plus
pures, une passion vraie PO'^r *« ^on^^^;^
sans doute les vrais principes de l'éco-
nomie politique : sa faute fut seulement
de n'avoir pas mûri davantage et appli-
qué en temps plus opportun un projet
devant lequel Colbert avait cru devoir
reculer. Cette opération fut cependant
l'objet de nombreuses critiques. M. ÎS'ec-
ker, directeur de la compagnie des Indes,
qui dès-lors aspirait au contrôle g<^néral
des finances, pul)lia sur le commerce
des grains un écrit devenu célèbre,
mais dans lequel il reprochait au mi-
nistre des toris que celui ci n'avait pas
eus; car il le combattait comme ayant
permis l'exportation hors du royaume,
tandis qu'il n'avait fait qu'établir la
libre circulation dans l'intf'rieur. On
remarqua avec plus d'exactitude que dans
ses mesures Turgot s'étuit mis en con-
tradiction avec lui-même; car. tandis
qu'il proscrivait tout magasin de blé
pour le compte du gouvernement , le
peuple de Paris était nourri avec les blés
emmagasinés par l'abbé i'erray ; et, tan-
dis qu'il censurait les moyens de finances
employés par son prédécesseur, il pour-
voyait à l'acquit des dépenses avec l'ar-
gent obtenu par ce moyen.
Turgot aurait voulu abolir la con-
framfeparcor/?^ en matière commerciale,
et ne céda qu'à regret aux représenta-
tions et à l'effroi d^s hommes spéciaux
qui voyaient, dans cette mesure, la
ruine du commerce dont la sécurité et la
confiance reposent sur cette j irispru-
dence exceptionnelle.
L'édit relatif à la suppression des cor-
vées dans le royaume . au moyen de la
création d'un impôt pour en tenir lieu ,
celui qui abolissiiit les jurandes et maî-
trises ^ furent rendus en même temps et
éprouvèrent une vive opposition.
Le parlement . blessé de la hauteur
tranchante de Turgot. en refusa l'enre-
gistrement. Il fallut recourir à un lit de
justice. Mais ce fut le dernier triomphe
du ministre économiste. Il se retira au
mois de mai 1770. Louis XVI avait ap-
précié ses intentions. On rapporte qu'en
le voyant résolu à quitter les affaires il
lui dit : « Il n'y a que vous et moi qui
« aimions véritablement le peuple-. «Un
tel éloge, dans une telle l)0ucli<^. doit
honorer à jamais la vie de cet liooime
d'État. Mais on n'éprouve que plui de re-
de Ihumanité . tant de connaissances, de
méditations , d'efforts et même de vertus
privées n'aient inspiré que ues projets
inexécutables et qui ont commencé la
défior^'anisation de l'Etat.
Après sa disgrâce . et loin que ia triste
expérience de son .idiiiinistrciiion eût re-
froidi sa conliance. Turgot redoubla
d'enthousiasme pour les principes des
publicistes philosophes. Mais chez lui,
du moins, les ifiées rhilaniropiques n'é-
taient pas de vaines abstr.ctions. Du
reste, s'il n'a pas hvWU comme homme
dEtat, il mérite un rang élevé parmi les
écrivains d'économie lolitique, et nous
aurons plus tard à revendiquer en sa fa-
veur une sorte de priorité surSmilh,
relativement h la féconde théorie de la
division du travail.
Après Turgot, M. de Clugny et ensuite
M. Taboureau des Reaux(airec M.Necker
pouradjoint, sous letitredeConseillerdes
finances et de Directeur du trésor royal),
occupèrent le contrôle général des finan-
ces. Ce fut sous l'administration de M. Ta-
boureau que fut créée une loterie perpé-
tuelle au caft\ta\ de yingi-quawe millions.
IVi l'un ni l'autre de ces ministres n'était
propre à relever le crédit public et à ré-
tablir les finances. Sur la démission de
M. Taboureau , le contrôle général fut
donné, en 1777. au directeur du trésor
royal, M. Necker, qui, sous le règne de
Louis XV, avait été .'i la tête de la com-
pagnie des ludes . et jouissait d'uns haute
réputation de capacité et de lumières en
matière de finances, d'administration et
de commerce. L'écrit qu il avait publié
contre l'application des théories abstrai-
tes de Tui got sur le commerce des grains,
l'avait avantageusement fait connaître
comme économiste pratique. Une grande
fortune, des relations étendues, unepro-
bité sévère, des mœuri régulières et un
noble penchant à la bienfaisance, le fai-
saient regarder comme 'homme le plus
capable d'attirer 1 1 confiance publique
et de ramener Tordre dans tout s les par-
ties de l'administration des linances.'J'ou-
tefoiiI>LNeckf;r. à cette époque du moins,
était plutôt habile comptable qu'homme
d'Etal. Ses habitudes et ses préjugés de
citoyen de Genève et de banquier ie dii-
532
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
posaient à envisager le gouvernement
d'un vaste royaume comme celui d'une
petite démocratie, et l'administration
des finances d'un grand Etat comme les
registres d'une maison de banque. Un
amour-propre facile à exalter et à irri-
ter, un trop grand désir de popularité,
beaucoup d'éloignement pour les distinc-
tions sociales autres que celles de la ri-
chesse et des lumières, et un penchant
marqué pour les institutions politiques
-anglaises, ne pouvaient manquer d'ail-
leurs, dans les circonsiances où l'on se
trouvait alors, de nuire aux vues les plus
droites et les plus sages.
M. Kecker trouva , dit-il , un déficit
annuel de 25 millions dans les recettes
du royaume. Dans son système des ré-
formes et des économies en temps
de paix, et des emprunts habilement
combinés pendant la guerre , étaient le
seul moyen assuré de ramener l'équili-
bre entre les revenus et les dépenses. Mais
il fut bientôt entraîné à abuser lui-même
des ressources indéfinies qu'il plaçait
dans le crédit. Au moment où il prenait
en main la direction suprême des finances
du royaume, un grand événement pré-
dit par Kaynal et par Turgot, allait faire
éclater la guerre dans les deux mondes.
A la paix de 1763, l'Angleterre , pour
amortir la dette énorme que lui avait
léguée sa lu-tte victorieuse avec la France
(3,750,000,000 f. ) , avait voulu mettre la
moitié de cette somme à la charge de ses
colonies du nord de l'Amérique. Les re-
montrances de celles-ci contre le prin-
cipe et la quotité de cette taxe furent in-
utiles; des troupes vinrent soutenir les
ordres de la métropole et assurer l'exé-
cution d'un billassujétissant à l'usage du
papier timbré tous les contrats et actes
passés dans les colonies. Ces mesures
excitèrent une sédition dans la ville de
Boston , qui rompit toute espèce de com-
munication avec l'Angleterre. Les autres
colonies suivirent cet exemple. Un con-
grès tenu à Plii'.'KJelphie organisa la con-
fédération des douze Klats particuliers.
L'enthousiasme d»; la liberté souleva tous
les habilans. Ils noninicrenlWashington
commandant en chef des armées et pro-
clamèrent leur indépendance de l'Augle-
terre. Les nouveaux Elait-'Unis, cher-
chant à se faire des alliés, envoyèrent d«3
ambassadeurs aux cours de France et
d'Espagne. Ce fut à cette occasion que le
célèbre Benjamin Franklin vint à Paris.
M. Kecker, qui souhaitait au fond de
son cœur le triomphe des Américains ,
engagea cependant le roi à ne point se
mêler de cette querelle, et lui adressa de
fortes représentations en faveur du main-
tien de la paix. Il ne croyait pas permis
(dit Mme de Staël) d'entreprendre la
guerre sans une nécessité positive , et il
était convaincu d'ailleurs qu'aucune
combinaison politique ne vaudrait à la
France les avantages qu'elle pouvait re-
tirer de ses capitaux sagement employés
dans l'intérieur. Le cœur droit et le bon
sens du monarque s'accordaient à lui
faire envisager aussi cette guerre comme
injuste et impolitique. La France alors
n'avait pas à se plaindre de l'Angleterre.
Les principes de la monarchie ne per-
mettaient pas , d'ailleurs, d'encourager
et surtout d'appuyer par les armes ce
qui devait être considéré comme une
révolte. La véritable politique conseillait
de laisser l'Angleterre s'épuiser sans sou-
mettre les colonies , ou les épuiser pour
les soumettre. En s'engageant dans cette
lutte étrangère , la France ne pouvait
manquer de réveiller une haine irrécon-
ciliable dont l'équivoque amitié des
Américains ne saurjiit balancer les dan-
gers. Elle s'exposait d'ailleurs à la conta-
gion des idées de liberté et d'égalité
démocratiques , destructives du principe
de l'ancienne monarchie. Mais ces graves
considérations ne purent prévaloir, dans
le conseil , contre la vive sympathie
témoignée par la France à la cause des
Américains , et contre l'opinion de Paris,
toujours avide de nouveautés et d'émo-
tions. Une jeune noblesse , imbue des
idées nouvelles , fut la première à ré-
pondre aux cris de liberté poussés au
delà de l'Atlantique et à solliciter comme
une faveur la permission d'aller com-
batlre dans les rangs des colons insurgés
contre la métropole suprême. Au mépris
du principe monarchique qui place
Ihonneur dans l'obéissance, le marquis
de Lafayette donna l'exemple de la ré-
sistance aux ordres du roi, en allant so
joindre aux Américains avant même que
le gouvernement français eût pris parti
pour eux ; et cependant il reçut les ap-
PAR M. DE VILLENEUVE-BARGEMONT.
333.
plaudissamens de la cour et de la ville.
Tout céda à cet entraînement irréfléchi :
on ne vit que l'occasion favorable d'hu-
milier un empire rival. L'Europe ne fut
pas assez alarmée de cette grave infrac-
tion aux maximes de son droit public.
Plus tard on s'aperçut , mais sans re-
mède, de la haute imprudence commise
en déclarant : « Que les Américains
« étaient libres du jour où ils avaient
« proclamé leur indépendance. » IV'était-
cepas en effet mettre en question l'ordre
politique européen tout entier ?
Toutefois, cette guerre et les expédi-
tions que la France eut à soutenir en
même temps dans l'Inde, relevèrent son
pavillon aux yeux de l'Europe. La France
combattit souvent atec avantage et ne
succomba jamais sans gloire. Mais sa ma-
rine et celle de l'Espagne, notre alliée,
éprouvèrent des pertes considérables, et
les finances de l'État ressentirent né-
cessairement une grave perturbation.
M. Kecker ne put faire face aux frais de
la guerre qu'à force d'emprunts. Il créa
18 millions de rentes viagères sur une ou
plusieurs têtes, et autant de huit à dix
pour cent. Ce moyen d'attirer les capi-
taux fut blâmé comme favorisant le pen-
chant de beaucoup de pères de famille à
consumer d'avance la fortune qu'ils de-
Taient laisser à leurs enfans, On évalue à
733 millions l'accroissement de la dette
publique occasionée par la guerre d'A-
mérique. Mais une partie de ce l'ésultat,
constaté à la paix de 1784, n'appartient
pas à l'administration de ÏM. JNecker qui
s'était retiré depuis trois ans. Pendant
son ministère, on avait remboursé 24 œil-
lions de dette exigible, 50 millions de la
dette constituée, et 28 millions d'antici-
pations.
En 1781 , le contrôleur général avait
présenté au Pioi et publié d'après les
ordres de S. M. un compte rendu de sa
{gestion des finances. Il avait pour but de
suppléer ainsi , de quelque manière, aux
débats de la chambre des communes
d'Angleterre. En faisant connaître à tous
le véritable état des finances , il voulait
aussi obtenir plus de réserve dans la dis-
tribution des grâces et faveurs pécuniai-
res. Dans ce document , le premier de
ce genre livré à la publicité par l'ordre
d'im Roi de France, M. Kccker établis-
sait qu'après cinq années de ministère ,
parti d'un déficit de 34 millions et ayant
suffi jusqu'à ce moment à la dépense de
la guerre sans établir un seul nouvel im-
pôt . il était parvenu à obtenir, dans les
recettes , un excédant annuel de dix
millions sur les dépenses ordinaires. En-
tre autres renseignemens importans et
curieux , ce travail faisait connaître
qu'il existait en France deux milliards
de numéraire.
Le compte-rendu excita dans sa nou-f
veauté un grand intérêt et les plus vifs
applaudissemens de la multitude , mais-
beaucoup d'intérêts menacés s'alarmè-
rent et un examen réfléchi affaiblit le pre-
mier enthousiasme. La prédilection du
ministre pour les emprunts et les capita-
listes parut dangereuse, on trouva qu'il
y avait plus de vanité que de convenance
à faire l'apologie officielle de sa propre
administration, et les critiques de toute,
espèce ne furent point épargnées au mi-
nistre qui avait ouvert l'ère de la discus-
sion publique. Cette circonstance ne fut
pas" cependant le motif de sa 'retraite.
Plus d'une fois il avait mécontenté la
susceptibilité jalouse du premier minis-
tre Maurepas. Un mémoire confidentiel
sur l'établissement des administrations
provinciales,divulgué parla malveillance,
lui avait aliéné les parlemens , les inten-
dans et une partie du ministère. Pour
obtenir plus d'influence et d'après l'in-
sinuation même de M. de Maurepas, il
demanda l'entrée au conseil que sa qua-
lité de protestant ne permettait pas alors
de lui accorder. Le refus de celte faveur
et la conviction du piège que lui avait
tendu le vieux courtisan , l'engagèrent à
remettre au Roi le contrôle générai des
finances.
Plusieurs mesures sages et utiles avaient
marqué le premier ministère de M. JNec-
ker. On peut citer dans le nombre : la
suppression du droit de mainmorte et
d'un reste de servitude territoriale dans
les domaines royaux (1); l'établissement
d'une école gratuite et publique de bou-
langerie j l'abolition de la torture ou
question judiciaire avant la condamna^
(1) Celte serrilude territoriale n'existait plus en
fait depuis long-temps dans les domaines ro'jaux de
Franclie-Comté , les seuls ou elle subsistât encore
CI) droit. Les écri valu» ptiilo$opiiislci e^ «cononiistt^»
Les pays d'états jouissaient de grands
avantages. ]Non seulement ils payaient
moins, mais la somme exigée était ré-
partie par des propriétaires justes et zé-
lés appréciateurs des intérêts locaux. Le^
routes et les établissemens de ces pro-
vinces étaient mieux soignés et les con-
tribuables traités avec plus d'équité et de
3S4 COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE,
tion (sévérité à peu près tombée en dé-
suétude) et enfin l'édit dein d humanité
et de sag-sse d'après lequel les malades
de l'Hôtel-Dieu de Paris devaient être
couchés seids et placés dans des salles
séparées suivant le genre des maladies.
Mais l'acte le plus anportant de tous -t
celui dont les conséquences pouvaient
êlre les plus étendues , était sans doute
la généralisation des administratiqi^s
provinciales des pays d'état dont Féne-
lon avait jadis conçu la pensée, d'après
l'étude qu'il en avait fàte en Languedoc,
que Turgot voulut essayer et dont il ap-
partint à M. INecker seul de réaliser la
première application en France. Ces ad-
ministrations furent établies dans les
provinces du Berry et de la haute Guyen-
ne, et reçurent un commencement d'exé-
cution dans la généra aie de Moulins.
Elles se formaient d'assembl^îe^ , ou con-
seils, composées des plus grands pro-
priétaires de chaq le province , dans les-
quelles on devait discuter la répartitif^n
des impôts et les divers intérêts du pays.
De grands avantages paraissaient ijl^-
chés à cette forme d'administration. Le
premier éiaii l'arriver à obtenir graduel-
lement la suppression des iï.tigalilés cho-
quâmes et des disparates qui exis. aient
dans les impôts . les privilèges , le^ rela-
tions de province à province La Fraice
était alors divisé*^ en provinces soumises
entièrement a l'autorité royale, etenp^/*
d'étals, c'est àrdire en provinces qui
réunies tardivement et par des tra tés à
la couronne , telles que le Langued. c, ia
Bourgogne . la Bretagne, eic, s'étaient
réservé le droit d'êne lé^^ies par une
ass-niblée composie des liois oidres de
la piovince. Le Roi fixait la somme to-
tale d'in)pôts qu'il exigedit. m is les. tats
en faisaient la ré,jartiliun. Ces provinces
se maintenaient dans le droit de relus* r
cerlaiiies taxes dont ell<;s prétend,»ienl
être exempt» s par bs traités de réunion.
De là venaient bs i.iCgalilés du syslème
d'imposition, les occusi.ns multipliées
de contrebande de province à province et
l'établiis ment des douanes ù l'intérieur.
galuèrcnl (l<;s plus pompeux (■•lo!;fS l'affrancliissc-
meiil (l'un droit ffodal doiil lu plupart n'avaient
jamais cnleudu parler, parce qu il u'cn était luit au-
cua UM|;«.
ménagemens. La plupart des assemblées
d'états étaient présidées par un arche-
vêque ou évêque , ce qui donnait une
puissante garantie des lumières et de.
l'esprit de justice et de charité qui diri-
geaient leurs délibérations. On en avait
pour témoignage l'excellente administra^
tion provinciai^e du Languedoc , qui avait
excité à juste tij.re l'admiration de Féne-
lon et des intçgd^ns les plus habiles et
les plus éclairés.
Le Boi n'avait jamais admis que les
états eussent le droit de consentir l'im-
pôt . mais ils agissaient comme s'il leur
était réellement acquis. Ils ne refusaient
pas le contingent demandé , seulement,
ils l'appelaient don gratuit et à titre de;
bénévolence. ,
Dans les provinces qui n'étaient point
pays d'étals, les intendans jouissaient
d'une au oriié à peu près sans limites
et sans contrôle et à peine contenue par
les parlemens. On avait donc senti la
justice et l'utilité de régulariser et d'é-
tendre à (ont le royaume l't'tablissement
des administrations provinciales.
Un aure motif non moins puissant,
en faveur de ces institutions, était l'a-
vantage déjà vivement apprécié à cette
époque, dri diminuer la prodigieuse in-
Ihie'ice 'e Paris sur le reste de la Frtince.
Il était naturel de penser que les grands
propriétaires intéressés à l'administra-
tion de leurs provinces, auraient été na-
turellement portés à vivre dav;in!age sur
l''ur> terres ; qu'ils auraient acquis par
degrés la science dj» l'adminislraiion et
des affaires publiques, et qu'ils auraient
cherché à primer par les lumières comme
jadis f.ar leui- épée. Associés au clergé
et au tiers-état dans la missian douce
et pacifique de contribuer a» bonlieur do
leur pays, on pouvait espérer qu'il ré-
sulterait de leurs rapports et de leurs
travaux mutuels une bienveillance et une
estime réciproques (pii effaceraient les
préventions , les préjugés et les jalousies
-y.yr^ARM. DE VILLENEUVE BARGEMONT.
33â
de classe el de rang. C'était enfin au j tre. Les fauler. qu'il aTait pu commettre
moyen de cette éducation administrative j et celles plus graves, qui plus tarddevin-
que les trois ordres de l'État pouvaient rent si funestes à la royauté ne sauraient
être appelés plus utileraent à discuter
un jour en commun , et sous la forme
d'états généraux, les affaires publiques
du royaume.
M, JNecker composa les administrations
provinciales du Bs'rry et de la Haute-
Guienne à peu près comme le furent les
états généraux de 1789, c'est-à-dire moi-
tié de gentilshommes ou ecclésiastiques,
çt moitié du tierg-état, qui obtenait ainsi
une double représentation divisée en dé-
putés des villes et en députés des cam-
pagnes. Le nombre des membres dé-
libérans était de 52. Pour le complé-
ter, Je Roi avait d'abord nommé seize
propriétaires les plus connus et les plus
en réputation, dont trois étaient pris
dans le clergé , cinq dans l'ordre de la
noblesse et huit parmi les habitans des
villes et campagnes. S. M. autorisa ces
propriétaires à en élire trente-six autres
en observant les mêmes proportions
quant à l'étal des personnes.
Placées sous la présidence de l'arche-
vêque de Bourges et de l'évêque de Rho-
dez (i) , les administrations provinciales
du Berry et de la Haut^-Guienne obtin-
rent des succès remarquables qui tirent
regretter leur abandon , après la retraite
de M. jNeckeret l'ajournement des projets
conçuspour l'application du même systè-
me au Bourbonnais, au Dauphiné, et suc-
cessivensent aux aunes parties du royau-
me. Il avait été sérieusement question ,
dans le sein des assemblées du Berry et
de la Hauie-Guieane , de renoncer aux
privilèges de la noblesse et du clergé en
matière d'impôts.
Ainsi que nous l'avons dit, le mémoire
confidentiel présenté au Roi eu 1777 par
M. Kecker, sur la création des adminis-
trations provinciales, et imprimé furtive-
ment en 1781 par un abus de confiatice
ou une adroite perfidie de IVÎ. de Maure-
pas, avait indisposé les cours souve-
raines et les intendans contre le système
des nouvelles institutions et contre leur
auteur. Ce fui une des principales causes
qui amenèrent la retraite de ca tuinis-
(1) M. de Cicé, depuis archevêque de Bordeaux,
«t garde-des-iceaux •« i7iM)» (aor( arcb«Tèq[ue d'Aix
empêcher de rendre justice à des inten-
tions que tout annonce avoir été droites
et pures ni à un désintéressement bien
rare. Dans ses deux ministères , M. Nec-
ker refusa le traitement et les divers
droits attachés à ses emplois, c'est-à-dire
à plus de 260,000 fr. par an. U ne prit
ssicune part ou intérêt à aucune spécu-
lation, s'abstint de placer aucun de ses
parens à des emplois publics, el pour fa-
ciliter l'approvisionnement du royaume ,
il déposa au trésor royal 2,400,000 fr.
comme garantie personnelle d'un mar-
ché fait avec la maison Iloppe d'Amster-
dam (1). On doit ajouter à ces actes gé-
néreux, les nombreux exemples de bien-
faisance philantropique que M. el ma-
dame ]Necker ne cessèrent de donner.
Dans l'espérance d'obtenir l'appui du
parlement de Paris el dt^s autres cours
souveraines , M. Joly de Fleuri , conseil-
ler d'État, frère de deux membres du par-
lement, fut appelé à succéder à M. Kec-
ker. La compagnie le détermina à se
charger du contrôle général en lui pro-
mettant une grande con.lescendance pour
ses opérations, et cette assurance devint
la règle de l'administration du nouveau
ministre. Oblig'^ , comme son prédéces-
seur, de tirer du crédit !es principales
ressources que la guerre nécessitait, mais
étranger au maniement des ressorts par
lesquels M. Is'ecker avait commandé la
coniiiince,M. de Fleuri voulut asseoir sur -
rawgi;;entation du revenu public les em-
prunts qu'il continuait et ceux qu'il al-
lait ouvrir. La nécc-ssilé surmonta la ré-
pugnance du Roi pour la création de
noiiveaux impôts. Un édit ordonna la
levt'e de dcu.i- yingtic/nes pend mt sept
ans. La loi fut vérifiée sariS observa ions,
et le parlement, fidèle à ses promesses,
enregistra successivement divers em-
prunts en perpéiui'l , en viager, el à pri-
me par loterie, pour environ dix millions
de renie el à im taux plus élevé que les
précédens. Celte circonsli^nce, favorable
aux préteurs, et la création des deux
[1) Cette somme, conlisquce par tes ('Vi-nemcns
do la révotulion, a été rendue à madame la baronne
de SUcI p« la génçr«u»o juiUc« d« LquIi XYill«
336
COURS SUR L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE ,
vingtièmes dont on évaluait 'e produit à
trente millions , assura la réalisation des
emprunts.
Moins d'un an après, on établit un troi-
sième vingtième des biens fonds, pen-
dant la guerre, et trois ans après la signa-
ture de la paix. Le gouvernement s'occu-
pait alors de la restauration de la ma-
rine. A cette occasion , des provinces , des
villes, les communautés d'arts et métiers
de la capitale et la compagnie des rece-
veurs généraux , versèrent au trésor plu-
sieurs millions produit de souscriptions
patriotiques. Le clergé offrit au roi , en
don <^ratuit extraordinaire, seize mil-
lions'dont un million pour les veuves et
orphelins des matelots tués pendant la
guerre.
Maîtres de forces navales supérieures
a celles de l'Angleterre, la France et ses
alliés se disposaient à attaquer avec vi-
gueur les établissemens de cette puis-i
sance en Europe , en Amérique et dans
les Antilles , lorsqiie la reconnaissance
de l'indépendance des Américains mit
fin aux hostilités. Depuis six années la
France supportait la plus grande partie
des frais de la guerre: cependant elle ne
retira pour elle aucun fruit de ses sacri-
fices, et Ton verra bientôt combien elle
eut à souffrir du nouveau traité de com-
merce que l'Angleterre parvint à arra-
cher à sa bonne foi.
Toutefois, la paix fqui ne fut déliniti-
vemcnt signée que le 20 janvier 1784)
<5tant conclue par le traité du 3 septem-
îjre 1783 (1), lecontrôleur général voulut
ïiiellre des bornes à divers genres de dé-
pense et notamment aux fonds énormes
que continuait à demander le ministre
de la marine. Contrarié dans ses inten-
tions, iM. de Fleuri quitta sans regret
xine place qu'il n'avait acceplée qu'avec
répugnance. Après lui , M. d'Ormesson ,
jeune conseiller diktat, appartenant aussi
à une famille p.urlementaire, marqua son
passage au ministère par des fautes qui
^l<»nalèrent une complète impéritie.
(1) Ce traité effaça la laclie do celui de 17G.">. La
France rt'<leviut propriclain; des îles Sainl-I'iorre et
Wi(iunlon, d<t Sainte-Lucie, de Taljago, du Sini-cal,
de f^orée , de l'ondicliiry l'I de ses anciennes pos-
sessions dans riinle ; elle reprit ses anciens droits
de souveraineté aur Dunkcniue, tl lo Uruil de pùclie
à Ter^e-^cuTe,
Pressé par les besoins du trésor, il cassa
le bail des fermes et fit ordonner sa con-
version en régie. En même temps il ti-
rait secrètement six millions de la caisse
d'escompte pour les dépenses urgentes.
Cette distraction de fonds , immédiate-
ment connue, compromit le crédit delà
caisse, qui se trouva alors dans l'impos-
sibilité de satisfaire à tous les rembour-
semens demandés. Par une mesure [peu
propre à rétablir la confiance et qui
prouvait les embarras du trésor, la caisse
d'escompte fut autorisée à donner en paie-
ment de ses billets , des effets de com-
merce, en bonifiant l'escompte, et la
même décision défendit aux porteurs
des billets de faire aucune poursuite
avant trois mois pour en obtenir la con-
version en argent. Plusieurs services
souffrirent du ralentissement subit qu'é-
prouva la circulation des espèces : le
paiement des arrérages des rentes fut
même sur le point d'être suspendu.
Dans cette situation alarmante pour la
caisse d'escompte et pour le trésor royal,
une intrigue conduite par le banquier
de la cour, porta au contrôle général des
finances M. de Calonne, intendant de
Metz, qui aspirait depuis long-temps à
ce poste élevé. Homme aimable et spiri-
tuel, mais léger, frivole, courtisan ha-"
bile bien plus qu'administrateur et hom»
me d'État , personne moins que lui n'é-
tait propre à diriger les finances dans les
conjonctures difficiles où l'on se trou-
vait alors placé.
La paix avec l'Angleterre ayant été si-
gnée à Versailles peu de temps après I{|
nomination de M. de Calonne , le pre-
mier soin du contrôleurgénéralfut de li-'
quider le restant des dépenses de la'
guerre et de la marine et d'établir la vé-
ritable situation du trésor. L'arriéré s'é-
levait à 390 millions 3 de plus 176 mil-
lions d'anticipations et un déficit de 80
millions sur l'année 1783, portaient la
masse des dettes exigibles à (îîG millions.
Les revenus do l'Et-it, dont la totalité
produisait M'j millions , étaient grevés
de 205 millions de prélèvemens pour le
paiement des rentes constituées et des
intérêts des fonds re<;iis à tilicî d'avances
ou de caulionneniens. JjCs 300 millions
restant présentaient une somme qui d'il
été à peu près suffisanlc pour les dépcn-
PAR-M. DE VÎLLENEUVE-BARGEMONT.
337
ses à la charge du gouvernement , si les
emprunts en annuités ou en loterie rem-
boursablesàôterme fixe, n'avaient absor-
bé chaque année un capital de 45 mil-
lions, ce qui produisait une insuffisance
d'égale somme dans les revenus.
Cette situation fâcheuse que ne devait
pas faire présager le compte-rendu de
M. Necker, ni l'ouvrage célèbre de ce
ministre sur V administration des finan-
ces , qui parut en 1784 et dont quatre-
vingt mille exemplaires furent enlevés en
quelques semaines, ne parut point inti-
mider le nouveau contrôleur général.
Son système était de déguiser la détresse
du trésor et de prendre l'atlilude de la
prospérité et de la confiance. Il dédai-
gna la ressource des économies, solda
l'arriéré du moment par de nouveaux
emprunts, soutint les effets publics par
des avances secrètes , rapprocha le paie-
ment des rentes sur l'État , obtint des
bonifications considérables sur les taux
des formes et des régies, assura le crédit
de la caisse d'escompte, projeta des
fonds d'amortissement et se confiant aux
résultats de la paix osa même exécuter
une refonte des monnaies d'or comme
dans un temps de sécurité et d'abon-
dance (1).
Les espérances que l'on avait pu con-
cevoir du développement du commerce
extérieur et par conséquent dans l'aug-
mentation des produits de quelques bran-
ches du revenu public ne tardèrent pas
malheureusement à s'évanouir. M. le
comte de Vergennes, ministre des affaires
étrangères, nommé président du conseil
des finances à la paix de 1784, eut la
pensée de conclure un traité de commerce
avec l'Angleterre. Les écrits des écono-
mistes et les instances du ministère an-
glais , lui avaient représenté le système
protecteur des douanes comme propre ù
perpétuer les haines nationales , et à dé-
praver les populations respectives en of-
frant une sorte de prime à la fraude , au
détriment de la perfection des fabriques
(l) A celte occasion , M. de Calonne évalua la
quanlilé du numéraire en or, du royaume , à 80O
millions, et celle de l'argent à 1200 milliQns : et il
établit que l'augmentation du numéraire en France,
depuis la régence, avait été de 1,340,000,000 fr.
ïOMR jv. -r N. 2ô, I&57.
et au profit de la vieille routine. Il se
flatta que la liberté des échanges réci-
proques des productions des deux pays
augmenterait nécessairement nos riches-
ses. Mais il n'avait ipas calculé que les
immenses capitaux de la Grande-Breta-
tagne lui permettaient de faire momen-
tanément des sacrifices à l'aide desquels
elle pourrait en peu d'années, anéantir
notre industrie et faire fermer nos ma-
nufactures. Il oublia que les Anglais
étaient déjà liés avec le Portugal , pour
leurs approvisionnemens devins et d'au-
tres denrées , par le traité de Méthuen.
Enfin il avait trop présumé de l'esprit
national de la société française. Aussi,
tandis que la nouveauté , ^insouciance
et la frivolité engageaient les Français
à n'employer que des étoffes anglaises, les
Anglais, au contraire , préféraient cons-
tamment les vins du Portugal, les soieries
et les huiles d'Italie , et ne tiraient guère
de la France que son argent. Ce traité
qui devint l'objet de vives controverses,
tant en Angleterre qu'en France, fut si-
gné le 30 janvier 1786, etson exécution^a
laissé encore insoluble la question de la
possibilité d'un traité de commerce entre
les deux pays. Sous l'apparence d'une
parfaite égalité, tels furent les résultats,
et des stipulations avantageuses que sut
se ménager l'Angleterre, et de la manière
dont elle exécuta celles qui nous étaient
favorables, que les transactions commer-
ciales, qui précédemment avaient été à
peu près balancées entre les deux puis-
sances , enlevèrent chaque année à l'in-
dustrie agricole et manufacturière de la
Franceune valeur de vingt-cinq millions,
formes de l'excédant des importations
de l'Angleterre en France sur nos expor^
tationsdans la Grande-Bretagne (1).
(1) M. Necker, dans sa réponse à M. de Calonne,
fait remarquer que, jusqu'au dernier traité de com-
merce avec rAnglelerre , la balance du commerça
était si fort à l'avantage de la France, que pendant
dix années, de 1771 à 1781, on avait frappé -55 mil-
lions par an en monnaie d'or et d'argent, cl, corama
on n'avait pas mis en ouvrage d'orfèvrerie ou do
bijouterie moins de 7 raillions par an, il en résul-
tait que la France avait gagné ^00 millions, ce qui
démontrait combien il était avantageux pour ella
d'être on paix avec ses voisins.
Le conte dq YergennQs fui plus )ieurca\ dans
COURS SUR L'fflSTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
338
Lps premières opérations de M. de Ca-
lo me n'avaient été que des ressources
momentanées dont le prestige disparais
sait à la moindre réflexion. La dette de
l'Etat ne reposait sur aucun gage asuiré;
le vida du trésor devenait de plus en plus
■alarmant. Un nouveau système de con-
tribution parut pouvoir seul aider à com-
bler le gouffre, et le contrôleur-général
le proposa. Les deux leviers principaux
étaient l'établissement de la subvention
territoriale, ou contribution foncière,
payable en iiature^ei l'extension de l'im-
pôt du timbre. Il se flattait d'y trouver
le double avantage d'une augmentation
de revenu et d'une répartition plus égale
entre les contribuables. Mais ce plan
(adopté depui>, à l'exception du paiement
en nature reconnu impraticable) pri^sen-
tait alors de grandes difficultés. Il fallait
arracher au clergé et à la noblesse des
sacrifices inusités jusqu'alors. On redou-
tait d'ailleurs l'opposition des parlemens,
indisposés par l'extension politique que
MM. Turgot et ^ecker avaient voulu don-
ner aux assemblées provinciales, et dont
les intérêts étaient d'ailleurs les némes
que ceux des corps priviléf^iés. D'un autre
côté, on était effrayé à la pensée d'ap-
pe'er intégralement la représentation
nationale qui aurait pu tenter de se
mettre à la place de toute autorité. Dans
cette situation difficile, M. de Galonné
demanda au roi la convocation d'une as-
semblée de notables, choisis parmi les
membres les plus distingués des deux
premiers ordres de l'État, de la magis-
trature et dans les chefs des principales
municipalités. C'était une réunion pure-
ment consultative, et qui n'avait aucun
■ caractère pour délibérer, mais qui pou-
vait, croyait-on, disposer favorablement
l'opinion, lever beaucoup d'obstacles et
seconder de son influence la marche du
gouvernement. Les notables furent donc
le traité commercial quMt fil conclure avec la Russie
en 1787; néanmoins quelques avantages résultèrent
de notre rapproctieinenl avec l'.\nglclerre ; et, dès
17î!0, les modèles des mécaniques à filer le coton et
les autres machines, découvertes ou perfectionnées
p::r James Walt et Iliclurd Arcktwrigt , étaient
introduites en France. C'est do cette époque que
datent les principales matiufacluros établies en
Normandie, en l'icardio i dans la Mandrc-Fran-
^aise, etc., etc.
réunis à Versailles le 22 février 1787.
M. de Calonne leur présenta la situa-
tion des finances avec adresse et ména-
gement ; mais il ne put dissimuler l'exis-
tence d'un déficit annuel de 1 15 millions,
dont il iit remonter l'origine jusqu'au mi-
nistère de l'abbé Terray ; ce déficit, selon
le contrôleur-général, était, dès lors, de
40 millions. A s'était augmenté d'une
somme égale, de 1766 à 1783, et il con-
vint de l'avoir accru lui-même de 35 mil-
lions jusqu'à la fin du 1786.
Ces calculs étaient dans une contra-
diction trop manifeste avec ceux que
M. Necker avait établis dans son compte-
rendu, et desquels il résultait qu'à sa
sortie du ministère les revenus surpas-
saient les dépenses de 10 millions par an,
pour ne pas attirer une réponse très vive
de la part de cet ancien ministre. Cet
écrit, imprimé et publié malgré les or-
dres du roi. fit exiler M. Necker à qua-
rante lieues de Paris. Mais de nombreux
amis se liguèrent en sa faveur. MM. de
Fleuri et d'Ormesson. appelés en témoi-
gnage, affirmaient l'exactitude desasser-
tions de M. Necker. On reprocha géné-
ralement à M. de Calonne d'avoir attendu
.trois ans entiers pour dresser un état de
situation aussi alarmant. On l'accusa
mêm<i d'en avoir exagéré ie triste tableau,
qui contra tait si péniblement avec les
illusions précédentes, et enfin d'avoir
confondu et bouleversé toute la compta-
bilité antérieure dans le dessein de cou-
vrir ses propres malversations. Le mar-
quis de La Fayette se porta a, la tête de
ses accusateurs.
D'un autre côté, l'assemblée des nota-
bles, à laquelle il n'appartenait pas,
d'ail'eurs, de rien décider, avait peu
goûté les allégalionset les plans de finan-
ces de M. de Calonne. Après avoir pro-
posé quelques projets utiles et soulevé
des questions délicates et inopportunes,
les notables discutèrent longuement sans
pouvoir conclure, ce qui est toujours
dangereux de la part d'une assemblée
politique qui agite ainsi l'opinion sans
lui donner aucune issue Le principal ré-
sultatde cette réunion, occupée en grande
partie par une vaine dispuiede chiffres
cl de finances entre MM. JNecker et Ca-
lonne, fut d'exciter un tel soulèvement
contre le contrôleur-général, que le roi
M. ERNEST DE MOY.
339
crut devoir l'éloigner et donner même à
sa retraite l'apparence d'une disgrâce et
d'une punition. M. de Galonné fut exilé
en Lorraine, et l'on désigna, pour le rem-
placer temporairement, M. de Four-
queux, conseiller d'État.
Le vicomte Alban de Villeneuve •
Bargemont.
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT.
SEPTIÈME LEÇON (1).
Du Droit ecclésiastique. — De l'Organisation
de l'Église.
Nous avons vu que l'union de l'huma-
nitéavecDieu etenelle-méme étant le but
essentiel de l'Église, l'unité forme aussi le
caractère fondamental et indispensable
de sa constitution- que c'est pour pro-
duire cette unité que tous les pouvoirs
de l'enseignement, des choses saintes et
de la discipline, lui sont confiés, et que,
celte unité étant primitivement et exclu-
sivement l'œuvre du Christ, ceux qui sont
constitués les organes et les supports de
l'unité de l'Église, doiventêtreconsidérés,
selon toute la rigueur du terme, comme
les représentans et les vicaires de Jésus-
Christ. Comme tels, ils sont aussi les
organes et la source de tout pouvoir dans
l'Église, et cela d'autant plus, que tous
ces pouvoirs ne reçoivent leur sanction
que par l'unité pour laquelle ils sont
constitués. Ceux à qui Jésus-Christ remit
ses pouvoirs, qu'il envoya dans le monde
comme il y avait été envoyé lui-même
par le Père , ont donc nécessairement été
dès l'origine constitués selon le principe
d'unité en un corps organisé d'une ma-
nière conforme aux fonctions qu'ils
avaient à remplir.
Mais ici nous abordons des mystères
que nous ne saurions avoir la prétention
d'éclaircir. Qu'il nous soit permis seule-
ment d'indiquer quelques idées qui ,
toutes vagues et chancelantes qu'elles
sont, serviront du moins à faire deviner
la nature du problème qu'il ne s'agit pas
pour nous de résoudre.
L'union de l'homme avec Dieu, opérée
et consommée en Jésus-Christ, les apô-
tres furent chargés de la perpétuer et de
l'étendre à l'humanité entière, ou^ pour
mieux dire, le renouvellement de l'hu-
(1) Voir la sixième leçon dans le n<> 16, tom. m,
p. 246.
manité commencé par Jésus-Christ, l'aîné
d'entre ses frères, devant s'opérer par
eux , ils nous apparaissent comme les
pères ou les chefs d'une race nouvelle des
enfans de Dieu, qui dérive de Jésus-Christ
et tire de lui sa vie par l'organe des apô-
tres, moyennant l'enseignement et les
sacremens institués à cet effet.
Cette race nouvelle , ce peuple de Dieu
image fidèle du Créateur, ne saurait être
une masse irrégulière , sans forme, nom-
bre, ni qualités déterminés. Elle doit au
contraire correspondre à tous ces égards
à l'Etre suprême dont elle est destinée à
représenter l'image, et, placée entre le
monde matériel et le monde spirituel
auxquels elle sert de médiateur, elle
doit avoir des organes et des ordres cor-
respondant aux ordres constitutifs de ces
deux autres parties de la création (1).
Tout ce que le temps est chargé de dé-
velopper à cet égard a dû être déposé en
germe et fondé dans les apôtres, pour
être transmis avec développement pro-
gressif à leurs successeurs, de même que
les destinées de tout le peuple d'Israël
se trouvent résumées dans les bénédic-
tions diverses données par Jacob aux
chefs de sa race ; et il n'y a pas jusqu'aux
noms des apôtres dont la signification
mystérieuse rapportée à ce que nous
connaissons de leurs œuvres, ne pût
fournir matière à ces méditations que
nous sommes obligé de nous interdire
ici. Cependant, en nous rappelant que
selon les saintes Écritures, le monde ma-
tériel a été élevé par six degrés, jusqu'au
jour du Seigneur où les trois personnes
de la Divinité vinrent se reposer dan»
leur œuvre , et que , selon la tradition le
monde spirituel se partage en plusieurs
chœurs dont six inférieurs et trois supé-
rieurs, nous pensons que là pourrait se
trouver la clé pour l'explication da
(i) I, Corinthient, i-12, 27-31.
340
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT.
nombre mystérieux de douze, que nous
rencontrons partout, dans l'antiquité,
comme le nombre constitutif et fonda-
mental de la société humaine. Il va sans
dire , que ce ne sont là que de pures sup-
positions auxquelles il serait peut-être
même dangereux d'attacher une impor-
tance bien sérieuse et qui ne peuvent
préjudicier en rien aux explications di-
verses que d'autres combinaisons sont
dans le cas de suggérer. (1).
Quoi qu'il en soit, il est évident que
Je nombre des douze apôtres , que la
raison ne nous permet pas de regarder
comme indifférent, embrasse et recèle
les vertus nécessaires à l'accomplisse-
ment de l'œuvre divine de l'Église, et
qu'il y a là au fond une organisation
profondément combinée , dont les desti-
nées postérieures de l'Église ne sont que
le développement et dont il n'a jamais pu
,ctre permis de s'écarter.
,. S'il était permis de scruter les mystères
de cette organisation ou de hasarder
quelques mots du moins sur les points
fondamentaux sur lesquels elle nous pa-
raît reposer, nous ferions remarquer
que l'œuvre du salut, qui est la tâche
de l'Église, consistant dans l'union de
l'homme avec Dieu selon l'esprit, l'âme
et le corps, les trois vertus cardinales
qui y correspondent, la foi, l'espérance
et la charité, nous paraissent représen-
tées d'une manière frappante dans l'esprit
simple mais plein de vigueur de saint
Pierre , l'âme ardente et énergique de
saint Paul , la tendresse sympathique et
virginale de saint Jean (2). En poursuivant
cette idée, les nombres de trois églises
(1) Si l'on a cru trouver quelque chose de inys-
tlquf, et par conséquent une arme contre te Cliris-
tianisme , dans la comparaison de Jésus-Christ et
«le ses douzi! apôtres avec le soleil et les douze si-
jjncs du zodiaque, c'est que Ton n''avait aucune idéo
ni di's lois secrètes sur lescpielles repose l'organisa-
tion de TEi^lise, ni des relations de notre monde et
de noire histoire avec le reste de la création et ses
«léveloppemens , ni cnlin do cette loi ^jénérale , d'a-
-|)rrs la(iueiIo tout personnage et tout événement
<]ui surgit sur le tlié.ilre de notre activité, outre ce
«lu'il est en lai-mémO, est encore l'expression on le
«ymboie d'uni; idée appartenant à une autre spiiéro
itu à un autre ordre de choses.
(2) Tour obvier à tout malentendu, nous ferons
cibservcr en passant, (lue l'ànic iiiiniaine une et im-
tnorleVe , unie ix \i\ iialurç p»i l'j corps , associée au
fondées par saint Pierre et de sept églises
fondées ou gouvernées du moins par
saint Jean , qui sont les nombres cardi-
naux affectés ordinairement aux opéra-
tions de l'esprit et aux formations du
monde phénoménal, nous offriraient ma-
tière peut-être à des rapprochemens
curieux. Les circonstances de la vie et de
la mort de saint Paul qui, après avoir
fondé avec saint Pierre le siège de Rome ,
fut exécuté simultanément avec lui et
quitta la terre de même que l'âme aban-
donne le corps avec l'esprit qui s'enfuit,
pourraient encore être cités à l'appui de
cette même idée.
Et pour prouver, enfin , que rien dans
les destinées de l'Église n'est l'effet du
hasard , que tout au contraire repose sur
des rapports profonds et mystérieux,
il ne serait pas sans intérêt peut-être
d'observer que les trois langues em-
ployées dans l'inscription de la croix et
adoptées ensuite par l'Église, répondent
aux mêmes points cardinaux que nous
venons d'indiquer et peuvent s'appeler, le
latin , à cause de sa mâle simplicité et de
sa nerveuse concision, la langue de l'es-
prit et de la foi , l'hébreu , à cause de sa
pompe et de sa construction particulière,
qui ne connaît que le passé et le futur,
mais point de présent ^ la langue de l'âme
et de l'espérance, et le grec enfin, à
cause de la variété et de la mobilité de
ses formes et de l'harmonie flatteuse de
ses sens, la langue de la charité cares-
sante et de la tendre amitié. Mais ces
observations, si elles ne nous paraissent
pas tout-à-fait indignes de l'intérêt du
philosophe, ne peuvent être considérées
tout au plus que comme des sons epars
et vagues d'une harmonie lointaine pr.-
royaume des esprits par l'ange gardien, a une ac-
tion triple sur la nature , sur l'esprit et sur elle-
même, et que, selon sa direction sur l'une ou l'autre
de ces sphères d'action , elle est eu sensuelle , ou
spirituelle, ou intelligente et volontaire. Do mémo
l'Kglise, une et indivisible, en se dirigeant sur les
choses spirituelles, sur les choses terrestres ou sur
la contemplation , In pénitence et les œuvres <iui y
correspondent , reçoit et développe des (|ualités dif-
férentes , et forme les trois ordres , qui cependant
ne sont ensemble ([u'un seul et môme tout. L'Ame
humaine, malgré la Iriplicité de son action, est uno
créalure simple ; rÉglisc , malgré son unité essen-
tielle , se diviiit; péu«;tH»<iireuienl ^un^ Icj (rui;ii orU(es
indiijuég.
TIO
près à charmer quelques instans de
loisir, mais peu faits pour établir des
doctrines certaines dont il ne nous serait
pas donné de saisir l'ensemble.
Une chose seulement qui est assez uni-
versellement reconnue par tous ceux qui
ont médité le jNouveau Testament, c'est
que saint Pierre y paraît surtout comme
le représentant de la foi. Or c'est la foi
en Jésus-Christ qui constitue l'unité de
l'Église ; de même donc que l'esprit qui
est l'organe de la foi constitue l'unité de
notre être dans sa conscience intime, et
dirige nos actions, de même aussi c'est
au représentant et à l'organe de la foi
dans l'Église, à saint Pierre et à ses suc-
cesseurs, de maintenir l'unité de l'Église
et sa conscience intime , et de diriger ses
actions. La suprématie de saint Pierre et
du siège de Rome repose donc sur une
loi organique de l'humanité régénérée à
laquelle l'individu ne peut se soustraire
que pour son plus grand malheur. C'est
cette unité qui constitue la vie spirituelle
de l'Église et la sainteté de l'épiscopat.
Aussi la consécration d'un évêque sup-
pose-t-elle toujours sa soumission préa-
lable envers le centre et le chef de
l'Église, et un acte d'alliance avec lui
exprimé par la confirmation, ainsi que
par le pallium des archevêques. Les
pouvoirs et les devoirs de l'évêque em-
brassent la doctrine et la discipline dans
l'Église entière en même temps que le
maintien de son troupeau dans l'unité
avec les autres membres de la catholicité.
C'est à cette dernière fin qu'il est chargé
de corriger, de réprimer et d'anéantir au
besoin dans son diocèse tout esprit de
particularisme qui tendrait à s'écarter
de la vraie doctrine , du véritable usage
dessacremens, ou des règles essentielles
de la vie chrétienne, d'exercer en un
mot le pouvoir de juridiction qui est
confié à l'Église comme conséquence né-
cessaire et partie intégrante des pouvoirs
de l'enseignement et de l'administration
dessacremens, pouvoir qui revient né-
cessairement à celui qui est constitue
centre et chef de l'Église entière, relati-
vement aux évoques et à tous les mem-
bres de l'Église , comme il appartient aux
évoques relativement à leurs diocèses et
à tous les membres de leurs troupeaux
particuliers.
PAR M. ERNEST DE MOY. i^OOD '341
L'épiscopat est dans l'Église ce que
Jésus-Christ est dans le monde et à la
nature humaine. L'humanité entière doit
s'unir à lui pour arriver à Dieu par lui.
Or, de même que l'homme à la nature
duquel s'est uni le Yerbe éternel se com-
pose d'un esprit, d'une âme et d'un,
corps , de même aussi l'Église se forme et
se développe en trois ordres distincts à
la vérité , mais qui ne forment cependant
qu'un tout intimement uni : l'ordre clé-
rical à qui est confié le dépôt de la foi et
de la doctrine divine , l'ordre laïc dont
la tâche est de réaliser et de faire valoir
en tous sens cette doctrine dans le corps
social , et enfin, par la correspondance
de ces deux ordres, la prédication et la
pratique des doctrines évangéliques , s'al-
lume cet amour profond de Dieu qui
élève l'âme au dessus d'elle-même et
l'absorbe en Dieuj le troisième ordre de
l'abnégation , de la retraite et de l'obéis-
sance, que nous appelons l'ordre régu-
lier, indiquant par là même l'état dans
lequel l'âme devrait toujours se tenir
devant Dieu. Le clergé représente donc
dans l'Église l'élément spirituel , l'état
laïc, l'élément naturel ou corporel, et
l'état régulier, qui se compose de clercs
et de laïcs, représente l'âme dont on peut
dire , qu'elle est le résultat de l'union des
deux autres élémens : spiratur ah utro-
quc : au dessus de ces trois ordres siège
l'épiscopat, les maintenant tous trois dans
l'unité et les faisant participer à la vie
universelle de l'Église et aux dons du
Saint-Esprit, comme Jésus-Chrit , en s'u-
nissantà l'homme, l'a fait participer à la
vie divine.
Cependant l'unité de l'Église, qui est le
principe de sa vie, ne subsiste pas seule-
ment dans l'espace ; elle subsiste aussi
dans le temps et pour l'éternité. L'Église
est une création nouvelle; mais préparée
dès le commencement de ce monde , dès
le moment de la chute , elle est la restau-
ration de l'humanité entière dans son
unité primitive; et Jésus-Christ, placé
dans le milieu des temps, embrasse le
passé et l'avenir j il est le salut des géné-
rations éteintes comme des générations
futures. L'Église c'est donc l'humanité
rachetée tout entière, vivant de l'amour,
de la foi et de l'espérance, au ciel , sur la
lerre et dans le purgAloirç ; appartenant
Z42
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT,
à réternité et image de l'élemité, elle
réunit le passé et l'avenir dans le présent ;
et ce qui fait le lien des générations ac-
tuellement vivantes est aussi le lien des
générations passées avec les générations
futures, le lien du monde inférieur ou du
purgatoire avec le ciel.
Le pouvoir ecclésiastique , sur lequel
est fondée cette unité, embrasse donc le
salut des générations passées et futures,
et se prolonge dans l'éternité. C'est là
cette puissance formidable des clefs re-
mise aux Apôtres pour ouvrir ou fermer
les sources et les voies de la vie et de la
félicité.
Jetons encore un coup d'oeil rapide
sur les institutions de l'Eglise, relatives
à la foi et à l'enseignement , à l'adminis-
tration des sacremens et au maintien de
la discipline.
Relativement à la doctrine . ces institu-
tions ont le double objet, d'abord d'as-
surer sa pureté et son intégrité, ensuite
de la répandre d'une manière sûre et ef-
ficace. Quant au premier point, il ne nous
faudra plus , après tout ce que nous avons
développé jusqu'ici , entasser preuve sur
preuve, en avançant, comme une vérité
incontestable, qu'il est de toute impos-
sibilité d'admettre comme vraie ou juste
une proposition quelconque qui mettrait
l'Eglise en contradiction avec elle-même,
c'est-à-dire , dans ses organes essentiels,
les évoques et leur chef, le pape. Le cen-
tre de l'unité, le pape, ne saurait être le
jouet des majorités, à moins de cesser
d'être ce qu'il est. Il n'y a donc point de
concile au dessus du pape, et il ne peut
rien s'enseigner dans l'Eglise contre l'aveu
du pape. Mais le pape , de son côté, ne
peut rien enseigner qui soit contraireaux
enseignemens de ses prédécesseurs et de
la majorité des évêques contemporains.
De cette sorte, le pape et les évoques se
servent réciproquement de contrôle el de
frein; mais la garantie qu'ils fournissent
par là pour la pureté de la doctrine
ecclésiastique, est toute négative : le mo-
ment positif de leur accord ne peut être
que l'effet de l'inspiration. Tous les dons
viennent du ciel, l'honime n'a qu'à se te-
nir en garde pour ne pas les altérer. Quant
au soin de répandre la doclriiK;, il ap-
partient (l'abord aux évêques, mais en-
suite à tous les chrétiens dans la subor-
dination sous leurs évêques. Ceux-ci ont
à veiller au maintien de l'accord avec le
pape et le reste de l'épiscopat ; c'est pour
cela que les autres membres sont tenus
de n'adopter et denecroirequecequiest,
par l'évêque , reconnu comme conforme
à la doctrine universelle de l'Église.
Voilà pourquoi personne ne peut et
ne doit être cru , à moins qu'il n'enseigne
avec l'autorisation de l'évêque. Mais la
sentence de l'évêque lui-même n'est pas
sans appel : elle n'est sûre qu'autant
qu'elle est approuvée par les autres évo-
ques et par le pape. Il ne peut être ques-
tion dans l'Eglise de ce qu'on appelle la
liberté de conscience; car l'Eglise est le
juge suprême et la garantie unique rela-
tivement à toutes les vérités nécessaires
au salut, et elle est telle par son unité.
Nul ne peut donc rester dans l'Eglise,
à moins de se conformer à cette unité ,
et nul ne peut donner ou demander une
preuve plus irréfragable d'une vérité re-
ligieuse quelconque que celle du témoi-
gnage de l'Eglise. Mais la volonté n'en
reste pas moins libre, et, sous ce rapport,
il est permis à chacun de se séparer de
l'Eglise pour se jpter dans les voies du
hasard et de la perdition. D'un autre
côté, comme c'est par la volonté que l'on
est uni à l'Eglise, des erreurs partielles
ne sont rien, tant que cette volonté sub-
siste.
Les sacremens répondent par leur in-
tention et dans leur application succès
sive aux momens divers de l'œuvre du
salut. Le premier moment c'est celui de
lapréparation pour la venue du Seigneur
par la purification du corps et de l'âme,
par les sacremens du Baptême et de la
Pénitence. Le second, c'est celui où le
Verbe fait chair vient s'identifier avec
l'homme par le sacrement d'Eucharistie.
A cette union du Christ avec l'homme,
succède la venue du Saint-Esprit que
nous recevons dans le sacrement de la
Confirmation. Animés par l'Esprit saint,
nous sommes appelés à opérer la propa-
gation du royaume de Dieu , soit du côté
de la chair, soit du côté de l'esprit, par
les sacremens du Mariage et de l'Ordre.
Eprouvés dans l'œuvre du Seigneur, nous
sommes préparés par le sacrement de l'Ex-
trême Onci ion à entrer comme citoyens
dans le r<)yaume spirituel de« cieux.
PAR M. ERNEST DE MOY
L'Eucharistie forme ainsi le centre de
tous les sacremens qui, du reste, comme
il est aisé de le voir, se rapportent avec
leurs dons différens, tantôt à la nature,
tantôt à l'âme, tantôt à l'esprit (1).
Leur administration se rattache plus
ou moins directement à la personne de
l'évêque , parce que ce sont des forces
dont la communication ne peut partir que
du centre de la vie, et que la vie ne ré-
side que dans l'union des élémens de l'ê-
tre représentée et maintenue pour le
corps de l'Eglise par la personne de
l'évêque. Cependant il suffit que l'union
avec l'évêque soit maintenue en général,
pour que chaque membre de ce corps
puisse agir librement, dans la sphère à
laquelle il a été élevé, pour la propaga-
tion de la gloire de Dieu. C'est ainsi que
chaque chrétien peut, au besoin, admi-
nistrer le Baptême que, selon une opi-
nion presque générale aujourd'hui et
approuvée par le Saint-Siège (2), les
membres laïcs de l'Eglise s'administrent
eux-mêmes réciproquement le sacrement
du mariage , et que le prêti-e administre,
dans certaines bornes qui lui sont pres-
crites, la parole dévie, les sacremens
de la Pénitence , de l'Eucharistie et de
l'Extrême Onction, et certaines bénédic-
tions. Mais à l'évêque seul est réservée la
communication des dons du Saint-Espnt
et des pouvoirs commis aux Apôtres,
parce que ce n'est que du siège immédiat
de la vie et de l'esprit de l'Eglise que ces
(1) Pour rendre c«tle idée plus claire, nous nous
permettrons de l'exprimer par une figure.
Mariage. Ordre.
SPllÈRIi NATURELLE
(2) L'approbation de celte doctrine résulte des
mesures prises par le Saint-Siège relativement aux
mariages mixtes entre catl)olii|ues et protestans ,
dam les itats de la GonfédéralioD Germanique.
344
dons et pouvoirs peuvent émaner. Les
sept dons du Saint-Esprit conférés par la
Confirmation , embrassent tout ce qui est
caractéristique à chacun des sept sacre-
mens (i), et les sept degrés de l'ordre sa-
cerdotal résument en quelque sorte les
sept sacremens en un seul, et correspon-
dent admirablement aux différens mo-
mens de l'élévation de l'âme à l'union
avec Dieu.
Pour arrivera cette union, l'âme doit
commencer par fermer en elle l'accès à
toute impureté et à tout ce qui est mon-
dain ; c'est le premier degré, celui de
Vostiaire. Puis elle doit se livrer à l'é-
tude et à la méditation des révélations
divines; c'est le second degré, celui du
lecteur. Réglée et fortifiée par ces sain-
tes doctrines, l'âme qui tend vers Dieu
s'occupera à vaincre sa chair et à en ex-
pulser les appétits mauvais; troisième
degré , celui de V exorciste. Dans l'âme
ainsi purifiée s'allumera pour lors cette
flamme ardente de l'amour du Seigneur,
qui la fera briller comme un flambeau
dans le cercle de ses sœurs; quatrième
degré, celui de Vacolyte. Préparée de
îa sorte , cette âme choisie pourra être
admise à participer à l'œuvre du Seigneur
en lui servant d'organe, d'abord comme
apprenti, puis comme aide. La voici
parvenue aux degrés supérieurs du sous-
diacre et du diacre. Éprouvée enfin dans
ces fonctions subordonnées, elle sera
admise à l'alliance intime qui la trans-
formera en organe immédiat du Seigneur
dans lequel demeurera le Seigneur avec
sa vertu. Tel est l'ordre le plus élevé,
l'ordre du sacerdoce. Il ne peut y avoir
d'ordre au dessus de celui-là.
La consécration de l'évêque n'est pas
(1) La Sagesse est l'apanage des cœurs purs et
dctacliés des biens de ce monde ; Vlnlelligence des
clioscs célestes suppose celle de la misère et de la
faiblesse bumaine ; le Conseil ou la Prudence ap-
partient à celui qui a trouvé dans l'union avec lo
Seigneur la véritable source de la vie dont il ne so
départira plus ; lo Courage distinguera celui dont
les résolutions seront confirmées par l'esprit du Sei-
gneur ; la Seience, la seule véritable, celle do la va-
nité des choses de ce monde , sera le profit de relui
qui so sera établi dans ce monde avec un cœur
chrétien ; l'esprit de Vêrilé sera dans la bouclio du
prêtre qui, pour l'amour do Dieu, so sera dévoué i
la vigne du Seigneur; et la crainte du Seigneur
•era la garde do l'Âme au momcQt do soa trépas.
344
COURS SDR LA PHILOSOPHIE DU DROIT,
une ordination nouvelle , mais la con-
centration de tous les pouvoirs épars
dans les différens membres de l'Eglise en
un foyer commun préparé pour les opé-
rations du Saint-Esprit. C'est leur éléva-
tion dans le centre de la vie de l'Eglise
pour participer à la sanctification du
monde. C'est l'unité à laquelle ils sont
initiés par leur évêque , qui fait de ces
membres un corps vraiment saint ; car
quiconque ne rassemble pas avec le Sei-
iieur, disperse. Que la vie serait belle, si
le sentiment de cette unité était vif et ac-
tif, comme il devrait l'être en nous tous,
et que nous agissions vraiment tous dans
l'esprit de notre vocation!
Cependant le Dieu miséricordieux a eu
soin que les moyens du salut qu'il nous a
légués subsistassent du moins indépen-
dans de la faiblesse humaine, de sorte
que l'indignité fortuite de ceux qui sont
chargés de leur administration ne pût
préjudicier en rien à leur efficacité. Les
sacremens sont des forces , des dons ve-
nant du Christ, et dont il a doté son
Eglise , pour agir sur l'âme par le moyen
du corps, et nourrir celui-ci d'alimens
purs et de forces vitales pour l'éternité,
lis consistent dans des actions corporel-
les, c'est-à-dire qu'ils ont une base cor-
porelle avec un moment actuel d'esprit
ou de volonté ( c'est ce que l'on appelle
la matière et la forme), et qu'il leur faut
un organe ( le ministre) qui manifeste la
volonté de l'Eglise agissant en eux , et
serve à celle-ci de médiateur dans son
action sur la matière. Car des forces cor-
porelles n'agissent que par des organes
corporels. Mais qui dit organe désigne
par là une force qui se dévoue à accom-
plir ce qu'exige la volonté qu'elle doit
servir. 11 faut donc que le ministre, en
faisant une action sacramentelle, ait la
volonté de faire ce que fait l'Eglise , c'est-
à-dire , d'agir comme membre de l'Eglise
à qui ce don de la grâce a été confié.
JMaisen même temps sa personne est en-
lièrement indifférente, parce qu'il ne
s'agit nullement de l'emploi d'une force
qui vienne de lui, mais seulement de
l'emploi d'une faculté qui ne lui est point
donnée par lapporlà lui en premier lieu,
mais bien plus par rapport aux autres.
Le ministre qui officie ne donne rien du
sien: peu iinporlc donc ce qu'il est en
lui-même. Le sacrement administré par
un ministre indigne ne perd pas plus de
son efficacité , qu'une vérité quelconque
ne devient un mensonge en passant par
la bouche d'un incrédule, quoiqu'elle
n'eût pas été prononcée par lui, s'il ne
l'avait voulu. Voilà la raison des régle-
mens de l'Eglise sur les sacremens.
Quant à la discipline, elle repose sur le
pouvoir de juridiction confié à l'aposto-
lat comme conséquence nécessaire des
pouvoirs de l'enseignement et de l'admi-
nistration des sacremens, afin de mainte-
nir dans l'un et les autres l'unité qui en
fait la sanction définitive, selon cette
parole de Jésus-Christ : quiconque ne
rassemble pas avec moi disperse (1). Tant
pour le maintien de cette unité que pour
l'efficacité de ce pouvoir, l'Église entière
vient se grouper autour du pape, comme
les membres de chaque diocèse se rangent
autour de leur évêque. L'existence et la
vie de chaque église particulière n'étant
que dérivée de celle de l'Église univer-
selle , il faut admettre nécessairement
une hiérarchie des trois ordres indépen-
dante des liens et rapports diocésains et
élevée au dessus de ces derniers, qui n'en
sont qu'une dérivation et pour ainsi dire
une répétition en petit. Dans cette hié-
rarchie universelle les évoques ne sont
que les chefs et les représentans de l'or-
dre sacerdotal; et, de même que, dans
chaque diocèse , l'évêque , pris dans les
rangs du clergé et ne cessant de lui
appartenir, est investi de la plénitude du
pouvoir ecclésiastique et élevé au dessus
de tous par cela seul qu'il est devenu le
centre d'unité pour tous et consacré
comme tel, de même le pape, pris
dans les rangs de l'épiscopat , se trouve-
t-il , comme centre d'unité , élevé au des-
sus de tous, en honneur et en pouvoir,
et l'épiscopat tout entier, ainsi que les
chefs des deux autres ordres, laïc et ré-
gulier, viennent se grouper autour de lui
et se ranger sous son autorité dont la
leur, quant à l'Église et à la vie chré-
tienne, n'est et ne peut être qu'une dé-
rivation.
Le pape exerce sur eux l'autorité qui
émane pour lui de la loi suprême de l'u-
nité de l'Eglise, et il «st élevé et sanctifié
(1) 5ain( Lue, ch. xi , t. 25.
par dessus tous , parce que l'Eglise elle-
même n'est sainte qu'autant qu'elle est
une. C'est à lui qu'il incombe de mainte-
nir avant tout les évêques dans l'unité de
la doctrine et de l'usage des sacremens,
de régler leurs rapports avec les princes
et les puissances du siècle, et de veiller
sur les relations de l'un et de l'autre de
ces deux ordres avec l'ordre régulier, le
tout moyennant son pouvoir de juridic-
tion qui s'étend sur l'Eglise entière. Il est
par là le juge suprême de toutes les
consciences, et tout ce qui peut influer
sur l'unité de l'Eglise est nécessairement
soumis à son jugement.
C'est ainsi que s'élèvent graduellement
vers lui tous les pouvoirs, formant, cha-
cun dans sa sphère, de distance en dis-
tance , des points d'unité dont les cercles
vont sans cesse en s'élargissant, tandis
que de l'autre part les organes de son
pouvoir se répandent partout dans l'E-
glise et la pénètrent en tout sens. Du
maintien de ces rapports dépend , avec
l'unité de l'Église, le salut du genre hu-
main.
Cette unité , par laquelle seule l'Église
peut représenter dans l'humanité l'image
de Dieu , est tellement la loi essentielle
inhérente àtoute son organisation, qu'au-
cun des trois ordres de l'Église ne peut
exister sans supposer ou requérir la co-
existence des deux autres ; le clergé ayant
besoin , pour l'exercice de ses fonctions ,
de Tordre laïc, celui-ci ne pouvant at-
teindre sa destination sans le premier,
et tous deux ne pouvant arriver à un ac-
cord parfait , à une union complète sans
qu'il en résulte cette exaltation de la vie
intérieure de Tâme vouée à Dieu, qui fait
naître le troisième ordre, celui des régu-
liers, lequel représente la sanctification
de l'homme dans l'union parfaite avec
Dieu , et fait seulement connaître aux
deux autres le véritable but de leurs ef-
forts réunis.
De là résultent pour les trois ordres ,
dans leurs rapports mutuels , des lois
d'amour, de respect, de soins et de se-
cours réciproques , et les réglemens de la
vie particuliers à chacun selon sa desti-
nation et ses fonctions.
Au clergé il convient que, voué tout
entier à l'étude de la doctrine divine et
à son enseignement , à la célébration des
PAR M. ERNEST DE MOY. 345
saints mystères et à l'administration des
sacremens, il mène une vie pure, sérieuse
et détachée des liens de la terre , dans
l'abstinence et le célibat, parce que l'or-
gane par lequel le Yerbe fait chair s'in-
corpore à l'humanité, ne peut être en
même temps l'organe de la concupis-
cence et servir à la propagation charnelle
de l'homme matériel. Ce serait une pro-
fanation et un sacrilège. Yoilà pourquoi
dans l'Église l'abstinence a toujours été
jointe à la célébration du sacrifice. Re-
présentant de l'élément spirituel dans
l'Église, ce n'est que par la parole et les
sacremens que le clergé doit engendrer.
L'Église est l'épouse du prêtre, à laquelle
il est fiancé par l'ordination , et ses en-
fans, ce sont les fidèles qu'il introduit
dans le royaume des cieux à la vie spiri-
tuelle.
Aux laïcs appartient ce qui a rapport
à la vie terrestre. Ils représentent l'élé-
ment naturel dans l'Église : à eux donc
la propagation selon la chair , la vie
de famille , le gain et la jouissance des
biens de la terre avec les combats et les
adversités qui en sont inséparables. Le
sacrement du mariage est pour eux ce
que l'ordination est pour le clergé : c'est
la consécration de leur vie à la propaga-
tion du royaume de Dieu , au renouvel-
lement de l'acte de la Rédemption et à
la sanctification de la vie humaine par sa
conformation à la vie divine. De même
que la vocation du prêtre est irrévocable
et imprime un caractère indélébile, de
même le lien du mariage est indissoluble.
Les époux sont appelés à se racheter et
à se délivrer réciproquement des liens
de la chair et de l'égoïsme, en se sacri-
fiant librement et par amour l'un pour
l'autre. C'est là une véritable répétition
de l'acte de la Rédemption; elle n'est
possible que par leur union dans l'amour
commun du Sauveur, dans lequel seul ils
peuvent puiser la puissance d'amour et
la liberté de cœur nécessaires à l'accom-
plissement d'un tel sacrifice. Il faut pour
cela une grâce particulière, qui ait sa
source dans le sacrifice du Christ pour la
glorification de son Père, dans l'amour
et les souffrances du Sauveur pour son
Église ; et c'est cette grâce , fondée sur la
déclaration des époux de vouloir vivre
dans le mariage selon la loi de Dieu, au
346
COURS SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT.
sein de l'Église, que nous appelons le sa-
crement du Mariage. Les époux chrétiens,
en se dévouant à renouveler, h l'égard
l'un de l'autre j le grand acte de la Ré-
demption par lequel Jésus Christ délivra
le monde et lui donna sa paix, et ayant
la volonté de faire ce que fait TÉglis^',
sont les ministres de ce sacrement et se
l'administrent réciproquement par l'ac-
ceptation de cette promesse, faite en face
de l'Eglise. Si un tel lien est nécessiire-
ment indissoluble, il est évident aussi ,
d'un autre cAté, qu'une telle union, ne
pouvant s'accomplir que par l'union avec
Dieu, moyennant l'union avec l'Église,
la loi de l'indissolubilité du mariage ne
peut se réaliser que dans l'Égiise. Mais
les époux , unis de la sorte par un dé-
vouement sans réserve, verront avec joie
se reproduire dans leurs enfans les qua-
lités qui les ont rendus aimables l'un à
l'autre, et !es soins qu'ils se donneront
pour les cultiver it les développer seront
autant d'hommages qu'ils se r; ndront ré-
ciproquenjent; les careses et les succès
de leurs ei.faiis seront autant de fruit:.
délicieux qu'ils recueilleront de h urs sa-
crifices passés, et c'est ainsi que dans la
famiile .• ègneront une paix et un bonheur
qui en fc;iont une vérilrble image de
l'ineffable félicité de ia Divinité dans
l'harmonie de ses trois personnes.
Quanta l'éla; régulier, c'est un éiatd'ab.
négation et de renonciation de l'homme
à lui-même pour arriver à la sanctifica-
tion de sa vie par l'union complète de sa
volonté avec la volonté divine. Cet ordre
représente dans l'Église l'élément moral,
ou la volonté qui doit se tenir vis-ù-vis de
Dieu dans une soumission entière et un
dévouement parfait. Il est l'âme de l'É
glise, et de même que, placé entre les
deux autres ordres qui en représentent
l'esprit et le corps , il achève la furrae
ternaire de l'Église, de même aussi re-
produit il cette foi me ternaire en lui-
même, par sa triple direction sur la con-
templation, r<'ns(;igt:em(!nt et les œuvies
de la Cliarité.Son priiicijie, c'est l'amour
du Seigneur et le désir de s'unir à lui,
que lAme clicrche à satisfaire, tantôt en
s'ablmanl dans la méditation des ineffa-
bles perfections, tantôt en se vouant i la
glorification du Seigneur par la parole
ou les œuvret. Cet amour (jui ne peut
trouver de bonheur que là , suppose né-
cessairement la fidélité du dévouement,
et c'est ce qui fait de celte vocation par-
ticulière un état à part dans l'Église, que
l'on embrasse d'une manière irrévocable.
Sa règle , c'est l'abnégation de la chair,
de l'esprit et de la volonté , par la chas-
teté, la pauvreté et l'obéissance , et la vie
de communauté est le résultat naturel et
presqiic nécessaire de cette résolution de
ne rien avoir à soi, ni de particulier.
Dans la communauté . le religieux re-
trouve l'image de ia famille, de même
que la prononciution de ses vœux est une
image du mariage , image sublime , qui
consiste dans l'union de i'âme avec Jésus-
Christ , auq'.îf l le religieux s'abandonne
comme le Fils de Dieu s'abandonne au
Père, comme la femme s'abandonne au
mari , en renonçant librement et par
amour à toute volonté propre.
C'est ainsi que l'organisation et la vie
de l'Église reposent sur une triple union,
celle de l'homme individuel avec un autre
individu, celle de l'homme avec l'Église,
celle de l'houime avec Dieu ; et ces trois
unions ne sont qu'r;utant d'images de l'u-
nion étemelle, dans laquelle s'embras-
sent les trois personnes de la Divinité.
Des rapports mutuels d'assistance et
de secours entre ces divers membres de
l'Église , même quant aux conditions ma-
térielles de leur existence terrestre, sont
la conséquence nécessaire de celte orga-
nisation de l'Église. Il en résulte des
droits matériels de possession , de pro-
priété, de services et de rétributions. Ce-
pendant le caracière dominant du droit
ecch'^siastiqiie , même relativement à ces
objets matériels , reste toujours le même,
celui du dévouement libre de la part de
l'individu, et de la destination de tous
pour le bitn conimun. Le droit relatif
aux choses ecclésiastiques (res ecclesias-
ticœ) repo.se tout entier sur la supposi-
tion de secours et de services libres de la
part des différens ordres en faveur les
uns des au res, et de la drbliuation irré-
voc.'ble de ce qui a été donné de la sorte
pour les besoins de l'É^jUse, sous l'em-
pire suprême de ses chefs.
C'est là dessus, et sur l'idée que la
terre tout entière est au Seigneur et que
ses fruits sont un hommage qui lui est
dû, que sont confondues toutes les loii
M. DESDOUITS.
347
relatives aux rétributions des diverses
fonctions ecclésiastiques, aux aumônes,
donations, fondations, aux successions
des prêtres et à l'inaliénabilité des biens
ecclésiastiques. Elles sont la plupart des
conséquences nécessaires du principe de
l'unité de l'Église , qui exclut parioiit le
particularisme ^el leur effet est que, tous
possédant comme s'ils ne possédaient pas,
selon la parole de saint Paul, parce que l'u-
sufruit est à tous, la propriété à personne,
le bien-être de chacun résulte nécessaire-
ment de la riciiesse de tous. D'après cela
rien ne peut être pire évidemment que de
convertir de nouveau en propriété parti-
culière, et de faire servir de nouveau à
l'avarice et à la cupidité des individus ce
qui a une fois été voué à la communauté
et à la jouissance du plus grand nombre
et des plus nécessiteux.
Si c'est par ses rapports avec Dieu et
en servant à sa manifestation que la créa-
tion est sanctifiée et qu'elle répond à sa
destination, selon la sainte volonté du
Seigneur, il est juste d'appeler raintet
de regarder c ni me 11 ^out ce qui sert à
manifester !a réd^^îiiplion de l'homme ,
l'incarnaliou du Ve-bect son union avec
nous. Les biens ecclésiastiques sont saints
et sacrés dans ce sens, et cela d'autant
plus, qu'ils servent plus immédiatement
aux saints actes par lesquels s'effectue et
se manifeste la délivrance et la sanctifi-
cation de l'homme.
La prise de possession par l'Église des
temples, cimetières, cloches, vases et
meubles servant à l'office divin est donc
une véritable sanctification par laquelle
ces objets deviennent les organes et con-
ducteurs matériels des forces sanctifian-
tes et salutaires du Seigneur. Toute ac-
tion de l'esprit dans ce monde est insé-
parable d'une pareille médiation ; et si
c'est, d^ine part, dans l'idée divine qui
se manifeste en elles, de l'autre, dans
leurs rapports avec Dieu, que sont la vé-
rilabh- nature et l'essence de toutes cho-
ses, il est indubitable que, par une telle
destination effectuée selon le pouvoir et
la mission émanée du Seigneur, ces ob-
jets changenl ïCL^ilemeiil de nature, et
qu'il n'y a dorénavant qie la volonté de
l'Église qui puisse légitimement les pri-
ver de la qualité qu'ils ont reçue et les
détacher du corps à l'unité duquel ils ont
été agrégés. De là Vexsécraiion et les lois
sur l'emploi des biens de l'Église à des
fins avitrcs que celles de l'Église même.
Après avoir montré de la sorte les
principes fondamentaux sur lesquels re-
jiosent les institutions les plus impor-
tantes de l'Église , on nous dispensera
d entrer dans le détail des causes secon-
daires qiîi. par suite des différences des
temps et des lieux . produisent dans les
formr-s de ces institutions dt s variations
i : finies. Nous sommes persuadé que, dans
cette variété même, rien n'est accidentel,
ni l'effet du hasard ; mai^ nous réservons
à iin autre travail d'en établir la preuve,
impatient que nous sommes maintenant
de passer à l'investigation du Droit civil
et politique, Aont l'étude n'offrira pas,
nous l'espérons , moins d'intérêt que
celle du Droit ecclésiastique.
Ernest de Moy,
Professeur de droit à rUaiversité
de Mnnicb.
§^<m<^$ f r)lj$i0i00i(|tt^$, f>i:i\\$x<\\m^X M(XX^im\X\(:\u$*
CULiKS l)'ASTU0N031li:
SECONDE LEÇON (1).
Suile de VintroducHon.
L'astronomie indienne nous offre des
traits d'une science véritable bien auire-
(1) Voir la 1"^ leçon dans le dernier n» ci-dessus,
pag. 27».
ment caractérisés que les prétendues
profondeurs des mythes égyptiens. Mais
ce sont des conquêtes sans histoire, des
conclusions sans prémisses. Les savansde
l'Inde possèdent des formules singulières
appartenant à une science faite; mais
l'origine, mais les développemens divers
348
COURS D'ASTRONOMIE,
de cette science, mais la filiation de ses
principes, mais la raison de ses résultats,
nous manquent entièrement, et man-
quent aux brahmes eux-mêmes qui s'en
servent comme nos manœuvres se ser-
vent du levier et de la roue sans s'inquié-
ter le moins du monde du principe de
leur puissance. Les brahmes calculent
les éclipses avec une exactitude , et
surtout une facilité remarquables ,• et
leurs formules qu'ils manient avec beau-
coup de dextérité, sont d'une composi-
tion étrange dont nous ne posséderons
peut-être jamais le secret. En tous cas,
ce ne seront pas les brahmes qui nous en
donneront la clef; leur complète igno-
rance à cet égard est encore au dessous
de leur insouciance à pénétrer les prin-
cipes de leurs calculs. Mais cette insou-
ciance même et cette ignorance longue-
ment traditionnelles nous reportent
précisément à une époque fort éloignées,
si nous envisageons celle où ces formu-
les prirent place dans l'astronomie in-
dienne. Il est à remarquer que les deux
calculs d'éclipsés, suivant la méthode
des brahmes que nous a transmis Legen-
til, sont également en erreur sur les vé-
ritables momens observés et calculés
par nos méthodes de 22 minutes de
temps; ce qui semblerait indiquer que
depuis que la méthode indienne a été
établie, les résultais accumulés de quel-
que inégalité sidérale auront produit
des différences, et exigé des corrections
que la décadence de la science astrono-
mique des brahmes ne leur aura pas per-
mis de calculer.
Les hypothèses sur l'origine et la
source de l'astronomie indienne ont
conduit Ips savans à des résultats fort
opposés, llailly reporte cette origine à
celle du Calyougam, qui date de l'an 3 102
avant notre ère; et il est difficile de ne
passe rendre à ses nombreux argumens.
D'un autre côté, Anquetil Duperron at-
tribue celle astronomie aux Arabes, et
ses raisons paraissent pour le moins aussi
concluantes ;d'aulanl plus que les brah-
mes eux-mêmes conviennent que leur
astronomie leur est venue d'un peuple
étranger. La théorie d'Anquetil paraît
confirmée par les calculs de Laplace,
fondés sur des formules plus exactes et
plus récentes, et qui contredisent ceux
de Bailly, en assignant au ciel un état
différent à l'époque du Calyougam. Ce-
pendant les formules indiennes n'ont
nullement les caractères de l'astronomie
arabe, ni d'aucune autr» qui ait pu être
importée sur les rives du Gange. Il y a là
une énigme dont nous n'aurons sans
doute jamais le mot.
L'astronomie chinoise nous offre des
résultats plus positifs, et une histoire as-
sez suivie, dont les commencemens, s'ils
participent à l'incertitude de l'histoire
même du céleste empire, offrent néan-
moins quelques points de repères pour-
vus d'un certain degré d'authenticité.
Tout s'accorde à nous montrer l'astrono-
mie chinoise comme précédant de beau-
coup celle de tous les autres peuples. Le
Chou-king met beaucoup de travaux as-
tronomiques sur le compte de l'empe-
reur YaOj qui commença à régner 2357
ans avant notre ère. Il est vrai que les
prescriptions que le Chou-king xael dans
la bouche à'Yao, réglant les travaux de
ses astronomes, Zfi-^c/io«g- et Hitchou,
sont on ne peut pas plus absurdes ; que
l'histoire des astronomes Hi et Ho sous
l'empereur TcJwng-kong , un de ses suc-
cesseurs ne l'est pas beaucoup moins; ce
qui prouve que Confucius n'entendait
pas grand'chose à la matière. Mais il
n'en est pas moins vrai que la tradition
s'accorde à placer sous ces princes des
travaux astronomiques qui semblent
même jouer un rôle important dans l'his-
toire de cette époque; les Chinois au-
raient déjà connu la position des colures,
et auraient su calculer passablement les
éclipses. Or tout cela ayant lieu au vingt-
deuxième siècle avant notre ère, il fau-
drait accorder un ou deux siècles de plus
à l'astronomie chinoise, et en reporter
l'origine au vingt-qualrième siècle, sinon
plus haut.
Mais des faits plus importans que le
témoignage et les traditions obscures
du Chou-king, ce sont deux observations
fameuses dans les annales chinoises, et
dont la discussion a beaucoup occupé
nos savans. Ces annales constatent l'ob-
servation d'une éclipse de soleil, en 2155
avant J.-C, sous le règne de l'empereur
Tchonç^-kang , qui jugea à propos de con-
damner à mort les deux astronomes of-
liciels m et IIo, par la raison ou sous le
PAR M. DESDOUITS.
349
prétexte qu'ils ne l'avaient pas prédite.
Déplus ces mêmes annales font mention
d'une conjonction de cinq planètes ob-
servée sous l'empereur Ttchouen-hio en
2459 avant notre ère. Si le fait de ces ob-
servations était bien constaté, il s'ensui-
vrait que, dans le vingt-cinquième siècle
avant J.-C, les Chinois possédaient déjà
une astronomie quelconque, puisqu'ils
auraient connu les planètes , en les
distinguant des éloiles. Or le fait de
la conjonction des cinq planètes à cette
époque, nié d'abord par Cassini d'après
ses calculs, a été postérieurement con-
firmé par d'autres calculs faits sur des
élémens plus précis , et est maintenant
hors de doute. On a objecté que cette
conjonction planétaire pouvait avoir été
placée à cette époque de l'histoire chi-
noise, par une fiction proleptique fon-
dée sur un calcul rétrograde. Mais cela
est absolument impossible: car, pour
qu'un pareil calcul donne un résultat
exact, c'est-à-dire vrai à l'époque où le
fait est placé, il devrait être fondé sur
des élémens très précis comme ceux que
possède notre astronomie perfectionnée;
une précision médiocre ferait aboutir le
calcul à une date très différente. Or cette
précision médiocre est encore fort au
dessus de la science chinoise, surtout à
l'époque où Je fait en question était con-
signé dans le Ouaï-ki. Il y a donc peu
de faits historiques aussi bien constatés
que cette observation chinoise qui a sa
date au milieu du vingt-cinquième siècle
avant l'ère chrétienne (1).
(1) Quelques uns de nos lecteurs pourront s'éton-
ner (le cette adoption d'une date qui sort des limites
de la chronologie reçue , puisque le déluge ne re-
monte , d'après cette chronologie , qu'à l'an 23.;7,
qui se trouve précisément celui du commencement
du règne de l'empereur Yao. Nous leur ferons re-
marquer que ces dates de l'histoire chinoise s'accor-
dent avec la chronologie des Seplanle qui place le
déluge, suivant les meilleurs manuscrits, en 5100
environ avant J.-C. En adoptant les dates chinoises,
nous adhérons donc formellement à la chronologie
des Septante , que nous sommes loin de considérer
seulement comme une concession à faire à certaines
prétentions philosophiques , mais qui nous parait
d'une autorité intrinsèquement très supérieure à
celle de la chronologie vulgaire , qui a- sa source
dans le texte hébreu actuel. Cette question intéres-
sant à un haut degré celle de la véracité de l'Écri-
lure , nous croyons devoir présenter ici le résumé
Mais des observations de ce genre ne
sont pas de la science astronomique
même à un degré médiocre; ce sont des
souvenirs d'enfance d'un vieux peuple
qui s'occupait à loisir du spectacle des
cieux dans un but peut-être étranger à
la science véritable. Il serait peu raison-
nable de prendre au sérieux les rensei-
gnemens donnés par le Chou-king sur
les travaux astronomiques de l'époque de
Yao; renseignemens donnés après dix-
huit siècles par un historien dont la ré-
daction même prouve la profonde igno-
rance. Encore une fois, il est vraisembla-
ble qu'on s'occupait alors beaucoup du
soleil et des étoiles; mais rien ne prouve
qu'on connût tout ce que suppose Con-
fucius ; et cela est incompatible avec l'é-
tat d'enfance où se trouvait encore la
nation chinoise. Il est à croire qu'elle
n'était guère plus avancée sur ce point
que les Égyptiens ou les Chaldéens à la
même époque. Mais peut-être les Chinois
ont-ils devancé les autres peuples dans
les voies de la science véritable. Car nous
trouvons, bien des siècles plus tard il est
vrai, mais encore 1100 ans avant notre
ère, une observation astronomique rai-
sonnée et habilement faite par Tcheou-
koung, frère de l'empereur Wou-wang.
Ce prince observa, dans la ville de Loyang
(aujourd'hui Honan-fou), l'obliquité de
l'écliptique, par les longueurs méri-
diennes des ombres solsticiales ,- et le
résultat de ses calculs s'accorde par-
faitement avec ce que nous savons au-
jourd'hui de la diminution de l'obli-
des raisons qui militent en faveur de la chronologia
des Septante , et que nous avons exposées avec dé-
tail dans une dissertation sur ce sujet.
l" Les auteurs de la version grecque, n''ayanl ei»
aucun intérêt pour changer la chronologie de l'É*
criture , et leur version ayant été reçue comme fi-
dèle et aulhonlique, sans qu'aucune réclamation sa
soit élevée contre elle , comme l'attestent tous les
historiens, il est évident que les traducteurs ont dà
écrire les chiffres qu'ils avaient sous les yeux. Donc,
ou le texte hébreu a été altéré en ce point depuis
cette époque, ou, ce qui est plus vraisemblable, il
existait déjà plusieurs exemplaires en désaccord sur
quelques points du texte. Dans ce cas , la qucstioa
reviendrait à savoir lequel iloit être préféré. Or»
l'exemplaire suivi par les Septante a été jugé 1«
plus pur, par l'autorité juive qui l'a choisi pour
base de la version à faire ; or, celle autorité était
ayant J.-C, loul-à-fait coropélcntg pour décider
350
COURS D'ASTRONOMIE,
quité de l'écliptique. Un c^ilcul rétro-
grade aurait été enco» e chose impossible,
par les mêmes raisons que nous avons
signalées plus haut. C'est là un monu-
ment astronomique plus ancien que ce
que peuvent produire en ce genre tous
les autres peuples. Tcheou koung était
contemporain du prophèle Samuel, et
postérieur de moins d'un siècle à la
guerre de Troie.
Depuis le commencement du qua-
trième siècle 3v:-nt noire ère, on trouve,
en Chine, des observations suivies de
solstices, d'éclipsés, d'apparitions comé-
taires, ce qui indique une science cons-
tituée. Vers l'ère chré;ienne on publie
des traités d'astronomie encore exislans.
En 164, paraît un cataloj^ue de trois mille
cinq cents étoiles, plus riche que celui
de Ptolém^'e, dont le^ travaux sont con-
temporains. Dans le troisième siècle Fa-
cette question. On n'en peut dire autant de la Syna-
gogue postérieurement à Pétai)lissemeut du Chris-
tianisme. Le texte suivi par les Septante est donc
plus authentique que celui conservé par les rabbins,
et qui est le texte hébreu actuel ;
2° Le texte Samaritain, en désaccord sur presque
tout le resie, soit avec Phébreu , soit avec les Sep-
tante , s'accorde avec ceux-ci sur l'intervalle com-
pris entre le déluge et Abraham. Cet accord est né-
cessairement l'expression de la vérité; car s'il y
avait eu collusioD , ou que l'un des textes eût été
calqué sur l'autre, l'accord régnerait aussi bien dans
tous les autres chiiTres , taiiiiis que la dissidence a
lieu, soit pour les temps antéiiiluviens , soit pour la
durée des vies patriarcales postdiluviennes après
la naissance des enfuns , s. -il au sujet du second
Cainan que le texte Samaritain a passé sous silence.
L'accord, là où il est, serait donc inexplicable, s'il
n'était l'expression de la vérité; or, il existe préci-
sément dans la question qui nous occupe;
5" Le plus savant des Juifs, Flavius Joséplie , a
suivi dans tous ses ouvrages la chronologie des Sep-
tante. 11 compte 09:i ans entre le déluge et la nais-
sance d'Abraham , en négligeant le second Cainan ,
ce qui prouve qu'il n'a pas adhéré servilement à la
version grectiuo. Il compte en tout plus de .iiOO ans
de la création à lére chrétienne , ce qui est bien
éloigné de la chronologie vulgaire. Or, Joséphe a
composé ses ouvrages sur le lexle hébreu du tem-
ple ; donc le lexlo officivl de la nation était ton-
forme ;i rcxcmplaire suivi par les Septante, ce qui
décide encore la question tui Taveur du celui-ci;
4" On sait que les citations de rKcrilure faites
par J.-C., les Apôtres cl les Évangélisleg, sont pres-
que toujours conformes à la version grecque, là où
elle est différente de l'hébreu actuel. Donc J.-C. et
hi ApOlrcg oui cootidérù cutuiuo lo piuï pur, celui
hi découvre le mouvement éqiiinoxial
qu'il fait de 1° en cinquante ans et cal-
cule des éclipses. Au commencement du
huitième siècle, l'astronome Y-hang me-
sure la terre; opération dont nous ne
pouvons apprécier le mérite par suite
de l'incertitude ou nous sommes de la
valeur du ly à cette époque. Enfin, au
treizième siècle, paraît le fameux Co-
cheou-king qui élève l'astronomie chi-
noise à son point culminant. Mais
celui-ci a pour maître les Arabes; et la
trigonométrie sphérique, bast; de raslro-
noraie véritable, dont on lui attribue
l'invention, était venue avec ces conqué-
rans à la suite de Khoubilaï-khan.
Co-cheou-king avait épuisé les forces
du génie chinois. A partir de là la
science du ciel ne fait, dans le céleste
empire, que des pas rtîtrogradesj et les
Jésuites n'eurent qu'à se montrer, avec
leur astronomie encore imparfaite au
des deux textes que les Septante avaient préféré
pour faire leur traduction. Or, c'est précisément ce-
lui qui présente la chronologie étendue;
S° La chronologie des Septante est suivie una-
nimement par tous les Pères et écrivains ecclésias-
tiques des premiers siècles. Si les Apôtres , qui de-
vaient avoir une opinion sur ce point, eussent adhéré
à la chronologie de l'hébreu actuel, ou que la ques-
tion eût été seulement litigieuse à leur époque, elle
aurait continué de l'èire après eux. Or, depuis les
temps apostoliques, la chronologie des Septante rè-
gne seule dans l'Eglise; et de telle sorte que les
écrivains des premiers siècles semblent ne pas soup-
çonner qu'il puisse exister une opinion différente.
Lue telle unanimité est complètement inexplicable,
si elle ne représente l'opinion des temps apostoli-
ques et des Apôtres eux-mêmes ;
6" A ces raisons intrinsèques et décisives, il faut
ajouter ()ue la chronologie authentique de plusieurs
peuples est incompatible avec les chiffres de l'hé»
breu , et s'accorde parfaitement bien avec la chro-
nologie des .Septante. L'autorité de la Vulgate est
nulle eu ce point, malgré l'authenticité de cette ver-
sion, comme tout le monde reconnaît ; aussi la chro-
nologie contraire a-t-elle été formellement adoptée
par plusieurs conciles , et en particulier par le se-
cond concile général de Nicéc. Il est à remarquer
que la cour de Kome a autorisé les Jésuites à consi-
dérer la chronologie chinoise comme authentique ,
en lixant le régne de Yao à l'an 'iôlî? avant J.-C,
ce qui serait précisément l'année du déluge, suivant
la chronologie vulgaire.
Voir pour plus de détails la dissertation que nous
avons insérée dans le tome m des Cours complets
d'Écriture Sainte el de Théologie qui so publient en
ce moment.
PAR M. DESDomrs.
351
dix-septième siècle, pour évincer If s sa- |
vans en titre chez un peuple jaloux et
très fier de ses connaissances. On sait
que, depuis cette époque, ils ont con-
servé le sceptre de la science, et la di-
rection exclusive du ministère des affai-
res astronomiques.
Rentrons sur notre continent euro
péen, et demandons à la Grèce son con-
tingent de découvertes. Laissons Typhys
l'Argonaute et le centaure Chiron auquel
on a voulu attribuer notre zodiaque;
laissons Homère et Hésiode, et arrivons
à Thaïes. Ce philosophe connut, dit-on,
la rondeur de la terrr», l'obliquité de l'é-
cliplique, et prédit une éclipse. Il est
difficile de dire ce que surent et ensei-
gnèrent ses disciples Anaximandre, Ana-
ximène et Anaxagore, tant sont obscures
les sources de leur histoire. L'ignorance
des historiens dans la matière dont ils
parlent, nous empêche également de con-
naître la nature et l'étendue de l'astro-
nomie Pythagoricienne si p;ofonde et si
vantée, mais qu'on est porté à jugpr peu
favorablement sur les échantillons de
TiTiée de Locres. A l'époque de la guerre
du Péloponnèse, paraît Méton, inventeur
ingénieux du fameux cycle luni-solaire
de dix-neuf ans, qui servit aux Athéniens
à régler leur calendrier. Un demi-siècle
plus lard on vit briller Eudoxe, l'ami de
Platon, et l'élèvf^ des Egypti^'ns, mais
ignorant comme ses maître-; auteur ou
plutôt descripteur d'une sphère céleste
toute différente de celle de son époque ;
copie incomprise d'une sphère antérieure
altérée posiérieurement par le mouve-
ment équinoxial. La sphèrti d'Eudoxe
fut popularisée par les beaux vers d'Ara-
tus de Soles, courtisan d'Antigone Go-
natas, dont le poème traduit en vers la-
tins par Ciccron et Germanicus , et
illustré par les commentaires de trente-
huit auteurs, a fourni une citation à
saint Paul parlant devant l'Aréopage
d'Athènes (1).
La fondation du musée d'Alexandrie
donna une impulsion puissante à l'astro-
nomie grecque. Arystille et Timocharis
firent les premières observations d'ascen-
sion droite et d<^ déclinaison sidérales.
Arislarque de Samos ressuscita le sys-
(l) Toi/ yà.f -/.cl) y«»oc ia-uîv. Poème d'Aratus ,
V. 8, À«f, ((et ApOlr., ch. xTxi, t. 28.
tèmft pythagoricien du mouvement de la
terre, et imagina une méthode ingé-
nieuse pour mesurer les distances rela-
tives du soleil et de la lune à la terre.
EratosOienes mesura la circonférence du
méridien; mais le résultat de son opé-
ration nous est inconnu par l'incertitude
oîi nous sommes de la valeur du stade
employé.
Cent soixante ans avant noire ère pa-
rut HipparquCj le plus grand astronome
de l'antiquité; observateur habile, cal-
culateur patient, inveslig.teur infatiga-
ble, il eut tout ce qui constitue le génie
qui invente jusqu'aux instrumens qui
peuvent le conduire à son but. Nous de-
vons à Hipparque la trigonométrie, et
même la géographie, puisqu'il imagina
de fixer la position des lieux par leurs
latitudes et longitudes; celles-ci déter-
minées p3r les éclipses de lune. Il re-
connut les parallaxes, et inventa les
moyens de s'en servir pour déterminer
les distances des corps célestes à la terre.
C'est lui qui découvrit le mouvement
équinoxial, sur des données incomplètes,
en laissant à ses successeurs le soin de
confirmer sa découverte. Enfin il osa
compter les étoiles et en faire un cata-
logue qui en contenait enviiv>n huit cents
déterminées par leurs ascensions dioiies
et leurs déclinaisons Rem ausus Deo
improhamf s'écrie Pi me, plus de deux
siècles après le succès de cette merveil-
leuse entreprise.
L'établissenit^nt du calendrier Julien
doit faire un médiocre honneur à l'astro-
nome Sosigènes, s'il n'a pas indiqué la
correclioi ^ faire au sys èm.' de ses bis-
sexli es qui suppose l'antii^e de. 3G5 jours et
6 heures ; résultat grossier dont l'erreur
était connue depuis long-temps, puisque
Hipparque avait fixé l'année à 365 jours
5 heures et 5-3 minutes.
Vers le milieu du second siècle, après
l'ère chrétienne, paraît Ptolémée. Riche
des observations de tous ses devanciers,
et de ses propres travaux continués as-
sidûment pendant quarante ans, cet
homme célèbre se sentit le courage et la
force de construire un système du monde
qui en représenlAt les résultats. Il décou-
vrit plusieurs des inégalités célestes, et
inventa pour expliquer les mouvemens si
bizarres en apparence des masses plantf-
3&2
COURS D'ASTROWOMIE ,
taires l'ingénieux système des épicycles.
Il consit^na toute sa science astronomi-
que dans un grand ouvrage qu'il intitula
lui-même ■« p-Eftir/i aûvTa^i? {la grande con-
struction), dont le premier mot, passant
par la bouche des Arabes, est devenu ce-
lui dC Alniageste sous lequel cet ouvrage
est connu. Mais il faut être bien versé
dans l'astronomie pour juger cette œuvre
puissante, quoiqu'elle repose sur une
base erronée. Bien des gens ne connais-
sent du systhne de Ptolémée rien autre
chose, sinon qu'il suppose la terre immo-
bile et le soleil en mouvement, ce qui
n'exige pas grands frais d'imagination :
mais ce n'est là qu'un point de départ;
et ce point de départ était convenable à
une époque où les lois de la mécanique,
encore ignorées, laissaient sans solution
les objections puissantes qu'on opposait
à l'hypothèse du mouvement de la terre.
A partir de là, Ptolémée éleva son édifice ;
la construction en est pénible et embar-
rassée, parce que ce n'est pas le système
de la nature; mais dans toutes ses parties
brillent l'art, la science et le génie.
VAlniageste fut la science tout en-
tière pendant plusieurs siècles. On ne
trouve plus rien chez les Grecs après
Ptolémée ; et l'astronomie ne fait pas un
seul pas en avant jusqu'à l'époque où les
Arabes, las de leurs conquêtes, héritent
de la civilisation et de la science des
peuples vaincus. Les califes se font livrer
les écrits d'Aristote et l'Almageste ; le
philosophe de Stagyre crée d'autres phi-
losophes; Ptolémée enfante plusieurs
générations d'astronomes. On mesure un
arc du méridien dans les plaines de la
Mésopotamie. En 880, le célèbre Jlbate-
nius publie son livre de Scicntid Sietla-
ruiii où il ose rectifier, en quelques
points, le catalogue des 1022 étoiles de
Ptolémée.
L'astronomie repasse en Europe sans
faire de progrès véritables pendant plu-
sieurs siècles, malgré les encouragcmcns
de l'empereur Frédéric II, les soii's zélés
d'Alplionse-le-Sagc, et les travaux de son
académie juive de Tolède. On connaît le
fameux propos tenu par ce prince rebuté
derétrangecomplicaliondtismouvemens
planétaires; propos qu'on a pris à tort
pour un blasphème, et (|ui n'était (ju'une
X^pigraiumc toulre le syiilOiuc de l'iplé-
mée. Mais il était plus aisé de blâmer
que de détruire; et surtout que de con-
struire. Cette grande œuvre était réservée
à un chanoine prussien, immortalisé à
jamais pour avoir attaché son nom au
vrai système du monde; mais ce n'est
qu'après trente-six ans d'études, d'obser-
vations et de calculs, que Copernic se
hasarda à publier son ouvrage; et Co-
pernic répondait mal à certaines objec-
tions , réellement insolubles à une épo-
que où les premières lois de la mécani-
que étaient encore ignorées. Ce furent
ces objections combinées avec les certi-
tudes palpables de la théorie de Copernic
qui donnèrent naissance au système de
Tjcho-Brahé ; astronome studieux et ha-
bile, qui du reste enrichit la science d'une
foule d'observations précises, et de plu-
sieurs découvertes telles que celle de la
variation lunaire et de l'équation an-
nuelle. On a dit que Tycho-Brahéii'avait
imaginé son système, qui conservait le
mouvement du soleil, que par la crainte
des rigueurs de cette inquisition romaine
qui condamna Galilée. Malheureusement
pour cette savante hypothèse, Tycho était
Luthérien, et fort à l'abri en Danemarck
des censures de l'inquisition: et déplus
il était mort long-temps avant qu'il fût
question de l'astronome florentin et de
son système.
Ce fut Galilée qui mit la dernière main
à la théorie de Copernic, et la dégagea
des ombres où l'avaient retenue les ob-
jections des péripatéticiens. L'invention
ou du moins le perfectionnement des
premiers télescopes, le mit à môme de
faire, dans le monde planétaire, des dé-
couvertes fameuses qui ouvrirent un
nouveau champ à la science. En même
temps Kepler^ génie plus puissant en-
core, posait, après d'immenses recher-
ches, les bases du système physique de
l'univers; et ses trois découvertes ont
mérité de conserver le nom de lois de
Kepler. Bientôt apparaît le principe de
la gravitation universelle; Ncwion, à
l'aide d'une géométrie sublime, dérobe
à la nature son secret. Les mouvemens
des planètes n'ont plus de mystères; non
seulement les puissances qui les enchaî-
nent dans leurs orbites sont révélées à
l'astronome; mais ces nombrc'uses iné-
galil<Î5 qui avaient fait, depuis i'ofigiiie
PAR V.. DESDOUITS.
353
de la science, le tourment des snv.ms.
sont expliquées, analysées, calculées. On
découvre l-'S causes el les lois de la pré-
cession des équinoxes, du mouvement
des absides, de celui des lignes nodales,
des perturbations pi inét.iires, de la nu-
tation de l'axe teirestre, du flux et du
reflux de l'Océan. La df'cou verte de la
propagalion successivede la lumière, par
Roèmer j celle de l'aberration due à
Bradley , confirment le mouvement de
translation de notre globe. Les travaux
des Eul'^r. des Clairaut. des d'Alembert,
des Lagrange et des Laplace, nous lais-
sent à peine quelque cbose à désirer dans
la connaissance du ciel. En même temps
nous avons exploré dans lous les sens
notre propre demeure ; nous l'avons me-
surée ; nous avons tracé sa figure pré-
cise, et nous avons admiré l'étonnant
accord qui règne entre sa forme spht^roï-
dale, et les phénomènes célestes qui en
dérivent et qu'elle explique.
Cet aperçu rapide des phases diverses
de la science astronomique devait précé-
der l'exposition que nous allons Liire de
ses résultats et de ses méthodes. Nous
avons dû dire quelle place elle a tenu
dans l'histoire de l'intelligence humaine,
soit pendant les siècle.-, de sa longue en-
fance, soit dans l'ûge plus heureux de sa
virilité. Partout l'homme l'a interrogée
avidement, soit au profit de ses bes. ins
matéiiels, comme p ur connaître sa po-
sition dans les déserts de l'Océan, soit
pour satisfaire les nobles instincts de son
inte.ligence. A ce double litre, et à ce
dernier sui tout, l'astronomie a des droits
sur les loibirs des esprits élevés : quelques
heures d'étu,<e, quelques regards dirigés
vers les cieux à la suite des feux brillans
qui les sillonnent dans leurs cours, quel-
ques coups d'oeil bienveillaus donnés aux
figures qui représentent dans un petit es-
pace 1- s harmonies célestes, tout cela
est une dette de l'homme envers la na-
ture ; car en le ci éani intelligence, et dé-
ployant sur sa tète ce vasie champ de
merveilles. Dieu a voulu que sa p usée
s'appliquût à le comprendre ; cette pensée
de l'homme, si inquiète, si cuiieiise, si
active, plus puissante que ses yeux^. plus
vaste que ces obje .s immenses qu'elle em-
brasse ; c tte peuiée, œu\rc divine, plus
belle encore et plus grande que ces mil-
TOMS IV. — K« '2Z. 1837.
liers de mondes que Dieu a semés dans
l'espace ; elle manquerait sa destinée si
el'e se détournait de ce but oîi quelque
labn-ur, il est vrai, mais aussi tant de
grandeur et de magnificence l'appellent.
Long-temps ce livre de l'univers fut
feimépour l'homme; longtemps tout
fut mystère pour sa neuve intelligence
dont les simples impressions des sens
éclairaient mal les pas incertains. Au-
jourd'hui le voile est déchiré. Une expé-
rience de plusieurs siècles, aidée parles
progrès des sciences et des arts, a con-
quis le secret des mouvemens célestes;
l'homme voyait; aujourd'hui il comprend
et voit tout ensemble; et pour pénétrer
dans ce sanctuaire où l'œuvre divine
s'exerça long temps, silencieuseet incom-
prise, la route est ouverte à tous les es-
prits. Malheur et honte à qui néglige ou
dédaigne de la parcourir!
En nous y engageant avec les lecteurs
de Y Université catholique, nous avons à
nous défeîidre d'un double écueil que
nous devons d'abord signaler. 11 est diffi-
cile de traiter la matière qui va nous oc-
cuper sans aller quelquefois au delà des
connaissances de la plupart des lecteurs,
ou de rester au dessous de leur intelli-
gence. Is'ous devons donc nous abstenir
d'une théorie trop relevi e, qui laisserait
souvent les lecteurs en arrière; mais
aussi il ne nous faut pas oublier que nous
parlons pour des auditeurs d'élite, à qui
ii faut quelque chose de , lus que desim-
pies élémens. D'un autre côté, comme ils
possèdent à des degrés fort divers les
1 connaissances mathématiques néces-
saires pour comprendre les théories
astronomiques, il semble impossible de
suivre, dans l'application de ces princi-
pes, un système qui puisse convenir à tout
le monde.
Cependant il nous a paru facile d'élu-
der cette difficulté. jN'ous nous proposons
de donner un texte principal destiné à
tous les Iccteu! s, à la portée de toute in-
telligence virile, môme très peu initiée
aux principes maihémaliques. Une se-
conde partie en petits caractères, et sous
forme e notes, coniiendra les dévelop-
pt'mi ns el dciuon-traliot s de certaines
théories, à l'usage de ceux des lecteurs à
qui des connaissances plus étendues per-
mettront d'approfondir la matière. Nous
ta
354
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
nous proposerons surtout de faire coai-
prendre l'esprit des méthodes asîrono
miques ^ car l'intelligence de ces raéiho-
des est le plus souvent indépendante des
formules mathématiques appliquées par
les astronomes. Les méthodes sont aux
formules ce que l'art est à rinstrument.
C'est par l'instrument que l'art se mani- ques nuages est une œuvre difficile, mais
feste et se résout en réalité matérielle
mais ses conceptions existent libres et
indépendantes. Néanmoins, la géométrie
seule peut féconder- les élémens que four-
nit l'observation; c'e^t elle qui donne à
l'astronomie sa vie réelle et active ; et
les progrès qu'on peut faire dans la con-
naissance du ciel ont pour mesure l'éten-
due d-^s richesses mathématiques dont
l'astronome dispose. Nous en userons
avec sobriété et dans ure juste mesure ;
ipt remploi en sera toujours réglé parle
besoin du sujet. Traiter sérieusement
cette matière sans laisser après soi quel-
à défaut d'un succès complet, il y a un
bien possible ; et ce possible, nos efforts
tendront sans cesse à le réaliser.
L.-M. Desdouits,
Professeur de ptiysique au Col-
lège Slanislas.
%mxi^$ a %xx$.
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE
DES PREMIERS CHRÉTIENS.
NEUVIÈME LEÇON (1).
Dfi la Sculpture chez les premiers chrétiens.
PARTIE DESCRIPTIVE.
Uausolées des groUes vaiicanes. — Sarcopliages de
saint Pierre , saint Paul , saint Laurent , saint Ca-
lixte et sainte Agnès. — Histoires sculptées sur
chacun d'eux. — Types du Clirist et de la Vierge
d'après ces bas-reliefs. — Observations sur cer-
tains usages. — Description d'un monument sin-
gulier du Vatican. — Résumé sur le style chrétien
et les allégories de cette époque.
La catacombe de St-Pierre , appelée
aussi grottes vaticanes , est un des lieux
les plu8 historiques du monde , puisque
là se sont passés les principaux événe-
mfîns de l'Eglise primitive , et que depuis
on y a trouvé les plus anciens monumens
authentiques de l'art chrétien. On y des-
cend par l'escalier du pilier de Ste-Yéro-
nique, l'un des quatre qui portent l'é-
tonnante coupole de Michel-Ange. Ses
longues nefs, mêlées d'étroits corridors,
qui forment sous le vaste temple de
St-Pierre comme une basilique soulei-
(1) Voir la 8* leçon dans I« dernier nnméro,
p. 288.
raine , se divisent en grotte vecchie et
grotte nuove; les vieilles grottes, longues
de 200 palmes, larges de 80, offrent trois
nefs de 9 arcades chacune, portées sur
deux rangée» de piliers ; les grottes nou-
velles derrière les premièrt's sont lon-
gues de 260 palmes. Une grande partie de
ce qui a échappé à la destruction de l'an-
cienne basilique et du vieux Vatican est
là renfermé pôle mêle : primitive église,
moyen-âge, temps modernes y sont con-
fondus.
Le nombre des sarcophages tirés de ces
souterrains et dont la plupart sont main-
tenant au Muséum Christianum , s'élève
à 25 ou 30.
Mais le plus impoi tant d'entre eux, et le
plus ancien dont on ail la date, celui de
Junius Bassus. mort catéchumène en 358,
est resté dans la caliconibe (1). Le vaste
cl magnifique mausolée de ce préfet de
Rome, de la puissante famille des Ani-
cius, l'une des premières d'Italie qui
aient embrassé le Christianisme, offrit
(1) Il a 11 palmes 1/4 do longueur, 6 de largs,
vl \% 2/.% de liaulcur; celui do Probus Anicius est
long de 10 pulmci l/'i SU! i) d'éiêTftlioi» , Cl 3 seu-
lement de largeur.
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
3S5
sur sa façade principale deux bandes de
bas-reliefs, où règne encore beaucoup de
simplicité et de repos, quoiqu'il n'y ait
plus nulle expression. Les diverses scènes
historiques y sont divisées par des co-
lonnes surmontées d'arcades à voûtes
pleines d'arabesques. On croit voir Joseph
vendu par ses frères dans les personnages
qui suivent Abraham prêt à frapper Isaac
de son glaive. Au centre du bas-relief, le
Sauveur en jeune homme et en docteur
assis entre saint Pierre et saint Paul, avec
un papyrus en main, a pour marche-pied
le ciel, figuré, comme sur les monumens
païens, par un homme qui se couvre la tête
d'un voile en demi-cercle (1). Un autre
sarcophage de cette catacombe (2) offre
le même symbole exprimé par une femme
au sein nu , dont on ne voit que le buste.
L'histoire du Sauveur se poursuit: il est
emmené captif et présenté devant Pilate
qui le livre à la mort, en se lavant les
mains. Cinq autres scènes correspondent
à celles-ci dans la bande inférieure j elles
se rangent autour d'une scène centrale ,
représentant l'entrée royale du Chnst à
Jérusalem !e jour des palmes.
Les quatre scènes latérales sont Job souf-
frant sur son fumier les injures de sa
femme, en regard de Daniel priant entre
deux lions, et la chute de nos premiers
parens couvrant de feuillage leur nudité
au pied de l'arbre de vie, en opposition
avec Jésus saisi après ses angoisses au
mont des Oliviers et conduit à la mort.
Des agneaux ornent le bas et les angles
de ce monument historique, dont les
faces latérales représentent les quatre sai-
sons, où la moisson et les vendanges sont
encore entièiement païennes.
Immédiatement après ce mausolée de
Bassus , et presque d'une importance
aussi grande pour l'art, vient le sarco-
phage en marbre de Paros de Probus
Anicius, mort préfet du prétoire en 395,
et qui , après avoir servi de fonts baptis-
maux à la vieille basilique vaticane , est
relégué dans une chapelle de la basilique
moderne , dite chapelle délia corona
santa. Tout alentour , sous des arcades
que portent des colonnes cannelées à
(1) Voir Denis, inonumiinla, cryp^çiTt Vatican.,
avec pi.
chapiteaux barbares, sont sculptés les dis-
ciples debout, environnant le Sauveur,
jeune et imberbe, le livre de la révéla-
tion dans une main, dans l'autre la croix,
et placé sur le rocher d'où sortent les
quatre fleuves des évangiles. A ses côtés
se tiennent saint Pierre et saint Paul. Sur
le flanc postérieur du mausolée, entre
des cannelures ondulantes, Probus et
Proba se donnent la main comme les
époux sur les tombeaux païens, tandis
qu'au dessus d'eux des couples de co-
lombes, symbole d'amour fidèle, bec-
quèlent des raisins dans des vases. Mais
les sculptures grimaçantes de ce second
sarcophage sont pleines d'agitation. Déjà
l'art est considérablement tombé de l'état
où on l'a vu d'abord.
Dans la même basilique, près du bas>
relief d'Attila de l'Algarde, la chapelle
dite de la madone de la colonne j est un
autre sarcophage très antique où reposent
ensemble, et l'un sur l'autre, les os des
saints papes Léon II, Léon III et Léon IV.
Sous un portique à arcades très ornées
s'y tiennent 10 apôtres entourant Jésus,
debout comme eux, et devant qui sont à
genoux deux époux, bien plus petits que
les saints et qui sont probablement les
primitifs possesseurs du sépulcre. Deux
palmiers, sur l'un desquels est le phénix,
emblème de résurrection , ombragent
saint Pierre et saint Paul. Des ceps à
feuillages ornés de fruits , de génies
païens et d'oiseaux, remplissent le fond
de la scène , et aux deux extrémités se
tiennent deux petits génies, peut-être
l'amour et l'espérance, mais dans un
style toujours païen, et dont l'un joint
les mains , pendant que l'autre tient un
flambeau. Au dessous de ce bas-relief
court une rangée d'agneaux, qui sortent
de Jérusalem et de Bethléem. Sur les deux
faces latérales sont le sacrifice d'Isaac et
l'assomption d'Élie jetant son manteau à
Elisée : car, disent les pères, « il faut que
ceux qui espèrent en lui rejettent tout ce
qui est terrestre (1). «Personnifié en dieu
de fleuve païen avec son urne, le Jour-
dain est au dessous des quatre chevaux de
feu du prophète.
Le pape Marcel II git dans un qua-
(1) Terrena cuocta abjicienda iis qui ad cœluiu
aspirant.
356
courts DMIISTOIRE MOMMii^-TALlv
tri^me sarcopha^'f , égah-mi'tjt pnmi-
tif(l),où est sculpté le Christ sur le rocher
accoutumé, mais d'où sortent seulement
deux fleuves. Le livre à la main, il ex-
plique sa doctrine à deux apôtres
jeunes et imberbes comme lui, saint
Jacques et saint Jean, tandis que saint
Pierre et saint Paul à longue barbe, déjà
vieux initias, se tiennent aux deux extré-
mités de l'urne.
Quant au grand tombeau d'Adrien IV,
placé comme les précédens auxgrottesva-
ticanes,ce n'f slqu'une belle urne païenne.
de granit rouge, avec des masques sur le
couvercle , et divers animaux entourés
d'arabesques sur le devant. C'fsl ainsi
que desfragmens de frises antiques, avec
les figures d'Apollon, des mu^es et au-
tres dieux, qui déccr^ient bizarrement
la vieille ba'>iiiqtie valicane , se trouvent
maintenant dans ces cryptes.
Celle qu'on appelle encore chapelle de
Sainte-Hélène offre de nofiibr<'Ux res'es
d'anciens bas-reliefs bibliques et mêmi?
plusieurs statues d'apôtres des temps
barbares ; seulement les plus curieux
débris ont été transportés au Muséum
Christianum, au nombre de 15 à 18 sar-
cophages, décrits en détail par Aringhi
et Boltari.
Sur tous ces reliefs , le Christ reparaît
à chaque instant avec une figure nouvelle
et un caractère différent j très rarement
on lui voit de la barbe, car il est pres-
que toujours représenté en adolescent ,
plein de calme et de sérénité, ordinaire-
ment avec la longue chevelure, mais sans
nuls traits hiératiquesetsacrés.Sur l'un de
ces monumens (2) il a le front ceint d'une
couronne de fleurs, et l'on voit sur un
des côtés latéraux , près du bon pasteur,
le Jourdain personnifié tenant un sceptre
de roseaux , le coude appuyé sur son
urne, et regardant Elie qui dans Sun char
de flamme monte rajeuni vers le ciel.
Ainsi alternativement triomphent l'élé-
ment chrétien et l'élément païen. On
aime à contempler l'épanoui sèment de
l'amourdansl'un des pluspiirs de ces bas-
reliefs représentant au dessous du médail-
lon où sont les bustes des deux époux, le
bon pasteur qui rêve tendrement à son
(!) Botlari, \A 17».
(9) ÀringM, 0< tarcoph. de ceKt catac.
troupau, reniant n^i^^ son compagnon
trait l'une de ses brebis (I).
Après le type du bon pasteur, le pre-
mier qui commence à se développer dans
ces sculptures est celui de la Vierge. On
la voit très souvent en matrone romai-
ne (2) offrant l'Enfant-Dieu à l'adoration
des Mages, qui sans doute , en leur qua-
lité de barbares et par suite d«>s préjugés
grecs-romains, sont toujours d'un dessin
très grossier, quelquefois horrible.
Mais, même dans cette catacombe ,
dont les monumens sont incontestable-
ment les plus anciens restes qui existent
de la sculpture chrétienne, domine la
plus grande inégalité de style; quelque-
fois il descend jusqu'à la barbarie totale.
Au lieu du repos, l'agitation règne sur
les figures; les scènes s'entassent de plus
en plus les unes sur les autres, et ten-
dent à se confondre. Dans l'une d'elles ,
Jésus debout entre les deux villes, sur le
roc de l'antique sagesse, a l'air d'un
vieillard décrépit et délirant (3).
Le visage humain y devient de plus en
plus sombre et froid , jusqu'à ce qu'en-
fin son regard se glace, et que le geste
comme l'expression , tout s'arrête pétri-
fié (4).
Qnaut à ce qui regarde la partie ar-
chitecturale elle est généralement mo-
notone, et témoigne d'une grande déca-
dence. La colonne, très souvent torse,
qui porte les arcades ou leseniablemens
rectilignes des portiques, a son fût sur-
charg!^ d'arabesques, de ceps de vigne ,
de feuilles et de raisins parmi lesquels se
jouent des génies nus dans toutes sortes
de poses grotesques; tel est déjà ce fond
de la scène sur le sarcophage de Junius
Bassus. Ailleurs ce sont diverses plantes
avec leurs fruits et qui sortent de vases à
fleurs sculptés à la base des colonnes (5);
le fond des arcades très surbaissées est
rempli par des coquilles marines où
s'encadre la tête des saints.
Quelquefois, au lieu de colonnades,
c'est le rempart d'une ville crénelée dont
(1) Aringhi, tom. i", page 291 , 4' tarcoph. de
cetlc calac.
(2) Id. 17<cl 19- sarcoph. de cettecatae.
(."i) Id. it' sarcopli., 7» iiein.
(4) Id. 10' el 11" sarcoph.
(iS) Id, IS" sarcopb.
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
357
les portes s'ouvrent les unes près des au-
tres pour contenir les af ôtresj c'est ainsi
qu'est le sarcophage de Juliana et du
guerrier son époux (!)• derrière Jésus de-
bout sur le roc aux quatre sources, s'é-
tendent les fortes murailles de la nou-
velle cité de Dieu , aux douze portes, de-
vant lesquelles se tiennent en gardiens
les douze apôtres, suivant ce que dit
l'Ecriture: « (La Nouvelle-Jérusalem)
« avait une muraille grande et hauleavec
« douze portes... La muraille de la ville
•t avait douze fondennens , et sur eux les
m douze noms des douze apôtres de l'A-
« gneau... et la ville était bâtie en cai r»*...
■ etses portes ne se fermeront point (2). »
Sur le côté postérieur de ce monument
est le bon pasteur, beau jeune homme ,
avec deux brebis dansune espèce de forêt,
signifiant sans doute que Jésus mène les
âmes dans la solitude pour les y enivrer
d'amour.
Sur les flancs latéraux se voient le sa-
crifice d'Isaac et le prophète Elie . qui ,
enlevé au ciel sur un char par quatre che-
vaux de feu, resplendit comme un soleil
nouveau , tandis qu'au bas dans l'ombre
son disciple Elisée , la face encore em-
preinte des ténèbres humaines, paraît
beaucoup plus vieux que lui. Au dessous,
personnifié comme les dieux des fleu-
ves helléniques, le Jourdain est couché,
le front ceint des palmes de Judée. Çà
et là dans le fond se déiachent des édifi-
ces figurant des rotondes chrétiennes, et
des basiliques oblongues , à façades sur-
montées du triangle et de la croix , avec
deux étages de ft-nêtres doubles, compo-
sées de comparlimens, et des voiles pen-
dus à ces fenêtres et aux portes d'entrée,
où l'on monte par des degrés toujours
nombreux. Ainsi les temples s'élevaient
encore; comme dans l'antiquité sur des
area ou hauts lieux, tant naturels que
factices.
Peu à peu les palmiers symétrique-
ment rang(*s remplacent les colonnes et
leurs portiques, et témoignent du retour
(i) Boltari, pi. 2iî'.
(2) Habebal murum magnum, habentem portas
duodecim.... et murus civitatis habens fundamenta
duodecim , et in ipsis duodecim nomina duodecim
apostolorum .. Et civitas in quadro posita est..., el
porta ejus non claudentur. Apocalyp$«, cb. xxi,
T. i% «1 lUiT.
de l'art vers Byzancc et l'Orient ; mais
long-temps encore on voit ces arbres se
marier aux arcades architecturales. L'un
des sarcophages de la calacombe qui
nous occupe (1) offre le Christ sous un
palmierd où pendent trois fruits mûrs. et
de chaque côté des oiseaux becquètent
d'autres fruits au haut des colonnes. Un
autre bas-relief (2) présente sept histoires
bibliques ombragées par huit palmiers ,
au centre desquels une prière, en ma-
trone romaine , étend ses bras en croix
ayant à ses pieds d'un côté le vase où est
peut-être conservée l'Eucharisie, et que
couve la colombe divine, et de l'autre
côté les deux livres de l'ancien et du
nouveau Testament ; ainsi la double al-
liance accompagne l'âme qui prie.
Tels sont les u onumens qui vinrent,
dans le cours des quatre premiers siècles,
entourer la tombe de saint Pierre , et qui
plus tard se sont co fondus avec les mo-
numens féodaux d'une foule de rois et de
princes avides de placer It^urs cendres
sous la protection de l'apôtre (6).
Sarcophages de la catacombe de saint
Paul.
Bien moins riche, la crypte de saint
Paul n'a fourni que trois sarcophages ,
mais qui méritent une description, bien
qu'ils ne puissent être antérieurs à Con-
stantin.
Le meilleur est mutilé : il représente
les douze apôtres debout, deux à deux
entre des colonnes , et entourant Jésus,
qui se tient sur le rocher des Qualre-
Sources, ayant près de lui l'agneau de-
bout qui lève sa tête, surmontée d'une
croix latine. Il porte des sandales, mais
ses disciples ont les pieds nus.
Le même style, seulement avec moins
de repos el de clarté , se trouve sur le
second sarcophage, maintenant dans l'é-
glise de Sainte-Marie, sur le mont Aven-
tin. Les sujets sont, d'un côté, le péché
d'Adam , le sacrifice de Caïn et d'Abel
par l'offrande d'un raisin et d'un petit
agneau , à Jehovah , vieillard sévère assis
(1) Boltari, pt. 24.
(2) Id., pi. 19.
(5) Àringhi,\i\. II, cliap. ï* sur celte catacombe
el la biographie des hommes illustre» qui y «ont
enievelii.
358
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE ,
sur un rocher; de l'autre c6té sont la
guérison du paralytique, de l'aveugle,
et la résurrection de Lazare à la prière
de Marthe. Au centre une matrone voilée,
le livre en main, figure sans doute la
prière. Toujours les personnages sup-
plians ou guéris sont petits et en chaus-
sures , tandis que les héros de l'apostolat
r.it des sandales. Pourtant, sur un des
côtés latéraux, Jésus, multipliant les
pains , a les pieds complètement cou-
Terts.
Le troisième monument, qu'on voit
aujourd'hui dans Sainte-Marie-Majeure ,
à l'autel des SS.-Innocens, dont il repré-
sente le massacre (1) , est déjà très bar-
bare. Hérode y est assis sur un même
siège avec son assesseur , et couronné de
lauriers, ainsi que celui qui lui verse
de l'eau pour se laver. Il se détourne de
peur de voir couler le sang d'un enfant
qu'on décapite devant lui , observant en
ceci la coutume romaine qui voulait que
les juges, censés les pères du peuple, se
voilassent la tête ou du moins se cachas-
sent le visage au moment de l'exécu-
tion ; de même qu'on voilait les statues
des Augustes dans les amphithéâtres le
jour où des condamnés devaient être
livrés aux bêtes. Le siège d'Hérode et des
magistrats , dur et sévère comme la jus-
tice humaine, est toujours sans bras et
sans ornemens. Le bas-relief inférieur
représente des miracles, et parmi les
figures quatre Juifs ont sur la tête des
bonnets aplatis et saillans qui semblent
préparer le turban.
Du reste Jésus, le plus souvent comme
un jeune Romain, n'a sur ces sarco-
phages aucun type particulier.
Sarcophages du cimetière de Sainte-
Agnes.
Cette catacombe paraît avoir été sous
Constantin le principal lieu de sépul-
ture de la cour 5 plusieurs membres
même de la famille Auguste y eurent des
mausolées. Les huit sarcophages de mar-
bre (lu'on y a déterrés sont les plus au-
thentiques témoins du cette résurrection
de la sculpture par la cour chrétienne
contre les défenses des conciles d'alors.
(I) Àringhi,fa\',. 42S, tom. 1".
Sur deux de ces sarcophages on voit ,
au centre de plusieurs scènes de mira-
cles, une entrée triomphale de Jésus
dans Jérusalem , suivi de deux ou trois
disciples, avec Zachée grimpant sur son
arbre pour voir par dessus la foule
absente , ou représentée tout au plus par
un seul homme étendant un tapis devant
l'ânesse, qui, sur un bas-relief, lesoreilles
dressées, les deux pieds de devant en
l'air, s'élance comme un ardent cour-
sier, pendant que sur l'autre relief elle
baisse tristement la tête , suivie de son
ânon. Sur ce même bas-relief, près d'un
massacre des innocens couchés aux pieds
d'un gros et grand homme , à large face,
au front comprimé, au regard où l'on
devine du sang, et qui , vêtu en raagis-
gistrat, tient à la maîn un poignard dans
son fourreau, se voit une prière les
mains étendues, un manteau par dessus
sa tunique traînante , qui la couvre jus-
qu'aux pieds dont on ne voit que la
pointe, couverte d'une chaussure, un
long voile autour de son cou et de sa
tête, mélancoliquement penchée vers un
livre ouvert, déjà dans la forme des
nôtres, qu'elle tient d'une main. La pose
et l'expression de cette femme sont déjà
d'une tendresse chrétienne.
Au contraire, la prière soutenue par
deux hommes sur le sarcophage suivant,
qu'on voyait au temps d'Aringhi dans
les jardins pontificaux du mont Quiri-
nal, bien qu'elle présente absolument le
môme motif que la précédente, retombe
pour l'expression dans le style payen,
mais sans en conserver les beautés.
Bien meilleure , quoique également
antique, est la prière qui orne le qua-
trième sarcophage. De taille élancée, sa
longue chevelure séparée en deux par
une boucle de cheveux qui se relève en
hautdela tête, elle laisse tomber sesdeux
bras en croix, sur les plis accoutumés
du long manteau grecj sa robe llotlante
lui cache les pieds.
Les cinquième et sixième sarcophages
offrent deux médaillons en forme de co-
quilles, avec les bustes des époux , dont
les deux femmes, la main posée sur
l'épaule de leurs maris , portent des
colliers au cou, un manteau par dessus
leur tunique, et chacune une coiffure
différente. Quatre fois, sur ces bas-reliefi,
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
359
on revoit des Juifs avec un bonnet rond
et aplati, qui, le plus souvent, ne leur
couvre que le haut de la léte, se préci-
piter avidement pour boire l'eau du
rocher frappé par Moïse. Une fois Jeho-
vah y paraît en vieillard, assis sur un
siège couvert de draperies grecques ,
dont le luxe remplace au second âge la
simplicité des sièges romains de marbre
sans ornemens ; il reçoit les offrande»
d'Abel et de Gain.
Les septième et huitième sarcophages
offrent d'abord une Adoration des mages,
à bonnets phrygiens beaucoup plus aplatis
que de coutume, presque en forme de
casque, mais qui laissent échapper les
longues tresses de leur chevelu» e. Der-
rière chacun d'eux paraît la tête bridée
de son cheval qui remplace le chameau
accoutumé. Marie , sans autre coiffure
que son voile, assise sur un siège au
dossier arrondi, commence déjà à mon-
trer son beau caractère de maternité
divine. L'autre monument offre le Christ
en vieillard, sous le manteau philoso-
phique , debout entre deux rideaux
ouverts, et retenus par un nœud, comme
ceux des sièges épiscopaux. Sa barbe
courte se divise en deux pointes, comme
sa chevelure en deux longues tresses ,
dont les anneaux roulent sur ses épaules;
à ses pieds tiennent des sandales. Devant
lui une cassette ronde, dont le couvercle
est levé, contient huit rouleaux de papy-
rus; et lui-même tient en main un livre
carré comme les nôtres. Il y a dans son
regard et sa face un profane ressouvenir
du Jupiter olympien.
Mausolée de la catacombe de Saint-
Laurent.
Des colombaires écroulés de ce cime-
tière ont été tirés quelques sarcophages
empreints du même caractère que ceux
du quatrième siècle, déjà décrits. L'un
d'eux (1) représente Jonas jeté à la ba-
leine par les matelots très affligés, et
dont nul ne paraît cruel ; il y en a même
un qui prie les mains étendues; on de-
vine que c'est l'antique fatalité qui coui-
mande. A un angle du sarcophage brisé
est un grand et beau masque païen. Ce
monument se voyait au temps d'Aringhi
(i) Àri^qM, pag« 61T.
au palais Mattel, ainsi que le suivant, à
peu près du même style (l)où sont sculp-
tés les trois mages, avec l'étoile octo-
gone, adorant l'enfant qui est couché
comme une momie dans un grand ber-
ceau en ovale alongé, abrité par le toit
de retable , d'où s'avancent le bœuf et
l'âne. Marie est assise en matrone , voilée
d'une longue mantille.
Sur un autre où l'on voit Jésus faisant
des miracles, les Juifs se distinguent par
leurs bonnets de fourrure , ronds et plats
comme les turbans, mais sans ren-
flure.
Aux cimetières des saintes Félicité,
Basille et Priscilla ont été trouvés quel-
ques tombeaux à sculptures, mais qui
par leur style déjà plus original, ou bien
complètement barbare , appartiennent
soit à la seconde époque , soit aux siècles
de la complète décadence.
Citons encore une dernière catacombe,
dont les monumens semblent servir de
passage du premier âge au second.
Sarcophages du cimetière de S.-Calixte.
Auîour de Saint-Sébastien ont été dé-
terrés plusieurs sarcophages. Les quatre
principaux , décrits et gravés dans Arin-
ghi , quoique assez barbares, doivent ce-
pendant être anciens. Sur celui qui fut
placé long-temps au portique du Pan-
théon on toit le Sauveur jeune, entre
Adam et Eve , les consoler après leur
chute. Au centre^ dans un médaillon en
forme de coquille , qui par en bas se re-
courbe sur elle-même, sont les bustes des
époux. Ce genre de portraits qu'on re-
trouve très fréquemment sur les tom-
beaux, offre ordinairement la femme
coiffée d'un bonnet presque semblable à
ceux des Juifs, et qui rappelle à demi celui
des portraits de Raphaël. La même calotte,
ronde et plate, se voit, mais sur des têtes
juives , autour d'un autre sarcophage
déposé au temps d'Aringhi à la villa Bor-
ghcse, hors de la porta Finciana , où sont
sculptés plusieurs miracles du Christ,
d'un siyle encore assez pur : partout s'y
maintiennent la draperie, les caractères
et les poses de la sculpture antique. Et
néanmoins parmi tous ces ressouvenirs
païens est au centre une vierge dont
(1) Id., page «12.
«60 COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE.
l'expression sainte , contrastant avec les
autres figures, prouve que l'élément qui
a précédé tous les autres dans le déve-
loppement de la vie et de l'art chrétien,
est la virginité ou Icxpression du chaste
amour. Celte pieuse matrone dont les
■mains levées semblent demander secours
au ciel, est ou une al'égoriede la Prière,
ou une Suzanne entre les deux vieillards
barbus qui la regardent en effet d'un air
assez lubrique (1).
La pierre qui recouvre, comme un
couvercle, ce mausolée oblong, est pro-
bablement postérieure; l'Adoration des
magHs qui s'y voit est d'un style déjà bar-
bare. Chacun d'eux s'avance, ayant der-
rière lui la têie de son chameau : de
chaque côté de la table, couverte d'une
nappe pendante, sur laquelle est déposé
l'enfant emmaillollé, deux bergers de-
bout tenant leurs houlettes recourbées,
mais grosses comme des massues, sem-
blent des sentinelles , et recunnaissent
leur Créateur; le liœuf et l'âne avancent
latêlepour le réch-iuffer de leur souffle.
Au centre deux génies païens avec des
ailes et un lanibeau de draperie floltanl
sur leur corps nu sont d'un tout autre
style ; ils tiennent un carré vide , qui de-
vait contenir sans doute le portrait du
défunt ou de l'acheteur du tombeau , et
prouvent que chez les anciens il y avait,
comme chez nous, des entrepreneurs de
sépultures , fabriquant d'avance des sar-
cophages , lesquels n'étaient quelquefois
achetés que long-temps après , quand les
générations nouvelles avaient changé de
•vie, de mœurs et d'art.
Parmi les sarcophages inédits jusqu'à
lui, d'Agincourt en a publié un découvert
en 1780 dans la catacombe des saints
Marcellin et Pierre, présumé du qua-
trième siècle, et où l'on voit également
des masques païens aux angles, et môme
un Cupidon avec l'syché (2).
Enfin pour terminer le tableau descrip-
tif de ce premier âge de l'art flottant
comme une ûme en peii.e entre diMix mon-
des , qui tons deux lui demeurent inler
dits, parlons d'un des sarcophages où se
(1) Aringhi, lora. l", pa;;. Cliî.— Plancbes de la
catac. de S. Culixte.
(2) llùtoir» 4t l'Art, planclie 1« des sculptures,
DO* 3, 4. *, ê.
révèle de la manière la pins frappante ce
tris'e caractère. C'est celui qui se voyait
du temps de Bottari (1) au jardin de la
^^'i/la Alédicis. Il offre loutf' l'histoire de
Jonas comni<^ image prophétique du Sau-
vriur. Au milieu de la tempête, dans la
vieille barque du monde, dont la voile
est toute garrottée de cordages, les ma-
telots coiisternés et regardant le ciel,
lancent à la mer l'envoyé de Dieu, que
le monstre à longue queue de serpent
recourbée, engloutit dans sa gueule
énorine. A travers les nuages perce le
regard de la lune, à tête humaine, cou-
ronnée de rayons , et qui , souriant
comme le génie mauvais de l'orage,
semble réclamer la victime ; derrière elle
un génie païen déployé ses ailes et sem-
ble exciter les vents. Cependant sur la
rive un pêcheur debout, image du
Christ, enlève dans son fi!et beaucoup de
petits poissons et Levia'han lui-même,
qui rend le prophète sain et sauf. On le
voit alors couché .'.ous la plante aux con-
co!i;bres, se reposant en \ue de la vaste
mer; il semlde rêver aux grands desseins
de Dieu sur les peuples.
Dans le long vestibule, rempli de mo-
numens sépu'craux , qui mène à la gale-
rie des antiques du Vatican, gît con-
fondu parmi les tombfaux païens, un
sarcophage singulier, auquel les anti-
quaires ne paraissent pas avoir jusqu'ici
fait attention. Son couvert le est sans sculp-
tures ; mais sur sa façiule très alongi e se
voient quatre champs de bas-reliefs : une
prière en longue tunique et les mains
étendues ; un bon pasteur rapportant sa
b:ebis perdue , au milieu des sept autres
qui sont étagées coiisme hiérarchique-
ment sur les rochers ombragés d'aihres,
un berger tenant un.-^ chèvre par les cor-
nes, pendant que son compagnon assis
la trait ; » nlin la quatrièine scène repré-
s»ntc le char des moissons, traîné par
des bœufs que des hommes conduisent.
Ces personnag' s , quoique posant d'une
manière un peu gauche , uni la plupart
quelque chose de doux et de naïf qui in-
dique lesmœurschri'tienncs; maisil n'y a
pas trace de la croix ni d'aucun symbo'e
du (Christianisme sur ce monument; et
une chasse aux sangliers et aux loups,
(1) Piltur, 0 scult. «agr„ tom. l", p|. 12.
M. DOUHAIRE.
m
sculpt<*e dans la frise, autoriserait à le
croire païen , s' l'on pouvait prouver par
d'autres témoignages que la si blime pa-
rabole du bon pasteur et l'allégorift de
la prière étaient connues avant Jésus-
Christ.
On trouve très fréquemment sur ce bas-
reliefs des traces de couleur, de fonds
bl' us . de vêtemens d:rés ; preuve que la
sculpture d'alors admettait la polychro
mie. Du reste , en reproduisant par le
dessin les chefs-d'œuvre de la toreii-
tique et de la statuaire chryséléphantine
des Grecs, M. Quatremère de Quincy a
montré que de ce mélange des couleurs
peut résulter une parfaite beauté.
Plusieurs sarcophages , quand on les a
découverts , avaient déjà été enlevés de
leur place primitive. Tel est celui qu'on
déterra l'an 1607 , en réparant la basi-
lique de Sainte-Marie majeure, et où
étaient sculpté-, des miracles de Jésus (1).
Un grand personnage du moyen âge en
avait remplacé les premières cei^dr^s,
eu attendant que les siennes en fussent
ôlées à leur tour. Ainsi les siècles se
prennent mutuellement leurs tombes.
]Nous laisserons à d'au're:^ le soin de
flirt' 00 naîire , pius qu'elles ne l'ont été
jusqu'ici , les caiacombei du reste de
l'Italie.
Du reste le même caractère qui ani-
(I) Ib., lom, I, p. 621.
mait alors les artistes de Borne semble
avoir diiigé tous ceux du monde romain.
On en voit une preux e dans le grand sar-
cophage du quatrièine siècle qui sert de
base à la chaire de Saint-Ambroise à Mi-
lan , et qui a renfermé les os de Stilicoa
ou de l'empereur Gratien. Le Christ im-
berbe , assis sur l»" rocher de TEf^lise , y
est environné de ses douze apôtres de-
bout qu'il dépasse de toute la télé. D'au-
trps personnages ornant les façades laté-
rales. Toutes ces sculp'ures, où pf'rce çà
et là quelque simple et doux regard d'a-
mour . qui trahit l'apparition d'une vie
nouvelle, sont en général empreintes de
la calme immobilité antque . quand l'ap-
proche d'un stjlr plus barbare ne les fnit
pas grimacer. Mais au milieu des imita-
tions païennes du "^tyle, l'art commence
lentenienl à se transformer. La décompo-
sition du beau idéal antique pioduil des
poses, d's draperies, des expressions
pleines encore de gmclierie monacale ,
mais naïves et nouvelles. Ces b «s- reliefs
téraoig! eut d'un art de transition, dont
ies allégories monotones ne peuvent et
ne doivent plus revenir, mais n'en méri»
lent pas moins la vénér.ition; car c'est
de celte tombe féconde que sont sortis
tous les élans d'amour de l'art go hique,
toutes les conceptions audacieuses de
l'art moderne.
Cyprien Robert.
-HO^
%xtthatxm.
COURS SUR L'HISTOIRE DE LA POESIE CHRÉTIENNE.
CYCLE DES APOCRYPHES.
INTRODUCTION.
Coup d'oeil sur les études archéologiques de nos
jours. — La poésie chrclienue oubliée. — De la
poésie dans le Chrisiianisme. — Des léycnJes apo-
cryphes.— Leur oiiijine.— Leurpropa;;aliun dans
le monde chrétien. — On les retrouve dans les
liturgies de l'Église, — dans les produciious de
l'art, — dans les œuvres dramatiques.
Malgré les nombreux travaux de litté-
rature et d'art entrepris en ce temps sur
le moyen âge, et les liriliantes découvertes
qui eu ont été le résultat, nous croyons
qu'il y a place encore autour de telle
époque pour d'auhvs investigations.
Jusqu'ici en ef,et les recherches de
l'aichéo.ogie ne nous feiubleit gucie
s'éire poriées que sur deux espèces de'
monumens, ceux de l'art ecclésiastique
et ceux de la poésie féodale. C'est à quoi'
362
POÉSIE RELIGIEUSE. —
dumoins se sont bornées les exhumations
et les réhabilitations célèbres. Devenues
tout à coup l'objet d'un enthousiasme
de tête et d'un engouement de bon ton ,
les cathédrales de nos pères ont été visi-
tées , décrites et dessinées des fonde-
mens aux combles. Leur histoire et leur
appréciation laissent encore beaucoup à
désirer j mais les éludes ont pris cette
direction, et peu à peu elles porteront
des fruits.
Moins ardemment recherchées, les
œuvres poétiques de nos anciens maîtres,
les seigneurs et châtelains du royaume
de France, rencontrent cependant de
zélés explorateurs. Un homme , dent la
mort a clos assez récemment les longs
travaux, a évoqué les Troubadours du
Midi qu'on ne connaissait que de nom,
et qui ne mourront plus. Un autre, que
la mort a depuis peu aussi arraché
à ses manuscrits , a rappelé de leur
tombe les Trouvères et les Jongleurs
du Psord , qu'une injuste opinion avait
dépouillés de leurs richesses poétiques.
Un troisième enlin , que l'âge a blan-
chi sans l'affaiblir , secoue d'une main
puissante la poussière qui recouvre les
épopées des deux régions de la France,
et travaille à nous rendre les grandes
Iliades du cycle CarlovLngien , et les ro-
manesques Odyssées du cycle de la Table-
Ronde. Que Dieu lui prête vie et santé,
que l'éiat, qui prodigue l'or aux excur-
sions sentimentales de nos inspecteurs
artistes, consente à venir à son aide, et
nous verrons se lever de leur poudre sé-
culaire les rudes Pairs de Tempereur
Charlemagne et les aventureux compa-
gnons du roi Arthur.
Sur les pas de MM. Raynouard , de La
Rue et Fauriel se pressent mille fure-
teurs de bibliothèques, avides de pro-
duire au jour, qui sa Ballade, qui son
Mystère, qui sa Moralité-, troupe intré-
pide et sans chef, qui va poussant au
hasard des reconnaissances curieuses ,
mais qui ne ramasse qu'un bi tin incohé-
rent et sans grande portée pour l'his-
toire.
Ainsi des églises rendues à l'art, des
poésies princières rendues au jour, des
comédies pieuses et des vers de toute
sorte tirés de l'obscurité, tels sont jusqu'à
ce jour les fruits de nos expéditions ar-
CYCLE DES APOCRYPHES,
chéologiqiies. C'est déjà une admirable
moisson sans doute, mais ce n'est pas
tort ce qu'il y avait à recueillir dans le
champ où Ton a récolté.
Il est une chose qui tient dans le moyen
âge une grande place , et qu'on semble à
peine avoir apeiçue encore, c'est la
Poésie religieuse j cette poésie issue de la
foi, dont s'animait le temple, dont s'at-
tendrissait le foyer domestique, que le
maçon sculptait sur les murs des églises,
que Vimaigier peignait à leurs vitraux,
que le jongleur profane encadrait dans
ses rimes , et dont chaque enfant rêvait
dans son berceau. Cependant les monu-
mens de cette poésie sont nombreux.
Sans compter les portails, les verrières,
les votâtes, les aiguilles des cathédrales
où elle s'est répandue sous mille formes,
on la trouve dans l'hymne des prêtres,
dans Vépitre farcie qu'Us chantaient au
jubé, dans le mystère où ils jouaient
entre messe et vêpres , dans la légende
que le peuple se racontait en pèlerinage,
et avec laquelle il charmait les amer-
tumes de sa vie de vilain. Qui saurait
voir et sentir en découvrirait partout les
traces. Malheureusement on voit peu le
moyen âge et on le sent encore moins. La
naïveté, qui fut son caractère principal,
nous manque; et la foi, qui fut sa vie,
nous est encore plus étrangère.
Nonobsiant cette disposition peu en-
courageante , nous essaierons de tracer,
dans une série d'études épisodiques ,
l'hisoire de cette poésie fi méconnue et
si peu comprise jusqu'ici. Si un senti-
ment profond de ses beautés et quelques
études consciencieuses sur ses dévelop-
pemens et ses sources sont des titres à la
bienveillance, nous osons la réclamer.
Le sujet que nous abordons est tout
nouveau, t/idée d'écrire l'histoire de la
poésie chrétienie n'eut pu venir au siècle
précédent; le dix-septième siècle lui-
même , malgré sa foi profonde et ses
habitudes de vie religieuse, ne l'aurait
pas conçue. Bien loin qii'on pût songer
alors à faire l'histoire de la poésie du
Christianisme, on n'admettait même pas
que !e Christianisme eût une poésie. Les
vers si connus de Roileau témoignent de
la conviction de ses contemporains à cet
égaid :
De la foi d'un ebrétioD tes uiytléres terriblei
PAR M. DOUHAIRE.
363
D'ornemens égayés ne sont point susceptibles :
L'Évangile à l'espril n'offre de tous cùtés,
Que pénitence à faire et lourniens mérités (1).
Boileau, il est vrai, paraît dans ce
passage comprendre assez médiocrement
la poésie, qui n'a jamais eu, que nous
sachions, la mission à^égayer ni de di-
vertir; mais c'était l'opinion qu'on s'en
formait de son temps.
Cette opinion venait de plus loin.
L'empire de la scholastique, à la fin du
moyen âge , et sa façon étroite et maté-
rielle d'entendre toute cbose , avait déjà
altéré sensiblement les notions de la
poésie. La renaissance, plus tard, la
faussa davantage en la déclarant une
affaire d'inspiration profane. Le jansé^
nisme du siècle de Louis XIV était peu
propre à ramener les esprits sur ce point,
et moins encore la corruption du rè^ne
de Louis XV. Aussi tel fut le progrès que
fit depuis lors cette déplorable concep-
tion de la poésie, que, sous l'Empire, et
malgré la réaction déjà tentée par M. de
Chateaubriand , des hommes éminens
par l'esprit, et familiarisés avec tous les
monumens de la poésie du moyen âge,
MM. Ginguené et Bouterweck (2), dai-
gnaient à peine mentionner ceux qui
appartiennent à la poésie chrétienne, ou
n'en pariaient que pour les déclarer in-
dignes de l'attention de la critique.
Ce qui aurait fait, il y a trente ans, un
sujet de paradoxe et de scandale, n'est
plus même aujourd'hui capable d'éton-
ner. La manière franche dont nous ex-
posons nous-mêmes notre projet est la
mesure de la révolution d'idées qui s'est
faite sur ce point parmi nous. Cette ré-
volution, depuis déjà long-temps remar-
quée, révèle de grands changemens dans
les opinions et dans les mœurs ; elle ne
fait pas naître seulement une question de
littérature et de goût, elle en réveille
beaucoup d'auties qui tiennent à l'his-
toire de la société. JNous n'essaierons pas
de les approfondir; nous constatons seu-
lement celte compréhension plus haute
et plus large des œuvres du passé, qui
semble être le caractère particulier de
(1) Arl Poéliq., liv. III, V. 199.
(2) Uist. lut. d'Italie, II, 272. — Hùt. de la Utt.
espagnole, 1, 19S.
notre époque, et nous en faisons notre
point de dépai t.
Il y a peu d'années encore qu'en trai-
tant un sujet tel que celui-ci , l'usage
nous eût fait un devoir de débuter par
une profession de foi littéraire et par une
définition de la poésie. On était alors
dans toute la ferveur des discussions es-
thétiques; quiconq'ie prenait une plume
devenait soldat et entrait dans un camp.
C'était dès fors une nécessité de lever sa
vi>ière , de découvrir sa devise, de se
faire reconnaître. Les manifestes préli-
minaires ne sont plus, grâces à Dieu.'
d'ob igation aujourd'hui. La division a
cessé , !a lutte est finie ; un traité tacite
a été signé entre les écoles belligérantes^
on s'entend à demi mot. Les choses jadis
en litige n'ont qu'à se nommer pour être
comprises. La poésie , objet de tant de
disputes , ne se présenle-t-elle pas à l'es-
prit de chacun comme l'expression la
plus élevée d^s idées et des passions de
l'homme ; comme la manifestation de ces
états mystérieux de l'âme, où, affranchie
des préoccupations grossières de la vie
terrestre , elle plane dans une sphère
plus pure et plus haute que celle de
l'existence réelle ? ]N'est-il pas évident
qu'elle émane plus abondante du Chris-
tianisme , religion de l'esprit et du cœur,
que des autres croyances, cultes de la ma-'
tière et des sens ?
Toutefois, ces id-^es étant pour nous
fondamentales, et nos appréciations de-
vant dépendre de notre manière de con-
cevoir la poésie en elle-même et dans ses
rapports avec la religion, nous croyons
devoir donner sur ce point quelque dé-
veloppement à notre pensée.
Il n'est pas un homme qui , une fois au
moins dan-; sa vie. n'ait ressenti une de
ces vagues aspirations vers un bonheur
en dehors de sa portf^e, qui n'ait tres-
sailli d'aise à la contemplation d'une
grande nature, d'un chef-d'œuvre de
l'art , d'une action héroïque. Alors une
existence supérieure s'est révélée en lui,
une harmonie pleine d'émotion et de
charme a inondé son âme, et il a éprou-
vé un besoin impérieux d'exprimer son
enivrement en termes mélodieux et spleni-
dides. De ses lèvres se sont échappée» ^
presque à son insu , des accens iuattftn-
dus dont il s'est étonné lui-môme; deceê
864
POÉSIE RELIGIEUSE. - CYCLE DES APOCRYPHES,
accens qui remuent les entrailles de ce-
lui qui les profère et troublent tout d'a-
bord celui qui les entend. Eh bien ! celui
qui a été ainsi visité par l'enthousiasme
a été' poète, et les paroles qui se sont
alors épanchées de son sein étaient de la
poésie.
Mais ces illuminations ardentes et fé-
condes, qui pénètrent les plus stt^riles
existencts, ne sont-elles pas im i.idice
que la patrie de l'hoinme est ailleurs, et
que, triste exilé, il n'a que de rares coin •
munications avec son primitif séjour?
Ah! sans doute c'est le souvenir de C'tte
vie meilleure qui se réveil'e aux initdns
où nous voulons puiser des consolations
dans le passé, chargé par notre im.igiiia-
tion des plus attrayantes couleurs, ou de-
Tiner le secret des peines in iuies dont
nous ne voyons pas la source app.i rente ;
c'tst lui qui parle puis>amin<'nt lorsque
nous éprouvons pour un obj ^t inconnu
la plus chaleureuse affection ou la plus
vive répugnance , ou lorsque nous enten-
dons une vérité nouvelle, retrouvée dans
un recoin oub'ié de nolie intelligence; lui
enfin qui avait dicté aux anc ens ce my-
the touchant de l'âge d'or, idée inspira-
trice reproduite par tous les poèt^^'s, qui.
plus que les autres hommes, possèdent
cette révélation obscure mais vivilianle
du passé.
Si'Ion ces idées, la poésie serait toute
paiole puissnnte à produire les ravisse-
mens qiiifont, par intervalles, ^ivre l'Ame
de la vie d'en haut ; sa source résiderait
au delà de la réalité terrestre ; le beau
idéal qu'elle cherche serait l'existence
antérieure de l'homme, telle qu'elle lui
apparaît dans l'inspiration ; enfin lœu-
vre du poète consisterait à rappeler l'Iiu-
maniléà ce type ineffdçable, loin duquel
l'entraîne le poids de sa déchéance.
Ces principes admis, les rapports du
Christianisme et de la poésie deviennent
évidens. On comprend qu'une religion
dont les dogmes, le culte, les pratiques
tendent à relever l'homme de son abais-
sement originel, est nécessairement une
religion féconde en inspirations poéti-
ques, et que le caractère de ces inspira-
tions doit avoir quelque ch.se de cé-
leste.
Il est un autre point sur lequel il nous
importe encore de noub expliquer.
Le mot de poésie a deux acceptions »
selon qu'où l'entend dans un sens large
ou dans un sens i igoureux. Dans le lan-
gage des rhéteurs, les œuvres littéraires
qui méritent le nom de poèmes ^ sont
celles seulement qui unisient à l'éléva-
tion de la pensée le rhythme du langage et
certaines formes déterminées. Dans l'u-
sage ordinaire, le mot de poésie a une
signification moins restreinte ; on l'em-
ploie, en général, pour désigner toute
œuvre intellectuelle dont l'effet sur l'âme
est graîid , qui exalte la pensée , dilate la
poitrine ou fait jaillir les larmes.
S'il fallait s'en tenir aux déftiàtionsde
l'école, <'t si les formes classiques étaient
de l'e.'-sence de la poésie, noire tâche se-
rait courte. La poésie proprement dite
occupe en effet peu de place dans le re-
cueil des productions littéraires du Chris-
tianisaie. La raison en est facile à conce-
voir ; le génie chrétien a eu affaire, durant
quinze siècles , ou à des langues mou-
rantes auxquelles il ne pouvait rendre la
vie, ou à des idiomes barbares qu'il ne
lui éiait pas donné d'ass"uplir avant le
temps. Le latin ecclésiastique lui-même,
bien qu'éminemment doué d'énergie et
de suavité , mdnquait essentiellement des
qualités harmoniqueset pittoresques des
langues adulies. « Le moyen âge, dit un
« illustre écrivain , n'est pas le temps du
« style, mais c'est le temps de l'expres-
« sion pittoresque, de la peinture naïvt*,
« de l'invention féconde. » Aussi sa poé-
sie ne rcssemble-t-elle en rien à la poésie
des âges civiLsis, qui a son vocabulaire
à part, sa marche à elle, sa place mar-
quée dans l'ensemble des cho es de la
vie. La poésie du moyen âge est en tout,
elle est tout , c'est la vie même. Plus elle
est iutet se , et moins elle se manifeste
par des formes distinc'es; ce n'est qu'en
se scindant , en se localisant, en s'affai-
blissant en un mot , qu'elle revêt un ca-
ractère propre et s'a^ipelle d'un nom par-
ticulier.
Les classifications de la rhétorique et
ses prescriptions ne sont donc point ap-
plicables à la pcésie du moyen âge en
général , et surtout à la poésie religieuse
de tette époque : c'est d'un autre poitit
de vue qu'il faut la juger. Pour la com-
prendre, il faut se dépouiller de ses ha-
bitudes d'école, de ses préoccupaUou»
PAR M. DOUHAîRE.
365
de collt^p;-^, se faire sim;le d'e-prit et
s'en tenir au sHniiment spontané de la
naUire, qui trompe rarement dans l'ap-
préciation de la grandeur et de la beauté
naïves.
Ces préliminairps établis, il convient
de préciser l'objet de notre travail et
d'en indiquer la marcbe.
Nous avons dit que nous nous propo-
sions d'esquisser, djns une série d'études
épisodiques, l'histoire de la poésie reli-
gieuse au moyen âge. Cette énonciation,
même dans sa forme restreinte , paraî-
trait encore bien audacieuse, si nous ne
nous hâtions d'expliquer les réserves
qu'elle contient.
D'abord, nousji'avons point eu la pen-
sée d'écrire l'histoire de la poésie reli-
gieuse dans son ensemble; c'est un snjet
immense, auquel il nous était impossible
de songer. 11 faudrait une science plus
vaste que la nôtre, et un courage plus
grand que notre courage , pour essayer
de suivre dans leur développement . et
du point de vue de leur unité d inspira-
tion, les trois \itl^,ra\ures sacerdotale ,
monastique et populaire^ et tous les ra-
meaux secondaires de la gran 'e source
poétique sortie du pied de la Croix. En
second lieu , ce n'est point une liistoire
propiement dite que nous avons promise,
mais (le simples études, dont le travail
fera tout le méri'eet la conscience toute
la prétention. Troisièmement, ce n'est
que par une sérii de travaux isolés, et,
comme on dit en Allemagne, par une
suite de monographies , que nous comp
tons remplir notre tâche.
L'histoire de la poésie religieuse du
moyen âge permet, p'us que toute autre
histoire, cette marche fragmentée. Ben
qu'en effet il y ait dans ses élémens une
homogénéité parfaite, ses monumens se
pariagent en groupes très distincts.
Ces groupes sont au nombre de trois
principaux.
Le premier comprend tons les monu-
mens (if la poésie s-cerdotaîe, hymnes,
liturgies, chants hiératiques, formules
rhythmiques et cérémonielles des of-
fices.
Le second renferme tous les ouvrages
qui portent le sceau de l'inspiration mo-
nastique, et qui sont marqués de cetle
empreinte frappante qui fait distinguer
entre lo' s les; nioniimens de l'art ceux
des commonaulés religieuses.
Le troisième, plus riche et plusfécond,
contient 1 immense et multiple recueil
des égendes populaires : poésie humble
et douce , qui a sa physionomie propre
et son parfum particulier.
Cette division n'est point arbitraire,*
elle se trouve vivement accusée dans les
monumens deTart religieux, qui se par-
t.'gent aussi en trois scellons. Qu'on S3
transporte dans quelqu'une de nos gran-
des >illes religieuses, où le marteau ré-
volutionnaiie a moins biisé qu'ailleurs,
où les églises du moyen âge sont encore
debout , et on se convaincra sans peine
de cette Iriplicilé de style et de c rdctére
dans l'unité d'inspiration. A Rouen . par
exemple, quand, au sortir de la somp-
tueuse cathédrale, de la pompeuse église
des arthetèques, vous vous rendez à
Saint-Ouen, vous éprouvez une impres-
sion parlicu ière à la vue de ce grand et
noble édiiice, oùbiillela beauté sobre
et la correcte élégance de la vie monasti-
que. IMais si de Saint-Ouen vous vous
écartez vers Saint Patrice, Saint- Vincent ,
Saint-Maclou, ou telle autre de ces peti-
tes églises paroissiales, construites avec
une grâce si n^ïve, si variée , si coquette,
c'est une autre sensation. Yous n'avez
plus là devant vous la majesiueu-e et
splendide grandeur des archevêques, ni
\a haute tt calme puissance des moines j
ce qui vit et respire sous vos yeux, c'est
le peuple avec ses libres et pieuses ima-
ginations.
Ce qui e^t vrai des monumens des arts,
l'e t aussi des monumens des lettres, et, de
même qu il y a trois espèces d'égli es, il y
a aussi trois espèces de poésies religieuses.
JNotre iniention n'est point de nous oc-
cuper en ce moment de la poésie sacer-
dotale, ni de la poésie monastique; nos
travaux commenceront par la poésie po-
pulaire.
Celle-ci se divise en trois branches se-
condaires, dont l'une renferuie les lé-
gendes relatives aux personnages évan-
géliques, l'autre, les légendes qui serap*
ponent aux Saints de l'Eglise y et la
troiNième, les légendes qui concernent
les personnifications imaginaires, sous
lesquelles le moyen â^e a voilé parfois
ses conceptions les plus chères.
3G6 POÉSIE RELIGIEUSE. —
Le fonds de toutes ces légendes est en
général très uniforme. Semblables à ces
traditions héroïqiies de la Grèce, qui
dataient de Tt^tablissement des Hellènes
en Europe, et qui, durant cinq siècles,
défrayèrent l'ode, le drame, la chanson,
toutes les formes de la poésie, lespo; sies
populaires du moyen âge, les poésies re-
ligieuses surtout, se composent d'une
fable assez simple, qui remonte le plus
souvent aux premiers temps de l'Eglise,
et que le génfe de la foule a successive-
ment embellie et transformée.
De ces légendes, quelques unes se tien-
nent et forment une sorte d'unité. Telles
sont principalement les Irgendes relatives
aux personnages de l'Evangile. Ces légea-
des se développent toujours simultané-
ment, et foriT'.ent ainsi un ryc/e véritable
que nous appellerons cycle évangéU-
que.
Les deux autres corps de légendes dont
nous a\onsparléplushaut, quoique moins
homogènes, méritent cependant aussi le
nom de cycles. C'est de ce nom que nous
nous servirons pour les désigner. Nous
appellerons cycle hagiologique le réper-
toire des l-gendes composées sur la vie
des Saints, ei cycle symbolique le recueil
de celles qui sont consacrées aux êtres
imaginaires, tels que le Juif-Errant^ la
Tarasque , la Gargouille , etc.
Le mot (ie cycle, que nous emploie-
rons souvent, est emprunté i!e la langue
des critiques allemands, chez lesqueL
il désigne l'ensemble des compositions
faites, aux difféi entes époques, sur un
même sujet. Voici comment l'un d'eux
en expose l'origine et la signification .-
« Long-temps après homère, un siècle
« peut-êiro, quand les poésies publiées
* sous son nom étaient chantées dans
f toute la (]r(èce, une foule de poètes
« commencèrent à chanter à fon exem-
I pie les traditions de leur paysj les
I guerres d<'s dieux et des hommes, la
( naissance du monde , e'c. ).e c* rcle de
< leurs excursions s'étendait de l'origine
< du monde aux dernières courses d'U
f l}sse, et renfermait ainsi toute l'éi.o-
< qu(! mythique de la Grèce. Ces poètes
« furent ap])elés cycliques, de l'espace
f circonscrit d;ins IfqiK;! ils prenaient
i leurs sujets, et le recueil d»; leurs poé-
I liies reçut, pour la môme raison, lu nom
CYCLE DES APOCRYPHES,
« de cycle. Il y eut deux cycles, le cycle
î mythique et le cycle troyen. i
Ces paroles de Heyne sur le développe-
ment de la poésie grecque peuvent, à
beaucoup d'ég;u'ds , s'appliquer au déve
loppement de la poésie chrétienne. Ce
qu'il dit des récits homériques, nous pou-
vons le dire des récits légendaires : tant
que dura le moyen âge , la poésie n'eut
pas d'autie champ.
De toutes les légendes, celles qui jouè-
rent alors le plus grand rôle, furent les
légendes du cycle évangélique. C'est aussi
par elles que nous commencerons nos
travaux.
Dans la littérature , les légendes du
cycle évangélique portent le nom d'Apo-
cryphes. Cette dénomination, par la-
quelle on désigne parfois toute espèce
de récit controuvé, s'applique spéciale-
ment à un recueil de documens fabuleux
sur les personnages de l'Évangile, qui
n'a qu'une valeur très contestable en his-
toire, mais qu'on doit considérer comme
le premier monument de la poésie chré-
tienne. Les légendes qu'il contient por-
tent généralement le nom d'Evangile.
Que'ques unes, en plus petit nombre,
ont un autre titre : soit celui d histoire ,
soit celui dactes. Les unes et les autres
sont l'œuvre naïve de la foi populaire. Il
ne faut point les confondi'e avec les li-
vres publiés sous les même litres par les
hérésiarques des premiers siècles. In-
ventions ténébreuses et perfides, ceux-ci
furent composés pour défendre de faus-
ses doctrines et leur servir de véhicule.
On y prêtait à Jésus-Christ et aux apôtres
des actions et des discours qui n'étaient
point historiques, mais qu'on espérait
faire passer pour tels, à l'aide du silence
des Evangiles , sur plusieurs points et
sur plusieurs époques , et qu'on suppo-
sait propres à appuyer cerlainesopinions
auprès du peuple. Depuis Simon jusqu'à
Vlarcion , il n'est pas un chef de secte un
peu remarquable qui n'ait eu son Nou-
veau-Testament à lui. Les évéques or-,
thodoxes , les saint Pèies, les Papes
mirent, dès le principe, beaucoup
d'ardeur à dévoiler ces machinations de
l'erreur et du mensonge , et à en détruire
les monumens. Leur zèle a souvent réus-
si. 11 nous reste en effet très peu de ces
apocryphes systématiques; et, de ceux
PAR M. DOUHAIRE.
36T
qui ont survécu , aucun, que nous sa-
chions , ne nous est parvenu intégra-
lement.
Si l'histoire de ia philosophie y a per-
du certains docuniens importans sur les
erreurs orientales de l'époque chrétienne,
la littérature n'y a aucun regret. Com-
positions abstraites par le fond , résultat
des préocupations dogmatiques de quel-
ques gnostiques bâtards, la sécheresse en
faisait lecaractère principal, et l'on y sen-
tait bien plus la polémique que la poésie.
Il n'en est pas ainsi des légendes du
cycle é\'angélLq lie propreinentdit. Celles-
ci sont de simples traditions^ peut-être
un peu trop crédules et un peu trop
puériles, mais qui assurément n'ont pas
été faites à mauvaise intention. La bon-
homie et la candeur y brillent à chaque
page, et il y a une telle conformité dans
quelques uns de leurs récits avec ceux
de l'Evangile , que la critique a incliné à
les regarder, sur plusieurs points, comme
un complément authentique de la narra-
tion des apôtres. Nous ne réveillerons
pas néanmoins les discussions qui se
sont élevées sur ce point ; il importe peu
à notre objet de connaître le degré de
confiance qu'il convient de leur accorder:
ce n'est point comme documens d'his-
toire posiiive, que nous les envisageons,
mais comme témoignages d'histoire mo-
rale. Leur valeur, qui serait là fort pro-
blématique, est ici incontestable. Ces
récils familiers et anecdotiques laits au
foyer, sous la tente, aux champs . dans
les haltes des caravanes , contipunent un
vivant tableau des mœurs populaires de
l'Église naissan'.e. Là. mieux que par-
tout ailleurs, se peint la vie iniérieure
de la société chrétienne. Nulle part on
n'étudiera mieux la transformation qui
s'opéraitalors, sous l'influence du Chris-
tianisme, dans les rangs inférieuis. La ri-
che source d'idées el de sentimens, ouverte
par le nouveau culie sy épanche avec
abondance et liberté. Il se peut que ce
que ces livres nous racontentde la sainte
\ierge et de ses parens , de Jésus et de
ses apôtres ne soit point très exact, cela
même est probable ; mais les usages, les
pratiques, les habitudes qu'ils révèlent
involontairement sont véritables. Evi-
demment ils prêtent aux personnages sa-
crés de rÉvangile des discours qu'ils
n'ont jamais tenus ; mais s'ils leur ont
prêté telle conduite, telle démarche,
telle parole , c'est qu'elles étaient dans
l'esprit du temps , c'est qu'on les croyait
dignes de ceux auquels on les attribuait.
Ces légendes sont donc, à vrai dire, un
commentaire populaire de l'Evangile, et
le mensonge même en est vrai.
Si nous voulons rechercher la cause de
leur incroyable faveur et de leur éton-
nante multiplication, nous la trouverons
d'abord dans ce besoin de merveilleux
qui dévorait la nouvelle société, malgré
la gravité et la sévérité de ses croyances.
Ces néophytes nouvellement ramenés»
des superstitions poétiques du paganis-
me , ne pouvaient si vite vaincre leur
ancien penchant aux fables. 11 fallait un
aliment nouveau à ces imaginations veu-
ves des mythes chéris de leur enfance.
D'ailleurs tant de prodiges réels avaient
ébranlé les esprits , que la disposition à
croire aux fausses merveilles devait être
générale. S'il n'est pas de grand homme
qui n'ait eu sa mythologie ; si déjà nous
voyons se former comme un cycle de lé-
gendes napoléoniennes autour du tom-
beau à peine fermé du grand général et
de ses invincibles armées, que ne devait-
il pas arriver d'une vie divine dont tant
de miracles avaient marqué le passage
sur la terre.
Le petit nombre des chrétiens, leur
dispersion, leur isolement, le peu de
relations d- s églises entre elles étaient
encore autant de causes de merveilleux.
Dans les premiers temps , les chrétiens
n'nvaient pas encore de livres écrits;
l'enseignement dogmatique et historique
du nouveau culte était exclusivement
oral.
Donc s'il arrivait , dit avec justesse un
écrivain modems, qu'un apôtre, ou un
disciple des apôtres, dans quelque petite
ville d'Orient ou d'Occident, adressât à
ses frères «es paroles d'encouragement
et d'espérance j qu'il leur racontât du
Sauveur et de ses disciples les paroles ou
les actions dont il avait été témoin ou
qu'il avait apprises , les simples haran-'
gués passaient de bouche en bouche dans
tout l'empire ; chaque chrétien y ajoutait '
quelque chose, quelque chose de sa foi'
et de son cœur. Ce n'était plus le langage
d'un homme seulement, c'était le coiu«* '
368
POÉSIE RELIGIEUSE.
mun lai;jï<if;e de la chid irilé. Aini.
naturell«-inent . simplement, .s.ms paiti
pris d'avance, on omit , on embellissait
de> fails \éiitjbles, d^^s discours réels:
on compl tait spontanément et presque
involoniaii emen' desrapportsimparfii s
ou liâlifs qui provoquaient l'imagindlion
sans la satisfa re enlièiemcnt.
Quandoii ne les regirderaii que comme
des productions isolées au milieu de
l'époque qui les vit naître, et sans in-
fluence sur les temps postérieurs, ces
légendes de l'Église naissant'^ seraient
déjà l'un des monnmens liil<^raires les
plus curieux à éli-dier. Mais leur impor-
tance grandit singulièrement si l'on vient
àcon-idt'ier que , bit^n loin d'être restées
sté'iles, elles ont eu sur le développe-
ment de la poésie des siècl«-s suivais
l'ac ion la plus puissante et la plus fé-
conde; qu'elle-) ont fourni à l'épopée, au
drame, à la peinture, à la î'Culptnredu
moyen âge i^nc source inépuisable de
sujets; que toutes les nations chrélien-
nns , jusqu'au seizième siècle, y o»Jt
puisé leurs inspirations les plus belles,
et que la poésie musulmane elle-même a
été leur tributaire. C'est un fait peu
connu que ce rayonnement générateur
des types évangéliques : nous espi^rons
dans la suite de ce travail en montrer la
réalité.
La marche que nous suivrons sera
simple : le d' veloppement du cjcle
évangélique étant parallèle au développe-
ment de la société chrétienne, dont il
n flèle de sièrle en siècle la l'hysionomie,
nous ne pouvons mieux faire que de nous
lai ser conduire par l'histoire.
Quoique nos rech'rc'ies (ioivent porter
spécialement sur le nioyenûge. la nature
de notre s:ijet et de notre plan nous
oblige à prendre de plus haut. L"s lé-
gendes évangéliques datent en eflel des
premiers jours du Christianisme. iNces
dans le berceau de l'Eglise, elles gran-
dissent et se proi)ageiit avec elle. Du
premier auqii. triéme siècle elles se for-
ment silenciiîuseniciit, se coordornient
et se disiribncnt en groupes. Lestiaces
de ce travail intérieur sont sensibles
encore dans celles qui nous sont v nu»-s
de ce l»' époque. De 1 1 Judét; , leur source
pnmiîive ei leiii- foyer cuiiunnn , e les se
répandent dans la kjyt ie , dans l'Arabie ,
CYCLE DES APOCRYPHES,
dans tout l'Orient. De la langue hébraï-
que ell s pa-îsent dans les langues de
lAsie. La Grèce commence à les con-
naître: elles apparaissent à l'Occident
av( c le cinquième siècle. Ces fables y
causent d'aliord quelque scandale, mais
finissent par dompter ses répugn nées.
jNon seul; meni la poésie, mais la scul-
pture et la peinture, s'en emparent; à
Constantino})le comme à Rome, les lé-
gendes de Marie et de Jésus décorent
l'intéri*ur des églises, et se glissent déjà
timidement dans les formes dr-matiques
des lituigies. Cependant le règne de la
littérature classique e! érudite en relarde.'
le triomphe.
Rome succombe, les barbares arrivent
et emportent le resie de la civilisation.
L'étude des lettres païennes cesse, les
ténèbres se répandent. Mais cette grande
débâcle a été favorable au Christianisme ;
toutes les nations sont venues dans son
sein, et les peuplesvainqueursavec elles.
Mais ces nations déchues, ces peuples
grossiers, il faut les instruire, il faut les
intéresser, les attacher par les yeux, les
oreiPes, le cœur. Que feraient sur leur
âme dégradée ou encore sauvage, les en-
seignemens abstraits de la foi ? La pi édi- •
cation savante des siècles précédens
n'enfanterait que l'ennui, llenfrtutdonc
une autre. LEglise le compiend. Elle se
tourne alors vers ces légendes naïves
dont elle n'avait point fait cas jusque là,
et leur demande pour ses solennités des
scènes dram. tiques, et pour ses ensei-
gnemens des récits accessibles et capti-
vans.
Dans toute celte période qui sépare le
cinquième ^iècle du onzième le rôlr des
légendes évangéliques devient iuunense.
Les liturgies des gr..n les fêles en sont
d'abord une véritable mise en scène. A
JNoél. au d'but de l'année ecclésiastique,
V Evangile de l' Knfance du Sauveur et
le PruU'vangiU de saint Jacques, sont
mis à contribution pour composer les
cérémonies du Prœscpc ou de la Crèche ;
^ l'EpipItanie. on piend encore à IJtvan-
gilc de L'Enfance et à V Evangile de JVi-
codinie , le fond de l'office de V Etoile où
les mages figurent en grande pompe ; à
Pâques, l'oflice du Scpulcre, des Trois
lUagcs, du Point du Jour, est la copie
des jicles de rUate. JNou^ ne parlons, ni
PAR M. DOBeAIKE.
6»
des fêtes de l'Ascension et de la Pente-
côte, ni de celles de la Sainte-Vierge et
des Apôtres, dont les élémens avaient élé
tirés des apocryphes.
Après les liturgies , c'est l'art qui em-
prunte le plus aux légendes apocryphes.
Jusqu'au sixième siècle, l'art avait répu-
gné à puiser à cette source: il s'était
créé, dans les catacombes et les églises,
une sorte de symbolisme à lui. Mais, à
dater de celte époque, c'est aux légendes
qu'il s'adresse de préférence. Le pinceau
ei le ciseau ne font en quelque sorte que
les traduire.
Mais ce n'est pas seulement dans les
solennités du temple et sur ses parois
que les légendes du Cycle évangélique se
déploient. Beaucoup d'entre elles vien-
nent se placer dans les divertissemens
semi-profanes du cloître. La Blanche Rose
du c uvent de Goudersheim, l'abbesse
Horswita, fait jouer par ses religieuses
ces merveilleuses histoires quin'avaient
guère été jusque là que figurées dans des
mimes sacrés , ou dans de mystérieuses
représentations. Ce sera pour nous un
curieux sujet de comparaison, que ces
drames ébauchés mis en regard des ré
cils primitifs d'où ils sont sortis.
Cette seconde transformation des lé-
gendes évangéliques, qui date du dixiè-
me siècle, présage une révolution qui
s'accoaaplira au treizième, alors que la
légende sortira du sanctuaire, montera
sur des planches profanes et se séculari-
sera, mais, avant d'en venir là, elle se dé-
roulera long-temps encore en rites si-
lencieux et en muets hiéroglyphes.
Dès le onzième siècle, elle commence
à prendre plus généralement la forme
dramatique : c'est le signe de la vie à la-
quelle commence à se rattacher le monde.
Quatre Mystères de cette époque, que
nous ferons connaître, nous montrent la
légende évangélique transformée di'jà de
narration en dialogue. De ces quatre
Mystères, deux sont déjà des monumens
pleins d'intérêt. La légende continue à
se développer par le drame durant tout
le onzième siècle. Les Mystères de la
JSaLssance et des Rois, de la Passion et de
la Résurrection, se multiplient 'r cette
époque dans toutes les contrées , en
France, en Angleterre, en Italie, Des mo-
T. IT. — N" 23. 18Û7.
numens nombreux, édités ou manuscrits,
nous fourniront les moyens d'apprécier,
sans quitter notre sujet, l'état des esprits
et des lettres. Yient le tr izième siècle,
et la grande explosion religieuse qui le
caractérise; les représentations scéni-
qiies sont un besoin, et les légendes
évangéliques en font presque tous les
frais. Partout s'organisent les sociétés
dramatiques. Le drame de la Passion
devient, à Padoue et à Paris, l'objet d'une
confrérie spéciale qui se propage dans
toutes les grandes villes. Ce mystère cé-
lèbre est le dernier période du dévelop-
pement dramatique du cycle évangéli-
que. Là, la légende avait atteint la forme
la plus élevée. Le Mystère de la Passion
était la mise en scène de tout le cycle
évangélique. Il s'ouvrait par la pastorale
touchante de Joachim, connue, dans les
apocryphes, sous le nom d'Evangile de
la Nativité de la sainte Vierge, et se ter-
minait à la résurrection, c'est-à-dire avec
V Evangile de Nicodème. Les autres évan-
giles apocryphes composaient le corps
de l'ouvrage.
Kous donnerons une ample analyse de
ce monument colossal, qui n'existe qu'en
manuscrit, et qui n'est pas moins curieux
pour l'histoire générale de la littérature
que pour celle du Cycle évangélique ea
particulier. Tsul ouvrage n'a joui d'un
plus beau etpluslong triomphe. Pendant:
deux siècles, il fut joué d'un bout de la
France à l'autre, au milieu des larmes et
des applaudissemens de la foule.
Tandis que la légende évangélique s'é-
levail dans le Mystère de la Passion pres-
que à la dignité d'une œuvre littéraire,
elle grandissait proportionnellement
dans l'épopée. Mais la renaissance appro-
chait. Le seizième siècle se leva, et avec
lui celte littérature quasi-païenne qui
fut aux lettres ce que le protestantisme
de la même époque fut à la religion.
Après avoir jeté un vif éclat dans le Pa-
radis perdu, la tradition légendaire s'é-
teignit. On la croyait morte pour la
poésie, quand elle illumina tout-à-coup
les derniers chants du poème prolestant
de Klopslock. Cette clarté inattendue
était, hélas ! la clarté du flambeau qui
s'éteint.
P. DouiiAinE.
M
370
SIECLE DE DANTE ,
REVUE.
ÉTUDES SUR DANTE. — ORIGINES DE L\ DIVLNE COMÉDIE.
CHAPITRE 1.
SIÈCLE DE DANTE. — SUITE (1).
III
La planète que nos pieds foulent ac-
complit dans sa course à travers IVspace
deux mouvemens simultanés, l'un de ré-
volution annuelle autour du soleil im-
mobile, l'autre de rotation diurne sur
son axe. Ainsi, tandis que l'humanité
chrétienne poursuivait le cours de S'^s
destinées religieuses dans le cercle des
révélations dont Dieu est le foyer éternel,
elle tournait aussi ses efforts sur elle-
même, et s'agitait pour la satisfaction
légitime de ses besoins terrestres. Le pre-
mier besoin des hommes réunis en so-
ciété est de réaliser entre eux matériel-
lement et par la contrainte des volontés
indociles , les rapports qu'ils conçoi-
vent comme nécessaires pour le bien
commun , c'est de donner au droit
la sanction de la force. Le droit com-
prend et la force sanctionne trois séries
de rapports : internationaux, publics et
civils. Les notions diverses du droit ,
l'emploi varié de la force mise à son ser-
vice, déterminent le caractère poliiique
d'une époque.
On ne saurait trouver en Europe au
commencement du moyen âge un système
de rapports internationaux proprement
dits : alors il n'y avait pas même des
nations. Sur les débris de la civilisation
antique et de la barbarie brisées et con-
fondues dans leur choc , la féodalité com-
mençait à s'élever, lorsque pour la cou-
ronner dignement fut conçue l'institution
d'une monarchie universelle, dont relè-
veraient toutes les royautés avec leurs vas-
saux grands et petits. Héritière des con-
quêtes de la vieille Rome, dépositaire des
(1) Voir lo n» 17 mai, lom. lu, p. 5iiU.
bf'nédictions de Rome nouvelle, réconci-
liant tous les souvenirs du passé et toutes
les espérances de l'avenir, elledevait s'ap-
pler le Saint Empire Romain (I). Cette
vaste conception avait été réalisée le jour
où le pape Léon III avait salué Charle-
magne du titre d'Auguste. Et si la fai-
ble'^se et l'extinction rapide de la race
carlovinsiienne laissèrent échapper à la
souveraineté de l'Empire, l'Espagne, l'An-
gleterre et la France (2i , ces pertes
avaient semblé se réparer lorsque autour
du trône germanique noblement occupé
par les empereurs de la maison de Saxe se
rallièrent les hommages de l'Italie et des
jeunes royaumes de Danemark , de Bo-
hême de Hongrie et de Pokgne. Mais en-
suite les dynasties de Franconie et de
Souab" (3), en cherchant à s'appuyer sur
la tyrannie et l'impiété, perdirent les sou-
tiens qu'avaient trouvés leurs devanciers
dans la loyauté cbevaleresque et le dé-
voînnent chrétien de leurs sujets . Les
deux ligues lombardes, les conquêtes
des princes d'Anjou et d'Aragon, l'ac-
croissemeni des républiques et la multi-
plication des seigneuries indépendantes
ne laissent plus aux empereurs en llalie
que des honneurs sans autorité (4). A la
(1) Thi'îorie (lu S. Empire, Danle, Paradis, cant. vi;
id. de Monarrhiâ. — Scardius de imper iali juriadic-
tione. — de Ulérode el de Bcauforl , de l'Espril de
vie el de P Esprit de mort.
(2) Les empereurs d'Allemagne prétendirent long-
temps exercer certains droits de souvorainelé en
France , notamment chanter l'antienne à l'abbaye
de Saint-Denis , quand ils s'y trouvaient de pas-
sage.
(.">) Allusion aux trois empereurs do la maison do
Souabc, Parad. iii, in fine.
(4) Afraiblisscmcnt de la puisianco iiopériale ea
PAR M. OZANAM.
faveur des désordres qui suivent la mort
de Frédéric II (1250) , les rois de Dane-
mark, de Pologne et de Hongrie , se font
libres. Les vassaux de l'ancien royaume
de Bourgogne portent ailleurs le tribut
de leur soumission. La papauté elle-
même , toujours la dernière à abandonner
les pouvoirs mourans, se retire et va
chercher en France un patronage plus
ami. Et après le grand interrègne, quand
reparaît dans Aix-la-Chapelle, en la per-
sonne de Rodolphe de Habsbourg (1) un
digne successeur de Charlemagne et d'O-
thon-le-Grand (1273), il est trop tard, la
monarchie universelle , le Saint-Empire
n'est plus , le nom seul se conserve ; il ne
reste à la place de la réalité , qu'une mo-
narchie germanique, un empire d'Alle-
magne.
Ainsi délivrées d'une centralisationlong-
tempsmenaçante, lesnationalitésduNord
et de l'Orient de l'Europe se constituent
tandis que celles de l'Occident sen-
tent s'accroître leur puissance. Si la Kor-
wége avait à se plaindre de Tun de ses
souverains (2) , l'autre moitié de la pénin-
sule Scandinave, récemment initiée aux
mœurs chrétiennes, se trouve heureuse
sous le sceptre de Magnus Ladelas,qui le
premier porte le titre de roi des Goths
et «les Suédois. Les Danois, les Polonais
et les Russes retrempent leurs courages
dans de longues guerres civiles. Les luttes
des rois de Bohême avec la maison d'Au-
triche ensanglantent les bords de la Mol-
dau (3) : tandis que les Hongrois vont
chercher à Is'aples , dans la famille de
Charles d'Anjou , des princes qui trans-
plantent et font fleurir aux lives du Da-
I ube la civilisation méridionale (4).
D'un autre côté la France s'élève à un
haut degré d'influence morale sous le
règne de saint Louis , vainqueur à Taille-
bourg, dominant par son intrépidité dans
les fers les dominateurs de l'Egypte, ar-
bitre entre Henri III d'Angleterre et ses
barons, mourant à Tunis au milieu des
Italie au temps d'Albert d'Autriche , Purgatorio
VI , 97.
(1) Rodolphe de Habsbourg, Purgat. tu, 87.
(2) Invectives contre Uaquiu VI, roi de Norwége,
Parad. xix, 159.
(3) Pv/rgat. vu, 90} Parad. xu, lia, 12S.
(4) AlTaires de Qoogrie , Par(id, tui , -S9 ; xu ,
li2.
larmes de la chrétienté (1270). La mé-
moire de ce monarque , comme un voile
éclatant, couvre les vices et les faiblesses
de ses successeurs (1) : et les peuples
étrangers s'accoutument à regarder avec
respect le trône de nos rois devenu l'au-
tel d'un saint. L'Angleterre soumet à ses
lois le pays de Galles, où pendant sept
siècles les restes de l'antique nation bre-
tonne bercés par les chants de leurs bar-
des , gardés par l'épée de leurs chefs ,
avaient vécu dans une pacifique indé-
pendance. Les armes anglaises se mon-
trent pour la première fois souveraines
en Irlande et en Ecosse (2). Ainsi se pré-
pare de loin l'unité future des Iles Bri-
tanniques (1283-1305).
La France et l'Angleterre ne semblent
ainsi réunir leurs forces que pour les
mesurer. Entre elles commence un com-
bat qui durera sans interruption cent
cinquante ans, et à la grandeur des coups
qu'elles se portent on peut pressentir
qu'il s'agit peut-être de dominer l'avenir
du monde (3). Des trois couronnes espa-
gnoles, celle de Navarre , portée quelque
temps par Thibaut , comte de Champa-
gne (4) , confondue plus tard avec celle
de France sur latôte de Philippe-le-Hardi,
passe et s'éclipse enfin dans l'obscure
maison des comtes d'Evreux. Mais les
deux autres couronnes de Castille et
d'Aragon s'enrichissent, l'une des dé-
pouilles de l'Islamisme (5) , l'autre des vic-
toires de ses rois en Sicile et dans les îles
Baléares ; ils y joindront bientôt la Sar-
daigne acquise par donation (6). Deux siè-
cles de succès continueront ainsi d'aug-
menter avant de les unir la dot de la
grande Isabelle et l'héritage de Ferdi-
nand-le-Catholique.
A l'ombre de ces puissantes sociétés il
s'en forme de plus humbles , mais non
(1) Attaque violente contre la maison de France,
Purgal. xx, 42.
(2) Guerres do l'Angleterre et de l'Ecosse, Parad,
XIX, 121.
(3) Guerres de PAngleterre et de la France, Purg,
XX, 64.
(4) Souvenir do Thibaut, Infern. xiii, 82. Affai»
res do Navarre, Purgat. vu, 104.
(4») Alphonse X , roi de Castille , Parad. xix ,
124.
(6) Maison royale d'Aragoa , Purs-af. vn, nn;
372
moins vigoureuses, comme au pied des
«Grands arbrespoussent de jeunes rejetons.
Le Portugal sft crée une existence isolée
au bord de l'Océan dont il partagera
l'empire un jour (i). On voit les villes
populeuses de Flandre s'agiter sous le
joug fiscal de Philippele-Bel , les tisse-
rands de Bruges , égalant la renommée
des marchands de Cartilage , recueillent
par boisseaux sur le champ de bataille de
Courtray (1302) , les éperons d'or de
quatre mille chevaliers (2), Guillaume
Tell donne le signal de l'insurrection :
Schweitz , Ury , Unterwalden, s'unissent
par un serment vengeur (1308). La ligue
helvétique naissante reçoit à Morgaten ,
où les Autrichiens sont vaincus, le bap-
tême de sang qui lui donne un nom parmi
les États libres. Ce n'est pas ici le lieu de
redire les fortunes diverses des cités ita-
liennes, ni les longues rivalités des deux
Siciles (3). De toutes parts donc , à l'épo-
que qui nous occupe , les nations obéis-
sant à une impulsion nouvelle cherchent
à se faire leurs destinées particulières au
milieu des destinées communes; à assurer
l'intégrité de leur territoire , soit par la
guerre , soit par les moyens diploma-
tiques dont l'emploi régulier conslitue
le droit des gens. Elles préludent à ce sys-
tème d'équilibre qui est devenu l'objet
des méditations les plus chères des poli-
tiques modernes. Elles ne gravitent plus
vers l'unité du Saint-Empire , elles ten-
dent à se former en république chré-
tienne.
Tandis que les divers États cherchaient
ninsi à se coordonner entre eux, un mou-
vement analogue se faisait à l'intérieur
de chacun, et mettait en action les élc-
mens multiples dont ils étaient composés.
De môme que l'Europe avait failli dcve-
Tiir, au temps desCarlovingiens, un vaste
empire féodal, demôme chaque royaume
était deverm comme une grande sei-
gneurie divisée en plusieurs fiefs im-
médiats , subdivisés eux-mêmes en ar-
rière-fiefs , et l'aristocratie guerrière,
mailrcsse du sol, sembla l'être aussi des
hommes et des choses ([u'il portail. Mais
(1) lnvecllve3 contre le roi (1<; Portugal Deoys,
Parad. xix, 13U.
(2) Purgat. XX, W.
(3) Ce sera le sujcl du chapitre suÎTant.
SIÈCLE DE DANTE,
la féodalité envahissante avait rencontré
des droits préexistans qu'elle avait pu
opprimer, non pas anéantir. Si les habi-
tans des campagnes avaient courbé la
tête sous la lance, et accepté le servage
des conquérans , les populations des
villes, plus éclairées et plus compactes,
avaient conservé quelques restes ou quel-
ques traditions de leurs anciennes fran-
chises. Si le clergé dont les conseils
étaient nécessaires et l'influence redou-
table , était habilement assimilé à la no-
blesse en ce qui concernait la tenure des
terres , et enveloppé peu à peu dans le
réseau des coutumes féodales : toutefois
la conscience de sa mission morale , l'é-
ligibilité attachée à ses fonctions, le céli-
bat, toute la législation canonique, et
surtout l'infatigable surveillance des
papes le tenaient isolé et en faisaient une
classe distincte. Enfin le pouvoir monar-
chique, qui dans l'origine n'était qu'une
partie institutive et comme le point cul-
minant du système féodal, impatient des
résistances et des agressions journalières
que lui faisaient subir des vassaux jaloux,
eut des intérêts à part et commença à se
détacher d'une union importune. Ainsi
en dehors et en présence de la féodalité
se trouvèrent le pouvoir monarchique ,
le clergé, le peuple ou le tiers-état; et ces
quatre puissances rivales durent , selon
les circonstances, s'allier ou se combattre
avec des résultats inégaux. Jamais le suc-
cès ne fut plus disputé qu'aux treizième et
quatorzième siècles.
En Allemagne l'empire électif, ébranlé
par les guerres des prétendans , discré-
dité par les mauvais princes, méconnu
par ses feudataires étrangers, laissait se
relûcher l'obéissance de ses vassaux na-
turels. A l'aristocratie ambitieuse se joi-
gnit le clergé mécontent , et les hauts di-
gnitaires des deux ordres , en se consti-
tuant au nombre de sept électeurs exclu-
sifs, formèrent un confédération désor-
mais souveraine. Le despotisme qu'exer(;a
la noblesse sans maître provoqua une
réaction dans le petiple opprimé. Les
communes allemande> s'agitèrent cl
obtinrent de la peur ou acquirent à prix
d or leurs premières franchises. La Hanse
'Jcutoniquc se forma. Les villes impéria-
les s'assimilèrent aux seigneuries im-
médiates, et leurs députés prirent séance
PAR M. OZANAM.
373
à côté des évêques et des barons à la dièle
germanique (1293).
En France, au contraire, la royauté
devenue rigoureusement hérédilai reet
impartageable sous les premiers Capé-
tiens, placée àperpétuité entre des mains
viriles par une doub'e reconnaissance de la
loiSalique(13l6-1322), réunit à son domai-
ne, qui bientôt sera déclaré inaliénable,
la Normandie et l'Auvergne , les comtés
de Toulouse , de Poitiers et de Champa-
gne. L'aristocratie est ù la fois ménagée
dans son honneur, attaquée dans son
pouvoir par les ordonnances de saint
Louis contre les duels judiciaires, les
guerres privées et les monnaies seigneu-
riales j elle est atteinte dans son principe
lorsque pour la première foisPhiiippe V
anoblit par simples lettres une famille
roturière. Le clergé, satisfait d'une mo-
deste part d'influence politique, respecté
dans ses droits acquis, hormis sous Phi-
lippe-le-Bel , garde une attitude calme
et bienveillante. Le tieys-état devient
l'auxiliaire empressé des rois qui ont en
quelque sorte présidé à sa naissance , et
qui dès son premier âge l'initient au gou-
vernement des affaires publiques. Les
communes autrefois émancipées sous
Louis-le-Gros trouvent dans saint Louis
un second pè^e ; Louis X affranchit les
serfs de la couronne: Philippe-le-BeI (1)
convoque aux états généraux (1302) les
députés des villes déjà appelés au con-
seil des barons par le même saint Louis
(1254), sous les auspices duquel semblent
s'être placées toutes ces institutions sa-
ges et vraiment libérales au milieu des-
quelles rajeunissaitnotre vieille patrie(2).
Cependant le* épreuves ne lui manque-
ront pas. Nous avons dit les champs de
bataille où tomba la fleur de ses guer-
riers. Souvent son horizon s'éclaira de la
sinistre lueur des bûchers où tour à tour
la cupidité royale et la fureur populaire
précipitaient les templie s, les juifs et
les lépreux. Ses gibets plièrent sous le
poids de deux ministres qui s'étaient assis
long-temps au pied du trône (.3). Trois de
(1) Philippe-le-Bel et yhilippe-le-Hardi, Purgat.
vn, 103.
(2) Hénaut, IIi*i. de France , tom. i.
(3) Supplice de Pierre de la Brosse , ministre de
Philippe-ie-Bel, Purgat. yi, 19,
ses princesses j convaincues d'adultère ,
périssaient dans de mystérieux suppli-
ces (1) , tandis, que par un contraste re-
marquable avec les accroissemens de
l'autorité monarchique , la faiblesse per-
sonnelle de nos derniers monarques de
cette époque (1314-1322) rappelait triste-
ment les jours des rois fainéans.
D'un autre côté, l'Angleterre voyait la
couronne, avilie sur la tête de Jean Sans-
Terre, d'Henri 111(2) , d'Edouard II, ral-
lier contre elle les forces de l'Eglise, de la
noblesseet du peuple, divisées ailleurs, ici
conspirant ensemble pour fonder au be-
soin par la contrainte, une constitution
libre. Les lords spirituels et temporels
en stipulant pour eux-mêmes les articles
de la Grande Charte (1215), avaient con-
tracté de semblables engagemens en fa-
veur de leurs propres tenanciers. Les
bourgs et les cités avaient obtenu la fa-
culté d'élire leurs aldermen. Leurs dé-
putés entrèrent dans les conseils suprê-
mes de l'Etat à la suite de l'insurrection
victorieuse ie iSimon deMontfort, comte
de Leicester; ils y gardèrent leur place
après l'insurrection vaincue , et complé-
tèrent la triple organisation du parle-
ment législatif (1264-1295) (3).
Depuis lor.S temps rien n'était plus
célèbre que la fierté de la noblesse es-
pagnole ; on sait l'orgueilleux serment
prêté parles seigneurs d'Aragon au sacre
de leurs rois. Mais dans ses luttes contre
les Maures la nation tout entière s'é-
tait anoblie ,• les communes belliqueu-
ses ne voulaient obéir qu'à des magis-
trats élus; elles envoyaient leurs procu-
reurs aux cortès générales , elles étaient
unies entre elles par les lois d'une étroite
fraternité qui fut long-temps respectée
sous le nom de SantaHermandad (1260) .
Des choses pareilles se passaient chez les
autres peuples de moindre renom. En
sorte que deux faits généraux se repro-
duisent dans la plupart des contrées de
l'Europe et modifient leur droit public :
1" la formation d'assemblées représentati-
ves nommées États, Diètes, Cortès, Parle-
(1) Souvenir de Clémence, que Louis X épousa
après le supplice de Marguerilc, sa première fcmme^
Parad. ix, I.
(2) Henri III d'Angleterr«, Purgat. vu, 130.
(5) Lingard, Hitt, d'Angleterre, tom, ni.
374
SIÈCLE DE DANTE ,
mens , et composées de trois ordres : le
clergé en qui reposent les intérêt^ mo-
raux delà société, la noblesse à q,,i ap-
partient la garde héréditaire du sol , le
tiers-état qui réclame la satisfaction des
besoins locaux, l'inviolabilité des biens
acquis par le travail,etla liberté des per-
sonnes. L'intervention progressive du
tiers-état dans les affaires publiques , la
multiplication des franchises municipa-
les, tous les signes d'une virilité prochai-
ne des nations qui sortant de la tutelle de
la féodf lité entreront dans l'exercice rai-
sonnjwb^e de leurs droits.
De iiiéme que le droit des gens était né
des guerres et des traités, et qu'un droit
public était sorti des discordes intestines
et des chartes imposées ou obtenues; de
même le droit civil changea de forme
sous la double influence des législations
qui furent rédigées , et des débats qui
s'agitèrent devant des tribunaux plus sta-
bles et plus savans. D'une part , les cou-
tumes multiples et flexibles au gré des
juges virent s'élever aut our d'elleslare
doutable concurrence du Droit romain,
immuable dans son antiquité, et des or-
donnances royales, uniformes da.is leur
application. En même temps que les
Pandectes doctement commentées recon-
quéraient en Occident une autorité qu'en
Orient elles n'avaient plus, saint Louis
dictait ces Etablissemens qui suffiraient
pour l'immortaliser, Alphonse X donnait
à la Castilie le Code des Sictc Partidas ,
la Sicile recevait ses lois de Frédéric II.
l'Allemagne avait les siennes dans le Sa-
chsenspiegel et le Sch'wabenspiegel ou se
réfléchissait aussi la simplicité de ses
mœurs; Edouard I était honoré du nom
de Justinien anglais. D'une autre part,
l'administration de la justice, jusque là
considérée comme une des atiributions
delà puissance féodale,commençades'en
détacher. La juridiction des suzetains
s'étendit aux dépens de celles des vas-
saux, elle fut exercée non plus par des
pairs et des barons , mais par des con-
seillers clercs; elle fut distincte des au-
tres pouvoirs publics ; elle eut un siège
fixe et un ressort déterminé. Ainsi, pour
ne pas multiplier les exemples, le parle-
ment ambulatoire, créé par snint Louis,
recruté de légistes roturiers, fortifié par
l'établissemeat; du ministère public , fut
fixé à Paris par Philippe-le-Bel (1). Ainsi
encore la cour des Plaids-Communs de-
viiit sédentaire à Westminster aux ter-
mes de la Grande Charte anglaise, et
plus tard chaque comt<^ eut tes assises, et
sur tous les points importans du royaume
britannique se lit l'admirable création
des juges de paix (2). Mais parce que
toute chose humaine , même excellente,
portsen soi le principe de sa corruption,
les nouvelles institutions législatives et
judiciaires ne demeurèrent pas exemptes
d'abus, INous avons vu les notions du
Droit romain évoquées par des légistes
pour flatter l'orgueil des mauvais prin-
ces. Dans Id suite on verra le parlement
de France se laisser investir des fonc-
tions des états généraux , et, resserrant
ainsi la résistance légale sur un plus
étroit espace, se prêter aux envahisse-
mens du l'absolutisme.
IV
Les grands événemens politiques sont
comme les grands phénomènes de la na-
ture, ils sollicitent la raison à rechercher
leurs lois et leurs causes, ils ébranlent
ia senhibililé , fécondent l'imagination.
Dans ces jours de tumulte social , le gé-
nie se montre plus puissant et plus beau ;
soit que cherchant à se dégager des agi-
tations du monde extérieur qui le frois-
sent et l'importunent, il trouve dans
cette résistance même une énerj^ie inac-
c utumée; soit que, se livrant à toutes les
impulsions des choses qui l'entourent ,
plein de sensations, d'émotions, de con-
ceptions qu'il ne sait plus contenir, il se
crée pour épancher au dehors l'exu-
bérance de ses pensées un langage plus
qu'humain. Pareil à l'aigle qui se plaît
au milieu des tempêtes, soit qu'il s'élève
au dessus de la région des orages pour
planer dans des hauteurs sereines, seul
et fixant le soleil ; soit qu'il demeure au
sein même des nuages et se joue avec la
foudre. Aubsi la période qui nous occupe
fut-elle comme un orageux printemps où
les intelligences effervescentes se dére-
loppèrenl avec bonheur. Elle vit vrai-
ment rénal, le toutes les sciences dignes
de remplir les loisirs des hommes, bien
(1) llénuiilt, lom. i.
^ I ipt^arU, lom. u.
PAR M. OZANAM.
375
qu'une autre époque ait orgueilleusement
usurpé ce glorieux nom de Renaissance.
La philosophie perdue dans les ombres
qui couvrirent l'occidenl après la mort de
Charlemagni' av.iit jepaiu vers la fin du
onzième siècle. Elle avait trouvé dans les
cloîtres un premier asile. Elle y avait do-
cilement reç.i les dogmes de la théologie
chrétienne, et, niise ainsi en possession
des vérités premières , objet des veilles
souvent stériles de la sagesse antique, il
ne lui restait plus qu'à en dédi-ire les
conséquences pour arriver aux vérités
d'un ordre inférieur. Pourtant, c'ans l'in-
certitude des premières tentatives, plu-
sieurs écoles s'étaient formées. L'une,
espérant tout des forces de la raison,
croyait pouvoir conclure des conceptions
logiques de l'esprit humain à des réalités
correspondantes dans la naluie, et 'ce
furent les Réalistes , modernes reproduc-
teurs de l'idéalisme platonicien. L'autre
pensait trouver dans les sensations ve-
nues du dehors le critérium de toutes les
notions qui peuplent l'entendemeut , et
ce furent les Nominaux ^ qui rappelèrent
le sensualisme de Zenon. Entre ces Jeux
sectes dont la querelle illustra si fort
Guillaume de Cliampeaux et Abailard,
commencèrent à s'in'erposer sous le
litiede Conceptualistes quelques hommes
ii'itiés aux doctrines péripatéticiennes.
Mais ceux-ci < ussi bien que les précé-
dens se soumettaient aux règles méiho-
diques d'une dialectique sévère, de l'ob-
servation desquelles ils faisuientdépendre
l'avenir de la science. Le spectacle de
leurs efforts contradictoires découragea
quelques docieuis, qui cherchèrent des
voies nouvelles et lenérenl d»; parvenir
à la connaissance des choses par la com-
templation et à la contemplation par
l'amour. Une école mystiqi^e s'éleva et
s'honora de compter dans ses rangs Hu
gués et Richard de Si -Victor il). Le scep-
ticisme et l'athéisme lui mênie s'étaient
fait jour au milieu de cette agila'ion gé-
nérale de la pensée. Mais au treizième
siècle les faveurs et la solennité dont
l'enseignement jjhilosophique commença
à jouir dans ia cour des papes el dans les
capitales des granls royaumes lui impo-
li) Richard et Hugues de St-Viclor, Parad. x,
Ul ; XII, 133.
sèrent des altitudes plus graves et plus
calmes. Il se distingua plus qu'il n'avait
fait juqu'ici de l'enseignement théologi-
que, el se circonscrivant davantage dans
le domaine des questions libres , il évita
les égaremens de l'hétérodoxie. Les écrits
des philosophes grecs et arabes furent
traduilset multipliés par d'irinombrables
copies, leur autorité prompte à s'établir
interviiit dans les discussions, et avec
l'érudition se répandirent ces disposi-
tions sagement timides et conciliatrices
qui l'accompagnent d'ordinaire. Aux
luttt^s des systèmes succéda le besoin de
les unir dans une savante harmonie j la
philosophie rassembla ces quatre puis-
sances qui s'étaient successivement ma-
nifestées et combattues et sans le con-
cours desquelles elle ne saurait atteindre
à son complet développement : la raison,
l'expérience des sens, l'intuition, l'auto-
rité. El quatre célèbres docteurs sem-
blèrent suscités pour représenter ces
quatre puissances, chacun d'eux agis-
sant plus excellemment au nom de l'une
d'elles , mais sans méconnaître les droits
des autres.
Albert de Cologne fut le premier
(1I95-128Q). Dans les commentaires et
les compilations qui composent la masse
d • ses œuvres colossales, il sembla avoir
I amassé toutes les connaissances de l'an-
tiquité et de l'Orient pour les jeter avec
le poidi de son crédit personnel dans la
balance des controverses. Ce vaste com-
mtrce qu'il entretint avec les âges an-
téiieurs étonna ses contemporains qui
lui donnèrent le titre de grand ^ et le fit
paraître eiilouré d'une auréole magique
auxyeuxde la postérité superstitieuse (1).
D'un autre côté, dans un monastère ob-
scur d'Angleterre, Roger Bacon (1214-
1294), incompris et persécuté, réclamait
une réforme générale des études acholas-
liques, et lui-même donnait l'exemple
d'une nouvelle investigation des phéno-
mènes de la nature. L'usage de la poudre
à canon , l'emploi de la vapeur, la cons-
truction du télescope se retrouvent
comme autant de prophéties écrites dans
ses livrer, pour l'humiliation des savans
uu)dern( s devancés de plusieurs siècles
par un pauvre moine. En mûme temps et
(1) Alberl-le-Grand, Parais x, 97.
376 SIÈCLE DE DANTE,
sous le beau soleil qui dore les mon-
tagnes romaines, était éclos un génie
tendre et pieusement méditatif ; saint
Bonaventure. Du haut de la région mys-
tique où il s'élevait sans effort , il voulait
communiquer, par une série de rapports
logiques , avec les dernières et plus hum-
bles régions de la science. Il disposait
les connaissances humaines comme des
degrés par lesquels la pensée pouvait à
loisir monter et redescendre, comme un
édifice dont les autres facultés poseraient
les bases mais dont la contemplation for-
merait le couronnement lumineux (1).
Toutefois si les autres avaient semblé
plus que des hommes, s'ils avaient été
dans l'école comme des thaumaturges,
des prophètes, des génies, saint Thomas
d'Aquin y fut salué comme un ange
(1224-1274). Jamais les lumières célestes
de la révélation ne cessèrent d'environ-
ner cette intelligence infaillible^ mais
nulle ne brilla davantage des lumières
naturelles et intérieures de la raison.
Le séjour ordinaire de ses pensées était la
science la plus rationnelle de toutes, la
métaphysique ; c'est de là , c'est du point
de vue de l'ordre et de l'unité qu'il con-
çut une synthèse complète des sciences
morales, où réunissant les données de la
foi, de l'érudition, de l'expérience, de
l'inspiration , il devait dire tout ce qui se
pouvait savoir de Dieu, de l'homme, et
de leurs rapports; et fonder une philoso-
phie vraiment universelle, catholique :
Summa toUus theologiœ. Ce monument
plein d'harmonie malgré l'apparente as-
périté de ses formes, domina de toute la
hauteur du Christianisme les ouvrages
des anciens; et surpassa peut-être par
l'immensité de ses proportions tout ce
qui a été tenté depuis. Mais il demeura
inachevé; avant d'en avoir posé les der-
nières pierres, l'ange qui le construisait
fut rappelé nu ciel (1)...
Le treizième siècle avait été l'apogée de
la philosopliift au moyeu âge : il avait vu
à la fois ses docteurs dominer toutes les
chaires par leurs enseignemens, et por-
tés en triomphe sur les autels par leurs
vertus. Le quatorzième commença une
ère de décadence. Raymond Lulle (1244-
(1) S. Bonaventure, Parad. xu, 2^,
(2) Tljoinas, Parad, x, yi,
1.315), Duns Scott (1275-1308) et Occam
( mort en 1347 ) remirent en problème ce
que leurs illustres devanciers avaient
réduit en doctrines. Les anciennes luttes
se renouvelèrent. Les questions, les opi-
nions se soulevèrent comme la poussière
sous les pas des lutteurs de l'école. Une
logique subtile à l'excès, divisant, distin-
guant toujours, fractionna la vérité jus-
qu'à l'infini : de bruyans combats se
livrèrent sur des atomes. A la métaphy-
sique se substitua peu à peu une ontologie
inféconde. Les écrivains de l'antiquité
dont l'autorité reconnue sous la condi-
tion d'une sévère et préalable critique
pouvait exercer une légitime influence,
se trouvèrent investis d'une sorte de
despotisme intellectuel, et le magister
dixit , redevint la dernière raison de
gens qui se disaient philosophes chré-
tiens. Ainsi la scholastique, cette longue
éducation des esprits européens, à la-
quelle ils durent peut-être leur tempéra-
ment robuste et la rectitude de leurs
dispositions, dégénérait en exercices
puérils et préparait elle-même sa décon-
sidération future (1).
De même que la philosophie s'était
peu à peu dégagée de la théologie pour
se constituer selon sa nature propre, les
autres sciences commençaient à se déta-
cher d'elle, qui d'abord semblait les
renfermer toutes : mais de part et d'autre
c'était une émancipation et non point un
divorce : un lien commun ne cessait pas
de les unir. Les matériaux de l'histoire
s'élaboraient sous la plume de Villehar-
doin, de Joinvilie, de Villani, de Snorri
Sturleson. Les récils d'un marchand véni-
tien, Marco Polo , avec ceux des mission-
naires Plancarpin et Rubruquis prolon-
geaient de cinq cents lieues à l'orient le
monde connu ; tandis qu'à l'occident les
vaisseaux de Gênes touchaient les Cana-
ries, et marquaient le premier jalon de
la route d'Amérique. L'enseignement du
droit attirait à Bologne et à Padoue une
jeunesse nombreuse. La médecine floris-
sait aux écoles de Salerne et de Montpel-
lier, Il faut remarquer surtout que les
recherches érudites et les longues médi-
(I) De (léronjo , ll\s(. (la Sijstcmet , lom. iv.—
Précis de Vllisl. de la Philosophie, put)iié par MM.
do Scorbiac cl do Salim's,
PAR M, OZANAM.
m
talions avaient cessé d'être des faits iso-
lés. La communauté des travaux devint
un principe d'association. Les professeurs
libres de Paris se formèrent en corpora-
tion sous le titre d'université (1200) : cet
exemple fut suivi à Oxford (1206), à Sa-
lamanque (1223), à Upsal (1240), à Lis-
bonne (1290), à Rome (1303). Autour
des chaires occupées par des maîtres
illustres, accourut la multitude des étu-
dians : sur les uns et les autres descen-
dirent les bienfaits des papes et des
princes ; il y eut une véritable république
des lettres avec son gouvernement, ses
honneurs, ses lois, ses tribunaux ; et ,
dans ces temps qu'on a crus barbares, la
science devint une puissance politique.
Faut-il ajouter que le même âge assista à
l'institution de la Sorbonne, et qu'en
dehors de ces établissemens récens, loin
du tumulte des choses nouvelles, des
milliers de monastères conservaient les
doctes traditions et les habitudes labo-
rieuses de leurs fondateurs.
Le beau est la splendeur du vrai : les
premiers aperçus de la science et les pre-
mières inspirations de l'art sont donc né-
cessairement contemporains. 3Iais les
progrès de l'art sont plus rapides, parce
qu'il est de la nature de l'esprit humain
de composer avant d'abstraire. Et c'est
aussi pourquoi, parmi les arts, les plus
compliqués devancent toujours dans leurs
progrès ceux qui sont les plus simples.
Ainsi la poésie est l'avant-courrière de la
prose ; et c'est à l'ombre des grandes créa-
tions architecturales que la peinture et
la sculpture essaient obscurément leur
premier essor.
Jamais, peut être, aucun siècle ne fut
salué à son lever de plus de voix mélo-
dieuses que le treizième. Les minsirels
d'Angleterre et les minnesœnger d'Alle-
magne, les trouvères de France et les
troubadours du 3Iidi , formaient comme
un chœur immense et se renvoyaient des
chants lyriques. Un landgrave de Thu-
ringe avait couronné le poète vainqueur
au combat académique de la Wartbourg,
de joyeuses compagnies cultivaient en
Provence le Gai-Savoir, et les muses si-
ciliennes s'étaient réveillées pour mur-
murer des paroles d'amour dans une lan-
gue nouvelle. En même temps le génie
épique se révélait dans de vastes compo-
sitions : c'étaient des poèmes nationaux,
comme ceux du Cid et des Niebelungen ,
comme les Aventures d'Arthur et des
Chevaliers de la Table-Ronde , de Char-
lemagne et des douze pairs; c'étaient des
épopées imitées des classiques et cher-
chant à rattacher aux souvenirs de l'an-
tiquité les destins des peuples modernes :
telles furent celles qui prirent pour sujets
le siège de Troie, les voyages d'Énée,
les conquêtes d'Alexandre. C'étaient des
légendes de saints, travaillées avec une
complaisance infinie par des imagina-
tions religieuses : ainsi furent célébrés
les miraculeux exploits de saint Georges,
la douloureuse vie de sainte Elisabeth de
Hongrie, les pèlerinages de saint Brandon
et ces innombrables histoires non moins
merveilleuses qui passèrent sans doute
des traditions populaires dans la rédac-
tion latine de la Légende Dorée. Ces ou-
vrages étaient chantés et accompagnés
des sons de la rote ou de la guitare par
les jongleurs, rapsodes du moyen âge,
qui tour à tour attiraient autour d'eux la
foule des places publiques ou allaient
charmer les seigneurs et les nobles dames
dans l'isolement des châteaux. Aussi le
génie ne manquait-il ni de popularité, ni
de gloire. Les noms d'Arnaud Daniel (1),
de Chrestien de Troyes , de Marie de
France , de Gérault Berneil (2) et d'Ade-
nès furent célèbres dans les provinces de
la langue d'Oïl et de la langue d'Ocj
ceux de Wolfram d'Eschenbach, de Henri
de Weldecke et de Henri d'Afferdingen
retentissaient, comblés de louanges, des
rives du Danube aux bords du Rhin (3).
Toutefois, comme une floraison précoce
qui ne tarde pas à se flétrir , cette abon-
dance poétique de la France et de l'Al-
lemagne , dès l'approche du quatorzième
siècle, commençait à se perdre : aux ac-
cens spontanés de la lyre , à la simplicité
majestueuse de l'épopée, succéda une
poésie didactique et satirique qui aima
à cacher ses intentions, tantôt méchantes
(1) Purgat. xxvi, 139.
(2) Ibid., 120.
(5) Sfhlegcl, ni$l. de la Littérature, toni, n. —
KobcrsteiD, Manuel de Ptiùt, de la liltérattire a{(e-
mande.
37S
SIÈCLE DE DANTE,
et tantôt pédatitesques , sous les voiles de
rallégorie, qui dut se sf^parer de la mu-
sique et garda le rhylhme seul. Ce fut l'o-
rigine des fabliaux et des deux roinais do
la Rose et du Renard^ dont la reiiouiniée
naissante marque 1;', décadence l'e la lil-
térature chcvalpresqur».
la prose à son tour dérobait la parole
aux lois du rhythme pour l'analyser, et de
cette analyse déduire les élémens de la
grammaire et constituer ainsi d'une ma-
nière durab'e les langues que nous de-
vions parler un jour. Ses premiers essais
étaient les ouvrages législatifs français,
germaniques, espagnols que nous avons
déjà signalés. L'Allemagne y joignit des
écrits ascétiques d'un grand mérite, com-
me ceux du pieux Tauler. Les Proven-
çaux oubliaient les heures à tracer ces
nombreux romans dont la faveur dura
trois siècles encore (L. Et la vivacité fran-
çaise se joua dans les chroniques et les
mémoires, entie lesquels se distingue le
livre du sire de Joinville. — Les destinées
littéraires de lltalie se détachent ici de
celles de l'Europe : sous ce ciel plus
beau il ne se verra point de ces prin-
temps trop courts, de ces subites st^che-
ressesqui se renconlrent ailleurs : ia sai-
son ferlile qui produisit la Divine Comé-
die continuera jusqu'aux jours de la Jé-
rusalem délivrée.
Parallèlement aux arts de la parole se
développaie.t c<*uxdudcssin. Après avoir
longtemps lutté contre la pesanteur et
l'austérité du style byzantin, l'architec-
ture gothique régnait libre et radieuse.
C'était elle qui seule avait entrepris de
décorer la grande scèn- du moyen-âge
depuis les montagnes d'Ecosse jusqu'aux
mers qui baignent la Sicile, depuis l'Èbre
et le Tage jusqu'au Jourdain reconquis.
Partout où les besoins de la vie matérielle
avaient rapproch'' les hommes et formé
une cité, au dessus de leurs chétives de-
meures une basilique s'élevait pour re-
présenter et maintenir parmi eux la su-
prématie de la vie morale. la basilique,
au dedans toute brillante des reflets de
ses rosaces, tout harmonieuse dans la
variété infinie df ses contours, pleine
des pompes du culte, consacrée par la
(1) .illusion aux romanii i;n prose, Purgal.xxyi,
18.
présence de la Divinité , était une image
ébauchée du ciel ; au dehors , ses murs
chargés de bas- reliefs, ses longues gale-
ries peuplées de statues, ses aiguilles
surmontées de saiiits, et par dessus tout
son clocher portant à des hauteurs inac-
cessibles la Croix victorieuse , s'élevaient
comme pour figurer la terre régénérée
pt pour conjurer la colère d'en haut en
lui opposant les vertus d'ici-bas. Qui
pourrait dénombrer ces milliers de mo-
nastères dont le caractère architectural
était aussi varié que l'esprit des ordres
religieux auxquels ils appartenaient , ces
innombrables sanctuaires, ces chapelles,
ces oratoires, toujours merveilleusement
construits selon les conditions pittores-
ques de leurs situations , dans la profon-
deur des bois , à la cime des rochers , sur
des promontoires battus des flots? Les
édifices destinés aux usages de la vie ci-
vile n'étaient point oubliés. Des voûtes
r.évères s'élevaient pour recevoir sous
leur ombre mystérieuse les sièges des
magistrats. Les villes, dans l'orgueil de
leur recense liberté, se construisaient
des palais, dont le hardi beffroi s'élan-
çait jusque dans les nues. Les châteaux
môme les plus soîiîaires cherchaient à
s'embellir ; ils laissaient couronner de
balustrades fleuronnées leurs tours me-
naçantes; percer des fenêtres ogivales,
enrichir de colonnettes leurs massives
façades . la vigne et l'acanthe sculptées
se suspendre autour des portes fermées
par des herses de fer. Plusieurs sont en-
core debout et nous apparaissent pleins
de grâce et de majesté , comme des guer-
riers souriant sous leur s pesant es armures.
Les règles de ces constructions savantes se
conservaient traditionnellement dans des
confréries d'ouvriers qui , satisfaits d'a-
voir glorifié Dieu et servi les hommes,
cachaient leur génie sous l'humble litre
de tailleurs de pirrres. Toutefois, le nom
d'Eudes de Montreuil , contemporain de
saint Louis , demeura célèbre et déter-
mine le moment où l'art gothique attei-
gnit son plus haut degré de perfection.
Dès lors . ne pouvant devenir plus pur,
il s'efforça d'Olre plus riche. Les édifices
du quatorzième siècle se surchargèrent
d'ornemens. Dans la foule de détails
sculptés sur leui s murs , le grotesque et
l'allégorie se glissèrent et remplacèrent
PAR M. OZANÀÀÉ.
979
peu à pieii là simplicité d'autrefois. —
D'un autre côté, en vertu de ces dispo-
sitions analytiques qui s'emparent tou-
jours des esprits adultes , la sculpture et
la peinture se dégageaient lentement de
l'art architectural, dont elles n'avaient
été jusqu'ici que des accessoires; elles se
faisaient ses auxiliaires et ses égales , et
s'assuraient ainsi une culture plus atten-
tive et une prospérité plus grande. Au
nord des Alpes, ces efforts d'indépen-
dance restaient encore presque inaper-
çus. Les vitraux et les manuscrits enlu-
minés étaient dépositaires des timides
inspirations du pinceau ; le ciseau s'exer-
ça d'abord sur les pierres des tombes ;
c'était d'au delà des monts que devait
venir l'impulsion régénératrice ; c'était
cette même Toscane de qui Home avait
emprunté les premiers types de l'art
païen , qui devait maintenant donner au
monde les types nouveaux de l'art catho-
lique. Elle commença d'accomplir cette
mission lorsqu'elle envoya un de ses plus
nobles enfans, Gioito , couvrir d<^ fres-
ques les murs de la basilique de Saint-
Pierre , à la veille du grand jubilé (1298) ;
puis à la suite de la cour papale transfé-
rée à Avignon (1305), parcourir les villes
de la France méridionale en semant des
chefs-d'œuvre sur ses pas.
VI.
Il reste à constater sommairement les
progrès qui se faisaient alors dans les
arts plus modestes destinés à satisfaire
les nécessités physiques de la nature hu-
maine, c'est-à-dire l'agriculture, Tindus-
trie et le commerce.
L'agriculture, encouragée déjà par le
changement de l'esclavage en servage
qui avait détaché l'homme de la chaîne
pour l'attacher à la glèbe, fut encore fa-
vorisée par le changement du sei vaj;;e en
vasselage, qui, en attribuant au vassal le
domaine utile de la terre, l'intéresse puis-
samment i son exploitation. Aux procé-
dés traditionnels des cultivateurs vul-
gaires, se joignirent les méthodes ration-
nelles de quelques hommes sagement
novateurs. Crescenzi, citoyen de Bologne
(né en 1230), écrivit un traité d'agrono-
mie long-temps estimé. Les rapports que
les croisades firent naître entre l'Orient
et l'Occident, fournirent à l'industrie de
somptueux modèles. Elle trouva des for-
ces dans les corporations d'artisans qui
se formèrent sous les auspices de la reli-
gion, dans les institutions communales,
dans les concessions politiques obtenues
par les populations laborieuses. Elle eut
part aux lumières des scien;:t s, et s'enri-
chit de plusieurs découvertes, comme
celle du papier de linj^e. de la distillation
de l'eau-de-vie, des lunettes, etc. Elle
profita du perfectionnement de celte fa-
culté délicate qu'on appelle le goût ; et
qui dans les objets qu'on trouve façonnés
pour nos usages, déguise l'utilité sous
l'élégance, et fait oublier l'inlirmilé de
notre nature en embellissant les choses
nécessaires. Enfin ce fut pour elle un
honneur insigne d'avoir occupé lessaintes
et royales pensées de Louis IX lorsqu'il
dictait ses Etablissemens des métiers. La
multiplication des richesses agricoles et
industrielles ne pouvait manquer d'en
rendre l'échange plus actif. Sous les pa-
villons de la Croix . le commerce aborda
aux rivages du Levant et y plaça les pre-
miers anneaux d'une chaîne qui, faisant
mille détours, passait par les principaux
ports de laMéditerranée, se prolongeait à
travers la Flandre et l'Allema^sne, et abou-
tissait en Angleterre. Lescommunications
pacifiques des EuropéensaveclesTartares
ouvrirent aux marchands des routes con-
tinentales qui les conduisaient jusqu'aux
portes de la Perse et de l'Inde (1). Les ré-
publiques maritimes du midi se couvri-
rent d'illustration (2), tandis que les cités
marchandes du Psord savaient conquérir
et garder leurs libertés. Alors on vit aussi
un phénomène mémorable. En dehors
des lois civiles diverses dans chaque con-
trée, sous le concours des pouvoirs poli-
tiques, un Droit commercial, institution
inconnue aux anciens, s'établit à peu
près uniforme entre toutes h s places de
l'Europe , maintenu par la seule force
de la coutume, se distinguant par un es-
prit singulier de bonne foi. de justice et
de miséricorde, et montrout ce que peut
faire, même dans la région des intérêts
matériels, l'influence du Christianisme.
(1) Commerce d'étoffes avec les Tarlares et les
Turcs, Inferno xvil, 17.
(2) Prospérité navale de Venise , son arsenal ,
/n/ern. xxi, 7.
380
SIÈCLE HE DANTE,
VII.
L'heure de nous anêler est venue. Il
ne nous est pas permis de pénétrer plus
avant, de nous asseoir au foyer des fa-
milles, de franchir le seuil des palais, de
nous attacher à la suiîe des personnages
illustres. Tout l'intérêt dramatique nous
échappe. Mais c'est assez pour nous si
nous avons reconnu les événemens géné-
raux, les révolutions qui changèrent la
face de la société chrétienne ; si nous
avons compris l'intérêt philosophique
de cette péiiode de l'histoire; si nous sa-
vons la place qu'elle occupe dans les
desseins providentiels.
I\ous avons vu hnir le temps des croi-
sades, où l'Europe avait débordé sur l'A-
sie; Japhet, selon la prophétie du pa-
triarche, s'était dilaté et avait habité en
vainqueur sous les tentes de Sem (I).
Maintenant ses pavillons s'étaient triste-
ment repliés loin des murs de Jérusalem.
La désolation était rentrée aux lieux
saints : les armes de Godefroy de Bouil-
lon demeurèrent au Saint- Sépulcre
comme les dépouilles de la chevalerie,
milice religieuse, propagande guerrière,
désormais déchue. Nous avons assisté en-
core une fois à ces assauts que la pa-
pauté soutint dans l'arène politique pour
la liberté des nations : à l'ombre de cette
théocratie protectrice, elles sont deve-
nues à l'avenir capables de lutter elles-
mêmes. Le vaste édifice du Saint-Empire
s'est écroulé devant nous, et sa féodalité
a chancelé sur ses bases. Les anciennes
coutumes s'oublient déjà, car déjà elles
s'écrivent. Les compositions savantes qui
se font lire remplacent les chants de la
poésie primitive qui ont cessé de se faire
entendre. Et nous avons cru reconnaître
les derniers jours d'un âge héroïque j
c'est-à-dire d'un ûge de force (2) mais
non de force brutale, de violentes mais
généreuses passions; dans lequel toutes
Jes facultés humaines se développèrent
d'une manière énergique, mais souvent
exorbitante et désordonnée; dont les
(1) Genèse ix, 27.
(2) ftpw; , Àv^.;, ^If-. «'n latin tlerux; dans les
langues gcrroani(|ucs, //err,y</irtnioHn ,- en hébreu,
Art avec le sens de Lion; en sanscrit. Il ara, le
puitiant, suroowdc Siva, toujours Vidée de Force.
œuvres furent grandes, mais près tou-
jours inachevées, parce que le loisir
manqua à ceux qui les conçurent, l'in-
telligence et la persévérance à ceux qui
en héritèrent. Or cet âge héroïque, qu'on
peut faire dater de Charlemagne, avait
succédé à l'âge barbare commencé à
Constantin, quand la société antique s'é-
tant réconciliée avec Dieu, par un bap-
tême tardif, à l'heure de sa mort, Dieu
se tourna d'un autre côté, et voulut
créer une société meilleure, à l'état d'en-
fance, d'ignorance et de simplicité, afin
qu'elle grandit pure et docile sous ses
yeux.
Isous avons aussi vu les peuples euro-
péens reconquérir pied à pied leurs fron-
tières septentrionales et méridionales, et
assurer en que'tque sorte le terrain de la
civilisation : l'Eglise se retirer avec hon-
neur dans le domaine des consciences
pour y exercer un empire non moins glo-
rieux, peut-être plus efficace qu'auti-e-
fois : les diverses nationalités se former,
se limiter, et faire respecter leur mu-
tuelle indépendance : nous avons consi-
déré l'affranchissement progressif de
cette classe d'abord composée d'esclaves,
puis de serfs, maintenant roturière en-
core, mais déjà tiers-état, et qui devait
être l'état tout entier un jour; les lois
formulées, les sciences émancipées, les
langues modernes cherchant à se fixer,
des sources inconnues de prospérité
s'ouvrant aux hommes pour leur prodi-
guer tout ce qui peut faire l'aisance et
l'ornement de la vie ; et nous avons cru
apercevoir les premiers signes d'un âge
plus proche de la maturité, d'un âge or-
ganique, si nous pouvons le nommer
ainsi, dans lequel le Saint, le Juste, le
Vrai, le Beau, l'Utile, tous les élémens
essentiels de la vie sociale devaient se
coordonner entre eux ; et la chrétienté,
rassemblant ses forces, se fairp une cons-
titution inaltéi'able. Plus tard, enfin, se-
i*ait venu pour elle un âge de prosély-
tisme éclairé et de conquêtes civilisatri-
ces, où s'avançant hors de ses anciennes
limites, mais celte fois pour ne plus re-
culer,'elle aurait embrassé les continens,
les îles infidèles, et le monde entier
dans une immense effusion d'amour. Ces
magnifiqties destinées semblèrent à la
veille d©5C consommer au temps qui vit
PAR M.
finir le grand schisme d'occident, sous
les mémorables pontificats de Nicolas Y
et de Pie II, sous les beaux règnes de
Louis XII, de Ferdinand et d'Isabelle,
aux jours de Gultemberg et de Michel-
Ange, de Vasco de Gama et de Christo-
phe Colomb.... , si deux causes surtout
ne fussent venues troubler l'économie du
plan divin : d'une part l'obstination du
schisme grec qui amena l'islamisme à
Constantinople, et la corruption byzan-
tine en Italie, dans les arts, dans les
mœurs, jusque dans la cour romaine:
d'une autre part la prétendue Réforme
qui posa théologiquement le principe de
l'égoïsme, d'où résultèrent ces inévita-
bles conséquences, les doctrines absolu-
tistes au service des rois, les passions
anarchiques parmi les peuples ; un détour
de trois siècles, par des chemins pleins
de larmes et de sang, dans la marche de
l'humanité.
V Entre cet âge héroïque qui touche à
son terme et cet âge organique qui va
s'ouvrir; entre le monde qui finit et celui
qui commence, nous avons vu beaucoup
de confusion, de vide et de mouvement,
et comme une image du chaos. A côté
des ruines qui viennent de se faire se
montrent des constructions récentes, et
quelquefois de vastes lacunes : dans
l'ordre politique des institutions qui res-
tent debout, tandis que s'élèvent des
institutions contraires^ d'autres qui sont
tombées et que rien ne remplace : dans
le domaine intellectuel les notions ad-
mises jusque là se décomposent sous
l'effort de l'analyse, et déjà la synthèse
élaborant d'autres conceptions plus com-
plexes : dans la plupart des esprits la
lassitude de ce qui doit bientôt n'être
plus, l'impatience de ce qui va être; des
regrets inutiles, des espérances qui se-
ront trompées, une inquiétude univer-
selle. Et nous avons conclu que le siècle
que nous venons de décrire est un siècle
de transition, une de ces époques où la
nécessité se fait sentir d'abandonner
l'ordre social existant devenu trop étroit
pour le développement de l'activité gé-
nérale, et d'en fonder un autre sur des
proportions plus savamment calculées;
où ces tendances instinctives qui gouver-
nent la multitude à son insu, et qui sont
la manifestation des volontés du ciel ,
OZANAM. 381
ont changé la direction. Alors s'il était
permis de soulever les voiles de l'invi-
sible et d'assister au conseil éternel, on
entendrait comme le prophète, celui qui
est assis sur le trône, proférer ces pa-
roles : « Yoici que je fais toutes choses
nouvelles. »
Or, une telle époque pleine d'imposans
spectacles, de douleurs, de joies, de
craintes et de désirs devait être vue,
comprise , exprimée ; elle devait rencon-
trer une ou plusieurs intelligences d'élite
qui eussent conscience d'elle et lui ren-
dissent témoignage. Car la société a
besoin du génie comme la création a
besoin de l'homme pour se réfléchir en
lui et parler par sa voix. D'ailleurs, au
moment où disparaissaient les œuvres du
passé, il fallait qu'au moins s'en conser-
vassent les souvenirs , afin que la chaîne
morale qui unitles générations entre elles
ne fût pas rompue , afin de satisfaire au
devoir de cette piété filiale sans laquelle,
pour les nations comme pour les familles,
il n'y a pas de longue vie. Et si ces sou-
venirs étaient héroïques, s'ils étaient des
exemples et des enseignemens, il fallait
qu'ils fussent préservés avec soin non
seulement de l'oubli, mais plus encore
de la dégradation qu'ils pouvaient subir
dans les réminiscences des hommes vul-
gaires. Aux approches d'un avenir labo-
rieux il était bon que les vagues pres-
sentimens répandus dans la foule se for-
mulassent en sages prévisions, et que,
annoncées d'avance, les épreuves inspi-
rassent moins de terreur, les succès moins
d'orgueil. Il étîit bon, quand la face
extérieure des événemens allait changer,
de rappeler qu'il y a des idées et des
sentimens qui ne changent pas, et qui
demeurent le point de ralliement des
âmes généreuses.
Ces fonctions sont excellemment celles
de la poébie, surtout de cette poésie que
les anciens nommaient Epique et que
nous appelons Sociale. Les Muses du pa-
ganisme étaient filles de la Mémoire; ses
poètes (yales) lisaient dans l'avenir. Leur
langage était une sainte et primitive phi-
losophie : (c Fuit hœc sapientia qiion-
darn (1). » Le Christianisme n'attribue
pas à la poésie une moins noble destina-
(I) Horace, Art poét.
382
tion. Elle n'est pas pour lui un écho mé-
lodieux, mais servile , des voix qui ré-
sonnent à l'entour, l'expression flatteuse
des passions et des opinions contempo-
raines. C'est la forme humaine la plus
parfaite du Verbe, qui éclaire quiconque
vient en ce monde. C'est un mode d'ins-
piration inférieur, mais analogue à celui
des prophètes, qui, du haut de la région
des vérités éternelles, découvre à la fois
les temps accomplis , présens ou futurs,
et les rapproche dans une confusion su-
blime pour immortalifer les premiers ,
expliquer les seconds , instruire les au-
tres. C'est, pour ob'ir à cette inspira-
tion , une parole harmonieuse , énergi-
que , rapide à se propager, facile à s'en-
raciner dans la mémoire de ceux qui l'en-
tendent : ille ne craint ni ie fer ni la
flamme qui renversent les monumens , ni
la vétusté qui flétrit les plus éblouissantes
peintures et qui mutile les marbres ani-
més par le ciseau; elle ne craint que le
silence , qui jamais ne se fera copjplf^te-
ment sur la terre qu'après le dernier sou-
pir du dernier homme. C'est, enfin, une
puissance qui est forte, parce qu'elle est
douce . qui s'empare aisément des cœurs
et conlrainl les raisons les plus allières
à se rendre captives ; qui sait fane aimer
et croire, et qui f it le mal si elle n'opère
le bien.
Donc la poésie a sa mission à remplir
ici-bas. à des heures que la Providence a
marquées : une de ces heures solennelles
se rencontra à l'époque dont nous avons
fait l'his'oire. Le treizièuie siècle qui
passait, et lequatorzièmequi ôllait venir,
semblaientdire tous deux : « Qu'un grand
poète soit ! » e! Dante fut.
Et maintenant se présente 'e lui-même
un rapprochemeiil qui no manque ni
d'intérêt ni de grandeur. Ces quatre ûges
de la chrétienté dont nous avons rapide-
ment tracé la succession , l'.mliquité les
parcourut aussi , quoiqu'en un cercle
plus étroit el sous des auspices moins
iicurcux. Après donc l'ûge barbare el
l'âge héroïque , il y eut un temps où la
SIÈCLE DE DANTE, PAR M. OZANAM.
Grèce , satisfaite d'avoir essayé ses forces
dans sa première lutte avec l'Asie, au
siège de Troie, s'était repliée sur elle-
même : le pouvoir théocratique n'avait
plus qu'une faible part dans le gouverne-
ment des peuples ; les monarchies com-
mençaient à chanceler sous l'effort du
génie républicain; l'art était perdu de
ces gigantesques constructions cyclo-
péennes dont les restes nous étonnent ;
les derniers poètes de l'école d'Orphée
étaient morts sans laisser de disciples.
Mais alors aussi les jours n'étaient pas
loin qui devaient voir naître Lycurgue,
Thaïes, Hésiode, Tyrtée ; oîi commence-
rait un âge d'organisation politique, de
travaux scientifiques, de créations artis-
tiques et littéraires par lesquelles la
Grèce se préparait une ère de conquêtes
sous Alexandre, et de domination intel-
lectuelle sous les Plolémée. Il y eut donc
une époque de transition. Il fallait qu'elle
fût représentée par un homme qui se
constituât l'héritier des générations étein-
tes et l'initiateur de générations nouvel-
les , qui conservât à sa jeune patrie la mé-
moire de ses ancêtres célébrant leurs ex-
ploits, et peut-être la liberté de ses enfans
en les ralliant par une communauté de
traditions glorieust s pour combattre un
jour l'invasion de la tyrannie persane;
qui, au milieu de la corruption croissante
des dogmes primitivement révélés à l'hu-
manité, sauvât quelques unes des croyan-
ces communes aux populations asiatiques,
grecques et italiennes, et du moinsquel-
ques préceptes épar.i de la morale éternel-
le, seule garantie de la durée des sociétés;
qui fût, en un mot, ie poète théologien de
l'antiquilépaïenne: Homère se rencontra.
Il est donc permis de dire que Dante
es! l'Homère du Christianisme. Toutefois,
nous ne comparons ici que la destina-
tion qui leur fut donnée, non la manière
dont ils l'accomplirent. JNous avons dit
la place que le poète devait tenir dans
son siècle, nous dirons ailleurs la place
que le siècle tint dans le poème.
A. F. OzANAM,
Mtoai ■
M. DE LA GOURNERIE.
383
L'ITALIE LITTERAIRE.
PREMIER ARTICLE.
Avant de parler des auteurs italiens et
de leurs ouvrages, il est naturel de pré-
senter en perspective un aperçu de l'Ita-
lie, avec son caractère, ses mœurs, ses
arts, le développement de sa littérature,
de grouper les accidensdu tableau, afin
que le personnage qui vous occupe, au
lieu d'apparaître isolé, trouve de suite
sa place dans cet harmonieux ensemble.
Les œuvres d'un peuple se tiennent tou-
tes ; elles ont toutes cette expression
commune qui fait reconnaître les mem-
bres d'une même famille. S'parez-les les
unes des autres, et beaucoup des traits
qui les distinguent seront à peine com-
pris. Une tour antique, un vieux donjon
présentent un tout nouvel intérêt, lors-
qu'on apprend les événemens dont ils fu-
rent le théâtre, et l'histoire de leur go
thique architecture.
Ce qui fait à l'Italie une position sin-
gulièrement élevée en Europe, c'est son
ancienne primauté dans toutes sortes
d'arts et de sciences. Elle marcha cons-
tamment à la tête de la civilisation au
moyen âge; morcelée en pelitsÉtats, on
la vit éclipser les plus vastes pays par la
multitude de ses palais ei l'éclat de ses
richesses; champ de bataille ouvert à
l'ambition des grandes puissances, elle
communiqua aux ennemis qui la dévas-
taient le goût des nobl -s travaux et les
secrets de ses découvertes^ ; esclave, vain-
cue, dépouillée, réduite à envoyer ses
enfans quêter leur pain dans les cours
étrangères, ce fureiit c»-s eiifans, ces
émigrés qui donnèrent partout l'éveil
aux intelligences, attisèrent partoui; le
feu sacré de l'élude, enseignèrent les
arts, la jurisprudence, la navigation, les
mathématiques, et conquirent même des
royaumes aux souverains qui les sou-
doyaient. C'est chose remarquable, en
effet, que non seulement l'Amérique ait
été découverte et nommée par des Ita-
liens, mais encore que les trois princi-
pales dominations qui s'y établirent y
aient été implantées par des Italiens:
celle de l'Espagne, par CliristopUe Co-
lomb de Gênes ; celle de la France, par
Jean Verazzani de Florence; et celle de
l'Angleterre, par les deux Cabotti de
Venise. C'était déjà à un Italien, à Gioja
d'Amalfi, si l'on croit une vieille tradi-
tion, qu'était due l'invention de la bous-
sole; c'était à un Italien qu'on rapportait
la découverte des lunettes; et Copernic,
Galilée, n'étaientce pas des Italiens?
Dans une autre partie des connaissan-
ces humaines, qui ne sait la célébrité de
l'école de Salerne , et des Musandinus,
des Maurus, les médecins les plus illus-
tres , dignes précurseurs des Morgagni et
des Fiillope? Au douzième et au trei-
zième siècle, on venait de tout pays à
Salerne ; c'est !à que notre fameux Gilles
de C'jrbeil avait été ini ié aux mystères
de son art, et que de fois ne se plut-il
pas à épancher dans ses vers le souvenir
de Salerne , dont la beauté brillait par
tout le monde, ville peuplée de docteurs
régie par des docteurs , et embaumée du
parfum de mille plantes qu'y avait as-
semblées dans de rians jardins le culte
delà médecine/
Cujus forma nitet lalè diffusa per orbem ,
Quam medicinalis ralio, quam physicus ordo
Incolit alque régit, quam noslra; providus artis
Culius odoriferis specierum imbalsamal hortis.
Rappellerai-j? maintenant les universi-
tés de Pise, de Padoue, de Pavie, de Pé-
rouse, mais surtout celle de Bologne, la
plus ancienne, la plus renommée, qui ne
reconnaissî'.it d'aînée que r^otre tant cé-
lèbre univeisité de Paris? C'est ià , c'est
dans ces enceintes sacrées que retenti-
rent les voix du professeur Azzo, autour
duquel se pressaient dix mille élèves; du
glossateur Accurse; du spirituel Odo-
fredo ; de Bartole et de Baldos, les
géans de la jurisprudence; de Sigoniusj
d'Alciat; de Pancirole, et de tous cessa-
vans dont la seule gloire suffirait pour il-
lustrer leur patrie. L'université de Paris
vit même souvent alors des Italiens oc-
cuper ses chaires de théologie et de droit
civil j elle s'enorgueillit long-temps d«
384 L'ITALIE LITTÉRAIRE,
pouvoir offrir à ses élèves les leçons de
Pierre Lombard, l'auteur du Livre des
Sentences; d'Anselme, de Lanfranc, de
Saint-Thomas, de Saint-Bonaventure , du
bienheureux Gilles Colonne, d'Anni-
baldi , de Beroalde. La France accueillait
noblement ces étrangers comme un prêt
de l'Italie, sauf à le lui rendre. Ce n'est
pas, en effet, sans un certain sentiment
d'orgueil national que nous voyons à
celte époque les troubadours de la Pro-
vence faisant bégayer leurs chants aux
muses encore timides de la Lombardie
et de la Romagne. Les écoliers de Bolo-
gne applaudissaient déjà aux graves en-
seignemens de Guillaume Durant, évo-
que de Mende; et le temps devait venir
où les échos de la vieille Rome se fati-
gueraient à redire les louanges prodi-
guées par l'enthousiasme italien à Marc-
Antoine Muret, notre savant compa-
triote.
Il est bien regrettable que les jalousies,
que les rivalités de peuple à peuple, les
empêchent souvent de se rendre justice
les uns aux autres. Ainsi, la plupart des
critiques italiens, en exaltant quelque-
fois outre-mesure les talens et les chefs
d'œuvre des écrivains, des artistes de
leur pays, déprécient ceux de la France
avec une outre-cuidance d'amonr-pro-
pre qui peut nous paraître étrange, mais
ne saurait certainement nous blesser. La
position de la France est faite , et elle est
telle que nous n'aurions aucun intérêt à
dissimuler les mérites de nos voisins ou
de nos ennemis. Si iious n'avons pas été
les premiers à porter le flambeau de la
science de par le monde, peut-être nous
accordera-ton qu'une fois saisi, nous en
avons fait jaillir de plus vives étincelles :
si on nous oppose Dante, Arioste, Le
Tasse, qui aura-t on à nous citer, lorsque
nous nommerons Labruyère, L^fontaiiic.
Corneille, Pascal, Molière, Buffon et
notie grand l'iossuet? Soyons donc fiers
réciproquement de nos succès, de nos
triomphes, mais (jue ces triomphes ne
nous éblouissent pas au point de nous
cacher ceux des rivaux qui luttent avec
nous dans la carrière.
Avant de jjarler de la littérature ita-
lienne, une question se présente : Quelle
a été l'origine de la langue toscane?
étail-ce la languQ du pçupic sou» la lè-
publique et les empereurs romains,
comme l'ont prétendu Bruni-l'Arétin, le
Quadrio et le cardinal Bembo? n'est-ce
qu'une dérivation simple et naturelle du
latin , corrompu et modifié par les âges ?
serait-ce un amalgame de l'idiome de
Rome avec ceux des Barbares qui se dis-
putèrent l'Italie? Bruni et ceux qui par-
taient son opinion s'appuient sur ce fait,
que les comédies de Plaute et de Té-
rence , où le poète a mis en scène des
personnes du peuple, présentent des ex-
pressions et des formes de langage tout
italiennes . Mais, pour en conclure que le
toscan fût dès lors le patois vulgaire, il
faudrait que Piaule et Térence eussent
fait parler leurs Darus et leurs Syrus non
point en mauvais latin , mais en bon tos-
can, de même que Molière a mis du gas-
con dans la bouche de quelques uns de
ses valets, et Goldini du vénitien dans
celles de ses arlequins et de ses Colom-
bine.
L'observation de Bruni n'est pas ce-
pendant sans intérêt et sans quelque vé-
rité. Il est certain que le latin des rues
avait plus d« rapport avec l'italien que le
latin des écoles. Le peuple aime généra-
lement les comparatifs, les diminutifs,
les mots composés enfin qui changent
d'expression par la terminaison qu'on
leur donne: avec une extrême vivacité
dans les idées, il aime que sa parole soit
souple et élastique comme ses idées,
pour en rendre, si je puis dire, toutes
les sinuosités et tous les contours. Or,
c'est là un des caractères qui distinguent
éminemment la langue toscane, et révè-
lent tout d'abord son origine popu-
laire (I). Qu'il y a de grâce et de finesse
dans ces transformations d'un mot prêt à
se plier aux impressions les plus délica-
tes, en pivotant sur sa racine: Ragazzo,
garçon : j-agazzotlo, petit garçon ,• ragaz-
zino , gentil petit garçon; ragazzanio ,
(l) (ju'on prenne garde ici à ma pensée : toutes
les langues ont sans duute une origine populuire ,
mais lorsque les Acuiiéniies s'en sont emparées et
ont prétendu les faire passer au lit de Procusle, il
se forme alors un patois vulgaire qui se différencio
surtout de la langue re\'ue par les caractères que
j'ai signalés. .Si le patois \ieiii i prendre le dessus et
à dominer long-temps sans principes et sans règle ,
il conserve nécessairemenl ensuite quelques uns de
ses caractv'rv3 primiiirii.
PAR M. DE LA GODRNERTE.
38S
mauvais girçon. IVVsl ce pns là le peuple
dénaturant les mois suivant ses besoins,
mais de sorte à 6lre toujours faciltmenl
compris?
Une autre remarque, c'est que'e peu-
ple affectionne singulière i ent les pro-
noms : ils donnent plus de personnalité,
plus d'importance aux discours. Aussi les
voit on beaucoup plus u-ilés dans l^^s co-
méd'es de Tt-rence que d<ins les bisloires
de Tacite ; or. les pronoms sont d'un em-
ploi infiniment plus fréquent dans la
langue toscane que d^ns le lalin.
Enfin, le peuple aime les désinencfs
sonores,- car le peuple crie, et Ion sait
que t:>us les mots italiens se terminent
par des voyelles, ^'e scrail-il doi c pas
possible qu'au milieu des guerres, des
ruines, de la tiispcr^ion de> écoles qui
signalèrent l'invasion des B.n bar."s el les
siècles suivans, la langue du peuple ait
empiété de jour en jour, se diversitiant .
se mcdifiant en raison même du plus
grand abandon dans lequel gisait 'a lan-
gue primitive? Car, i our croire que b s
Huns, les H*^rules, les Lombards aient
fourni leur contingent de mots du nord
à cette langue éclose parmi les fleurs du
midi, il faudrait supposer que cette lan-
gue nouvelle fût plus rude, moii.s bar-
monieuse que la latine, puisquelle se
serait allée aux idiomes âpres el sifflans
des contrées septentrionr.les. Or, c'est
précisément le contraire qu'on observe :
le latin a perdu de son énergie, de sa
concision , de sa vigueur, en se métamor-
pbosant, pour acquérir plus de grâce,
de redondance et de mélodie. Pse devrait-
on pas d'ailleurs trouver dans litalien
des rudimens des langues du nord, si ces
langues avaient participé à sa forma-
lion?
J'en reviens donc à l'opinion déjà émise
par le savant Maffei , que l'italien est le
latin vulgaire, modifié, dénaturé par
huit siècles de barbarie el d'ignoranc e.
Ces modifications n'eurent point lieu de
front, si je puis dire, et elles ne se firent
point uniformément j cbaque province,
cbaque ville y mit du sien, et eut son
diabcle à part, dialecte incult-^, cban-
geant , sans règles et sans principes. Les
Provençaux fu. ent bs premiers à "avoir
un idiome fixe, et ils duient cet avan-
tage aux poètes que firent surgir tout-à-
TOMR IV. — RO 2Ï. i857.
coup les libéralités de leurs petits prin-
ces. Dès le commencement du douzième
siècle, Foulques de Marseille et Bernard
de Ventad ur écrivaient des canzoni à
rbonn<iur de la belle Adélasie de Barrai
et de la datiie de Salures. Ces canzoni
étaient lifr.éc s. usage renouvelé des der-
niers temps de la littérature roma-ne; et
ce qui était plus remarquable, au lieu
de la cadence métrique produite par l'a-
gincenient des longues et des brèves qui
consliîuait le vers grec et latin, elle»
présentaient une poésie nouvelle, repo-
s nt foute dans le nombre des syllabes et
dans des repos voulus, que soutenait
hiureusement l barmonie de. consonan-
ces. C'était là un système de versification
tout neuf, se prêtai t d'ailleurs merveil-
leusement biin au cbant et à l'expression
des pensées douces et suaves. Un sir-
vente, une cnnzone à couplets égaux . aux
rimes sonores, cbantés le soir par un gai
troiibadour, avec accompagnement de
rebec ou de citliare, étaient faits pour
cbarmer davantage bs imaginations che-
valeresques de l'époque, que les odes
latines et les églogues virgiliennes que
soupiraient encore quelques avortons des
éco'es.
Aussi le succès des troubadours fut il
immense; ils allaient de ville en ville, de
palais en palais , choyés, fêtés, célébrant
el courtisant les belles, et ne bornant
pas leur> prouesses au royaume d'.\rles,
au comté de Toulouse , et aux cours d'a-
mour de Romanin et de Pierrefitte. L'Ila-
lirt, avec ses grands seigneurs opulens,
généreux, avec ses nobles dames qui se
souvenaient cnc( re des belles (ormes ro-
maines, avec son peuple amoureux de
mé'odie et de plaisir, était pour eux ua
champ faci e à exploiter. Ou les vit, en
effet, s'y répandre en fouie. Durant tout
le treizième siècle, les cours des comtes
de Savoie, des marquis de Montferrat et
d'Esie, applaudirent aux défis qu'ils se
portaient les uns aux autres et à leurs
joules solennelles. Azzo VIT d'Esté lesap-
pelait à Ferrare, les comblait d'hon-
nturs, et les troubidours acquittaient la
d lie de la reconnaissance en odes hé-
roïque i et en cliants d'amour.
E.KC'tés par les joyeuses aventures, par
les succès, par les triomphes de ces fils
du Gai Savoir, Ips Italiens, sans idiome
'SI,
386
formé, sans littérature, se prirent à
chanter eux aussi sur le mode de la Pro-
vence. ]Nicolet(o de Turin, Boniface
Calvi, Albert Malespina, Percivalle Do-
ria, mais surtout Sordello de Man'oue,
devinrent de célèbres, d'illustres rivaux
des Raimbaud de Vaqueyras, des Ray
mond d'Arles, des Aymar de Péguilain,
qui avaient long-temps fait les délices
des cours de Saluées, de Turin et de Fer-
rare. Mais il est à remarquer que ce
mouvement d'enthousiasme pour la poé-
sie provençale resta concentré dans les
provinces septentrionales de l'Italie :
Florence, Rome, Naples et la Sicile,
plus éloignées du centre de celte littéra-
ture exotique, y demeurèrent étrangères.
Leurs dialectes continuèrent donc à se
développer, à se perfectionner, tantôt
par l'influence des cours et la générosité
des souverains, tantôt par les luttes de
la tribune. Frédéric II régnait à INaphs;
prince incrédule, despote, mais qui
portait dans son amour pour la science
et les lettres toute la passion qui le do-
minait contre ses ennemis et principale-
ment contre l'Eglise. Avec l'aide de son
célèbre chancelier, Pierre Desvignes, il
fondait des écoles, encourageait les no-
bles études et récompensait les succès.
< L'empereur Frédéric, est-il dit dans
« une antique nouvelle, fut un très noble
f seigneur, et la foule de ceux qui
4 avoient quelque bonté venoit à lui de
t toutes parts ; car l'homme donnoit
« moult volontiers et faisoit toujours
f bon visage , et qui avoit talenî quelcon-
< que venoit à lui, trouvères, sonneurs,
« beaux parleurs, hommes d'art, joû-
« teurs, comédiens, gens de toute es-
( pèce. >
Cependant la poésie vulgaire avait fait
son apparition en Sicile vers la fin du
douzième siècle. Frédéric l encouragea ;
lui-même et Pierre Desvignes ciiantèrent
sur le nouveau modej et, comme la cour
devint le sanctuaire de celle littt'ralure
naissante, on rappela sicilienne, nom
que plus tard la gloirn de Pétrarque,
Dante et IJoccace lit changer» n celui de
toscane. Ces ébauciies grossières <'t cel-
les pli:s heureuses de (iui. iscelli, de Ca-
valcanli, de (liiiltore d'Arczzo et dt^
saint François d'Assises, eurent cet in»-
uiens»' efn du délorminer ^(mi a },eii une
L'ITALIE LITTÉRAIRE,
langue commune, pocliqae, littéraire,
au milieu de tous les dia'ectes, et de la
faire profiter des beautés de chacun
d'eux.
Yoilà où en était l'Italie , au commen-
cement du quatorzième siècle, et c'est ici
qu'apparaît la grande figure du Dante;
Dante Alighieri saisit cet idiome à peine
formé; il le modifia, l'agrandit, le fa-
çonna dans sa main comme de la cire.
Arcfent républicain, il sut donner de l'é-
nergie et de la concision à la langue la
pius redondante et la plus harmonieuse;
théologien, philosophe, ii lui fit exprimer
les idées les plus abstraites avec majesté
et avec grandeur; poète à l'étrange mais
sublime imagination, il la rendit élo-
quente pour l'amour comme pour la
haine, pour la pitié comme pour la ter-
reur. La Divine Conicdie deyiul dès lors
le lexique de la langue nouvelle : car il
n'y avait plus rien à retrancher ni à ajou-
ter apiès un tel génie et une telle œu-
vre (I).
Pétrarque vint alors; nu! homme ne
jouit davantage de sa renommée et ne la
savoura à plus longs traits que Pél rarque ;
mais, chose bizarre ! même depuis la Di-
i'ine Comédie, les poésies en langue vul-
gaire n'f'taient considérées encore que
comme des jeux d'esprit, bons tout au
pius pour des adolescens , et Pétrarque
ne vil dans les siennes qu'une folie de
jeunesse. Il y avait dans les universités
naissantes, et parmi Us littérateurs sa-
vans, une recrudescence d'amour, de
culte pour le latin. C'était en latin que
(1) Je ne sais ce que les Italiens pensent des vers
suivans de Lamartine.
Ta langue modulant des sons mélodieux
A perdu fàpreté de les rudes aicux ;
Douce comme un lliitteur, fausse comme un escIOTe,
Tes fers en ont usé facceul nerveux et grave;
El semblable au serpenl dont les nœuds assouplis
Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis ,
Façonnée à rauqx-r par un long esclavage,
Elle se prostitue au plus scrvilo usage;
Et, s'exlialanl sans force en stériles accens ,
Ne fait qu'amollir l'dme cl caresser les sens.
Ces vers , il faut le dire , sont mis dans la l)ouclio
de Byron , mais (juellc qu'en soit l'origine, je les
iKiUve exagérés et injustes. Que la langue italienne
ail pour priii(i[)iiiix raiactércs la grilce, la redon
dance, la méluncolie, ccst chose incontestée : qu'elle
soit di/ucf comme uti pniKmr, cela pcul-^trc^ uiaii
PAR M. DE LA GOURNERIE.
387
Pétrarque correspondait avec Guillaume
de Paslrengo, avec le roi Robert, avec
Jacques Colonne ; c'était en îalin qu'il
écrivait ses But cliques et son Epopée de
VJfrica qui lui valut la couronne de
lauriers au Capitule. L'amour de Pétrar-
que pour Laure le servit mieux que ses
inclinations de savant : c'est par lui qu'il
devint un des pères, un des modèles de
la langue italienne; qu'il donna à cette
langue une élégance, une suavité, une
morbidesse égales à la force et à la puis-
sance qu'elle tenait de l'Alighieri; et
qu'il obtint , après sa mort , CPtte célé-
brité que lui avaient valu, dura.it sa vie,
quelques (..of^sies latines sans verve tt
sans f) aîcheur.
Or, pendant que la poésie acquérait
ainsi, presque d'un seul coup, toule sa
perftction, la prose au dessus du patois
vulgaire s'anoblissait, s'assoupli sait en-
tre les mains de Boccace, esprit peu
étendu, conte jr cynique, mais spirituel
et enjoué , qui connaissait d'ailleurs son
siècle, et savait qu'il l'intéresserait tou-
jours en lui présentant le tableau de ses
aventures de ruelles avec une apparente
ingénuité et une moqueuse bonhomie.
Je viens de citer trois grands noms,
trois de ces noms qui suffisent à la gloire
d'une époque; el cependant, que d'autres
retentirent alors, influens, considéré»,
possédant au plus haut degré la vertu de
dominer les masses. Il y avait une ému-
lation générale que les rivalités de ville à
ville, de piince à prince, s'étudiaient à
activer. L Ita'ie était morcelée dès lors
comme elle l'est à p/ésent, comme elle
le sera toujours. Ce morcellement tient
à deux Ciusesqui ont agi simultanément
fausse comme «n esclave, mais rampante comme un
serpent sur un sol fangeux, mais sans force , sans
accent nerveux et grave , ne faisanl ([\x'amuUir fdme
el caresser tes sens} je le dcniaDilc, où Byron a-l-il
■vu cela i* est-ce liaiis le Dante , dans Machiavel ,
dans les combals du Tasse el de l'Ariosle , dans les
traités de Bccraria , dans les pièces républicaines
d'Alfiuri'r' — El s'il ne veut parler que des temps
actuels , est-ce dans Foscolo , Monti , dans le Carma-
gnola el les Hymnes Sacrées de Mauzoni , dans les
histoires do IJotla , dans les tragédies de Niccolini ?
— Quant à moi, je trouve (ju'il est merveilleux de
Toir la langue la plus moelleuse de riiurope avoir
produit des ouvrages aussi forts , d'un accent aussi
grave et nerc^ux, qu'»UCUn« AUUO kuguo qui soil
«a £uropct
dès le jour de l'établissement du trône
impérial à Constanlinople.— La position
géographique de l'Italie, et le genre d'ad-
miHJstialion auquel la plupart de ses
villes avaient été soumises sous l'empire.
— Quelle unité, quelle force pouvait avoir
l'Italie avec ses frontières menacées par
les plus puissantes nations de l'Europe
et son immense littoral , du moment que
les Alpes n'étaient plus une barrière in-
franchissable, et que les peuples voisins
avaient acquis cette civilisation, cette
instruction, cette tac'ique dont l'absence
les avait livrés pieds et poii gs liés aux
armes de Rome! L'Italie est acculée à la
mer ; elle l'est de tout le poids de l'Alle-
magne et de la France : pays plus éten-
dus. plu:i peuplés qu'elle ne peut l'être.
Il lui faudrait donc, pour exister comme
Etal indépendant, d'immenses armées et
d'immenses flottes : car ses champs fer-
tiles, ses villes florissantes irritent l'am-
bition; Cor la réunion de toutes les pro-
vinces sous une seule couronne la ren-
drait inquiétante par les alliances qu'elle
pourrait forQ>er avec l'un de ses voisins,
afin daccabler l'autre.
Le vice de la position géographique
de l'Italie se révéla du mom^^nt que le
fantôme de la puissance romaine n'en
imposa plus aux rois et aux peuples. Les
barbares fondirent sur cette terre pro-
mise comme sur une proie; ils se la par-
tagèrent comme un riche butin , et il y
eut, en quelques années, trois et quatre
principa ilés différentes dans la Pénin-
sule : principautés subdivisées à leur
tcur entre une foule de chefs qui, ne te-
nant au centre coaimun que par les liens
assci relâchés du vasselage, gouvernèrent
despoliqutmr^nt les villes et y trônèrent
avec magnificence.
Les villes italiennes avaient pres^que
toutes été mrin/c//;e* sous l'empire, c'est-
à dire qu'i^iUs s'administraient elles-mé-
nuseï qu'elles jouissaient d'une liberté
et d'une indépeiidanC'? bien auiie que
celle qui était accordée aux provinces
gouvernées par des proconsuls. Cette
habitude d'isolement les avait assez pré-
parées, sous quelques rapports, à l'exis-
tence à part que leur fit la féo lalilé ; mais
d'un autre côlé les souvenirs qui leur
restaient du n'gime populaire , de leurs
réglomens couseutis, de Icurt» subsides
388
L'ITALIE LITTÉRAIRE, PAR M. DE LA GOURNERIE.
librement vot(*s. dpvaient maintenir cliez
ollts une ff^rment; tion continue. De là
les révolutions si fréquentes dans celle
foule de petits domaines de là leurs fac
lions , leurs luttes intestines, leur pros-
cription en masse ; de là aussi , de celte
existence individuel'e, les haines qu'ils
nourrissaient les uns les autres et les ja-
lousies de pui>sance, de préséance qui
sans cesse les divisaient. Ces jalouNies,
ces haines ne se taisaient que lor^que
l'ennemi commun, descendant du haut
des Alpes noriques, envahissait de ses
légions les provinces du nord; et alors
même con«bien de fois ne vit-on pas le>
inimitiés de familles remporter sur l'in-
térêt commun, et des I aliensouvrir traî-
treu- ement les portes de la patrie à l'am-
bition de l'iHrar'g r! C'est à C! tle eau e
qu'appariienrent les grandes querelles
des Guelfes et des Gibelins; les Gibelins
étdi.'nt vendus à lempereur. le> Gu^-ifes
combattaient, sous la bannière ponlili-
cale, pour la liberté et l'indépendance de
riiaie.
A la fin du douzième siècle, le triom-
phe des Guelfes «^tait complet; lempe-
reur ne conservait plus qu'un vain droit
de suzeraineté sur les réf)iibl ques lom-
bardes ; mais ces républiques livrées
à leur action intérieure, ou bitn ayant
besoin de chefs pour se combattre les
unes les auires, devinrent, en peu de
temps, le patrimoine, sinon avoué du
moins réel, de qutlqiies familles. Rome
et Naples continuèrent seules à être l<^,
siège de royaumes un peu étendus; la
Toscane était peup ée de républiques
envieuses et lurbalenles; Bologne se ré-
gssait par des réglemens municipaux ,
sous l'influence de que'ques maisons pré-
pondérantes; et puis, dans le nord, en
mettant de côté les deux républiques
maritimes de Gênes et de Venise, qui
n'avaient pas encore beaucoup propagé
leur domination sur la t'-rre ferme, la
puissance se partageait entre les marquis
de Montferrat, les Visconti ei les Este.
Mais le morcellement ne s'arrêta pas là :
du moment que Ferrare, que Alilan. que
Casai se constituaient en thcfslieux et
prétendaieulavoir leurs cours bril anies.
It'urs palais splcndid<'s, eu du moins leiir
administratioii propre, el peui-êlre icur
tribune aux harangues, il n'y avait pas de
raison pour que les autres cités re cher-
cliassent à suivre leur exemple : et c'est
ainsi que la Pt^ninsnle s'enfonça de plus
en plus dans celte anarchie gouverne-
ment^.le qui fait de son hi toire un véri-
table chaos. A Milan, les Torriani dispu-
tent la seigneurie aux Visconti ; à Plai-
sance, ce sontlesScolti qui commandent^
à Lodi, les Filiroga ; à Côme, les Rusca ; à
Pavie , !es Langoschi ; à Verceil , les Av-
vociti; à Kovare, les Brnsati: à Biescia ,
les Maggi ; à Parme , les Correggi-sthi ; à
Vérone, les Sca'igeri; à Forli , les Orde-
laffi; à Rimini, les Malatesla : c'est une
confuion sans égale. — Un fait seul est
à noter ici : l'élévation des Gonzague à
la seigneurie de Maiitoue : élévation qui,
absiraclion faite des crimesqui la signa-
lèrent, fut une source de prospérités
réelles pour le pays, et eut une haute in-
flueice sur les arts et la lit'érature.
En g*^néral, tous ces petits seigneurs
qui. de simples citoyens qu'ils étaient la
veille, se uouvaient toul-à-coup chefs de
leur ville, tenaient à profiler de leur
royauté en rois. Ils voulaient comman-
der, trôner, éclipser par leisr éclat et
par celui de leur capitale les autres roi-
telets dont ils étaient environnés ; et aus-
si ôt on appelait des ai tistes,on bâtissait
de grands palais; on faisait de la cour
une réunion de beaux esprits, de poètes,
d improvisateurs. Cet amour-propre des
seigneurs était partagé par les républi-
ques et par le peuple; on était fier de
soi et des siens, de sa gloire et de celle
de son université, de son académie, de sa
ville. On se faisait la guerre les uns aux
autres, non seulementpar les armes, mais
encore par un zèle aident à se surpa ser
dans les arts de la pa-x, à se disputer les
savans, les littérateurs ; à les capter par
plus d honneurs, par de plus gros salai-
res. On trouve dans l'Histoire de Panci-
rcle de singuliers faits à cet égard; j'y ai
surtout rem rqué la délibéiation sui-
vante des chefs de l'université de Bologne.
« Vctude de celte \ille, y esl-il dit,
ayant été bouleversée par de grands trou-
bles, et les professeurs qui avaient cou-
tume d'y tenir école, l'ayant ab.u'donnée
pour d'.iiilres clucies où l'on s'efforce
d'attirer l s plus savans docte. rs, afin
d'eutraînir les élèves à leuriuite, nous,
recteurs et conseillers, voulaut que nolr«
M. OJNÊSYME LE ROT.
univ<*rsilé non seulement ne soit pas vain-
cue par les antres, mais qu'elle les sur-
passe, avons réfléchi aux moyens qui se
peuvent user pour y renouvelf r el y ppr-
feclionner l'enseignement des sci^îiic s,
et empêcher que la malice d'aulnii amène
rotre ruine. Nous sommes convenus que
si Jacques de Eelviso. excellent profes-
seur de lois, dont le crédit et la raison
gouvernent tout à l'université de Péruse,
était appelé à Bo'ogne, tous Its élèves qui
sont actuellement à Péruse , raccomp.;-
gneraient et beaucoup d'aulr' s encore.
iVous vous supplions donc, seigneurs,
capitaines, anciens et sag>s. de décréter
que ledit Jacques puisse et doive venir
avec son lils tenir école h Bologne, sans
péril pc ur eux ni pour leurs descendans;
et que, s'il refuse , il soit procédé con're
lui à la volonté des recteurs, Connaissnl
les avantages dont il jouit dans les autres
villes, nous ne voulons point lui causer
époque à laquelle l'Italie apparaissait
comme un bri lant phénomène avec ses
poètes, si's phi osophps. ses jurisconsul-
tes au milieu de l'ignorance, et de la
barbarie gén<^ra'es. A ors régnaipnt cher
nous Philippe de Valois, Je.n II. Char-
les V ; alors nous en étions, pour les ou-
vrages d'esprit, aux lunettes des princes ^
et nous avions plus d'un siècle à traver-
ser pour arriver à Amyot et à Montaigne.
Mais alors aussi, car il faut tout dire ,
s'élevaient i os vastes b isiîiques . Notre-
Dame de Chartres, Si Gratien-deTours ,
St-Etiennede Bourges, monnusens auda-
cieux, gigantesques ; créations neuves et
spontanées, pari .nt au cœur, agrandis-
sant l'imagination, véritables inspirations
delà foi catholique; tandis que l'Ilalie
n'a presque jamais consacré à son Dieu
que des temples aux formes païennes,
aux proporiions mi ^utieusement symé-
tr qiies, aux décor tions pou'peuses et
de dommage, mais nous demandons au | théâtrales, lemp'es éclal.ms comme des
conlraiie qu'on lui accorde de plus j bazars, froids comme des musées!
grands privilèges... » Eugène de Là Gournerie
Ceci se passait au quatorzième siècle , |
ÉTUDES SUR LES MYSTÈRES, MONUMENS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, LA PLU-
PART INCONNUS, ET SUR DIVERS MANUSCRITS DE GERSON, Y COMPRIS LE TEXTE
PRIMITIF FRANÇAIS DE L'IMITATION DE JÉSIS-CURIST, RÉCEMMENT DÉCOUVERT
PAR ONÉSYME LE ROY (1).
Celata dudum jam decet
Vulgare nos mysteria.
Santolics , de Trantf.
de ses traducteurs, « paraissait encore
un mystère fait pour confondre notre
curiosité, » L'extension donnée aux vers
de Santeuil en fait une épigraphe d'autant
plus heiireuse qu'elle embrasse toutes les
parties de l'ouvrage, et qu'elle indique
aussi que lelcmpsétait \cnu de lepublier.
€ Loin «le moi pourtant, dit !VL Le Roy,
l'idée d'avoil- voulu faire une œuvre de
circnstance ! Il n'en est point de no»
niystcres coin me de res meubles du
nioyei âge . que la mode exalte aujour-
d'hui , et que demain peut élre cllo
brisera.»
Quoique curieux que soent ces vieux
moniimens , l'adeur des Etudes ne se
borne pas à y rechercher les noœtirs d«
Cet ouvrage, dont nous avons donné
un important extrait, avant qu'il fût pu-
blic (2), doit jeter une lumière profonde
sur les mœurs et la vie intime de nos an-
cêtres. Dans le mot înystcres. M. O. Le
Roy comprend, non-sculenent lesdrames
saintsqtie représentaient des cOirtmuniu
tés re igieuses , el qui nous é'aient li
p'upart inconnus, mais encore des ser-
m'ns inédits de Gfrson sur h passion,
et la découverte de l'auteur de r/w/7<-/^/o«,
dont le nom, suivant l'observation d'un
(1) Un fort vol. in-S", clicz L. Ilaclictte < lib. de
riniversité , rue Pierre - Sarrazin , 12; \m\ br.,
7 fr. 50 c.
(2) Voir U Dumiro IS , t. m , p. 472.
390
nos pères , les origines de notre langue
et plusieurs sources inconnues de iiolre
histoire, il nous montre aussi quelle était
la religieuse philosophie et souvent le
génie artistique de ces hommes si long-
temps dédaignés. INoti-e siècle qui croit
avoir tout créé, ne se doutait pas qu'au
fond de quelques abbayes et de quelques
châteaux dont on sait à peine aujour-
d'hui les noms, se jouaient, il y a cinq
ou six cents ans , des ouvrages dont la
conception et l'exécution étonnent quel-
quefois.
Dès le X" siècle, une religieuse alle-
mande composait (1), et faisait jouer par
ses sœurs , et jouait elle-même de pieux
drames latins , que l'on va imprimer , et
dont M. Le Roy donne l'idée la plus pi-
quante.
Mais passant au règne de saint Louis,
il y trouve , dans un manuscrit de la Bi-
bliothèque royale, une tragédie fran-
çaise, écrite et jouée vers 1250, sur le
massacre des chrétiens à la funeste jour-
née de Mansoura, où Robert d'Artois,
frère de Saint Louis, périt viciime de son
courage. Rien de plus intéressant que
l'analyse de cet ouvrage et lesrapproche-
mens qu'il offre avec notre expédition
d'Alger.
De 1250 à 1340, une grande lacune dans
nos mystères , ou plutôt dans l'cuvrige
de M. Le Roy, car nous avons peine à
croire avec lui que notre musa tragique,
quoique en son berceau, sesoitendormie
quatre-vingt-dix ans. Kous ei gageons
l'auteur à ne pas s'endormir, lui. dans
son succès, et à combler un jour celte la-
cune , si la chose est possible.
Cette muse si long-temps perdue , no-
tre explorateur la retrouve enfin, vers
1340 , dans deux manuscrits de la biblio-
thèque royale qui contiennent, entre au-
tres drames, IcUaptc/iiede Clovis, Saint-
Remi, Théodore, la Marquise de Cau-
dina, lioberl-leDiahLe, et Saint Lam-
bert. Les analyses et les citations deces
pièces sont d'un grand inlérùt et jettent
sur plusieurs points obscurs de notre
histoire, ainsi qu;j sur les confréries qui
ont représenté ces drames, une vive lu-
mière. JNous reprocherons seulement h
^1) SecunJUm facullalcm ingeniuli mei di(-clle
avec aulaot do ^tàco quu du luodckiie.
ÉTUDES SUR LES MYSTÈRES,
M. Le Roy de ne pas toujours développer
assez ses idées, et de supposer quelque-
fois ses lecteurs trop instruits. C'est un
tort, aujourd'hui surtout.
De 1340 à 1402, nouvelle lacune dans
les mystères écrits ; mais l'auteur la rem-
plit par des détails curieux, quoique trop
abrégés encore , sur certaines représen-
tations qui avaient lieu à cette époque ,
et dont quelques historiens se sont oc-
cupés.
Enfin nous arrivons à l'année 1402 oîi
une société pieuse obtint de Charles YI
la permission de représenter à Paris le
mystère de la Passion, d'où elle prit le
nom de Confrérie de la Passion. On ne
connaissait aucun manuscrit de cet ou-
vrage ; celui qu'a découvert à Valen-
ciennes M. Le Roy nous en donne l'idée
la plus complète. Ce n'est pas pourtant
la correction du dessin, ni les mœurs
juives qu'il faut y chercher, mais la vé-
rité de l'expression et les mœurs de nos
pères au XV" siècle.
Bayle et Voltaire se sont moqués du
style et des anachronismes de quelques
fragmens àcmystères venus jusqu'à eux.
M. Le Roy répond à ces critiques étroites :
« Dans un village reculé du Hainaut où
« j'ai été élevé, se trouvait (je le vois en-
te core) un calvaire dont les grandes fi-
« gures peintes grossièrement, mais avec
« énergie , excitaient en nous , pauvres
« enfans, une impression que je ne puis
« décrire. Quelqu'artiste serait venu nous
« dire : — Vous avez bien tort d'admirer:
« ne voyez vous pas que le bras de ce
« Christ manque de contour et de faire ;
« que les pleurs de cette femme sont trop
« peu nuancés ; que le fusil de ce soldat
« est un anachronisme? — De semblables
« critiques n'auraient point détourné
« de leur attention des enfans. ..Eh bien !
K pour entrer dans le génie de nos pères.
« tAclions aussi , suivant le conseil de
V l'Evangile, de nous faire pe^i'/j? avec les
« petits, de nous reporter dans l'enfance
a de l'art et chez ce peuple enfant, que
K nous entendrons tout ù l'heure criant
« JS'oi'l et pleurant de joie , à des repré-
« scntations q>ii feraient pouffer de rire
« notre maturité. »
A en juger par les citations de M. Le
Roy, notre maturité n'a pourtant rien de
plus imposant que ce drame sacré, si
DE M. ONÉSIMB LE ROY.
501
nous voulons nous le figurer représenté
par des acteurs et devant un public
dignes de le comprendre.
Analyser l'analyse serrée qu'en fait
M. Le Roy, cela n'est pas possible : il sera
mieux d'y renvoyer nos lecteurs, après
avoir cilé quelques vers qui donneront
une idée du style.
Lazare, homme dissipé, long-temps
livré à toutes ses passions , est mort, il
est enseveli , on l'a descendu dans la
tombe : rien ne semble pouvoir l'en tirer ;
à la prière de ses sœurs , Jésus le ressus-
cite. Lazare, alors revenu de loin , car il
a été jusqu'aux enfers (ce qui n'est pas
très orthodoxe) , raconte à ses sœurs ce
qu'il a vu.
Il peint d'abord le purgatoire, où les
justes, qui n'ont pas expié leurs fautes ,
languissent
D'estre ainsi privés de leur bien ,
Car qui n'a son Dieu, il n''a rien.
Là sont en piteuse ordonnance
Les âmes des bons trespassés,
Pour par acomplir la penance
P^aucuns de leurs vices passés.
Là sont leurs torments amassés ,
Selon que leurs offenses sont :
La peine au délict correspond.
La peinture de l'enfer est plus éner-
gique :
Au plus bas est le hideux gouffre
Tout de désespérance taint,
Où sans fin ard [brûle) Péternel souffre
Du feu qui jamais n'est estaint...
Hydenx puis, abismes parfons ,
Remplis de pécheurs jusqu'au fons,
Qui là reçoivent leurs souldées ;
Là crient les âmes dampnées.
En leur Créateur blasphémant...
Leurs regrets sont mort pardurable ,
Et leurs cris, de piteux hélas ;
Leurs torments , paine intollérable ,
Sans jamais espoir de soulas...
Là sont condampnés et jetés
Ceulx qui meurent en griefz péchés.
Mal reposent les mal couchés.
Là sont leurs âmes tourmentées,
Abreuvées de l'ire de Dieu,
Et très asprement a-gitées , etc.
M. Le Roy , après avoir remarqué l'ef-
fet que ce sermon devait produire sur les
sœurs de Lazare , et, par contre-coup,
sur l'auditoire , relève ces belles expres-
sions teinl de désespérance , abr.eui>é de
Vire de Dieu ; ce vers :
Où sans fin ard l'élerml gouffre ;
enfin ces mots plus frapans encore par
leur proverbiale moralité :
Mal reposent les mal couchés.
Ce volume est si plein , que nous ne
pouvons nous arrêter sur les mystères si
curieux ou si pathétiques de Saint Mar-
tin, de Saint Crépin et saint Crépi-
nien, sur les Moralités des Blasphéma-
teurs, des Théolog astres, etc.
Mais de tous les drames manuscrits dé-
couverts par M. Le Roy, le plus précieux
sans contredit est celui en têie duquel on
lit: « Cy comance la vie de monseigneur
« Saint-Loys, composée par Pierre Grin-
« gore, à la requeste des raaistres et
« gouverneurs de la dicte confrairie du
« dict Saint-Loys, fondée en leur cha-
«f pelle de Saint-Biaise, à Paris. «
Les détails que donne M. Le Roy sur
l'auteur de ce drame , sur la confrérie
qui le représenta dans le palais même de
saint Louis , aujourd'hui Palais de Jus-
tice ; enfin les citations qu'il en fait sont
d'un intérêt que nous craindrions d'af-
faiblir en les abrégeant.
Nous devons d'ailleurs nous étendre
sur les deux derniers chapiti es. L'un est
relatif à l'auteur de V Imitation , Vautre
aux origines de notre langue.
Le premier contient sur Gerson et sur
ses ouvrages inédits des renseignemens
d'un haut intérêt, que Vauleur des Etudes
a puisés aux véritables sources, dans une
lettre latine d'un frère de Gerson, mais
surtout dans un manuscrit de la biliothè-
que de Valenciennes où se trouvent
d'abord, deux sermons «moult solemp-
« nellement (sic) prouonchez en l'église
« S.-Bernard à Paris par vénérable et ex-
« cellent docteur en théologie maistre
« Jean Jarson, chancelier de Nostre-
« Dame-de-Paris.
A la suite de ces deux sermons se
trouve Y Internelle consolation , le tout
grosse l'an 1402 par David Aubert, et
par commandement du duc de BourgO;
gne, Philippe T^. Ces divers écrits sont
précédés d'admirables miniatures repré-
sentant Gerion dans diverses circon-
stances de sa vie.
L'Jnternelle consolation n'est autre
chose que l' Imitation deJ.-C, composée
d'abord en français, et en trois livres
seulement, par Gerson, pour ses sœurs
â»2 ÉTUDES SUR LES MYSTÈRES ,
de Reîtns , et tin^t ans plus tard en la-
tin et en qiialre livres pour les Cclctins
de Lyon où il était retiré. Lts preuves
que M. i.e Roy donne de ces fait< sont
tellemcril développées que nous ns pou-
vons toutes les n^pioduire. Elles seront
comp!«*tées par la pubiica'ion de c texte
primitif français de V Imilalion, dont il
ne nous offre encore que quelques échan-
tillons, ce'ui-ci, par exemp'e :
« Il ne le sera besoin de mettre en
• homme ton espoir, pour cft que les
« lioranics se muent tantôt etdéfaîsjent
« hastivement. mais INosIre Seigneur per-
« maint éternellement, ei accompagne
f fermement jusques en la iin. î\Ielz donc
« en Dieu toute la fiance. Tu n'as point
« icy la cité permanente ; et en quelquvi
« lieu que tu sois , tu y es estrangier et
" pellerin, et n'auras jà repos, se eu toy-
« mesme tu n'es uni à noslre Seigneur
« Dieu.»
« Il est difficile . dit M. Le r>oy. de ne
pas reconnaître ici l'auteur du Tcsta-
menlum PeregrinitidcVImiialion, dont
voici lej, passages corrispondan!>://o/«i-
nes citb mulaiitur et deficiunl velociter ;
Christus aiitcin innnel in œtemiiin , et
stat nsqitc in finem firniilèr. Pone totnni
fiduciani in Deo. Non habes lue nianen-
teni civitatem , et iibicuinqne fueris ^ cx-
traneus es et peregrinns. »
Gerson, outre son Tcstainentum Pere-
grini, où l'on retrouve plusieurs phrases
de V Imitation j s'était fait peindre au-si
en pèlerin, par allusion aux traverses de
sa vie et à son nom qui, en hébreu.
signifie étranger. Lui-môme a décrit son
costume dans des vers latins rappelés par
M. Le Roy.
Quand on voit déj^ , dans les citations
de ce volume d'Etudes , que Vlntcmcile
consolation , pre^que en tout conforme
à V Imitation , n'en a pas encore certains
traits, les plus beau.x , on ne peut guère
douter que le lexte fraiiçais ne soit l'ori-
gin.il. Dans le pai>sa;4e que nous venons
de citer, par cxeinple , « n us n'avo .s
« pas retrouvé, dit W. Le Roy, I'. qui\a-
« Ici.t de ()uclqu(;s cxp essicns >'A iia-
« bics .!e V Imitation l..liii •. où I ' péle-
« nu , qui n. f .il (lui; p is^ci- ici - b.is . a
« soin d'envoy-r devant lui , \a)\\ se
« grands vipiipagcs , (Omrne disait Foii-
* tef.elle , mais ce qui 6cra un peu plus
« utile là haut, sesbonnes œuvres, aliqnid
« boni prœmittere , mot inapprécidble ,
« qui vaut un code de morale. »
L'.i!) ence de semb ables passages dans
le text'^. franc lis en prouve, disons-nous,
l'anlérior.l»^. !\lais Î\L Le Roy a devers lui
taut d'autres preuves , qu'il néglig'^ un
peu ce le-là, pour s'occuper àç.%Strmon^
inédiis de Gerson , dans lesquels il re-
trouve encore, il est vrai, l'auteur de
Vlmitation. Dans celte apostrophe à Pi-
late , par exemp'e: «Que fais -tu, Py-
« late? Tu te laves comme la cor-
« nei le : toute l'eau de la grant-mer ne
« pourroit ester le sang du bt^noist Jhésus
« de tes mains, né.ni plus que la noire
« coulei.'r de la corneille. » M. Le Roy
met en note de cette citation ce passage
rie limitation : Si j ad instar maris ^ la-
crymas , etc.
La péroraison du sermon sur la Pas-
sion, qui et très belle , est citée en en-
ti'r dans ces Etudes , et rapprochée ,
presque à chaque ligne, de quelque pas-
sage de Vlmitaiion. Cela prouve , dira-
t-on.que Germon aval lu V Imitation,
et non qu'il en soit l'auteur. I\L Le Roy
répond que Ge son , si exact à citer ses
autorités, na jamais mentionné Vlmita-
tion , mèm^- dans le long catalogue des
livres pieux dont il recommande la lec-
ture, et Ion prctend que Y Imitation lui
est bien anérieure !
Pourquoi , enfin, n'y a-t-il pas mis son
nom ?
La lettre du frère de Gerson, tiiée de
l'oubii où elle é'ait restée et traduite
par M. Le Ixoy, répond , de la manière
ia plus intéressante, à celle objection,
rsous y vojons, dix ans , Geison dans
la soliinde du cloître, y expanl sa gloire
passée , dont il est te lement désabusé ,
que, quand son génie veut l'élever aux
plus hautes contemplatious , craignant
que le soufllrt des vanités ne vienne l'é-
bianl r. vi e il descend de ces hauteurs
au plus profond de la vallée , et s'y met
en i.eu sur ; suivani moraleniint l'exem-
ple du lici-i>son , qui, aux attaques de
son e .ncuii, se ivcuei le, en se r pliant
loul e> tee sur li.i md^mQ: :\îorc spirilua-
lis iiinacci, lolnin se in se cun-aiido re-
coltigit, dit l texte de la lettre que M.
Le hcy cile aussi.
Cette lettre, si intéressante, nous ap-
prend encore que Gerson, rollicité par
son frère et par les religieux de leur com-
poser quelque ouvrag»^ propre à les enn
duire dans les voies du salut . les ren-
voy il modestement aux écrils de saint
Augustin , de saint Bernard el à beaucoup
d'autres aulei;r'i plus récens qu'il cite,
sans rien dire de Vlniilnlion , quoiqu'il
composât un traiîésur ces n;o's : Vaiez
a mol, vous tous qui ctts affligés
mots par lesque'scommencepréciéiiient
ce quatrième livre de VlmUaiion qui
manque , non seulement à i'iniei iicllc
consolation , mais au plus ancien manus-
crit latin de ["Iniilation , décril par les
Bénédictins, et dont M. Le Ruy a fait à
Gand l'acquisition.
Forcf^ d'indiquer à peine bs matières
de ce fécond volume , nous nous anéte-
rons sur une imporlanle amélioration
qu'y provoque l'auteur dans l'instruction
de la jeunesse .- il prouve d'abord . par
une fou e d'exemples ( et cette opiniou
était celle de feu hajnouard), que notre
langue, d'origine toute Irtliiic. n'a ja-
mais été plus rationne le, )) us pure,
plus naïve qu'au temps de saiiil Lo -is;
il ne doute point qut^. l'invasion de> let-
tres, des mœurs et d-^s sopliismes de la
Grèce, h l'époque du protestantisme,
n'ait altéré tout h la fois l'unité fran-
çaise, l'unité calbolique et les moenis
de nos pères que l'on a dédaignées pour
se jeter dans les p'us bizarres imitations
de l'anti ^uiié profan»".
Mrtigré son admiration pour les grands
écrivains du paganisme, ce n'est point
chez eux que M. Le Roy veut que nous
allions chercher nos origines. « Nous b^s
retrouvons, dit-ii , dans !a latinité du
moyen âge , fécondée par le Christianis-
me , et devenue la mère des plus belles
langues de l'Europe.
« Cette latinité, quoiqu'elle date de la
décadence -'e 'empir-. n'est \>o\n\.ba.<;>e
quiindellepréside aux destiné s du mon-
de et quelle est l'instrument île sa irno-
valion. Qu'on l'étudié, on y découviir.i
des richesses dont on peut se f ire une
idée , si l'on considère combien d-- f,'é-
nies , dans toutes les parties du monde ,
durant tant de sièc'cs, depuis Tertuilien,
Laclance , Prudence, saint Aviie. jus-
qu'à Ger.-on et plus loin , ont écrit, dans
le noble but de glorifier la religion, fai-
(DE M. ONÉSYME LE ROT. 393
sant servir l'idiome de Cîcêron et de
Tacite à la défendre et à la propiger ,
en forçant la muse de Lucrèce et d'Ho-
race à céléb er les grandeurs infinies de
Deu
« Le premier mérite du latin ecclésias-
ti'ine , qii était chargé de porter la lu-
mière aux peuples, c'est la clarté. Les
hommes auxquels il s'adressait étant peu
sensibles à l'harmonie, surtout dans le
Nord . n'y cherchez pas la période cicé-
ronienne. Le nombre et la quantité ,
même dans les vers, sont négligés; mais
on y a substitué la rime, qui, en frap-
pant l'oreille, imprime dans l'esprit les
grandes vérités qu'il importe de retenir.
Ainsi, un orateur chrétien veut-il faire
entendre à son auditoire que l'on meurt
ordinairement comme on a vécu , il ne
dit pas : Mors est écho vitœ , « la mort
est l'écho «^ela vie ; » maisdansces mots:
TaLis K'ila , finis ila , il fait retentir cet
écho que ne reproduit pas notre adage :
Telle vie, telle fin. Les piosjteurs latins
modernes , jusqu'à l'auteur de Vlmita^
lion , sont pleins de ces mots énergiques
et (le ces effets de style , dont Virgile,
Horace , Cicéron , Ovide , offrent quel-
ques exemples.
« Nous avons des mystères latins du
douzième f-iècle tout en rimes , mais
bien inférieurs aux grandes proses de
l'Eglise, sur ou' à ce Dies irœ que la
musique de Mozart a rendu plus terrible
encore et plus consolant.
« Pour goûler tout ce que la langue
des Romains a de plus harmonieux, de
pi us pur, lisonset relisons encore Cicéron,
Vr^ile, Horace, Tite-Live, e c. , etc. ;
mais voulons-nous entrer dans l'esprit
et les mœurs de nos pères , dans îes sour-
ces de notre histoire et d'une infinité
d'usages , enfin dans les origir.es de notre
langue nationale , le latin ecclésiastique
en est 'a vi ritahle cl- f. »
Le latin ouvre aussi la porte ai:x scien-
ces div nés, et IM. Le Roy aurait pu lui
ippliquer la belle expression de claviger
cœli , créé' pour exprimer la puissance
q e saint Pier e et ses successeurs ont
lecjuedeDiMi. L'auteur des /•'tudes^s'ap-
p; ya't de l'autorité de l'illustre el sage
,i.ar(iuise de Lam icrl et d'un [)jssage de
ses let;resci sa fille, voudrait que les fem-
mes même ne fus&ent pas étrangères à ia
394
ÉTUDES SUR LES MYSTÈRES, DE M. ONESYME LE ROY.
langue de l'Eglise , qu'un pitoyable pré-
jugé a voulu leur défendre. Après avoir
rappelé de quelle utilité cette langue
peut être partout, principalement dans
les pays de l'Europe latine, combien
son étude est facile et demanderait peu
de temps aux jeunes gens forcés de brus-
quer leurs études, M. Le Roy demande
formellement que le lai in moderne soit,
chez les chr(^tiens, la base de toute ins-
truction.
« Outre l'avantage qu'ils retireraient ,
dit-il, d'une langue usuelle, presque sans
inversions, sans ellipses, et type de la
nôtre, les jeunes gens, fortifiés par la
vérité qu'ils auraient puisée dans ses
sources , pourraient alors sans danger
se livrer, les uns à l'aridité des sciences
exactes, les autres aux études de l'anti-
quité profane. Les erreurs anciennes ,
les sophismes modernes, seraient sur eux
sans prise. Loin de dédaigner la religion,
parce que son berceau fut humble et sou-
mis à toutes les misères humaines, elle
en serait pour eux , ce qu'elle est en effet,
plus belle et plus miraculeuse. Les vers
les plus hostiles de Voltaire contre le
Christ , glisseraient sans aucuu doute
sur l'esprit affermi où serait imprimée,
par exemple , quelqu'une de ces hautes
et philosophiques penséesde la moindre
des hymnes de San euil au Christ :
Divine crescebas puer,
Crescendo discebas puli.
Qui fecil xternas domos ,
Domo lalet sub paupere...
Cœlum roanus quie suslinenl
Fabriie conireclant opus.
Supremus asirorum faber, etc.
« Tout en croissant, enfant divin , lu
« préludais à la Passion et nous appre-
« nais à souffrir (discebas pati expiime
« tout cela). Le Créateur des demeures
a élernelles est caché sous le toit du
« pauvre. Ces mains qui soutiennent les
« cieux ne déda giient point Thumble
I rabot; et le grand architecte df s mon-
te des, le fahricaleur souverain.... »
< Mais celle expicssu n môme de La
Ponlaine ne rend |).is le fabcr asirorum.
Tout Santeuil est intraduisible , comme
VJinilalion. Sachons donc la langue de
Gerson cl de Santcuil. »
JNous avons cilé en entier l'opinion de
M. Onésime Le Roy sur cette question,
parce que nous la partageons entière-
ment , et que nous n'avons pas la pré-
tention de la mieux exprimer.
J. V.
NOTES SUPPLÉMENTAIRES.
Nous ajoutons à cet article sur l'ouvrage de M.
Onésime Le Roy, les notes suivantes qui nous sont
transmises par un de nos rédacteurs, qui , ne sa-
chant pas qu'un article était prêt , avait commencé
un travail sur le même ouvrage. Nous pensons que
nos lecteurs , surtout M. Onésime Le Roy, nous
sauront gré de leur avoir communiqué ces otiser-
Tations.
Page 69 de son Traité des Mystères ,
M. Onésime Le Roy dit : « Aucun monu-
« ment de sculpture ne donne, à notre
« connaissance, la scène de l'immersion
« dans le lavacrum et du drap figuratif
« dont le néophyte était enveloppé. •>
Je suis fondé à croire cette assertion
inexacte. En effet je possède une épreuve
d'un diptyque sculpté en ivoire repré-
sentant le baptême de Clovis. On y voit
1° le roi plongé dans le lavacrum jusqu'à
la poitrine ; 2" un évêque, sans doute
saint Vaast , qui tient le drap figuratif
dont il s'apprête à couvrir le néophyte ;
S'* on y voit sainte Clotilde derrière le
saint évêque, et sa présence ne peut être
contestée . car elle porte une couronne ;
4" saint Remy tient un livre d'une main
et l'autre est posée sur le front du roi.
Le Saint-Esprit descend sur sa tête. Dans
une bande au dessus de ce sujet, on voit
saint Remy à genoux devant un autel sur
lequel une main entourée de nuages pose
la s'iinte ampoule.
Celle sculpture doit être bien an-
cienne, car l'architecture de l'église de-
vant laquelle a lieu le baptême est en
style b}zantin à p'ein - cintre , avec le
zig-zag anglo-saxon. Les tuiles qui ser-
vent de couvoïlure sont en dos-d'âne
comme les tuiles des monumens romaif)s.
Les fonds de baptême sont hors de l'é-
glise , ce qui est très ancien. Les person-
nages sont chaussés du <v///^'^(j', chaussure
des soldats romains qui servaient dans
l'armée de Clovis, suivant que nous
l'apprend Procope. Autre preuve de l'an-
tiqnité de cette sculpture , c'est que les
prélats n'ont ni mitres ^ ni crosses , ni
pallium, tous objets qui ne furent en
usage que vers le dixième siècle.
Page xiij de la préface, l'auteur dit en-
core « : Au bas , sur la grande porte qui
« par malheur a été remplacée, on voyait
« les tombeaux ouverts, etc.. » il y a ici
erreur, la scène des tombeaux ouverts
n'existait pas sur la porte , mais bien
sculptée en pierre dans la dernière bande
du beau tympan qui orne l'ogive du
grand portail. On y voyait aussi la scène
curieuse de \à PsfcJiostasie ou Pesée des
âmes. Tous ces beaux et curieux détaiis
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES. 395
ont été barbarement détruits par un ar-
chitecte de lEmpire, qui a commis un
des plus gratids actes de vandalisme qu'il
soit possible de commettre , et le tout
pour y substituer une mauvaise ogive
qui sent le dix-huitième siècle et toutes
ses profanations. Sans les vieilles gra-
vures; tout serait perdu sans ressources,
car la \ ierge et la figure hideuse figurant
l'enfer, sculptées sur le pilier qui parta-
geait cette porie en deux parties, tout a
été détruit : ce qui fait une lacune irré-
parable dans cette Iliade de la poésie
chrétienne.
GUE>EBAULT.
BULLETINS BIBLIOGUAPIIIQLES.
LE CATHOLIQUE DE SPIRE.
Livraison de septembre.
I. Du principe de l'obéissance dans l'État et dans
l'Église.
il. Exhortation aux élèves d'un séminaire qui al-
laient recevoir le Diaconat.
III. Logique des Proleslans.
(Revue très curieuse de divers passages des jour-
naux protestans qui prouvent leurs bizarres con-
tradictions entre eux, et l'effronterie de leurs ja-
gemens sur l'Eglise catholique.)
IV. La Puissance de l'amour chrétien , démontrée
par la vie et les fondations pieuses du chanoine
Friest, surnommé le Vincent de Paul de la Bel-
gique.
Revcf. 1. Manuah Rilualis Passaviensis jussu et
auclorilate Rvdmi DD. episcopi Passaviensis no-
viler edilum, 1037.
(Mgr. révèque de Passau , en Bavière, a voulu
ramener son rituel à l'unité du rituel romain , en
conservant toutefois plusieurs des anciens usages
du diocèse. — Le Catholique réclame avec force en
faveur de beaucoup de ces usages qui , loin d'être
en contradiction avec le rituel Romain, ne sont que
des additions précieuses par leur antiquité et les
traditions locales qui s'y rattacJient. — Il cite plu-
sieurs prières d'une admirable beauté ; il combat
avec autant de chaleur que de science ce funeste es-
prit qui a bouleversé la liturgie , comme dans la
plupart des diocèses de France , pour s'éloigner
également de l'unité Romaine et des monumeos tra-
ditionnels des divers diocèses.
2. Pèlerinage à Jérusalem et au mont Sinaï ; par
l« pèr« M. J. dt Gêramb , traduction allemande.
3. Sur l'état actuel de l'instruction publique en
Prusse; par M. Seul, professeur au Gymnase de
Cûblentz.
(Observations d'un écrivain catholique sur la fa-
meuse dénonciation portée par le docteur Lorinser
contre le système prussien si vanté en ce moment ,
et qui , selon ce savant protestant, est aussi funeste
à la santé du corps qu'à celle de Vdme.)
4. OEuvres choisies du B. Louis de Blois, y et
vi<: volumes.
3. De prœnuncialo novi fœderis seu Missm sa-
crificio in princis valibus; dissertatio exegetico-
dogmatica quam scripsit, J. M. A. Loehnis, SS. theo-
logiae doctor, etc.
G. Sermons de M. Nickel, curé de la cathédrale à
Mayence.
7- Journal trimestriel de l'instruction publique
en Bavière; par MM. Ueim et Vogl, prêtres.
8. Livres de prières par Bernard Galura, prince-
évèque de Trente, et autres.
9. Fin tragique de la Chartreuse de Londres ;
fragraens de l'histoire de la réforme en Angleterre;
par Odilo.
(On cite un récit touchant de l'effroyable supplice
que le despote hérétique fit subir au prieur Nou-
thon et aux deux autres chefs de la Chartreuse.)
10. (luirlande d'Homélies; par Jean Emmanuel
Veith (le plus célèbre prédicateur de TAllemagna
actuelle).
1 1 . La Passion de N.-S. en cinquante médita tiouâ ;
par li; II. P. Thomas de Jésus, augustin, pejodant^a
rupiiviiè chez les Maures.
Appendice. — Faits et pièces relative» à la rejfi-
gion.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
Livraison d'oclobre.
I. De TEpiscopal ; Lettre pastorale de Mgr Gelssel,
é^êque de Spire , pour sa prise de possession.
(On remarque dans ce inandemenl une éloquente
description de la grande cathédrale de Spire, comme
symbole de l'Église et de ses institutions. Le nou-
veau prélat s'est fait connaître autrefois par une sa-
Tante histoire de cette même cathédrale, en trois
Tolumes.)
II. Vie et fondations pieuses du chanoine Friest
(suite et fin).
m. Que doit faire un pasteur dépourvu de Tappui
de Tautorité civile, pour faire observer extérieu-
rement les dimanches et fêtes?
IV. Logique des Protestans (suite et fin).
Revub. 1. Manuel du Rituel de Fassau (suite
et fin ).
2. Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie; par
le comte de Montalemi>ert, traduction allemande de
M. Sladler, Aix-la-Chapelle, 183G.
3. Histoire de Perd nand M, empereur d'Allema-
gne; par J. P. Silherl, Vienne, 1856,
(Réhabilitation d'un des plus grands souverains
catholiques, indignement calomnié par les historiens
philosophes.)
4. Ordo divini officii juxla rubricas Breviarii
Bomin>, curavil Dr J. E. Stadler, collegii Geor-
giani suhregens, Monachii , 1857.
5. Essai d'une histoire de la littérature armé-
nienne; par C. F. Neumann, Leipzig, 183G.
6. Divers livres d'éducation et de piété pour la
jeunesse.
7. L'Université Catholique : livraisons de juillet
et août.
8. Censure d'une traduction de V Imitation de
J.-C. ; par le Consistoire catholique du royaume de
Saxe.
Appendicf. — Faits et pièces relatives à la reli-
gion.—On y remarque la discussion des certes d'Es-
pagne sur l'abolition des ordres religieux qu'on s'é-
tonne de n'avoir encore vuedans aucun des journaux
français.
Livraison de Novembre.
I. De l'Episcopat. Suite de la lettre pastorale de
Mgr l'évoque de Spire (suite et fin).
II. De l'enseignement de l'Histoire dans les gym-
nases.
(Excellentes réflexions sur l'esprit protestant et
philosophi(|ue qui préside à l'enseigiiemint de l'his-
toire, tel qu'il est donné aux catholi(iues partout,
en France comme en Allemagne.)
III. De la bénédiction des relevailles pour les fem-
mes qui vivent en mariai;»' "'"xte.
(Examen d'une des questions qui donnent lieu
aux nombreuses vexations huxciucIIcs li; culte ca-
tholique est soumis dans les états protesiaiis d Alle-
magne.)
IV. De l'Election de l'archevêque actuel de Fri-
bouig, Mgr Denieler.
V. Lctlras da Mgr Duhoi», ivègu* de Nevr-Tork, i
un des rédacteurs do Catholique, 8nr l'état des
missions d'Amérique.
Revue. 1. Histoire de l'étal passé et présent de
tous les ordres religieux d'Orient et d'Occident, au
nombre de 481, etc.; par Ferdinand, baron de Bie-
denf^ld , 2 vol., Weimar, 1857.
2. (Considérations sur les Evangiles des diman-
ches; par M. Herz, doyen de Sigmaringen.
5. Voyage d'un gentilhomme saxon à la recher-
che de la vraie religion; par le docteur Rheiuwald,
professeur de théologie protestante à Bonn.
(•l'est la contrepartie du célèbre Voyage d'un gen-
tilhomme irlandais , par Thomas Moore, qui a porté
au protestanii.-me allemand un coup presque aussi
fatal que le Symbolique de Mœhler.)
4. Divers Recueils de sermons et homélies, 1836
et 1857.
i>. Cœlestina ; almanach pour les femmes et les
vierges chrétiennes, .Aschaffenburg, 1858.
(Heureuie application de l'esprit catholique à un
genre de publication très répandu en Allemagne :
nous y remarquons une traduction du travail de
M. l'abbé Gerbel , intitulé Marie, et inséré dans le
Livre des Saintes.)
G. Histoire de Marie 5tuart; par J, Nelk , 1836,
Ratisbonne.
7. Philosophie de l'Enfance, 1856.
8. Histoire de la Réforme protestante dans le can-
ton de Berne ; par Charles Louis de Halltr, Lu-
cerne , 1856.
(Cet excellent ouvrage a été déjà traduit en fran-
çais , et doit être connu de beaucoup de nos lec-
teurs.)
Appendice. — Nouvelles ecclésiastiques. — Belle
discussion de la Chambre-Haute de Bavière, à la
S!iite de laquelle cette assemiplée a rejeté les résolu-
tions de la Chambre des Députés contre les couvens.
— Renseignemens sur la restauration récente de la
cathédrale de Bamberg, entièrement conforme à son
architecture primitive : on a même fait disparaître
tous les mausolées modernes de style classique.
ANNALES DES SCIENCES RELIGIEUSES PU-
BLIÉES A ROME , N" DE SEPTEMBRE-OCTO-
BRE 1837.
I. Essai Historique sur les tendances catholiques
qui se manifestent chez une partie des théologiens
nnglicans de nos jours , par Mgr Wiseman.
(On trouve dans cet article les di-tails les plus cu-
rieux sur la décomposition toujours croissante du
protestantisme an|;lais, et sur la reconnaissance du
be.^oin de l'uutor lé et de la tiadition, trop tardivi.-
ii;ent proclamée par les tliéol gietis anglicans.)
II. Suite du (idiirs ue i^lgr IKùmia/i sur l'accord
des sciences avec la révélation chiélienne; Cin-
(lU'ènie Conférence sur les science» naiurcllei.
1"' |iariie : .MeJe ine. Géologie.
(Nos lecteurs apprendront avec salisfaction que
I* savant et célèbre auteur aui^e une place tati-
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
397
nenle parmi les témoignages rendus à la religion
par la religion moderne, au programme de noire
collaborateur, M. Blargerin.)
III. Suite et fin de l'analyse des PrœUctiones Théo-
logicœ du P. Perron, de la Société de Jésus, par
M. D. Breschi.
IV. Analyse du Irailc de Itomano Ponllfice , de
M. Gualco , professeur do droit canon cl d'iiis-
loire ecclésiastique à rCuiversilê de Turin , par
M. D. Bruschelli.
Appendice. I. Décret de la Congrégation de l'Index,
du 4 juillet 1857.
Séances de ^Académie de lareliyion catholique d
Rome. Dissertation du R. P. OiinVri, dominicain ,
commissaire du Saint-Office , sur les Discussions ré-
centes élevées dans le sein de l'Église , au sujet de
la régie de certitude et de la ph.losophio en gé-
néral.
^On remarque dans ce travail une Réfutation sa-
vante du système de M. de La lUenuais sur le sens
commun.)
Disse, talion du 11. P. jYoto , assistant général des
écoles pies , sur le devoir qui existe pour la puis-
sance civile, de prohiber les livres Cuudaionés par
l'Église.
Dissertation du R. P. De Sanctis , de l'ordre des
ministres des Infirmes, sur la Différence des mis-
sionnaires catholiques et du missionnaire hété-
rodoxe.
Dissertation du R. P. Pupgileoni , mineur con-
Tenluel , consullcur de la S. Congréga.ion des rils ,
sur un errata à faire au Dictionnaire des reliques et
des images, par Collin de Plancy.
Académie archéologique de Rome. Extrait d'une
Dissertation de Son Em. le cardinal Giustiniani ,
préfet de la Congrégalion de l'Index, intitulée la Di-
vinité de J.-C. reconnue par l'empereur Tibère.
Extrait d'un discours sur la Beauté de l'Art chré-
tien au moyen âge , par le professeur Minardi, pré-
sident de l'Académie de S. -Luc.
(Cet artisie, qui occupe à Rome la première place
dans son art, professe les mêmes doctrines que no-
tre collaborateur, M. Rio.)
Supplément à l'histoire de Pie VII , du chevalier
Artaud, par l'abbé Barola, professeur de théologie
à l'Université de Rome.
Réfutation d'une assertion de M. Geoffroy Saint-
Hilaire , sur l'expression de Spirilus corporeus ,
faussement attribuée par lui à S. Augustin.
Réhabilitation d'Aiberl-le-Grand par la science
moderne.
Continuation des Aela Sanclorum des BoUan-
distes.
Supplément à la Bibliographie italienne de 185G.
Bibliographie française de I83U-57.
Les titres seuls des travaux dont nous venons de
donner l'énuinération , suffisent pour montrer com-
bien le goût des études religieuses est vivacc à
Rome, et combien tout le clergé, depuis les pre-
miers rangs jus>iu'aux derniuri, y veille avec scru-
pule au dépôt sacré des iradilioua et de l'auliquité
•MlMiutiqnM.
SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE. — AN-
NUAIRE DE 1837. — LECTURES HISTORI-
QUES.
Depuis que nous avons perdu les Bénédictins et
avec eux (ant d'excellent. s publications de textes,
tant d'éditions vraiment scientifiques, tant d'oeuvres
consciencieusemcnlélaboréis, nous ne saurions trop
encourager les institutions liitéraires, destinées à
combler la lacune que l'absrnce regretlable et dou-
loureuse de ces I elitjieux de la congrégalion de Sainl-
Maur lai^se dans les travaux inachevés de l'histoire
naiiuna e.
La Suciélê de P Histoire de France , depuis plu-
sieurs années, consacre généreusement sts efforts à
nous rendre, en partie du moins, ce que nous avons
perdu. C'est dans ce but qu'elle sest proposé de
pub iei, 1° les documens originaux relatifs à fhis-
loire nationale, pour les lemps anlérieurs aux états
généraux de 1789 ; "i" des traductions de ces mêmes
documens, lorsque Sun Conseil le reconnaît ut.lcj
5» un compte-rendu annuel de ses travaux et de sa
situation ; i» un annuaire. Enfin, elle délivre gratis
à SOS membres t ules ses publiculions , entretient
des relations avec les savans qui se livrent à des
travaux analogues aux siens, et nomme des associés
correspondans parmi les étrangers.
Une des améliorations les plus remarquables dont
elle offre l'exemple aux autres sociétés savantes, et
dont elle est chaque jour à même de retirer les plus
heureux résuUals, c'est l'obligation imposée à son
conseil de nommer, pour chaque ouvrage à publier
un commissaire responsable, chargé d'en surveiller
l'exécution. Aucun volume ne peut paraître sous lo
nom de la Société de l'Histoire de France, s'il n'est
accompagné d'une déclaration de ce commissaire ,
portant que le travail lui a paru digne d'être publié ■
et l'on conçoit tout ce qu'il doit y avoir d'émulation
et de profil pour l'éditeur, à être contrôlé par un
ami qui conserve dans son examen toute l'impar-
tialité du juge. Deux hommes de lettres, deux sa-
vans recommandables en face l'un de l'autre ,
comprennent toujours leur mission. C'est ainsi que
M. Hase et 31. Champollion-Figeac ont ouvert la
série des travaux de la Société, en publiant sous le
titre de Vlsloire de li Nurmant, la traduction fran-
çaise inédite, remontant au commencement du qua-
torz'ème siècle , d'une chronique latine du moine
Aimé , antérieure de plus de 200 ans , et relative à
l'établissement des Normands en Italie et dans la
Sicile. M. Champollion a été l'éditeur de cet ouvrage
qui mérite d être signalé parmi les bonnes édition»
scientifiques dont noire époque est si avare. Let
Protcgoviùnes de M. Cliampollion sont un vrai mo-
dèle de critique historique. Toutes les questions,
soulevées par l'examen de la Chronique de li Nor-
mant , y sunl résolues avec une mélliode, une clarté
et une précision dont on ne saurait faire trop d'é-
loges au publ.c et il l éditeur.
La Société a ensuite publié les Lettret également
inédites du cardinal ilazarin , roncornanl les troa«
388
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
blés de la Fronde, l'exil du cardinal (1631-2) et ses * de France. Ceux qui se sont occupés un peu sérieu
intimes et affectueuses relations avec la mère de
Louis XIV; publication confiée à M. Ravenel.
Les 1"^"^ 2'' et 5' volumes du texte et de la traduc-
tion de VUistoire Ecclésiastique des Francs, par
Grégoire de Tours, édition nouvelle due aux soins
de MM. Guadet et Taranne , et publiée sous la sur-
Tciliance d'un menabre de l'Iuatiiut, M. Guérard,
commissaire responsable, se recommande surtout
aux hommes studieux, par ses annotations savanti-s
et la collection exacte des plus importans manus-
crits.
Il en est de même de la Chronique de Villehar-
douin, dont l'édition, préparée par M. Paulin Paris
sur un manuscrit nouveau qu'il a découvert , n'a
été retardée jusqu'ici que par d'autres travaux de
l'éditeur. Hàtons-nous de dire pourtant que l'im-
pression en est presque achevée, et que sa publica-
tion ne peut plus souffrir de retard.
Le conseil de la Société , réuni sous la présidence
de M. le marquis de Fortia et de M. Fauriel , s'est
encore occupé du choix de plusieurs ouvrages à pu-
blier pour l'année 1858; nous aurons soin d'en par-
ler quand le moment sera venu. Faisons connaître
aujourd'hui VÂnnuaire historique de 1857, pour le-
quel nous demandons pardon à nos lecteurs d'être
en relard. La meilleure manière de réparer noire
tort, sera de leur rendre compte, aussitôt qu'il aura
paru, de l'Annuaire de 1858.
L'Annuaire de la Société de l'Histoire de France
contient des tablettes , des notices et des extraits
destinés à servir d'éclaircissement aux historiens
originaux , dont la publication forme l'objet princi-
bal des travaux de la Société. On y traite alternati-
vement de la géographie, de l'histoire, de la litté-
rature et des arts de la France; et dans chacune de
ces parties, ou a toujours soin de procéder du gé-
néral au particulier. Par exemple, dans la partie de
la littérature et des arts, aux pièces publiées cette
année et propres à donner une idée générale de Té-
tât de la langue et de la musique à différentes épo-
ques, succéderont des tables destinées à faire con-
naître les écrivains et les artistes, ainsi que les pro-
ductions les plus remarquables de chaque siècle. En
un mol, l'Annuaire de la Société devra former comme
un répertoire de l'IIistoire de France, et présenter
Un précis de tous le» renseignemens qui se peuvent
tirer de la réunion de nos cinq grands ouvrages his-
toriques , savoir : h\irl de Vérifier les Dates, le
CalUa Chri\tiana , VUistoire Littéraire, les Mou-
temens dp la Monarchie française et la Bibliothèque
de la France.
Dès son liébut, l'Annuaire de la Société s'est placé,
pour l'histoire, sur le même rang que le célèbre Al-
manarh du Uureaii des Longitudes, pourlesscienres
physiqties cl niiilhéuiali<)ues. Il nous a paru surtout
remar(iuable et utile par un travail géographitiue
lUr les anciens pagi ou pay» tic la France dû aux
techerches si exactes île M. (îuérard , membre de
l'Institut, et par celui que le secrétaire de la Société,
M. J. l)esiioyei>, a donné sur les ouvrages les plus
yroptc» il faciliter le» élude» r<:lativeg à l'histoire Prix 12 Ir. 1857
sèment des questions historiques , savent combien
d'embarras on rencontre sur le terrain des moindres
recherches, et combien on est heureux de pouvoir
s'aider des ressources de toute espèce que l'érudi-
tion des deux derniers siècles nous a léguées. Eh
bien! c'est pour mettre ces ressources à la portée de
tous les hommes laborieux de notre époque , c'est
pour déblayer tous les obstacles qui couvrent trop
souvent les champs de l'érudition nationale que
M. Desnoyers a résumé et exposé méthodiquement,
dans son excellente notice , les travaux qui ont
exercé la patience et le savoir de tous nos devan-
ciers.
Il distingue avec soin, dans l'examen des sources
de l'histoire de France et des travaux qui en faci-
litent l'emploi, d'abord les moyens généraux d'étude,
tels que les catalogues de docamens originaux, les re-
cueils bibliographiques et biographiques , les grands
glossaires, les tiaités de paléographie , de géogra-
phie historique , de généalogie, de numismatique,
les recueils de mémoires d'érudition historique ; et
en second lieu, les principales collections de docw-
mefis originaux.
Or, celles-ci , à cause de leur nombre , ne pour-
raient être indiquées qu'avec choix , d'autant plus
qu'il fallait laisser une place à l'analyse et à l'appré-
ciation des plus importantes. C'est ce qu'a fait M.
Desnoyers pour la plus grande facilité des recher-
ches et le plus grand bien des études historiques
nationales ; ajoutons que sa Notice n'est qu'une par-
tie de l'introduction ou de la table d'un travail de
patience et de dévouement, dont M. Guizot lui a
confié la rédaction, sur l'appréciation des sources de
l'histoire de France et des nombreux travaux d'é-
rudition positive qui ont eu notre histoire pour
objet.
Dans un des prochains numéros, nous insérerons
une lecture de M. Guérard, sur les Causes de la po-
pularité du Clergé sous les deux premières races.
HISTOIRE DU PAPE GRÉGOIRE Vil ET DE SON
SIÈCLE , D'APRÈS LES MONUMENS ORIGI-
NAUX ; par J. Voir.T, professeur à VUnicersilé
de Uall; traduite de l'allemand, augmentée d'une
introduction, etc., par M. l'abbé Jager, chanoine
honoraire do Nancy, etc. (l).
'L'Université catholique doit wn travail spécial à
ce beau livre : elle le lui consacrera. Pour le mo-
ment, nous ne pouvons que siijnalerson apparition
comme l'une des meilleures preuves que la régéné-
ration des éludes historiques, depuis si long-temps
florissante en Allemagne , commence à se propager
en France. Ce noble témoignage rendu par un pro-
testant A un saint pape, objet de tant d'atroces ca-
lomnies, vient à propos nous consoler des vieilles
rancunes philosophiques et gallicanes, qui ont élé
ressuscilées et résumées dans Vhistoire de Gré-
(1)2 vol. in 8" ; Paris, chez Vaton, 46 ruo du Bac.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
399
goire VII , par M. de Vidaillan , comme aussi de
l'absence prolongée du livre que prépare M. Ville-
main, sur le même sujet, el que nous allendions avec
impatience, depuis qu'on nous avait assuré qu'un
esprit de justice et de réparation devait présider à
celle œuvre, depuis si long-temps annoncée. Mais
quel heureux changement ne s'est-il donc pas effec-
tué dans les esprits, puisque dans tontes les opinions
des hommes éminens sont d'accord pour admirer et
étudier la vie d'un homme que Fleury nous avait
appris, même à nous catholiques, à regarder avec
une sorte d'horreur, el dont un arrêt du Parlement
(du 20 juin 1729) nous avait interdit de reconnaître
la canonisation. On verra, dans l'Histoire de M. Voigt,
tout ce que Dieu avait mis de grand et de beau
dans Pâme du plus illustre et du plus méconnu de
ses vicaires. Mais dès à présent nous devons un juste
tribut d'éloges à l'excellente introduction du sa-
vant traducteur. Il y a tracé avec autant de cou-
rage que d'éloquence l'apologie de la vie et des
idées de Grégoire : il nous montre l'asservissement
el les malheurs de l'Église , lorsque Hildebrand
commença sa lutte victorieuse contre le pouvoir
temporel ; le but du grand homme , qui était non
seulement l'indépendance de l'Église , mais encore
la réforme de la société par l'Église ; puis la patience,
la douceur, la sensibililé qu'il a déployée dans toute
sa carrière; il réduit en poussière toutes les décla-
mations contre l'ambition de Grégoire el ses em-
piétemens sur les royaumes temporels , en mon-
trant, par le témoignage irrécusable de toute l'an-
tiquité ecclésiastique, de tous les écrivains contem-
porains des événemens, par l'aveu unanime des
souverains compromis, par celui des plus savans
protestans des siècles modernes, que la suzeraineté
du pape sur les rois était un droit universellement
reconnu ; que les princes ne pouvaient plus soutenir
leur dignité sans la protection des papes, que le
pouvoir de déposer les souverains indignes, exercé
soit par les papes, soit par les états, était inhérent
à la constitution du moyen âge.
« Voyez, dit l'auteur, l'harmonie admirable de ces
témoignages ; leur ensemble forme, selon nous, la dé-
monstration la plus complète du pouvoir des papes au
moyen âge. Ce pouvoir était alors ce que sont nos cens»
litutions modernes; il servait d'équilibre à l'autorité
souveraine et de base à la liberté civile. « Le fonde-
« ment de la liberté allemande, dit M. Voigt, repo-
« sait sur l'autorité du pape et des princes, qui,
« réunis, mettaient un frein à la puissance impé-
« riale (Ij. » Le pouvoir des papes, stipulé par les
peuples, reconnu et accepté par les souverains, fai-
sait partie de la constitution des états ; il entrait ,
pour me servir de cette expression, dans la charte
du moyen âge ; jamais pouvoir ne l'ut donc plus lé-
gitime. »
(1) Denn darin lag die Grundfeste der deutschen
Frelheit, das durch den Papsl und dit; Fursten die
Kaisermacht im ziigel gehalien ward. ( Hildebrand ,
und sein zeitaller, p. 401. Ouvrasic dont nous don-
nons la traductiou.)
Il relève les contradictions où est tombé le beau
génie de Bossuet qui, après avoir reconnu les prin-
cipes qu: autorisaient la conduite de Grégoire, n'a pas
craint de le condamner, et se figurait que la France
avait toujours été à part dans la chrétienté. Mais
M. Jager est surtout admirable , lorsqu'il s'adresse
à ces prétendus libéraux qui ont fait du saint pon-
tife l'objet de leur haine.
« Et comment donc, Grégoire ne peut trouver grâce
devant vous ! Cependant que voulait-il en définitive ;
oui, que voulait ce fougueux , cet impitoyable Gré-
goire dont vous vous faites une peinture si noire?
l'honneur, rindépendance de l'Église. Que voulait-il
encore ? la liberté des peuples, les droits de Phuma-
nité, un frein au pouvoir absolu qui avait dégénéré
en tyrannie : et vous ne pouvez lui pardonner, vous
qui, dans des circonstances bien différentes, avez
versé des torrens de sang pour les mêmes principes,
et qui avez porté en triomphe ceux qui vous avaient
aidés à les conquérir! Et l'on sait avec quelle admi-
ralile douceur vous avez traité les rois que vous
croyiez opposés à vos sentimens. Mais voire rigueur
et vos contradictions ne nous étonnent pas; quand
il s'agit d'un prêtre et surtout d'un pape, on ne lui
lient compte de rien. Si Grégoire avait été un phi-
losophe politique, et qu'il eût fait ce qu'il a fait , il
n'y aurait pas eu d'éloges qu'on ne lui eût prodigués.
On l'aurait proclamé immortel, le grand bienfaiteur
de l'humanité, peut-être le défenseur des droits de
l'homme, et on lui aurait érigé une statue sur la
place publique. Mais non, Grégoire est prêtre, il est
pontife, cela suffit pour le flétrir. »
Voici comment M. l'abbé Jager résume la question :
« Il me semble qu'il faut envisager les choses de
plus haut. Il est impossible de relever une société
de sa ruine sans troubles , sans guerre , sans com-
bats. « Les choses humaines ne vont pas autrement,
(c dit un célèbre écrivain. Jamais aucune consli-
(t lution ne s'est formée, jamais aucun amalgamo
« politique n'a pu s'opérer autrement que par le
■( mélange de différens élémens qui, s'étant d'abord
« choqués, ont fini par se pénétrer et se tranquilli-
« ser(l).)) Les grands hommes qui paraissent dans ces
momens critiques, instrumens delà Providence, tra-
vaillent non pas précisément pour l'époque oùils
paraissent, mais pour l'avenir. Ils laissent quelques
troubles sur leur passage, troubles affreux sans doute,
quand on les considère isolément, mais qui ne sont rien
dans l'histoire générale de l'humanité. La postérité
vient jouir de leurs efforts et de leurs travaux.
L'ordre qui renaît de ses cendres, l'anarchie qui
rentre dans le néant, les institutions solides qui s'é-
tablissent, sont des avantages qui font le bonheur
des siècles uuivans. Ceci s'applique à Grégoire ; car,
malgré tous les obstacles, malgré tous les efforts de
la puissance impériale, il meurt vain(iueur; seule-
ment il ne jouit pas de sa victoire : (Juiberl l'anti-
pape ne montera pas sur le trône pontifical, Henri
ne mourra pas empereur , les investitures seront
abolies, l'Église aura de dignes ministres, une nou-
(1) Du pape , par le comte do Maisirc, 1. ii, c. 7^
400
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
Telle ère renaîtra ; c'est le douzième siècle, époque
si remarquable dans Ihisu.ire. 11 est enticn-incnl
Touvrage de Giégoire , car quand on conipaie le
dixième siècle avec le doiizièine, on yoit le passage
d'un grand homme. Ce grand homme est Grénore ,
c'eslTHercule du moyen ûge, il a enchaînéles mons-
tres, il a écrasé Thydre fé dale , il a sauvé TEuripe
de là barbarie , el, ce qui est encore pli:s beau , il a
illustré la société chrétienne par ses vertus. L'Ej^lise
reconnaissante lui a dressé des autels , et jamais
hommage n'a été mieux mérité; car Grégoire est
couvert d'une gloire immortelle : gloire pure et
sans tache, qui, malgré toutes les préventions , a
toujours trouvé des appréciateurs et qui, comme on
le rapporte , faisait dire au plus illustre capitaine de
nos temps modernes : « si je n'étais pas Napoléon ,
« je voudrais être Crégoire VU. »
En voilà assez pour prouver que ce livre mérite
une place dans la bibliothèque de tout ecclésiastique,
de tout chrélieu qui s'intéresse au\ destinées de lÉ-
M. Jager a établi avec beaucoup de perspicacité
le lien qui unit la lutte soutenue par saint Gré-
goire VU au onzième siècle, avec les triomphes de
l'Église, au duuz'émc siècle. Quand M. de i>!onta-
lembert aura terminé Vhisloire de sainl Bernard el
de son époque , qu'il prépare en ce moment , nous
pourrons avoir une idée complète de deux, des plus
beaux siècles de TÉglise.
ARCHIVES CURIEUSES , RECUEIL PUBLIE PAR
MM. CIMDER ET DANJUU {.).
Le quinz'èmo volume, qui Tient de paraître, ter-
mine l.) piemicre série de ce recueil. Il contient seize
pièces; une des premières est \e prrcès i!e Itavaillac;
les deux suivantes, le via-.ifale de I agarde et ce-
lui de la demoiselle d'Esc-man , se rapportent à la
prétent'ue conspiration dont liavalllac aurait été
rinstrumenl. Si je ne me trompe , ce sont là les
seuls indices de complicité secrète ; el Tinvraisera-
blance de ces ileux mémoires ou dépositions , res-,
sort davantage (juand on les lapproche du procès.
Ie>- comp'es et dépenses de Henri IV portent une
somme de ô,'iaO livres ( lo ou 20 mille francs do
notre monnaie actuelle) donnée, eu i(!02, à Lafia ,
qui dévoila la dernière conspiration de Biron; et,
en 1C07 , une autre somme bien plus extraordi-
naire, de 574,000 fr. pour ceux de la religion, c'est-
à-dire pour les Calvinistes. Je crois devoir avertir
nos lecleuis que la relation de la morl heureuse de
Murnaii, est fort démentie par ses actions publi-
ques. Les Mémoires de Sully suffiraient pour ap-
prendre ce qu'on duit penser de ce fameux réformé.
Un autre morceau plus intéressant, est la vie el tré-
pas du duc de Mayenne , qui peut redresser bien des
erreurs sur ce chef de la Ligue. Les Mémoires et
réglemeiis p.iur les pau res en fermés offrent des do-
cumens très curieux d'économie politique et d'admi-
nistration de charité. £. D.
(l) Voyei VUnicersilé Catholique , n" de mai
dernier.
f-O-l-
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
Mxmt$ mdHUn$^$ et f i^Uo^oi^^î^ttt^^.
COURS SLR LA RELIGION
CONSIDÉRÉE DANS SES BASES ET DANS SES RAPPORTS AVEC LES OBJETS
DIVERS DES CONNAISSANCES HUMAINES.
SIXIÈUE LEÇON (Ij.
La raison des rapports qui unissent les hommes dans
l'ordre extérieur, matériel, se trouve dans les rap-
ports primitifs qui existent entre eux dans l'ordre
de la pensée. — Constitution de la sociéié des in-
telligences : un double élément , la foi ; principe
nécessaire d'unité ; la science , élément de liberté.
— Union naturelle de la foi et de la science ; rap-
ports qui existent entre ces deux ordres, — Com-
ment Iharmonit u été troublée. — Lo dualisme que
présente l'histoire de l'esprit humain, expliqué par
le péché originel.
Nous avions commence à jeter un coup
d'œil sur l'état du monde païen , à l'épo-
que où il fut renouvelé par le Christia-
nisme ; et , pour compléter celte étude ,
il nous restait à montrer comment la phi-
losophie n'avait pas moins contribué que
la superstition à démolir la base divine
de la société temporelle.
Or, pour expliquer les erreurs de la
science , dans les anciens temps , pour
reconnaître les roules qui la menèrent
aux abîmes où elle se perdit, entraînant
avec elle toutes les vérités de l'ordre mo-
ral, il est nécessaire do rechercher les
conditions du développement de l'esprit
humain.
Nous avons déjà vu que c'est dans les
(1) Voir la S' leçon dans le n'' il, t. III , p. 09.
T. XY. — S" 24. 1837.
régions de la pensée que se forme le nœud
de l'ordre e.vtérieur, matériel ; qu'il exis-
te, par conséquent, une société primitive
d'intelligence, sans laquelle nulle société
ne serait possible parmi les hommes.
Or, deux élémens constituent toute so-
ciété : l'unité j par laquelle subiste le lien
de ^exi^tonce commune ; et la liberté,
par laquelle s'accomplit le développe-
ment des existences particulières.
Cela posé, quel est d'abord le principe
d'unilé de l'invisible société des esprits?
Ce principe ne peut pas être autre que
l'intelligence infinie de Dieu, manifestée
par la révélation.
Car, sans nous arrêteràdémonlrer que
le langaj^e étant la forme nécessaire de
toute idée, l'instrument de toute con-
naissance ; que l'homme ne voyant rien
qu'à la lumière de la parole , il aurait
été enveloppé d'éternelles ténèbres, il
n'exister<iit môme pas, entant qu'être
raisonnable , si la parole révélée n'avait
pas fait luire sur lui , à l'origine, un
rayon de la raison infinie.
Sans aborder celte discussion, qui tran-
cherait la question qui nous occupe,
supposez un moment l'espèce humaine
seule et sans aucunrapport d'intelligence
avec I3ieu, et qtie voyez - vous dans le
monJe des intelligences ?
llien , que la triste image de l'état
sauvage ; des esprits radicalement iudc-
26
coulis SUR LA RELIGION,
402
pendaus les uns des autres, entre lesquels
il ne saurait exister aucune loi coramune,
aucun lien social. La penst^e d'un homme,
la pensée même de tous les hommes ,
qu'est-ce ? l'expression d'une raison finie .
de la même nature que la mienne ; qui
ne me présente aucun des car, ctères de
la vérilé absolue , nécessaire, rien d'o-
bligatoire; qui ne peut, par conséquent,
sans une absurde usurpation , prétendre
limiter ma liberté et s'imposer en sou-
veraine à ma pensée. Donc, à moins de
remonter jusqu'à l'inte'ligence infinie,
seul pouvoir légitime de qui reièvent tou-
tes les intelligences ; à moins de recon-
naître qu'il existe un ensemble devériiéa
qui empruntent de la raison de Dieu, de
qui elles émanent , une autorité devant
laquelle toutes les raisons finies doivent
s'incliner, on n'aperçoit aucune bse de
la société des esprits, aucun ordre, rien
de possible qu'une irrémédiable anar-
chie.
Mais les intelligences humaines, unies
à leur racine et constituées en sccié'é
dans le sein de l'intellii'ence infinie, doi-
Tent avoir chacune leur développcmeii!
propre ; la liberté doit sortir de l'u-
nité.
Or, pour concevoir en quoi consiste
cet élément second ire, nous croyons
qu'il est nécessaire de remonter encore
une fois au principe de notre mystérieuse
existence.
Si nous essayons de pénétrer, à la lu
mière de la révélation, dans les ténèbre
qui enveloppent l'origine de l'honi" e et
de l'humanité, qu'aperc«vons-nous? l'E-
tre infini existant seul, lorsque rien n'exis-
tait encore ; tous les êtres possib es ren-
fermés en Dieu , caractérisés, distincts
dans les idées divines comme dans leurs
types. Dieu réalise quelques uns de ces
types au dehors. L'Être éternel, infini,
sème, si j'ose ainsi parler, quelques unes
de ses pens'^cs dans le temps et dans l'es-
pace ; et voila la création.
Tout est donc sorti de Dieu ; tous les
êtres finis sont d stincts de l'Être infini ,
mais ils ont en l"i leurs racines.
Donc , les modes merveilleux de l'exis-
Icnce de l'hominc . qui conslitiicril sa
supériorité sur toutes les créatures, ne
sont qu'une participation plus parfaite
aux modes même de rÉcriturc divine.
Donc . c'est dans l'intelligence de Dieu
qu'il faut chercher la source de l'intelli-
genc; humaine.
Or, si, éc'airés par la foi . nous con-
templons de nouveau le mystère de Dieu,
que voyons-nous ?
Dms l'uni é de l'Être divin, une ineffa-
ble, société ; le Père, qui éternel 'ement
engen Ire le Verbe , image substantielle,
complète de lui-même , lumière néces-
saire en laquele il se voit et tous Ses
êlres possibles, par la simplicité d'un
I égard infiîii.
D'où il suit que . pour participer à la
connaissance de Diî u. l'homme a dû être
tendu participant de son V rbe.
Mais comment le Verbe éternel, in-
fini, se sera-t-il communiqué, dans le
temps, à la créature finie?
Il ce l'a pu, évidemment, qu'en se pro-
portionnant à elle, qu'en se circonscri-
vant en des limites , en se révélant sous
une forme finie.
La parole, telle est la forme extéiieure.
sensible, adaptéeà la nalurede l'homme,
sous laquelle le Verbe de Dieu s'est ma-
nifesté.
Ici. dans l'inexplicable génération de
l'inteilig' nce humaine par le Verbe, se
présente h nous le mystère qui fait le fond
dt^ tous les mystères du monde moral,
l'unon du fini et de l'infini; car cette
parole, merveilleux canal par lequel la
vie du Créateur s'échappe dans la créa-
ture, lien ineffable des communications
lie l'homme avec Dieu, est, tout ensemble,
infinie du côlé de Dieu, puisqu'il y voit
ses infinies pensées, et finie du côté de
l'homme, puiqu'elle ne lui représente
les pensées de Dieu que sous la forme fi-
nie de son entendement.
Ici se manifeste en même temps la
raison de celte loi de progrès qui est une
des conditions essentielles de la vie de
l'homme. Car la vérité que l'homme
possède dans la parole étant de sa nature
infinie et les bornes on elle est renfer-
mée n'étant que les bornes de son en-
tendement, on conçoit que cette limite
puis;>e reculer, et que la vie de l'inlelli-
ge ice se développe ainsi dans l'homme
par un dévtîloppemenl croissant de la
véi ilé. (jni le rapprochera incessamment
de Dieu.
I Mais ce développement en quoi con^
PAR M. L'ABBÉ t>E SALIÎilS.
403
sisterâ-l-il, et comment concevons nons
qu'il puisse s'opérer?
Le type où tend tout progrès de
l'homme est en Dieu. Or Dieu, principe
de tout ce qui existe, voit la raison de
toutes choses en lui-même et dans la iu-
mière de ses pensées j en Dieu il n'y a
point de foi, mais une science, une vi-
sion infinie. L'homme, au contraire, qui
ne trouve en lui-même la raison de rien,
pas même de son existence, ne sait d'a-
bord que ce que Dieu lui révèle, ne con-
naît nen primitivement que parla parole
de Dieu, et, ainsi, la foi pn'cède néces-
sairement en iui toute science.
Mais ce que l'homme a cru sur le ti-
moigna^e de Dieu ne peut-il pas s'effor-
cer de le comprendre, i\f, peut- il pas es-
sayer de s'élever de !a foi à la science?
Il le peut et il le doit. En effet, la foi
qui s'est présentée à nous comme quel-
que chose d'antérieur à la science, sup-
pose cependant la science à quelque dé-
liré; elle ne peu! être réalisi'e qu'à cette
condition dans l'esprit de l'iiomiiie. La
parole de Dieu, si l'homme pouvait la re-
cevoir sans y rien comprendre, ne serait
qu'une lettre morte; il y aurait une ma-
nifestation de la raison divine, il n'y u-
rail point de raison humaine à propre-
ment parler. Pour que la raison humaine
existe, il faut que l'activité de l'homme
s'ex'^rcft sur le fond divin qdi lui est
fo rni pnr la révélation, qu'il s'assimile,
qu'il s'approprie la vérité infinie qui lui
est manifestée sous la forme finie de la
parole. Donc ce tiavail libre par lequel
l'homme s'efforce de concevoir, autant
qu'il est en lui, tout ce qui est renfermé
dans la parole de Dieu, de féconder ainsi
le germe divin déposé en lui par la foi ; ,
ce mouvement , ce progi es de l'esprit
humain qui s'accomplit par la science,
est un devoir qui a sa raison dans les rap-
ports primitifs avec l'intelligence infinie,
d'où est née Tint; lligence hum; ine; c'est
un droit dont Dieu écrivit lui-même le
titre en imprimant en nous son image.
Car l'image de Dieu,qui est dans l'homme,
n'est pas une empreinte passive comme
celle que reproduit la pierre et le bois.
Cette image est vivante, elle est active,
elle a la conscience d'elle-même, elle doit
tendre par un mouvement libre, à deve-
nir de plus en plus conforme au type in-
fini d'où elle est sortie. La science , ce
noble effort de l'homme pour expliquer
le mot de Dieu et de l'univers, qui lui a
été dit par la révélation ; ce regard hum-
ble qui cherche à recueillir toute la lu-
mièie qui s'échappe des ténèbres de la
foi pour dissiper quelques unes des om-
bres répandues Fur le monde physique et
sur le monde moral ; cette investigation
incessante qui, creusant le trésor des vé-
rité> révélées, découvre tous les jours
des richesses nouvelles dans cette mine,
dont il est impossible de trouver le fond,
caché dans l'être infini ; la science, com-
munion mystérieuse de notre intelligence
avec l'intelligence de Dieu, par laquelle,
sans jamais pouvoir nous égaler à lui,
nous lui devenons de plus en plus sem-
blables, f st donc la réalisation de la loi
naturelle qui ramène à Dieu tous les
êtres sortis de Dieu, l'accomplissement
dii précepte par lequel il a été commandé
particulièrement à l'homme, né perfec-
tible, par cela môme qu'il est en rapport
avec l'tti e infiniment parfait, de réaliser
en lui toute la perfection que comporte
la conditi n de sa nature.
Apre- tou' ce que nous venons de dire,
nous Citrevoyons, ce me semble, ces
lois essentielles qui constituent la so-
ciété des intelligences, que nous recher-
chions. La foi est le principe nécessaire
d'ui.ité.la science est l'élément de liberté
du monde de la pensée. La foi pose en
Dieu la base commune de toutes les in-
telligences finies; la science constitue le
développement, la vie propre de chaque
intelligence.
La foi et la science représentent deux
ordres distincts, mais essentiellement
unis. Les rapports qui existent entre ces
deux ordres et qui dérivent de leur na-
ture, constituent les lois fondamentales
de l'esprit humain.
Ces lois nous paraissent se résumer en
deux principales : premièrement, la foi
est le point de départ naturel,- seconde-
ment, la foi est la règle nécessaire de là
science.
Premièrement, que la foi soit le point
de dépari naturel de la science, cela ré-
sulte de ce que nous avons vu que la foi
est le lien primitif de la, société 4es es^
404
COURS SUR LA RELIGION,
prits, l'élément radical de l'intelligence
del'hoTîme. Le développement doit naî-
tre de l'unité.
Cela est d'ailleurs d'une grande évi-
dence pour quiconque rcfl'chit un mo-
ment sur l'objet même de toute connais-
sance humaine. Cet objet ne peut être
que 1 Être infini, les êtres finis, ou leurs
rapports. Or, de l'essence de l'Être infini,
que notrp raison finie ne peut pas. elle-
même, ni embrasser, ni at eindre, que
peut-elle en savoir piimilivement que ce
qui Ini en est révélé! L'essence des êtres
jinis n'est que la pensée divine réalisée en
chacun d'eu.x. Or, quel moyen plus na-
turel, quel autre moyen de connaître
quelque chose de certain sur les pensées
de D eu que sa parole? Les rapports des
c'res étant déterminés par leur nature,
il est clair que c'est dans la révélation,
qui nous manifeste tout ce que nous sa-
vons de certain sur la nature des êtres,
que .'^e trouvent les premiers rayons a'.ix-
quels doit s'allumer encore ici le flam-
beau de \ ' science.
Secondement, la foi est la régie né-
cessiiire de !a science ; car , la foi , c'est
ce qui est de Dieu ; la science , ce qui est
de riioinme dans l'ordre de la pensée :
d'une part, une raison infinie, et par cela
môme infaillible ; di^ l'auhe, une raison
finie , et par cela même sujette à erreur.
Donc , toute tcience qui ébranle une des
bases posées parla foi, ouvre un abîme ;
toute pensée de l'homme qui contredit
uw. pensée de Dieu , est une erreur.
En un mot, le progrès dans V ordre,
le développement dans Yunité; tel est le
mouvement naturel d'^ l'esprit humain ,
mouvement dont les deux termes sont eu
Dieu, rinlelligence infinie étant tout en-
semble et le principe nécessare auquel
notre inielligence finie tient par la foi.
et le type qu'elle tend sans cesse à riva-
liser par la science, sans jamais pouvoir
l'atteindre.
Comment riiarmonie de ce mouvement
a-l-elie été troublée ? Quelle cause a,
originairement , fait sortir la raison hu-
maine de la route tracée devant elle par
Ja raison de Dieu?
La lumière qui éclaire celte question
sort des piofondeurs d'un mystère in-
explicable pour l'homme, « mais sans
lequel . dit Pascal , riiomme devient
un mystère plus inexplicable encore. »
La foi nous montre , après que la puis-
sance infinie a créé le ciel et la terre en
rejouant, l'homme qui s'échappe de son
sein , portant, pour ainsi dire , dans la
noble ressemblance avec le Créateur dont
le reflet brille sur son front , le titre de
sa souveraineté sur toutes les créatures.
Tous les êtres vivans passent devant le
premier homme, et il leur impose le
nom qui convient à chacun, noms dans
le quels il exprime leur nature et leurs
diflérences « selon les racines primitives
« de la langue que Dieu lui avait appri-
« se (1). » Ainsi , dans le rayon de l'in-
telligence infinie que la parole révélée a
fait luire sur son intelligence , l'homme
voit la pensée réalisée dans chaque créa-
ture ; il commence à lire le mot de l'u-
nivers; et, du monde visible s'élevant au
Dieu invisible que le monde représente ,
il gravit les routes de lumière par les-
quelles sa science finie doit monter in-
cessamment vers la science infinie.
Mais la condition essentielle de ce pro-
grès, la loi naturelle de dépendance qui
unit la raison de l'homme à la raison de
Dieu, dans son principe comme dans ses
développemens , a son expression exté-
rieure et son symbole dans un précepte
qui a été donné à l'homme. Dieu lui a dit :
« Tu mangeras de tous les fruits du pa-
« radis ; mais ne mange pas du fruit de
a Varbre de la science du bien et du mal ;
« car au jour que lu en mangeras, tu
« mourras dtî mort (2), >
El le serpent à Eve : « Pourquoi Dieu
f Vous a-t-il fait un commandement de
« ne pas manger du fruit de tous les ar-
« bres du paradis (3) ? »
Pourt/Hoi. Dieu vous a-t-il commande ?
Pourquoi une limite à votre liberté ? Ne
doit-il pas suffire de savoir que cette li-
mite existe, que c'est Dieu qui l'a posée?
L'être fini ne sera-t-il tenu d'obéir à l'Être
infini qu'après avoir scruté , et autant
qu'il aura compris la raison de son com-
mandement ? Dans l'insidieux appel fait
à la curiosité de. la première femme, qui
ne voit le principe de toutes les entre-
prises sacrilèges par lesquelles l'orgueil
(1) Bossuot, Elévations sur les raystùrci.
l'i) GcDi'sc, cap. li, V. lu e( 17.
(5) Genèse, cap. m, t. I.
PAR M. L'ABBÉ DE SALÏNIS.
405
a remué , d'âge en âge , les bases divines
du monde de la pensée ?
— «Nous nous nourrissons du fruit des
« arbres qui sont dans le paradis,- mais
« pour le fruit de l'arbre qui est au mi-
« lieu du paradis. Dieu nous a com-
i( mandé de n'en point manger, et de n'y
« point loucher, de peur que nous ne
f mourions (I). »
Réponse qui n'exprime, en apparence ,
que la soumission d'Eve ; mais avoir écou-
té le tentateur et entrer en discussion
avec lui ; mais répondre à des paroles
qui mettent en doute la souveraineté de
Dieu , qui invitent une raison finie à s'é-
tablir juge de la raison infinie , c'est un
premier pas fait dans la route qui con-
duit à l'abîme.
Aussi le tentateur, dont les forces sont
doublées par la faiblesse de îa femme :
« Assurément, vous ne mourrez point de
« mort," car Dieu sait que le jour où vous
« aurez mangé de ce fruit, vos yeux s'ou-
« vriront, et vous serez comme des dieux,
« sachant le bien et le mal (2). »
— « Vous mourrez de mort. »
— « Vous serez comme des dieux. »
Eve se trouve placée entre ces deux té-
moignages ;
Le premier, sorti de la bouche de
Dieu;
Le second qui part d'un esprit inconnu,
qui, pour se mettre en rapport avec elle,
a dû emprunter la forme de l'un des der-
niers êtres vivans que Dieu a mis aux
pieds de l'homme.
Mais une curiosité fatale a produit déjà
le doute dans le cœur de la femme ; sa
raison à demi détachée de la raison in-
finie, se trouble et n'a plus la force de
résister au rêve insensé par lequel le
serpent a ébloui ses faibles yeux.
i Et elle prit du fruit de l'arbre, et elle
« en mangea, et elle en donna à Adam qui
"-en mangea aussi. j>
Je ne sais, mais il me semble que de
toutes les circonstances de ce simple ré-
cit, de chacune des paroles de l'historien
inspiré, il s'échappe une merveilleuse
lumière qui, nous faisant voir le principe,
nous montrant tous les degrés, nous raa-
(1) Geoèse, cap. m, v. 2 et Z.
(2) Genèse, cap. m, v. 4 et tt.
nifcstant toutes les nécessaires consé-
quences de la chute qui a précipité la
race humaine, rous dévoile le nœud de
notre condition, « lequel, comme parle
a Pascal, prend ses retours et ses plis
tt dans ce mystérieux abime. t
INous voyons comment l'homm»^, cette
image créée de l'Etre incréé, ce dieu fini
du temps et de l'espace, si j'ose ainsi par-
ler, qui était destiné à s'élever par un
progrès sans terme vers le Dieu du ciel
et de l'éternité, du moment qu'il brise le
lien de sa dépendance, qu'il aspire à se
faire centre de lui-môme , tombe des
splendeurs de l'Etre infini dans les ténè-
bres et dans la mort. Comment il aurait
roulé, pendant réternité,versle néant, si
l'ineffable miséricorde du Verbe éternel
ne l'avait pas recueilli dans sa chute, si
l'abaissement de Dieu fait homme n'avait
pas réparé le crime de l'homme qui avait
voulu se faire Dieu?
Et pour nous renfermer dans le point
de vue qui nous occupe dans ce moment,
nous comprenons comment la raison
humaine, née primitivement de Dieu,
par le Verbe, na pu recevoir que par le
Verbe une nouvelle vie ; comment, par
conséquent, le principe de l'existence, la
règle de tous les développemens de l'in-
telligence humaine et de la société des
esprits, se trouve, depuis le péché, dans
la révélation par laquelle le Verbe de
Dieu s'est manifesté au monde une se-
conde fois.
Les rapports entre la raison finie et la
raison infinie, en tant qu'ils sont déter-
minés par la nature de l'homme et la
nature de Dieu, n'ont pu être intervertis
par le péché j les lois de l'esprit humain
que nous avons constatées, n'ont pas été,
par conséquent, altérées dans ce qu'elles
présentent d'essentiel.
Mais, à raison de l'orgueil héréditaire
dont chaque homme porte le germe en
naissant, on conçoit comme ces lois ont
été nécessairement violées j on trouve
ainsi la racine du dualisme qui a divisé,
dès l'origine, le monde de la pensée, on
explique le combat perpétuel des deux
élémensqui le constituent, la foi et la
science.
C'est donc à la double lumière qui s'é-
chappe du mystère de la déchéance ^t
40&
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.
du mystère de la réparation qu'il faut
étudier l'histoire de l'esprit humain et
des révolutions de la société des intelli-
gences. C'est ce que nous essaierons de
faire, pour les temps anciens, dans la
prochaine leçon.
L'abbé de Salinis.
M^cUn<e$ i^t$tott(|tt^$.
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE
HDITIÈME LEÇON (1).
Intasion et ravages des Barbares en Gaule. — Im-
puissance de l'empire et de l'administratiou ro-
maine.— L'Eglise, unique soutien de la société;
Tigilance spirituelle et charité effective du clergé.
Si des fleurs de vertu chrétienne, qui
ornaient la Gaule vers la fin du quatrième
siècle , on se reporte aux indignations
de Salvien contre les vices de ce même
pays, cinquante ans plus tard, on s'é-
tonne tristement , car ses reproches ne
s'adressent qu'aux chrétiens. On se de-
mande quel fut ce changement si rapide ,
ou si les plaintes de Salvien ne sont pas
exagérées. Malheureusement, iescontsui-
porains du pieux prêtre de Marseille par-
lent tous comme lui, et néanmoins nrus
ne manquerons pas encore de grand s
et douces admirations dans ces temps
même si déplorables. Cette contradic! ion
apparente va s'expliquer. Q)u,înd le vie.ix
matérialisme avait vu qu'il ne p »uvaii
immoler la vérité dans ses cirques . et
que toujours persécutée e!'e finira i par
les détruire, il l'avait enfin accejiU'- pour
reine : il s'était mis à son service ; et
dépouillant ses affubleniens olympiens
pour revêtir la robe blanche dr» néophy e .
il avait abandonné ses temph-s à l'Eglise,
afin de garder ses cirques et ses théâtres.
Ainsi, renonçant à l'attaquer de fionr, il
jugea plus expédient désormais d'intro
duire la grossière multitude de ses par-
tisans , et par eux , sa contagieuse sen-
sualité parmi les chrétiens. La religion
de charité ne devait pas repousser des
(i) Voir la 7« leçon dans le
pag. 120.
, ci - dcii^us ,
ennemis qui se rendaient. La prospérité
lui amenait les faibles , pauvre et cher
troupeau , qu'elle espérait sauver. Elle
en accepta l'épreuve, en signalant sans
cesse aux forts et aux faibles le scandale
journalier du relâchement et de la se-
ducticn. La paix se fit 5 l'Eglise fut reçue
dans l'état, et la nation fut reçue dans
l'Eglise. Les deux cités de Dieu et de la
terre s'étant unies , ce même contraste
de vertu et de mollesse qu'elles présen-
taient naguère dans leur séparation, n'en
continua ras moins, mais sans démarca-
liou visible maintenant. Le nom chré-
tien , obtenu sans mérite], perdait sa ga-
rantie d'intégrité j et pendant que de
subîimts courages se dégageaient partout
de la foule , et brillaient à ses regards
comme des prodiges vivans de la foi , la
foule autour d'eux se reposait follement
dans une oisive adhésion et courait aux
fêles païennes. La religion divine, livrée
aux h'imains , parut s'affaiblir ; et les
païens encore noinbre\]x, en voyant tou-
joi-rr; la môme forme de vie politique et
civile , les mêmes plaisirs publics avec
tant de conversions sans effet, s'obsti-
naient davantage pour l'ancien culte na-
tional : ils ne pouvaient se persuader que
le dieux romains ne reprissent pas leur
place au milieu des habitudes romaines,
et ils annonçaient la fin du quatrième
siècle comme le t«rme fatal du Christia-
nisme et des magiques influences aux-
quelles ils attribuaient son succès. Les
lois d'Ilonorius pour l'abolition de l'i-
dolAtrie vers cette époque même (399),
les livres sibyllins brûlés par son ordre ,
l'idole de Ci'leste renversée à CarlhagCj
celles de Marnas , d'Astarté et de \éous
PAR M. DUMONT.
Ann
à Gaza , à Sidon, à Byblos ; les temples
démolis partout dans les campagnes (I) ,
nécessitant une vengeance plus éclatante
des dieux, loin de dés;ibuser les zéla-
teurs du pag n sme . ranimait'nl au con-
traire leurs esp»^rances et leur fureur se-
crète contre les chrétiens.
Dieu couronrlit de nouveau toutes les
pensées dos lirtnimes : il lâcha ! nfin li
bride au\ terribles enfan'î du Nord. Il ne
servit d- rien .i l'Italie où résidaiei t sur
tout ces z('*l.'!îeur'' «i'avoir vu bat're <\- \\\
fois Alaric (4''l-4o3, . el périr d^ faim les
bataillons de Radagast par les at lifici 'v-
ses hardiesses de Stilicon (406). Ahuic ne
tarda pas à revenir plus redoutable . «i
le désastre de Rada><ast avait d-'jà di--
tonrné sur la Gaule la masse des bar-
bares. Le dernier jour de l'aniiée 406.
Vandales, Suèves, Alains . forcèrent la
frontière du Rhin, malgré la valeur des
Francs, alliés de l'Empire, et laissés seuls
à sa défense. Le ravage de la Gaule com-
mença. Pendant que les assaillans des-
cendaient le long des provinces de l'Est
pour tourner ensuite vers les deux Aqui-
taines, les Allemands, plus à l'aise par
l'éloignement des autres, s'étendirent en
sens cou raiie sur les drux rives du Pihin,
depuis Bâie jusqu'à Mayence. Les Bur-
gondes, à len- exemple, s'emparèrent
de l'Helvétie, el poussant entre deux leur
marche transversale . péné'rèrent jus-
qu'au Jura (2). Dès le prenii.r- mo ;vement
«te l'invasion . les lésions de la Grande-
Bretagne, séparées ainsi du res'e de l'Em-
pire. imaginèrent de se donner un em-
pereur (407). Un simple soldat fut choisi
pour son nom de Cmtanlin: i passa le
détroit, et quoiqu'il perdit quelque temps
à recevoir les députations 'ie; provinces
gauloises , qui venaient le reconnaître
comme leur libérateur, il gagn * une ba-
taille sur les barbares . d-!n>; le pays des
Nerviens • puis, au lieu de poursuivre
(1) August., de civ. Dei , !8-îj5, lîl ; Theodorel.,
a-25); Prosp., Promis$., 5-38; Coi. Theod., liv. xv,
lit. i,et 16-10.
(2) Les principales sources de ce récit sont : Âl-
iolia illustratn; Grégoire de Tours, liv. il ; Orose ,
liv. VII ; ïotime , liv. v el VI ; Soiomine , liv. viii
et IX : Philuslrate, liv. xu ; l'rocnpe , liv. r^ ; Jor-
nandès,ch. 50, 31, 32; les Chroniques de /'.rospor,
d'/daUuf et de Marceliinut ; saint Augustin , Cité
de Dieu, liv. i et ili ; les Lellret de saint Jérôme.
vivement cet avantage , il s'en alla de-
mander une alliance aux Francs et aux
Allemands, et s'avança len'ement vers le
IMidi. C'est piti": de voir nlors la défail-
l nce du pouvoir, et les ambiiionsins'^'n-
sées qui se démenaient à l'entour, ne
considérant que la facilité de s'en saisir;
sept usurpateurs également frêles , pré-
tendant se faire nn empire de quelque
coin ruiné de l'Empire, se parant super-
bement dt^s lambeaux arrachés de la po'.r-
pre souveraine ; et le véritable empes eur,
encore en tute le à vingt ans , n'ayant
plus pour défense que le titre à demi
effacé d'une longue domination, défense
p us réelle toutefois que les remparts où
il se tenait caché. Son ministre Stilicon,
l'auteur peut-être de tous ces troubles ,
ce demi-barbare (1), dont la réputation
est soriie plus douteuse des apologies
modernes , ne songeant qu'à ses projets
sur l'empire d'Orient, correspondait se-
crètement avec Alaric, cantonné en Illy-
rie . sans se soucier de la Gaule. L'in-
quiétude du jeune empereur l'obligea
^eule d'y envoyer un corps d'auxiliaii-es,
qui, après quelques succès, fut contraint
de regagner l'Italie. Constantin à peine
délivré de ce danger, au lieu de s'attacher
la population en continuant de la dé-
fendre, voulut d'abord jouir d'une gran-
deur inespérée. Il laissa Pinvasion éparse
piller sans obstacle, pour créer autour
de lui une cour, des officiers , nommer
sjn fils aîné César et le second Nobilis-
sime. Le choix d'Apollinaris, l'aïeul de
Sidon ius , pour préfet du prétoire, était
d'un heureux augure. Cet illustre Gau-
lois, le premier chrétien de sa famille (2),
ne se distinguait pas moins par son mé-
rite que par sa naissance, et il avait cette
gi'néieuse liberté d'une âme retrempée
par la foi divine , qui sait représenter le
devoir même à la tyrannie ; aussi ne
resta- 1- il pas long -temps en charge. La
vocation du César Constant , jusque là
moine inconnu , n'avait pas tenu contre
la fortune de son père , qui le retira de
la vie religieuse pour lui donner la pour-
pre , une femme et une armée , et l'en-
voya soumettre l'Espagne. L'expédition
réussit, grâce à l'habileté d'Apollinaris
(t) Hicronym., Epi$t. 92, ad Àgertuhiam.
(2) 5*4. Àpoll., ep. 5-12.
408 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
et du Breton Geronlius, chargés de la
diriger, et il y eut même quelque gloire.
Deux frères lusitaniens , Didymus et Ve-
rinianus , parens de l'empereur , défen-
dirent courageusement le pays. Vaincus
aux Pyrénées, ils armèrent les colons et
les esclaves, et renouvelant les guérillas
de Sertorius, ils battirent plus d'une fois
les agresseurs ; mais accablés par des
renforts nouveaux , ils furent pris à la
fin. Le César revenu glorieux auprès de
son père , est fait Auguste , Apollinaris
disgracié , les deux captifs sont mis à
mort , et l'usurpateur profite du succès
et dissimule le meurtre pour négocier un
accommodement avec Honorius(40S;.
Ce jeune prince se trouvait alors fort
embarrassé entre Stilicon et Alaric, qui
rusaient l'un contre l'auti-e en le trom-
pant tous deux. Alaric demandait des
subsides et offrait de marcher contre
Constantin 5 Stilicon après avoir obligé
le sénat, non consulté depuis longtemps,
de décréter d'énormes subsides pour le
barbare, voulait entraîner celui-ci con-
tre l'orient, malgré la mort d'Arcadius,
laquelle survenue au milieu de tout cela
était toute apparence de motif. D'autres
ambitieux découvrirent la perfidie, et,
dans l'impuissance de punir un traître,
Honorius le fit assassiner. 11 ne devenait
pas plus fort contre l'ennemi extérieur,
et n'eut plus qu'à s'enfermer dans Raven-
ne lorsque le Goth, ne recevant point
la somme stipulée , rentra en Italie. Ro-
me fut prise (409). Le vainqueur, pour in-
sulter à la puissance impériale, se fit un
jeu de proclamer empereur le préfet de
la ville , Attalus , qui prit la chose au sé-
rieux ainsi que les païens, se donna une
importance ridicule et fut déposé par
son prolecteur. Alaric mourut inopiné-
ment comme il se préparait à soumettre
l'Afrique; les Gotlis restèrent en Italie
sous le commandement royal de son
beau-frère Ataulf.
Honorius, afin de sauver ses deux pa-
rens de Lusilanie, s'était empressé de
reconnaître Conslanlin pour collègue;
ensuiic il reçut sa justification touchant
le meurtre de Didymus et de Yerinianus ,
atcc des promesses de secours contre
Alaric. L'usurpateur de la Gaule redou-
tait une réconciliation de l'empereur cl
du roi barbare : quand il vit qu'il n'avait
plus rien à craindre, il gagna un traître
pour se défaire d'Ronoritis, et s'avança
jusqu'à Vérone dans l'espérance de le
remplacer en Italie. Ce lèche complot
échoua , et il revint en Gaule pour s'y
voir lui-même précipiter de sa grandeur
insensée. Son général Gérontiusen Espa-
gne, tenté à son tour par l'ambition ou
par l'appréhension de la même disgrâce
qu'avait éprouvée Apollinaris, avait sé-
duit l'armée, fait alliance avec les barba-
res cantonnés en Gaule et proclamé aussi
un fantôme d'empereur à Tarragone.
Constant repasse vainement les Pyrénées,
les Suèves et les Vandales étaient déjà
en Espagne: Gérontjus avec leur secours
le battit , le poursuivit jusque dans Vien-
ne, où il entra de force et le tua, puis il
vint assiéger Constantin dans Arles (410).
Alors Honorius sut choisir un habile dé-
fenseur, rillyricn Constance, officier dis-
tingué de; ïhéodose. Constance défit éga-
lement Geronlius et Conslanlin j l'un fut
tué par ses propres soldats, le second ,
réduit à se rendre, si- fit ordonner prê-
tre pour sauver sa vie ; il fut envoyé avec
son autre fils à Ravenne, et tous deux
payèrent de leur tête le meurtre de Di-
dymus et de Verinianus. Maxime, l'em-
pereur de Geronlius, déposé à Tarrago-
ne par ses gardes, reçut sa grâce et se re-
lira chez les barbares j onze ans après il
eut la témérité de reprendre la pourpre
à la faveur d'une nouvelle guerre entre
les barbares et les Romains en Espagne;
il ne tint pas,- on le montra enchaîné
dans le cirque au peuple de Ravenne,
avant de le décapiter. La Gaule ne recou-
vrait point la paix. La chule si prompte
des usurpateurs n'abattit point l'ambi-
tion. Le roi des Burgondes, Gondioc , et
le roi d'une tribu d'Alains, Goar, qui
avaient favorisé Constantin, suscitèrent
un nouvel empereur pour se préserver de
la vengeance des Romains. Jovinus, le
plus noble des Gaulois du iVord , prit la
pourpre à Trêves, et ne sonj^ea qu'à sa-
tisfaire sa débauche effrénée; un séna-
teur, dont il avait outragé la femme, ap-
pela les Francs qui saccagèrent Trêves :
.loviniis s'enfuit.
Cependant le nouveau roi des Wisi-
goths, Alaulf, avait repris les négocia-
lions avec i'emperei, i" de Ravenne, et re-
montait vers la iéivile: avec d'autres pcn-
PAR M. DUMONT.
409
sées que celles d'Alaric.ll ne ressemblait
en rien à un clief barbare: à l'élégance
naturelle de ses traits et de sa taille
peu élevée, mais surtout à la vivacité de
son esprit on eût dit un horame nourri
dans les habitudes romaines. Il n'avait pas
vu de près l'Italie sans apprécier promp-
teraent les avantages delà civilisation. Il
comprenait maintenant que ses Goths
n'étaient que deS barbares, bons sur un
champ de bataille j et au lieu de fonder
un empire gothique, comme il en avait
eu le dessein, sur les ruines de l'empire
romain, il ne songeait plus en secret qu'à
relever la puissance romaine (1). Enfin il
s'était épris pour la belle Placidie, sa
captive, sœur d'Honorius, laquelle se
trouvait à Rome lorsque les Goths s'en
emparèrent. Il attaqua Jovinus el Sebas-
tien, frère de Jovinus et associé à la
pourpre , et il eut aussitôt renversé de si
faibles ennemis. En même temps Con-
stance s'opposait à la marcIie des Bur-
gondes vers la Loire , et pour ne pas les
in-iter, il conseilla prudemment à Hono-
rius de confirmer à Gondioc la cession
que lui avait faite Jovinus du territoire
des Eduens et des Sequanes. A ce prix les
Burgondes furent alliés et amis de Rome
(413).
Ataulf prenait aussi ce titre . mais
Constance, qui aspirait à la main de Pla-
cidie, le traita en rival et fit redemander
la jeune princesse par Honorius. Le
Goth, amoureux et brave , se fâcha, prit
Narbonne, Toulouse ; bordeaux lui ouvrit
ses portes volontairement ; et pour ôter
tout espoir qu'il rendît jamais le gage
le plus précieux pour lui de la paix et des
services qu'il offrait, il obtint enfin le
consentement de Placidie. Les noces fu-
rent célébrées à jN'arbonne, avec une ma-
gnificence digne de la sœur d'un empe-
reur, dans la maison d'un des principaux
habitansde la ville. Tout le luxe romain
y fut déployé : l'iacidie y parut vêtue en
impératrice, Ataulf adopta le costume
romain et le nom de Flavius. Cinquante
adolescens admis à l'honneur de servir
l'illustre épouse lui présentèrent chacun
deux bassins remplis de mouîiaie d'or et
de pierreries; c'étaient des dépouilles de
Rome. Altalus, cet empereur d'un mo-
fl) Oroi., 7-43.
ment, chanta l'épithalame arant les poè-
tes du pays. Une môme joie unissait les
Romains et les Goths. On appelait encore
au Xlle siècle Palais des Goths un an-
cien édifice de Saint-Gilleç, autrefois Hé-
raclée. entre Mmes et Arles, oîi les
deux époux fixèrent leur résidence. Le
fi's qui naquit de ce mariage fut nommé
Théodose et devait hériter de l'empire.
Le dépit de Constance n'en fut que plus
obstiné à repous.«er un traité définitif.
Ataulf alors recourut au bizarre expé-
dient d'opposer à Honorius un fantôme
impérial, il proclama de nouveau l'im-
bécille Attalus, qui se mit atissitôt à
composer sa cour, à nommer des officiers
parmi lesquels il choisit le petit-fils d'Au-
sone, Paulin d'Aquitaine,* comme pré-
fet du domaine à venir.
Constance ne souffrit pas cette moque-
rie, il poussa assez vigoureusement son
rival pour le déterminer par traité à pas-
ser les Pyrénées où il fut convenu qu'A-
taulf régnerait au delà de l'Ebre. Cet
échec déconcertait vm peu les grands
projets du héros pacifique; la mort de
son Jils Théodose fut pour lui un plus
triste mécompte , et peu de temps après,
il périt lui-même assassiné (415), peut-
être par la secrète opposition des chefs
wisigoths, qui ne respiraient que la con-
quête et l'humiliation de la nation poli-
cée. Il manquait d'ailleurs une condition
essentielle au succès d'Ataulf ; il n'avait
pas compris qu'il devait d'abord renon-
cer à î'arianisme. Placidie, de son côté ,
n'était qu'une femme ordinaire ; si par la
douce puissance de la beauté et de la vertu,
elle eût attiré l'ingénieux barbare à la foi
catholique, elle lui eût rallié ainsi toute
la population de l'occident , il n'eût pas
perdu pied en Gaule, et il eût pu devenir
plus heureusement que Clovis le fondateur
delà civilisation moderne. Le plus grand
ennemi d'Ataulf se lit élire à sa place ;
on l'asassina à son tour au bout d'une
semaine; Placidie , qu'il traitait en cap-
tive, recouvra sa liberté par la générosité
du nouveau roi Wallia, retourna en Ita-
lie et ne se décida pas sans répugnance à
épouser après Ataulf, qui lui avait donné
rang d'impi^ratrice, le parvenu Cons-
tance, quoique Honorius l'eût fait comte,
patrice et consul. 11 fallut pour les con-
tenter tous deux que le facile empereur
410 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
finît par déclarer Auguste son beau-frère;
Constance n'y gagna que les lionneurs
des funérailles impériales, car il n'eut
pas le temps de jouir du pouvoir tant dé-
siré (421). Il laissait à l'empire un nou-
veau traité d'alliance avec Wallia, qui
l'avait loyalement observé, qui avait re-
pris pour Rome aux Suèves et anv Van-
dales la Galice et la Lnsitanie; mais où
était l'avantage, puisqu'en récompense
de cpt service, on lui avait t. :!é la se-
conde Aquitaine . la Novenipnpulanie
et Toulouse pour capitale? Cela ;/ap-
pela la Gothie (419) K'élait-ce pas
une grande imprudence de ramener
les Wisigoths dans la Gaule pour ressai-
sir rEi;pagiie? On caignait peul-êtrt* de
perdre l'Afrique, qui n'en fut pas moins
peidue dix ans après. La mort d'Alaulf
était donc réellement plus fâcheuse aux
Romains que celle de Constance, leur
défenseur. Le» disgrâces d'Altalus termi-
nèrent dignement i ette rapide représen-
tation de fragiles grandeurs, qui tom-
baient les unes sui- les auires; n'étant
plus en sùreié chez les Goths, après l'al-
liance . il s'éîait ( lifui h l'avenUire : on le
prit, on le montra aussi au peuple dans
le triomphe d'H. norius à Rome, on lui
coupa deux doigts de la main , et on re-
légua cet empereur de théâtre à Lipari j
ce fut la fin de son rôle.
La Gaule et même tout l'empire se res-
sentaient douloureusement de tant de
rudes ^ecousses. Les premiers ravages de:>
barbares avaient été horribles : « L'Océan
« d' bordé sur les Gaule, eût fai. moins
« d" maux. L.t ruine rie nos biens est peu
« de chose, dit un p )ète du temps, de-
« puis dix ans nous sommes la proie des
« Goths et des Vandales. Les montagnes,
« les rivières ni les rocs n'ont pu sauver
« les cités. Beaucoup ont subi ainsi la
« peine de leurs ciimes ; mais de jeunes
Il enfans ont aussi péri... Des tglises
« ont été biùU'es, les vases <^.,icrés livrés
« à la profanation , la sainteté et IVxcel-
</ lence des vierges ne les a point préser-
« vées. Les solitaires . qui n'avaient d'<iu-
tt tre occupation que de louer Dieu dans
* leurs grottes, n'ont pas été mieux trai-
i< lés que les criminels. C'est une tem-
«' pète qui emporte les bous et les mé-
« cbans. Des évAques ont été arrachés ù
« leur troupeau, avec leurs prêtres; on
« les a chargés de chaînes et de coups ,
« on les a fait mourir dans le feu , ou
« emmenés captifs. » Et le poète lui-
même avait partagé comme tant d'autres
la captivité de son vénérable pasteur (1).
A Mayence, la première ville prise, plu-
sieurs milliers de Chrétiens furent mas-
sacrés dans l'église avec l'évêque Auréusj
un long siège soutenu ne fit qu'irriter les
barbares contre Worms; leur fureur
tomba ensuiie sur Spire, Strasbourg,
Trêves, Tournai, Terouenne, Arras,
Amiens, St-Queniin. La forte assiette de
Laon opposant aux ravageurs une résis-
tance imprévue, les détourna sur Reims,
dont l'évêque ]\icasius eut la tête tran-
chée ; celui de Langres, Desiderius, celui
de Resançon, Antidius, subirent un sort
pareil.
Une longue trace de désolation toute
fumante de carnage et d'incendie marqua
sans interruption la marche de l'inva-
sion . qui ne s'avançait que le fer et la
flamme à la main. Après le saccagement
de Râle, de Sion . de Marseille, Tou-
louse n'héuta pas à sed(^fendre, estimant
la famine, qu'il fillut endurer, moins
cruelle que la victoire des. Vandales. La
Gaule méridionale ne commença de res-
pirer un ppu que quand ils s'allèrent jeter
sur l'Espagne. L'iMablissement des Rur-
gondes fut au contraire un adoucisse-
ment pour les provinces où ils se fixè-
rent. Ils étaient depuis peu catholiques,
et les seuls des Germains qui cherchas-
sent leur subsist^ince dans l'industrie. Us
exerçaient généralement le métier de
bûcheron ou de charpentier. Cette habi-
tude laborieuse et par suite leurs pai-
sibles relations avec l'empire, les dispo-
.'è) eut à recevoir le baptême ; ils l'avaient
demandé d'un consentement unanime,
ils avaient reçu des clercs de la Gaule et
leur obéissaient. Entraînés donc par le
mouvement de la Germanie, ils se pré-
sentèrent séparément non comme des
ennemis, mais comme des hôtes et des
frères (2 . Us partagèrent sans violence,
avec les envahis, ne prenant exactement
que les deux tiers des terres, et le tiers
(les esclaves . et respectant avec une sorte
de scrupule les droits et les usages des
(1) I»oôme anonyme, de providentiâ.
(•■i) Prospcr, ChruH, ; Sacral., 7-aO ; O^oi., Ï-SH.
PAR M. DDMONT.
habitans romains. Leur douceur ressor
4tl
lait plus agréablement par le contraste
de leur énorme stature. Ceux du vulgaire
allaient bonnement avec les clients gau-
lois saluer le matin des noms de père ou
d'oncle l'illustre sénateur dont ils occu-
paient la maison ou le voisinage. Toute-
fois, ils n'étaient pas moins les maîtres,
et après la première gratitude passée
pour cette modération inattendue, la
délicatesse romaine se fût volontiers dis-
pensée de cette hospitalité importune.
Elle ne supportait pas sans peine ces
nouveaux patrons j ces grands corps
hauts de sept pieds ^ avec leur langage
rude et tronqué, leurs chansons bruyan-
tes, leurs touffes de cheveux luisantes er
assaisonnées d'un beurre aigre. « Heu-
< reux, » disait encore un demi-siècle
plus tard Sidonius Apollinaire, « heu-
c reux les yeux et les oreilles qui en sont
« loin; l'odorat qui n'a point 'i subir
€ l'ail et l'oignon soulevés de leur !i r. Ici ne.
• Heureux qui, dès le ma'.iu avant le
t jour, ne s'enten 1 pas saluer comme le
< vieux père de son père on 'e m,', i fi'-
f sanourricepar lafou!eemprtsséedt;ces
< géants, à laquelle sufliiait à peine la
« cuisine d'A'cinoûs. Mais mn muse se
t tait.... de peur que quelqu'un n'appelle
« même ceci une satire (1). » Et le poète
se justifiait par ces ennuis de re point
composter d'épithaîame pour les noces de
Gatulinus. Il est vrai qu'à cette époque
(l) SidOD., Epist.,8-9\ Carmen, 12; alife, ->■
Quid me et si valeam p^rare Carmo.n
Fesceninicole juties UioiK s ,
Inter cirrigeras siium calervas
Bt Germanica verba sustineateai ,
Laudantem tetrico subinde vultu ,
Quôd Burgundio canlat esculentus .
lofundens acido comam buiyro.
Vis dicam libi quid pueuia frangal
Spernit seciipedem slylurii Thulia
Et quos $eptipedes videl palronos.
Felices oculos luos et aiiros ,
Felicemque libet vocare nasum
Cui noD allia sordidseque ccpa;
Ruclant,
Quem non ut vetulum paliisparcnlein
Nutricisque viruin die nec orlo
Tôt taulique petunt simul gigantcs
Qnot vix Alcinoi culina ferrct.
Sed jam musa tacet
Ne quigquam safeiram vocaret.
les Burgondes étaient devenus ariens
par leurs relations avec les Wisigoths.
De la part de ces autres barbares, qui
n'avaient connu le Christianisme que par
rhérésie, c'était bien pis. Alliés ou en-
nemis, ils agissaient de même; leur op-
position hérétique ajoutait encore à leur
antipathie nationale. Quand ils ne pil-
laient pas une ville, ils ne la minaient
pas moins par une rançon. Keçus comme
amis à Bordeaux, ils prirent les meil-
Ir-uies terres et les maisons les plus com-
modes de leurs hôtes. PaMlin. malgré la
faveur d'Attalus et la charge de préfet
impérial dont cet empereur des Wisi-
goliis avait prétendu Thonorer, se vit
enlever ainsi s^s possessions. Il fut étran-
gement surpris . quan i le guerrier Goth ,
qui choiit chez lui sa demeure, s'en dé-
clara le propriétaire en lui comptant
pour la forme une modique somme d'ar-
gent 1). Et orsqu'Ataulf avait enjoint à
^o:i pHup!e de quitter les cantonnemens
de la Giule pour s'établir en Espagne,
ils firent leurs adieux à Bordeaux par un
ni'l;.;:^^ el i s se portèrent sufcBazas afin
d'y augmenter leur butin de la même
manière. Avec eux , ils avaient entraîné
Goar et ses Alains; et heureusement Pau-
lin, qui s'était fait un ami de ce guerrier,
>.'■ trouvait dans la ville. Les habitans
avaient résolu de se défendre à tout ris-
que; Paulin pendant une nuit se rendit
auprès de Goar; l'honnête barbare, s'ex-
f•usa^t (le ne pouvoir s'opposer aux
Golhs trop p.ombreux, proposa, comme
unique expédient . d'entrer dans Bazas,
(,ù les Alains dernè.e les remparts se-
raient assurés de résister; il offrait sa
femmp et son fils comme otages de sa sin-
c i ilé. Le.. h;.bitans s'y confièrent, Paulin
conclut !e iraité: l.^s Al.iins furent intro-
duits, et les assiégeans nespérant plus
réussir, s'en allèrent (2 . Ainsi la popu-
lation romaine était impunément foulée,
accablée; pas un moment de repos assu-
ré; plus de droit des sens; plus de res-
sources dans les trêves et les traités, nulle
protection da^s l'autorité impériale , que
fe^ grossiers ennemis bravaient sans
cesse , même quand ils semblaient con-
traints do céder.
(1) Paulin , Eiuharistia.
(2) Paulin , ib.; Orot., 7-45; Idat., Ckron.
412 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
Comment en effet l'auraient-ils respec-
tée ? Toutes les mesures du gouvernement
dans des circonstances si graves , ne
servaient qu'à découvrir sa détresse et
celle de l'empire. Qu'avaient à craindre
les Barbares et les peuples à espérer ,
puisqu'on avait appris par les lois d'Ho-
norius (403 et ^06), qu'il n'y avait plus de
force militaire? L'effroi de la seconde
expédition d'Alaric en Italie, avait mis
la désertion dans l'ai mée ; il fut donc
ordonné successivement de rechercher
les déserteurs, de ne point les receler,
sous peine de confiscation , et il fut
même permis de courir sur eux et de les
tuer, si on les surprenait en brigandage.
Ces mesures sévères réparèrent si peu le
mal , qu'au moment de l'invar ion en
Gaule, une nouvelle loi promit trois
pièces d'or à tout homme libre qui
prendrait les armes , sept quand le
danger serait passé , et deux pièces d'or
aux esclaves avec la liberté- appel tout
aussi inutile au patriotisme qui n'exis-
tait plus, et qu'on arait interdit par dé-
fiance depuis si long-temps, en prohibant
tout usage des armes aux citoyens ro-
mains. D'autres mesures d'administration
intérieure furent à peu près semblables.
On envoya (414) en Afrique deux magis-
trats extraordinaires pour surveiller la
perception des impôts, on abolit les
curiosi ou agens de police, afin de mieux
prévenir les exactions, et on permit aux
Africains de tuer eux-mêmes les lions ,
chasse réservée jusqu'alors aux stations
des frontières pour les jeux publics.
Justice partielle et tardive qui indiquait
moins de bienveillance que de nécessité,
comme la loi l'avouait elle-même en
faisant dire au prince : « Nous sommes
«c obligés de préfé.-'er le 5alut de nos
« peuples à nos plaisirs (1). »
Aussi partout où il restait quelque
énergie , la population essayait de se re-
lever et de se défendre, non pour sou-
tenir l'empire , mais pour s'en séparer.
Ce fut surtout ce qui favoi isa momenta-
nément Constantin en Gaule ; les deux
usurpateursgauloisJovinus et Sébastien,
trouvèrent encore par cette raison un
parti parmi les Arvernes.Ku même temps,
les plus malheureux d'entre les Gaulois
se firent de nouveau Bagaudes ; il repa-
rut de ces bandes formidables sur divers
points ; elles aidèrent à battre les troupes
d'IIonorius envoyées contre Constantin.
En Espagne l'invasion réveilla également
l'esprit d'indépendance„ Mais le mou-
vement le plus décisif fut celui des pro-
vinces gauloises de Touest et du nord:
les Bretons donnèrent l'exemple , et pro-
fîtantdes premiers succès de l'usurpateur
romain , chassèrent les magistrats ro-
mains j presque toutes les anciennes
cités armoricaines les imitèrent, et de-
venues libres se constituèrent en répu-
blique fédérative. Cette grande défection
gagna des armoriques ( tractus armori-
canus ) dans plusieurs provinces de Tin-
térieur; et il paraît que les Nantes Pari-
siens s'y joignirent. Même avant cette
réunion générale, les Barbares avaient
rencontré de la résistance de ce côté (1) ;
depuis leur tentative contre Laon , ils
n'y revinrent plus, eln'osèrent pas appa-
remment s'attaquer à la ligue armori-
caine. Dès qu'on put croire lesWisigoths
avec Ataulf définitivement éloignés de
la Gaule, le gouvernement impérial se
hâta de rattacher à ses lois, s'il était
possible, ces véritables Bagaudes ^ ou
confédérés , qu'on n'osait pas nommer
ainsi, parce que l'orgueil romain avait
fait de ce nom une injure synonyme de
rebelles 5 on leur envoya le préfet du
prétoire des Gaules, Exuperantius, leur
compatriote, pour les engagera rentrer
dans l'obéissance . et l'on eut l'air de
croire qu'il les avait persuadés (4l7). Peu
leur importait qu'on les regardât au
moins comme alliés , ils n'en demeurè-
rent pas moins indépendans, et l'édit
impérial de l'année suivante , qui réta-
blissait les assemblées générales pour les
sept provinces méridionales delà Gaule,
reconnaissait tacitement ci'tte indépen-
dance, puisqu'on n'osait pas comprendre
les Armoricains dans cette faveur souve-
raine (2).
Celte faveur elle-même était d'ailleurs
une nouvelle preuve de la faiblesse du
pouvoir, un aveu peu sensé de son des-
potisme et de l'indifférence profonde de
ses sujets. Les magistrats de soi.\ante
(1) Cod. Theod.,7-18, JM2 . 7-4, C-20.
(1) lot., 6.
('^) HuUl. numani., llin$rar.
PAR M. DUMOINT.
413
villes, les évêques et un certain nombre
de propriétaires étaient appelés à cette
espèce de représentation nationale avec
le préfet des Gaules et les gouverneurs
des sept provinces. Ils y devaient inter-
préter les lois du prince, exposer les
besoins des peuples , régler les impôts ,
et délibérer sur les intérêts du pays ; et
comme si on n'eût pointvoulu laisser en
doute l'inutilité de ce privilège , et le
peudereconnaissance qu'on en attendait,
on eut soin de consigner dans Tédit une
amende de trois et de cinq livres d'or
contre ceux des privilégiés qui ne se
rendraient pas à l'assemblée (1). Les Wi-
sigoths dispensèrent de payer l'amende;
le traité de Wallia, qui leur rendit pres-
que aussitôt un établissement en Gaule ,
annula par le fait cet édit impraticable
et dérisoire.
Quand les ressources manquaient, et
quand l'administration elle-même épui-
sait tout, à quoi servait de délibérer?
Quel avantage eussent trouvé les évêques
à des simulacres de discussions politi-
ques dans Arles, pour le soulagement de
leurs troupeaux. Ils n'avaient pas attendu
ce signal t.e détresse pour venir au se-
cours du peuple; depuis quinze ans les
esprits les moins réfléchis avaient pu voir
assez clairement où était le seul refuge
et la seule consolation. Si dans les mol-
les habitudes d'une servitude tranquille
les riches ne pouvaient se résoudre à
embrasser la régularité sf^vère et forie de
la vie chrétienne , à suivre les généreux
exemples que leur présentaient tant de
saints personnsges, ils recevaient main-
tenant de plus intelligibles leçons dans
les calamités qui venaient fondre sur eux
de toutes paris. Plusieurs surent en pro-
fiter, et comprirent mieux ou comprirent
enfin quelle était la seule chose néces-
saire et qui seule ne manque jamais dans
cette vie de passage. De nobles matrones
de Gaule, comme Algasia, apprenaient
par l'étude de l'évangile et des éplilres de
saint Paul à mépriser des prospérités si
faci es à perdre. D'autres, comme llédi-
bia et Artémia, s'en allaient chercher un
asile sur la terre consacrée par les souf-
frances du Sauveur, et un adoucissement
aux souffrancesqu'elles éprouvaient dans
(1) Cod, Thentl.
leur patrie. Une jeune veuve, Agéruchia,
suivant les conseils que lui envoyait saint
Jérôme, renonçait aux douceurs d'un se-
cond mariage, en présence des misères
publiques _, avec le bruit des clairons
pour épithalame. Paulin d'Aquitaine dut
sa conversion à ses disgrâces ; il y recon-
nut un châtiment céleste. Désabusé de ses
grandeurs éphémères et de ses richesses
enlevées, il se relira à Marseille, n'ayant
pour nourrir sa famille que le produit
d'un petit champ. Et néanmoins plus
content alors que dans son ancienne for-
tune, il composa un poème pour en re-
mercier Dieu. « Plût a'J ciel, » écrivait
saint Jérôme au moine Rusticus, « que
« ce fîit la volonté, non la nécessité,
« qui nous retirât du siècle et que nous
« fussions pauvres par choix! Et toute-
« fois, parmi les maux présens et les
« horreurs de la guerre de tons côtés fla-
« grante, on est encore assez riche, quand
a on ne manque pas de pain , et assez
« puissant quand on n'est pas tombé en
« servitude (1). »
Les monastères se remplissaient et
s'accroissaient; car les barbares ne les
avaient pas tous saccagés , et ils n'avaient
pas détruit surtout l'esprit de la vie reli-
gieuse. Ces silencieux abris, élevés na-
guère contre les délices du monde, s'ou-
vraient maintenant pour les infortunes.
Les alfligés allaient y rejoindra les fei'-
vens; la vocation du zèle y recueillait
celle du dénûment. Dans une commu-
nauté de travail, de patience et de jjrière,
ceux qui avaient fui les richesses et les
plaisirs, instruisaient ceux qui les avaient
perdus, à ne pas les regretter; et la ré-
signation s'élevait ainsi i\ la perfection
du désintéressement. A Lerins, à Mar-
seille, Honoratus et Cassien servaient à
tous de guide, démodule, d'appui, et
avec eux l'illustre Eucherius triomphait
noblement de ces ruines mondaines, qu'il
avait depuis long-temps prévenues, de
concert avec sa chère Galla , par une
affectueuse émulation des vertus du pre -
mier Paulin et de Therasia. « A peine le
1 monde a-t-il maintenant de quoi nous
« tromper; * disait-il encore dans les
premiers momens de repos que laissa
l'invasion; « le faux éclat dont il vou-
(!) llieron. ep. de 8ai 91'. ; Paulin, KiicUar.
414
•t lait séduire nos yeux, s'est évanoui.
« Il s'efforçait uà^nève de nous éblouir
« par de beaux dehors, à préent il ne
« peut plus même étaler cette brillante
K et vaine apparence. Il n'a jnmais eu les
« biî-ns solides, il n'a nlus môme aujour-
m d'hui les b eus f ux et périssables '!). «
Mais tous nft pouvaient pas e réfugier
danscetie vie <;ublime. Le pauvre peuple,
qui souffre, enchaîné à sa misère, assailli
à la fois par toutes 1rs uéces i!és hu-
maine.s. a besoin d'un soulagement hu-
main ; il fiUl relever son corps 'éfaillant.
pour réveiller son âme engourdie p3r
l'excès des maux, lui lendre 'a vie pour
l'aider à la supporter. C est ce que l'É-
glise sait seule et ce qu'elle sait admira-
blement; elle porte e pain au pauvre
avec la résignation. La famine s'ajoutant
aux fureurs de la ct)nquè e, quand toutes
les ressources ordinaires manquaient,
l'Église ne manquait pas. !>" saint évoque
de Toulouse, Exupère. qui durant la
prospérité, à la veille de l'invasion, avait
adouci de ses aumô;.e-. la disette d ^ St- Jé-
rôme et des C'^nob te d Egypte, sut en-
core pourvoir dans les pi s tri tes joirs
aui besons de so'i troupeau. « Comme la
< veuve de Sarephla , affatné iui-mê.ne ,
< il nourrissait les autres ; pâle et exté-
f nué de jeûnes, il n'était tourmenté que
< de la faim <l'autrui ; i' employait tous
ses biens à donner la subsistance aux
entrailles du Sauveur, c'est-à-dire r ux
pauvres. H vendait jusqu'aux vasts sa-
crés, portant 'e corps de Jt'sus-Christ
dans une corbeille d'osi?r, et le sang
précieux dans un vase de verre,
beaucoup d'aulr.s lui ressemblaient,
que l'épisc pat avaient rendus linsi
( pauvres et humbles (2). » Il en était
de môme dans toute la Gaule, on y eut
nomuié bieii peu d'évêques. qui ne fus-
sent de vrais pasteurs spiritue s et tem-
porels. Le clergé commençait partout h
devenir l'unique espérance du peuple.
El, ce qui pourrait étonner d'autres
que des catholiques, car ceux-là savent
bien qu'il n'rn ])eiit être autrement, ces
soins temporels n« r;\ienlissaient en rien
le zè!e pour le maintien de la foi et de la
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
discipline. Les deux foudres de contro-
verse, duo fulmina helli , saint Jérôme
et saint Augustin, n'avaient pas plus d'ar-
deur à convaincre l'hérésie , que le clergé
et même les simples fidèles de la Gaule et
de l'Espagne n'avaient d'attention et de
persévf^rance à la signaler et à l'étreindre.
Si un prêtre hypocrite. Yigilantius, l'an-
cien cabaretier de Ca'agurris , osait
censurer le célibat ecclésiatisque et le
culte (Je- saints, c'étaient deux prêtres de
Tarragone qui envoyaient ses pernicieux
écrits au solitaire de Bethléem , pour
qu'il les réfutât: et le pieux moine de
Tou'ouse , Sisinnius, qui le-î lui portait
avec les aumônes d'Exupére. La réponse
fut nictée en une nuit à Sisinnius, qui
revint aussitôt la répandre en Gaule, et
l'erreur confondue ne trouva plus de par-
tisans (1). Si Pelage sélevait contre la
grâce et niait le péché originel, sa con-
damnation prononcée par les papes In-
nocent lei et Zosime était souscrite avec
empressement par l'épis' opat et le clergé
gaulois: plus tard, d^'s évêques gaulois
poursuivront le pélagianis,. ejusquedans
la Grande-Bretagi e ; et l'on vit de simples
moines, Cassien et Vincent de Lérins; de
simples laïques môme, Prosper d'Aqui-
taine et Hilaire , combattre avec le même
succès les hérésies de JNestorius, des semi-
pélagiens et des prédestinatiens.
31. Guizot observe et admire cette ac-
tivjié et cette énergi'^ qu'il ?ppelle intel-
iectuclle , et qui contraste en effet admi-
rablement avec la langueur mourante
des études littéraires ; il semble ne voir
en tout cela que de !a littérature reli-
gieuse ou civile, au lieu de reconnaître
d'un côté l'action de la vie spirituelle ou
catholique, et de l'autre l'intelligence
engourdie, épuisée par la prédominance
des sens et du système administratif. Ap-
puyant toujours ses conclusions sur des
hypothè es, que les faits contredisent, il
attribue par autant de paralogismes cette
aciivLic catholique, aux sujets des ques-
tions débattues dans l'Égiise et à la liberic
religieuse de l'Église, alors en travail,
selon lui , de la formation de sa doctrine ;
i liberté intellectuelle que la grossièreté
I des barbares l'ont aidée à détruire, >
(1) Eacber. ep. ad Vatcrianum.
(1) Paulin, cp. 'il ; liicroD* pracf. in Zai:har., cp.
»5iRulii. itiner.
(1) illeroD. ad Vigilant ; ad Riparium \ conlra Yi~
gilitant.
PAR M. DUMONT.
415
sans doute afin que Martin Luther et Jean
Calvin eussent la gioire de la lui rendre.
Voilà la conséquence intime du raison-
nement, comme si jamais i'Église en au-
cun temps avait admis cette espèce de
liberté inteiieclueile, et n'avait pas dès ie
premier moiuen' imposé sa doctrine ,
toute sa doctrine, itlle qu'ele l'avait
reçue de son divin auteur. L'illustre écri-
vain a développé toute cette théoiie en
trois !eçons (1); il en prend occasion de
faire de la théologie philosophique, schis-
matique et po itique sur les pél gieiis et
le libre arbitre. Analysant, avec toute
l'habileté de son talent, l'essence même
de l'âme, c'est-à-dire ce qui, après la na-
ture de Dieu et des purs esprits, e.Nl e
plus insaisissable à l'analyse , comme les
philosophes devraient bien le savoir au
bout de trois mille ans au moins, il dorme
raison, chemin faisant, à saint Augustin
contre Pelage et les Préd. stinatiensj et
pourquoi cela ? C'est qu'il découvre dans
la détermination (Je saint Augustin « l'in-
< conséquence d'un esprit supérieur ;>
qui sent qu'il ne faut alier trop loin ni
dun côté ni de l'autre. Voilà où aboutit
encore celte autre discussion doctrinale :
Ben puoi saper omai cbe'l suo dir suona (2).
Il fallait dire ceci pour ceux qui ont
(1) Cours de civilis., leçons -î»-, 3', G<^.
(2) Dante, Inferno, canto .". J'aurai bientôt occa-
sion à mon tour de revenir sur ce curieux passage
des leçons de M. Guizot.
pu lire le cours de ciulisalion de M. Gui-
zot, afin qu'ils ne s'étonnent pas peut-être
de voir le pélagianisnie , où il s'est arrêté
si longuement, entrer pour si peu dans
cette leçon.
Je dois encore ici noter, seulement
pour mémoire, parce que le célèbre pu-
bliciste n'en parle pas, les relations du
saint Siège et de la Gaule; les deux dé-
crétales du pape saint Innocent à saint
Victricjus et à saint Exupère, les sen-
tences du même pape et < e son succes-
seur Zosime conti e le pélagianisme. L'in-
• erventioii de jurisdiction souveraine de
Zosime et de son successeur Bor.iface
dans la querelle des évéques gaulois sur
les droits métropolitains d'Arles, sont
des faits et des monumens qui, en dépit
de toutes les réticences et de toutes les
chicanes historiques, constatent l'auto-
rité perpîHuelle du faint Siège.
Ce qui m'a paru autrement important
à remarquer que les débats du pélagia-
nisme, c'e^t qu • le zèle de la doctrine,
uni dans le cergé à a charité évangéli-
que , al tachait surtout !e peuple à l'Église
et à la foi catholique. La prédication de
la chariîé est le langage que le peuple
comprend le mieux, ii y sent une vérité
divine, parce qu'évidemiuent la charité
ne vieiit pas dtt l'esprit de l'homme, et il
finit par croire et aimer la doctrine et la
loi, si sévères qu'elles soient, qui inspi-
rent une si excelle. iSe et si haute vertu.
Edouard Dumont.
^<mc^^ Î?^tf$î0(otiiî(tue$, f>ti\\$^\m n mixtfjc\mt\<\\u$.
COURS D'ASTR0N03IIE.
TROISIÈME LEÇON (l).
Aspect général du ciel. — Mouvement commun de la
splicre éloilée. — Distinction des astres. — Soleil,
étoiles , planètes. — Diverses sortes ào. mouve-
ment. — Preuves du mouvement circulaire et uni-
forme des étoiles. — Lignes de repères, cercles
célestes. — Horizon, équateur , méridien , cercles
(1) Voir la S' l«çoa dAPs lo d«roier n", p. 317.
horaires, axe, pôles, points cardinaux, temps so-
laire, temps sidéral. — Instrumcns Je mesure.—
Pendule, cercle mural, lunette méridienne.— Dil-
férens procédés d'orientation.
1. 11 n'est personne qui. sans s'être livré
à une élude même légère des phénomènes
célestes, n'ait acquis par l'expérience
journalière des faits qui frappent si vive-
ment nos yeux, la connaissance non
416
moins grossière de quelques uns de ces
phénomènes. Je ne parle pas de ce mou-
vement diurne du soleil qui partage
notre vie en périodes alternatives de lu-
mière et d'ombre. Mais qu'on suppose un
homme dépourvu d'instruction et de cu-
riosité même, assistant au spectacle
d'une belle nuit, sous un ciei livré à la
seule clarté des étoiles; son regard invo-
lontairement appelé à la contemplation
de cette voûte étincelante , remarquera
d'abord et apprendra bientôt à recon-
naître quelques uns des groupes que for-
ment les plus brillans de ces points lu-
mineux. Ces constellations principales
que ses yeux chercheront quelquefois
sur la sphère céleste, lui apparaîtront
sous des aspects qui varieront suivant
l'époque de l'année et avec l'beure de la
nuit. 11 ne tardera pas à reconnaître que
les étoiles qui les composent sont douées
d'un mouvement de transport semblable
à celui du soleil ; dès lors il observera
les instans où elles commencent ù pa-
raître, et celui où elles s'enfoncent sous
son horizon ; dans l'intervalle qui sépare
ces deux époques, il les verra s'élever
d'abord, puis redescendre vers la terre,
en passant chaque nuit par ce qui lui
semblera toujours une même route. Il
remarquera, si son grossier observatoire
est une position fixe, que les constella-
tions se lèvent et se couchent toujours
aux mêmes points de l'horizon , déter-
minés pour lui par son alignement avec
quelqu'arbre, ou tout autre objet derrière
lequel , ou à la même distance duquel le
phénomène se reproduit sans cesse. Dès
lors chaque étoile lui paraîtra décrire un
cercle comme le soleil; et l'idenliié de
ces mouvemens qui n'altèrent pas les fi-
gures des constellations, lui présentera
l'iTiage d'une sphère solide tournant sur
elle-même en entraînant avec elle les
astres qui straient attachés à sa surface.
2. Tels sont les résultats des premières
impressions, et telles sont les connais-
sances que possède pour ainsi dire essen-
tiellement l'homme le plus ignorant et le
plus sauvage. Complétons ces notions
rudimentaires en étendant le champ de
nos observations; et pour cela étudions
les aspects célestes, et dans toute l'éten-
due de la voûte où se meuvent les étoiles,
et aux différentes époques de l'année.
COURS D'ASTRONOiMIE,
période dont nous ne connaissons encore
ni l'existence ni la durée astronomique,
mais que caractérise suffisamment la di-
versité des saisons.
3. Nous avons vu jusqu'ici les étoiles se
lever et se coucher, c'est-à-dire dispa-
raître pour un temps vers un certain
point de l'horizon , pour se remontrer
ensuite au même point où elles avaient
apparu d'abord. Mais si nous jetons les
yeux vers une ceitaine région du ciel
opposée à celle où nous voyons le soleil
vers le milieu du jour, nous y remarque-
rons plusieurs de ces groupes sidéraux
qui tournent ou semblent tourner autour
d'un même point, et de telle sorte que,
dans leur position la plus basse, elles
n'atteignent pas l'horizon. Ces étoiles ne
se lèvent et ne se couchent jamais, du
moins pour le lieu de l'observateur; mais
pour tous les points de la terre, hors ceux
qui sont situés sur la ligne équinoxiale ,
il y a toujours quelques constellations qui
offrent ce phénomène. Ces groupes de
perpétuelle apparition manifestent d'une
manière sensible le mouvement circu-
laire des étoiles: ce sont des révolutions
complètes, dont nous démontrerons plus
bas la parfaite régularité ; mais leur
simple aspect nous conduit a conclure
que toutes les autres étoiles décrivent
aussi des cercles dont une partie seule-
ment est visible ; l'autre étant achevée
sous l'horizon , c'est-à-dire sous celte
grande surface plane qui semble termi-
ner notre vue , que l'opacité de la terre
nous empêche d'étendre plus loin dans
l'espace. De ce fait découlent deux con-
séquences que voici. 1" La terre n'est pas
une surface indéfinie étendue en tous
sens , puisque les étoiles pa.=;sent ou sem-
blent passer par dessous. 2^ Les étoiles
tournent dans des cercles parallèles qui
auraient leurs centres sur une même
ligne ou axe commun dont une partie
s'élèverait au dessus de notre horizon.
On conçoit en effet que dans cette hypo-
thèse , les points lumineux de la sphère
céleste qui seraient dans le voisinage de
l'extrémité de cet axe, décrivant des
cercles dont cette extrémité serait le
centre, pourront rester toujours au des-
sus de l'horizon. Il suffit pour cela que
leur distance à l'extrémité de l'axe soit
moindre que U distance de ce point à
PAR M. DESÏ30UITS,
417
l'horizon lui-même. Ces faits divers que
les premières observations nous révèlent
ne sont encore que des présomptions ex-
trêmement vraisensblabies que nous se-
rons bientôt en mesure de démonlrer.
J'ai dit que les groupes stellaires de
perpétuelle apparition variaient avec le
lieu de l'observateur, quoique partout
le même genre de phénomène se mani-
feste. Je signalerai parmi ces constella-
tions le groupe que nous nommons la
Grande Ourse , et qui est connu du
vulgaire sous le nom de Charriât de
David. Les étoiles qui composent cette
remarquable figure sont toujours situées
au dessus de l'horizon de Paris, et sont
toujours visibles non seulement pour
cette ville et pour toute la France, mais
aussi pour toute l'Europe, moins la moi-
tié méridionale de l'Espagne, la Grèce,
la Sicile et la pointe inférieure de l'Ita-
lie. Si l'on s'avance vers le sud, en allant
par exemple de Marseille à Alger, on verra
disparaître deux des étoiles de ce groupe
qui passeront quelque temps sous l'hori-
zon , et dont les cercles tronqués ressem-
bleront par h\ à ceux de la plupart des
autres étoiles; cercles que nous n'avons
admis d'abord que par une analogie qui
se trouve ainsi coniirmée. Cette analogie
reçoit une sanction nouvelle des faits
semblables que produit un mouvement
contraire. Qu'on s'avance de plus en plus
vers le nord, et l'on verra en entier plu-
sieurs des ceixles qu'on ne voyait- que
tronqués à la latitude de Paris : par
exemple, à Tornéo , la moitié de la cons-
tellation des Gémeaux et une partie de
celle du Lion sont dans un cercle de per-
pétuelle apparition.
4. Mais on conçoit aisément que si la po-
sition oblique de l'axe de rotation nous
rend certains cercles sidéraux perpétuel-
lement visibles, il doit, ou du moins il
peut s'en trouver d'autres que l'horizon
nous cache. Et en effet, si l'on s'avance
déplus en plus vers le sud, on verra
poindre certaines étoiles, et se dévelop-
per certaines constellations qu'on n'avait
jamais vues. Ces astres se meuvent dans
des cercles de -perpétuelle occultation ,
relativement à l'horizon primitif de l'ob-
servateur. Si l'on s'avance jusqu'il l'un de
ces points de la terre qui forment par
leur ensemble ce qu'on app^ilç \^ ligne
TOM» IV. — N» Ul, (1837.
équinoxiale, tous les cercles de perpé-
tuelle apparition et de perpétuelle oc-
cultation disparaissent; il n'y a plus que
des cercles tronqués, tous divisés par
l'horizon en deux parties égales, ce qu'on
peut constater d'une manière assez vrai-
semblable, par l'égalité de durée du
temps do leur parcours. Si l'on s'éloigne
encore dans le môme sens, les mêmes
apparences se reproduisent, mais dans
un sens inverse. C'est vers le sud qu'on
trouve des cercles de perpétuelle appa-
rition , tandis que les étoiles du nord en-
trent de plus en plus dans des zones d'oc
cultation perpétuelle; du reste, les phé-
nomènes sont exactement les mêmes à
d'égales distances de la ligne équinoxiale.
Cet ensemble de faits nous conduit à
considérer le ciel comme unesplîère tour-
nant autour d'un de ses diamètres , qui
est coupé sous des angles variables par
un plan qui passe par le centre ^ et qui
varie lui-même de position. Ce diamètre
s'appelle Vaxe du mouvement; ce plan
variable est l'horizon de chaque obser-
vateur ; quant aux étoiles , on ne les con-
sidère que comme autant de points de la
surface de cette sphère.
5. Poursuivons notre examen, et voyons
si cet aspect du ciel est constant dans un
môme lieu. Supposons une constellation
occupant à peu près le milieu de son
cercle nocturne, à une certaine heure
donnée par une horloge réglée sur le
cours du soleil. Trois mois plus tard à
la même heure , elle aura une position
très différente et sera généralement au
moment de se coucher; elle se levait au
contraire à peu près à la même heure
trois mois auparavant. Si ce sont les
groupes de perpétuelle apparition que
l'on considère , ils offriront des phases
analogues par la variété de leurs posi-
tions à la même heure. Les étoiles mar-
chent donc plus vite que le soleil , dans
la direction coaimune de leur mouve-
ment qui se fait d'orient en occident, et
l'on conçoit que cette accélération doit
se faire d'une manière continue. Aussi
a-t-on constaté qu'une étoile passait cha-
que jour au méridien d'un lieu environ
quatre minutes plus tôt(jue la veille- ce
qui fait une heure d'avance tons les 15
jours ; ou enfin 24 heures après 360 jours.
Au l^out de çfi ^çmp3, l'étoile passe donc
37
«18 COURS D'ASTRONOMIE,
au méridien à la même heure. Donc si
elle s'y trouve un certain jour en môme
temps que le soleil, après 360, ou plus
exactement 365 jours, elle s'y retrouvera
encore en môme temps que lui. Yoilà
donc une période astronomique fort re-
marquable qu'on conçoit pouvoir servir
d'unité dans la mesure du temps j et en
effet c'est d'elle que nous avons formé
notre année civile.
Il résulte de ce nouveau mouvement
que le ciel d'hiver n'est pas le même que
celui d'été; car telle étoile qui passait au
méridien à minuit à une certaine époque,
devra y passer à midi au bout de six mois;
de sorte que les étoiles qui éclairaient la
nuit d'un certain jour de l'année, ne se
trouveront sur l'horizon après six mois
que pendant le jour j remplacées qu'elles
seront par celles qui accompagnaient le
soleil dans la première période. Cet écart
croissant des étoiles , par rapport à l'as-
tre qui mesure le temps, peut s'expliquer
également par une accélération réelle des
étoiles ou par un retard quotidien du so-
leil. Mais si l'on considère que , dans le
premier cas, il faudrait qu'une innom-
brable multitude d'astres subît cette ac-
célération, tandis que, dans le second
cas . il n'y a à rendre raison que du mou-
vement d'un seul astre, il est plus natu-
rel d'imputer le mouvement à celui-ci.
Aussi conclut-on des observations précé-
dentes que le soleil a un mouvement de
translation rétrograde, c'est-à-dire d'oc-
cident en orient, en sens contraire , et
comme en déduction de son mouvement
diurne. D'où il résulte que le moment
cil il passe au méridien, ou l'instant de
midi, rjetarde chaque jour d'environ qua-
tre minutes sur la fin d'une révolution de
la sphère céleste. Ce mouvement rétro-
grade du soleil est rendu plus immédia-
tement sensible par la variation de sa
distance à des étoiles qui se lèvent ou se
couchent en môme temps que lui. Qu'on
remarque quelque belle étoile se cou-
chant un certain jour en môme temps
que le soleil, le lendemain elle se cou-
cheia quatre minutes environ avant lui,
et se lèvera à peu près six minutes plus
lotie lendemain malin. Il s'en éloignera
ainsi de plus en plus, et a près .365 jours,
il sera revenu auprès d'elle, CL sf couchera
jle nouveau «n wewfe temps, Tel est le
mouvement annuel dont nous appren-
drons plus tard à connaître la direction
et la durée précises.
6. Mais une observation prolongée deis
phénomènes du mouvement général nous
fera bientôt reconnaître quelques excep-
tions ou irrégularités apparentes mani-
festées par un petit nombre d'astres qu'au
premier abord on a confondus avec les
étoiles. Outre le soleil et la lune qui, plus
encore que celui-ci, subit un mouvement
de translation en sens contraire du mou-
vement diurne, une demi-douzaine d'é-
toiles semblent retarder particulière-
ment sur le mouvement des autres; re-
tard manifesté d'une manière très sen-
sible par la variation des figures qui ré-
sultent de leur position relative. Même
avant d'avoir appliqué à la mesure des
distances angulaires des étoiles, les ins-
trumens de géométrie qui en démontrent
la constance, on a conclu du simple té-
moignage des yeux que ces distances re-
latives ne variaient pas ; ce qui compose
des figures polygonales toujours identi-
ques, dont les étoiles occupent les som-
mets; identité d'oii il résulte que ce
réseau de points brillants paraît se mou-
voir tout d'une pièce. Mais on a fini par
reconnaître que quelques unes de ces fi-
gures subissaient de légères -altérations;
et que celles-ci résultaient du déplace-
ment d'un seul des élémensde la figure;
celui-ci changeant de position à l'égard
de tout le reste, tandis que tous les autres
conservaient une position relative inva-
riable. Outre la lune et le soleil, il y a
donc dans l'espace quelques corps diffé-
rens des étoiles, avec lesquelles leurs
propriétés physiques extérieures tendent
à les confondre. Ces corps ont reçu le
nom de planètes ou étoiles errantes. De-
puis long-temps distingués des fixes par
leur faible mouvement propre, ils ont
acquis des caractères plus tranchés par
l'invention des lunettes astronomiques.
Les télescopes grossissent énormément
les planètes , et permettent de tracer
de leur surface des cartes très détaillées,
tandis qu'ils ne nous laissent voir les plus
belles étoiles que comme de simples
points que cachent complètement des
iils d'une extrême finesse.
7. jNous avons donc acquis par lasiœple
observatioo des yeux, sans le s«cours des
PAR M. DESDOUITS.
410
instrumens que les arts ont fournis à Tas-
tronome, la connaissance de trois sortes
de corps célestes, et de deux sortes de
mouvemens. Tous les astres ont une ré-
volution diurne circulaire et sensible-
ment uniforme ; mais les étoiles conser-
vent leurs positions relatives et leurs
figures, tandis que le soleil et les planètes
ont un mouvement rétrograde de trans-
lation, dont la période, qui est d'une an-
née pour le soleil, varie pour chacune
des planètes dans des limites fort diver-
ses. Complétons maintenant le simple
témoignage des yeux en établissant, par
des démonstrations rigoureuses, la na-
ture, la direction et les auties propriétés
du mouvement sidéral. Nous allons donc
démontrer, par des procédés de mesure
précise, les quatre théorèmes suivans ;
V Les étoiles se meuvent ou paraissent
se mouvoir suivant des circonférences de
cercles;
2" Ces circonférences sont situées dans
des plans parallèles,-
3° Les centres de ces circonférences
sont tous situés sur une même droite
perpendiculaire à leurs plans;
4" Le mouvement des étoiles est uni-
forme ; c'est-à-dire qu'elles décrivent des
espaces égaux en temps égaux, et la du-
rée de la révolution de toutes les étoiles
est la même.
Je commence par la preuve expérimen-
tale de cette dernière proposition qui
est la plus simple des quatre. Qu'on ait
une bonne pendule marquant les minutes
et les secondes; peu importe qu'elle
avance ou retarde sur le mouvement
moyen du soleil, pourvu que son écart
journalier soit toujours le même. Si l'on
dirige vers une étoile quelconque l'axe
d'une lunette , en notant à U pendule
l'instant précis de son passage, puis celui
de son retour dans l'axe de la lunette,
on reconnaîtra non pas peut-être le
temps absolu écoulé dans l'intervalle des
deux passages, mais le nombre d'oscilla-
tions isochrones du balancier de la pen-
dule, nombre représenté par le mouve-
ment des aiguilles qu'on pourra lire sur
le cadran avec précision. La lunette res-
tant fixe , et la pendule marchant d'un
mouvement uniforme, on reconnaîtra
au moment du troisième passage qu'il se
sera écoulé le ta^me tei»ps «ntre celui-ci
et le précédent; et le résultat sera tou-
jours le même tant que durera l'expé-
rience. De plus, comme il se trouve iden-
tique, quelle que soit l'étoile vers laquelle
on aura dirigé la lunette, il est donc d'a-
bord certain que la durée de la révolu-^
tion diurne est une quantité constante et
la même pour toutes les étoiles. Si main-
tenant on fait varier l'origine du mou-
vement en dirigeant la lunette vers une
étoile dans ses diverses positions , et,
comptant son mouvement à partir de
chacune, on trouvera que le retour se
fait toujours dans le même temps, quel
que soit le point de départ; ce qui ne
saurait avoir lieu, si la vitesse variait
dans ses différentes parties. Donc le mou-
vement de chaque étoile se fait avec une
vitesse uniforme.
8. Voici maintenant comment se dé-
montrent les trois autres propositions :
FiG. 1,
Soit PK' (lig. 1), l'axe de rotation du
mouvement diurne, perçant la voûte cé-
leste aux deux points P,K', qu'on appelle
les pôles. Quoique l'existence de cet axe
ne soit pas encore démontrée pour nous,
il existe en fait une direction oP telle
qu'en la prenant pour base de l'expér.
riencc que nous allons faire, nous par-
viendrons aux résultats que je vais signa-
Içr : du rçstç nous tlonneroBs plus tard
420
COURS D'ASTRONOMIE.
le moyen de déterminer cette direction.
Soit donc P le pôle austral que nous
voyons eu Europe -, o la position de l'ob-
servateur qu'on peut prendre pour cen-
tre de la sphère céleste ; e une étoile
quelconque décrivant la courbe ee'e"u u.
Si l'observateur dirige suivant oP le dia-
mètre fixe d'un instrument à mesurer les
angles (1), et l'alidade mobile vers l'é-
toile e dans ses diverses positions succes-
sives , e, e', e", on trouvera que les angles
interceptés, et par conséquent les arcs
Pe, Pe', Pe"... sont toujours égaux. Cette
égalité de distance angulaire d'une série
de points situés sur une sphère par rap-
port à un autre point , caractérise ,
comme on sait, une circonférence dont
le plan serait perpendiculaire au rayon
qui passe par son centre et par le point
P. De plus, la même chose ayant lieu
pour toute autre étoile, la ligne Po est
donc perpendiculaire à tous ces plans :
donc ceux-ci sont parallèles. Donc il est
prouvé que toutes les étoiles décrivent des
circonférences parallèles ^ ayant leurs
centres sur une même droite perpendicu-
laire à tous leurs plans.
9. Au lieu de mesurer les distances po-
laires successives avec un graphomèlre
commun, dont il faudrait déplacer con-
tinuellement le limbe pour le placer dans
le plan mobile du pôle et de l'étoile, on
se sert d'un instrument nommé la ma-
chine paraUactique , que la même fi-
gure fera suffisamment comprendre.
Elle consiste en un axe solide qu'on fixe
dans la direction o\\ et une lunette mo-
bile autour du point o et de l'axe oP.
Cette lunette peut être diversement in-
clinée a l'axe, de manière à être dirigée
vers une étoile c. Comme elle est ap-
puyée fiur un cercle P E H' K mobile lui-
même autour de l'axe, on conçoit qu'en
donnant à celui-ci le mouvement dont il
est susceptible et l'amenant dans une au-
tre position Pc'BK, on fasse ainsi tour-
ner la luneUe autour de l'axe j mouve-
ment qui aura pour mesure l'arc ED pris
sur un autre cercle perpendiculaire à
oV. Or si l'étoile c, étant d'abord dans
l'axe delà lunetle, passe ensuite par di-
verses positions e', c'.., séparées par des
(1) Vcyca ma Géométrie pratique, 2'' édilion,
pago J167 et suiraolcs.
intervalles égaux, on trouvera que, pour
les rejoindre dans ces positions diverses,
la lunette devra parcourir, autour de
l'r^xe, des arcs égaux EB, BD... D'où il
résulte que le mouvement sidéral est uni-
forme. Dans ce mouvement la lunette dé-
crit la surface d'un cône droit dont le
sommet, étant au centre de la sphère,
doit couper sa surface suivant un cercle
perpendiculaire à son axe. Si la lunette
marche d'une manière continue, comme
celle de l'Observatoire de Paris, à la-
quelle est adapté un mouvement d'hor-
loge, l'étoile une fois dans l'axe de la lu-
nette y restera toujours; fait qui résulte
de l'uniformité du mouvement commun.
10. Pour être étudiés, les mouvemens
célestes ont besoin d'être rapportés à
certains points et à certaines lignes de
repères.
Nous avons déjà remarqué Vaxe de ro-
tation de la sphère, et les pôles qui sont
les points où sa surface est percée par
l'axe. Nous venons de constater l'exis-
tence de cette ligne et de ces deux points.
Si par le centre de la sphère, on mène
un pian EBDQ perpendiculaire à l'axe, il
ea résultera sur la surface une section
circulaire dont tous les points seront à
ég.île distance des deux pôles. Ce cercle
est Véquateurj ainsi nommé parce que,
lorsque le soleil paraît le décrire, le
jour est égal à la niiit par toute la terre.
La voûte céleste paraît divisée en deux
parties égales, dont l'une est au dessus
de cOîi têtes. Le grand cercle qui opère
cette division a reçu le nom d'horizon.
Il est parallèle à la surface des eaux tran-
quilles, et perpendiculaire à la direction
du fil à plomb qui est celle de la pesan-
teur. Tout changement de position sur la
terre amène un changement d'horizon.
Nous parlerons plus lard des horizons
terrestres.
On appelle méridien, toute section de
la sphère passant par l'axe, et par consé-
quent par le centre; un méridien est
donc toujours un grand cercle comme
l'horiio)! cl Téqualeur. Mais une droite
ne suffisant i)as pour déterminer un plan,
il y a donc une iulinité de méridiens qui
coupent la circonférence de l'équateur
en autant de points.
Le méridien d'un lieu est celui qui
passe par la verticale de ce jieu ; jl est
?AR M. DESDOUITS,
421
déterminé par deux droites. La verticale
ou la direction du fil à plomb perce la
voûte céleste en deux points opposés.
L'un au dessus de notre tête, se nomme le
ce'wiVA; l'autre correspondant à nos pieds,
est le nadir. L'arc céleste compris entre
une étoile et le zénith se nomme dis-
tance zénithale.
Le méridien d'un lieu passant par la
verticale qui est perpendiculaire à l'ho-
rizon de ce lieu, est par conséquent lui-
même perpendiculaire à cet horizon , il
le coupe suivant une ligne droite qui est
la méridienne. Cette ligne rencontre la
circonférence de l'horizon en deux points
qui ont reçu les noms de nord et sud.
Un diamètre perpendiculaire à la méri-
dienne détermine les deux points qu'on
appelle est et ouest. Leur ensemble con-
stitue les quatre points cardinaux j qui
sont distans les uns des autres de 90°.
Tout cercle, passant par une étoile et
l'axe de la sphère, est donc un méridien
d'après la définition; mais en tant que
contenant une étoile, on l'appelle le cer-
cle horaire de cette étoile. Uangle ho-
raire d'un astre est l'angle dièdre com-
pris entre le cercle horaire de cet astre,
et un premier cercle horaire passant par
un certain point de l'équateur, qu'on ap-
pelle point équinoxial.
Enfin on appelle azimuth d'un astre,
pour un lieu déterminé, l'angle compris
entre le méridien de ce lieu et le plan
vertical qui passerait par le centre de
l'astre.
11. Nous avons remis à parler des hori-
zons terrestres. C'est qu'en effet leur dé-
finition donne lieu à une remarque im-
portante qui nous aurait détourné de
notre objet du moment.
On appelle horizon rationnel un plan
passant par le centre de la terre qu'on
sait être un globe. Cet horizon se con-
fond avec l'horizon passant par le centre
de la sphère céleste que nous avons con-
sidéré jusqu'à présent , parce que ces
deux centres se confondent à l'égard des
phénomènes astronomiques.
Soient COB, HEH U (fig. 2), deux cer-
cles représentant respectivement une
coupe de la terre et de la voûte étoilée,
la ligne HCH' représentera l'horizon ra-
tionnel, qui partagera la sphère en deux
parties égalçs^
Fig. 2.
Si à l'extrémité a du rayon vertical on
imagine un plan tangent à la terre ,
parallèle à l'horizon rationnel, et repré-
senté par la droite KOK', ce plan sera
l'horizon sensible. Il semble d'aboi'd que
ce cercle ne peut diviser la sphère en deux
parties égales, puisque le segment KEK',
est essentiellement moindre que le seg-
ment KUK'; la différence des épaisseurs
de ces deux segmens sphériques est égale
au diamètre de la terre, c'est-à-dire de
plus de 3000 lieues métriques (1). Il sem-
h\e donc que nous ne devrions voir à la
surface de la terre qu'une fraction de la
sphère céleste moindre que la moitié j
or cependant nous voyons une moitié et
même unpeu davantage. Voici l'explica-
tion de ce fait en apparence fort singu-
lier.
Soit un observateur en o à la surface
de la tene. Qu'il vise à deux étoiles E, F,
séparées par un arc quelconque de la
sphère céleste. Ses rayons visuels inter-
cepteront un angle EOF, dont un instru-
ment lui donnera la mesure précise. Si
l'observateur change de position sur le
globe, ou ce qui revient au même, si
(1) La lieue qae nous emploierons toujours dans
1 cours de ces leçon» est la Ueuo métrique légale de
4 kilomèlres ou 4000 tièlrcs. Elle correspond à une
longueur de 20o"2 toises , et est «D peu plus grande
I que la lisQQ de poste.
422 COURS D'ASTRONOMIE,
un autre observateur en B, mesure l'an-
gle EBF que forment ses deux rayons vi-
suels dirigés aux mêmes étoiles, il trou-
vera un angle rigoureusement identique
avec le précédent. Mais le point B peut
être placé à 90° du point o, de sorte que
l'étoile E serait au zénith de o et dans
l'horizon de B. Dans ce cas, le sommet
de l'angle B serait plus éloigné de l'arc
EF que ne l'est le point o; or le sommet
d'un angle s' éloignant de sa base, cet an-
gle doit diminuer; ce qui n'a pas lieu
ici, puisqu'on trouve toujours la même
mesure. Donc la distance des deux som-
mets qui est ici le rayon du globe terres-
tre, est une étendue insensible relative-
ment à la distance qui nous sépare des
étoiles.
Donc la distance où nous rapportons
les points de la voûte céleste, joue le rôle
à notre égard d'une distance infinie. Or,
deux lignes ou deux plans parallèles pou-
vant être supposés se rencontrer à l'infini,
l'horizon sensible devra se confondre dans
le ciel avec l'horizon rationnel; et le point
K coïncidera avec le point H. Donc le seg-
ment supérieur de la sphère ne différera
pas de sa moitié d'une quantité appré-
ciable. Autrement encore, les dimensions
de la terre étant insensibles par rapport
à celles de la sphère céleste, peu importe
que nous soyons à la surface de la terre
ou que nous soyons au centre ; les phé-
nomènes doivent être pour nous les mê-
mes. Ci-, dans ce dernier cas, notre
horizon serait précisément l'horizon
rationnel.
J'ai dit que nous voyons même un peu
plus de la moitié de la voûte céleste. Cela
tient à ce que si l'œil est en I quelque
peu au dessus de la surface, son rayon
visuel est une tangente lia à une circon-
férence du globe, et rencontre la sphère
céleste en u au dessous du point H. Nous
parlerons plus tard de cet arc Hu qu'on
appelle la dépression.
12. Nous voilà donc parvenns, dès l'Ori-
gine, à ce résultat remarquable : que no-
tre globe n'est qu'un point insensible dans
Vunivcrs. Nous verrons plus tard que
fussent ses dimensions amplifiées comme
1 esta 50,00(), la terre sttrait encore im
atome perdu dans notre monde; matériel.
J'ai dit la terre^ et non Vhomme, comme
le répètent certains philosophes , cour-
tisans inconséquens de la raison hu-
maine. Notre globe, matière inerte et in-
sensible, est quelque chose de bien petit
dans l'espace j c'est une molécule mi-
croscopique dans l'immensité de la créa-
tion. Mais l'homme ! mais l'être intelli-
gent que Dieu a exilé pour quelques jours
sur cet observatoire ; l'homme qui, perdu
sur cet infiniment petit, a compris et
mesuré l'univers, est-il, dans la création,
un être petit et sans valeur?... Plus ou
moins de matière, l'atome ou l'immense,
c'est tout un pour la pensée et l'action
divine; c'est toujours l'infiniment petit
qui se confond avec rien. Mais l'homme
est pour Dieu quelque chose; car la ma-
tière n'a d'autres rapports avec Dieu que
d'être le produit de sa pensée ; l'homme
intelligence est son image; c'est une na-
ture dans laquelle il se contemple et se
complaît. Multipliez à l'infini les sphères
qui se balancent dans l'espace, tout cela
sera incapable de produire une seule
pensée j incapable de dire au Créateur :
Je te comprends, toi qui m'as fait}!
L'homme pense, l'homme comprend l'u-
nivers et comprend Dieu; l'homme et sa
pensée sont quelque chose de plus grand
que l'univers matériel, et celui qui com-
prend cette grandeur ne s'étonnera pas
si Dieu a créé pour l'homme cette ef-
froyable quantité de mondes que l'hom-
me admire ; car l'admiration , car la
pensée de l'homme sont encore beau-
coup au dessus de tout cela !
13. Revenons au méridien pour consta-
ter une propriété dece cercle qui lui sert
quelquefois de définition. Le méridien
est le lieu des points culminans de tous
les cercles décrits par les étoiles. En ef-
fet, si l'on mesure l'angle compris entre
le rayon visuel dirigé vers une étoile
quelconque et un rayon visuel horizon-
tal, angle qu'on appelle hauteur horizon-
tale de l'astre , on trouvera qu'il varie
dans toute l'étendue du mouvement de
l'étoile, depuis son lever où il est zéro,
jusqu'à son arrivée au méridien de l'ob-
servateur, où il atteint son maximum.
Donc ce méridien est le lieu de tous les
points culminans. De plus l'horloge fera
reconnaître que les intervalles entre le
lever et le coucher d'une étoile sont divi-
sées en deux parties égales par l'instant
d« son passage dans le méridien. L« so-
leil est d'à illeurs dans le même cas qu'une
étoile; et on reconnaît facilement que le
nom de méridien a été donné à ce cercle,
parce que le soleil s'y trouve au milieu
de sa course diurne. Ce dernier résultat
est néanmoins passible d'une petite res-
triction dont nous parlerons plus tard.
C'est l'intervalle qui s'écoule entre
deux passages consécutifs du centre du
soleil au méridien d'un lieu, qui consti-
tue la période que nous appelons yoffr
astronomique. Celui qui sépare deux pas-
sages d'une même étoile, forme un autre
jour astronomique aussi bien caracté-
risé, et qui diffère du précédent d'envi-
ron 4 minutes en moins. Celui-ci est
d'une uniformité parfaite, et représente
la durée véritable d'une révolution de la
sphère céleste (ou, comme nous le ver-
rons plus tard, d'une révolution de la
terre sur son axe), tandis que le mouve-
ment diurne du soleil est alongé par la
rétrogradation de-cet astre vers l'orient.
Celui-ci se nomme le jour solaire ou
jour vrai; la révolution d'une étoile
constitue le jour sidéral. Celui-ci a une
durée précise de 23 heures 56' 3",5 (1),
en appelant heure la 24» partie d'un jour
solaire moyen. Le jour solaire astrono-
mique est compté par nos astronomes
de minuit à minuit, de 0 h. à 24 h.
14. Dans tout ce qui précède, les faits
astronomiques démontrés, l'ont été au
moyen d'instrumens susceptibles par hy-
pothèse de donner des mesures très
précises; tels doivent être et tels sont
en effet ceux que la perfection de nos arts
a mis à la disposition des astronomes.
Le télescope qui agrandit le champ des
cieux et qui rapproche de nous les pla-
nètes n'est pas un instrument de pre-
mière nécessité; mais il en est deux ou
trois qui sont indispensables , et sans les-
quels il n'y a pas de bonne astronomie
passible.
Il nous faut d'abord un instrument
propre à mesurer le temps d'une ma-
nière fort précise. On emploie pour cela
une bonne horloge à pendule, dont le
balancier, par l'isochronisme de ses os-
(1) C'ost-à-dire 23 heures, iiO minutes, ." secondes
et demie. La minute soit do degré, loit de temps,
s'indiquo par un accent aigu, et la iccondc par
deux accoDi.
PAR M. DESDOtflTS. 423
dilations, donne à l'instrument une
marche parfaitement uniforme. On con-
çoit qu'on puisse la mettre d'accord avec
le soleil; mais cet accord n'est nulle-
ment indispensable; car si elle avance
ou retarde chaque jour d'une quantité
constante et connue, outre qu'elle indi-
quera toujours des intervalles égaux, le
rapport de son écart avec 24 heures, fera
toujours connaître l'heure vraie. Cette
horloge donne les minutes et les secon-
des ; car la mesure du temps, à une se-
conde près , est la moindre précision
qu'on exige dans beaucoup d'observa-
tions astronomiques. Je dis la rnoindrej,
car on fait souvent beaucoup mieux ;
l'habitude de ce genre d'observations
perfectionne à ce point les facultés des
astronomes, qu'ils perçoivent l'instant
de certains phénomènes à l/lQe de se-
conde près!
Outre les horloges réglées sur le temps
solaire , les astronomes emploient des
horloges sidérales ; la machine parallac-
tique de l'Observatoire de Paris est une
horloge de ce genre. Si l'on conçoit deux
horloges, l'une solaire, l'autre sidérale,
marquant la môme heure un certain jour
à midi précis, le lendemain l'horloge si-
dérale sera en avance à la même heure,
et marquera 24 h. 4' , ou seulement 4',
et plus exactement 3' 56" 5 ; le surlende-
main elle marquera 8' entiron; et ainsi
de suite. L'avance sera de 6 heures envi-
ron au bout de trois mois, de 12 heures
au bout de six; enfin après une révolu-
tion annuelle complète, la pendule sidé-
rale avancera de 24 heures, ce qui mettra
d'accord les aiguilles des deux horloges,
mais l'horloge sidérale aura marqué un
jour de plus. On voit par là que les indi-
cations de celle-ci, si elle marche bien,
seront étranges et paradoxales, compa-
rées aux divers instants du jour physique.
Mais cet instrument qui a de nombreux
usages, a l'avantage de pouvoir se régler
continuellement sur les étoiles dont le
mouvement est uniforme, tandis que ce-
lui du soleil ne l'est pas.
15. Un second instrument non moins
nécessaire que l'horloge, est un cercle
gradué à mesurer lesa.igles, tels que sont
les distances angulaires des étoiles, les
hauteurs horizontales et les distances
zénilhales des astres. C'est Taiîtrolabe des
42ê COtmS D'ASTRONOMIE,
anciens astromonles ; c'est tantôt le quart
de cercle, tantôt le sextant de réflexion,
tantôt le cercle répétiteur des modernes.
Dans nos observatoires, où c'est surtout
à leur passage au méridien qu'on observe
les astres, le mesureur est dans ce cas,
4in quart de cercle en cuivre appliqué à
un mur solide , et dirigé dans le plan du
méridien; ce quart de cercle qui est tou-
jours d^un grand rayon, a reçu de sa po-
sition le nom de mural. L'alidade de cet
instrument, comme de tous ceux qu'em.
ploie l'astronomie, est munie d'une lu-
nette dont l'axe représente le rayon mo-
bile, et dont l'intérieur est disposé
comme celui du troisième instrument
que nous allons décrire.
Ceîui-ci est encore une lunette que sa
destination a fait nommer lunette méri-
dienne on instrument des passages. C'est
une lunette de grandes dimensions tra-
versée par un axe horizontal appuyé
lui-même sur des soutiens inébranlables,
et autour duquel la lunette est mobile.
L'axe de celle-ci doit, dans ce mouvement,
parcourir un plan vertical, et celui-ci
doit se confondre avec le méridien. Une
fois cette position trouvée, on fixe la lu-
nette de telle sorte qu'elle ne puisse plus
quitter ce plan; et pour plus de sûreté,
on établit au loin dans la campagne des
mires sur lesquelles on la ramène pour
peu qu'elle s'en soit écartée. La section
circulaire de cette Innette qui passe par
le foyer est traversée diamétralement
par un fil horizontal, que coupent à an-
gles droits, 3, 5 ou 7 fils équidistans ex-
trêmement fins ; l'intersection du fil du
milieu avec le lîl horizontal détermine,
avec le centre de l'oculaire, Vaxe de la
lunette. L'ensemble deces fils forme le rt'-
iicule. Lorsqu'une étoile entre dans le
champ de la lunette, on observe l'heure,
la minute, la seconde, et même la frac-
tion de seconde qui correspond à son pas-
sage par lesdiversfils verticaux le long du
fil horizontal ; la moyenne est l'heure du
passage dans l'axe, et par conséquent dans
le méridien. 11 est i'i lemarquer que, mal-
gré l'incroyable finesse des fils du réticule,
les étoiles sont entièrement occultées par
ces fils; mais cette occultation ne dure
qu'un instant. Si l'astre qu'on observe a
un diamètre sensible, on observe les
coincidencçs successives de? deux borc/s
opposés avec les fils du réticule; la
moyenne des heures donne l'instant des
passages du centre. Je ne parle pas d'une
foule de précautions prises pour garan-
tir l'exactitude des indications de la lu-
nette. Ainsi les tourillons sur lesquels
porte l'instrument sont creusés pour
pouvoir éclairer les fils; de plus ils ap-
puient sur des coussinets mobiles qui
permettent de donner de petits mouve-
raens à la lunette pour pouvoir amener
l'axe optique dans le méridien ou rendre
horizontale la direction des bras. On
s'assure exactement du parallélisme et
de l'équidistance des fils. Enfin l'in-
clinaison que prend Taxe optique dans
le mouvement vertical de la lunette est
mesurée par un index qui s'applique
contre un limbe gradué, fixé à l'un des
supports , et qui suit le mouvement de
rotation des bras.
16. Il s'agit de fixer une première fols
dans le méridien l'axe optique de cette
lunette; opération de haute importance,
qui demande du temps et beaucoup de
soin. Mais avant d'expliquer la méthode
perfectionnée qui sert à cet usage, je vais
exposer divers procédés d'orientation
pour les cas où la méridienne n'a pas
besoin d'être déterminée d'une manière
si précise.
FiG. 3.
Premier procédé. Parlesombrcfésaks,
PAR M. DESDOUITS.
425
Sur un plan bien horizontal MN(fig. 3), on
plantera un style vertical PS qui, exposé
au soleil, projettera, aux différentes heu-
res du jour, des ombres de longueur va-
riable. Du pied P de ce style comme cen-
tre et avec différens rayons, on décrira
des circonférences ou portions de cir-
conférences concentriques telles que ab.
Puis on observera avant midi l'instant
où l'ombre, en s'accourcissant , viendra
se terminer en un point a d'une de ces
circonférences ; on marquera ce point.
Après midi, l'ombre s'alongeant viendra
se terminer en un autre point b de la
même circonférence. On divisera en
deux parties égales l'angle aVb ■ la bis-
sectrice Pd sera la méridienne.
Au lieu d'un style droit dont l'ombre
se termine toujours mal, ce qui en rend
la longueur indécise, on fixe sur le plan
horizontal une tige quelconque terminée
par un gnomon ou plaque opaque percée
d'un trou. Cette plaque projette une
■ombre au milieu de laquelle se trouve
un espace lumineux, dont le centre, qui
se détermine assez bien, représente l'om-
bre de l'extrémité d'un style dont le
sommet serait à la hauteur du centre du
trou du gnomon, et dont le pied serait
la projection horizontale de ce trou.
C'est de cette projection (qu'on peut
déterminer par un fil à plomb), comme
centre, qu'on doit décrire les circonfé-
rences concentriques. On en trace plu-
sieurs afin que si l'on n'a pas été atten-
tif à la coïncidence de l'ombre avec l'une
d'elles, elle puisse être suppléée par les
autres. D'ailleurs en faisant l'opération
sur plusieurs à la fois, les résultats se
vérifieront mutuellement.
Le principe de cette construction est
fort simple. A des distances égales du
méridien, le soleil est à des hauteurs
égales au dessus de l'horizon • donc il
donne alors des ombres égales. Celles ci
sont donc placées d'une manière symé-
trique par rapport à la trace horizontale
du méridien ; donc celle-ci n'est autre
chose que la droite qui divise leurs an-
gles en deux parties égales.
Deuxième procédé. Par V alignement
sur le pôle. Pour employer ce moyen, il
faut d'abord savoir distinguer Vcloile
polaire. On appelle ainsi une étoile re-
marquable gituée très près du p6lç (^ !•
FiG. 4.
^i
/
35), et qui, par conséquent, n'a qu'un
mouvement insensible à l'œil. Pour la
reconnaître, qu'on jette les yeux sur la
constellation si connue et toujours visi-
ble de la Grande Ourse (fig. 4). Par les
deux étoiles ê,5!.de la tête, on mènera une
ligne ad qui passera fort près de l'étoile
polaire o, celle-ci étant située à une dis-
tance de l'étoile ê, sensiblement égale à
celle de €, à la dernière étoile r, de la
queue de l'Ourse. Cette désignation est
très suffisante, parce que, dans le voisi-
nage de la polaire, il n'y a aucune étoile
remarquable qu'on puisse confondre
avec elle.
Si donc on suspend deux fils à plomb
qui se projettent ensemble sur l'étoile
polaire, ils détermineront sur le sol une
méridienne approchée. Mais on peut
l'avoir plus exactement, soit en atten-
dant que la polaire et l'étoile e ( la pre-
mière de la queue) soient dans un même
vertical, ou soient cachées simultané-
ment par un fil à plomb, auquel cas la
polaire est dans le méridien ; ou mieux
encore attendant 13' après ce passage ;
soit en visant directement le pôle; point
silné en P sur l'alignement de la polaire
à l'étoile e et à une dislance OP de la po-
laire égale ^ 3 fois Je mpyen 4iawèire
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE,
426
de la lune. Si un fil à plomb ou l'arête
verticale d'un mur se projettent sur ce
point, ce fil et l'œil de l'observateur dé-
termineront une méridienne. La grande
hauteur du pôle dans le nord de l'Eu-
rope obligeant l'œil à se tenir assez près
du fil à plomb pour que l'étoile puisse
être aperçue, la méridienne est détermi-
née par deux points trop rapprochés
pour que le résultat puisse être fort
exact (1).
Troisième procédé. Par la boussole.
Lorsqu'on connaît la déclinaison de l'ai-
guille pour le lieu où Ton se trouve, on
tourne la boîte jusqu'à ce que les pointes
répondent à cette graduation. La ligne
de foi de l'instrument est alors dans le
méridien. On peut la tracer sur le ter-
rain au moyen de jalons.
17. Nous pourrions indiquer plusieurs
autres procédés qui n'ont pas d'avantages
sur les précédens. Passons à l'orientation
de la lunette méridienne.
Pour cela (fig. 4), supposons l'instru-
ment placé à peu près dans le méri-
dien ;s'il y était tout-à-fait, il diviserait,
dans son mouvement vertical, le cercle
oad que la polaire décrit autour du
pôle, en deux parties que l'étoile décri-
(1) L'étoile polaire, dans le vieux langage, por-
tait le nom de tramontane. De là l'expression : Per-
dre la tramontane , qu'on prenait, au flgurc comme
aa physique , comme équivalent de cette autre phrase:
Etre désorienté et ne savoir quelle route tenir.
rait en temps égaux. Si au contraire il
n'est pas dans le méridien, il coupera ce
cercle suivant une corde «rf^ telle que le;
deux arcs à gauche et à droite de ceiU
corde seront décrits en des temps iné
gaux. Si donc on observe l'étoile polaire
à son passage supérieur en rf et à son
passage inférieur en a, et que les inter-
valles déterminés par l'horloge ne soient
pas égaux , on en conclura qu'on n'est
pas dans le méridien, et l'on dérangera
un peu la lunette, en la ramenant vers le
plus long des deux arcs. On conçoit
qu'après un certain nombre d'essais de
ce genre, on finira par donner à la lu-
nette la position convenable. Au reste,
au lieu de l'étoile polaire, on observe de
préférence toute autre circumpolaire,
c'est-à-dire l'uae de celles qui tournent
autour du pôle sans jamais se cacher
pour nous. Leur mouvement étant plus
rapide, sa mesure est plus précise.
Il y a, pour diriger la lunette méri-
dienne, un autre procédé plus commode
dans la pratique 3 mais le précédent est
plus simple et plus facile à concevoir.
Maintenant que nous possédons des re-
pères et des instrumens précis, il s'agit
de les faire concourir à la description
exacte de la sphère céleste. Ce sera l'ob-
jet principal de la prochaine leçon.
L.-M. Desdouits,
Professeur de physique au Col-
lège Stanislas.
ic^ttr^^ et %xt$*
COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE
ET PROFANE.
NEUVIÈME LEÇON (1).
L'orgue et le» cloches, harmonie du temple. — Con-
formité de diïslination d<t ces deux instrumens. —
Usage des cloches chez les Isratjlites et dans Tan-
liquilé païenne. — Epoque de leur adoption dans PE-
glisc chrétienne.— Cloches dans* les églises d'Orient.
Nous sommes assez avancés dans l'his-
(!) Voir U 8» leçon dans U u" 2», p. iU.
toire de l'orgue pour pouvoir nous arrê-
ter quelques instans et pour porter no-
ire attention sur un autre objet, sur une
autre harmonie du temple, iiUerprcle de
cette même pensée qui anime l'orgue,
et, comme Torguc, attestant la confor-
mité des usages de la foi (1). Ce n'est pai
(I) Voir la cote l do la 0« leçon, p, IW.
PAR M. D'ORTIGUE.
427
que nous mettions les cloches au nombre
des instrumens de musique proprement
dits. S'il en était ainsi, il est probable
que nous ne nous en occuperions pas, car,
nous ne saurions trop le répéter, nous
voyons beaucoup moins la musique dans
la musique proprement dite que dans ses
rapports avec le cœur humain , la reli-
gion et l'esprit des institutions. Mais si
lès cloches ne sont pas, comme l'orgue ,
un instrument musical, elles peuvent lui
être assimilées en ce qu'elles sont , ainsi
que lui , le symbole de l'harmonie uni-
verselle. L'orgue et les cloches confon-
dent en quelque sorte leur destination
et présentent, dans leurs fonctions et
jusque dans leur histoire , des analo-
gies frappantes que nous ne devons
pas passer sous silence. La cloche , voix
du dehors , avertit , appelle et réunit les
chrétiens dans le saint lieu: l'orgue, voix
intérieure , chante les hymnes sacrés et
réunit les chrétiens dans une même ex-
tase. Ces deux voix , loin de se mêler et
de produire entre elles la moindre disson-
nance , résonnent alternativement sans
jamais troubler la tranquille et majes-
tueuse harmonie de la cathédrale. L'une
emplissant toutes les parties de l'édifice,
ti'oserait franchir les limites de son en-
ceinte; l'autre s'épandant dans les airs,
plane sur les cités et va, prolongeant au
loin ses vibrations, pénétrer dans les
habitations les plus reculées , tandis
qu'elle s'interdit de pénétrer dans l'é-
glise. Cassiodore a comparé l'orgue à
une vaste tour composée de tuyaux. Par-
tout oti l'orgue est situé au dessus du
grand portail , et le clocher au dessus de
Torgue , on pourrait dire que le clocher
est une tour sonore ayant à sa base l'or-
gue du dedans, et l'orgue du dehors à
son sommet. En sorte que le clocher et
l'orgue résument sous une figure emblé-
matique, toute la pensée du Christia-
nisme : attirer, enseigner, guider au ciel.
Que la cloche soupire en notes plain-
tives et lentes pour annoncer une agonie,
qu'elle éclate en glas funèbres pour an-
noncer une mort, qu'elle s'élance en vo-
lées pour saluer un jour de U-Ae, ou bien
qu'elle donne le signal de l'incendie ou
de la révolte, elle n'en proclame pas
moins l'idée catholique de son origine
et de sa créatiom^ L» religion, qui a
trouvé un instrument pour parler au
peuple h toutes les heures de la nuit et
du jour , pour le convoquer à l'office,
pour réveiller dans tous ensemble et
dans chacun en particulier, un même
sentiment, une même émotion, la reli-
gion a forcé le peuple à recourir à ses
propres organes dans les nécessités pu-
bliques, et alors même que les hommes
s'agitent dans de coupables desseins. La
prière et l'émeute s'expriment par la
même voix. C'est cette voix que le peu-
ple écoute quand la religion lui parle;
c'est cette voix qu'il écoute encore
quand il se parle lui-même. Ainsi , quoi
qu'on fasse, le temple est toujours le cen-
tre de la cité; il la domine toujours; il est
toujours l'organe de toute manifestation
publique; il est l'intermédiaire entre tou-
tes les intelligences, toutes les volontés;
et , la cloche est , comme nous l'avons
dit de l'orgue, la voix delà multitude :
vox populi.
Un aperçu de l'histoire fort peu con-
nue des cloches, fera ressortir les analo-
gies que cette histoire présente avec
celle de l'orgue.
Pendant long-temps on a attribué l'in-
vention des cloches aux Italiens. On pré-
tendait qu'elles tiraient leur origine de
la petite ville de Noie, dans la Campanie,
et que c'était à cause de cela qu'on les
avait appelées en latin Nolœ et Cam-
panœ. On donnait le nom de nolce aux
cloches les plus petites, et celui de cam-
panœ aux grandes. Walafride-le-Louche,
dans son traité intitulé : de rébus eccle-
siasticis (cap. 5), Anselme, évêque d'Ha-
velbourg, Honoré d'Autun, Guillaume
Durand, Binsfeld, Jean Funger, le prési-
dent de Selve, Pierre Messie, le président
Durantijlecardinal du Perron, Grimaud,
Souchet et une foule d'autres auteurs s'ex-
priment à cet égard dans le même sens
et quelquefois dans les mêmes termes.
Néanmoins, malgré d'aussi nombreux
témoignages, on peut affirmer qu'il exis-
tait des cloches long-temps avant qu'il y
eût une province de Campanie et une
ville de ^fole. Quinze cents ans avant
J.-C, le grand-prêtre Aaron portait au
bas de sa robe de couleur d'hyacinthe,
des grenades entremêlées de sonnettes
d'or qui sonnaient quand il entrait dans
le sanctuaire et quand il en sortait. C'est
COURS SUR LA MUSIQUE RELÏGIIEUSE ET PROFANE,
428
ce que l'on peut voir dans les livres de
VExode et de V Ecclésiastique (1). Ces
sonnettes étaient au nombre de cin-
quante, suivant saint Prosper ; au nombre
de soixante-douze, suivant Saint- Jérômej
mais saint Clément d'Alexandrie dit que
le nombre égalait celui des jours de l'an-
née, c'est-à-dire qu'il était de trois cent
soixante -six. Or, ces sonnettes étaient
une figure symbolique ; elles faisaient
partie du vêlement du grand-prêtre ,
afin, dit saint Cyrille d'Alexandrie, de
marquer la prédication de l'évangile qui
devait retentir par toute la terre {2)j
afin, dit saint Jérôme, que le grand-prê-
tre entrant dans le Saint des Saints com-
prît qu'il devait être tout voix, que toute
sa vie il devait parler, sans quoi il mour-
rait aussitôt (3) ; afin, dit encore le même
saint, que tous ses pas, tous ses mouve-
mens, toutes les facultés de son âme et
les parties de son corps portassent les
hommes à penser à Dieu et qu'il donnât
des preuves de sa science , de son érudi-
tion et de la vérité dont son esprit était
rempli {A); afin, dit S.Grégoire le Grand,
de faire voir qu'un prêtre est obligé de se
faire entendre par la voix de la prédica-
tion, de peur que son silence n'offense le
souverain juge qui le regarde (5),
(1) Ad pedes tunicaeper circuilum, quasi mala pu-
nica faciès ex hyacintho et purpura, etcoccobistincto,
nixtis in medio tintinnabulis , ila ut tintinnabulum
sit aureum elmalumpunicum...elvestietur ea Aaron
in officio ministerii, ut audialur sonitus quando in-
greditur... sanctuarium in conspeclu Doiniiii, et non
moriatur ( Exod,, c. 28, V. 35, 34, 3S ). — Cinxit
Aaron tintinnabulis aureis plurimis in gyro , dare
gonitum in incessu suc , auditum facere sonilam in
Templo in memoriam ûliis gentis suae ( Ecclesiast.,
cap. 4S, V. 10 et 11 ).— Joséphe dit, dans ses Anti-
quités Judaïques : lino Tcstis oi nabatur linibo, à quo
tintinnabula anrea dependebant (lib. m, cap. !5).
(2) De adorai, in tpir. et vcrilat., lib. U, p. 387.
(3) Idcirco tintinnabula Tcsti apposita sunt , ut
cura ingrediliir l'ontii'cx in Sancla Sunctorura, totus
Tocalis incedat, slatiiu moriturus si hoc non fecerit
(S. Ilieron., Epist. ad l-'abiol. de veslim. saccrd.).
(■i) Tanta débet esso scienlia eteruditio Ponliiicis
Dci, ul et gressus cjus, et motus, et univcrsa voca-
lia sint, vf;ritatem meule concipiat, et tolo eara ba-
bilu rcsonet et oroatu; ul , (|uiil(|uid agit, quidquid
loquitur, sit doctrina populuruin. Absquo tintinna-
bulis enim et diversis coloribun et genimis, (loribiis-
que tirtutum, nec sancta ingredi polcst, nec noiuen
antislitis possidorc (ibid.).
^(ii)Ulvoce»pre(Jicalionls babeat, ne superni spcc-
Jusqu'ici il n'a été question que de
sonnettes ou de petites cloches. Il faut
prouver qu'il y avait de grandes cloches
avant qu'on leur donnât le nom de Nolce
et de Campanœ.
Plaute fait mention d'une cloche dans
un de ses distiques :
Nunquàm œdepol temerè tinnit tintinnabulam ,
Nisi quis illud tractât aut moyet, mutum est , lacet,
Strabon raconte, au sujet des cloches,
une histoire que les lecteurs de VUnii>er-
sité nous pardonneront de leur rappeler.
< Un joueur de harpe, dit cet écrivain,
« ayant vanté publiquement son talent
« aux habitans de l'ile d'Iasso, dans la
« Carie, ceux-ci lui fixèrent un jour pour
€ se faire entendre ; mais il arriva que,
f pendant le temps qu'ils l'écoutaient, la
« cloche qui les avertissait de se rendre
< au marché du poisson vint à sonner ;
« aussitôt ils le quittèrent tous, à l'ex-
< ception d'un seul qui était extrême-
K ment sourd. Dans cette circonstance,
« le joueur de harpe se crut obligé de re-
« mercier très humblement cet homme
« de l'honneur qu'il lui faisait et de
c louer son goût pour la musique. Mais
«c celui-ci venant à lui demander si la
« cloche avait sonné, le joueur de harpe
« lui répondit qu'oui, sur quoi le sourd
< le quitta aussitôt et s'en alla au marché
I du poisson (1). yt
Pline rapporte qu'il y avait des cloches
attachées au haut du tombeau du roi
Porsenna ; on les entendait de fort loin
quand elles étaient agitées par les
vents (2). Une épigramme de Martial
prouve que du temps de ce poète, il y
avait à Rome des cloches qui marquaient
l'heure de l'ouverture des bains (3). Les
prêtres de la déesse syrienne avaient des
cloches, au dire de Lucien (4). Porphyre
tatoris judicium ex silenlio offendal ( in Pastoral,
secund part., cap. 4).
(1) Strab. Gcog., liy. xiv.— Plutarque (i>j/»i|)o«.,
liv. IV, <]uœsl. lî) parle aussi de cette cloche du mar-
ché au poisson.
(2) In summo orbis œneus et pctasns unus, ex quo
pendent excepta catenis tintinnabula , quas vento
agitata longé sonitus referunt, ut Dodontc olim fac-
tum (Plin., llist. nalur.,Ub. xxxvi, cap. IS).
(3) Heddc pilam , sonal xs thermaruiu etc.
{Epig., lib. xiv, 1G3).
(4) In dialog. de tacerdot, Dom $yriw.
PAR M. D
raconte que certains philosophes des
I"des s'assemblaient au son d'une cloche
oit pour les heures de la prière, soit
pour les heures des repas (t)^ et Suétone
assure qu'Auguste fit mettre des son-
nettes autour de la couverture du tem-
ple de Jupiter Capitolin (2).
Or, comme ces derniers auteurs dont
on vient d'invoquer le témoignage vi-
vaient avant la fin du quatrième siècle,
époque à laquelle un poète latin, Rufus
Festus Avienus , désigna un des premiers
les cloches sous le nom de nolœ; comme
aussi le mot campance n'a guère été in-
troduit que vers le huitième siècle, il s'en
suit que l'usage des cloches a de beaucoup
précédé ces deux mots. Il est probable
que les noms de campance et de nolœ sont
venus, non de l'opinion que les cloches
tirent leur origine de la Campanie , opi-
nion dont nous avons démontré la faus-
seté, mais de la qualité de l'airain de ce
pays, que Pline et Isidore de Séville re-
gardent comme supérieur aux autres.
C'est là le sentiment de François Bernar-
din de Ferrare qui ajoute que les cloches
ont bien pu être appelées catnpanœ à
cause de Campu», nom d'un habile fon-
deur de cette contrée.
Selon toutes les apparences, les écri-
vains qui font venir les cloches de la
Campanie et de la ville de Noie ont été
induits en erreur sur ce point par une
mauvaise interprétation d'un passage
d'Isidorede Séville donnée parWalafride-
le-Louche. Celui-ci aurait appliqué aux
cloches le mot campance qui, dans le
texte d'Isidore, désignait une machine
propre à peser des fardeaux.
Une 'autre erreur est celle qui attribue
l'invention des cloches à saint Paulin,
évoque de Noie. Cette erreur est déjà ré-
futée par ce qui précède. Le plus sage
parti est donc de dire avec Polydore Ver-
gile qu'on ne sait point au juste quel est
l'inventeur des cloches. < Quod licet re-
I cens inventum non sit, Mosis enim
« temporibus, ejus usus.erat auctor
« latet (3). »
Mais bien que les Juifs et les païens
(l) De abslin. animal., lib. iv.
(2)ïSuet. in Oclav. August.
(S) Polyd. Verg. De rerum invtnior, (lib. m ,
cep. 18).
ORTIGUE. 429
ï eussent des cloches avant la venue du
Messie, nous ne voyons pas que les Chré-
tiens s'en soient servis pendant les trois
premiers siècles de l'Eglise, Ils s'assem-
blaient alors pour prier et chanter en
con^un, pour lire les livres de l'Écri-
ture sainte, pour offrir à Dieu le saint
sacrifice , pour participer aux mystères
sacrés , pour subvenir aux nécessités les
uns des autres; mais ce n'était point au
son des cloches. Leur son les aurait infail-
liblement décelés et exposés à la fureur
des persécutions. Il fallait donc qu'ils
eussent un autre signal pour indiquer
l'heure et le lieu de leurs assemblées. Se
réunissaient-ils au bruit de certains ins-
trumens de bois de la forme de nos cres-
selles^ comme l'a pensé Amalaire? Ou
bien se servaient-ils de certaines tables de
bois ou de trompettes de corne, comme
le dit Walafride? Ces deux opinions ne
sont guère admissibles, et parce qu'elles
ne paraissent pas appuyées sur des preu-
ves satisfaisantes , et parce qu'un pareil
bruit eût également trahi le mystère de
leurs réunions. On ne saurait admettre
plus raisonnablement que l'on avait re-
cours, suivant quelques uns, au minis-
tère d'un courrier, appelé cursor^ qui
allait de porte en porte avertir les Chré-
tiens de se rendre à l'oflice. C'est encore
une fausse interprétation d'une épître de
saint Ignace qui a accrédité cette erreur.
Mais il est très vraisemblable que des
diacres et des diaconesses allaient aver-
tir secrètement un certain nombre de
Chrétiens qui transmettaient l'avertisse-
ment à d'autres; ainsi, de cette manière,
leursasscmblées pouvaient avoir lieu avec
une certaine régularité. C'est là le senti-
ment de Vossius (I); mais pour en reve-
nir aux cloches, il est constant qu'elles
ne furent pas en usage dans les trois pre-
miers siècles.
A partir de l'époque de Constantin ,
nouvelles incertitudes. Des auteurs, tels
que Baronius, François Bernardin de
Ferrare, et les auteurs du Rituel de Beau-
vais de 1637, disent bien, mais sans pré-
(l) AdmodùiD est Terisimile conventus hosco in-
dici solerc, non quidcm ligni pulsaliono, quod Araa-
larius pulabal, scd per ministrus vel ministros qui-
bus id ann«atiarelur {Comment, in Epùt. Plinii da
Chrisl-)'
430
COURS SUR LA MUSIQUE
ciser l'année, que lorsque ce prince eut
rendu la paix à l'Église, l'on éleva publi-
quement de grandes cloches pour con-
voquer le peuple dans les temples. Mais
nul témoignage contem.porain n'en fait
foi. Eusèbe qui a écrit quatre livres sur
la vie de Constantin , ainsi que son pané-
gyrique, et qui a fait une longue énumé-
ration des églises que cet empereur fit
bâtir et des présens dont il les enrichit,
Eusèbe garde le plus profond silence sur
les cloches. Il est hors de doute qu'alors
on se servait d'un instrument convenu
pour assembler le peuple à l'Église , mais
rien n'établit que ce fussent des instru
mens d'airain ou de bois. L'opinion qui
fait remonter à saint Paulin , évêque de
Noie , l'introduction de l'usage des clo-
ches, bien que partagée par plusieurs
écrivains, ne repose pas sur des fonde-
mens plus solides. Il en est de même de
celle qui attribue cet usage au pape Sabi-
nien , successeur immédiat de saint Gré-
goire-le-Grand. Toutefois, pendant que
les savans se disputent ici l'honneur de
désigner celui auquel on doit cet orne-
ment de nos temples, voilà saint Grégoire
de Tours qui vient prouver qu'avant Sa-
binien, les heures desoffices étaient mar-
quées par le son des cloches (1). L'usage
des cloches aura donc commencé entre
saint Paulin et le pape Sabinien , et l'au-
teur de cette institution sera resté in-
connu. Or, saint Grégoire de Tours vi-
vait avant Sabinien, car celui-ci ne fut
élu pape que le 1er septembre 604, et
Grégoire de Tours mourut en 596.
Ce n'est pas tout : les règles de saint
Césaire, archevêque d'Arles, de saint
Benoit , de saint Aurélien , tous trois plus
anciens que Grégoire de Tours, font
mention des cloches employées pour les
offices spirituels. Elles sont désignées
par le mot signa, lequel signifiait une
cloche suivant le cardinal Bona et la plu
(1) 8. Grégoire do Tours dit, en parlant de saint
Grégoire, éYèquc de Langrcs : « Comraolo sfgno
tt ganctus Dei , uiciil reliqni , novus ad officium do-
(( minicum consurijebnl ( Do. Titis PP., c. 7 ). » —
Il (lit encore en parlant de 6:iint Nicet, arcliCTôque
de Lynn : " Quod prosbytcr audien» jussit signum
« ad vigilias commoTerl {ibid., cap. a), d — Et dans
6on Histoire de France : v Diim jirr plalcam pr.t;ter-
« ireni , signum ud tfataUnas molumebt (lib. jii^
tt cap. |9). n
RELIGIEUSE ET PROFANE ,
part des commentateurs et des inter-
prètes de la règle de saint Benoit.
Il y avait donc des cloches avant le
pontificat de Sabinien. Mais ce n'a été
que dans l'occident. Il est hors de doute
que, chez les orientaux, Pusage n'en a
pas été connu avant le septième siècle.
Le livre des miracles de saint Anastase ,
martyr de Perse, mort , selon Baronius ,
en 627, en fait foi. Le second concile de
Nicée, tenu en 787, rapporte que, tandis
que le corps de ce saint martyr appro-
chait de Césarée, tous les habitans de
cette ville allèrent processionnellement
au devant, avec des croix, après s'être
rassemblés dans l'église de Notre-Dame-la-
Neuve , au battement des bois sacrés (1).
S'il y avait eu des cloches à Césarée, on
se serait assemblé au son de ces instru-
mens. Anastase -le -Bibliothécaire con-
firme cette observation quand il dit, dans
la traduction latine du second concile
de Wicée : orientales ligna pro campants
perciuiunt. Remarquons ici que l'on se
servait d'une expressien caractéristique
pour désigner cet instrument de bois : on
l'appelait Sfmbolum. Cùnt advenerit
tempus vesperi ^pulsato Symbolo, congre-
gamur in ecclesiam Circà horam
sextam, pulsato Symbolo , congregamur
in Nartheum (2).
Mais, en 865, les orientaux commen-
cèrent à avoir des cloches. Les historiens
de Venise nous apprennent que ce fut
Ursus Patriciacus , doge de cette répu-
blique, qui envoya les premières à l'em-
pereur Michel (3). Quoique ces cloches
fussent destinées à l'église de Sainte-So-
phie de Conslantinople, il y a apparence
qu'on en fit ensuite pour plusieurs autres
églises de l'orient. Michel Psellus, pré-
cepteur de l'empereur Michel Ducas, fait
le plus bel éloge de l'harmonie de ces
instrumens. « Vous ne serez pas seule-
« ment charmé par les yeux, dit-il, et
< par le spectacle de toutes les choses
t visibles; ie carillon sacré viendra, pen-
f dant la nuit, vous plonger dans des
< extases divines \i). »
(1) Conc. Nie, Art. /!.
(2) Apud Loon. Allalium , de rcconlior. Gtmc.
Templ. obsfirv. l, p. 106.
(r.) F.x Baronio , ad Ann. C6B , n. 101. — Goar,
nul. ad EucUol. Grœc,, p. iiiH),
{*) « ged HOU owai ex parle oculi» dclectaberii »
PAR M. D'ORTIGUE.
431
On ne voyait point de clocher à Jérusa-
lem avant que Godefroy de Bouillon se
fût rendu maître de cette ville en l'an
1099, et y eût rétabli le culte du vrai
Dieu. Mais les cloches qu'il y apporta fu-
rent, ainsi que le rapporte Platina , dé-
truites 88 ans après , lorsque Saladin re-
prit Jérusalem aux chrétiens. Plusieurs
:iuteurs prétendent qu'il n'y avait guère
que les Maronites et les Caloyères du
nont Athos qui avaient des cloches dans
le Levant, et que les prélats d'orient, à
l'exception de ceux qui étaient latins,
ne s'en servirent point, de môme qu'ils
ne faisaient pas usage d'anneaux , de mi-
tres et de crosses. A la place de cloches,
ils employaient des tables de bois, du
moins à partir du septième siècle, tandis
que les occidentaux ne s'en servaient ja-
mais, si ce n'est pendant les trois der-
niers jours de la semaine sainte. Encore,
parmi les églises des Maronites, ne faut-il
compter que le monastère de Cannubin,
résidence ordinaire du patriarche des
Maronites. Nous avons, sur ce point, le
témoignage du père Dandini: « Je fus
< conduit au monastère de Cannubin,
« dit ce religieux , où je fus reçus avec
« de grands témoignages de joie et au
X son de trois cloches considérables, qui
■■ sont là par un privilège tout particu-
» lier{\).
Depuis la prise de Constantinople par
'.lahomet II, c'est-à-dire depuis 1542, il
Vy a presque point eu de cloches dans
youte l'étendue de l'empire ottoman. Se-
^jn Jean Boëme, les Turcs n'en avaient
.^ointet ne permettaient pas même aux
hrétiens d'en avoir (2). Des auteurs assu-
ent, d'après les chroniques et les histoi-
es de celte nation, que ces infidèles,
prèsla prise de Constantinople, se saisi-
ent de toutes les cloches pour en faire
les canons (3). C'était, comme le remar-
{ue l'écrivain que je viens de citer, un
ffet de la politique des Turcs , d'avoir
: DCc in omnibus visibiiibus gaudcbis : excitabil
" cnim te medià nocle sacrum tinlinnabulum , et
sacris incambes pavimcnlis. » Oral, nondum édita
d Conslanl. Monomaeh.
(1) Voyagi! au mont Liban, cliap. li>.
(2) De omnium gtnt, moribus, lib. ii, cap. 11.
(3) Campanœ omnes boinbardarum nsui ( leste
Magio) fuerunt deslinalaî (Augo Bocca, Comment.
4« camfanù, c. 1).
ôté les cloches aux chrétiens de leur
obéissance par la raison que le son en
était propre à exciter des séditions dans
le peuple (1). « Le grand seigneur et tous
tt les princes d'Orient, dit un écrivain ec-
« clésiastique, ont donné bon ordre que
« cette invention de cloches ne fût reçue
« en leur pays. Aussi ne vit-on point les
« troubles et séditions si ordinaires,
« comme en tout l'empire d'Occident!
« Car non seulement le son des cloches
« est propre à merveilles pour mettre en
«c armes un peuple mutin, à la mode
« qu'on les sonne, ains aussi pour ef-
« frayer les esprits doux et paisibles, et
« mettre les fols en furie, comme lit
« celui qui sonna le tocsin à Bourdeaux,
«: pour inciter davantage le peuple,- aussi
« fut-il pendu au battant de la cloche (2).»
Il est arrivé plusieurs fois que l'auto-
rité s'est vue forcée de faire enlever les
cloches pour éviter des séditions. Char-
les-Quint entre autres fit casser à Gand
une cloche surnommée Rolland^ parce
qu'elle servit à convoquer des assemblées
et à émouvoir les peuples j il voulut ce-
pendant qu'on en laissât un lambeau qui
produisait un son rauque et désagréable,
afin de rappeler aux habitans la punition
de leur révolte.
il paraît , au reste , que la raison de
politique n'entrait pas seule dans la dé-
fense que faisaient les Turcs de se servir
de cloches sur les terres deleur domina-
tion; il y avait encore une autre raison
tirée de leur philosophie et de leur théo-
logie. Ils prétendaient que le son des
cloches faisait peur aux esprits qui er-
rent dans l'air et les privent du repos
dont ils jouissent. Il serait superflu d'in-
sister davantage sur ce point.
IVous avons dit que dans les églises
d'orientoù l'usage des cloches était inter-
dit on employait des instrumensde bois
que les prêtres frappaient pour assem-
bler les fidèles. Nous nous serions abste-
nus de faire ici la description de ces ma-
chines, si elles ne nous avaient semblé
(1) Campanarum usum à Turcig vetitnm esse Gra;-
ois constat , eô quod campanarum sonus nimiam sc-
curitalem et auctoritalem prœ se ferai, et raldé ad
conjuralorum aul scdiliosorum unimos , quamTis
longé lalèque disperses , conlrà Turcam de impro-
yiso congrcgandos existât jdoncus («'6iV/., p. .-.}.
(2) iiouclici, Somme bénéficiale, y. Chchti.
432
présenter certains rapports de ressem-
blance avec l'instrument rustique appelé
Jerova i Salomo , connu de temps immé-
morial chez les Russes, les Cosaques, les
Tarlares, les Polonais, les Lithuaniens
et surtout dans les monts Karpathes et
les solitudes de l'Ural (1) , instrument qui
tient dans ces contrées le même rang
que la cornemuse dans d'autres pays, et
qui avait fourni à plusieurs artistes sep-
tentrionaux, et notamment à l'infortuné
Joseph Gusikow, ce virtuose doué d'une
organisation extraordinaire , l'idée de
l'instrument nommé Holz und stroh ( bois
et paille). L'instrument destiné à rempla-
cer les cloches dans les églises du levant
était composé de deux planches longues
de dix pieds, épaisses de deux doigts et
larges de quatre , bien unies avec le ra-
bot , sans fente ni brisure. Un prêtre ou
tout autre ministre les tenait de la main
gauche par le milieu , et tenant un mar-
teau de bois dans la main droite , il les
battait tantôt d'un côté , tantôt de l'au-
tre, tantôt de près, tantôt de loin, avec
une si grande adresse et une telle variété
qu'il imitait un concert de musique (2).
(1) Voir la Gazelle Musicale de Paris, 5<^ année ,
p. 460 et suiv.
(2) Id est, lignum binarum decem pedarum lon-
giludine, duorum digitorum crajsiludine, latiludine
quatuor, quam oplimè dedolatum , non fissum aut
rimosum , quod manu sinistrâ médium lenens sa-
cerdos, vel alius, dexlrà malleo in eodem ligne ,
cursim Innc indè , transcurrens modo in unam par-
lera , modo ia alleram , propè , tel eminùs ab ipsà
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE,
Les Grecs avaient un autre instrument
de bois plus considérable que celui dont
nous venons de parler. Il était attaché
avec des chaînes de fer au haut des tours
et des clochers. Cet appareil avait la
même destination que les cloches ; c'est
ce que prouve l'inscription que l'on li-
sait sur celui du monastère de Saint-
Denis au mont Athos. On y lisait par
demande et par réponse:
— « Undè es , ô lignum ?
— a Scito me in medio sylvœ : posteà
« scindor et délabra absumor. Nuuc pen-
< deo in domo Domini : manus tractant
« me piorum diaconorum , et malleo me
« percutientibus voces emilto ut omnes
K in templo Domini conveniant , ut ra-
ce missionem inveniant peccatorum (1). »
Nous terminerons dans la prochaine
leçon ce que nous avons à dire au su-
jet des rapports de l'orgue et des clo-
ches.
Joseph d'Ortigue.
sinistrà ità lignum diverberat, ut ictum, nnnc plé-
num , nunc gravem , nunc acutum , nunc crebrum ,
nunc extensum edens, perfecta musices scientia au-
ribus suavissimè moduletur. ÀUatius , pp. 102 et
103.
(1) Ibtd., p. 104. « 0 bois, d'où sors-tu? — Ap-
prends que je croîs au milieu des forêts : ensuite je
suis ordinairement consumé après avoir été mis en
pièces et renversé. Mais ici je suis suspendu à la
maison du Seigneur; mis en mouvement par les
mains des diacres pieux et frappé par le maillet, je
produis des sons afm de convoquer tout le monde
dans le temple de Dieu, et que tous reçoivent le par-
don de leurs péchés. »
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE
DES PREMIERS CHRÉTIENS.
DIXIÈME LEÇON (t).
Vases sacrés des Églises. — Vases de terre cuite
et Verres peints des Cntacambes. — Lampes
funèbres.
Premiers calices, caisoleltes d'encens, patènes, fis-
tules eucharistiques et autres vases du saint sa-
crifice dans les premiers siè( les. — Dypliquos de
bois , de métal et d'ivoire. — Des lampes , do
(1) Voir la neuvième leçoa dans le numéro pré-
cédent , page ''5^-
leur symbolisme. — Coupes des agapes; des di-
verses allégories qui y sont peintes. — De quel-
ques portraits qui s'y trouvent. — Description du
Muséum christianum du Vatican.
Si la statuaire était exclue du temple ,
et celui qui l'exerçait privé de la parti-
cipation aux sacremens , il ne pouvait
en être de uiCine pour les arts de la cise-
lure en métaux, de la fonte et de la po-
terie ; car la profusion d'objets de ce
genre laissés par les premiers cbréliens ,
PAR M. CTPKIEN ROBERT.
m
prouve que ces arts leur furent non seu-
lement familiers, mais encore cliers. En
effet, comment célébrer Itrs inys'.éres sans
amph res , sans lampes et sans calices ?
Les vases d'église étaient désignés sous le
nom général de ministeria sacra : on les
conliait à la garde d'un sLaliunnaiie ou
sacristain , qui les tenait sous scellé ,
c'esl-à-dire, sous le sceau (I). La plupart
étaient d'or et d'argent dans les villes
riches , de verre ou de terre à la cam-
pagne. Le diacre saint Laurent , sommé
de livrer ces vases précieux . les calices
d'argent et les chandeliers d'or des ca-
tacombes , pour le service de César , ne
nie point qu'ils existent (2). Le plus im-
portant de ces vases était le calice où se
buvait le vin de la Consécration , A'ersé
pendant l'Offertoire d'un autre vase ,
appelé ama ; car c'était comme l'am-
phore, d'où s'épanchait le breuvage d'a-
mour. Les premiers calic«;s paraissent
avoir été de bois , du moins si l'on en
croit la réponse de saint Boniface au
concile de Tribur en Allemagne, l'an 895.
« Jadis des prêtres d'or bu^ aient dans des
« calices de bois, maintenant des prêtres
tt de bois se servent de calices d'or.» Cette
franche réponse de l'apôtre des Germains
doit êlre comprise toutefois dans un sens
plutôt moral que matériel ; car dt^jà au
tctiips de i'iine , les calices et coupes
de verre étaient devenus tellement com-
muns, que les plus pauvres gens du peu-
ple s'en servaient pour boire : l'Eglise
n'aurait pas affecté d'être encore plus
misérable qu'eux. Et en effel , les plus
anciens Pères ne nous parient p.int de
calices de bois , mais ils en citeut de
(1) Poslero die stalionaritis , rainisleriis omnibus
eccltsiœ invcDlis atque sii^nulis, cgredicbalur, est-
il dit dans les Acles du Martyre iïa suiul Philippe,
évèque d'iléraclce. (Ruinarl, Acta mari. ïi«ctra.)
(2) PruJeulius, dans son Hymne sur ce martyr,
introduit ce magistral parlant en ces termes :
Uunc esse vestris orgiis
Moremque et artum proditum est.
Argenteis scjpliis lerunl
Fuinare sacrum sanguinem,
Auroquf) nociurnis sacris
Adslare fixos cereos...
— Est di ves , iuquii , non ne{;o
Ilabetque nostra ecclcsiu
Opumque et auri plurimum,
r. IV, — «0 24, 1837.
verre, sur lesquels même on voyait peints ,
des portraits d'apôtres, suivant le témoi-
gnage de Tei tullien. C'est pourquoi saint .
Jéîôme dit d'Exupeiius: Sanguinem por-
tât in vitro.
Il y avait trois espèces de calices : ceux
du Viatique, où l'on portait aux mourans
le germe de la vie future ; ils étaient
très petits; cenx nommés calices baptis-
males j où l'on présentait aux nouveaux
baptisés le lait et le miel ; et enfin les
calices ininisteriales ou ansati , c'est-à-
dire , à une ou à deux anses : ils étaient
très grands ; car c'étaient eux qui , rem-
plis du vin sacré, au temps où les fidèles
communiaient sous les deux espèces ,
parcouraient l'assemblée à la ronde, por-
tés par le diacre , pour sceller la frater-
nité des hommes entre eux et avec Dieu.
Cet acte suprême s'appelait le complé-
ment de la communion (1). Le vin se bu-
vait dans ces calices au moyen de tubes
ou fistules d'or, d'argent , d'ivoire et au-
tres matières : ils s'appelaient colœ, colo.
toria, pugillares^ fisiulœ , pipce , tubuli,
arundines. Ces tubes sans aucune cour-
bure , mais droits, quelquefois pourvus
d'une anse , ont duré jusqu'au douzième
siècle dans quelques parties de l'Europe,
et jusqu'au seizième dans quelques cou-
vens. Un écrivain de la patiente Allema-
gne a consacré à leur histoire un ouvrage
spécial (2).
Une patène ou assiette plate, sur la-
quelle on portait les hosties et les eulo-
gies ou pains consacrés, recouvrait le
calice ; elle était ronde , et ordinaire-
mciit de la même matière que le calice.
Les burettes ou ^w/>M/Zfpn't ta ieiit point
encore connues. A leur place on voyait
les amie ou amphores, nommées amulœ
quaud elles étaient petites, et qui contci-
naient le vin de l'Offertoire, c est-à-dire ,
offert par les fidèles; car le clergé n'étant
point propriétaire en tant que clergé ,
tout était don volontaire 3 toutétait amour
de la part du troupeau.
Des Cùssoleties d'encens ou thuribula ,
placées sur des charbons ardejs, entou-
raient l'autel pendant le saint sacrifice.
(1) Coiuplementum conimuniunis ( Acles det
Marlyn).
(2) Vogi , Ilisloria fistulœ eucliarisdcœ. Brème,
17U).
> S8
434
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE ,
D'encensoirs proprement dits , on n'en
TOit paS encore de ir^ces. Les longues
cuillers eucharistiques, avec lesquelles
le prêtre lirait les hosties du calice pour
les présenter aux communians , et les
vases nommés salières, salaria, où se
conservait le sel du temple , ne furent
peut-être employés qu'au second âge ,
ainsi que les clamacterii ou sonnettes
d'or et d'argent, qui pendaient à l'entour
du baldaquin dont était surmonté i'au-
tel, où brûlaient Aes,\dim^es, gahathce,
en forme de dauphins et decolombes(l).
Outre tous ces vases indispensables au
culte , et où la sculpture entrait d'ordi-
naire plus ou moins . il est très vraisem-
blable que chaque église adopta de bonne
heure les peliis bas-reliefs et tableaux
portatifs qu'on exposait aux yeux des fi-
dèles pendant les offices, pour expliquer
d'une manière sensible aux plus ignorans
les mystères qui se célébraient. Ces ta-
blettes portatives s'appelaient ordinaire-
ment diptyques, parce qu'elles se compo-
saient de deux panneaux qui se ployaient
l'un sur l'autre. Quand au lieu de deux
ils en avaient trois , on les nommait
triptyques ; pentaptyques , quand ils dé-
ployaient cinq feuilles; et enfin polypty-
ques , quand ils en offraient davantage.
Le nom gén('ral que Gori leur applique
à tous esi celui d'hagioptyque.
Ils étaient d'ordinaire en ivoire. On
sait quelle étonnante quantité de cette
matière était en circulation pour les usa-
ges domestiques des Romain^. Leurs chai-
ses cnrules en étaient formées : on en
voyait à l'entour des portes de leurs prin-
cipaux temples. Quand le luxe au qua-
trième siècle commença à s'introduire
parmi les chrétiens . ils ;ippelèrent aussi
l'ivoire k décorer leurs chaires et leurs
autels. Cependant il n'existe, du moins
à notre connaissance , aucun diptyque
chrétien du premier âge qui soit authen-
tique. Le paganisme, au contraire, nous
en a laissé un grand nombre. Outre ceux
recueillis par Gori, il y en a de très re-
marquable» , dispersés dans les collec-
tions particulières, où le public ne va
poini les chercher. Un grand diptyque
con^u<ane se trouve dans ic /}Juscu/n i'c-
rçnense de Maffci {2). il porte le nom de
(1) Anaslase.
(») P»çe CXI.
Quintianus, consul avec Sévère , l'an de
notre ère 235; m;iis la sculpture semble
indiquer une plus grande décadence que
celle de cette époque.
phases funéraires des catacombes.
Chaque sépulcre avait ses lampes de
bronze ou de terre cuite , ses lacryma-
toires, ses cassolettes de parfums, ordi-
nairement sculptées. Les premières fouil-
les modernes trouvèrent les catacombes;
remplies de lampes , suspendues par des
chaînes sous les voûtes sombres, et d'une
foule d'autres vases à formes très variées
le plus souvent imitées des formes anti-
ques. Un symbolisme particulier s'atta-
chait à chacun de ces vases. Les urnes de
parfums signifiaient la bonne odeur et
l'incorruptibilité que donnent les actions
vertueuses, les fioles de sang indiquaient
le martyre, les lampes la lumière éter-
nelle accordée aux hommes de bien , sui-
vant la pensée de l'évèque d'Hippone :
Lucenia est hoino qui bene operatur. —
Sanli Bartoli a publié les plus curieuses
de ces lampes , qu'il mêle parmi celles
des sépulcres païens, ornées de toute es-
pèce de saltimbanques à lou^^s bonnets
pointus . de danseurs , de satyres , d'es-
claves en poses ridicules, et autres scènes
exprimant toutes un affreux mépris de
la dignité humaine. Boldetti en a fait
graver plusieurs non moins lemarqua-
bles (l).
Le musée du collège romain ou des
Jésuites pos.sède douze de ces lampes en
métal , trouvées dans les cimetières ,
suivant le père Kircher , et qui sont dé-
crites d.ins la quatrième classe du Mu-
seuni KirchcrianuDi, avec beaucoup d'au-
tres païennes. D'Agincouri {'I^ a publié
un certain nombre de lampeschrétiennes
en terre cuite , sur l'une desquelles il
croit voir Eve, la pomme en main, <lans
la po-^e d'une Vénus pudique, qui . s'a-
peicevant qu'elle est nue, va se voiler (3) :
c'est encore le style païen, appelé durant
le premier âge à rendre des idées d'un
(1) Oaervaz. sop. i cimel. surtout celli'à p. C.%,
lib. I , cap. ll>.
('2) ISecueil de fragment de sciilpl. anliq. en 1er te
cuite , pi. 5i4' , n" 2.
(.%) Un pourrait tout aussi Iticu y voir Vénus elle'»
méiuu qui triomphe après le ju^eiuciil du l'Jri:).
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
435
autre ordre. Au reste, il n'est presque
aucun de ces travaux qui s'élève au des-
sus du simple métier. Beaucoup se répè-
tent entièrement ; car l'art du moulage
était très répandu chez les anciens, à qui
il tenait en quelque sorte lieu de gra-
vure, pour multiplier indéfiniment leurs
œuvres. Il existe encore de nombreux
moules de médailles, et le Muséum Chiis-
tiannin (1) en possède un , d'où l'on ti-
rait les empreintes du monogramme du
Christ et des palmes.
Ce procédé s'appliquaitsurtoutaux bas-,
reliefs en terre cuite.
Les verres peints à l'encaustique n'é-
taient pas moins abondans , et présin-
taient à peu près les mêmes symboles que
les mosaïques, seulement dans un cercle
beaucoup plus borné (2).
Partout la blanche colombe plane com-
me le génie de cette peinture naissante ,
ù expressions toutes d'innocence et de
pureté d'âme, malgré la grossièreté des
formes. Puis viennent le phénix, le pois-
son , l'agneau , l'ancre , la lyre , le coq ,
le pêcheur , la barque de JN'oé qui vogue
soli'siire sur lOcéan du monde , ou la
navicelle de Pierre avec son màtdistinctif
et l'oiseau mystérieux perché au haut de
sa voile , le cheval qui s'élance , image
de l'âme généreuse, le paon aux mille
couleurs changeantes comme les gloires
de ce monde , le corbeau des antiques
augures, christianisé, et portant le pain
de vie aux ermites du désert. Sur tous
ces verres , des couronnes triomphales et
des guirlandes de fleurs entourent les
bustes de Jésus et des Apôtres, surtout
de saint Pierre et de saint Paul , debout
aveu tles papyrus en main, ou assis ,
discutant enseuLlc la doctrine. Au des-
sous d'eux sont des portraits d'époux ou
des allégories qui semblent avoir trait
aux persécutions , telles qu'une chasse
aux cerfs , un âne ravageant des vignes
pleines de raisins mûrs, et piéparant les
vendanges mystiques du sang.
Les figures des Disciples sont d'ordi-
naire deux à deux 3 les Vierges se tien-
nent seules , debout entre deux palmiers
moins élevés qu'elles, et prient les mains
étendues. Adam et Eve nus devant l'ar-
(l) IluUième armoire.
bre, où le serpent enlacé alonge sa tête
et sa langue aiguë vers la femme pendant
qu'elle présente la pomme fatale à son
époux , se voient presque toujours unis
à une scène de Rédemption , comme la
réponse à côté de l'énigme. Cette scène
est le plus souvent Jonas se reposant sur
le rivage où l'a vomi le monstre , Isaac
sur le bûcher, sauvé par la main de l'an-
ge , la résurrection de Lazare , Jésus
distribuant le pain de vie, !e bon Pasteur
rapportant sur son dos la brebis perdue.
Les miracles des deux Testamens se
confondent constamment sur ces vases.
La verge des mirac es y est également
aux mains des deux thaumaturges , qui
ont fait sortir le peuple de la terre de
servitude. Près d'un Moïse frappant le
roc antique d'où l'eau jaillit, le Christ
touche un paralytique , qui , se sentant
guéri, emporte son lit sur ses épaules.
En face d'une croix avec l'agneau, une ar-
che d'alliance est gardée par deux lions
entre les deux chandeliers à sepi bran-
ches. Sur les verres peints que cite Bol-
detti, on voit surtout revenir la multi-
plication des pains , et le bon Pasteur
enlre deux brebis avec une troisième qu'il
porte 5 mais l'une df s plus curieuses piè-
ces de son recueil e.t la tasse au fond
de laquelle Jésus , occupant le centre ,
rompt le pain à ses Disciples dans le dé
sert , tandis qu'au bord de cette coupe
les trois frères de Babylone , vêtus en
perses, le bonnet phrygien sur la tête,
tendent les mains hors des flammes de la
fournaise, et qu'auprès de Tobie , te-
nant un poisson dont le fiel guérira l'a-
veugle , se tient Jonas, revomi par Lé-
viathan , emblème de l'abime où plonge
la sensualité.
Sur les tasses et verre; peints du troi-
sième âge, on voit très souvent la Vierge,
grande et noble matrone, richement vêtue
à la romaine, qui tient sur ses genoux
son enfant au corps tiès alongé et déjà
presque adulte, avec la tête dans un nimbe
d'or, et devant lui le petit saint Jean en
robe de diacre , agile naïvement l'éven-
tail , comme faisaient les véritables dia-
cres durant la mes<e piimitive, pour
écarter les mouches d'autour de l'a .tel.
Au fond des tasses sont ordinairement
quatre portraits de saints ; quelquefois
Jésus y parait transfiguré sur le Tliabor ,
43G
COURS OHISTOIRE MOî^UMElNTALE
entre Elle et Moïse, ou bien il couronne
de ses mains deux époux avec l'exclama-
tion : K Douce âme , vis à jamais ! [dulcis
« anima j vivas!)^-^ Ou y trouve fréquem-
ment le Triclinium j table autour de la-
quelle trois chrétiens sont à demi cou-
chés sur des lits de festin , ayant devant
eux trois pains , et des fruits ou un plat
contenant le poisson mystique.
Une classe toute particulière et très
nombreuse d'antiques, ce sont lescacliets
et anneaux trouvés aux doigts des morts
dans les catacombes (1). On sait que l'u-
sage en remonte dans l'Ecriture dès les
temps de Babylone et d'Assuérus. Les
anneaux étaient de la plus haute impor-
tance, et formaient comme les armoiries
des anciens 5 car, selon le genre de sym-
boles qu'ils portaient gravés, ils témoi-
gnaient de la dignité ou de l'emploi et
de la classe du possesseur. Les chrétiens
n'en pouvaient porter d'or , excepté le seul
anneau nuptial.
Mais avec Constantin tout changea de
face ; le luxe envahit la maison chré-
tienne, qui , souvent, ne se distingua plus
de celle des païens. Un pyxis ou toilette
de matrone chrétienne du quatrième siè-
cle, déterré sur l'Esquilinen 1793, prouve
quel changement venait de s'opérer dans
les mœurs. Ce coffret d'argent, haut d'une
palme , sur deux de largeur et deux et
demie de long, a été décrit par Quirino
Visconti (2). Sur son couvercle esi sculp-
tée la toilette de Vénus Marine, à qui un
Triton tient le miroir, etqu'envirunnent
de petits amours. Au centre se voit le
portrait des deux époux. Les drapcM-iss
et les arabesques sont dorés. Sur les faces
latérales se trouvent d'autres bas-reliefs.
Une néréide nage dans les flots avec un
amour. L'épouse est conduite au paLiis
de son mari , dont les colonnes spirales
et le style sont de la décadence, elle se
parfume et tresse sa chevelure, pendant
que s'approche, un flambeau à la main ,
une autre femme, peut-être la pronuba,
(1) Sinl Tobis signacula , columba , piscis , Tel
navis qua> céleri cursu à venlo feriur, vel Ijra mu-
•ica quA usus est l'olycrale» , vel jincora quani iii-
sculpebat SeleucuB; et si sil piscans aliquis incini-
nerit apusluli el pueroruiu qui ex uquiJi extraliuutur.
(Clëiiienl d'Alex.}
(2) Lellera fu <li tina anlica argeniaria. V. iu>4'',
K«m« . 1793.
chargée de préparer le lit nuptial; elle
est richemenl vêtue à la manière des
dapifcri , et de la diaconesse primitive ,
espèce de pronuba dans le mariage de
Dieu et de l'hoaime. Sur l'or du couver-
cle, on lit une inscription dans le style
chrétien des troisième et quatrième siè-
cles -.Secunde et Proiectavivatis in Ch...
Au fond de deux soucoupes d'argent, on
lit : Proiecta Tiirci (Projecta , femme de
ïurcius Secundus). Celle famille occupait
au quatrième siècle les premières digni-
tés de Rome. Sur un autre vase d'argent
fragmenté, sont gravés les mots : Pele-
grina , xitere felix ^ maxime très usitée
alors, et où se voit la modification ap-
portée par les néophytes de l'Evangile au
sensualisme païen. Mais les nymphes las-
cives et les figures des neuf muses sculp-
tées sur les ustensiles du ménage de Pro-
jecta, prouvent combien il y avait alors
de chrétiens mal convertis , qui ne se re-
gardaient pas comme pèlerins sur la terre.
Plusieurs inscriptions de celte boite ,
présent de noces, ont leurs creux rem-
plis d'une espèce de niellure, nigellum.
Muséum Chris tianum.
La plupart des monumens que l'on
vient de décrire, se trouvent aujourd'hui
au Musewn Christianuni. Cette collec-
tion , la plus précieuse de ce genre, et
presque l'unique qui soit au monde, com-
mencée par Benoit XIV en 1756 , s'est
augmentée des Musées privés de quatre
grands antiquaires , d'Agincourt , Buo-
narolti , Carpegna . Vellori , dont les
pièces sont désignées par les lettres ini-
tiales de leurs noms. Sans doute, exposer
dans un Musée, à la froide contemplation
des oisifs, dédaigneux et blasés, les sar-
cophages , les calices , les autels , les
inslrumens de supplice de tant de mar-
tyrs divins , c'est une de ces choses tris-
tes , qui rendent hostile au présent, et
feraient presque douter du progrès. Ce-
pendant la conservation de la plupart de
ces précieux monumens n'est due qu'à
la création de ce Musée; et même le re-
niède arriva trop tard , puisque beau-
coup d'ouvrages décrits dans Bosio, Arin-
ghi , Boliletli, Boltari , sont perdus sans
retour. Il est clair que ces débris sacrés
ne devaient pas rester en proia à une
PAR M. CYPRIEN ROBERT.
4S7
lente destruction dans les humides cata-
combes ; mais les églises seules étaient
dignes de les recevoir.
Pour arriver à ce Museo sacro , il faut
traverser dans son énorme longueur la
bibliothèque vaticane , où se conservent
entre autres antiquités le Suaire d'a-
miante, trouvé dans un cercueil romain,
quelques momies et de nombreux pa-
pyrus.
A l'entrée du Musée sont les deux sta-
tues assises d'Aristide el de l'évcque saint
Hippolyte, dont la belle tête lève au ciel
des yeux inspirés : il n'a encore d'auire
costume que celui des philosophes. Cette
statue remonte probablement à l'époque
d'Alexandre Sévère , sous le règne du-
quel vivait ce docteur chrétien.
On rencontre ensuite deux pasteurs ovi-
fères, debout, hauts d'à peu près deux
pieds et demi; l'un d'une sculpture bar-
bare, mais l'autre tout-à-fait primitif et
d'un excellent style. C'est incontestable-
ment la plus belle statue qu'ait produite
l'art chrétien à son premier âge. Sa tu-
nique courte, drapée avec goût, est ser-
rée autour de ses reins par une ceinture j
ses genoux et ses bras sont nus; des bro-
dequins de berger entourent ses pieds :
ses cheve'Jx, dont les tresses se dégagent
sous un bonnet champêtre , sont rendus
au moyen de cannelures ondoyantes et
profondes. La sculpture n'est nullement
fine; cependant, tout est grâce et naïveté
dans cette ligure de jeune homme. La
partie antique du visage, quoique sou-
riant, a déjà une expression de douce
mélancolie; mais le menton, le nez, une
partie du front et des lèvres, ainsi que le
bras droit . sont modernes. La brebis
qu'il rapporte au bercail, et dont la toi-
son et la têle sont rendues avec un grand
naturel , au lieu de se pencher triste-
ment, comme à Byzance, se soulève, au
contraire, pour bêler d'un air joyeux.
Entré enfin dans la salle en carré oblong
à.\x Museo sacro, on y voit murés, mais à
une trop grande hauteur, trente-six bas-
reliefs de sarcophages des trois âges pri-
mitifs de l'Eglise, qui se trouvent tous
décrits par Bottari (1), et qui ont été la
plupart mentionnés dans ce Cours, cha-
cun à sa place naturelle.
(1) ScuKure e />t((ure tatre , t. !■".
Au dessous d'eux sont les armoires fer-
mées , où se conservent les instrumens
de martyre , les mosaïques primitives ,
les bas reliefs d'ivoire , les vases , cali-
ces , lampes , verres des catacombes, or-
nés de ciselures, de reliefs et de tableaux ,
mais la plupart mutilés.
Les antiques romains n'occupent guère
que quelques armoires du côté gauche ;
tout le reste est byzantin. Les troisième,
quatrième , sixième et quinzième con-
tiennent les morceaux déjà publias par
Buonarotli, dans ses observations sur les
verres antiques. Mais on remarque sur-
tout dans la seconde armoire, sous le
numéro 5 , trois tableaux admirables ,
peints sur porcelaine. L'un , qui semble
avoir formé le fond d'une coupe , repré-
sente en petit une famille romaine, père,
mère et fils ; les corps figurés en or sur
le fond azuré du verre, sont un chef-
d'œuvre de vie et de naturel. Que ce père
est grave ! Que cet enfant est gracieux
dans son innocence '.Que ce cœur de mère
est plein de mélancolie chrétienne! Buo-
naroUi , il est vrai , n'a pas cru devoir
attribuer cette peinture au Christianisme;
mais quand on la voit , on ne peut guère
hésiter à le faire. A côté est un autre
portrait d'enfant, également naïf et pur,
dessiné sur verre avec de l'or. Immédia»
tement au dessous le troisième ouvrage,
encore bien plus remarquable , aussi en
or et sur verre , mais très grand, repré-
sente le portrait en buste d'un guerrier
âgé, avec deux petites victoires sur ses
deux épaules , l'une tenant la palme ,
l'autre faisant incliner devant le vain-
queur chrétien une figure de vaincu age-
nouillé, digne rival de la famille. Ce por-
trait d'un général inconnu est étoanant
de vie et de majesté. L'inscription muti-
lée qui l'entoure ne laisse plus lire que
...ce pie zeses.
La troisième armoire contient un sin-
gulier fragment de sarcophage , qui fut
probablement celui d'un chef d'artisans.
Le bon Pasteur y est sculplé environné
d'hommes qui travaillent à la menuise-
rie , allusion sans doute à la profession
de saint Joseph. Là se lit l'inscription
célèbre : Pic zeses deali i spcs tiia^
que des savans ont cru être des abrévia-
tions grecques , relatives aux fioles de
sang déposées dans les tombes , et signi-
438
COURS D'HISTOIRE MONUMENTALE.
fiant : Boi<! de ce sang, tu vivras. D'où il
suivrait que ces fioles étaient pleines non
du sang des martyrs, mais du vin eucha-
ristique , et qu'on les plaçait comme
viatique auprès du mort. Quand cette
circonstanceserait mieux appuyée qu'elle
ne l'est , elle ne prouverait rien contre
l'Eucharistie dans ces temps primitifs ;
elle dénoterait seulement la grossière
ignorance de certaines familles qui se
croyaient chrétiennes , et qui ont quel-
quefois placé dans la bouche de leurs
morts l'obole de Caron pour traverser
le Styx, en même temps qu'ils leur met-
taient en main la croix sainte.
Il faut encore citer trois vases sacrés
des premiers temps. Deux sont en bron-
ze, et offrent l'un le portrait en buste du
Sauveur , l'autre celui de saint Paul ,
entouré d'arabesques ,• le troisième, que
Bianchini a fait graver dans son édition
d'Anastase, est d'argent, avec anse et
couvercle : il présente autour du cou une
rangée de colombes , que quelques uns
croientune allusion au Saint-Chrêmej et
plus bas , autour du ventre, une rangée
de médaillons , dont les figures sont, sui-
vant Bianchini, les bustes de Jésus et de
ses Apôires, mais sans aucun type ca-
ractéristique; une file de moutons s'é-
tend au dessous.
Les armoires deux, six, sept, huit,
contiennent quantitéde lampes en métal
et terre cuite ; quelques unes ayant encore
la chaîne qui les suspendait ; tontes or-
nées de croix , de palmes, de colombes,
de poissons.
Quant aux ustensiles de toute sorte,
renfermés dans l'armoire onze , et qu'on
a tirés des tombeaux des martyrs, 1 opi-
nion générale les avait pris jusqu'ici pour
des instrumens de tortures. Des savans
commencent à en douter, depuis que des
fouilles récentes dans les sépulcres païens
de Corneto et de l'Etrurie , y ont fait
découvrir des instrumens parfaitement
semblables. Mais, qui prouvera que ces
derniers n'étaient pas , comme ceux des
tombes chrétiennes, destinés à seconder
la cruauté des lois ?
Des vases dambre, à superbes reliefs,
qui , par leur pureté d'exécution, se pla-
cent certainement dans le premier âge,
sont conservés aux armoires quatre et
cinq. Et dans les huitième, dixième,
seizième et dix-septième, se remarquent
les ^'emmes et verres tirés des catacom-
bes, les cuillers eucharistiques , les pri-
mitifs calices . des vases d'ivoire, des re-
liquaires très, impie?, dont les différentes
sculptures représentent la naissance du
Sauveur, les trois Mages, le poisson, les
sept Dormeurs, des colombes, des béliers
de bronze, et une quantité d'urnes, tasses
et ustensiles en terre cuite. On sait par
les vases étrusques et les vieilles porce-
laines chinoises , à quel degré tous les
peuples anciens ont développé l'art du
potier pour les usages du culte. Directe-
ment issu de ces grands antécédens , le
peuple des chrétiens a dû naturellement
commencer par les imiter. Aussi , est-ce
ce genre de débris que l'Eglise primitive
nous offre avec le plus d'abondance. Il y
en a des collections dans presque toutes
les capitales de l'Europe.
Malgré qu'elle soit proprement de l'é-
poque constantinienne, citons encore en
finissant la belle mosaïque de la tête du
Christ , une des plus anciennes qu'on
connaisse. Vue de profil , presque de
grandeur naturelle, d'une exécution très
remarquable , elle offre le vrai type du
Médiateur aux catacombes ; c'est son air
douxet jeune, ses cheveux divisés en deux
tresses , son caractère méditatif.
Les moDumens du moyen âge , qui oc-
cupent la moitié de ce Musée, ne devant
pa'; trouver ici leur place , on ne peut
parler de sa plus belle mosaïque, portrait
colossal de Charlemagne , dont les yeux
pleins de feu , l'expression moitié chré-
tienne , moitié barbare, et d'une énergie
effrayante , fixe comme par un charme le
voyageur près de s'éloigner.
Cyi'rien Robert.
PUBLICATIONS DE M. DE GENOUDE.
439
RKVllIi
LITTERATURE SACREE ET THEOLOGIE.
Publications de M. de Genoude. — La Bible; — la Raison du Chrisltanisme ; — les
Pères de l'Eglise; — Rapports entre la Sciene et la Religion révélée, par Wise-
man; — Œuvres de Malebranche (1).
« Nous ne nous occuperons pas ici de
M. de Genoudecommehomme politique et
comme publiciste. Assez d'occasions nous
sont fournies par la Gazette de France de
discuter des principes et des faits à l'é-
gard desquels nous marchons dans des
voies différentes. Nous aimons mieux nous
trouver avec lui sur un terrain et dans un
ordre d'idées où s'effacent , ou du moins
s'adoucissent, ces tristes dissenlimensqui
séparent des hommes faits pour s'estimer-
Le spiritualisme est une région de con-
corde et de fraternité ; là se déposent
toutes tes petites rancunes de ia politique
et des partis. Nous devons cetle justice
à M. de Genoude que les travaux reli-
gieux qui ont occupé la moitié de sa vie
ont eu une grande influence sur l'autre
moitié de sa carrière. L'homme des étu-
des théologiques a tempéré en lui l'hom-
me de la politique , et la presse pério-
dique doit lui rendre cet hommage qu'un
des premiers il lui a montié commeîjt,-
dans les luttes des doctrines, on peut
attaquer et défendre les opinions en res-
pectant les personnes; comment on peut
rendre justice au mérite, aux talens et
même aux vertus de ses adversaires, tout
en combattant leurs théories et leurs sys-
tèmes. Ce que M. de Genoude a fait pour
ses contemporains , il est juste de le lui
restituer, et c'est une dette qtie nous al-
lons acquitter en nous livrant h un exa-
men rapide de ses diverses publications.
Il est une circonstance à remarquer
dans l'ensemble des travaux de M. de
Genoude : c'est la pensée qui y a prési-
dé , pensée d'ordre et d'unité dans la-
quelle on voit à la fois un principe et
une fin , le point de départ et le but. Si
on jette en effet les yeux sur le titre de
cet article, les diverses parties, par leur
réunion , présentent une histoire géné-
rale et complète du catholicisme depuis
la création du monde jusqu'à nos jours.
On trouve dans ces publications un plan
général parfaitement ordonné , où tout
se lie et se tient comme dans la chaîne
(les temps. On y voit distinctement l'ori-
gine et la filiation non interrompue de
la religion universelle, dans une succes-
sion constante de traditions et de faits.
Ainsi. l'Ancien Testament nous offre
la révélation d'Adam et la révélation de
Moïse, les patriarches et les pontifes : le
Nouveau Testament, la révélation de Jé-
sus-Christ et la Rédemption . confirmées
par les Apôtres. Dans les Pères de l'E-
glise sont les doctrines du Chrislianinnc
et les témoignages des premiers siècles,
tels qu'ils ont été conservés par le sou-
verain pontificat ot les conciles.
La Raison du Christianisme est le com-
plément qui remplit dans les temps l'in-
tervalle écoulé entre les Pères de l'Eglise
et notre époque. Là ont été réunis l'as-
sentiment de la raison et l'hommctge de
liutcilligcice apportés par les bcmmes
(1) Nous étions occupés à faire un exaraen détaillé des ut'Ics travaux publiés par un de nos collabora-
teurs, M. falibé de GeuouJc, lorsque nous avons lu rarticie su^vanl publié par le journal le Temps; nous
avons suspendu noire travail pour mellre sons les youx do nos lecteurs ct-t article, qui honore en même
temps et le journal qui l'a poblié et Tautenr aux travaux dnquel H rend justice.
•140
PUBLICATIONS DE M. DE GENOUDE.
les plus éminens dans la métaphysîque ,
dans les scirnces , dans les lettres, dans
la morale et dans la législation , vaste
efiquêtp où sont vnus déposer les esprits
les plus vastes, les plus profonds, les plus
éclatans , les génies qui semblent avoir
été créés pour faire autorité parmi les
hommes.
Wiseman est venu interposer son vaste
savoir et une discussion lumineuse entre
les Ecritures et les objections de la phi-
losophie du dix-huifièiiie siècle , qui a
voulu contester aux livres de Moïse et aux
prophètes Icr accord avec la physique
de l'univers. Ce savant professeur a porté,
après Cuvier, le coup de grâce à des sup-
positions hautement démerjties par les
découvertes faites au sein de la terre
dans diverses régions. Le livre de Wise-
man est le fait le plus récent de l'exposé
de la doctrine catholique.
Et, comme pour relier ensemble tous
ces matériaux d un majesiueux édifice ,
M. de Genoude a publié Maîebranche ,
ce père du spiritualisme , ce grand in-
terprète de la raison humaine, qui a
tracé d'une main hardie les limites de la
matière et de la pensée ; ce précepteur
du genre humain qui nous a apprisà nous
connaitre nous-mêmes en Dieu.
Tel est l'ensemble der, travaux de M. de
Genoude, embrassant l'histoire de la re-
ligion depuis 6,000 ans . et 32 siècles de
traditions révélées, inspirées et écrites.
Pour achever ce grand édifice, l'infati-
gable écrivain prépare une exposition
des dogmes du catholicisme , ouvrage
dont quelques personnes à Paris ont en-
tendu des fragmens , et qui présente ,
dit-on, le développement le plus lumi-
neux des divers points du symbo c des
chrétiens. On assure qu'en se livrant à ce
travail, M. de Genoude a en vue d'ac-
complir le précppte de saint Paul: Ubsc-
quium \'estnim sit rationabilc , et de ré-
habiliter la morale chrétienne sur la
connaissance et la conviction du dogme.
Ce sera le plus grand .set vicî h rendre h
la religion, car notre éducation sous ce
rapport est bien incomplète.
Excepté les écoles de théologie, la re-
ligion n'est dans les inslitutions publi-
ques qu'une autorité Iran, mise par les
ûges , et qui doit èlic reçue .\ p(ui près
sans fxamen. C'est sMr celte bas»; mysté-
rieuse que la morale est assise, en sorte
que la jeunesse , rencontrant ensuite ,
dans sH.s It-ctures et dans k monde, des
objections auxcjuelleselle n'est point pré-
parée, reste dans le doute et tombe dans
le scepticisme. La morale est bien près
de crouler en ruines quand ses appuis
sont aus^i fragiles.
On aura peine à croire que tant d'écrits
aient pu être préparés, médités et livrés
à la publicité en vingt années passées au
milieu des vicissitudes de la politique.
Cette activité , loin de se ralentiren pré-
sence des orages qui pouvaient en arrêter
l'essor , semble avoir redoublé depuis
quelques années.
II nous reste maintenant à présenter
quelques aperçus sur ces diverses publi-
cations. La Bible fut reçue , lors de son
apparition , avec une gr^inde. faveur par
les hommes éclairés et la solennelle ap-
probation du clergé français. La France
éiait sous l'émotion toute récente pro-
duite par le Génie du Christianisme et
\cii Martyrs de Chateaubriand , les Médi-
tations de Lamartine et V Essai sur l'In-
différence de M. de Lauiennais. La Bible
de M. de Genoude fut regardée comme
!a réalisation de ce que ces illustres écri-
vains avaient si bien préparé , la vérité
venant fortifier le sentiment religieux,
la nourriture venant apaiser la faim , et
l'eau pure étancher la soif. On sut gré à
l'auteur de cette traduction d'avoir trans-
porté l'Écriture S linte dans un langage
digne d'elle, avec ses pompes poétiques,
sa simplicité sublime , en sauvant par
une légitime pudeur, et au moyen de la
flexibilité de notre langue , ce que pou-
vaient porter des temps d'innocence et
ce que nos mœurs n'admettent plus dans
sa nudité naive.
On a eu ainsi une Bible de famille, une
Bible populaire, que l'enfance et l'âge
mûr, la jeune fille et le grave vieillard
peuvent lire égab^ment : une Bible con-
servant dans la langue moderne la plus
répandue ic caractère poétique des textes.
C'est ici le lieu de parler du système de
traduction adopté par M. de Genoude.
l,es meilleurs critiques en littérature ,
et enire autres JMarmonlel , La Harpe et
Fontanes, les plus rapprochés de nous,
ont pensé que le diîvoir du traducteur est
de se uicllre, autant que possible, à la
PUBLICATIONS DE M. DE GENOUDE.
place de son auteur, de se remplir de son |
esprit, et de le faire exprimer dans la
langue aooptée pour la Iraduclion, com-
me il se fùl t'xp« imé lui-même, s'il eût
écrit dans cette langue. Copier servile-
ment et rendre le mot par le mot , c'est
faire une version; reproduire la pensée
en lui donnant l'»^xpression propre de
l'idiome dont on se sert, c'est traduire.
Celte doctrine, adoptée par tous les
littérateurs distingués qui se sont appli-
qués à des traductions, répand victorieu-
sement et quelques esprits chagrins ou
trop scrupuleux, tellement attachés à la
lettre, qu'ils ne voient de translation
fidèle que dans le calque du mot à mot.
Il faut renvoyer ces adorateurs du maté-
riel d'un livre à Voltaire , qui a si bien
traduit littéralement des passages de la
Bible et de Sliakspeare. qu'il lésa coui-
plétement rendus absurdes et ridicules.
Est-ce là ce qu'on appelle respecter les
saintes Ecritures ? Ce respect religieux
et timide n'est obligatoire que pour les
choses qui tiennent au dogme. Là 1 ••
translateur est enchaîné à l'esprit et à la
lettre ; mais, en loui ce qui est historique
et poétique, le traducteur a libre carriè-
re , et il suffit qu'il rebte fidèle à la pen-
sée du modèle en se rapprochant, autant
que possible, de l'expression.
En général , ce sont les savans qui vou-
draient des traductions offrant la par-
faite assimilation de denx idiomes ; les
gens du monde demandent !a clarté du
di cours, ia propriété des mots, la jus-
tesse de la pensée et des images , la pré-
cision de la période, la décence enlin
selon les convenances de la langue qui
sertà traduire. Les vrais savans devraient-
ils avoir besoin de traductions ? Qu'ils
s'adressent aux textes, puisqu'ils ont le
bonheur de les comprendre. 31. de Ge-
nouJe n'a pas écrit pour eux, mais pour
les gens du monde.
Les Phre.s de l'Eglise^ dédiés à M. l'ar-
chevéque de Paris , ne sont que comuien
ces. Deux volumes ont paru. Cette collec-
tion comprendra d'abord les œuvres des
Pères grecs et latins des trois premiers
siècles, ^ous approuvons M. de. Genoude
d'avoir posé à son entreprise ur.c limite
qui la renferme dans l'intérêt religieux
et littéraire de l'époque la plus rappro-
chée des sources de la foi.
La série des Pères de chaque isiécle est
précédée d'un tableau historique, qui en
ré>;ume tous les faits adhérons à l'éta-
blissemeni du Chrisliai.ihUie. Entèledes
écri's de chaque Vèie est une notice qui
fait connaît! e sa vie, ses ouvrages, les
diverses éditions qui en ont été faites,
le jugement que les savans en ont porté.
Les Pères grecs ont été traduits sur le
grec, les Pères latins sur le texte latin.
Constant dans le système de traduction
qu'il a suivi pour la Bible et l'Imitation
de Jésus-Christ , M. de Genoude a été
plus libre dans sa marche , et il lui a été
donné de reproduire fidèlement le génie
et le caractère des auteurs. On sait que
les écrivains qu'il est le plus facile de
rendre avec exactitude, sont ceux dont
les ouvrages co»isisleut en exposés de
doclrines, en expression de sentimens
et en mouvemens oratoires.
Ainsi , grâce au zèle persévérant et ia-
borie IX de M. de Genoude, les biblio-
luèques s'enrichiront des œuvres de ces
illustres défenseurs du Christianisme ,
dogmalistts. aprlogistes, moraîistes, ces
premiers maîtres de ia philosophie catho-
lique , qui mériteraient d'être lus alors
quoa re les considérerast que comme
penseurs et li'tératenrs. Quelle élévation
de pensée, quellr^ éU)q<.ience dans les for-
mes d'i style, quelle force ou quel le grâce
dans saint Justin, ïertullien, Origène,
saint Clément d'Alexandrie , et dans les
Grégoire de IS'^izianze , les Chrysostome,
les Jérôme, les Ambroise, les Augustin,
les Grégoirele-Grand, etc., qui compo-
sent, dans l'histoire des lettres, une épo-
que glorieuse par le triomphe qu'elle a
remporté sur ie paganisme et la barbarie,
brillante de l'éclat de la plus pure lu-
mière qui ait jailii sur le monde!
Nous aurons peu de chose à dire de la
Raison dw ChrLslianisine , par le seul
motif que cet ouvrage est généralement
connu, et a trouvé place dans toules les
bonnes bibliothèques. La première édi-
tion , publiée en 1834 et 1835 , en 12 vol.
in-8". a été bieiilôl épuisée ; et l'éditeur,
pour le mettre à la portée d'un plusgrand
nombre de lecteurs, en a fait iauprimer
une seconde en 3 vol., petit in-4o, sur
deux colonnes. Peu de livres de notre
temps ont eu un plusgrand succès. Il n'y
appartient eu propre à l'éditeur qti'unc
très bonne intro.luction, un résumé fort
bien fait, et iXi^'^ notices sur les auteurs
♦*2 PUBLICATIONS DE
qui sont cités dans l'ouvrage ; mais la
pensée seule de cette publication est un
trait de vive lumière . et nous devons
avouer que jamais la philosophie anti-
Chrétienne du dix- huitième siècle n'a
reçu une atteinte plus pénétrante.
C'est une grande et belle pensée, en
effet, que d'avoir réuni en un faisceau
Bacon, Kepler, Galilée, Lhospital, Gro-
tius, Arnauld, Nicole. Pascal. Malebran-
che, Bossuet, Abbadie, Bonrdaloue, Fé-
nelon , Massillon . Locke, Fiéchier,
Leibnitz, Clarke, Labrnyère , Beniley!
Saint-Réal , Addisson , Newton , Domat.
d'Aguesseau, Young, Vauvenargues, Bul-
let, Lardner, West, Euler, Sheriock,
Littleton, Bonnet, Montesquieu, Haller,
Pope, La Harpe, Klopstock, Kant, Her-
der, Goethe, Duvoisier, Stolberg, Erskine
Duluc, De Maislre, Schlegel , Cuvier.
etc., etc., tous déposant en leur âme et
conscience en faveur des dogmes et des
points fondamentaux du Christianisme.
M. de Genoude oppose ainsi l'autorité
de la raison universelle aux écarts excen-
triques de quelques esprits j et, pour
couronner son œuvre , il l'a hardiment
dédiée à l'école Polytechnique, comme
pour la convier à suivre ces illustres maî-
tres de la science dans les voies de ce
grand principe d'ordre moral.
Wiseman forme deux volumes. Cet
ouvrage, traduit de l'anglais, jouit d'une
grande estime dans la patrie de son au-
teur, et en Italie, où il a les titres et rem-
plit les fonctions de docteur en théologie,
de principal au collège anglais à Rome^
et de professeur de l'université romaine.
Wiseman a combattu pour la révélation
attaquée sur le terrain de la science par
l'incrédulité. Ce livre est instructif e'
curieux par la variété des objets qu'il
embrasse. Une foule de faits nouveaux
concernant la géologie , l'ethnographie ,
1 histoire physique de l'homme, les scien-
ces naturelles, l'archéologie et les études
orientales, s'y trouvent r.^vél.*s. Wiseman
réunit, au grand savoir de Civier sur la
physique et la physiologie du glob^ une
connaissance si étendne, si approfondie
des origines, des traditions et de la lilté-
rature de tous les temps , qu'il a une su-
périorité incontestable et un avantage
immense sur tous les savans qui l'ont
précédé dans celle carrière.
Malebranche aura deux volumes in-1",
M. DE GENOUDE.
quand la publication, dont un tome a
paru, sera terminée. M. de Genoude a
bien mérité de la philosophie chrétienne
et des lettres en reproduisant cet écri-
vain spiritualiste, dont les œuvres deve-
naient rares , et qui reparaît ainsi à une
époque d'études graves , d'examen sé-
rieux et de recherche de la vérité divine,
humanitaire et sociale. M.deLourdoueix,
coopérateur politique de M. de Genoude,
s'est réuni h lui pour expo-er dans une
introduction raisonnée le système méta-
physique et la doctrine de l'illustre phi-
losophe, dont la lecture, pour beaucoup
de personnes , exige quelques éclair-
cissemens. On lira avec intérêt et avec
fruit ce morceau élaboré par un es-
prit ferme et judicieux et une plume
exercée.
Disons un mot de ces diverses éditions :
elles font honneur à la conscience et an
goût de Téditeiir de la pariie matérielle,
IVl. Sapia. 15 a senti que des oiivrages de
cette importance, destinés à occuper la
première place d;ins les bibliothèques ,
devaient avoir la solidité qui en garantit
la durée, l'éiégance typographique, le
coup d'oeil et le goût , qui ajoutent le
tttérite des formes à celui du texte.
M. Sapia, à l'inverse de beaucoup de ses
confrères, a cherché la solution du pro-
blème de la pius grande quantité He ma-
tière possible dans le moindre format
et le moins de volumes. Il y a dans ce
procédé une honnêteté commerciale assez
rare de nos jours.
Nous nous sommes attachés dès l'a-
bord , en parcourant ces nombreuses et
volumineuses publications , à connaître
ce que M. de Genoude avait mis de sa
propre pensée dans les différentes dis-
sertations, introductions, préfaces et no-
tes dont il les a accompagnées. De cette
investigation à laquelle nous nous som-
mes livrés, il est résulté pour nous cette
impression que l'auteur, essntiellenient
dogmatique par le fond et la forme de
sa doctrine, poursuit un plan d'unité
religieuse , embrassant dans son avenir
la vieille souche du Christianisme , le
judaïsme, et toutes les branches chfé-
liennesqui ont dévi** du caholicisme par
la réforme protestante. Homme de la
théologie et de la politique tout à la fois,
il aura conçu le rétablissement de l'unité
sociale dans le monde au moyen de celui
L'ABBÉ DOELLINGER.
443
de l'unité religieuse fondée sur le sym-
bole chrétien.
Amener le judaïsme à cette unité , en
lui démontrant l'erreur dans laquelle il
est resté en niant la révélation du Fils
de Dieu, et ramener l'hérésie et le schis-
meenleurprouvantqu'entreeux et l'Egli-
se romaine il n'ya plus quedesdissidences
de formes, de mots et de discipline;
relier tout ce qui croit à la divinité de
Jésus-Christ par une commune profes-
sion de foi, tel nous a paru l'esprit de
ces travaux dans leur ensemble. De cette
pensée , il en résulterait une autre non
moins généreuse ; ce serait celle de l'u-
nité politique, par une sorte de lien spi-
rituel , de la grande famille chrétienne.
Nous croyons bien ne pas nous tromper,
et nous aussi , dévoués aux grands inté-
rêts de l'humanité, à la liberté et à l'or-
dre moral dans les sociétés, à l'éman-
cipation intellectuelle et politique des
peuples, nous ne pouvons qu'applaudir
à un but aussi élevé, vers lequel l'auteur
s'avance par les voies légitimes du rai-
sonnement, de la logique, de l'intelli-
gence et de la modération. »
DES CIRCONSTANCES FAVORABLRS ET DES PRINCIPAUX
OBSTACLES A LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME.
DEUXIÈME PARTIE (1).
Que l'on cherche parmi les circon-
stances extérieures et les mobiles pure-
ment humains , tout ce qui peut faciliter
la propagation du Christianisme, et l'on
verra avec évidence que, sans l'action
de forces supérieures déposées dans le
sein de l'Eglise, sans une intervention
spéciale de la Providence , les succès
rapides , immenses de cette religion, de-
meurent inexplicables. Ceci devient en-
core plus frappant , si l'on examine de
près quels obstacles la foi nouvelle eut
à renverser. Alors on découvre , dans
toute son étendue , la disproportion des
chances favor^-bles et des chances con-
traires, et combien tous les moyens des
hommes étaieni insuffisans pour produire
un pareil résultat. Lor» donc qu'à l'exem-
ple de Gibbon , des auteurs modernes
ont présenté la diffusion de l'Evangile et
sa victoire définitive comme un fait aussi
facile à expliquer que to it autie par la
coïncidence des cauees naturelles , ces
écrivains n'ont pu réus' ir à abuser leurs
lecteurs qu'en déguisant avec adresse les
difficultés presque incommensurables
dont la bonne nouvelle eut à triompher,
et en voilant l'opposition profonde et
générale que lui suscitaient à la fois
l'esprit dominant, les mœurs et les insti-
tutions politiques. Arrêtons-nous un peu
à analyser les plus hostiles d'entre ces
él(^mens.
Quelque importance qu'on attache aux
germes de dissolution intérieure du po-
lythéisme grec et romain , à son entière
impuissance morale et à Vincroyance ré-
pandue de toutes parts, ce n'en est pas
moins un fait qu'aux premiers temps de
l'Eglise, la grande masse des peuples se
trouvait liée par un vieil attachement
héréditaire au culte des idoles ; qu'elle
avait confiance aux dieux à qui elle of-
frait des sacrifices, ainsi qu'aux oracles
dont elle prenait conseil , et qu'elle n'a-
' vait point discontinué de célébrer ses
fête% sacrées avec les anciens rites. En
général , l'influence du paganisme était
be;iucoup plus grande que nous ne pou-
vons l'injrtginer depuis sa chute, nés et
nourris que n^us sommes dans le sein
du Christianisme. N'y eut -il pas, même
pc .'j le peuple élu , une époque où le
cuite des idoles agit sur lui avec tant de
puissance , que , bien qu'éclairé depuis
long- temps par la révélation divine , et
incessamment averti par ses prophètes,
il courait néanmoins toujours, comme
(f ) Tofr la première partie dans le n» 22 cî-detsas , pag. 289.
444
SUR L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME.
poussé par une irrésistible fascination ,
se prosterner aux pieds de Baal ou sacri-
fier à Moloch ? L'Evangile n'avait pas
seulement à combattre les impressions
si fortes du premier Age , l'éducation et
les préjugés polythéistes sucés avec le
lait : le polythéisme lui-même était re-
gardé comme la religion primitive, dont
la nuit des temps cachait l'origine , et
sous l'influence protectrice de laquelle
s'étaient formées les familles et fondés
les empires. Au contraire , le Christia-
nisme se produisant avec une apparence
de nouveauté, le païen qui s'affermissait
dans son ancienne foi . pensait, par là,
rester fidèle à la tradition de ses ancêtres
meilleurs et plus sages, et regardait com-
me le seul culte agréable aux dieux le
sien, qu'ils avaient, croyait-il, établi
jadis eux - mêmes sur la terre (1). Les
nombreux oracles, les tables votives dans
les temples, les prodiges que les dieux
avaient opérés autrefois, et qu'ils con-
tinuaient d'opérer, tels que lesguérisons
dans le temple d'Esculape à Epidaure ,
tout cela semblait prouver, d'une ma-
nière irrésistible, la présence et la puis-
sance de ces mêmes dieux. Ajoutez les
prestiges de l'art tout entier au service
du polythéisme, la pompe et la majesté
du culte, les riantes fêtes mêlées de jeux
et de danses qui enivraient les sens. Que
pouvait opposer le Christianisme à cette
époque, avec ses formes austères, pres-
que sombres , ses assemblées nocturnes
pleines de danger , la pauvreté , la sim-
plicité sans ornemens de ses lieux de
réunion et de ses cérémonies?
iXous avons déjà remarqué plus haut
que le polythéisme laissait à ses secla-
(l) Mus tard les Païens, dans leur polémique
conirft le Christianisme, en appelèrent également à
la haute et vénérable antiquité de leur reliffion, sur-
tout Julien. Pur exemple, dans sa cinquante-lroi-
iiéme lettre aux habitans de Bostra , il dit : « Ceux
« qui sont dans l'erreur, ne doivent pas nous atta-
« quer, nous qui honorons les dieux d'après la tra-
p dition que nos pères nous ont transmise depuis un
« temps immémorial (KaTarx i^ «ùovc/ç xaïv -rvaia-
K SiH^.ij.vty.). » Dans son écrit contre la religion chré-
tienne, il déclare : « Ou'll évite en général les nou-
« Yeaulés, mais purticuliéremonl en ce qui concerne
« les dieax ; car il est clair que cVsi un devoir (!e
'> conserver les lois et les instiiutions de la patrie
«' donnée par ht dieux evx-mêmet. »
teurs la plus entière liberlé de satisfaire
leurs penchans. Yolupté. avarice, cupi-
dité , intempérance , dnri^é sans en-
trailles, tous ces vices et d'autres n'empê-
chaient nullement le païen de se regarder
comme un zélé >erviteur des dieux, et il
ne craignait point de perdre leurs fa-
veurs, tant qu'il s'acquittait des pratiques
d'usage. A l'opposé , le Christianisme
commençait par exiger un entier chan-
gement de sentimens ; le païen devait re-
noncer tout d'abord à ses inclinations
favorites. Il était dit au voluptueux :
qu'un simple regard , accompagné d'im-
purs désirs, est une faute grave et suffi-
sante pour exclure du royaume céleste;
au cœur altéré de vengeance : qu'il de-
vait pardonner à son ennemi et l'aimer;
à l'homme ambitieux et opulent : que le
ciel n'est point fait pour les riches. Main-
tenant, si nous considérons que même
aujourd'hui, sous l'empire de l'Evangile,
la plupart des hommes , je dis de ceux
qui ont grandi au milieu de l'Eglise et de
son influence , sont trop faibles . trop
corrompus pour mettre leur vie d'accord
avec leur foi . nous recoimaitrons que la
pureté et l'inflexible austérité de la mo-
rale chrétienne , opposaient alors à la
propagation du nouveau culte un obsta-
cle humainement insurmontable.
Ainsi l'on peut dire avec raison qu'à
cette époque , et au milieu des circon-
stances existantes, le Christianisme avait
contre lui tous les intérêts sans en avoir
aucun en sa faveur. L'esprit de la reli-
gion païenne s'était infiltré dans toutes
les branches de la vie domestique et ci-
vile; il avait plong-1 profondément ses
racines dans les mœurs et dans les habi-
tudes; tout, dans la littérature romaine
et grecque , comme dans l'instruction
des écoles , portait le cachet du poly-
théisme. Les œuvres d'art, au milieu des-
quelles grandissaient les générations, ne
leur représentaient, pour ainsi dire, que
des sujets tirés du monde des dieux. Le
mélange du paganisme aux faits de la
vie , surtout de la vie publique , était
même beaucoup plus inliine que ne l'a
jamais été celui du Christianisme , pré-
ciséntent parce que l'absence de tout sens
moral lui permettait mieux de s'accom-
moder à toutes les relations, à toutes les
circonstances , tandis que le plus sou-
K\R L'ABBÉ
vent le pouvoir politique ne se mêle aux
actes du culte chrétien qu'avec une sorte
d'hypocrisie. Partout se tenait debout
un sacerdoce nombreux , étendant au
loin ses ramilications multipliées , uni
aux familles les plus puissantes par les
liens de la parenté , et dont la vie tenait
à celle même du paganisme. Dans toutes
les villes , il y avait une foule d'artistes,
de marchands, d'artisans et d'ouvriers
de toute espèce, pour lesquels le service
des dieux était un moyen de subsistance.
Ceux qui faisaient le commerce de l'encens
et des animaux destinés aux sacrifices ,
ceux qui avaient un emploi quelconque
dans les jeux sacrés , les fabricateurs
de statues et d'autels, tous ces gens-là
voyaient dans chaque attaque contre le
polythéisme une attaque contre leur état,
et la révolte excitée à Ephèse par l'or-
fèvre Démétrius , ne fut que le prélude
d'autres agressions semblables de l'inté-
rêt privé contre les chrétiens. Tertullien
mentionne particulièrement une classe
qui se plaignait que le grand nombre des
nouveaux croyans diminuât la recette
des temples. Lorsque ces hommes, s'éle-
vant au dessus de l'intérêt personnel ,
commençaient à s'approcher du Chris-
tianisme, lis heurtaient contre un nouvel
obstacle. En effet , du moment qu'ils
avaient embrassé notre foi , ils devaient
abandonner les moyens d'existence que
leur procurait le service des idoles , et
s'ouvrir une autre carrière . chose tou-
jours très difficile. Ceux qui étaient dans
les charges publiquesavaient encore plus
de difficullés à vaincre, étant obligés,
comme employés de l'état , de jurer
d'après des formules tout-à-fait païennes,
d'offrir eux-mêmes des sacrifices, ou du
moins d'y assister, de se charger de la
direction des jeux et d'une quantité d'au-
tres fonctions auxquelles, une fois deve-
nus chrétiens , il fallait renoncer abso-
lument.
Mais ce n'était pas seulement pour les
personnes élevées en dignité, c'était pour
chaque individu, qu'il y avait avant d'ar-
river à la profession de la foi chrétienne
d'incalculables barrières, dont l'une sur-
gissait après l'autre. De môme qu'en gé-
néral les religions de l'antiquité avaient
un caractère tout national , de même
chez les Romains, particulièremeot , le
ÛOELLllNGEB. 446
culte des dieux et les institutions qui en
faisaient partie , étaient liés au système
de l'état de la manière la plus étroite,
et portaient, d'outre en outre , une em-
preinte politique. Le centre de l'empire,
la ville aux sept collines, était elle-même
l'objet d'un culte religieux. L'on conser-
vait avec une haute vénération les gages
sacrés de sa prospérité et de sa durée
éternelle, et les livres sibyllins, oracle
de l'état, n'étaient point consultés, com-
me les oracles grecs, sur des affaires
privées, mais uniquement sur les affaires
du peuple romain, sur l'issue de ses vas-
tes entreprises. La foi religieuse des Ro-
mains était tellement identifiée à leur
patriotisme , qu'il leur semblait ne pou-
voir abandonner l'une qu'avec l'autre.
Quiconque osait porter atteinte aux vieil-
les croyances , affermies par les lois de
plusieurs siècles, confirmées par la ma-
jesté victorieuse et par l'universelle do-
mination de Rome, se rendait coupable
de haute trahison : il altaquait l'état jus-
que dans ses fondemens ; cherchait, au-
tant qu'il était en son pouvoir, à lui en-
lever la faveur et la protection des dieux
tutélaires, et chaque citoyen fidèle de-
vait avoir horreur de lui comme d'un
ennemi de la chose publique. Telle était
la manière de penser, profondément en-
racinée et généralement répandue , con-
tre laquelle, comme contre un mur d'ai-
rain, semblaient devoir se briser tous les
efforts des messagers de l'Evangile.
Celui qui, à cette époque, embrassait
sincèrement la religion chrétie-me, se
trouvait, par là même, engagé dans des
collisions interminables, au milieu des
relations toutes païennes de la société.
C'était comme s'il lui fallait , en sortant
du cercle d'habitudes devenues pour lui
une seconde nature , s'arracher violem-
ment du soi avec toutes ses racines, et
renoncer à tout ce qui précédemment
avait fait partie de son existence. Or,
rien ne lui semblait plus triste, plus re-
poussant que le genre de vie lugubre et
vide de jouissances, que son imagination
attribuait aux chrétiens. Joui ce qui ,
dans ce temps, composait les distractions
et les amuseraens du monde, devenait
quelque chose d'étranger pour celui qui
avait franchi le seuil de l'Eglise : il ne
pouvait plus prendre part à ces specta"
SUR L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME,
446
clés immoraux , sources de mille désirs
coupables, ni assister aux jeux favoris
de la foule , aux sanglans combats tles
gladiateurs; il était exclu des fé'es célé-
brées en l'honneur des dieux , exclu des
repas de réjouissance où il fallait offrir
des libations, et où régnait, d'ailleurs ,
une intempérance extrême. Ainsi , la vie
chrétienne entière apparaissait comme
une continuelle renonciation à ce qui
plaît aux autres hommes , à tout ce qui
donne de la valeur et du charme à l'exis-
tence j elle apparaissait comme un fa
rouche esprit d'isolement , portant à la
haine de la société , ou découlant de ce
sentiment affreux. De là , l'opinion d'un
grand nombre de païens , que les chré-
tiens, en leur qualité de race opiniâtre,
prête à subir la mort à toute heure , se
privaient de toutes les joies de la terre,
afin de mépriser la vie plus aisément (1).
Et , en effet , pour peu qu'on se rappelle
l'espèce de frénésie avec laquelle la masse
du peuple courait aux représentations
du cirque et aux luttes de l'arène , on
n'aura pas de peine à comprendre Ter-
tullien, disant : u Qu'il y eu a beaucoup
« que l'idée d être obli^^és de renoncer à
« ces plaisirs, éloigne plus du Chnstia-
« nisme que la cramte d'être condamnts
« à mort pour l'avoir embrassé. » Au^si
lorsqu'un païen passait à la foi nouvelle,
était-ce à son éloignement de cette sortu
de jeux, que ses amis lemarquaienl d'a-
bord le changement opéré en lui,
A mesure que le Cbnslianisme sortit
de son obscurité primitive ei attira l'at-
tention par ses progrès , il se développa
parmi la grande majorité des païens une
disposition de plus en plus hostile; dis-
position qui, dans la suite, se déchargea
en persécutions effroyables. Que si, chez
un grand nombre, la seule idée que les
chrétiens étaient ennemis de la religion
existante . sullisait pour exciter leur
haine , il ne munquait pas néanmoins de
s'y joindre de j^raves incriminations, des
calomnies enipoisonntes qui , agissant
(1) «Suntqui exislimenl, ChrisUanum expedilum
« niorli genus ad banc obsiiDalioiieui abdicaliune
K voluplalum erudiri , quo faciliùs viUjin conleoi-
V. Daiil , auipulalig quasi rulinaculiit ejut , ne deside-
c( reul quam j4u supervacuam «ibi recerinl. »
(ierlulL, de S^itclac., c. i.)
tantôt sur une classe, tantôt sur une
autre , nourrissaient et exaltaient la mal-
veillance généi-ale , aiguisaient le mépris
de ceux-ci, la fureur de ceux-là.
Parce qu'ils avaient renoncé au poly-
théisme, et refusaient de reconnaître les
divinités païennes , les chrétiens étaient
tenus pour contempteurs de toute reli-
gion et même pour athées. Suivant le té-
moignage de saint Justin , les Juifs, dès
les premiers commencemens de l'Église,
avaient, par de perfides messagers en-
voyés de Jérusalem, répandu le bruii de
tous côtés qu'une nouvelle secte impie,
celle des chrétiens, venait de prendre
naissance. Les païens adoptèrent d'au-
tant plus volontiers cette accusation,
que les chrétiens ne déguisaient nuile-
m' nt leur mépris peur tout ce qui, selon
les idées païennes, était une expression
du culte, et qu'on ne remarquait chez
eux rien de semblable. Jamais, en effet,
ils n'entraierit dans les tempies des dieux;
et de même qu'ils évitaient de donner ce
nom à leurs églises, lorsqu'ils en eurent,
de même il ne pouvait y avoir, eu réalité,
rien de plus dissemblable qu'un temple
païen et le lieu consacré aux réunions
des fidèles. Q.ie ceux-ci eussent réelle-
ment un sacrifice, les p lens , qui ne
voyaient aucun autel pr« preuieut dit dans
les maisons de prières des chrétiens, 1 1-
gnoraient pour la plupart, ou bien ils ne
voulaient point reconnaître de sacrifice
véritable dans les saint:» mystères , où
l'hostie n'est présente qu'aux yeux de la
foi (i). Imbu de l'opinion que les chré-
tii-ns étaient des aihees , ei que ces
houiines sur lesquels planait la colère du
ciel devaient êtie honnis et exterminés,
le peuple criait tout d'une voix, aux
magistrats et aux gouverneurs ; Acpe toi»;
àôtouç! (Exterminez les athées!)
Ceux-là même qui voulaient bien ajou-
ter foi à la parole des chrétiens, assutanl
qu'ils croyaient en un Dieu, n'étaient
pas, pour cela, p/us disposés à les épar-
gner et à les endurer. Les iloinains avaient
précédemment porté une défense géné-
(1) Julien lui-ménie reprochait encore aux chri-
lienï) de ne point ériger de (djaiaanipia. Cependant
Julien savait parlaileinual que les chrétiens avaient
leur autel et leur sucritice, tuais que l'un et l'autre
diffùraieot des aulel» «l des nacrifices de» {*ttieD«.
PAR L'ABBÉ DOELLINGER.
447
raie contre l'introduction et l'exercice
des cultes étrangers; défense viciée plu-
sieurs fois du temps même de la républi-
que par des arrêts du sénat, qui accor-
daient le droit de cité et de culte solen-
nel aux dirinités d'autres peuples. Une
telle interdiction put encore moins être
observée, lorsque tant de nations et de
pays divers se trouvèrent incorporés à
l'empire. Aussi Borne était-elle devenue
un vrai panthéon , où les cultes les plus
différens subsistaient les uns auprès des
autres. Cette hospitalité religieuse des
Romains acceptant tous les dieux comme
leurs, et allant jusqu'à élever des auttls
aux divinités inconnues , fut , dans la
suite, célébrée comme une vertu, même
par des païens zélés, qui dirent que le
peuple qui honorait les dieux de tous les
autres peuples, méritait la domination
universelle. Saint Augustin avait donc
bien raison de remarquer que les Ro-
mains rendaient des honneurs à tous les
dieux, un seul excepté, celui dont le
culte excluait tous les autres. Cela étant,
on ne pouvait espérer qu'ils étendissent
à la religion chrétienne la tolérance
qu'ils accordaient à toutes les religions,
y compris le judaïsme. Ces divers cultes
étaient tous d'anciennes institutions na-
tionales, semblables au culte romain,
dont l'une n'excluait point l'autre; et
celui qui révérait les dieux d'un peuple
étranger n'était nullement obligé par là
d'abandonner la religion de sa patrie. Le
judaïsme lui-même, quoique ayant un
caractère exclusif, différent en cela du
polythéisme , était néanmoins aussi, sous
plusieurs rapports, un culte naional
très ancien , et ressemblait aux autres
religions en ce qu'il avait, ou plutôt en
ce qu'il avait eu son temple et ses sacri-
lices à lui. Il en était tout auirement du
Christianisme. Là, rien de national, ni
de particulier. Au contraire, cette reli-
gion manifesta, dès le commencement,
son caractère universel, vraiment catho-
lique , et ne dissimula pas du tout qu'elle
était destinée à s'élever victorieuse sur
les ruines des autres cultes. Celui qui
embrassait l'Évangile renonçait dès lors
à toute autre doctrine et pratique reli-
gieuse; il deven lil un ennemi et un con-
tempteur des dieux nationaux, qu'il dé-
clarait tenir pour de vains fantômes ou
des êtres méchans, de» démons. Il ne
pouvait nier que son vœu le plus ardent
ne fût de voir la ruine complète du pa-
ganisme avec tout ce qui s'y rattachait;
et en effet , dès le règne de Trajan, l'on
s'aperçut que les temples et les autels
étaient délaissés en proportion de l'ac-
croissement des chrétiens. En consé-
quence, aux yeux d-s païens, les disci-
ples de Jésus-Christ étaient des ennemis
publics (1), contre lesquels on devait sé-
vir de toute la rigueur des lois ; des en-
nemis qui , par leur mépris des divinités
tulélaires de l'empire , par leur esprit de
prosélytisme, par leurs efforts pour s'é-
tendre chaque jour davantage , et par les
coups qu'ils poilaiemt ainsi à l'édifice re-
ligieux de 1 État , ne méritaient aucune
indulgence. A leur égard, tout était per-
mis, tout était légitime. Et Q.ême , lors-
qu'on inclinait à ne pas les persécuter à
cause de leur foi, leurs assemblées reli-
gieuses n'en étaient pas plus tolérées-
car la soupçonneuse tyrannie des empe-
re.irs avait interdit les associations ou
héiaiiies, notamment celles qui avaient
la religion ^our objet. L'etnperpur Tra-
jan lui-même avait porté un édii spécial
cou re de pareilles assemblées; et si les
Juifs, dont le culte était reconnu par
l'Etat, avaient permission de se réunir
dan. leurs synagogues, ce n'était qu'en
vertu de privilèges particuliers. Lors
donc que, malf^ré cela, les chrétiens
continuaient de s'assembler, ils étaient
poursuivis a\ec acharnement comme une
race s«^ditieuse et opii.iâtrément dés-
obéissante.
Et qu'étail-il aux yeux des Romains ,
celui pour l'amour duquel le» chrétiens
méprisaient et reniaient les ^.rands dieux
protecteurs de l'empire? Un Juif, qui
avait mené U'C vie vagabonde et misé-
rable dans quelque coin lointain de leurs
innombrable^ coi quêtes , et que ses pro-
f res concitoyens h ur avaient livré pour
se défaire de lui par le sup lice; un
homm*^ qui, malgré ses hautes préten-
tions, n'avait pu éviter la mort la plus
honteuse, celle des voleurs et des es-
(l) Tertultlen, Lactance et d'autres , mentionnent
souvent cette dénomination i^HoiUs public*. On lit
sur une inscription relaiiye k la persécution de Dio-
ctétien : • Nomine Christianoriuii delelo, qui ftooK
« publictm eT«rtebant. »
448
SDR L'ÉTABLlSSEMEiST DU CAHÏSTÏANISML ,
clavesî Ainsi parlaient tous ceux qui ne
croyaient pas au Crucifié; car, h cette
époque aussi . l'amour et la haine , les
honneurs divins et d'ignchles insultes
étaient en présence; et quiconque ne se
donnait p^s au Sauveur, ne voyait dans
la foi chrétienne qu'une sottise incom-
préhensible . une aveugie illusion . et
même une effroyable démence. La plume
perfide de Celse, pour rendre celte dé-
mence palpable, n'a-t-eile p. s prélé les
paroles suivantes à un chrétien discou-
rant avec un païen : « Crois seulement.
« de toutes les forces, que celui dont je
« te parle est le Fis de Dieu, bien qu'il
« ait été lié et s;jpplicié de la manière la
« plus ignominieuse , et qu'il n'y ^it que
a peu d'années qu'il endurait, aux jeux
« de tous, d'infâmes traitemcns (1). »
Enfin , dans l'honneur que les chrétiens
rendaient au signe de leur salut , les
païens ne voyaient qu'une absurde véné-
ration d'un insîrument d'opprobre ; et il
leur plaisait à dire que les chrétiens
adoraient ce qu'ils méritaient (2 .
Que si les chrétiens, par cela seul qu'ils
se séparaient de la religion de l'État ,
étaient regardés comme des citoyens
mauvais et d^n°ereux , le soupçon des
païens, une fois éveillé, allait facilement
jusqu'à leur attribuer des vues et des
machinations politiques. Lorsqu'ils lais-
(1) (( Non idcircoDii vobis iufesli sunt, quod oni-
« nipoleniem colatis Deum ; sed quod Loaiinem na-
« lum , el , quod personis infâme est vilibus, crucis
« supplicio inieremplum , el Deum fuisse conler.di-
« lis , et superesse adhiic credilis , el quolidianis
« supplicalicnibus adoratis. » (Arnol)., i, 3G.)
(2) On alla.t même, quoique moins gincralemenl,
jusqu'à accuser les cliréliens d'adorer une idole avec
une lèle d'àoe , d'où le surnom dérisoire iWisinarii.
Terlullien rapporte qu'A Carihage un tableau fui ex-
posé, qui rcprésentaitJésus-Cbrist avec des oreilles
d'àoe, un sabot eldu même animal, tenant à la ma.n
un livre, el couvert d'une loge, le tout accompagné
de rinscriplion suivante : IJcus Chrislianorum Ono-
kuitis. l-'ne ligure semblable se retrouve sur une
agallie dont Miinler a donné le dessin dans son ou-
vrage intitulé:/.!"' Chréliem dans In maifua païenne
(Copcnbague, 18'i»). L'ne autre calomnie disait que
Ins chrétiens adoraient les parties honteuses de
leurs évèques. On leur faisait encore le reproche
d'honorer le soleil comme leur Dieu, reproche auquel
Terlullien donne pour origine la coutume qu'ils
avaient alors de se tourner vers l'Orient dans leurs
prières. Ceci montre qu'à telle époque tout pouvait
ftre jeié en pàtnre à lu haipe Cfcdule dçs païens.
sairnt apercevoir que Jésus-Christ était
leur roi . après le règne duquel ils sou-
piraient, cela était aus!;iiôt interprété
comme uti plan de haute trahison. C'est
ainsi que les Juifs avaient déjà cht^rché
à perdre Paul et ses compagnons, en les
accusant d'îi're parlisat.s d'un autre sou-
verain el enaemis de l'empereur. Dans la
suite, celte accusation contribua puis-
samm nt h enirttenii-, surtout parmi les
fonctionnaires publics, d'hostiles dispo-
sitions cofitre le Christianisme. Une chose
qui augmentait ie soupçon que les chré-
tiens étaient ennemis non seulement de
la religion de l'État , mais encore de l'É-
tat lui-même, et des <!épcsilaires de la
puissance, c'était qu'ils refusaient aux
empereurs les hommages imaginés par
ie servile esprit d'adulation de cette épo-
que. Le nom de Seigneur (dominus). qui,
proprement parlant, était une désigna-
tion de la divinité que l'on ajoutait, à
titre d'adoration , aux autres noms des
empereurs , les chrétiens ne voulaient
point l'employer , du moins dans cette
acception religieuse [i). Ils ne voulaient
point non pics jurer par le génie de l'em-
pereur, serment si sacré pour les païens,
qui regardaient ce génie comme une di-
vinité parliculière à laquelle ils éle-
vaient des temples et offi aient des sacri-
hces. Lorsque les païens faisaient des
vœux pour le salut de l'empereur, et
qu'ils offraient des prières et des sacri-
iices solennels à celle intention, les chré-
tiens étaient les seuls qui n'y prissent
aucune part. Tout cela leur attirail l'iC-
c'îsation a'ors si dangereuse de criminels
de lèse-majesté.
Plus les chrétiens étaient obligés de
tenir leurs réunions en secret et pendant
la riuit. plus les païens accueillaient avec
facilité l'iiccusatiou , d<^']^ de très bonne
heure répandue , qu'il se commetiait
dans ces assemblées des crimes horribles
cl contre nature, rien de moins que des
meurtres , de la chair humaine servie et
mangée, et des unions incestueuses. On
savr.it môme donner tous les détails au
milieu desquels s'accompli.ssaient ces
(f /.wvra; y.aa; , àx-piTM; àvôpwTttvcv "astsiv ru.a;
i V l j j * I i
« ÛTvaûYKparî, rawv tt.v jj-eta Oeou Xe^ovTtijv » ($aia(
Justin, Apolog,, I, ch. ii). ' ' »
PAR L'ABBÉ DOELLINGER.
440
I
scènes d'horreur. Un enfant couvert de
farine, disait-on, est présenté au néo-
phyte que l'on va initier ; celui-ci, sans
savoir ce qu'il fait , le perce à coups de
couteau ; ensuite on se passe dans une
coupe le sang de l'enfant éfjorgé ; on se
partage ses membres comme nourriture,
et l'on se lie ainsi par un commun sacri-
fice. Dans le repas , ajoutait-on , où se
trouvent avec eux leurs mères , leurs
filles, leurs sœurs, ils éteignent tout-à-
coup les flambeaux , et là, dans les ténè-
bres, ils se livrent sans choix à leurs dé-
sirs échauffés par le vin. Quant à l'accu-
sation d'antropophagie , c'était ce que
les païens connaissaient du saint sacri-
fice, qui y avait donné naissance : ils
avaient entendu que , dans leurs assem-
blées secrèles, les chrétiens mangeaient
la chair de Jésus-Christ sous la forme du
pain et buvaient son sang. Dès le com-
mencement de l'Éf^lise, au témoignage
de saint Justin et d'Origène , les Juifs ,
mieux instruits du mysière de l'Eucharis-
tie, en avaient répandu parmi les païens
cette notion horriblement défigurée; et
ceux-ci, qui aimaient à attribuer ce
qu'il y a de pire aux ennemis de leurs
dieux, avaient volontiers accueilli et am-
plifié l'imposture. Pour ce qui est d.'s ac-
cusations d'inceste , elles provenaient
sans doute du nom d'agapes : des rela-
tions aussi pures que celles-ci étant pour
les païens quelque chose d'inouï , d'in-
croyable. Eux, qui, de toutes parts,
voyaient des débordemens sans frein, et
ne connaissaient souvent l'amour du sexe
que dans sa plus effroyable piofanation,
concluaient de là que les agapes des
chrétiens n'étaient qu'un plus beau nom
pour servir de voile à leurs criminels
appétits; et que ces hommes, en appa-
rence si austères et si chartes, si éloignés
de tous les amusemens . de toutes les
jouissances, s'en dédommageaient secrè-
tement dans des orgies déhoniées. D'ail-
leurs, à cette époque, des assemblées
religieuses secrèles éveillaient presque
toujours le soupçon de crimes et de vo-
luptés extrêmes (1). De pareilles choses
(l) Quelque ciiose de semblable avail aussi été
impulé aux Juifs. Apion les accusa de luer ciia(|ue
année un homme en sacrilice , cl de uiuu{;ei' sa
n'étaient pas rares dans la célébration
des myslèies païens (I).
Les autres plaintes portées contre les
chrétien>,q';an'i on les compare àdes accu-
sations aussi effroyables, peuvent ê're re-
gardées comme peu importantes. Ainsi, on
leurreprochaild'êtredansl'État des mem-
bres inutiles, paresseux et inhabiles aux
affaires , parce qu'ils cherchaient à se
dérober aux emplois publics; puis, par
unecontradicîion étrange, on disait qu'ils
fcrmaieni une dangereuse ligue de con-
jurés prêts à se porter aux crimes les
plus extrêmes, et qu'ils avaient pour cela
des signes mystérieux auxquels ils se re-
connaissaient. Les miracles même que
Dieu opterait par leur entremise étaient
tournés comme une arme contre eux. De
même, disait-on, qu'autrefois leur maî-
tre , par son art magique, avait attiré à
ni et entraîné les hommes, de même ses
disciples et partisans, marchant sur
ses traces, produisaient de merveilleux
phénomènes au moyen de leurs formules
d'évocation et d'enchantement. Enfin, il
n'y avait pas jusqu'à leur contenance au
uiilieu des toriures et des tourmens de
tout genre, qui ne fût attribuée à d'im-
purs maléfices (2).
tome II, p. 476). Tacite dit en parlant d'eux [Hist.,
V, S) : <( Projectissima ad libidinera gens..., inter se
« iiihil illicitum. »
(1) Par exemple, dans les mystères de Bacchus,
qui subsistaient à Rome du temps de la république,
mais qui furent ensuite abolis , il se commettait des
actes d'impudicité contre nature , et ceux qui ne
voulaient pas laisser abuser d'eux étaient égorgés.
Dans les mystères de Mitbra , répandus alors dans
tout l'empire romain , Ton immolait des hommes.
Adrien proscrivit ces affreux meurtres, mais ils re-
parurent sous Commode, et cet empereur sacrifia de
ses propres mains un homme à Mithra. Si l'on songe
qu'aux sacrifices expiatoires , se joignaient le plus
souvent des repas dans lesquels on mangeait de la
chair immolée, et que, chez des hommes profondé-
ment corrompus et dégradés , l'antropophagie peut
devenir un appétit des plus violens , l'on ne regar-
dera plus comme invraisemblable que quelquefois il
ait réellement été mangé de ta chair d'iiomme dans
ces horribles scènes. L'usage de boire du sang hu-
main , pour affermir une alliance , n'était pas d'ail-
leurs quelque chose d'inoui. Qu'on se rappelle seu-
lement Catilina , ce que Pomponius Mola (ii, l) dit
d'un peuple de la Scythie, et la conjuration armé-
nienne racontée par Valère Maxime {ix, tl).
(2) Presque tous les apologistes parlent de ce re-
chair (4osèpUe, Contrùl Apion., Ed. Haverkamp., i proche, et c'éiaU, en effet, le plus ordinaire que l'on
TOm IV. — M'J 24. |873> S»
450 SUR L'ÉTABLISSEMENT
Le Christianisme apparaissait donc aux
païens comme un mélange de folie, d'ab-
surdité et d'extravagance ; et en somme,
leur jugement sur les sectateurs de cette
doctrine se réduisait à ceci : « Un chré-
« tien est un homme capable et coupa-
K ble de tous les crimes; un ennemi des
K dieux, des empereurs, des lois, des
m mœurs et de toute la nature (I). » Aussi
le simple nom de chrétien suffisait-il
pour rendre odieux celui qui le portait 5
et lorsqu'au temps de Tacite les discip'es
de l'Évangile passaient pour haïr le genre
humain , c'était plutôt à eux de se regar-
der comme l'objet de son inimitié, et de
s'appliquer ces paroles de l'Apôtre :i\ous
a sommes devenus comme les balaydres
« du monde, comme un objet d'horreur
« rejeté de tous (2). » Car, en réalitf*, un
même sentiment de haine excitait toutes
les classes; et quelle qie fût la diffé-
rence de l'éducation, du rang, des em-
plois et du genre de vie , les habitans de
l'empire n'en étaient pas moins unani-
mes dans leur mépris pour le Christia-
nisme et dans leur répugnance pour les
chrétiens.
La masse du peuple voyait en eux des
misérables , qui non seulement expo-
saient leur propre tête à la colère des
dieux par eux méprisés, mais encore at-
tiraient sur les Cdmp.igMCS et les villfs où
fîl aux chrétiens. Nolamment Ce'.se prétendait (c que
K toute la force qui semblait les assister, ne devait
u être attribuée qu'aux nonas et aux conjurations de
« certains esprits. » 11 assurait ( mais que n'assurait
pas Celse ? ) avoir vu, chez plusieurs prêtres chré-
tiens , des livres renfermant des paroles magiques
(^i^Aia ëap^apa fîaiaovojv ôvojjtaTa è/^cvra xat rspa-
Ttia;). Origène répond : « Il est de toute notoriété
« que les chrétiens , dans les guérisons qu'ils opè-
« rent, et dans leurs expulsions des démons, n'ont
«recours à aucune évocation d'esprits, maisseule-
« ment au nom de Jésus [Adv. Cels. i, 2(i, .î8 ; p. 54-1
« et 3;>6 , éd. Ruxi). » L'expression de Suétone :
Christiani , genus hittninum supersUtionis malepca;
Vila Néron , c. 1«) se rapporte à cette opinion des
païens , et lorsque , dans les supplices des martyrs,
il arrivait quelque chose de miraculeux ; lorsque,
par exemple, le feu (|ui devait consumer le corps,
ne l'enlamait pas même , ou s'éteignait, cela était
aussitôt expliqué comme un résultat de leur habi-
leté dans la magie. On voit en même temps, par lA,
que les païens ne niaient nullement la n'alité de ces
miracle*.
(1) Tenu»., Apolog.,c. li.
(«) i Cor., IV, 13.
DU CHRISTIANISME,
ils vivaient en impies la disgrâce et la
vengeance des puissances célestes. En
conséquence , on les rendait responsables
des calamités publiques sous lesquelles
gémissaient si souvent à cette époque les
provinces de l'empire romain. Survenait-
il une inondation, un tremblement de
terre; la famine ou la peste venaient-
elles à exercer leurs ravages , aussitôt la
fureur éclatait contre les contempteurs
des dieux; nombre de fidèles tombaient
alors sous les coups de la populace, et
des gradins remplis de l'amphithéâtre
partait un cri poussé par mille voix :
Les chrétiens aux lions/ jetez-les aux
lions/ Les dépositaires du pouvoir, ne
voulant pas faire à une secte délestée le
sacrifice de leur popularité, cédaient aux
mugissemens delà foule, et sans suivre
aucune forme judiciaire, ils livraient sur-
le-champ les chrétiens à la dent des bê-
tes, pour apaiser la sanglante soif du
peuple , plus imp.^itienie qu'elles.
Sans partager précisément cette rage
de la haine, les empereurs el le* hommes
d'État, même les meilleurs, môme les
pli. s s^^ge-s, étaient des adversaires tout
aussi déclarés du Christiatiisme. Plus l'É-
tat se montrait à eux comme un édifice
lézardé et portant déjà intérieurement le
germe de sa ruine, plus ils étaient soup-
çonneux et durs contre ceux dont les
mains téméraires semblaient vouloir hâ-
ter le moment fatal, particulièrement
contre leschié.iens. qtiis'at'aqiiaient aux
fondemens iiiême , et dom la résistance
opiniâtre tt ouverte donnriit le dange-
reux exemp'e du méfn-is de ia majesté
des lois. Aux yeux de ces foncti'iunaires
pénétrés de l'esprit de i'anciinne Rome,
pour lesquels l'introduction et la tolé-
rance des dieux et rangers éî aient déjà une
calamité publique, conibicn plus perni-
cieuse ne devait point paraiire la doc-
trine clnétienne, qui, loin de ]>ouvoir
demeurer en paix avec les autres cultes,
voulait les délrnii e tous el régner seule !
La moindre connaissance de; celle doc-
trine suffisait pour s'apercevoir qu'elle
produirail . tôt ou lard . chfz les peuples
comme chez 1rs individus qui l'embras-
saient, un eulier boulevciseinenl des re-
lations sociales , et que, p;>r conséquent,
les institutions, les lois, les mœin-s aux-
quelles l'empire devait sa forme, tombe-
PAR L'ABBÉ
raient les unes après les autres sous les
principes victorieux de l'Évangile. Lors
donc qu'ils mettaient tout en œuvre pour
étouffer ce dangereux ennemi aux prises
avec leur grande idole, la ChoseRomaine,
ils agissaient conformément à l'idée qu'un
homme d'état et historien de cette épo-
que, Dion Cassius, met dans la houche
de Mécène parlante Auguste : « Honore
« toi-même, partout et toujours, la divi-
« nité d'après les lois et les usages pater-
« nels, et contrains les autres à l'hono-
« rer ainsi. Quant à ceux qui introduisent
« quelque chose d'étranger dans le culte,
« déleste-les et châtie-les, non seulement
«r à cause des dieux, mais encore parce
« quecesintroducteursdedivinitésétran-
« gères entraînent un grand nouibre de
« citoyens à des innovations dans les
« mœurs , et que de là résultent des con-
« jurations, des assemblées et des asso-
« ciatioDS très pernicieuses à la monar-
« chie. »
La puissante classe des jurisconsultes
jetait dans la balance tout le poids de son
autorité contre les chrétiens. Chargés de
la garde et de la conservation des lois de
la patrie , du soin des choses divines et
humaines (I) , ils voyaient dans l'an-
cienne religion un élément essentiel de
l'organisme de l'État qu'il fallait con-
server à tout prix, et dont la reconnais-
sance devait , au besoin , s'obtenir par
les peines les plus sévères. Ils sommaient
les empereurs et les gouverneurs de met-
tre ces peines à exécution contre les dis-
ciples de la foi nouvelle; et. afin que
chaque dépo'-itaire de l'autorité sût au
juste les moyens de rigueur dont il pou-
vait disposer, le célèbre Domitius Ulpia
nus rassembla, au ttoisième siècle, les
décrets impériaux sur cette matière (2 .
Les riches et les grands regardaient du
haut d'un dédain superbe les huqibles
sectateurs de l'Évangile. N'étaient -ce
pas, du inoiiis la plupart, des gens pau-
vres et de JîAS'if^ condition, des artisans.
(1) riDivioaruin atqiic liumanarum reruin noti-
((tia,» d'aprùâ la (]<Hii)ilion rumaine de la juris-
prtwlencc.
(2) « Domilius (Ulpiaiius), de officio Proconsulis
« libro septimo, rcscripta principum nefaria collegil,
« ut docerel , quibus pœiiis aflici oporlet oos , qui
n se cultores Dci citnfiicrijtUur. » (I-aclaiil. , Imlil.,^
V, H.)
DOELLINGER. 451
des esclaves, des femmes? Raison suffi-
sante pour ne pas s'en occuper. La pen-
sée seule de faire partie d'une société où
l'homme libre, opulent et puissant, n'a-
vait rien au dessus du moindre esclave,
était intolérable à l'orgueiileux Romain!
Les esprits cultivés et ceux qui se comp-
taient pour tels, trouvaient les livres
des prophètes et des apôtres écrits gros-
sièrement. Cela leur paraissait une folie
de mettre des pécheurs de la Galilée au
dessus du divin Platon. d'Épicure et d'A-
ristippe. S'ils venaient ensuite à entendre
que cespêcheursatiribuaient à une vierge
la naissance de leur maître, et publiaient
la doctrine d'une résurrection des niorts
ils ne voyaient là qu'un sujet de plaisan-
terie, dt^clarant que l'Évan^^ile était une
fable mal imaginée, bonne sans doute
pour des femmes et des esclaves , mais à
jamais indigne de la créance d un homme
instruit. Particulièrement de cette classe
d'hommes. venait l'objection, qu'une reli
gion ne pouvait être vraie , dont les dis-
ciples menaient une vie misérable ; qu'un
Dieu qui ne protégeait point ses adora-
teurs contre les durs supplices et une
mort cruelle, devait être ou impuissant
ou injuste. Objection tout à-fait conforme
au génie païen . lequel rapportait tout à
l'existence terrestre, et n'avait d'autre
mesure pour 1 s faveurs des dieux que le
bien-être, la richesse et le bonheur de la
vie présente. De là cette remarque d'A-
ristole , que les heureux pratiquaient le
culte avec plus de zèle que ceux qui
étaient dans le malheur.
La foule des prêtres p ïens . tous ceux
qui vivaient ou profitaient des temples,
des sacrifices et des fêtes, étaient les en-
nemis-nés des chrétiens ; et l'influence
don' ils disposaient encore sur le peuple,
ils l'employaient tout entière à exciter sa
rage contre les fidèles et leurs ministres.
Une animositf^ pareille se montrait chez
ceux qui avaient spécialement à cœur la
conservation des mystères paiens; et à
Athènes, les présidons des Eleusinies éta-
blirent en conséquence qu'il serait crié à
haute voix au commencement de la so-
U^unili' : Si un athée, un épicurien, ou un
chrétien se trouve ici, qu'il s'éloigne/ Ye
naient ensuite ceux pour lesquels les
goûts favoris de cette époque , la magie
et la divination, étaient un objet de corn-
452 SUR L'ÉTABLISSEMENT
merce, les enchanteurs, les devins, les
augures, les astrologues et les nécromans.
Dès les temps du magicien Simon , ces
hommes avaient reconnu dans les chré-
tiens leurs plus dangereux adversaires;
c'étaient les suites de l'inimitié établie
entre le serpent et la semence de la
femme. La simple présence d'un fidèle
agissait comme un obstacle sur leurs
opérations ; et lorsqu'ils avaient du cré-
dit auprès des masses, ou auprès d'indi-
vidus puissans , ils s'en servaient pour
nuire aux chrétiens. Le chef des mages
d'Egypte , qui initia Valérien à d'horri-
bles mystères, et le poussa à fouiller dans
les entrailles d'enfans nouveau-nés, dé-
termina ce même empereur, précédem-
ment si favorable aux chrétiens, à les
persécuter de la manière la plus cruelle ,
parce qu'ils arrêtaient l'effet de ses af-
freux enchantemens (1).
Enfin, les philosophes païens des di-
verses écoles étaient tout-à-fait hostiles
au Christianisme. Les plus acharnés, par
un effet de leurs doctrines et de leur
genre de vie, devaient être les épicu-
riens, les cyniques, les stoïciens ; et si,
parmi les hommes cultivant la philoso-
phie , quelques uns embrassaient la re-
ligion chrétienne, il était très rare qu'ils
eussent appartenu à l'une de ces sectes.
Ceux-là môme qui méprisaient le poly-
théisme et ses formes plus multipliées,
n'étaient pas en général, pour cela, plus
rapprochés du Christianisme , dans le-
quel ils ne voulaient voir qu'une autre
espèce de superstition. D'ailleurs, à cette
époque, la pureté des mœurs, la modes-
tie et la gravité religieuse, n'étaient nulle
part moins faciles à trouver que dans le
cercle des écoles philosophiques. Vers
la fin du deuxième siècle et dans le troi-
sième , les principal-'s sectes de philo
Sophie païenne, devenues surannées, se
dissolvaient peu à peu. Aussi ne pou-
vaient-elles, comme assoiiatioii, causer
que peu de dommage au Christianisme,
qui marchait toujours en avant avec la
pleine vigueur de la jeunesse.
(I) Dionyg. Alex., ap. Euseb., vu, 10. 11 ajouK; :
« Kai -fap tti'. xai T.oav (ci Xsionavot ) irapwvxe;
« [Aivoi, ^iao)«Jaaai toi; twv àXfr/ifiwv ^atiiovwv
« {7vi€o'j>.aî. »
DU CHRISTIANISME,
Il se développa, en revanche, dans ces
temps postérieurs, une autre école, qui,
dès le commencement, s'annonça comme
une réforme et comme un étai de la vieille
foi ainsi que du vieux culte du paganis-
me, par conséquent dès lors aussi com-
me une enneaiie de la nouvelle religion.
C'était l'école néoplatonicienne, dont les
fondateurs furent Ammonius Saccas et
Plotin , et qui , dans la sviite, eut pour
représentans les plus remarquables Por-
phyre, Amélius et Jamblique. Leur doc-
trine était la dernière,, et, sous beaucoup
de rapports, la meilleure production du
paganisme efsayant une lutte suprême ■
c'était en même temps l'effort d'une so-
ciété qui reconnaissait, du moins en par-
tie, ses propres défauts, et cherchait à
se purifier, à se régénérer. Les théories
des philosophes et la religion du peuple,
jusqu'alors séparées et intérieurement
inconciliables, devaient se fondre dans
une unité harmonieuse , pour se prêter
un mutuel appui et gagner par là une vie
nouvelle. En conséquence, les néoplato-
niciens cherchèrent à lier aux concep-
tions orientales les divers systèmes phi-
losophiques, particulièrement ceux de
Platon, de Pythagore et d'Aristoie, pour
en former un ensemble et élever ainsi un
édifice de vérité absolue, où chacun pût se
réfugier. Procédant de la même manière
par rapport aux cultes particuliers de
l'Orient et de l'Occident , ils les présen-
taient comme un seul et même tout ,
manifesté sous des formes diverses , les-
quelles avaient pour base , quant à l'es-
sentiel, la même foi véritable. «Car, di-
te saient-ils , chaque hommage , chaque
« adoration que les hommes rendent aux
« êtres supérieurs , se rapportent aux
« héros et aux démons, autrement appe-
« lés dieux, mais toujours, en définitive,
« au seul Dieu suprême , auteur de tous
« les êtres. Ces démons et dieux étaient
« les chefs et les génies des différentes
■ parties de l'univers, des élémens et des
« forces du monde , des peuples , des
« pays et des villes (I) ; et pour obtenir
« et conserver leur faveur, il fallait les
« honorer d'après les anciens préceptes
« et usages. » Par là même , les néopla-
toniciens furent nécessairement les ad-
PAR LABBÉ DOELLINGER.
453
versaires du Christianisme, dont le carac-
tère exclusif et l'hostilité à mort contre
tous les autres cultes, formait une op-
position tranchée avec leur doctrine ;
et comme le temps où ils florissaient
se trouvait être précisément celui où
l'Evangile faisait les progrès les plus
sensibles , et où il avait déjà causé au
polythéisme un échec irréparable, ils
s'appliquèrent plus que tous les autres à
protéger l'ancien culte et à opposer au
nouvpau des barrières. Toutefois , ils ne
voulaient nullement conserver ni défen-
dre le paganisme dans l'état de dégéné-
ration et d'avilissement où il était tombé.
Leur idéal était un polythéisme épuré ,
anobli, spiritualisé, et la réalisation de
cet idéal le but qu'ils se proposaient. Or,
tandis que, d'une part, ils relevaient
d'anciennes vérités de la tradition pri-
mitive , et les purifiaient des erreurs et
des altérations qui s'y étaient mêlées ,
ils s'appropriaient , d'autre part , plu-
sieursdoctrinesde ce Christianisme d'ail-
leurs si haï, et ils entreprenaient la res-
tauration du paganisme à la clarté de la
lumière qui rayonnait dans l'Eglise chré-
tienne , et dont ils étaient aussi eux éclai-
rés. Cette mise à profit des vérités évan-
géiiques s'explique facilement, s'il est
vrai que deux d'entre eux , Ammon et
Porphyre , furent eux - mêmes d'abord
membres de l'Eglise. Il est notoire, du
reste , que les chefs de cette école reçu-
rent des leçons de maîtres chrétiens ;
leurs écrits portent les traces d'une con-
naissance réelle de l'Ecriture-Sainte, et
en général , à cette époque, le Christia-
nisme était devenu dans le monde intel-
lectuel une puissance du premier rang ,
dont ses ennemis , même les plus décla-
rés, ne pouvaient plus éviter l'influence.
De même donc que plus tard l'empereur
Julien, égalementdisciple de cette école,
chercha à soutenir, par l'emprunt d'in-
stitutions chrétiennes, l'édifice croulant
du polythéisme, de même, au troisième
siècle , les philosophes dont nous par-
lons essayèrent, avec des principes chré-
tiens j de délivrer le polythéisme de ses
plus mauvaises parties et de couvrir la
nudité de sa doctrine. Ce n'est pas seu-
lement dans les termes (1) que se mani-
(1) Rien de plus commun , chez les néoplatoni-
feste cet accord ou cette imitation, mais
aussi dans les dogmes les plus iroportans.
Il est évident que la doctrine néoplato-
nicienne des trois hypostases en Dieu ne
serait point venue au jour sans la doc-
trine de la Trinité chrétienne ; et si les
philosophes d'Alexandrie la développè-
rent d'une manière très divers'i, souvent
même très obscure, c'était un effet na-
turel , partie du désaccord où ils tom-
baient en se servant du dogme chrétien
seulement comme de point de départ,
et en voulant l'arranger ensuite à leur
manière, partie aussi des erreurs pan-
théistiques dont ils ne pouvaient tout-à-
fait se débarrasser (t). La doctrine des
dieux inférieurs , de leur sphère d'acti-
vité et de leurs rapports avec le Dieu su-
prême, s'approchait du dogme chrétien
des anges. Non moins visible est l'in-
fluence du Christianisme sur la morale
plus pure et plus grave des néoplatoni-
ciens. Dans leurs idées touchant la puri-
ciens, que les expressions de crwTTip , àv*)ca'.vw<Tt; ,
7vaXt-j-^evs(7ia , ç)WTicru.o; , inconnues aux philosophes
d'un âge anlérieur. Ils employaient le mot àyyeXoç
dans le sens chrétien. Les parallèles des écrits de
Porphyre et du Nouveau-Testament , que Ulroann a
insérés dans le deuxième cahier de ses Etudes et
critiques théologiques de 1832 , prouvent ceci très
en détail. Voyez aussi Moshemii dissertalio de stu-
dio Ethnicorum Christianos imitandi , parmi ses
dissertai ions diverses sur l'hisloire ecclésiastique ,
Aitona 1733, p. 339 et suiv.
(l) Amélius, disciple de Plolin , en appelle dans
son exposition de la doctrine du Logos à l'Évangile
de saint Jean : « Kai cùto; àpa r.v o Xo-j'o; , jcaô' ôv
aût ov-a Ta -^Ev&asva è-ytvïTO , û; àv xai i Hoa-
xXstTo; à^iUCTSiE, xa'. 'tn Ai' ôv é ^ap^^po? àc^w. ev -nri
TYiç «px^î TX^Et TS xai à^ta xaGcUTyifiOTa irpo; ©egv
etvoci, xai 0EÛV etvai. (Apud Euseb., Prœpar. evang.,
XI , 19 , pag. S40 , éd. Colon.) Le barbare , c'est
Jean , comme le remarque Eusèbe. Saint .Vugustio
fait aussi ressortir plusieurs fois (par exemple, Conf,,
7, 10; de civ. Dei , 10, 29), que chez les platoni-
ciens on trouve bien la doctrine du divin Logos, fils
du Père , mais point celle de son Incarnation. L'in-
fluence de la doctrine chrétienne du Logos se mon-
tre encore d'une manière frappante dans le discours
du rhéteur Aristide, sur la déesse Aihènê (Minerve),
où il transporte à celte divinité tous les attributs par
lesquels les chrétiens désignent le Fils de Dieu. Ainsi,
il dit qu'elle est engendrée de la nature de Zeus lui-
même, que Zeus n'a rien fait sans elle , qu'elle est
assise à la droite du Père , qu'elle est plus grand*
que tous les angeg, etc., etc.
45 i
LE CHRIST DEV
Qcation et la relévation des âmes déchues,
le détachement des sens , le crucifiement
des affections et des passions, l'élément
chrétien se laisse très bien distinguer
des erreurs qui y sont mêlées.
L'essai de réforme du polythéisme par
les néoplatoniciens , consistait à présen-
ter au sujet des dieux, une doctrine plus
digne , à donner aux mythes une signiti-
cstion allégorique , à chercher dans les
cérémonies et les actes du ciil:e un sens
moral ou des souvenirs capables de por-
ter l'âme à la piété, et à rejeter de la
théologie païenne beaucoup d'idées an-
tropopathiques concernant les rapports
ANT LE SIÈCLE,
des dieux avec les hommes, lis voulaient
aussi abolir les sacrifices d'animaux, di-
sant que les dieux délestaient , comme
une œuvre impure , qu'on égorgeât , dé-
coupât et brûlât ces pauvres bêtes. Mais
en même temps ils formulaient une théo-
rie des apparitions des dieux, déclaraient
la magie pour la plus divine des sciences ,
et ils enseignaient et défendaient la théur-
gie, ou l'art de gagner, par de mystérieux
moyens , les dieux inférieurs liés à la
matière.
(Traduit de l'allemand par M. Léon Bobé, pro-
fesseur d'iiistoire au Collège de Juilly.)
LE CHRJST DEVANT LE SIÈCLE,
ou MOUVEAUX TÉMOIGNAGES DES SCIENCES EN FAVEUR DU CATHOLICISME,
PAR ROSELLV DE LORGUES (l).
Il y a des hommes qui soutiennent en-
core que l'éloquence et la poésie sont
des exercices destinés seulement à amu-
ser l'imagination ; ils vont disant que la
poésie est une forme indépendante de
toute pensée moralisante. Lorsque le
poète parvient à plaire , nul n'a le droit
de lui demander compte du but de son
œuvre. C'est une idée comme une autre,
assez folle, assez superhcielle surtout j
mais le comble de Tétrangeté est que ces
mêmes hommes , s'ils font quoi que ce
soit, roman ou drame, sont très em-
pressés d'orner leurs ouvrages d'une pré
facH qui annonce un but social, une haute
mission humanitaire , mot consacré que
les puristes seuls remarquent encore.
Ainsi , vous nous ditfs que nous avons
tort de faire de l'art un missionnaire ;
que ses in-piralions ne sauraient dépen-
dre des besoins du monde ; que le beau
est parfaitement étranger au vrai j et
votre instinct se révoltant contre vos so
pbismes, dès que vous avez produit le
moindre opu'cule, vous vous écri» z : Je
sais que le tln^âlre ou le roman a une
grande mission à remplir ! Etonnante
inconséquence; car, en vérité, vos dra-
mes et vos romans remplissent le plus
souvent une mission sociale dont vous
avez bien tort de vous vanter.
Pourquoi les hommes dont le nom a le
plus retenti , se plaignent-ils si souvent
du siècle ? Aussitôt que quelque bruit
s'est attaché aux pas d'un écrivain , il
rêve des destinées solitaires au milieu de
ses semblables.
Il a sans cesse devant les yeux les quel-
ques grandes figures qui dominent l'his-
toire, et s'il n'arrive pas à cette hauteur,
il se dit malheureux et méconnu : il ne
sort plus de Paris, s'entoure de quelques
jeunes étourdis tout honorés du reflet
glorieux que projette sur leurs insii»ni-
liantes personnes l'homme que le succès
a couronné. Là , il savoure cet encens
ridicule, s'imaginant que la France, que
lEurope, que le monde s'agenouillent
comme ses courtisans. Puis s'il vient à
sortir de ce cercle, s'il se trouve un jour
fn contact avec le vrai public , il se ré-
volie contre ces bourgeois qui ont la
sotiise de le voir tel qu'il est. Il renonce
à écrire pour des ingrats , et la paresse
venant en aide à ce risiblc orgueil, voilà
un homme découragé , et qui va mourir
en rêvant sur son divan de velours qu'il
est quelque nouvel Homère demandant
(I) D«nxicme édition , 1 ▼ol. in-a' h in-l2; chei Hivert, quai 4e^ AMil^SHj^;?! ^^\
PAR M. ROSELLY DE LORGDES.
455
le pain de l'aumône , et mourant martyr
de la gloire et de la poésie.
Il est encore des hommes qui se lais-
sent aller à un autre genre de désespoir,
ce sont les croyans paresseux et moroses ;
ils conservent au fond de leurs âmes les
saintes idées que Dieu a révélées au genre
humain, mais ils dést^spèreul du siècle.
A quoi bon travailler? disent-ils : on ne
peut rien faire. Dieu , d'ailleurs , n'a pas
besoin de nous. Ces hommes sont faibles
et ne voient pas loin : ils sVffraient lors-
que leurs efforts ne se réalisent pas im-
médiatement dans la société. Comme si
les phases morales de la vie des nations
passaient avec la vivacité d'une scène
dramatique. Il importe de rappeler sou-
vent une idée saine, parce qu'el'e est
vraie, c'est q'ie chacun de nous a des de-
voirs à remplir dans ce monde , les uns
dans un cercle étendu , les autres autour
d'eux et n'opérant que sur quelques êtres,
mais tous tenant leur place dans la grande
harmonie universelle. Il y a une faiblesse
bien coupable et une étrange petitesse
d'âme à négliger les devoirs que Dieu a
misa notre portée pour courir après des
ombres qui fuient sans cesse. Travaillons
et aimons, et le bien se fera, immense
dans ses résultats définitifs , quoique ses
effets présens soient peu visibles encore.
L'auteur du Christ devant le siècle j
M. Roselly de Lorgnes, est du petit nom-
bre de ces hommes d'amour, qui regar-
dent l'avenir avec confiance , parce qu'ils
ne demandent au présent que ce qu'il
peut donner. Dans sa rare modestie, il
s'éionne du succès de son œuvre, et l'at-
tribue à la sainte cause qu'il plaide : il
est juste de l'atlribuer aussi aux lec-
tures que ce volume a nécessi ées, aux
nombreux documens qu'il renferme , à
la méthode lucide avec laquelle ils sont
présentés. C'est à nos yeux un précieux
résumé de ce que les sciences j)h\siques
et morales ont enseigné en faveur du
catholicisme, surtout des dérouverles les
plus récentes, qui ont r»^jelé si loin les
rêveries fantastiques des Dupuis et des
Volney. Le public a jugé couime nous
nétré les profondeurs secrètPs de la na.
ture , tandis qu'ils n'avaient aperçu que
des surfaces, se mirent à crier, il y a
moins d'un siècle, que les récits de Moïse
étaient menteurs , que la science def
temps nouveaux se révoltait contre la
science antique, et que les nations avaient
vénéré ties absurdités durant de longs
siècles. Posant des bornes à la touter
puissance de Dieu , ils soutenafent que
l'espace des six jours n'avait pu suffire à
la création du monde, que le Déluge
universel était une image fabuleuse, que
les tables astronomiq 'es des nations le
p us ancifinnement civilisées contredi-
saient formellement l'âge que la Bible
donne à totre globe. Ce, fut pendant un
demi-siècle un risible triomphe de l'i-
gnor< nce superbe. On était tout joyeux
de ces misérables découvertes ; on riait
au nez des croyans qui se cachaient dans
l'ombre pour adorer leur Dieu méconnu.
Api es ces jours de désordres, nous
avons assisté à un magnifique spectacle.
Des sarans ont examiné les livres de la
fausse science, et 'ils ont été frappés de
leur outrecuidance et de leur ignorante
frivolité. I!s se sont cachés long-temps
dans les déserts , souffrant le chaud et
le froid, la faim et la soif; ils ont vu
leurs cheveux blanchir sur les livres sa-
crés du berceau du monde. Plusieurs
d'entre eux n'étaient pas guidés par notre
foi sainte , mais seulement par le noble
enthousiasme de la science , par la pas-
sion de la vérité. Après un long com-
merce solitaire avec la nature, qu'ils
interrogeaient nuit et jour , après de vas-
les recherches dans le ciel et sur la terre,
le ciel et la terre ont répondu Dieu , et
les savans se rorit prosternés, parce qu'ils
ont trouvé 'a foi dans la science !
L'ouvrage de M. Roselly résume parfai-
temoni celle dernière renaissance rcien-
tiiique : il en donne une idée suffisante
aux hommes du monde; il indique aux
curi-'iises recherches des hommes stu-
dieux les sources où ils peuvent puiser
ces ina; préciables trésors; il rappelle la
si gulière méprise des demi-savans sur le
puisqu'au milieu de la .tagtution com- mot yom (jour), qui ne signifie pas Tes
merciale des dernières ann es , deux édi- pace comp^ is enli e l'aurore et le coucher
tions se sont vendues rapidement, malgré du soleil, i La langue hébraïque l'emploie
la contrefaçon belge. S'uvenl pour un temps quelconque in-
Des Qrgueilleux qui croyaient avoir pé- déterminé. Moïse ne pouvait appeler jour
456
dans notre accpption usuelle des épo-
ques où les astres lumineux n'élaient pas
encore. Le soleil n'exista qu'au quatrième
des jours mentionnés. D'ailleurs , la Ge-
nèse emploie aussi le même mot jour
pour tout le temps où le Seigneur Dieu
fit le ciel et la terre(l). > M. Roselly conti-
nue celte discussion , appuyé sur les au-
torités imposantes dans les sciences de
FérussHC , Bailly, Bertrand, Bi^rzf^lius.
Ces quelques pages suffiront à tout hom-
me de bonne foi pour apprécier la frivo-
lité de l'objection contre les --ix jours.
C'est avec la puissante parole de Cuvier
que M. Roseily réfute les adversaires de
runiversalitf^ du Déluge: il s'arrête long-
temps devant les objections astronomi-
ques qui ont fait tant de bruit au com-
mencement de ce siècle. < En 1821. dit-il,
dans une séance de l'Académie des scien-
ces, M. de Paravey renversa la théorie
des Dupuis, Yolney et Fourrier. Ce der-
nier présent fut ieilemenî; serré par les
motifs de M. de Paravey. qu'il l'autorisa
à publier que dans sa lettre à Berthollit.
citée par le célèbre Lalande . on lui avait
fait parler d'une antiquité à laquelle il
n'avait jamais cru. Les conclusions de
M. de Paravey f!)rent admises au nom de
r académie des sciences, par MM. Delam-
bre, Ampère et Cuvier. Ces résultats
positifs et mathématiques, obtenus par
M. de Paravey, quelques années après
M. rhampo'lion les confirma au moyen
des hiéroglyphes. »
« Outre le Zodiaque de Den^^érah , il
était bruit du Zodiaque dËstié (l'ancienne
Lalopolis) : on disait même ce dernier
plus aricien. M. Champollion a lu la date
du Zodiaque d'Esné; le nom d'Antonin-
le-Pieux y est écrit. Ainsi donc , ils sont
tous les deux p-^stérieursà l'élabliisemcnt
de notre religion. »
M. Ros^-lly de Lorgnes réunit dans ce
chap'tre toutes les preuve-, de la vérité
chfonologique d"s livres de Moïse , pui-
sées dans les écrits de de Paravey , de
Delambre, de Klaprolh , de Cuvier, de
Bentley, de Guignes, de Champollion-
Figeacet autres. Ce résumé se lit avec un
vif intérêt.
].,es bornes de cet article ne nous per-
mettent pas de suivre M. l'.oselly dans
LE CHRIST DEVANT LE SIÈCLE,
tous les détails de son œuvre : il termine
la partie qui renferme les preuves scien-
tifiques de la vérité chrétienne par ces
paroles de Benjamin Constant. J'aime à
les citer, parce que les incrédules ne re-
jetteront pas cette autorité aussi facile-
ment que celle d'un prêtre ou d'un écri-
vain catholique.
« Les auteurs du dix -huitième siècle
qui ont traité les livres saints des Hé-
breux avec un mépris mêlé de fureur,
dit l'éloquent tribun . jugeaient l'anti-
quité d'une manière misérablement su-
perficielle . et les Juifs sont de toutes les
nations celle dont ils ont le plus mal
connu le génie, le caractère et les insti-
tutions religieuses. Pour s'égayer avec
Voltaire aux dép^^ns d'Ezéchiel ou de la
Genèse , il faut réunir deux choses qui
rendent cette gaîté assez triste : la plus
profonde ignorance et la frivolité la plus
déplorable (1). »
Si plus d'espace nous était donné, nous
examinerions les pages où l'auteur es-
quisse rapidement les preuves historiques
du Christianisme. Nous soulignerions çà
et 16 des phrases qui trahissent un travail
précipité. L'écrivain les fera disparaître
dans une troisième édition qui ne se fera
pas longtemps attendre.
Le Christ devant le siècle est un livre
plein de consolantes espérances. «Avant
la fin de notre ère, dit l'auteur, le prin-
cipe chrétieti pénétrant î'âtre domesti-
que, atira abaissé Tailure hautaine de
l'aristocratie, apaisé l'irritation des clas-
ses inféiieiu'cs si impatientes de la mé-
diocrité, de la subordination, introduit
des relations de bienveillance entre les
différentes conditions, en un mot, chan-
gé les mœurs. »....
Nous citerons encore avec amour l'in-
génieuse p3ge qui termine l'ouvrage.
j Quand Tibère eut pris lecture de
l'inique jugement exécuté sur le juif Jésus
de Nazareth , si quelque affranchi , fami-
lier du sombr.; empereur , soudain doué
d'une vue prophétique , eût pu lui dire :
« Le ciel et \x terre passeront , ô Augus-
te ! mais la parole de ce pauvre Juif que
tu reconnais innocent, subsistera dans
les siècles. L'inf.lme gibet sur lequel il
expira , devenu un signe d'honneur et
(1) Clirisl devant le siècle , p. Ul.
(i) Do la Religion , t. iv, cb. ii.
M. RAYMOND THOMASSY.
4S7
de noblesse, le trophée de l'immorlfilité
conquise , de raffranchis<.ement univer-
sel, sera arboré aux extrémités de l'orbe
habitable. Désormais plus de victimes au
Capilole, d'encens à ton divin aïeul ; plus
de Cirque où, pour distraire tes ennuis,
s'égorgent des armées. Les pauvres qu'on
expulse de la cité , les esclaves infirmes
qu'on expose aux loups sur les tombeaux
des chemins, seront recueillis et conso-
lés par les filles de ces matrones qui, se
ruant aujourd'hui à l'amphithéâtre, bat-
tent des mains à la cliute du gladiateur
immolé.
« Dans ces Gaules auxquel'es ta clé-
mence permet de vivre , le jour viendra
où César lui-même ne pourra de son
sccp're meurtrir un front , abattre une
léte que n'a pas frappée la loi , pr^n Ire
un as au peuple saiis que !e peuple l'ait
librement consenti. — Où il sera forcé
d'ê're humain, juste et affcsble ; où ses
vices, ses passions ne pourront du moins
nuire à aucun ; où prolétaires et prati-
ciens seront de niveau dans le temple de
la Justice j car le juif Jésus (de condition
vile) app lie à la dignité de la per-
sonne les cliens , les ombres , les étran-
gers , les barbares, tout homme vivant
sur la ferre. — Et tout homme comptera
pour citoyen romain. Et les st^nateurs ,
les princes , les rois des nations seront
convaincus que le dernier Gétulien en-
chaîné au pied, défiguré par le fer chaud,
cassé par l'âge, et qu'on échange contre
un porc , est ton frère et ton égal , su-
blime empereur ! »
« Comment aurait répondu le tyran ?
— Sans doute en appelant un licteur.
« Pourtant ces choses se sont réalisées,
et pourtant ces choses semblaient alors
bien autrement impossibles qiîe celles
qu'il nous reste à accomplir. »
M. Roselly de Lorgnes tient une place
distingué.! parmi ces hommes sérieux qui
travaillent avec confiance, parce que leur
foi en Dieu est grande et inébranlable.
Qu'ils Idi-.sent passer toute la frivolité
étincelante dont la nation s'est éprise un
instant, l'avenir est à eux puisqu'il est à la
vérité, qui est le Christianisme.
Amédée Duquesnel.
ANALYSE DU COURS PROFESSÉ A LA SORBONNE PAR M. LE
NORMAND SUR L'ORIGINE DES CHALDÉENS.
Le premier de tous les problèmes historiques est
celui de la civilisation babylonienne. — Mythe de
la tour de Babel. — Second problème : celui de l'o-
rigine des Chaldèens, — Hypothèse contraire qui
leur assigne une date beaucoup plus récente.— Pre-
mières données du problème Ur Chaldœorum; — au-
tre mention des Chaldèens dans le livre de Job. —
Rois Chaldèens de Bérose. — Les Casdim du texte
d'Isaie, divisés en deux branches, l'une à Babylone,
l'autre au pays d'Aram. — Interprétation d'Arphaxad
par Michaélls. — Chaldèens de Xénophon; Kalybes
d'Hérodote ; Carduques, Gordicènes, Kurdes. Assi-
milation de ces peuples divers. Présomption de leur
commune origine. — Objection de Gésénius. Divers
sens du texte d'Isaïe ; le véritable doit rèsultPr d'une
coupe de vers conforme au génie de la poésie hé-
braïque. Il faut préférer celui qui s'accorde avec des
faits connus. Nouvelle interpréiation du texte d'Isaie
qui détruit l'objeclion de Gésénius contre l'antiquité
des Chaldèens — Examen du système de cet auteur.
Une partie des Chaldèens a pu rester à l'état nomade
et l'autre choisir dès l'origine de cette race les de-
meures fixes et la civilisation. — Les Chaldèens ont
bien pu élre primitivement des Indo-Germains ; mais
ils sont devenus Sémitiques par leur contact avec ces
derniers. — La philologie ne peut résoudre le pro-
blème. Quant aux rois de Babylone, ils n'étaient la
plupart que des aventuriers; et Nabuchodonosor, in-
diffèrent aux doctrines des Chaldèens et des Juifs,
n'a pu être auteur d'une réforme religieuse. Parenté
des prêtres, et des croyances de ces deux races.
Le premier, le plus important et aussi
le plus obscur de tous les problèmes his-
toriques, est celui de la civilisation ba-
bylonienne ; c'est le Sphinx qui veille à
l'entrée du temple , et auquel on n'a pu
encore arracher son secret. En effet, nul
historien n'a osé assigner une date à la
fondation de Babylone : tout ce qu'on
peut cO"jecturer du mythe profond de
la tour de Babel et de la confusion des
langues dont elle fut le théâtre , c'est
l'existence d'une civilisation antérieure
et gigantesque, basée sur l'unité de lan»
gage, c'est-à-dire, sur la toute-puissance
45S
SDR L'ORIGINE DES CHALDÉENS,
que suppose dans l'humanité une même
parole , une pensée commune , une vo-
lonté immense et identique , qui , for-
mant un invincible faisceau de tous ses
membres, et communiquant à chacun
le sentiment de la force de tous, était
bien propre à leur donner l'orgueil ''t
l'audace d'escalader le ciel. D'un autre
côté, si nous consultons et les traditiorss
nationales de Pabylone , ft les calculs
de son historien Bérose , aussi dignes He
croyance pour l'histoire babylonienne,
que les tables de Manélhon pour celle de
l'Egypte, ces nouvelles n cherches ne
diminuent en rien notre incertitude.
Une seconde question qui t' uche à la
première, et qui participe de son im-
portance, est celle de l'origine des Chal-
déens. A quelle époque remonte leur
apparition dans l'hisioire ? Les uns la
font remonter à vingt siècles av .ni J. sus-
Christ, d'autres lui assignent une date
beaucoup plus récente. Celte seconde
hypothèse a été soulevée par les parti-
sans des origines indo-germaniques , qui
prétendent faire dériver de l'Inde les re-
ligions, les lois, la civilisation du mon-
de entier. Mais tout en admirant leur
talent, leur érudition, leur patience, on
ne doit point oublier ce qu'ont de peu
solide leurs conjectures et leurs systè-
mes. Les faits qu'ils ont rassemblés con-
sciencieusement , sont des résultats qui
vivront toujours ; quant aux inductions
qu'ils ont cru pouvoir en tirer, depuis
long-temps elles sont restées en arrière
des progrès de la science, devenue plus
coniplèleàmesureqn'on l'a plu.s ét'Hiée.
Les premières données du problème
qui nous occupe , se trouvent dans le
chapitre xi de la Genèse . -uj il est ques-
tion de la ville de Ur en Chaldée ( TJr
Chaldœorum ) , qu'Abraliatn et sa fa-
mille quittèrent pour aller habiter la
terre de Chanaan. Les Chaid^'ens sont de
nouveau mentionnés dans le Livre de
Job , Chaldœi fccerunl très ttinnas , el
im'eneruiil camcLos cl lulernni eos , nec
non el pueros percusserunt f^ladio , etc.
Les Sepllnl^• offrent une autre ver-
sion , et au lieu d'indiquer les Chai
déens , disent : Alias er/i/iles, etc. D puis
lors , mille a"tre indication sur ces peu
pies, ju'qu'ù l'époque d'isaïe , (pii nous
les fait connaili e sous le nom de (Jasdii/i.
Toutefois , n'oublions pas qu'un des fils
de Nachor , frère d'Abraham , s'appelle
Casd , et pourrait bien être le patriar-
che des Chaldéens. C'est une présomption
qui n'est pas à néglige r, et que vient con-
firmer la conjecture de Michaëlis sur le
nom d'Arphaxad, l'un des ancêtres d'A-
br. ham. Li .avant orientaliste le fait dé-
river de Arpha-Casd . qui signifi sur
la frontière de Casd ou des Chaldéens.
IN'oublions pas enfin que Bérose , initié
à tous les secrets des origines babylo-
niennes comme prêtre et comme histo-
rien de son pays, mentionne les rois
chaldéens avant les rois arabes. Yoilà
bi'^n des ; résomptions pour établir l'an-
tiquité des Chaldéens. Mais où recon-
naître la S!tur<tion de Ur Chaldœorum ?
La marche de Nemrod nous l'indique : il
occupe Edesse et Nisibe, voisines de Ur.
Cette dernière ville était donc située sur
leversant méridional des montagnes d'Ar-
ménie.
Si l'on ne considère que les Casdim du
texte d'Isaïe . ces peuples paraissent d'o-
rigine purement sémitique ; mais d'après
le chapitre x . d'après lei noms de Casd,
neveu d'Abraham et d'Arphaxad (Arpha-
Casd) , voisins des Chaldéens, il résulte-
rait qu'un de leurs rameaux détachés
serait allé s'établir auprès d'Elam, et un
autre en Assyrie. Or, ce dernier se divise
en deux branches, dont la première des-
cend sur l'Arrapachitis et de là dans la
Babylonie , où elle fonde !a dynas'ie des
rois chaldéens de Bérose; la seconde,
sous la cond'iite d'Abraham, poursuit la
route par Ur, traverse l'Euphrate , et va
s'établir au pays d'Aram. Mais de l'épo-
que de l'arriv* e à celle du départ, l'in-
tervalle du temps est considérable; car,
entre Arphaxad , frère d'Aram . et Abra-
ham , on compte huit g' nérations pa-
triarchal s : preuve donc que les Casdim
occupèrent long temps le pays de Ur et
ses environs , d'où le nom de leur race
dut reslf r à cette centrée , qui s'appela
dès lors Ur Clialdœoru/ii. Ouanl à l'in-
terpri'tat lori que Micliaélisdonneau nom
d'Arphaxad , peuple sf^niitiqne de l'Ar-
rapachitis, la question serait de savoir
si sa jiouîion g ographiqtte auprès des
Chaldéens doit le faire confondre avec
eux , ou bien si la qualification de peu-
ples voisins ne caractérise pas plutôt
PAR M. RAYMOWD THOMASSY.
459
une distinction d'origines. Cette dernière
supposition est plus vraisemblable ; mais
peu importe la source diverse de chacun
de ces peuples, si leur voisinage a pro-
duit leur mélange et communiqué aux
Chaldéens le caractère et le génie sémi-
tiques de la race d'Arphaxad.
Jusqu'ici, les notions du problème sem-
blent claires , précises et concordantes;
et, à leur appui, nous pouvons citer d'au-
tres témoignages , qui , pour être plus
modernes , n'en ont pas moins une
certaine valeur: c'est celui de Xénophon,
qui place une race de peuples Chaldéens
dans l'Arménie ; Strabon en fait aussi
mention, mais pour les confondre avec
les Kalybes , nation riche en fer , qu'il
place sur les bords du Pont-Euxin, et qui
offre une grande analogie avec les Car-
duques , les Gorduènes , les Kurdes ,
noms divers qui n'en formaient peut-être
qu'un seul à leur origine , et dont la dif-
férence ne tient, sans doute, qu'à la ma-
nière dont les Grecs défigurent les noms
étrangers en les faisant passer dans leur
langue. Toujours est-il que l'assimilation
des Chaldœi, des Kurdes, des Carduchi
de la Gordyène est facile et naturelle.
Celle des Casdim et Chaldœi l'est moins,
quoique les Grecs l'aient admise comme
également probable ; mais elle l'est assez
toutefois pour nous autorisera conclure
en faveur de la communauté d'origine
de ces deux peuples , dont l'existence
serait quelque peu antérieure à la voca-
tion d'Abraham, et aurait eu pour théâtre
le versant méridional des monts armé-
niens. Mais une objection grave se pré-
sente , qui diHruirait c^'s cinclnsiuns par
leur base, si elle restait insoluble ; el'e
ressort de l'analyse d'un passage d'Isaïe,
dont Gésénius présente ainsi la para-
phrase : M Voyez ce peuple des Chal-
<t déens, qui (il y a peu de temps encore)
ce habitait le désert, auquel l'Assyrien a,
« depuis peu de temps aussi, assigné des
« dem<»ures fixes, et dont il a fait un
« peuple. Ces Chald<*ens , jusqu'à pré-
« sent sans importance , et méritant à
« pein« d'être nommés, seront lins! ru-
« ment de la destruction de l'ancienne et
« fameuse Tyr (1). »
(l) Isaïe, XX : II, 13.
L'éditiou de Valable traduit ainsi :
Ecce terra Chuldseoruaii talid populu$ non fuit : As-
Si l'on distribue ce même verset en
coupes de vers conformes au génie et au
rhythme de la poésie hébraïque, on ob-
tient cette traduction littérale :
Vois : la terre des Chaldéens;
Là , ce peuple qui (il y a peu de temps) n'était rien,
Assur l'a assigné aux habitans du désert!
Ce peuple s'empare de ses tours,
Détruit ses palais;
Le met en ruines!
La traduction chaldéenne et syriaque
dit avec une variante : « Ce peuple, qui
« n'est plus soumis aux Assyriens, fera
<f de Tyr un désert. « Ce qui indiquerait
l'indépendance des Chaldéens sousNabo-
polassar. Une traduction arabe donne une
autre leçon : « Ce peuple qui n'a pas de
« lois comme les Assyriens. » Mais cette
opposition entre la barbarie des Chal-
déens avec la civilisation des Assyriens,
est trop peu naturelle dans la bouche
d'un juif pour s'y arrêter. Cependant, il
faut observer qu'une traduction basée sur
une coupe de vers plus régulière , offre
un nouveau sens que Gésénius ne peut
s'empêcher de trouver convenable : c'est
celui qui résulte du texte en question,
en mettant Assur à l'accusatif ; ce qui
nous donnerait : « Les Chaldéens , qui
•c ont fait d'Assur ou Ninive des tanières
« pour les bêtes sauvages, détruiront Tyr
<t de la même manière. » Sens qui s'ac-
coramoderait très bien, comme celui de
la traduction syriaque, avec l'histoire de
Nabopolassar, père de Nabuchodonosor,
qui avait détruit Ninive , comme ce der-
nier, à l'époque d'Isaie , menaçait de dé-
truire la ville de Tyr.
Or, c^-tte dernière explication , aussi
probable que toutes les autres, a cela de
particulierqu'elles'accorde avec desfaits
connus ; elle doit donc être préférée à
celles qui supposent des faits inconnus
et beaucoup moins certains. En la rap-
sur funderis eam eis qui vasla loca inhabitabant :
erexerunt arces ejus, deslruxerunt palalia ejus et
redigis eam in ruinam.
La traduction de la Vulgata :
Ecce terra Chaldieurum; (alis populus oon Tuit;
Assur fundavit eam: in captivitalem traduxerunt
robusios ejus; sufTodcrunt domos ejus, posuerunt eam
in ruinam.
La traduction des Septante :
Ivxî si; •yiflv.K.ai.â'aiwv ;^!Xi aiiTTi VjpTipiwTCÇi àirb Twv
AuTJfîwv, m ô Tiï/.o; a.ùrri; ireTTTuxev.
460
portant à la prise de Ninive, qui semblait
menacer Tyr du même sort, on conserve
à l'allusion du prophète son sens natu-
rel, et on lui donne un caractère de le-
çon morale plus frappant, qui vient con-
firmer l'analyse grammaticale du texte
et renverser le système adopté par Gésé-
nius. Si l'on admet cette nouvelle tra-
duction, dès lors plus d'objections possi-
bles tirées du verset d'Isaïe , et l'antiquité
des Chaldéens, qui, déjà , se trouve éta-
blie sur des preuves positives , n'étant
point démentis par le texte du prophète,
ne peut plus être révoquée en doute.
Ces peuples se divisèrent à l'origine sur
les montagnes de l'Arménie. Une partie
descendit vers le Nord , sur les rives du
Pont-Euxin ; l'autre suivit le versant qui
la conduisait dans la Mésopotamie ; et
c'est sur ce terrain qu'il faut examiner
plus à fond l'opinion de Gésénius.
A ses yeux , les Sémitiques auraient
eu la fausse prétention d'être apparentés
avec les Chaldéens: mais ceux-ci , dit-il,
sont bien plus probablement Indo-Ger-
mains : ils ont occupé le pays d'Ur ; ils
ont erré pendant de longs siècles comme
nomades dans la Mésopotamie , faisant
des incursions au delà de l'Euphrate ,
allant attaquer Job à Damas, et conti-
nuant leurs courses vagabondes jusqu'à
ce que le roi d'Assyrie leur assignât des
demeures fixes et en fît un corps de na-
tion. Or, cette barbarie n'exclut-elie pas
toute participation à la civilisation sémi-
tique ? Peut il y avoir parenté entre des
peuples de vie et de conditions si diver-
ses ? La réponse à cette objection est
dans la possibilité qu'une partie des peu-
ples chaldéens soit restée à Tétat nomade,
tandis que l'autre avait, dès l'origine,
adopté de préférence des demeures lixes,
et, sous l'influence d'une réforme reli-
gieuse, s'était adonnée à l'agriculture et
à tous les arts de la vie sédentaire. L'A-
rabie et l'histoire de l'Asie lout eniière
nous offrent une foule d'exemples de ces
destinées diverses dans les hommes d'une
même race. Par consi^qucnt , rien d'im-
possible que les Chaldéens civilisés aient
été apparentés avec les Sémitiques, et
qu'ils en aient adopté ou conservé les
croyances : ce qui ne résout point, il est
vrai , la question de leur source indo-
germanique , dont les données peuvent
SUR L'ORIGINE DES CHALDÉENS.
être antérieures à l'époque de leurs rap-
ports avec la race de Sem. Tout ce que
nous savons et voulons prouver, c'est
que l'Arménie fut le point de contact
originaire de ces peuples. Mais fut-elle
leur berceau commun ? c'est ce que nous
ignorons encore.
Un des élémens de solution se trouve-
rait-il dans les noms propres ? Celui de
Ur est-il sanskrit ? En hébreu il signifie
lumière , feu , Orient. Mais il est plus
raisonnable de rejeter ces vagues induc-
tions tirées des noms propres; car. pro-
bablement, les rois de ces contrées pre-
naient des noms indigènes , lorsq-i'ils
étaient d'iineautre raceque celle deleurs
sujets. L'épitaphe de Scnnachérib II , à
Anchiali, dans Arrien , nous en oflre un
exemple; il y est appelé 2APAANAnA.A02
ANAKÏNAAPAHE2. Anacvndaraxes n'est cer-
tainement point un nom s'^miiique; et
la conformité de sa désinence avec le
nom de Cyaxares, roidesMèdes, indi-
que peut-être son origine. Si l'on ironve
qui Iquesnomsderacnt-s sémitiques par-
mi ctMix des rois d'Assyrie, il e>t vrai-
semblable que ces princes les adoptèrent
en montant sur le trône, et qu'ils é aient
eux-mêmes de race j^phélique : ce qui
paraît, dans tous les cas, certain pour les
rois de Babylone. On pourrait donc croi-
re que les monarques de cette dernière
époque, tant à Ninive qu'à Babytone ,
étaient , comme l'histoire nous en offre
tant d'exemples, des aventuriers origi-
nairement soldats tribut tires . qui s'é-
taient élevés à la place de leurs maîtres
dégénérés. On expliquerait ainsi la for-
lune, non seulement de Nnbiichodonosor,
mais encore de tous les rois conquérans
du dernier empire d'Assyrie. L'indépen-
dance des Mèdes qui a précédé cette épo-
que guerrière . l'indique à l'avance dans
h s progrès et les mouvemens des peuples
du Nord ; ceux-ci vinrent s'étab'irbientôt
après dans la Babylonie . et tout porte à
croire que les rois de Babylone apparte-
naient à leur race étrangère. Pour s'en
convaincre , il suffit de lire le< récils de
Daniel, q<ii nous représentent Nnbucho-
donosor comme un barbare indiff^^rent
entre les Chaldéens et les Juifs, et les
faisant dispiiter ainsi que faisait Tamer-
lan des Sunnites et des Schiiles dans la
grande mosquée de Damas.
Mais s'il en était ainsi des rois et des
soldas qui tenaient le pouvoir politique,
le contraire eut lou|Ours lieu pour les
dépositaires des croyances religiuses.
La casie sacerdotale s'était faite indigène^
elle tenait au sol, et les prêtres casdim
ou chaldéens étaient bien antérieurs à
l'ère de IVabonassar; leurs observations
as'ronomiques remcnteni beaucoup plus
haut. D'ailleurs, Nabuchodonosor le Car-
de ou 1 Indo - Germain , n'a pu amener
avec lui ni prêtres nouveaux, ni nouvel-
les doctrines : il n'a pu les établir dans
la ville saciée de Babylone. ce centre
si long-tt^mps inébranlable de l'antique
relig on; c'est là du moins la seule expli-
cation poss ble du mépris et de l'indiffé-
rence qu'il témoigne aux prêtres babylo-
niens.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES. 461
Ces observations, tout en réservant la
questiondesorigines babyloniennes, nous
permettent donc de conclure en faveur
de la parenté des prêtres casdim et des
casdim sémitiques. Leurs doctrines sem-
blent avoir été puisées à une source com-
mune; mais celle des derniers fut toujours
supérieure à la religion babylonienne ,
qui n'a été probablement qu'une réforme
des casdim sémitiques, laquelle remon-
terait aux rois chaldéens de Bérose , vers
I9l9 avant l'ère chrétienne, et peut-être
plus haut à une époque incertaine. Quoi
qu'il en soit , ces dernières inductions
sur la parenté des croyances sémitiques
etchaldéennes , viennent corroborer ce
que nous avons dit sur la parenté des
deux peuples.
Raymond Thomassy.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
DE LA POPULARITÉ DU CLERGÉ EN FRANCE,
SOUS LES DEUX PREMIÈRES RACES.
(S';cié(e dtt antiquaiers ie France).
M. Guérard lit Vexlrait d^un mémoire communi-
qué par lui à TAcadémie des Inscriptions sur len
causes de la popularité du clergé en France , dans
les premiers siècles de la monarchie , et qui doit
être publié plus tard, avec les preuves nombreuses
et tout le développement dont il est susceptible dans
les mémoires de ce corps savant.
Cet extrait étant déjà fort abrégé, n'a pas paru sus-
ceptible d'être réduit davantage, etil traite d'un sujet
trop important, trop généralement intéressant, pour
ne pas mériter d'être reproduit presque en entier(l).
« L'influence du clergé dans l'État, sous les an-
ciens rois de France, est un fait incontestable et qui
n'a pas besoin d'être démontré ; les preuves en écla-
tent à presque toutes les pages de notre histoire.
Quant aux causes de celte influence , qui sont fort
diverses, ont-elles été surfisamment observées ? Est-
ce bien, d'une part, dans la coalition des évêques
avec les pnnces; et , d'autre pari, dans l'ignorance
et l'aveuglement de la population , dans l'excès de
(1) En insérant cet article, nous devons prévenir
nos lecteurs que nous sommes loin d'en approuver
tous les principes ou toutes les assertions; mais il
nous a paru mealiouuer des idées et des faits dignes
d'être connus. {Note du directeur.)
son zèle religieux, dans la crédulité et la supersti-
tion qui dominaient les esprits , que nous devons
principalement les rechercher et que nous pouvons
espérer de les découvrir? Une puissance, bien plus,
une popularité qui dure plusieurs siècles, ne serait-
elle fondée que sur l'iniquité et sur le mensonge?
N'est-il pas au contraire beaucoup plus naturel de
supposer que , si le clergé a long-temps joui d'un
grand ascendant sur la nation , c'est qu'il faisait
pour elle quelque chose qui l'en rendait digne, et
que s'il a possédé , pendant tout le moyen âge , la
faveur populaire, c'est qu'aucune autre autorité que
la sienne ne savait mieux la mériter? Non pas que
ces temps aient été une époque de bonheur pour le
peuple , c'est au contraire pour lui l'époque la plos
malheureuse dont il soit fait mention dans nos An-
nales ; mais la domination ecclésiastique n'est pas
la cause de son malheur, et la domination de tout
autre pouvoir alors existant , n'eût servi qu'à l'ag-
graver.
« Ce n'est pas , dit l'auteur , le panégyrique du
clergé que j'entreprends , c'est encore moins , sans
que j'aie besoin d'en avertir, un plaidoyer que je
me propose de faire en faveur de son autorité ; je
n'aurai même pas à m'occuper de l'étendue ou des
limites de la juridiction temporelle et de la juridic-
tion spirituelle : je ne traite ici qu'une question his-
torique, dans laquelle je considérerai bien moins les
rapports du clergé avec les fidèles, que ses rapports
avec les citoyens ; et je serai conduit à reconnaître
qu« $a popularité doit é(r« atiribué« au moins au»
[
462
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
tant à des causes politiques et civiles, qu'à des cau-
ses purement morales et religieuses.
« C'est surtout pendant les deux premières races,
que les évèques ont joui en Fi ance de la plus grande
popularité. De même que le douzième siècle ne sau-
rait se passer de l'histoire dca communes, le trei-
zième de celle de la jurisprudence , le quatorzième
et le quinzième de celle des états-généraux, le sei-
zième et le dix-septième de celle des parlemens; de
même les cinq premiers siècles de la monarchie
française ne sauraient se passer de l'histoire du
culte, des institutions et des usages de l'Église, Les
intérêts et les passions qui s'agitent plus tard dans
la commune et dans les états-généraux , s'agitaient
auparavant dans l'Église et dans les temples.
<c Au moment de la conquête des Gaules par les
Francs , le peuple avait perdu sous les empereurs à
peu près tous ses droits politiques. Les libertés mu-
nicipales étaient devenues plus onéreuses que la ser-
vitude , et les magistrats désertaient la curie en
même temps que les citoyens abandonnaient la cité :
Tordre civil périssait partout. La religion chré-
tienne , au contraire , après s'être répandue dans
toutes les provinces de l'empire , était de plus en
plus florissante. Ce fut alors que le peuple , dépos-
sédé depuis long-temps de sa tribune , de ses co-
mices, éloigné de la curie, privé dans l'Occident de
jeux et de spectacles , de protections et de magis-
trats; opprimé, dépouillé, persécuté, exclu de par-
tout, et ne possédant plus rien dans l'État, chercha
refuge dans l'Église , et déposa entre les mains des
prêtres, non seulement sa religion, mais encore son
gouvernement , ses affaires , ses intérêts , ses plai-
sirs.
« Ce n'était plus ici comme dans l'ordre civil, oii
le Franc était mis avant le Romain , et l'Antrustion
avant le simple Franc ; l'inégalité sociale disparaît,
le colon et le serf sont à côté du se gneur et de
l'homme libre ; l'inégalité qu'on aperçoit, est, pour
ainsi dire, toute morale; et cette espèce de classi-
fication devait être populaire, car le peuple, quel-
que grossier ou corrompu qu'il soit, aimera toujours
mieux les dii^tinclions fondées sur les mœurs ou sur
la piété, que celles qui seraient uniquement fondées
sur la force ou sur la richesse. L'Kglise se prêtait
d'ailleurs avec complaisance aux penchans , aux
UKPurs , à l'esprit, aux besoins des populations, et
savait so dé|iaiiir en leur faveur fie son austérité et
même de sa gruvité. De même que le i)euple excé-
dait par ses croyances la foi qui lui était demandée,
de même il excédait par ses actes, dans les temples,
les pratiques consacrées à la religion : là , comme
ailleurs, il faisait plus (ju'on n'exigeait de lui, il allait
plus loin qu'on n'aurait voulu ; l<!S choses profanes
pénétraient dans les choses saintes , et les passions
du monde dans le calme de la religion. Ainsi les ac-
clamations avaient passé du théâtre dans la maison
du Seigneur : souvent le soin des affaires publiques
venait interrompre les offices sanés. Ce fut un di-
manche, pendant la messe, que le roi Contran fil un
discours à ses sujets pour les adjurer de lui rester
Qdùlei 9l ^^ ^^ P^^ attenter i «a vie. Ilunacaire,
évêqne d'Auxerre, vers la fin du sixième siècle, fut
obligé de faire défendre, par un synode, les danses,
les festins et les chants mondains dans les églises.
On peut dire que le temple était en quelque sorte
pour le peuple son théâtre, son Forum ou son hôtel-
de-ville. C'était là que les actes de vente et de do-
nation, les contrats et les testamens étaient mis en
écrit ; c'était au coin de l'autel ou sous le portique
que les affranchissemcns étaient célébrés. Les égli-
ses servaient d'archives publiques; on en faisait
aussi quelquefois , surtout dans les campagnes , la
grange ou le grenier du village; Théoduif, évèque
d'Orléans, défend d'y serrer les foins et les blés-
On allait donc au temple , non seulement pour les
offices , mais pour ses affaires. Un maître s'y rendait
pour réclamer son esclave qui s'y était réfugié; les
prêtres lui faisaient jurer qu'il ne le maltraiterait
pas , et son esclave lui était remis ; mais le maîlra
était souvent parjure , et l'esclave puni cruellement.
'Voulait-on se purger d'une accusation , on allait à
l'église avec ses témoins , et l'on y prononçait sur
l'autel le serment d'usage. Les ordalies ou épreuves
judiciaires étaient accompagnées de cérémonies re-
ligieuses , et l'église devenait ainsi une espèce de
tribunal ou de champ clos. On y entrait en armes ,
on s'y battait, on s'y égorgeait; on y allait encore
pour y consulter les sorts dans les livres saints , et
pour y chercher la santé qu'on avait perdue.
(( Parmi les institutions qui paraissent avoir con-
cilié aux églises la faveur populaire, on doit met-
tre le droit d'asile qu'elles reçurent de l'antiquité
païenne et que le clergé se montra toujours jaloux
de leur conserver.
a Ceux qui se réfugiaient dans les asiles, étaient
placés sous la protection de l'évèque ; les voleurs ,
les adultères, les homicides mêmes n'en pouvaient
être arrachés dans ces temps de barbarie , où sou-
vent une vengeance terrible et prompte suivait un
tort assez léger; où la force était la loi de tous , et
les sentimens d'humanité affaiblis et même éteints
dans le cœur du plus grand nombre , il était bien
que l'Église put accueillir et mettre en sûreté chei
elle le malheureux qui venait lui demander un re-
fuge, afin de donner à la colère le temps de se cal-
mer, ou de soustraire le faible à l'oppression de
l'homme puissant : les asiles qu'elle tenait conti-
nuellement ouverts, étaient moins souvent alors de»
roMiparts pour l'impunité que des abris contre la
persécution. Quelquefois il arrivait qu'ils étaient
violés , mais il était rare qu'ils le fussent impuné-
ment, et qu'un pareil sacrilège ne soulevât pas con-
tre ses auteurs le clergé et la population ; presque
toujours ces lieux étaient d'une parfaite sûreté ,
même pour les grands coupables, même pour ceux
que poursuivait la vengeance des rois. Crégoire de
T'iurs, menacé de la colère de Chilpéricet de Fré-
dégonde, s'il ne rhassait le duc Cioutran-Bozon et le
prince Mérovée du tombeau de saint Martin, résista
courageusement à toutes les menaces; il aima mieux
voir sa ville et son diocèse pillés, dévastés, mis à
feu par l'armée royale , que de porter atteinte an
droit d'asile. Ainsi, i'auloritë civile venait expirer
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
463
(levant un tombeau, et le pouvoir du saint était plus
fort et plus populaire qu'aucun pouvoir de l'Etat.
Le peuple, témoin de cette suprématie qu'il assurait
par son concours, se glorifiait de sa force dans celle de
ses prêtres-, et considérait les libertés de l'Église
comme les libertés de la nation.
« Quant au reproche que Ton a fait au clergé de
son pouvoir, on l'a fort exagéré ; il est vrai que ce
pouvoir était immense : cependant qu'on jette les
yeux sur ce qui était à côté du clergé , et qu'on dise
si l'autorité pouvait alors être placée en des mains
plus douces que les siennes. Il est encore vrai qu'il
en abusait quelquefois; mais qui n'abusait pas et de
quoi ne faisait-on pas abusi* Les rois n'ont-ils pas
aussi quelquefois abusé de leur pouvoir royal , les
comtes de leurs magistratures, les vassaux de leurs
fiefs, et plus laid les communes de leurs libertés ?
s'il fallait bUmer tout ce qui était blâmable , à la
rigueur rien ne serait épargné. Qui pourrait , par
exemple, accuser le clergé d'abus, lorsque à l'occa-
sion de la guerre de 925 , entre Charles-le-Simple
et Robert, tous deux rois de France , il soumettait à
trois années de pénitence publique les Français qui
s'étaient battus contre les Français? C'était le peu-
ple qui, mécontent de la juridiction civile, courait
au devant de la juridiction ecclésiastique. Et quelles
autres institutions que celles de l'Église pouvaient
lui être plus chères? quel autre édifice que le tem-
ple lui rappelait, au milieu des violences et des pil-
lages des deux premières races, des idées de bien-
faisance , d'ordre et de paix ? Tous avaient sujet
d'aimer le temple ; pour le serf, c'était un asile con-
tre la cruauté de son mailre , c'était aussi le lieu
dans lequel uu jour peut-être il recevrait le bienfait
de la liberté. Celait là que l'affranchi, après avoir
obtenu la sienne, trouvait la protection dont il avait
besoin pour la conserver; tandis que l'homme libre
lui-même y voyait une garantie pour la sûreté de
sa personne et de ses biens. Les pauvres, comme
on l'a dit, y venaient chercher du pain et les malades
la santé : c'était le centre de tous les intérêts, le re-
fuge de tous les malheureux , et le» malheureux
composaient alors presque toute la nation. Attenter
aux temples, c'eut été à la fois altenier à la religion,
à la sociélè, à tous les droits nationaux el populai-
res. De patrie , le peuple n'eu avait point d'autre
que l'Eglise, et l'Eglise était tout pour lui. Ne per-
dons pas de vue que les institutions qui , dans les
temps modernes , ont agite les peuples , les tou-
chaient alors fort médiocrement, et leur étaient, non
seulement indifférentes , mais encore importunes ,
•néreuses , antipathiques. On préférait l'assemblée
des fidèles à celle des Scabins ou des hoaimes d'ar-
mes : on fuyait les plaids el ies champs de Mars ou
de Mai , pour accourir aux temples ; en un mol , un
tenait bien plus à l'exercice de ses droits religieux
qu'à celui de ses droits politiques. Le pouvoir ec-
'clésiaslique devait décroître , comme il a décru ef-
fecli»emenl , en raison du progrès des institutions
civiles, et sa popularité s'est affaiblie au fur et me-
sure que la nation s'est détachée de l'Église et qu'elle
f^ r^ifi û%» temples ^s affaires , tes intérêts et ses
plaisirs. Cette révolution , qui s'est opérée insensi-
blement , a sans aucun doute amélioré l'état social ;
mais il serait injuste de dire que le clergé avait
plongé et retenu les peuples dan< l'ignorance et dans
l'abrutissement; car ils étaient ignorans et abrutis
lorsqu'ils tombèrent sous sa tutelle , et au moment
où ils en sortirent, ils se trouvèrent moins barbares
qu'au moment où ils y étaient entrés. Il semble
même que le régime sacerdotal a donné des idées et
des habitudes d'ordre, de prévoyance et d'adminis-
tration , et que c'est en passant par le gouverne-
ment de l'Église qu'ils ont fini par apprendre à se
gouverner. »
HISTOIRE DE LA PAPADTÉ PENDANT LES XVI«
ET XVII* SIÈCLES ; par M. Léopoli. Rankb ,
professeur à l'Université de Berlin ; publiée et
précédée d'une introduction , par M. Alex, de
Saint-Chéron.
Nous annonçons aujourd'hui la mise en vente de
cette importante publication , un des plus beaux
monumens historiques de l'Allemagne moderne.
Dans ce dernier pays el en Angleterre , cet ouvrage
a obtenu le plus brillant succès. Un de nos colla-
borateurs l'a déjà fait connaître par une analyse
et quelques citations dans notre numéro de juin
1857 (1).
La nouveauté et rintérêl de cette histoire , c'est
qu'elle expose d'une manière complète et impartiale
cette double reuvre de la Papauté et de l'Église :
réforme intérieure , restauration du catholicisme en
Europe.
On lit des renseignemens du plus haut intérêt sur
la vie des Pontifes, sur les conclaves , sur les mœurs
el l'administralion de la cour romaine , sur toute
son organi-ation financière, sur les travaux d'art des
papes , sur la littérature et les sciences en Italie pen-
dant les deux grands siècles.
Cette histoire est précédée d'une Introduction qui
embrasse tous les siècles antérieurs au seizième et
au dix-septième , elle ne se termine qu'à l'année
1814, après la lutte de Pie VII el de Napoléon;
c'est doue un résumé historique complet de la Pa-
pauté. Pour l'esprit dans lequel le livre est écrit,
pour le talent littéraire qui le distingue , nous ren-
voyons au jugement porté dans notre livraison de
juin 1857. De nombreuses notes bibliographiques,
l'indication de toutes les sources, de tous les ma-
nuscrits consultés par l'auteur accompagnent l'ou-
vrage.
Voici quelques uns des principaux chapitres :
Résaaié historique de la Papauté jusqu'aux qua-
torzième el quinzième siècles. — Vues sur les qua-
tor/ièuie et quinzième siècles. — Nouveaux ordres
religieux. — Ignace de Loyola. — Concile de Trente.
— L'Inquisition. — Perfectionnement de l'ordre des
Jésuites. — Les papes Paul III, Paul IV, Pie IV,
Pie V. — Finances de la l'apauté. — Les régnes de
(1) Tome Ili , p. 4Sa.
464
AUX ABONNÉS DE L'UNIVERSITÉ.
Grégoire XIII et de Siite V. — La cour romaine-
Progrès de la restauration catholique en Europe. —
La Ligue. — Henri IV. — Clément VIII. — Paul V.
Innocent X. — Alexandre VII. — Digression sur
a reine Christine de Suède. — Querelle des Jésuites
et des Jansénistes. — Louis XIV et Innocent XI. —
Abolition de l'ordre des Jésuites. — Époques réTO-
lutionnaires modernes.
Nous consacrerons un examen spécial à cette his-
toire.
AUX ABONNÉS DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
Des améliorations introduites dans
V Université.
Quoiqu'il y ait à peine quatre mois que
nous avons fait part à nos abonnés de nos
projets d'amélioration pour V Université,
et que par conséquent le temps nous ait
manqué pour mettre à exécution toutes
les promesses que nous avons faites : ce
pendant nous espérons que nos abonnés
seront bien aises que nous leur disions
encore quelques mots sur noire œuvre
commune.
Et d'abord quoique, ainsi que nous ve-
nons de le dire, nous n'ayons pu donner
encore à notre rédaction toute l'exten-
sion et toute la perfection qui sont dans
notre désir et aussi dans notre pouvoir,
qu'il nous soit permis de rappeler ici
quelques unes des améliorations qui ont
été réalisées, et de celles qui seront «effec-
tuées dans le cours du prochain volume.
Et d'abord, comme nous l'avions pro-
mis, deux nouveaux Cours ont été com-
mencés : le premier, celui à' Astronomie,
est destiné à donner une notion claire et
exacte de la plus belle des sciences dues
aux observations et aux investigations de
l'homme, et surtout à venger la religion
de toutes les attaques des astronomes du
dernier siècle, qui avaient cru trouver
dans les observations astconomiqu s d-^
■ certains peuples, et dans quelqm s nio-
numens de la vieille science astronomi-
que, ou pliilèt astrologique, des preu-
ves contre la véracité de nos livres. Le
deuxième, celui de Vhistoire de la poésie
chrétienne, outre qu'il fera connaître un
trésor jusqu'ici ignoré de richesses litté-
raires qui sont toutes dues à l'influence
de la religion, répondra à la demandeque
plusieurs de nos abonnés nous ont faite
de faire entrer un peu plus de littéralnre
dans notre Recueil, pour lui donner un
peu plus de variété et contenter le goût
de tout le monde. Le numéro de janvier
contiendra la suite de ce Cours, (\vi\ sera
suivi avec régularité, ainsi que celui d'a-
stronomie.
Suivant nos promesses encore, plu-
sie rs de nos anciens Cours ont été re-
pris ; nous citerons ceux de M. l'abbé Ger-
bet, de M. l'abbédeSalinis, de M.de Coux,
de M. Dumont et de M. Ernest de Moy ;
tous ces Cours., et en parliculier ceux de
M. l'abbé Gerbet et de M. l'abbé de Sali-
nis, seront suivis avec régularité, et ne
souffriront d'autre intervalle que celui
que nécessite le nombre de cours qui ne
peuvent entrer tous dans chaque cahier
du journal.
Le Cours sur l'histoire générale de la
littérature de M.de Cazalès, que plusieurs
de nos abonnés nous ont demandé, sera
repris au mois dejanvier ;etcomme M.de
Cazalès a donné sa démission de la chaire
qu'il occupait à l'Universié Catholique
de Louvain , il pourra donner plus de
temps à ce Cours , qui sera continué ré-
gulièrement.
Ce ne sera que vers le mois d'avril que
M. Th. Foisset reprendra avec régularité
son Cours sur l'histoire du droit : c'e<t
aussi pendant le courant de l'année 1838
que M. l'ahbé Foisset commencera un
Cours sur Vétude des Ptres de l'Eglise,
lesquels seront con-sidérés non sHu;ement
sous le rapport de l'influence qu'ils ont
exercée sur les «iiscussions religieuses et
sur la civlisation et l'affranchissement
des peuples, mais encore sous le point de
vue littéraire : sujet important, dans le-
quel le professeur aura occasion de réfu-
ter bien des erreurs, de détruire bien
des préjugés, et de préparer les voies h
la réforme qui doit se f^ire dans nos éta-
blissemens publics, qui, trop long-temps,
par ou ne sait quel funeste aveuglement,
AUX ABONNÉS DE L'UNIVERSITÉ.
465
ont caché aux r<>g^rds des élèves les plus
beaux modrles qui existent de beaux
sentimens et de belles aciions, exprim<^s
quoi qu'on ait pu dire en très lielles
paroles. Ce Cours manque toiit-à frfit
dans tous les établissemens ecclésiasti-
ques, et ne peut qu'être bien accueilli
par les professeurs et par le*; jeunes gf'us,
auxquels il est en particulier destiné.
Nous n'avoiis point oublié que nous
avons promis un Cours sur l'origine ,
V accroissement et L'influence des or-
dres religieux dans i'Éjî'ise. On y trai-
tera spécialement une question toul-à-
fail neuve, et que nous pouvons d'avance
appeler une mine riche et inexp'orée,
C'est celle de l'influence que les ordres
religieux et le clergé en général ont
exercée sur les peuples par l'éducation,
qui a fini par faire dispardîire les diffé-
rences de vainqueur et de vaincu, de sei-
gneur et de serf: bienfait im-neupe dû
uniquement au Christianisme et dont les
générations actuelles, qui usent de tous
les avantages qu'il a produits, semblent
avoir perdu la mé noire.
Nous pouvons annoncer encore qu'un
philosophe catholique étranger, M. Stei-
metz de Bruges, commencera dans un
des prochains cahiers un Cours de Psy-
chologie chrétienne, où seront résolues la
plupart des questions qui ont été si niai
exposées par la plupart des philosophes
du siècle dernier.
On nous a demandé encore à quelle
époque serait repris le Cours de gtolo-
gie. Nous aurions prévenu Jes désirs de
nos abonnés, si nous n'avions voulu at-
tendre de pouvoir annoncer l'époque
précise où ce travail sera repris. L'inter-
ruption et le retard de ces articles pro-
viennent île la position tosite partioulè/e
de M. Marg- rin. s >rli de FruMceet < hargé
d'un cours à l'Université libre de Garid.
Mais que nos lecteurs soient assurés
que le semestre prochain ne se passera
pas sans que a Cours ne soit repris
et continué. Son importance est trop
grande pour que nous ne tenions pas
autant que ceux qui nous en ont fait la
demande, à le faire entrer dans no.re
Université.
Nous avions promis au si, d^ns la note
adressée au mois d'août à nosaboiuiés,
de commencer un Cours de Botanique,
T. IV. — N" Vt. 1837,
Ce Cours était prêt ; mais on nous a fait
observer que ce n'(^tait pas au comm-nce-
ment de l'hiver qu'il fallait commencer
un tel travail; qu'il serait bien plus de
circonsianceau retour de la belle saison,
et surtout qu'il serait bien plus faciie d'en
suivre la démonstration, lorsque K s lec-
teurs auront sous leurs yeux ou sous leur
main la plupart d- s plantes dont le pro-
fesseur aura à leur parler : ce qui ne
nous empêchera pas, au reste, de joindre
à ce cours, ainsi que nous l'avons promis
et ainsi que nou^ le faisons déjà pour
l'asironomi;^. h s planches qui pourront
faciliter cette étude.
Au reste, nous le répétons ici, toutes
les différentes branches des sciences hu-
maines , tout s les décoiJVi-rtes histori-
ques de ces derniers temps en'reront
successivement dans les cahi. rs de l'Uni-
versité ^ de manière que les prêtres n'au-
ront pas à aller chercher ailleurs les no-
tions exacies et parfaites des sciences
dont ils pourront avoir besoin d'emprun-
ter le témoignage; les pères de famille
y trouveront aussi des trai es complets
qu'ils pouiront. sans aucun dangr, met-
tre emre les mains de leurs enfans ; enfin
tous les clirétiens auront l'avantage d'y
voir tou'es les sciences prêtant leur ap-
pui à la religion, sans que celle-ci ait à
s'alarmer des plus hautes et des plus cer-
taines découvertes, ou que eelles-là aient
à reprocher à celle sœur ou plutôt à c"tte
mère divine d'av lir ralenti leur essor, ou
méconnu leurs services, ou renié leurs
conquêtes.
Réponse à quelques demandes.
Bien que nous eussions provoqué les
observations et les avis de nos abonnés
S'ir les réformes ou les améliorations
qu'ils croiraient utiles h VTTniversité, peu
de demandes nous sont parvenues; au-
cune observation importante ne nous a
été faite sur l'esprit et le but de nos tra-
vaux. Un approuve nos principes et nos
efforts ; et si quelques phrases isolées
ont paru un peu hasardées , on est con-
venu générdemejit qu'il était difiicilede
conduire un^ œuvre au^si im ortante ,
où l'on s'occupe de sujets si élevés et si
délicats, traités par un si grand nombre
de personnes, de la conduire, dis-je,
AUX ABONNÉS DE L'UNIVERSITÉ.
avec plus de prudence et de circons-
pec'ion. E- quand nou> parlons ams-,
loin de n us cep ndaut de vouIot dire
on àe penser q>e ions les travaux de
VUnivtrsiié sont également hors de toute
critique ; loin surtout de do-re que
l'on nft pouvait mieux faire. Ce que nous
voulons dire en ci ant ces témoignages.
c'est que nous avous travaillé à cette
œuvre selon nos forces , ei que nos in-
tentions , qui ne sont pis douteuse -i , ont
été appréciées de nos frères et de nos
amis.
Ce que nous promettons en particu-
lier, c'est de redoubler de zèie et d'exac-
titude pour faire paraître notre journal
\ époque fixe ; c'est là surtout ce que
l'on nous a dem=indé , et c'est aussi ce
que nous avions obtenu en partie , car
le cahier de novembre a paru à P^ris le
30 du mois. Si celui-ci arrive un peu plus
tard à nos abonnés , il faut l'a't. ibuer à
celte longue Table des matières , qui
correspond à quatre volumes , travail
commode et néce saire aux abonnés ,
mais long, fastidieux pour les rédac-
teurs, et qu'il n'a éié posuble d'. chever
que lorsque toutes les feuilles de ce der-
nier cahier ont été composées.
Ainsi, que nos abonnés veuillent bien
prendrequelqiiefoispatience ; qu'Usaient
aussi un peu d'indulgence, surtout quand
ils voient que nou> faions tous nos ef-
forts pour rendre notre œuvre commune
témoins indigne qi'il nous est possible
des hommes si r^commandables qui i ous
lisent, et de la cause surhuraiine que
nous défendons.
Etat actuel de /'Université.
Nous avons ici à remercier non seule-
ment toutes les personnes qui ont .soutenu
notre œuvre dès le commencement , qui
l'ont répandue et pojtularisée , mais en-
core celles qui, ré; ondant à l'appc 1 que
nous avons fait dans le cahier du mois
d'août, ont bien voulu entrer en pro-
priété avec nous et s'idenlilier encore
plus avec V Université. Comme nous l'a-
vions <tit, la mise en actions de VUni-
venilé n'a ressemblé en rien à certaines
ex ioitations. INous avons voulu trouver
un moyen de diviser notre propriété en-
lie les hommes honorables qui travail-
lent avec nous, et aussi fournir à ceux
de nos abonnés qui soutiennent toutes
les bonnes œuvres , une occasion de s'i-
denti fier pi iis particulièrement à la nôtre,
et de travailler à la propager et à l'éten-
dre, comme on travaille à une chose qui
nous appartient en propre.
C'est aussi là ce que surtout nous de-
mandons : nous le savons, il n'est pas de
journal qui, dès son apparition, ait réuni
plus de souscripteurs, et par conséquent
plus de lecteurs; mais qu'est- ce que ce
nombre d'abonnés en coaiparaison des
catholiques de France ? Que de person-
nes, que de jeunes gens surtout , dont la
foi est chancelante ou morte , et qui
trouveraient dans nos doctrines la santé
de leur esprit et la résurrection de leur
âme! Combien de ruines intellectuelles,
et que de désastres moraux et même
temporels qui seraient évités ou réparés,
si les doctrines salutaires que nous nous
efi'orçons de mettre dans la main de la
génération actuelle avouent été connues
de tenx qui se précipitent tous les jours
dans de si honteuses et de si déplorables
fins?N.»us disons ces choses avec d au-
tant plus de coi'fiance, que nous savons,
par des confidrnces iniimes, que ccfit là
le résull it que la lecture de {'Université
a eu sur plusieurs de ceux qui ont connu
et suivi nos travaux. Le calme est bientôt
rentré dans leur unie troublée, et la tran-
quillité dans leur esprit bouleversé. Nous
lavouons, ces confidences nous ont sin-
gulièrement étnus... Mais que cesgrâces,
qui vie. neni seulement de Dieu . retour-
nent toutes à lui en reconnaissance, et
qu'a; cune d'elles n'aille sr; ternir ou s'é-
vaporer dans la fumée d'un vain amour
pioj)ie!
LkS DiRF.CTEl'RS DE L'LMyKRSITÉ.
TABLE DES ARTICLES
CONTENUS DANS LE TOME QUATRIÈME
19" Livraison.
Du dernier éerit de M. de La Mennais; par
M. l'abbé Ph. Gerbet (suile el fin). . . 3
Cours d'histoire de Franco ; par M. Ed. Du-
MONT (7« leçon) 20
€ours d'histoire monumentale des premiers
chrétiens ; par M. Cyprieh Robert (S' le-
çon) 29
Cours sur l'histoire de la musique religieuse
et profane ; par M. Joseph d'Ortigce (6'^ le-
çon) 57
Revue. — De l'enseignement dans le collège de
Juilly 44
— Des prisons en France, (3^ art.); par P. L. S8
— L'âme exilée 69
Bulletins bibliographiques.— De la Démo-
cratie nouvelle, ou des mœurs et de la puis-
sance des classes moyennes en France; par
M. Ed. Alletz. — Essai sur la centralisa-
tion administrative; par F. Beciiard, avo-
cat à la Cour royale de Nîmes. — Enosh ,
prologue par Gustave de Langue. — De
Malrrmonio j par l'abbé Carrière. — An-
nales des sciences religieuses, livraison de
juillet-août 1837 72
20= Ibivraison.
Cours d'économie sociale (7"^ leçon) ; par M. de
Coux 81
Cours sur Phistoire de l'économie politique
(11^ leçon) ; par M. de Villenedve-Barge-
MONT 90
Cours d'histoire monumentale des premiers
chrétiens (6'^^ leçon) ; par M. Cyprien Ro-
bert 103
Cours sur l'histoire de la musique religieuse
el profane (7<= leçon); par M. d'Ortigue. 116
Revue. — De la peinture chrétienne en Italie ;
analyse de l'ouvrage de M. Rio, intitulé :
De la poésie chrèlienne dans ses principes ,
dans sa matière el dans ses formes i par M. le
comte de Montalembeut 123
— Sii'' les Sept jours de la création du Tasse;
par M. de L* Colrxerii; 132
Bulletin isiBLioGKAi'iiiQrE. — Revue Catho-
lique publiée à Spire (nos (je juillet et d'août).
— Manuel de rhistoire du moyen Age de
MOBLLER. — Géograpiiie des géographies. . lilfi
Aux abonnés de l'Universilé ICI
-• 21« Livraison.
Cours sur l'histoire de l'économie politique
(I2c leçon) ; par M. de Villenecve-Bargk»
mont 161
Cours d'histoire monumentale des premiers
chrétiens (7« leçon) ; par M. Cyprien Ro-
bert , 177
Cours sur l'histoire de la musique religieuse
et profane (8« leçon ); par M. J. d'Ortigue. 184
Revue.— Mémoire présenté à son éminence le
cardinal Fransoni, préfet de la propagande,
par les ordres du Souverain Pontife ; par
Mgr Flaget , évêque de Bardnown. . . 19S
— Fragment d'un chapitre sur les sacrifices.
— Du grand sacrifice. — De la guerre ; par
M. A. GuiRAUD 201
Cours d'archéologie , fait à la Bibliothèque
royale; par M. Raoul Rochbtte. — Anti-
quités asiatiques , Babylone et ses ruines;
par M. TuoiUASSY 206
Littérature contemporaine de l'Angleterre ;
poètes anglais , Crabbe ; par M. Morvon-
NAIS 216
Aperçus sur la chronologie sacrée dans ses
rapports avec l'hisloire profane ; par M. Mel-
CHioR de l'Hebmite 226
Bulletins Bibliographiques. — Histoire de
la captivité de François I"^'; par M. Rkt. —
Mes dernières illusions ; par M. Volnv l'Ho-
tellier. — Histoire romaine; par M. Ed.
DuMONT. — Philosophie de la tradition; par
Molitor; traduit de l'allemand par Quris.
— Cours complets d'Écriture sainte et de
théologie SS8
22' Livraison,
Cours d'introduction à l'étude des vérités chré-
tiennes (10"^ leçon); par M. l'abbé Gerbet. . 241
Cours d'économie sociale (8« leçon); par M. de
Cous 246
Cours sur l'hisloire de l'économie poliiique
(12-^ leçon, fin) ; par M. le vicomte deViLLE-
neuve 2.'i4
Cours d'astronomie, introduction ; par M. Des-
douits 273
Cours d'histoire monumentale des premiers
chrétiens (8« leçon) , de la sculpture ; par
M. CvpRiKN Robert 283
Revue. — Des circonslanres favorables et des
principaux obstacles à la prop;igation du
Chrislianisnie (1"^ partie); par l'abbé Dokl-
LINGKR 289
— Essai bioj^raphique el littéraire sur J. S.
Guij de Balzac, do rAcudémie française
(li;"Ji-1634) (!'•■ an). Considérations sur
les progrés de la langue française; par
4ê8
TABLE DU QUATRIÈME VOLUME.
M. MOBEAC 298
— Vie de saint Hvgues , évêque de Grenoble;
par Albert Du Boys, ancien magistral. . . 506
— Statistique de la France , territoire et popu-
lation ; extrait des archives statistiques du
ministère des travaux publics, de l'agricul-
ture et du commerce Sl'i
Bulletins Bibi iograpuiques. — Le couvent
de Saint-Lazure à Venise ; par Eugène Bore.
— Voyage de M. Cyprien Robert en Russie.
— Nouvelles archives historiques , philoso-
phiques et littéraires , revue trimestrielle pu-
bliée par plusieurs membres de rUniversilé
de Gand. — Monumens de l'histoire de sainte
Elisabelfa, rerueillis par le comte de Monta-
lembert, et publiés par Achille Boblet. . . 518
2ô<' Livraison.
Cours sur Thistoire de Téconomie politique
(.0' leçon); par M. le vicomte de Ville-
MEOTE ,"21
Cours sur la philosophie du droit ( 7'" leçon ) ,
du droit ecclésiastique , de Torganisation de
l'Église; par M. Ernest de Moy 230
Cours d'astronomie (2<^^ leçon), fin de l'intro-
duction , par M. Desdouits 347
Cours d'histoire monumentale des premiers
chrétiens (9= leçon) ; par M. Cyprien Ro-
bert
Cours sur l'histoire de la poésie chrétienne ;
cycle des apocryphes; par M. Douhaire. .
Revue. — Etudes sur Dante. — Origine de la
Divine Comédie, siècle de Dante; par M. Oza-
NAM
— L'Italie littéraire (l*""^ article) ; par M. de La
Gournerie
— Eludes sur les mystères , monumens histo-
riques, etc., de M. Onésime Leroy; par M.
J. V
3o4
3GI
370
383
589
— Note par M. Guenebault
Bulletins Bibliographiques. — Le Catholi -
que de Spire. — Les Annales des sciences
religieuses de Rome.— Société de l'histoire
de France.— Histoire du papeGrégoireVlI. —
Archives curieuses de l'histoire de France.
24"^ Lioraison.
Cours sur la religion considérée dans ses bases
et dans ses rapports avec les objets divers
des connaissances humaines (6« leçon); par
M. l'abbé de Salinis
Cours d'histoire de France (8« leçon) ; par M.
DOMONT
Cours d'astronomie ( ô" leçon ) ; par M. Des-
douits
Cours sur l'histoire de la musique religieuse
et profane (9'^ leçon) ; par M. d'Ortigue. .
Cours d'histoire monumentale des premiers
chrétiens (lO-? leçon); par M. Cyprien Ro-
bert
Revue. — Publications de M. de Genoude. — La
Bible. — La raison du Christianisme. — Les
Pères de l'Église. — Rapport entre la science
et la religion révélée par Wiseman. — OEu-
vres de Malebranche
Des circonstances favorables et des priucipaux
obstacles à la propagation du Christianisme
(2' partie), par l'abbé Doellinger. . . .
Le Christ devant le siècle de M. Roselly, par
M. A. Duquesnel
Analyse des cours professés à la Sorbonne par
M. Lenormand sur l'origine des Chaldéens;
par M. Tuomassy , • •
Bulletin Bibliographique. De la popularité
du clergé en France sous les deux premières
races. — Histoire de la Papauté pendant les
16' et 17' siècles; par L. Ranke
Aux abonnés de l'Université
S9*
59S
401
406
41i>
426
432
459
445
4^
437
461
464
FIN DE LA TABLE DU QUATRIÈME VOLUME.
N' 19.
N" 20.
N" 21.
N"25.
Page 79, V
Page 80, 1'
Page 92, 1'
Page 131, 1'
2'
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Page 212, 1'
Page 522, 2'
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Page 550, 1'
Pago .•'>57, 1'
ERRATA DU TOME QUATRIÈME.
col., lig. M. Enosh , lisez Henocli.
col., vers 7. Voiles somUres , lisez notes sombres.
vers 15. Arraché, lisiz attachée,
f col , lig. 11. Vigueur, /ise: rigueur.
' col., lig. r>4. La hiérarchie catholique , lisez hiérarchie de l'art catholique,
col., lig. 11. Pénitence chrétienne, lisez peinture.
' col., lig. 21. De deux ans , fiscs de dix ans.
col., lig. 17. Piiiturccchio , lisez Pinturicchio.
<ol., lig. 47. Evaluation, lisez évolution.
'■«I., ligne -î. Partout , lisez pourtant,
col., lig. 48. Ohlatif , lisez collectif.
'• col., lig. a. Milliers de siècles, lisez d'années.
col., lig. 23. Dei enfans trouvés , ajoutez dans le ressort des juridictions seigneu-
riales.
' col., lig. 36. On le sait , lisez en fait.
' col., lig. .%5. Si utiles , lisez si précieux,
col., lig. 22. Taux des formes , lisez baux des fermes.
TABLE GÉNÉRALE ET ALPHABETIQUE
DES MATIÈRES
DES QUATRE PREMIERS VOLUMES DE L'UiMVERSITÉ CATHOLIQUE;
PAR L. J. G'*"'*'^.
Académie de Pari». Sa fondation; H, 4u8. Son
Dictionnaire (Voir ce mot). Ses travaux ; 111, 217.
— D'Annecy, fondée par saint François de Sales;
H, 4S7. Ses résultats; 461.
Actes des Martyrs. Source de poésie chrétienne; I,
111. IV, 361.
Administration centrale (de 1'); IV, 74.
Agincourt (d'). Défaut de son ouvrage touchant les
monumens primitifs chrétiens; IV, 284.
Ahasvérus. Examen de cet ouvrage ; 1 , 470.
Alban de Villeneuve-Bargemont (Voir Villeneuve).
Alberi (Eugenio). Discours à l'Académie de Bolo-
gne ; I, 532.
Albert de Cologne ou le Grand. Sa science immense ;
IV; 573.
Alexandrie (célèbre école chrétienne). Son origine;
III, 427. Son musée d'astronomie ; IV, 351.
Allégorie (1'). Son importance dans les temps an-
ciens; I, 81. Comment elle fui transportée dans
l'Écriture sainte; III, 384.
Allemagne. Sa littérature moderne ; III , 285. Son
panthéisme (Voir ce mot). Son école catholique;
1 , 413. Ses historiens cités sur Grégoire vu ; II ,
252 , 233.
Alielz (M. Edouard). Examen de son ouvrage sur la
démocratie et de la puissance des classes moyen-
nes ; IV. 72.
Almageste (P); IV, 332.
Ambroise (saint). Son portrait ; III, 198.
Ame. De son existence et de ses propriétés ; 1 , 47.
Ampère. Sa vie et ses ouvrages ; 1 , 366.
Ampoule (la sainte), représentée sur un diptyque
en ivoire ; IV , 394.
Anges. Leur chute; I, 211. — Tenant des instru-
mens. Origine présumée de ce mythe chrétien ;
IV , 130 (note 1).
Anglars (Victor). Ses poésies; II, 139.
Animaux protégés par les lois de Moïse ; III , 265.
— Fossiles (Voir ce mot).
Annales des Sciences religieuses , publiées à Rome.
Détail des Bulletins; III, 469; IV, 80-96. (Voir
Wiseman.)
Annuaire historique. Travaux scientifiques, IV, 397.
Anot de Maizières. Examen do son Code sacré; III,
160.
Anselme (saint) distingue le premier la science de
la révélation ; 1 , 250.
Antiquités asiatiques (cours d'), par M. Raoul Ro-
chette (Voir Babylone).
Apocalypse. Beautés poétiques de ce livre; I, lll»
Envisagé comme modèle de littérature allégori-
que ; III, 427.
Apocryphes (livres) (V. Douhaire),
Apologétique du Christianisme. Ses règles suivant
M. de Riambourg ; 1 , 364.— De TertuUlen. But de
cet ouvrage ; II , 441.
Appert (M.). Sur les bagnes , les prisons et les cri-
minels; III, 302.
Arabes. Leurs connaissances astronomiques ( Voir
Almageste).
Arago [}l.). Calcul sur la température actuelle do
globe; 11,398.
Arbanère. Analyse de son Histoire asiatique et grec-
que ; I , 346.
Arbre généalogique des sciences, par Bacon; 1,86.
Archéologie du moyen âge. Sculptures des église» ;
II, 293. — Des figures fantastiques , bas-relief»,
danses macabres; 376. (Voir aussi architedure, ca-
tacombes, peintures, etc.) — Cours d'archéologie.
Monumens de l'Asie (Voir Raoul Rochette, Robert).
Architecture chrétienne. Sa marche progressive, pre-
mier siècle; III, 188.— Aux XIIl« et XIV« siècles;
190. — Et encore; IV, 378.
Architecture hindoue; Il , 547 ; III, 47.
Archives historiques de France , ou Recueil d'anec-
dotes depuis Louis XI jusqu'à Louis XVIII; III,
333; IV, 400. — De l'université de Gand ; IV,
319.
Aringhi. Ses travaux sur les catacombes et leurs
peintures; IV , 108-113. Retrouve les fondations
d'une basilique brûlée; 113.
Armées permanentes ; I , .^02. Forces militaire»
au moyen âge; 304. Sous Louis XIV; 306.
Arménie (!'). Description de ce pays par M. Eugène
Bore; 518.
Art antique. Des théories de l'art et des écrivains
anciens et modernes sur cette matière ; Il , 23.
Son origine ; 26. Des sept nations primitives ; 267.
Passage do l'hiéroglyphe à l'art; ".68. Art dan»
rindostan ; II , 340-5 43 ; III . 47.
Art chrétien. En quoi supérieure l'art païen ; 11,145.
Développé dans les cours de M. Cyprien Robert
(Voir ce nom et Rio). Ses beaux monumens; 188.
Astronomie (cours d') ; par M. Dcsdouits ; introduc-
tion; IV, 273. — Chez les Chinois; 276. — Chez
les Chaldéens , les Égyptiens, etc. ; ibid. — His-
toire de l'astronomie et des plus célèbres astrono-
mes des temps modernes , depuis Hipparque
470
TABLE ALPHABÉTIQUE
jusqu'à nos jours; IV, 547. Aspect du ciel; 41S.
Athanase (saint). Son beau caractère ; III, 198.
Babylone et ses ruines ; IV, 206.
Babylone (nouvelle), ouvrage cité; I , 470.
Bacon. Révolution qu'il introduit dans la science;
I, 231. — Ses œuvres philosophiques publiées
(Voir Bouillel). — Christianisme de Bacon; esprit
de cet ouvrage ; 310. — Mis en parallèle avec
saint Thomas de Cantorbery ; III, 73, 77. — Jugé
par M. de Waistre ; IV, 510. Ce qu'il dit de la my-
thologie grecque ; 1 , 510.
Balzac (Guy de). Examen de ses travaux ; VI , 298.
Baptême de Clovis. Monument national de cette cé-
rémonie sculpté en ivoire ; IV , 394.
Barbares. Leur invasion et ses suites pour Rome et
la civilisation ; 1 , 112 ; II , 520.
Barthélémy (la Saint-). Fragmens historiques ; III ,
5a6.
Bas-Empire. Sa chute et ses résultats ; I, 115.
Basiliques chrétiennes du IV° siècle; III, 194 et
suiv.; IV, 182.
Bas-Languedoc. Monnmens des anciens diocèses;
I, 331.
Beau idéal. Ce que c'est; II, 2u. — Dans l'art chré-
tien , par M. de Maislre ; 143. — Du beau en lit-
térature ; par M. Leques (Voir ce nom).
Béchard (M.) , avocat. De la cenlraliialion adminis-
trative; IV, 74.
Bélus. Son temple et sa tour astronomique; IV, 278.
Bénédictins de Solesmes. Leur ouvrage sur les ori-
gines catholiques, l" volume. Origines de l'Église
romaine. Plan de l'ouvrage; I, SS9.
Benozzo (Gozzoli) , disciple de Fiesole. Ses ta-
bleaux au Campo-Santo ; IV, 138. — A Florence ;
133.
Beugnot (H.). Son histoire de la destruction du pa-
ganisme en Occident, examinée; III , 61.
Biava (Sarauele). Slelodia sacra, etc. ; II, 474.
Bible. Son degré d'authenticité; I, 68. — D'inspi-
ration; 69. — Son influence sur îa poésie chré-
tienne au moyen âge ; 110. — Études sur les di-
vers livres de la Bible; III, 33, 420. —Envisagée
sous le point de vue géologique et ses rapports
avec la science; 238. — (Voir aussi Création.) —
Déluge. tSes récils confirmés par les découvertes
astronomiques ; IV , 277.
Blanqui (M.). De son cours d'économie politique ;
I, 416.
Bologne. Séance de son académie (Voir Albéri ). —
Son école de peinture; IV, 110.
Bonavenlure (saint). Ce que lui doit la science ; I ,
230.
Boniface VIU. Son pontifical; III, 564.
Boré (Eugène). Voir son Histoire du couvent de
Saint-Lazare à Venise; IV, 518.
Boré (Léon). Du panthéigiri<j allemand; III, 116,
290. — Sur l'hiâtoire du couvent do Saint-La-
zare; IV, 318. Voir DoelliD{5er.
Bofio. Premier explorateur des catacombes; IV,
106, 112.
I(u»ser ville (chartreuse do). Souscription pour sa
restauration ; I . 2.10.
Bouillel (M. A.). OEuvres de Bacon , publiées avec
des notes ; I , 309,
Bourguignons. Caractère de leur invasion ; II, 383.
Bourgogne (royaume de). Son origine et son pre-
mier roi ; Il , 380.
Boyer (M. l'abbé) , supérieur du séminaire de Saint-
Sulpice. Défense de la méthode d'enseignement
des écoles catholiques ; 1 , 414,
Boys (Albert du). Vie de saint Hugues; 11,384;
IV, 306.
Brentano. Histoire de la conversion de madame de
Maillefer; III, 283. — Méditations de la sœur
Emmerich ; II , 463.
Bretagne (saints de) Voir Saints.
Bretons (les derniers). Examen de cet ouvrage; II,
153.
Brougham (Henri). Examen de sod discours sur la
théologie naturelle ; I , 413.
Buckland (M.), de l'université d'Oxford. Son cours
de géologie et minéralogie (Voir ces mots). —
Lettre au directeur sur le système de ce savant.
— Des périodes de la création; III , 4SS et suiT.
Byzance. Prise de cette ville et ses résultats pour
rÉglise ; 1 , 163. — Résumé historique de cet
Empire au XIII° siècle ; III, 561. — Style de ce
nom ; IV, 127.
Cabale (la). Ce que c'est ; III , 421.
Captivité de François I'*^ ; par M. Rey ; II, t36.
Carmina ; poésies; I, 494.
Carrière (Joseph). De malrimonio ; IV, 80.
Catacombes; 11, 365, 446. — Souvenirs des cata«
combes et des martyrs ; 111 , 31. — Description
détaillée des plus célèbres ; IV, 103 (Voir Robert).
Catholique (le). Revue allemande de Spire ; bulletins
de ce recueil ; IV, 593.
Causalité (théorie de la). Ce que c'est; 1 , 413.
Cazalès (M. de). Cours sur l'histoire générale de la
littérature, plan; I, 53. — i« Leçon; 116. — 2'
Leçon. Littérature hébraïque ; 282. — 3' Leçon.
Suite ; II , 93. — 4' Leçon ; III , 33.
Clialdéens. Sur leur origine; IV, 437.
Champoilion-Figeac. Sa traduction de la chronique
latine de l'histoire des Normands ; IV, 397.
Chanceliers ( deux ) d'Angleterre ; par M. Ozanam ;
II, 138; 111, 73.
Chant grégorien ou plain-chant. Salteauté ; III, SS2.
Charité légale. De ses effets et de ses causes^ par
M. Na ville (Voir ce nom).
Charleningne. Sa politique. Son adminiâtratioa inli-
rieurc. Ses lois ; H , 323.
Chateaubriand (M. de ). Son pt)ème dos Martyrs
(Voii martyrs). Comment il a vu Rome; 111, 299.
— Ses éludes historiques citées; 246. — Sur les
persécutions; 111,2(59.
Chaubard. Ék'inens de géologie, eu concordance aT«c
la Uiblc et les traditions antiques ; Il , 238.
Chimie industrielle ( leçons de) ; par M. Désorne ,
annonce ; 1 , 410.
Chinois. Leur physionomie ; 1 , 422 ; leur origine ,
423; leurs traditions primitives, 424; leur législa-
tion , 426. - Leurs coniwiâjjaaço» aslronoHjiJquc»
irop vanlérs ; IV, 31Ç.
1
DES QUATRE PREMIERS VOLUMES.
471
Chrématîstiqne (la). Ce qne c'est ; 1 , 87.
Ghristianisme. Son éliiblissemenl et ses progrès.
Revue historique ; II , 241 ; IV , 289. — Ne peut
être séparé de rhistoire de l'homme et des na-
tions. Erreur de M. Thierry à ce sujet ; III , 589-
390. Ses bases, I, 2Sô. S'il est \rai qu'il soit mort ;
501. Son influence surla société ; 11,241. Présenté
aux gens du monde. Voir Fénelon. Voir aussi
Eglise, Jésus-Christ, Religion, Vérités chrétiennes.
Chronologie sacrée , dans ses rapports avec l'his-
toire profane ; IV, 226, 349-."o0.
Chronologie historique des peuples obscurcie par les
zodiaques (Voir ce mol). Essais de chronologie
(Voir Saigey).
Chrysologue (le père). Sa théorie de la surface ac-
tuelle de la terre ; 1 , 512.
€hute de l'homme. Ses preuves ; I, 54, 223. — Ses
effets ; IV , 404.
Civilisation païenne à Rome ; 1, 449, 4S2. (Voir éco-
nomie politique, finances, législation, monuraens.)
— Recherches sur ses progrès en France ; I ' , 519.
Clavé (M.). Ses poésies ; I , 492.
Clergé. Personnel et revenus du clergé «n 1789;
IV, 524.
Clovis. Diptyque sculpté en ivoire représentant son
baptême et la sainte Ampoule ; IV, 394.
Code disciplinaire des États-Unis. ( Voir Living-
ston.)
Code sacré de toutes les religions ; III , 160.
Colbert. Son ministère jugé ; IH , 407.
Colebrooke (M.). Essai sur la philosophie des In-
dous , etc. ; 1 , 328.
Collège de Dublin. Règlement pour l'admission à ce
corps ; II, 4o2. — De Juilly. Plan des études ; 1S3.
— De France ; III , 140 ; IV, 56.
Collombet (M.). Sa traduction des hymnes de Syné-
sius; II, 472. — Sa vie de sainte Thérèse; 111,319.
Colonies françaises ; III , 415.
Combegnille (M. Alexis). Sur les mémoires de Lu-
ther mis en ordre par M. Michelet; I, 29o. — Sur
l'Histoire des lettres de M. Duquesnel; K, 12î. —
Sur l'histoire de France de M. Trognon ; 311. —
Sur celle des Gaulois, de M. Thierry; III, 583.
Commerce chez les différens peuples. (Voir les cour»
de MM. de Coux et de Villeneuve.)
Conciles et leur influence sur les mœurs et la dis-
cipline ; ni, 566.
Confession ou Révélation Tolontaire. Ses beanx rè-
SDltats ; IV , ^iô. Abolie dans le protestantisme
et redemandée par plusieurs ; 24S.
Confession auriculaire. Ouvrage de l'abbé Guilloisj
11, 240. — Recherches sur son usyge chez les
Juifs ; 1 , 558. — Des Prolestans ; II , 74.
Confréries des bâtisseurs d'églises et des pontistes ;
IV, 508.
Confucius. Sa doctrine ; 1, 423. Caractère de sa légis-
lation ; 426.
Congnet (M. l'abbé). Mois de Marie, grec et latin, à
l'usage des collèges; I, 496.
Consolations d'une àmc chrétienne. (Voir Anglars.)
Constantin. Sa conversion jugée ; I , 249.
Conversion (une) au XV^ siècle ; 111 , 520.
Cor (M.). Coup d'œil sur l'étade des langues atiati*
ques ; III , 13S.
Cosmogonies de la Bible. Comment supérienres k
celles des païens ; 1 , 82.
Couronnement de la Vierge. Tableau du Fiesolé au
Musée du Louvre; IV, 131 et 137, en note. Gra-
vure de ce tableau ; ibid., 13o.
Cousin (M.). Sur les aberrations de la raison hu-
maine ; III , ô8o.
Couvent de Saint-Lazare à Venise (le); IV, 3l8.
Coux (M. de). Cours d'économie sociale, plan ; I, 53.
!« Leçon ; 90. 2' Leçon ; 274. 3« Leçon ; 522. 4*
Leçon ; II, 161. 5« Leçon ; 409. Suite et fin; II!,
96. e' Leçon; 241. T Leçon; IV, 8l.8'Leçon;246.
Crabbe. Caractère de ses romans; IV, 216.
Création. Hecherches sur ses époques ; III, 204, 210,
4oo. (Les sept jours de la). Ouvrage du Tasse;
IV, 132.
Croisades; 1, 114. Leur influence; II, 329. Leur
histoire ; par M Michaud ; ibid. — Résumé hùto-
rique ; par M. Ozanam ; 111 , 338, 359.
Croix. Sa figure employée symboliquement dans
l'architecture chrétienne ; III , 314.
Croix ^la) frappée sur les monnaies, 1" exemple; III,
276. Beauté de son symbolisme; 514.
Cryptes chrétiennes de Rome ; IV , 32, 107. Descrip-
tion de celle de St.-Sylvestre; 108. Des faubourgs;
109. De Saint-Pierre et Saint-Paul ; 110. Habitées
par les chrétiens ; 113. Converties en églises; 11».
Culte (du) chez les Romains. Ses diverses phases;
III , 267.
Cuvier. Révolution qu'il opère dans l'étude de la
géologie; III, 239.
Cycle de saint Hippolyte; II, 44S.
Cycles apocryphes, hagiologiques et symboliques.
Ce que c'est; IV, 366. Origine du mot cycle; ibîd.
Danses macabres ; II, 380.
Dante (le). Son apparition ; I , 195. Sur les origi-
nes de son poème ; III, 222. Son siècle ; IV, 388.
Déluge. Monuraens de celte catastrophe; I, 217,
226. Nouvelles théories à ce sujet; HI, 240.
Descaries. Révolution qu'il a opérée ; I, 231. But de
ses méditations; 11,257.
Desdouits ( M. ). Cours d'astronomie. (Voir ce mot.)
— Soirées de Montibéry. (Voir soirées.) — SoB
sent'menl sur les périodes bibliques ; III, 485.
Desnoyers (M.). Analyse des pièces historiques na-
tionales ; IV, 397.
Dictionnaire de l'Académie. Examen critique et his-
torique ; II, 60, 227, 454; HI, 182, 213.
Didon (l'abbé). Morale de la Bible; I, 490. Son
histoire sainte et ecclésiastique citées; •', 3l5.
Dignités de l'empire d'Occident; I, 368, 481. (Voir
aussi fonctionnaires à Rome et formule.) — Ro-
maines ; ibid. , 449. Conservées dans les Gaules ;
II, 584, et la note 2.
Discipline de l'Église; II, 193; 111,281.
Docteurs de l'Église. Noms et caractères des plu^
célèbres; 111,428.
Dwllinger (l'abbé). Son histoire ecclésiastique. In-
troduction traduite par M. L. Bore; IV, 289 , 443.
Ooniinique (sailli;. Sa mission; 1 , 178.
4?'2
TABLE ALPHABETIQUE
Douhaire (M.)- ^°"" *""" •''"'Stoire de la poésie
chrélienne ; cycle des apocryphes. 1" Leçon ; IV ,
361.
Doute méthodique. Ce que c'est suivant saint
Augustin et Descartes ; II , 238.
Droit (cours sur Phisloire philosophique du ). (Voir
de Moy et Foisset.) — Romain. Voyez Savigny.
Droit de la (ueire chez les Hébreux, justifié des ca-
lomnies de \oiia TP; , 265.
Droit ecclésiiistiquc. Dogme et discipline; IV, 239.
Droit hébraïque ou mosaïque; 111, 235, 416.
Duiil.sme (le). Ouelle est cette erreur; I , 48.
Dublin (Revue caihoiique de) ; 1 , 406.
Duel (du) judiciaire et des lois qui en réglaient l'u-
sage ; H I , 123. Essai sur le duel privé ; ibid.
Dulac de Montverl (^M.). Sur Tintroduction à l'En-
cyclopédie du X1X<^ siècle ; par M. Laurentie; H ,
4S.
Dumas (Alex.). Sur les poésies de Jean Reboul; III,
234.
Dumont (Edouard). Cours sur l'histoire de France,
plan; I, 38. 1" Leçon; 121. 2" Leçon ; 243. ô*- Le-
çon ; 362. Suile; 449. 4" Leçon, constitution de
l'Église ; i" partie, dogme et disnpline; II, 193.
ti<= Leçon; 416. 6« Leçon; III, 26. T' Leçon; état
des Gaules; IV, 20 (8" Leçon) L'Eglise soutient
la société contre les barbares ; 406. Archives cu-
rieuses de France; III, 333.
Duquesnel (M.). De la litléialure avant le christia-
nisme; I, 466; :i, 123. — Sur la philosophie de
Phisloire de Schlegel; 372.— Sur le Christ devant
le siècle, IV, 434. ,
Ecole chrétienne d'Alexandrie. (Voir ce mot.)
Ecole moderne. Ses principes et sa tendance ; 1, 481;
II , 141.
Ecoles mystiques ^ T, 19< , 344 ; IV, 133 et suiv.
Ecoles primaires el des Frères, mises en parallèle ;
III , 370.
Ecoles de peinture en Italie; caractères des plus
célèbres; IV, 142 et suiv.
Economie politique (cours d') ; par M. de Coux.
(Voir Coux.)
Economie sociale (cours d') ; par M. de Villeneuve
Largemont. (Voir ce nom.)
Ecriture sainte (étude de 1');!, 210. 344. Cours
complet. Annonce; II, 398. Prospectus; 509
Consé(iuences effrayantes du droit d'interpréta-
tion rationnelle; H! , 38i, 383.
Edit de Nuulcs. Son histoire et ses suites; IV,
90.
Education primaire. Améliorations dues au christia-
nisme, ni, 370. — Domestique et publique, mises
en parallèle; I , 31.
Eglise. Son élablibscmcRt ; I, 243. Sa force; 301.
Tableau historique du 1" siècle; II, 112, 117. Les
hiTésies ; 123. Sa constitution , ses doi^.mcs et sa
discipline; 192. Sa bell<; hiérarchie; IM , 26 el
suiv. Hésumé historique sur les premiers siècles
de l'Eglise; !li, 2C-1. Sa con&liiution el son in-
fluence au Mil' siècle; 361, (Voir croisades , or-
dres r(!ligieux et militaires.) San système péniten-
tiaire admiré par M. Gu zol ^ m , ù» 1.
Eglise romaine (origines de 1'); I, 839 ; II, 286 ; lîl,
461. Grecque. Son schisme ; III, 361. Catholiqaa
de Lausanne. (Voir ce nom.)
Eglises gothiques. Epoques des plus célèbres; I,
189. — Recherches sur les figures qu'on y voit
sculptées, i ' , 293.
Eglises primitives. Leur description ; II, 446 à 4o2 ;
IV, 178.
Eglises souterraines du temps des persécutions, dé"
couvertes par Bosio ; iV. 106. Description de celle
dite Oratoire de saint Sylvestre ; 107.
Egyptiens. Leur littérature et leurs monumens ; I ,
336. Leur philosophie ; 337. Leur histoire ; 361.
Elisabeth (sainte), reine de Hongrie ; par M. de
Mouialembert. (Voir ce nom.) — Comptes rendus
sur cet ouvrage. (Voir Thomassy.) — Traduction
italienne annoncée; III, 470. — Monumens de
l'histoire de celte sainte, recueillis par M. de Mon-
lalerobert ; iV, 318.
Eloquence chrétienne (de 1') au IV» siècle ; IV, 443.
(Voir aussi docteurs et Pères de l'Eglise.)
Emmerich (sœur). Ses révélations; 1 , 336. — Vie
de celte religieuse ; II, 463. (Voir aussi Passion.)
Encyclopédie (!') et les encyclopédistes ; IV, 262.
Encyclopédie du XIX' siècle. Discours d'introdac-
lion; par M. Laurentie. (Voir ce nom.)
Enfans trouvés. Moyen d'améliorer leur sort ; 1, 147.
Enosh. Prologue ; IV, 77.
Enseignement. A qui en appartient le ponvoir ; UI,
246. (Voir Eglise.)
Epidémies (sur les grandes). (Voir Litre.)
Epopées. Comment divisées ; 1, 63.
Epreuves (des) par l'eau et le feu; lU, 127.
Eschyle. Fragmens de son Proméihée ; II, 272.
Esclaves. Leur sort à Rome ; !ï, 93.
Esprit des lois. Jugement sur cet ouvrage; IV,
236.
Etat des personnes à Rome; I, 432, 435. (Voir
aussi économie sociale el politique à Rome.)
Etais chrétiens d'Orient. Leur chute; III , 339.
Etudes (hautes). Conférences au collège de Juilly;
IV, 36.
Études historiques de Chateaubriand citées sur les
invasions des barbares; II , 246.
Éludes littéraires et philosophiques; II, 396. —
Plan d'un cours d'études chrdiennes ; IV, 48.
Eucharistie (I'), ou la présence réelle de Jésus-
Christ dans ce sacrement, reconnue par Luther;
], 302 (à la note). (Voir le texte cité.) — Gran-
deur de ce sacrement et son influence sociale;
llî, 249.
Européen (!'). Esprit de ce recueil; I, 412.
Evèchés et archevêchés de France, classés par dé-
parumens ; III , 68, 69.
Evoques. Leur pouvoir civil aux I\« et X'siâcles;
1 , 386. Dépositaires des clefs des villes ; 389.
Expédition scieutifKiue el maritime (Lettre); III,
4l!«.
Fabcr. Heures mosaïques. Fragment sur les sacri-
fiics et leur origine chez les peuples anciens; 1,80.
Fahre d'Oiivel. De lit poésiç primilivo chez Itf
Grecs ; 'l, 391.
DES QUATRE PREMIERS VOLUMES.
473
Falaize (madame Caroline). Leçons d'une mère à ses
enfans sur la religion; IIÎ , 311).
Fauveau (^mademoiselle de) , célèbre artiste. Citée ;
IV, 182.
Femme (la) dégradée par le paganisme; I, 107.
Réhabilitée par le christianisme; t08.
Fénelon. Le christianisme présenté aux gens du
monde; Il , 59S.
Féodalité et système féodal ; I , 2o2.
Fêtes chrétiennes. Leur solennité. (Voir semaine
sainte.) Dédicace des églises.
Fêles superstitieuses dites de l'àne et des fous. Ci-
tées; II, 301.
Fiesole (Jean de), ou le Beato. Ses belles peintures;
IV, 131, lôiî, 137.
Figures (des) fantastiques sculptées sur les vieilles
églises. (Voir sculptures.)
Finances à Rome, Comment administrées ; H, 169.
— En France, sous Henri IV (Voir Sully); sous
Louis XIII et Louis Xl\ ; IH, 401 et suiv.
Flaget (monseigneur). Uémoire sur Tétat de son
diocèse en Amérique; IV, 193.
Flandre {la) au, XVI' siècle; par un professeur de
rUniversilé de Gand. Citée; IV, 319.
Flavien ou de Rome au désert. Examen de cet
ouvrage; I, 461; H , 210.
Flenry (Edouard). Popsies; I, 350.
Floquet(M.). Histoire du privilège de saint Romain;
1 , 529.
Foi chrétienne. Grandeur de ses traditions et de son
enseignement ; I , 139. Peut seule rendre à
l'homme sa dignité réelle; 142. Et à l'art sa
poésie et ses belles inspirations ; 206.
Foisset (M.). Eloge historique de M. Riam-
bourg; 1 , 363. — Histoire du droit , introduc-
tion, i" Leçon; HT, 107. 2= Leçon; droit pa-
triarchal ; 177. 3'= Leçon; dr.it musaïque; 2a5.
Forbonnais. Ses améliorations de finances et sa ré-
partition uniforme des impôts; I\ , 237.
Forichon (l'abbé). Questions de chronologie, d'orga-
nologie et autres, examinées sous leurs rapports
avec le christianisme; 111 , 238.
Fossiles. Recherches gur l'époque de leur formation;
III , 240.
France (histoire de); par MiVI. Dumont, Thierry,
Trognon , etc. (Voir ces noms.)
Francheviile (M. Jules de). Sur les armées perma-
nentes; I, 302.
François 1". Histoire de sa captivité; par M. Rey,
IV, 236.
François d'Assisse ( saint ). Sa mission admirable ;
I, 178.
Frantin (M.). De la vérité catholique, etc., ou vue
générale de la religion dans son histoire et sa doc-
trine; III, 381.
Frères des écoles chrétiennes. leur fondateur et
leurs fonctions; III, 138. — Leur enseignement
comparé à celui des écoles primaires (voir écoles).
Fresques chrétiennes des basiliques. — Tablau d'un
concile ; IV, 10«.
Fronde (troubles de la). Lettres de Mazarin a ce su-
jet; IV, 397.
Gaillardin (Casimir). Analyse de Phistoire asiatique
et grecque , de M. A. Tancre ; I, 346.
Gand. Son université (voir université).
Gaule poétique (la); par Marchangy. Mérite et dé-
fauts de cet ouvrage ; III, 400.— Etat de la Gaule
au iy: siècle ; IV, 20.— Progrès du Christianisme ;
24.
Gaules. Introduction du Christianisme; IV, 20. —
Premières églises; 25,— Leur état au moment de
l'invasion des Barbares; ib. 21.
Gaulois (histoire des) , par Amédée Thierry. Analyse
de cet ouvrage; III, 73, 383.— Sénateurs gaulois;
IV, 20.— Corporations; 25.
Genèse. Beauté et grandeur de ce livre : I, 82 , 83.
— Comment on peut entendre ce qu e!!e dit des
jours de la création; 111,206 et suiv. —Réfutation
des systèmes de Buckland, du Luc et autres à ce
sujet; 436 et suiv. — Voir aussi Déluge, Tradi-
tions.
Genin (N.). Recueil de lettres choisies avec des notes
biographiques; I, 496.
Genoude (l'abb.! de). Cours d'Ecriture sainte, plan;
I, 31. —Introduction; 210, 344. — Sa Raison du
Christian sme; II, 36.— Tableau historique du v»
siècle de l'Eglise; 112. — Sur ses diverses publi-
cations; IV, 439.
Géographie ancienne et moderne comparées ; IV,
160. —Physique, ce que c'est; I, 573. — Géogra-
phie des géog aphies ou Cours de géographie an-
cienne et moderne comparée , etc., ouvrage an-
noncé; m, 472,
Géologie (cours de) par M. Margerin (voir ce nom).
— Elémens de géologie et de minéralogie d'ac-
cord avec la tradition biblique , par M. Chaubard
(voir ce nom).
Gerbet (M. Pabliè). Discours préliminaire , plan de
l'Université Catholique ; 1 , 3.— Cours d'introduc-
tion à l'ptude des vérités chrétiennes.— Plan, 31;
l'i leçon, 76;-2> leçon, 217 ;— 3"^ leçon, 264;—
4' leçon, 358;— 3" leçon, 417;— 6^^ leçon, 604;—
T= leçon. II, 3;— 8= leçon, 81 ;— 9" leçon, 406;—
10« leçon, IV, 241.— Examen des Affaires de
Rome de M. de La Mennais ; III, 3, 81 , 161, 321 ;
IV, 3.
Gerson. Recherches sur ses manuscrits; IV, 591 et
suiv. ; et surtout sur celui de l'Imitation (voir ce
mol).
Gibelins; origine de leur guerre avec les Guelfes;
IV, 583.
Gibon (II.) Fragmcns philosophiques; II, 236. — •
Gibbon. Le philosophe ; ce qu'il dit de Rome; III,
298.
Girauli (E.). Ses poésies chrétiennes; II, 160.
Gémarah (la). Ce que c'est que ce livre rabbiniqoe;
III, 425.
Gœrres (voir Pucelle d'Orléans).
Gourntrie (Eugène de la). Konio chrétienne ; 202-
3;;8; III. 194. —Lettres Mir l'Italie; IV, .%«3. —
Sur les orgiiiesde l'Eglise romaine; III, 461. —
Il sKiire du Tasse ( voir ce nom ). — Sur les sept
jours de la création du poème du Tasse, IV, 1U2«
— L'Italie littéraire (1- ^ article) ; 385.
474
TABLE ALPHABÉTIQUE
Graal (le saint). Célèbre légende combinée avec celle
du roi Arlhur et des chevaliers de la Table Ronde;
I, 241.
Grecs. Recherches sur leur religion ; 1 , 300. — Leur
philosophie; SU. — Analyse de leur histoire; 346.
Grecs modernes ou du Bas-Empire; III, ôtJl. — Leur
schisme, ib.
Grégoire vu et son pontificat; 1 , 230; H, 231. —
Sa vie ; par Voigt ; IV, 598.
Grégoire de Tours. Hisi. ecclésiastique des Francs,
nouvelle édition ; IV, 528.
ftrenoble. Recherches historiques sur cette ville au
moyen âge; 11, 5 !4.
Grimm ( les frères ). Leurs travaux sur les légendes
de l'Allemagne ; cités, I, 259.
Gruyer (M.). Le spiritualisme au xix« siècle ; II, 138.
Voir aussi Maine de Biran.
Guadet (M.). Sa traduction de Grégoire de Tours ;
IV, 597.
Guenebault (L. J.). Auteur de la table de l'Univer-
sité catholique. Sa dissertation sur le Liber pon-
lificalis, citée. Voir Liber.
Guerard (M.), membre de l'institut. Ses travaux
historiques et géographiques sur les pagi de
France ; IV, 398. — Sur la popularité du clergé en
Fran'-e; 461.
Guerre (de la) dans les temps anciens; I, 436; sous
l'influence du Christianisme ; 460. — Envisagée
comme un grand sacrifice; IV, 201. — Chez les
Hébreux ; assertion réfutée à ce sujet ; III, 263.
Goillois (l'abbél. De ia confession auriculaire; H, 240.
Gairaud (M.). Flavien, ou de Rome au Désert, exa-
miné; 1, J95; II, 210. — Sur le Prométhée d'Es-
chyle ; II, 272. — Sur la guerre envisagée comme
sacrifice; IV, 201.
Goizot (ML). Fragment de son histoire de la civilisa
tion en Europe ; témoignage qu'il y rend à l'E-
glise; III, 126. — Ce qu'il dit du système péniten-
tiaire de l'Eglise ; ib. 301.
Haller (M. de). Histoire de la réyolution religieuse
en Suisse ; HT, 472.
Hane (M). Travaux de ce savant belge ; IV, 320.
Hase (M.). Ses travaux sur rhistaire de France ;
IV, 397.
Hébreux. Histoire de ce peuple ; T, 269. — Leur droit.
Leur économie (voir Villeneuve".
Hedwige , reine de Pologne ; 1, S.>0.
Hiérarchie ecclésiastique; IV, 343.
Bindoustan. Ses pagodes et ses croyances ; III, 47. —
Philosophie de ses prêtres ( voir Colebrooke et
Pauthier).
Histoire (de 1') en général. Des régies pour l'écrire;
I, 24iî. — Histoire asiiitiquc et grecque, analyse
par M. Arhanére (voir ce nom).
Histoire de France; premii-res notions préliminai-
res; I, 60.— Considérée coiriirie scii'nco; 121.— Ce
qu'en pense M. Thierry ; 123. —Caractères de ses
principaux historiens; 124. — Etudes de M. Tro-
gnon et Cours i\f. SI. Duiuonl sur l'histoire (voir ces
deux noms et Grigoire de Tours).
Histoire des Lettres ; par A. Duqucsncl (V. ce mot).
Histoire littéraire des siècle» catholiques; par M. de
Montal<*mbert (voir ce nom). — Histoire littéraire
de France (voir écoles, langue française, acadé-
mie , université.)
Histoire générale de la littérature (Cours d'). Voir
Cazalès.
Historiens d'Allemagne. Comment ils jugent Gré-
goire vu ; n , 232, 233.
Hohenlohe (M. l'abbé de). Mémoires; II, 517.
Horace. Traduction en vers et réflexions sur les tra-
ductions; H, 469.
Hôtel-de-Ville de Paris. Son origine; IV, 23, note.
Huguenots ( guerres des ). Fragmeus historiques ;
111,333.
Hugues (vie de S.) , évèque de Grenoble ; par Albert
du Boys, préface his'orique; II, 584; IV, 506.
Idées innées. Réfutation de ce système; II, 442.
Idolâtrie. Son or'gine ; I, 243.
Ignace de Loyola ; III, 4S3, 443.
Imitation (T) de Jésus-Christ. Recherches sur l'au-
teur de ce livre ; IV, 591.
Incarnation. Ce mystère peut seul expliquer l'his-
toire de l'humanité; I, 214. — Envisagée comme
union de la nature humaine dans la personne du
Verbe ; 417.
Inde (!') n'est pas le point de départ des religions
de l'Orient; T, 363.
Indous (Voir Hindoustan.)
Indulgences. Doctrine de l'Eglise sur cette matière ;
III, 16.
Initiations. Caractère de leurs cérémonies ; I, 467.
— Initiations païennes introduites dans le Chris-
tianisme, III, 361.
Innocent iir. Pape cité; I, 164. — Son histoire ; 594.
Inquisition. Rigueurs de ce tribunal neutralisées par
l'Eglise; MI, 362.
Instruction primaire. Mise en parallèle avec celle des
Frères des écoles chrétiennes; 111 ,367.
Intolérance religieuse. Pourquoi inconnue dans le
paganisme; III, 267.
Italie (1') envisagée sous le rapport religieux; II,
467. — Sous le rapport littéraire; 1^, 383.
Jager (M. l'abbé . Traduction de l'histoire de Gré-
goire vu ; IV, 398.
Jésuites. Histoire de cet ordre; TIT, 430. Leur éta-
blissement au Paraguay ; IV, 323.
/ésos-Christ. Sa mission divine; 1, 5S. — Divinité de
sa religion; 73. — Sa naissance et ce qu'elle ap-
prend à l'humanité ; 214. — Comment il prouve sa
mission ; tfc., 131. — S n Evangile supérieur à tous
les systèmes de la philosophie antique; I, 413. —
Est incontestablement le pivot de toute Thuma-
nité; III. 389. Comment représenté sur les pre-
miers monumens d'art chrétiens; IV, 336.
Job. Est-il l'anlenr du livre qui porte son nom ? 1,272.
Joux(M. i'ic.r.: lio^. Lellri'ssur Tltalie. (Voir Italie.)
Son abjuration; 11, 467.
Jugement dernier de Ficsote. Tableau admirable à
Floi< iice,sa desi ription par M. de Montalembert ;
IV, 136. — Détails des sculptures de ce sujet i\ No-
tre Dame; II, 298.
Juifs. Recherches sur leurs cérémonies , la confes-
sion, les pin ifienlions, e'c; I, 35i; et suiv. — Leur-
DES QUATRE PREMIERS VOLUMES.
^i
guerres contre les Romains et leur destraction ;
Jl , 120 et suiv. — Leur existence merveilleuse;
I, 498.
Jnilly. Collège de ce nom; II, lo3. — Prospectus de
son enseignement; IV, 44.
Kant. Ce qu'il a dit de l'unité catholique; IV, 241.
Keepsake religieux ou le Livre des Saintes; 11,473.
Koberstein. Sur son histoire de la littérature alle-
mande, traduite par Marmier; !, 414.
Lâchât ^M. Tabbé). Exameo de sa traduction de la
Philosophie de l'histoire de Schlegel ; il, 372. —
Sa traduction de la Symbolique de Mœlher; ib., 74.
Lallier (M. F ). Sur le paupérisme; 1, 146. — Compte-
rendu sur la Charité légale de M. Naville; M, 68.
Lamache ( Paul ). Sur les figures fantastiques des
églises; II, 576. — Examen critique du Flavien de
M. Guiraud; I, 461. — Sur le duel judiciaire et
privé ; I II, 122. — Sur les prisons en France ; III,
501, 57b.
Lamartine (M. de). Examen de son ouvrage de Jo-
celyn ; I , 520,
La Mennais (M. de;. Réfutation de ses écrits ; par
M. Gerbet (voir ce nom).
Langue française. Histoire de ses progrès; II, 4oo,
436, 438. — Employée comme langue diplomati-
que ; 462.— Même en Angleterre ; 463.— Origine
de son universalité; III, 132. — Considérations sur
ses progrés; l^ , 298. — Sur son universalité et ses
résultats; I, 408. — Sa véritable origine retrouvée
dans le latin du moyen âge; lY, 593.
Langue hébraïque. Son génie; 1, 283.
Langue latine. Recherches sur son histoire, ses pro-
grés et sa décadence; I, 329. — Caractère particu-
lier de celle de l'Eglise ; 333. — Se conserve dans
l'école ; ib. — Ses diverses phases ; '• , 433. — Im-
portance de la langue latine du moyen âge comme
origine des langues modernes de l'Europe et sur-
tout du français ; IV, 393.
Langues orientales. De leur étude en France , de-
puis quelques années; lil , 133.
Lanoue (Gustave de). Sur le Napoléon de M. Quinet;
I, 469.— Sur Enosh; IV, 77.
Laurenlie (M.). Théorie catholique des sciences ser-
vant d'introduction à l'Encyclopédie du 19' siècle;
f, 407. — Compte-rendu de ce travail; II, 43.
Lausanne (église de). Sa fondation ; II , 50G.
Lefranc (M.). Courg d'Histoire Elémentaire j II,
314, et suiv.
Légende hébraïque. Ame exilée on Anna Marie ;
IV, 69. — Pe saint Urbicus ; 23. — D'Injuriosus et
de Scholastica , 27. —Dite Dorée, citée ; 577.— Du
moine Théophile, sculptée à Notre-Dame ; JI, 297.
Légendes et traditions religieuses; I, 63. — Païen-
nes : c q l'en dit Faber; 79. — Allégoriques: ce
que c'est; ib., 81. — Envisagées comme sources
h storiques et de poésie; 238, 470; 111 , 599. —
Caractères distincts des légendes; 288. — De Ve-
nise; 291.— Des bords du Uhm ; 290.— Caractère
de celles du Martyrologe et de la Liturgie; 328, IV
363 (voir Cycle).— Livre des légendes. Ouvrage
de M. Leroux
l'Allemagne (voyez Grimra)
Léger (Noël). Ses poésies ; Il , 259.
Leguillou (M. l'abbé). Harmonies religieuses, lita-
nies de la sainte Vierge, etc. ; I, 335.
Lenormand. Sur l'origine des Chaldéens; IV,
467.
Lenz (M.). Ses travaux; IV, 319.
Leques ( M. N. ). Sur l'Art chrétien de M. Cyprien
Robert ; HT, 512. — Du beau en littérature ; I, 513.
Leroux (M.). Sur le libre arbitre et la grâce; I, 410.
Leroux de Lincy. Livres des légendes , anaonce ;
I', 160.
Leroy (Onésime). Voir Onésime Leroy.
Lpy de (droit de). Ce que c'est ; IV, 511.
Liber pontificalis. Quel est ce livre et son importance
historique; II, 291.
Ligue (fragmens sur la); TU, 534, 337.
Litre (M.). Sur les grandes épidémies, extrait de la
Revue des deux Mondes; 1, 409.
Littérature (histoire générale de la);I, 38, 116. —
En Allemagne; T, 414.— En Angleterre ; IV, 216.
En France (voir Académie et dictionnaire, histoire
littéraire, langue française. Université).
Littérature hébraïque ; 1 , 282 ; H , 93 , 97 ; III , 53.
—Des livres prophétiques ; ib. (voir aussi Lowth).
Littérature chrétienne des trois premiers siècles
chrétiens ; III, 426 ( voir aussi docteurs et Pères
de l'Eglise).
Livingston. Publiciste américain, son Code discipli-
naire; IV, 62.
lobineau (Dom). (Voir Saints de Bretagne.) Eloge
de ce savant; III, 598.
Loi écrite ou du mont Sinaï : sa grandeur; III, 2S4.
Loi naturelle : ce que c'est; 11, 164. — Paradoxe do
Jean Jacques à ce sujet ; III, 122.
Lois de Moïse. Leur caractère ; 1 , 269 ( Toir aussi
heures mosaïques, hébreux, législation).
Lois des XII Tables (voir Tables).
Louis XIII. Caractère de son gouvernement; III,
401.
Louis XIV et son gouvernement ; III , 404 ; IV, 90.
Louis XV et son règne , IV, 163.
Louis XVI. Réformes et améliorations qu'on lui doit ;
IV, 328.
Luca (l'abbé). Fondateur des Annalet de Sciences re-
ligieuses de Rome (voir Annales).
Luigi Cicconi (M.). Rome antique et Rome chré-
tienne; III, 293.
Luther. Ses mémoires; î, 293. — Sa réforme et son
influence politique ; 111 , 14. — Mise en parallèle
avec celle tentée par l'Eglise ; «6,, 433.
Lyon. Description de plusieurs églises de cette
ville; par deux l'ccîés asti jues; 11!, 593.
Machiavel. Sou livre rci'uté; III, 513.
Magnin (M. Ch.). Sur les origines du théâtre mo-
derne, cité; H, 297 (note 2).
Mahomet. Son apparition; H, 522. — Résumé histo-
rique de sus conquêtes sur les Grecs ; III, 361. —
Sa religion ; 584.
Maistre (M. de). Cité .«'ir les sacrifices antiques; I,
79.— De l'union de I art et de lu religion; II, 145.
de Lincy; 11, 100.— Légendes de Marchangy (M. de). Eloge de son caractère et de ses
écrits; HI, 400.
476
TABLE ALPHABÉTIQUE
Hargerin (M.). Cours de géologie , introduction ; I,
97.— Suite ; 230—1'^'' leçon ; 371.-2'^ leçon ; 441.
— 5' leçon; H, 176.— Suite; 237.— Notes; ."ÎOB.
Mariage (du) sous les Patriarches; Hl, 179. — Sa
sanction ; 183. — Sous la loi de Moïse ; 239 à
262.
Mariage. La sainteté de ce sacrement protégée par le
Pape ; II, 163.— Juridiction de l'Eglise sur le con-
trat de mariage envisagé comme sacrement: 111,
317.
Harmier (M.). Sa traduction d'un ouvrage de M. Ko-
berstein sur la littérature allemande, citée ; I, 413.
Martyrs. Leur nombre ; III, 273 ; IV, .".3.— Leur ac-
tion ou influence sur la société; 111, 348.— Cata-
combes qui leur sont consacrées (voir ce mol et
supplices}.
Martyrs (les), poème de M. de Chateaubriand : origine
de cet ouvrage; III, 297.
Matrimonio (de). Traité di' M. C^rrfère; IV, 80.
Matter. Son histoire du Chrisiianismc citée sur le
nombre des martyrs; 111,275.
Hazarin. Son ministère jugé; Î!J, 403.
Médicis (les). Leur funeste influence sur Tart chré-
tien ; iV, 1"3.
Melchior de l'Hermite. De la chronologie sacrée dans
ses rapports avec rhîstoire profane; IV, 226.
Mémoires de Luther. Traduits et publiés par M. Mi-
chelet (voir ce nom).
Méthode d'enseignement des écoles catholiques; par
M. Boyer; I, 416. ' ' :'•"■"
Métrologie (traité de). V. Saigey. ;- - . t
Blichelet (M,). Mémoires de Luther; T, 293.— Exa-
men de cet ouvrage par M. Combeguille (voir
ce nom).
Miniatures des manuscriis. Leur importance pour
l'histoire de l'art chrétien ; I, 190, 34î
Miracles ( les ) sont dans l'ordre de la Providence ;
1, 143.— Si on peut en établir la vérité : 144. —
Pourquoi plus frécjuens dans les premiers siècles ;
IV, 292.
Mischnah (la). Ce que c'est; 11 f, 422.
Missions. Relation de celle de Bardstow n ; IV, 103.
— liésumé de leurs conquêtes; 311, 339.
Mœlher. Sa Symbolique , traduite de l'allemand par
Lâchât (voir ce nom).
Mogols. Formation de leur empire; III, 339.
Moïse. Esprit de ses lois; I, 282. — Jugé parSchlos-
ser (voir ce nom). — Sa science comme géologue
et astronome est incroyable si elle n'est pas in-
spirée ; 111, 259 (voir aussi Loi écrite, société).
Moke (M.). Ses travaux ; IV, 319.
Molilor. Philosopliiiî de la tradition ; ouvrage alle-
mand traduit par M. Quris; IV, 239.
Monde visible prouve les mystères du monde invi-
sible ; I, 102. — Kerherches sur l'ùge du monde ;
1M,238.— Suite; 392.
Montalembert (M. de). Cours d'histoire littéraire et
sociale des siècles catholiques; I , 38. — Introduc
tion à l'histoire île sainte Elisalicili ; ib., KW. —
Vie de la sainte; .".20, .398.— Ilisloire dlledwige,
reine de Pologne ; I , i'i.'>0. — De la peinture chré-
tienne en Italie : examen de l'ouvrage df M. Rio ,
IV, 123.— Vie de saint Bernard , annoncée ; té.,
400.
Montpellier (société archéologique de). Ses travaux ;
I, 330.
Montvert ( M. Léopold de ). Examen des Derniers
Bretons de M. Souvestre ; II, 133.
Montvert (M. de). Voir Du Lac de Montvert.
Monumens des Egyptiens ; I, 300. — Des Indous (voir
ce nom). — De Rome ancienne et moderne (voir
Rome). — Premiers monumens chrétiens , types
primitifs des églises ; IV, 177. — Peinture et sculp-
ture au moyeu âge; II, 393 (voir aussi Languedoc).
Moreau-Chrisiophe (M.). De la réforme des prisons
de France; II!, 306.
Moreau (M. Louis). Examen du Panthéon littéraire;
II, 57.— De la correspondance inédite de Voltaire;
332.- Des poésies de M. Reboul ; 111, 234. — De
l'ir^fluence de Balzac sur la langue française ; IV,
298.
Mort du Chrétien; par M. l'abbé Gerbet ; II, 9.
Morvonnais (M.). Examen des ouvrages de Crabbe;
IV, 216.
Moscou. Ses monumens; IV, 519.
Moy (M. Ernest de). Cours sur la philosophie du
droit , l"' leçon , vice de son enseignement en
France et en Allemagne; I, 331. — 2*^^ leçon, bases
du droit sous l'influence de la révélation ; II, 11.
— 3<' et 4' leçons, suite ; 249.-3= leçon ; III, 102.
— 6' leçon ; 24G. — 7<- leçon , droit ecclésiastique ;
IV, 239.
Moyen Age. Économie politique de l'Europe à cette
époque; H, 321. — Jugé par Schlegel; 373. — Ma-
nuel de l'histoire du moyen âge; IV, 139. — Mo-
numens de cette époque. Voir ce mot.
Muséum christianum de Rome; sa description; IV,
436.
Musique religieuse. Introduction à la philosophie de
cet art; par M. d'Ortigue; T, o^io (voir ce nom).
Mystères chrétiens (études sur les) ; III, 472; IV,
389.
Mysticisme ( du ) dans la pénitence. Ce que c'est;
I , 344. — Productions remarquables des écoles
mystiques; IV, 15".. — Peintres de l'école mysti-
que ; leurs productions admirables ; IV, 130.
Mythologie (de la) chez les Egyptiens elles Grecs;
1,300.
Napoléon (histoire de) par M. Quinet (voir Lanoue).
Naull (M.). Sur la religion chrétienne; 111,381.
Naville (M.). De la charile légale ; II, 68.
Niebelungen. Célèbre poème du moyen âge; I,
195.
Noirlieii. (Pabbé de) Ttecueil ih virdilalionf; 11,320.
Noire-Dame. Sculpture rema-quahle du tympan de
son portail, erreur à ce suj.t; IV, .394.— Sculpture
de son portail latéral : légende du moine Théo-
phile; II, 297.
Nuraghes (les). Ce que c'est; II, 269.
Ombiie (P). ('élébre par son érole mystique : détails
à ce sujet; IV, l.'l, 140, lîO.
Onèsime Leroy. Étudias sur les mystères (voir mys-
tères).—Sur les manuscrits de Gerson et le livre
de l'Imitation; IV, 509.
DES QUATRE PREMIERS VOLUMES.
477
Oratoire (P) de l'amour de Dieu. Bul de celte insti-
tution ; III, 458.
Ordres religieux et militaires , nombreux au xiii"
siècle ; I, 179, 180. — Leur infldcnce politique el
religieuse sur la sociéié ; III, 5(i0.— Leurs noms
et leur nombre eu 1789; IV, 324.
Orgue. Recherches sur son origine et ses propriétés
musicales ; III, 276. — Son mécanisme en rapport
avec les mystères chrétiens; 2îS. — Invention de
l'orgue expressif; IV, 4t.
Origène. Caractère de ses écrits; II, 44o.
Origines (des) catholiques, l'^*' partie : Origines de
l'Eglise romaine et examen de cet ouvrage des Bé-
nédictins de Solesmes ; 1, oa9; 111, IGO.
Ortigue (M. Joseph d'). Cours de musique religieuse
et profane , iniroiiuclion; I, 35o. — .Suite; II, 31.
— i'f leçon; II, 105. — 2"^^ leçon; 183. — 3' leçon;
35o. — 4*^ leçon; III, 45. — îj'^ leçon; 112 : suite ;
27tJ. — G^ leçon , histoire de l'orgue ; IV, 57. —
7« leçon ; suiie; 110. — &' leçon : 184. — 9*^ leçon ;
42(>.
Overbeck. Eloge de ce peintre; II, loi; IV, 137.
Ozanam (M.). Parallèle de deux chanceliers d'An-
gleterre.— Eludes sur le Dame (voir chanceliers
el DdUie)— Biographie de M. Ampère; I, 306.
Paganisme (histoire de sa desiruciionj ; par M. Beu-
gnol : examen de cet ouvrage ; III, 01, par Ben-
jamin Constant; cité, 267.
Pagi (des) de France. Voir Guérard.
Panthéisme (du) allemand ; III, 14G, 290. — Défini-
lion de celte erreur ; I, 49.
Panthéon (le) littéraire. Sur les publications de ce
recueil : ouvrages mystiques; II, 5".
Papes. Nom des plus illustres el leurs bienfaits; II,
289. — Histoire de ceux des xvi' et xvu"^ siècles;
traduite de Léopold Ranke : examen de cet ou-
vrage ; III, 432 ; IV, 465.
Paraguay. Ses missions , IV, 52".
Parieu (M.). Sur la Pucelle d'Orléans; I, 475.
Paris ancien. Etat de sa cité sous les Romains; IV,
25. — Paris moderne (ville de). Coiupte-rendu de
son administration; par M. de RamLuteau ; III,
367.
Parole. Si elle est d'invention humaine; II, 440.
Pascal et Bossuet mis en parallèle; III, 582.
Passion (la douloureuse) de Jésus-Christ d'après les
méditations de la sœur Emmerich ; II, 4Go.
Paslorel (le comle). Observation sur son ouvrage :
Moïse législateui' el moraliste ; III, 2o7.
Patriarches. Leuis mœurs el leur gouvernement de
famille; III, 177.
Paul III. Tente une réforme ecclésiastique ; III ,
458.
Paulin Paris (M.). Chronique de Vil'ehardouin, nou-
velle édition; IV, 598.
Paupérisme (du); par Al. Lallier; I, 146.
Paulhier (M.). Traduction des essais de la philoso-
phie des Indous el textes sanscrits ; I, 528.
Pavy (l'abbé). Histoire des Cordeliurs de Lyon;
111, 39Û.
Peinture chrétienne et mystique j I, 190; IV, 150. —
Sesélémens et recherches sur les causes de sa déca-
dence; 342.— Examen de l'ouvrage de M. Rio; par
M. de Montalembert ; IV, 125 à 132.
Peinture moderne. Ses productions (voir Salon).
Pelages. Leur architecture cyclopéenne; 11,269.
Pénitence. Dialogue sur ce sacrement ; II, 7 el suiv.
Pénitences imposées par l'Eglise. Ce qu'en dil M.
Guizot (voir Système pénitentiaire).
Pères apostoliques ; III, 428.— Apologistes ; ib.
Pères de l'Eglise. Traduits par M. Genoude ; II
475.— Caractères des plus célèbres ; III , 198.
Perfectibilité continue de l'esprit humain. Examen
de ce système ; III, 241 el suiv.
Périodes bibliques. Réfutation des systèmes de Buc-
kland , du Luc et autres savans à ce sujet (voir
Création, Genèse).
Périodes historiques (lesj. Noms des plus célèbres •
IV, 278, 281. Voir aussi Forichon.
Perrin (l'abhé). Son zèle el sa charité pour les pri-
sonniers ; III, 503.
Petit-Kadet. Ses travaux sur les monumens cyclo-
péens; II, 270.
Pétrarque. Son influence ; IV, 586.
Peuples anciens ou primitifs. Première époque ; I,
225. — Deuxième époque : Phéniciens, Egyptiens;
ib. 536. — Phéniciens. Leur antiquité ; I, 537.
Phénomènes de la lumière el de l'air, et leurs résul-
tats pour la terre; II, »76.
Philippe (saint) de Neri. Son séjour et sa pénitence
aux Catacombes; IV, 115.
Philosophie véritable. Ce que c'est; 1,49.— Sa mar-
che progressive et ses auteurs; I, 250. II, 236.
Son étude dans les collèges chrétiens ; IV, 35.
Philosophie mystique. Ce que c'est ; I, 31.
Philosophie des Egyptiens ei des Grecs; 1,311, 316.
— Son impuissance à connaître l'homme; II, 37.
Philosophie de l'histoire ; par F. Schlegel ; II, 372.
Philosophie du droit (ou histoire philosophique du).
Cours sur cetre science ; par M. Ernest de Moy
(voir Moy et au mot droit).
Philosophie des Indous. Examen de cet ouvrage; I,
528.— Rationnelle. Ses aberrations; ib., 31.
Philosophie de l'art. Introduction à l'étude des mo-
numens chrétiens; II, 475; III, 312.
Pie VII captif; III, 139,
Pignel (M.). Son Guide du voyageur de Paris à Al-
ger ; II, 313.
Plain-chant d'église ; son genre de beauté ; III, 282.
Platon. Immoralité de sa république; I, 412.
Poèmes héroïques el mystiques du moyen ùge. Leur
mérite ; I, 492; IV, 377.
Poèmes mystiques; I, 198. (Voir mystères et Oné-
sime Leroy, el surtout Dante.)
Poésie antique chez les Grecs ; II , 396. — Chez les
Latins; I, 494,
Poésie catholique. Ses grandes divisions; I, 65.
Examinée dans son principe , sa matière el ses
formes; 106, 349.— Des anciens Brelons; 111,32.
—Ascétique. Ce que c'est; 64.— Ses élémens; 118.
—De Jean Reboul ; III, 234.— Cycle des apocry-
phes. Ce que c'est; IV, 361. Voyei aussi Clavé,
Anglars, Turquely, etc.
Politique. Comment envisagée dans roUTragô de
478
TABLE ALPHABÉTIQUE
M. de La Mennais ; III, 527. — Cours d'économie
politique ; par M. de VilleneuYe-Bargemonl (voir
ce nom et de Coux).
Prières et méditations d'aune âme chrétienne ; par
M. Victor d'Anglars ; II, 1S9.
Prison Mammertine. Convertie en église; IV, 108.
Prisons (des) en France. La première idée de leur
amélioration est due à un bénédictin ; III, ÔOI. —
Traité des prisons (voir Moreau-Christophe et La-
mache).
Progrès humain (du) suivant M. Thierry , et réfuta-
tion historique de celte assertion ; III, 389.
Prométhée d'Eschyle (sur le); II, 272.
prophètes. Études de leurs livres et de leurs écoles;
III , 3S.
Prolestans. Leurs confessions de foi jugées; II, 74
(V. réunion).
Providence. Son action sur la société ; II, 162.
Prudentius. Sur les richesses de l'Église; IV, 453.
Psychosiasie ou Pesée des âmes. Sujet sculpié sur
Notre-Dame de Paris. (Voir Notre-Dame.)
Pucelle d'Orléans, traduit de Gœrres; i, 473.
Quairemère de Quincy. Recherches sur la statuaire
chryséléphantine ; IV, 561.
Qnris (M )• Sur la traduction de l'ouvrage de Moli-
tor; IV, 25'J.
Quinet (Edgar). Napoléon; I, 469. (Voir Ahasvé-
rus.)
Rahbins. Noms des plus célèbres , et leurs travaux
sur la Bible; II! , 425 et suiv.
Raison du christianisme; par M. de Genoude; I,
356 • il, 36. Nouvelle édition de cet ouvrage;
396.
Rambuteau (M. de). Compte-rendu de l'administra-
tion du déparlement de la Seine. (\ oir Paris.)
Ranke (Léopold). Sur son Histoire de la papauté ;
IV, 465.
Raoul Rochelle. Son cours d'archéologie. Antiquités
asiali(iues; IV , 206.
Raphaël et quelques uns de ses tableaux; ÎI , 147,
jaO, Sa sainte ( écile , jugée par M. de Monla-
iemberl ; 1^, l-îl* — Sa dispute du saint Sacre-
ment.Citée, et pourquoi ; 142.
Raynal (labbél et son ouvrage; IV, 204.
Reboul (M.). Sur ses poésies ; IH , 234.
Rédemption du genre humain par le N erbe ; 1 , 212.
Enseignée clairement par saint Bonaventure;
250.
Réforme ecclésiastique tentée par Paul III. — Détails
à ce sujet; III , ^38.
Réforme de Luther jugée; 1 , 293; IIF, 433. — Son
influence politique ; ibid. , 14 , 453. — Dans la
Suisse occidentale , par Haller; 472.
Religion considérée en elle-niènie et dans ses rap-
porls avec le» connaissances humaines ; 1 , 6ii, 497,
Ses bases et ses rapports a»ec les sciences; 2;>7;
11 , 101 ; '", f59. —Son histoire et sa doctrine ;
111 381 ; IV, 40t. — Cours (oiiiplel sur lare igion,
par l'abbé de Cenoude; l,B4,'ilO, 261.— Écriture
sainte (Voir ce mot et vérités chrétiennes), premier
siècle de l'Église ; M , 112). — Union tentée par
l'Église aycc le proleslanlUme ( Voir réunion et
vérité catholique. Voir aussi Origines de l'Êglite
romaine.)
Reliques. Influence de leor culte sur l'art chrétien ;
1, 190.
Remy (saint) baptisant CIovîs (Voir Clovis).
Renouviers (M. Jules). Monnmens du Bas-Langae-
doc; I, 551.
République (la). Comment définie en Chine ; 1 , 428.
République de Venise (Voir Venise).
Réunion de l'Église romaine et du protestantisme.
— Détaiissur Us efforts tentés à ce sujet; III, 437.
Révélation. Sa certitude et sa nécessité; I, 70 142.
Révolution française, ses causes et ses progrés; IV,
32t.
Revue ealholique de Dublin; I, 406. — En Allema-
gne; IV, 138.
Bévue des Deiujc-Mondes. Réfutation d'une assertion
anti- catholique de ce recueil; 1,410. — Autre
réfutation faite par VEuropéenj 412. (Voir aussi
Lilré).
Rey (M.). Captivité de François I"; IV, 236.
Riambourg i^M.). De la polémique religieuse; I,
129. — Notice sur ce savant; par M. Foissel
(Thomas). (Voir ce nom).
Richelieu. Son ministère jugé; III, 402.
Rio (M.). Cours sur l'art chrétien. Introduction; I ,
lOG. 2" Leçon; 238. 3' Leçon ; 288. — De la poé-
sie chrétienne dans sa forme. — Ecole vénitienne ;
477. — Examen de l'ouvrage de M. Rio par MM.
Sleinmetz et de Montalemberl. (Voir ces noms.)
Robert ((yprien). Cours d'art chrétien. Monumens.
1" Leçon; III, I80. 2« Leçon; 264. 3* Leçon;
548. 4e Leçon ; 426. S* Leçon ; vue générale des
catacombes ; IV , 29. 6"= Leçon ; tombeaux et
crjples ; 103. 7' Leçon ; chapelles et basiliques;
i7i. U"" Leçon; de la sculpture chez les premiers
chrétiens; 285. 9« Leçon, Résumé et allégories
chrétiennes; 3S4. 10' Leçon; vases sacrés;
432.
Robiano (l'abbé). Sur la philosophie de la littérature;
II, 313.
Robrbacher (M. l'abbé). La religion méditée ; Il ,
IS9.
Romans de chevalerie ; IV , 377. (Voir aussi trou-
badours.)
Rome sous ses derniers rois; par un professeur de
l'université de Gand ; IV, 319.
Rome chrétienne, l" el 2" siècle; II, 202. Suite;
3o8, 404. 3' siècle ; II , 444. 40 siècle ; III, 194 ;
IV, 29. — Centre de l'u..ilé catholique (voir unité).
— Comment vue parWinkelmann, Gibbon et Cha-
teaubriand ; III, 293 ; IV, 30, 32.
Roselly de Lorgues. Son Christ devant le siècle ;
IV, 434.
Rousseau (J. -<!•)• Ses paradoxes sur l'inégalité hu-
maine ; III, 122.
Roux-Kerrand. Histoire des progrés de la civilisa-
tion ; II, 319.
Sacremeiis. Leur importance et leur influence sur la
société; 111,248.
Sacrilices (les). Ce qu'en dit M. de Maislre ; 1 , 7».
— Recherche» tur leur origine. (Voir Fabar.)
DES QUATRE PREMIERS VOLUMES.
479
Saigey (M.). Traité de métrologie ancienne et de
chronologie moderne; II, 517.
Saint-Chéron (Alex. de). Ce qu'il pense de l'indé-
pendance de Part ; I, 409. — Sur Pécole moderne
de peinture, etc. ; II, 141. — Traduction de l'his-
toire de la papauté de Ranke ; IV, 463.
Saint-Siège (son autorité) ; II , 416.
Saints. Importance historique de la biographie de»
saints ; III, 399 — De Bretagne ( histoire des ) ;
par dom Lobincau; édition nouvelle, par l'abbé
Tresvaux ; III, 397.
Salinis (l'abbè de). Cours sur la religion considérée
dans ses bases et ses rapports avec les objets di-
vers des connaissances humaines. Plan ; I , S2.
1'* Leçon ; 63. 2= Leçon ; 237. 3<^ Leçon } 497.
4* Leçon ; II , 401. S« Leçon ; III, 89. 6« Leçon ;
IV, 401. — Sur l'enseignement du collège de Juilly.
(Voir Juilly.)
Salon de 1836 et revue de quelques produits de
l'art moderne ; I, 481.
Sanchonialon. Inférieur à Moïse; I, 337.
Santeuil. Fragment d'une de ses hymnes ; IV, 394.
Savigny ( M. de }. Eloge de ce savant et de son his*
toire du druit romain ; II, 384.
Savans frança s , depuis le huitième siècle jusqu'au
dix-septième siècle. Revue de leur style; III, 137.
Savonarole. Ses efforts pour réformer les arts et les
mœurs de ses concitoyens; I , 343.
Schlegel. Sa philosophie de l'histoire. Traduction de
l'abbé Lâchât. (Voir Lâchât.)
Schlosser. Son histoire universelle de l'antiquité.
Citée sur l'influence des lois et leur antiquité;
m, 233.
Sciences catholiques. Leur théorie (voir ce mol).
Sciences religieuses et philosophiques (cours de) ;
par MM. Genoude et de Saliuis. (Voir ces noms et
le mot Annales.)
Sciences historiques (cours de) ; par M. Dumont.
(Voir ce nom el archives, histoire).
Science» sociales. (Voir économie.)
Sciences proprement dites. Leur division ; I, 19. —
D'app icaiion. Ce que c'est; 53. Leur unité; 40.
Sciences philosophiques , physiques et mathémati-
ques (cours par M. Margerin.) (Voir ce nom.)
Sculpture (de la) ; I , 190. — Chez les chrétiens des
premiers siècles ; IV, 283. — Description des mo-
numens primitifs; IV, 334. — t'atacombes de
Saint-Paul ; 337. — Autres ; 338 , 539. — Tom-
beaux chrétiens avec des altriliuls païens ; 360.
Sculptures des anciennes égl'ses. Recherches sur
leurs significations allégoriques ; II , 295 et 376.
(Voir Notre-Dame.)
Sectes juives. Leur histoire ; III, 420. (Voir rabbins.)
Semaine sainte à Rome ; III, 226.
Septante (les). De leur chronologie ; IV, 349.
Serres (M. de). Ce qu'il dit des jours de la création;
m, 207, 209.
Severano. Son calcul des martyrs; IV, 33.
Sibylle tiburtine. Sa réponse louchant les chrétiens;
IV, lis.
Sienne. Sun école de peinture ; IV , 128.
Slaves. Intérêt de leur littérature hiératique} lY, S19.
Société chez les Hébreux. Son caractère particulier
et primitif; I, 499. — Païenne; 243. — Chrétienne;
ib. — Physique et philosophique; 260.
Société spirituelle. Ses bases et ses principes con-
stitutifs; I, 30; IV, 242.
Société archéologique de Montpellier ; 1 , 550.
Société de l'histoire de France. Ses travaux; IV, 397.
Société de l'histoire de France. But de ce recueil •
IV, 397.
Soirée* de Montlhéry. Mérite de cet ouvrage; 111,33.
Solesmes (prieuré de). Souvenirs d'un poète; IV,
77. — Etablissement de l'ordre des Bénédictins
dans ce lieu ; ib. (Voir Bénédictins.)
Souvestre (M.). Let derniers Brelont. (Voir Léopold
de Montven.)
Spire ( Revue catholique publiée à ), IV, 138 ;
393.
Statistique religieuse; III, 66. Tableaux synopti-
ques ; C8, 69. — Des maisons religieuses existant
en 1789 ; IV, 524.
Statistique de ia France. Travaux publics , agricul-
ture et commerce ; IV, 312.
Steinmeiz (M.). Sur l'ouvrage de M. Rio : Forme de
l'an; 1 ,341.
Suger (l'abbé). Eloge de son administration; IV, 507.
Suisse (Histoire de sa révolution religieuse). (Voir
Haller.)
Sully. Son administration ; III, 176, 332.
Supplices des martyrs prouvés par les instrumens
trouvés dans les catacombes ; IV, 113.— De sainte
Symphorose et de ses sept fils ; 113.
Sylvestre de Sacy (M.). Sa notice sur un discours de
l'évèque de Tabennes. Citée ; I, 240 (note l).
Symbolique (la) «le Mœ.her de Munich , ou Réfuta-
tion des confessions de foi des protestans ;
II, 74.
Symbolisme (du) dans le culte des païens; II , 342;
et de celui du culte catholique ; III, 514.
Synésius (hymnes de), évêque de Piolémaïs. Traduc-
tion de MM. Grégoire et Collombet ; II , 472.
Syracuse. Ses belles caiacoinbes ; IV, 31.
Système pénitentiaire de l'Eglise; III, 301. — Phi-
losophiques des anciens ; I, 311, 313
Table amallitaine, ou Code de la marine d'Amalfi ;
111,541.
Tables (Lois des XII) citées ; IIÏ, 109.
Tasse (le). Son histoire ; I, 578.
Taurobole (le). Description de ce sacrifice ; 1 , 467.
Température du globe ; II, 598.
Temples-groiies des premiers siècles du christia-
nisme; leur description ; IV, 107.
Templiers. Leur extinction; 111,361.
Terrilorium sanclœ liberlalis. Nom donné aux cala-
cornues et cryptes gauloises. Pourquoi; IV, 54.
Tertullien. Sur l'exposition des enfans ; I, isi.
Style de ce docteur; III, 429.
Testament (ancien et nouveau). Analyse de ses di-
vers livres ; II, 98. — Commentaires des plus cé-
lèbres rabbins sur leurs textes. (Voir rabbins.)
Thalmud (le). Ce que c'est ; 111, 425.
Thébaide (tableau de la) ; 11, 217.
Théologie. Ust une icieuce cerUin« i 1 , 48. — âe«
TABLE ALPHABÉTIQUE DES QUATRE PREMIERS VOLUMES.
règles posées par saint Augustin ; ib., i05.— Cours
complet de théologie ; IV, 240.
Théologie naturelle. Discours sur son étude et son
but; 1,414.
Théologie schoJastique mieux envisagée ; 416.
Théophanies , ou Communication de Thomme avec
Dieu ; I, 417.
Théorie catholique des sciences ; par M. Laurenlie;
I, 407 ; II, 4o.
Thérèse (sainte). Sa vie , par M. Collombet; III, 519.
Thierry (M.). Son histoire des Gaulois ; lll, 75.
Thomas (saint) d'Aquin. Ce que lui doit la science ;
1,250; et surtout la théologie ; IV, 576.
Thomas (saint) de Cantorbery ; III, 77.
Thomassy (M. R.). Monumens des anciens diocèses
du Bas-Langoedoc ; I, 551. — Examen critique et
littéraire du Dictionnaire de l'Académie ; I , 00,
227, 434 ; III , 132 , 215. — Fragment de son ar-
ticle sur la sainte Elisabeih de M. de Montalem-
berl ; 598. — Sur le cours darchéologie asiatique
de M. Raoul Rochetle ; IV, 206. — Sur l'origine des
Chaldéens de M. Le Normand ; 437.
Tombeaux des premiers chrétiens ; IV, 109, 283. —
Sarcophages avec bas-reliefs ; 286. — Avec inscrip-
tions ; 287.
Tour de Babel ; I, 228 ; IV, 208.
Tradition (histoire de la) ; traduit de l'allemand de
Moiitor; IV, 259.
Traditions égyptiennes et des fables grecques; II; 258.
Traite des nègres; III, 415.
Trente (concile de). Il juge le protestantisme ; III,
453. — Détails sur ses travaux ; ibid. , 448. —
Ses résultats incontestables ; 449 et suiv.
Tresvaux (M. l'abbé). (Voir saints de Bretagne).
Trognon (Augusie). Etude sur l'histoire de Fran-
ce , etc. ; II, 511.
Troubadours et trouvères. Leurs poésies; IV, 577.
— Leur vie singulière et leurs privilèges ; ib., 583.
Turquety (Edouard). Poésies chrétiennes; 1, 455, 495;
II, 218,556.
Unité catholique. Son caractère à Rome; II ,565. —
Des principes des sciences et de la religion chré-
tienne ; II, 563, 456.
Université catholique. Plan de ce recueil ; 1, 1, à 31.
— Modification dans sa direction et sa propriété ;
IV. 161. — A ses abonnés; 464.
Université de Paris, sur la lin du XII' siècle ; I, ."94.
— De lltalie. Influence de ses travaux sur la lan-
gue latine ; II, 433.
Universités iilanduise et anglaise ; II, 432. — D'Ita-
lie et de France. Leur célébrité ; IV, 585. — De
Gand. Ses travaux ; IV, 519.
Vatican (le). Son i-Mt primitif; IV, 110.— Ses iliiis-
trations chrétiennes. (Voircataconibes.peintuies.)
Vaudois. Recherches historiques; 111,470.
Venise. Esprit de ses lé(;(ii(l('s, ; 1 , 291. — Histoire
politique de cette ville : an.liitecturc de ses mo-
numens; I, 292; IV, 148.— Ses nombreuses reli-
ques; ib.— Son école historique; 478. — Son école
de peinture; IV, 143 et suiv.— Histoire de sa ré-
volution toute catholique ; ib., 148 et suiv.
Verbe de Dieu. Doctrine de l'Ecriture , sur son ori-
gine et ses œuvres; 1,210; 213, 544.— Ses bien-
faits (voir Incarnation , Rédemption).
Vérité (la) catholique ou vue générale delà religion;
m, 581.
Vérités chrétiennes. 1" leçon, preuves de la chute
de l'homme ; 1, 34. — 2<ï leçon , preuves du dé-
luge ; 217. — 5' leçon , quelle est l'origine du mal
moral ; 201. — 4<' leçon , les expiations judaïques ;
340. — o^ leçon , 417. — 6"^ leçon; 304.— Recher-
ches sur l'influence morale de la confession; II,
81, 406.-10=^ leçon; IV, 241 et suiv.
Versailles. Relevé des dépenses faites par Louis
XIV; IV, 93.
Vies des Saints. Choisies et traduites de Butler;
par Godescard; III, '19. — Des Saints de Breta-
gne; par D. Lobineau, publiées par l'abbé Très-
Taux (voir Tresvaux).
Vigny ^M. Alfred de). Philosophie sociale, servUade
et grandeur militaire; I, 502.
Villehardouin. Nouvelle édition de sa chronique;
IV, 597.
Villemain ( M. ). Examen de sa préface du Diction-
naire de PAcadémie ; par M. R. Thomassy (voir
ce nom).
Villeneuve (vicomte Alban de). Cours sur l'histoire
de l'économie politique, plan; I, 34. — 1"^"= leçon ;
83.— 2*= leçon; 225.— 5<= leçon; 269 : suite ; 336.
—4'- leçon; 421.— 3= leçon ; 309 : suite; II, 13. —
^•^ leçon ; 83 : suite ; 168.— 7' leçon ; 241.— 8« le-
çon ; 521.-9^ leçon ; III, 14.— 10<= leçon ; 163 :
suite ; 552. — 11'^^ leçon ; 401 : suite ; IV, 90. —
12"^ leçon; 161 : suite; 234.— 15«^ leçon; 521.
Vitraux de Saint-Urbain de Troyes. Ce qu'ils offrent
de remarquable sur le pape de ce nom ; 1 , 168.
— Un mot sur l'origine de ce genre de peinture ;
IV, 127.
Voies romaines. Nom de chacune, avec les catacom-
bes correspondantes qui les traversent ; III, 115;
IV, 109. — Autres monumens qui les décoraient;
ib., 185.
Voigt (M.). Histoire du pape Grégoire Tii et de son
siècle; IV, .598.
Volny Lliotellier. Ses poésies; IV, 258.
Voltaire. Sur ses attaques et sa guerre contre la re-
ligion ; IV, 262. -Sa correspondance avec Frédé-
ric II , publiée par M. Foisset (voir ce nom).
Voyage au Bri>s'l. Kelation ; III, 466.
Wirikeliiiann à Itorae et ce qu'il en dit; 111, 297.
Wiseiiian (M.). Sur la vie de Grégoire VII , de sir
Gresley ; 1, ïiiO; Il,2.-.l.
Zodia(]ues égyptiens. Conséquences ridicules qu'on
voulait en tirer contre l'Ecriture; IV, 276.
FIN DE LA TABLE DES QUATRE PREMIERS VOLUMES.
I